L'Humanité

Corpus:
Chambers-Rostand (E)
Nom de fichier:
L'Humanité
Contact:
Angela Chambers, Séverine Rostand, Université de Limerick, Irlande
Niveaux d'annotation:
Annotation automatique
Statut de l'annotation:
automatique
Type:
presse écrite
Sous-type de texte:
presse quotidienne nationale
Modalité:
écrit
Sample address:
/annis-sample/chambers-rostand/1_H_C_120302.html
Texte:
PHOTOGRAPHIE . LUC DELAHAYE , DES CHAMPS DE BATAILLE AUX CIMAISES Ce membre de l' agence Magnum expose au centre photographique d' Ile-de-France " Winterreise " , un voyage en pauvreté , entre Moscou et Vladivostok . Entre deux guerres , le photographe a construit une oeuvre personnelle , marquée par la couleur , qui ne répond à aucune commande , à aucune règle et qui trouve sa place dans un livre et sur des murs d' exposition . Ce 4 mars , les nouvelles qui arrivent de Palestine sont alarmantes , le vocabulaire guerrier prend le pas , depuis quelques semaines , sur celui de l' Intifada . Les photoreporters se pressent de rejoindre ce front . Pas Luc Delahaye , membre de l' agence Magnum , qui , rompant avec sa pratique de journaliste à Newsweek , déballe , ce soir -là , au Centre photographique de Pontault-Combault , les cinquante tirages grand format de son exposition " Winterreise " , tout juste arrivés d' Allemagne où ils étaient précédemment montrés . Tout fait alors décalage : cette actualité qui gronde ; les trois ans passés depuis ce voyage en Russie ; l' année écoulée depuis la parution du livre , et qui peut , dans un premier temps , donner au photographe l' impression d' avoir alors " épuisé son émotion " ; l' essentiel , enfin , sans doute : l' inauguration , grâce à ce carnet de route , d' une pratique photographique qui , débarrassée de la commande de presse , libère l' auteur , envoie valdinguer règles et tabous visuels , l' autorise à prendre le pouvoir sur son travail , en change la finalité . Pour la première fois , Luc Delahaye , parti pour la Russie sur un coup de tête , se lance dans une aventure de quatre mois qui " n' est pas cadrée par l' actualité " . " J' ouvrais une grande page blanche , dit -il , j' avais la volonté de redéfinir mon langage par rapport à la photographie . " Paradoxe du photographe de guerre qui s' expose autant , se remettant ainsi en cause et se mettant en danger devant la réalité , que prenant des risques sur le terrain ... La photographie de Luc Delahaye sobre , juste , dure , dérangeante , est ici en son lieu . Elle y respire , y circule . Sylvain Lison , directeur du centre , l' a bien compris qui constate que " les espaces de presse se rétrécissent pour des personnalités comme Luc ou comme l' Américain Eugene Richards qui pensent leurs livres comme des livres d' artistes " . Le livre , justement - format , textes et légende minimaux , version française épuisée en quelques mois - déstabilise comme le vertige , poursuit comme le cauchemar . Il plonge en apnée , à coups de zooms , dans l' insupportable chaos d' une Russie à la dérive , orpheline de sa fierté nationale . Et sa force , c' est l' humain . Sur les murs du Centre photographique d' Ile-de-France , le périple Moscou-Vladivostok reprend , lancinant . L' accrochage , anti-spectaculaire au possible , est moins étouffant . On n' entre pas dans une exposition comme dans un livre . Des respirations sont ménagées dans ce porte-à-porte de l' horreur , de l' absurde , du grotesque , qui nous ouvre l' intimité familiale déglinguée d' un petit peuple fataliste , cobaye de deux guerres , du stalinisme , du libéralisme , anéanti dans l' alcool et la drogue . Les discours symboliques , qui auraient pu se mettre en place , sont écartés , les séries cassées , les coups de zooms abandonnés . Au premier coup d' oeil , on croit la bombe désamorcée . Mais non . En s' enfonçant dans l' exposition , les tensions entre images prennent le dessus , des arcs électriques surgissent . Quatre mois à frapper aux portes - " Bonjour , je suis un journaliste étranger , je viens voir comment vous vivez " - à se faire oublier , à disparaître dans un coin " pour que les gens ne soient pas tentés de poser sur lui leur regard de victime " parce qu' il ne veut pas enregistrer ça . " La Russie est généreuse " , se souvient Luc Delahaye , étonné de la tolérance , de l' humanité des gens rencontrés . La profusion , le délire visuel le surprennent . Il y répond par une couleur qui n' arrive pas que pour réchauffer , qui ajoute au trouble , au dérèglement des sens provoqué par tant de chaos , de débauche . Comme si sa palette , devenue extralucide , rendait plus palpable l' abandon des corps et de chairs , se mouvait au delà des apparences , perçait la surface des choses ... Certains reprocheront à Luc Delahaye la noirceur de son tableau . Le photographe assume sa subjectivité . " Je suis parti trois mois après la crise financière de 1998 qui a eu , notamment , pour conséquence de diviser le pouvoir d' achat des Russes par trois " , objecte -t-il . " Ces millions de personnes qui ont basculé et que Moscou refuse de voir , c' est ça qui m' intéressait . Journalistiquement , cela se justifiait . Après , il est vrai que pour moi , cette traversée de la Russie était la traversée d' un décor . Toute la Russie n' est pas déglinguée . Tous les murs ne sont pas lépreux . Toutes les lumières ne sont pas blafardes . Moi , c' est ce que je recherchais . C' est ma liberté de photographe . " Le photographe de guerre s' est retrouvé confronté , au fin fond de la Russie , loin du théâtre tchétchène , à des situations , des atmosphères qui ne sont , finalement , pas si éloignées de la guerre . La différence , c' est que là , tout fait photo alors qu' à la guerre , tout fait censure . " En Russie , confie Luc Delahaye , j' ai travaillé dans le temps immobile , dans des choses très statiques . Mais cela peut m' arriver aussi à la guerre . Ce qui change , c' est que là , j' étais auteur d' une façon totalement revendiquée , assumée . Je n' avais rien à vendre à un journal . Tout était bon à photographier . Par exemple , ce canapé , qui se trouvait sur mon parcours . A la guerre , par contre , je m' empêche sans cesse de photographier . La place du témoin est une place difficile . La guerre est comme un absolu où les éléments , les émotions sont au summum de leur pureté , à leur paroxysme . Il est important , par rapport au sujet photographié , mais aussi par rapport à la haute idée que je me fais de la photographie , de ne pas venir troubler cet ordre des choses , en provoquant ne serait -ce que de subtils changements . " La dernière guerre couverte par Luc Delahaye pour le magazine américain Newsweek , c' était l' Afghanistan , à l' automne . A Paris , lorsque ses images de l' offensive des troupes de l' Alliance du Nord sur Kaboul , prises entre le 12 novembre 17 heures et le 13 novembre 10 heures paraissent dans le Monde 2 , le milieu de la photo n' en croit pas ses yeux . Il y a de quoi . On n' a jamais vu ça . Champ de bataille , rythme des mouvements de troupe , mitraillage , lueurs des obus de mortier , action , tirs , fuite , confusion , panique , tout rentre dans le champ avec premier et second plans . Composition du chaos . Vision hallucinée de l' offensive en train de se mener . Plus que tout , c' est peut être sa façon de se déplacer qui se lit dans la photo de Delahaye . Bref , vous êtes K . - O . Et lui , le photographe qui utilisait pour la première fois le numérique dans les conditions du reportage , il vous dit que " d' une guerre l' autre , c' est comme une danse . Aux premières mesures , on constate que le mouvement est différent . Mais ce n' est pas gênant . Il faut juste prendre le rythme " ... " Winterreise " Jusqu'au 26 mai 2002 . Centre photographique d' Ile-de-France . 107 , avenue de la République . 77340 Pontault-Combault . Tél . 01 70 05 49 80 . " Winterreise " , Éditions Phaidon . 232 pages , 244 photos . 37 , 96 euros . Pour ses images sur l' Afghanistan , Luc Delahaye vient de recevoir non seulement le premier prix du World Press Photo , catégorie news , mais aussi le prix Robert-Capa .