L'Humanité

Corpus:
Chambers-Rostand (E)
Nom de fichier:
L'Humanité
Contact:
Angela Chambers, Séverine Rostand, Université de Limerick, Irlande
Niveaux d'annotation:
Annotation automatique
Statut de l'annotation:
automatique
Type:
presse écrite
Sous-type de texte:
presse quotidienne nationale
Modalité:
écrit
Sample address:
/annis-sample/chambers-rostand/1_H_I_120503.html
Texte:
L' après-Saddam Hussein : une liberté au goût amer Plus d' un mois après la chute de Bagdad , l' Irak exsangue vit dans une totale anarchie . Le 9 avril , les forces américaines prennent le contrôle de Bagdad . Le 30 , Donald Rumsfeld arrive à Bagdad et se rend au palais présidentiel , là où quelques semaines plus tôt Saddam Hussein recevait ses invités de marque , là où en décembre 1983 il est venu saluer le maître de Bagdad . Photos de famille avec les soldats et officiers américains , poignées de main , le chef du Pentagone , tel Scipion l' Africain après la chute de Carthage , savoure sa victoire . Dans l' une des salles richement décorées du palais , il enregistre un message adressé aux Irakiens , qui dit en substance : " Vous pouvez former votre propre gouvernement intérimaire , un gouvernement irakien libre , un gouvernement de votre choix , un gouvernement conçu par les Irakiens " , mais avec cette précision de taille que les forces américaines resteront " le temps qu' il faudra " pour aider les Irakiens à le mettre en place . Le lendemain , jeudi , George Bush annonce officiellement la fin des combats en Irak . En trois semaines , du 19 mars au 9 avril , les forces américano-britanniques ont eu raison d' un régime irakien affaibli par la première guerre du Golfe , dix ans d' embargo , des frappes aériennes qui se sont poursuivies entre 1991 et 2003 et , surtout , par le fait que les Irakiens n' étaient pas prêts à mourir pour sauver une dictature qui les a profondément marqués dans leur chair . La chute rapide du régime irakien a entraîné avec elle l' effondrement de l' État et de ses institutions . Préoccupées uniquement par le seul sauvetage du ministère du Pétrole , sécurisé dès le 9 avril par les blindés américains , les forces d' occupation américaines ont laissé la capitale irakienne et toutes les villes conquises au pillage et au chaos . Plus de police , ni un minimum de services pour assurer la continuité de l' administration , universités et écoles fermées , entreprises à l' arrêt quand elles n' ont pas été détruites par les bombardements avant d' être mises à sac par les pillards , l' Irak s' est retrouvé du jour au lendemain en proie à une totale anarchie . La violence , les agressions et les vols à main armée , inconnus jusque -là , font leur apparition . L' insécurité est quasi quotidienne . Ce à quoi s' ajoutent , le chômage , le non-rétablissement de l' électricité , de l' eau potable et des liaisons téléphoniques et la menace de maladies endémiques . Les 20 000 marines lourdement armés qui occupent Bagdad ont ainsi laissé s' installer le chaos et l' anarchie . " Nous ne sommes pas là pour faire la police . Ce n' est pas notre rôle " , déclarait un officier américain à l' Hôtel Palestine quand je lui ai demandé ce que comptait faire l' armée américaine pour rétablir l' ordre et la sécurité . Quant aux responsables des Forces irakiennes libres ( FIF ) ramenés dans les bagages des forces américaines , hormis le fait de les voir pavoiser à l' Hôtel Palestine , monnayer leurs services aux bourgeois irakiens effrayés par le chaos régnant , ils n' étaient là que pour s' assurer de ne pas être oubliés lorsque se mettra en place le nouveau pouvoir . D' ailleurs , ils évitaient de sortir hors de l' hôtel , siège du commandement américain , pour affronter ces centaines d' Irakiens qui manifestaient quotidiennement leur mécontentement sur la place du 14 -Juillet . Certes , trois jours après la chute du régime , les Américains confient la responsabilité de la sécurité de la capitale au général Zoheir , ancien chef de la police de Bagdad , écarté par le régime de Saddam . Des policiers irakiens refont surface , mais ils ne disposent pour seules armes que de pistolets . " Ils ne sont pas très nombreux , ils sont très mal payés et ils ont peur . Que voulez -vous qu' ils fassent face à des pillards lourdement armés " , assure une Irakienne . En fait , Washington s' était fixé pour seul et unique objectif de détruire le régime de Saddam , d' assurer la sécurité des gisements de pétrole , sans s' occuper du reste . De plus , à Bagdad , l' opposition irakienne , ramenée dans les wagons de l' armée américaine , sans réelle assise populaire , n' est préoccupée que par le partage du pouvoir . C' est à qui donnera le plus de garantie et d' assurance au maître américain dans l' espoir de faire partie du gouvernement intérimaire . Ailleurs , dans les villes du Sud , à Bassora notamment , suite au vide politique créée par la chute de Saddam , ce sont les courants radicaux chiites qui ont pris les choses en main . Et dans la confusion régnante , le Kurdistan semble la seule région ayant échappé au désastre généralisé : depuis 1991 , cette région est administrée de fait par les deux partis kurdes - le PDK et l' UPK - avec le soutien du PCI ( Parti communiste irakien ) . Laminé par la répression - des milliers de cadres et de militants assassinés - , le Parti communiste ne dispose plus des moyens de sa politique . Ses cadres et militants - quelques centaines à Bagdad - parent au plus pressé . Ils sont bien les seuls à avoir appelé les Irakiens à s' organiser au niveau des quartiers des grandes villes pour se prendre en charge en attendant qu' un embryon d' administration se mette en place . " Détruire , c' est facile , mais reconstruire sera bien plus difficile " , m' assure Noori Taher , directeur technique dans une entreprise de denrées alimentaires qu' il a pu préserver des pillards avec l' aide des employés . Pour l' heure , la liberté retrouvée des Irakiens a plutôt un goût amer .