L'Humanité

Corpus:
Chambers-Rostand (E)
Filename:
L'Humanité
Contact:
Angela Chambers, Séverine Rostand, Université de Limerick, Irlande
Annotation tiers:
Annotation automatique
Annotation status:
automatique
Type:
presse écrite
Text type:
presse quotidienne nationale
Modality:
écrit
Sample address:
/annis-sample/chambers-rostand/1_H_C_040203.html
Text:
Exposition . Une pierre en ce jardin Avec son installation visuelle et sonore " Je vous écris du jardin de la mémoire " , le plasticien Bruce Clarke remet en mémoire le génocide rwandais . Rencontre . L' espace 1789 , à deux pas de la mairie de Saint-Ouen , est un lieu d' art et de spectacles vivants . En ce moment , le sol en est sur deux étages parsemé de gravier . Du plafond descendant de grands draps blancs qui portent en impression des silhouettes en marche . Femmes et hommes dont les contours parfois s' effacent , troublant le sens . Une certaine précision des traits bat en brèche leur anonymat . Ils figurent aux murs en portraits peints que des fragments de journaux effrangent , comme si le texte à l' encre , plutôt qu' agrégé à la toile , surgissait de sa réserve . Des ampoules nues se balancent devant leurs yeux qu' elles animent en clignotant d' une lumière pauvre . Parfois , tout bascule dans la pénombre qui soudain se déchire de rouge , celui de l' alerte , celui qui à l' entrée des studios , impose silence . On entend des voix , des bribes dont le fil échappe tandis que le pied trébuche sur un caillou , une chaussure , un pull , objets à l' écho minuscule et qui tout à coup déroutent . Leur solitude serre le coeur si fort qu' elle fait pièce à toute tentation d' aveuglement . Sur la mezzanine , on rencontre d' autres portraits , des visages que cernent des cadres de deuil . Et toujours ces ampoules jaunes qui gîtent comme des potences dans le vent de la mémoire , flammèches à éclipses du souvenir . Entre deux draps noués , funèbres cette fois , des vêtements racornis comme des peaux pendent sur des étendages . Une projection de photos alterne images de vivants et ossuaires . Un fossé nous en sépare physiquement . Pas assez loin pour empêcher la fascination de l' horreur . Trop près pour ne pas lire dans ces regards à hauteur des nôtres ce que l' envoyé spécial de l' Humanité , Jean Chatain , décrivait alors " un au-delà de l' horreur " qui , à tout questionnement , répond par le vertige . Alors , c' était en avril 1994 , le génocide rwandais . Un million de morts . Six millions d' âmes errantes . Rencontre in situ avec Bruce Clarke , plasticien né à Londres , installé en France et dont la démarche artistique traite de l' histoire contemporaine pour en interroger la transmission et les représentations . Sur l' une de vos toiles , en bas d' un visage , apparaît un fragment de phrase prélevé dans un journal : " La satisfaction de cet oubli partout exhibé . " Du silence qui pèse sur le crime à sa visibilité , comment avez -vous orienté votre travail plastique ? Bruce Clarke . En relisant la plupart des journaux de l' époque datés d' avril , mai et juin 1994 , on mesure le degré de mensonge et de mystification qui entoure le génocide rwandais , cette pseudo " guerre ethnique " , cette " violence incompréhensible " qui étaient en fait parfaitement programmés . Peut-être l' idée de mon projet artistique part -elle de cette question : " Comment informer ? " Mon travail s' ancre dans le postulat de la nécessité du travail de mémoire pour empêcher la répétition . C' est banal de le dire mais , par ailleurs , la mémoire est floue , vague , imprécise . Elle est essentielle au présent , mais doit trouver sa juste place pour ne pas détruire l' individu ou s' enflammer au risque de perpétuer des cycles de violence . Le titre de cette installation " Je vous écris du jardin de la mémoire " fait référence à une précédente qui s' est tenue sur le site de MC2A ( Migration culturelles 2 Afrique ) à Bordeaux . L' une et l' autre évoquent la sculpture mémorielle que je réalise à Kigali avec le soutien de l' UNESCO et des associations rwandaise et qui s' intitule : " Le Jardin de la mémoire . " Je suis peintre , plasticien et il est pour moi exceptionnel de produire une installation , mais m' en tenir à une série de tableaux m' est apparu dérisoire . Peut-être qu' en cherchant plus avant dans la voix de la peinture , une proposition aurait fini par émerger mais j' avais envie d' aborder les choses différemment , avec d' autres matériaux . Par exemple les cinq heures de cette émission de France-Culture où Madeleine Mukamabano et Mehdi El Hadj ont donné la parole aux témoins , aux victimes , aux journalistes , aux génocidaires . On l' entend en boucle , par bribes . De la même façon , les phrases écrites sont tronquées , incomplètes . Cela suscite des interrogations , pas des explications . Je voulais que le spectateur ne soit pas passif , absorbé dans la consommation d' images . La peinture ne fait que les suggérer , d' autant qu' on est dans l' obscurité la plupart du temps . Le travail de lumière accompli avec Éric Blosse permet aux images de se trouver en résonance et non en illustration des voix . Je ne savais pas au départ ce que j' allais faire . J' avais également des interrogations à propos des photos . Sans elles , les images dériveraient vers l' abstraction , dans un éloignement à la fois géographique et intellectuel . En même temps , se pose la question du voyeurisme . J' ai ménagé une sorte de lucarne qui l' insinue . À Bordeaux , les spectateurs devaient briser une sorte d' écran pour pénétrer le monde irréel de l' art plastique . Justement , comment ancrer l' art plastique dans une réalité qui , selon certains , " dépasserait l' entendement ? " Bruce Clarke . Je réfute cette expression . Le génocide rwandais peut être décrypté . Il faut s' interroger sur les médias , les intellectuels et les pouvoirs en place . On environne le génocide de mensonges jusqu'à faire appel à des historiens du XIXe siècle traitant de " l' ethnicisme " . Cela en dit long également sur le regard que porte l' Occident sur l' Afrique , sur beaucoup de ces pays , petits , lointains , dans lesquels vivent des gens d' une autre couleur et d' une autre culture , comme si un génocide n' avait pas chez eux la même importance qu' ailleurs . Pour moi , cela soulève nombre d' interrogations qui s' inscrivent en autant de réponses plastiques dans la continuité des travaux que je poursuis au Rwanda et en Afrique du Sud depuis 1990 . Je me demande comment utiliser l' art plastique pour créer des ponts avec le monde contemporain . Cette implication de l' art , cruciale à mes yeux , ne relève pas de la propagande . Je n' oublie jamais que j' agis dans le champ de l' art et selon les critères " classiques " de l' art contemporain . À Kigali , par exemple , ma proposition pour le mémorial consiste en un " jardin " d' un million de pierres disposées sur un kilomètre carré . Chacune est déposée par un rescapé , une famille de victimes ou plus généralement au nom de quelqu' un . Les premières ont pris place en juin 2000 . Chaque pierre est gravée pour faire trace , cette trace qui selon les psychanalystes , permet d' ouvrir le deuil . Il s' agit d' abord d' un acte individuel multiplié par un million , évidemment selon un schéma artistique . L' oeuvre , qui s' adresse en priorité aux rwandais et à leur souffrance , est réduite là-bas à sa substance , la pierre . Comment les Rwandais reçoivent -ils votre dispositif ? Bruce Clarke . Il rencontre une grande adhésion . Le démarrage officiel de l' édification du jardin par les citoyens rwandais est prévu pour le 7 avril 2004 , dixième anniversaire du génocide . Une association a été créée pour soutenir le projet , aider à son financement , sensibiliser toute la population . Tout le monde est confronté à cette question majeure : que fait -on après le génocide ? Il s' agit de reconstruire psychologiquement et matériellement . Les gens doivent s' atteler au travail alors que les blessures du silence ne peuvent se refermer . Si l' on ne fait pas oeuvre de mémoire , tout se bloque . Les responsables du génocide ont , en un sens , réussi . Ils ont tué tout le monde . Des centaines de milliers de gens errent . Je pense notamment à de nombreuses femmes qui ont " survécu " . Plutôt que de les massacrer , les génocidaires ont préféré les assassiner par le viol , sa survivance qui s' incarne dans les enfants nés de ces viols et souvent la contamination par le VIH . Les rescapés se dénomment les " morts-vivants " . L' ensemble de la société rwandaise est comme imprégnée d' une sorte de folie qui sous-tend toute relation . Lorsque deux personnes se rencontrent , il leur est indispensable de savoir où était l' autre en avril 1994 , sans que la question puisse être posée de manière directe . Rien n' est envisageable sans ce préalable . En même temps que l' on assiste à des tentatives négationnistes , à des réécritures de l' histoire , les gens doivent cohabiter avec l' horreur de certains lieux de mémoire . Je pense aux morts exhumés trois ans après le génocide dans une école à Murambi et que leurs proches tentent d' identifier par leurs vêtements suspendus à des kilomètres de fil dans les salles de classe . C' était une petite école technique qui venait d' être construite avant les massacres . Le pouvoir de l' époque , feignant de se démarquer des milices , avait conseillé aux populations de s' y réfugier pour leur échapper . Vingt-sept mille personnes ont été tuées . Les cadavres enfouis dans les fosses communes creusées au bulldozer . Aujourd'hui , c' est devenu l' un des sites du génocide valorisés par l' actuel gouvernement qui compose dans tout le pays une sorte de musée éclaté . Il y a peu d' écoles , et par ailleurs les gens doivent cohabiter avec cette horreur . Je ne critique pas . Au Rwanda , un débat très vif porte sur ces contradictions . Il existe pourtant un mot tabou : " Réconciliation . " Parce que la justice n' a pas été rendue . Il ne s' agit pas d' exercer une vengeance mais de reconnaître un crime . Ici , je montre à la fois les photos prises dans ces salles de classe et , en écho , des vêtements dont on ne connaît pas plus la provenance que la nature de l' état dans lequel ils sont . J' exhume une mémoire et ce qui l' enterre . On ne sort pas forcément de là en en sachant plus . On peut chercher à savoir . Il est vrai que s' informer fatigue . Rien n' est donné . Bruce Clarke : " Je vous écris du jardin de la mémoire " , jusqu'au 23 février à l' Espace 1789 , 2 - 4 , rue Alexandre-Bachelet . 93400 Saint-Ouen . Métros Garibaldi ou Mairie-de-Saint-Ouen , ligne 13 . Bus : 85 et 137 , arrêt Ernest-Renan . Du lundi au vendredi de 10 heures à 12 heures et de 14 heures à 17 h 30 . Samedi et dimanche de 14 h 30 à 18 heures . Rencontre-débat avec Bruce Clarke le 6 février de 18 heures à 20 heures . Association pour un jardin de la mémoire des victimes du génocide du Rwanda ( AJAM ) 30 , rue Paul-Bert . 93400 Saint-Ouen . Tel / fax : 01 40 11 33 48 . Internet : http