L'Humanité

Corpus:
Chambers-Rostand (E)
Nom de fichier:
L'Humanité
Contact:
Angela Chambers, Séverine Rostand, Université de Limerick, Irlande
Niveaux d'annotation:
Annotation automatique
Statut de l'annotation:
automatique
Type:
presse écrite
Sous-type de texte:
presse quotidienne nationale
Modalité:
écrit
Sample address:
/annis-sample/chambers-rostand/1_H_I_200402.html
Texte:
Philippines . Deux hélicoptères survolent en rase-mottes la palmeraie : Un mois après le déclenchement de l' opération " Balikatan " , les réelles motivations américaines tiennent désormais dans tout l' archipel du secret de polichinelle . L' affable porte-parole de la guérilla du MILF , Eid Kabalu , formé en Lybie , livre rapidement le fond de sa pensée : " La cible c' est nous , et après nous , ce sera le tour des " Bangsa Moros " ( le peuple Moro , les habitants musulmans originels du sud des Philippines ) . Les exactions d' Abu Sayyaf ont donné à Washington le parfait alibi pour s' implanter , la présidence philippine ne pouvait rêver plus belle occasion . " Mais une fois encore , en dépit de présomptions , de probables réseaux de financement organisés par des fondations arabes , ou d' un fort endoctrinement dans les " madrassas " , les écoles coraniques , aucune preuve tangible ne ressort . Le sergent des forces spéciales dégouline de sueur sous le poids de son équipement ultra sophistiqué , sa moustache fait penser à une petite éponge brune , on devine de la buée sur le verre de ses lunettes noires , mais il tient fermement son M16 dernier cri , et le petit crépitement aigu qui émane de son oreillette , reliée à un talkie-walkie longue portée , ne cesse jamais . L' air sombre , les villageois musulmans scrutent le soldat occidental tatoué et en tenue camouflage , en train d' arpenter un camp de jungle de l' île de Basilan , soeur jumelle de Jolo , fief du canal historique du groupe de rebelles kidnappeurs d' Abu Sayyaf , à l' extrême sud de l' archipel philippin . Dans la base militaire de Lantawan , dans le camp fortifié de Sampinit , situé au sommet d' une montagne qui surplombe l' île , ou comme ici , dans ce poste avancé de Maluso en " front line " ( ligne de front ) à quelques centaines de mètres d' un maquis du noyau dur d' Abu Sayyaf - quatre-vingts guérilleros bien armés qui retiennent trois otages dont un couple de missionnaires américains depuis 10 mois - les bérets verts s' activent à creuser des bunkers , à mettre au point des patrouilles nocturnes et forment les marines philippins aux dernières techniques de combat . Plus discrètement , très haut dans le ciel , des avions espions Orion de l' US Air Force sillonnent le sud de l' archipel , des drones téléguidés , du même type que ceux utilisés en Afghanistan effectuent plusieurs fois par jour des missions d' observation , un système d' écoutes téléphoniques a été mis en place dans l' île , et les satellites américains photographient " les camps ennemis " , à Basilan , Jolo et dans la grande île de Mindanao : Mais ce n' est pas tout , Washington a demandé à Manille un doublement des effectifs sur le terrain , soit au moins mille hommes , dès les prochaines semaines . Un millier de GI , 160 bérets verts , près de dix mille marines philippins et autant de miliciens gouvernementaux , pour combattre seulement 300 rebelles d' Abu Sayyaf sur une petite île de l' archipel des Sulu , cela fait beaucoup pour un simple " exercice militaire " et bon nombre d' observateurs n' y voient rien d' autre que la seconde opération militaire d' envergure lancée par l' administration Bush après l' Afghanistan . " Une opération plus longue , multiforme , destinée à couper un peu partout du sud du Pakistan à l' Asie de l' Est , les racines du terrorisme islamiste , avec de grands déploiements militaires , quitte à se précipiter et s' embourber comme c' est le risque aux Philippines , dont la vocation cachée est de devenir une base régionale , qui par surcroît , deviendrait un précieux rempart à l' influence chinoise dans le secteur " , estime un expert à Manille . Coïncidence , le chef du FBI vient d' achever une grande tournée en Asie avec attribution d' un " fonds d' aide antiterroriste " à des pays comme l' Indonésie - première nation musulmane du monde , relais présumé avec Singapour et la Malaisie d' al Qaeda - ou la Thaïlande , afin de " relever les compteurs des alliés , commente un diplomate asiatique , et faire plier les pays hostiles ou sceptiques avant la grande offensive " . Washington ne dément pas et a même fait part de son intention d' " augmenter les possibilités d' actions multilatérales en Asie " . La Corée du Sud puis le Japon ont ainsi été mis à contribution , et plusieurs avions de transports de troupes seraient , de sources japonaises , prêts à décoller pour la base principale de Zamboanga , à 15 minutes d' hélicoptère de Basilan . Par ailleurs , un drone non identifié a été repêché il y a peu par un marin indonésien , à plus de mille kilomètres des côtes philippines , dans les Moluques , un archipel de l' est de l' Indonésie en proie à la violence religieuse où Washington soupçonne la présence de " volontaires islamistes étrangers " venus combattre les chrétiens indonésiens . Colt 45 chromé à la ceinture , le père Cyrilo Nacorda surveille les alentours de son église de Lamitan , une grosse bourgade de Basilan , où des fortins camouflés équipés de filet pare-grenades ont été construits à chaque coin de rue . Les patrouilles des autos mitrailleuses de l' armée philippine croisent celles des miliciens gouvernementaux qui portent leur cartouchière autour du cou , entassés à l' arrière des pick-up . Sous prétexte de lutte contre le terrorisme , les États-Unis se réinstallent dans l' archipel asiatique , un lieu stratégique pour eux . on renvoie à leurs familles neuf cadavres de soldats philippins . L' heure du couvre-feu a passé . Le père Nacorda soupire et pose son Colt sur la table . Il a récemment échappé à une nouvelle prise d' otages , la seconde , et les quelques mois passés entre les mains d' Abu Sayyaf dans les années quatre-vingt-dix , pendant lesquels il a quotidiennement servi de cible lors d' exercices de lancé de couteaux , l' ont suffisamment marqué pour ne dire désormais la messe qu' entouré de paroissiens armés . Il s' interroge sur le motif du retour des " Joe " ( surnom des Américains dans le sud musulman ) , dans les affaires philippines . Une grande erreur poursuit -il , ou un alibi ... Si 20 000 hommes ne peuvent rien contre une poignée d' Abu Sayyaf , les Américains ne feront rien de plus . Il conclut : " Tout le monde est mouillé , armée , police pouvoir local , tous complices ! " Wahab Akbar , le maire d' Isabela , la capitale de Basilan enfonce le clou : " Pas besoin d' Américains , donnez -moi 200 hommes et je monte dans la montagne libérer les otages . Mais il ne faudra pas me parler de droits de l' homme , car je tuerais tous les " Sayyaf " , tempête cet ancien rebelle musulman , à la réputation sulfureuse , qui fut proche dans les années quatre-vingt-dix des fondateurs d' Abu Sayyaf . Le retour des JoeLes États-Unis utilisent la lutte contre les islamistes d' Abu Sayaf , supposés liés à al Qaeda , pour redisposer leurs troupes aux Philippines . La question demeure pourtant : pourquoi tant d' empressement à s' engager ? Il s' agit de suivre la " piste asiatique d' al Qaeda " , répond -on à Manille ... Abdhurajak Janjalani , le chef historique d' Abu Sayyaf a bien fait ses classes durant la guerre d' Afghanistan à la fin des années quatre-vingt dans les camps militaires - financés par la CIA - de la frontière pakistanaise . Le beau-frère et homme de main d' Ousama Ben Laden s' est bien rendu à Mindanao en 1995 . La rumeur évoque aussi le mariage d' Ousama en personne avec une jeune femme de Basilan . Et si deux moudjahidin yéménites ont été vus dans un fief d' Abu Sayyaf au lendemain des attentats du 11 septembre , le déploiement américain peut paraître tout de même quelque peu disproportionné . " En fait un marché a été conclu entre Manille et Washington " , affirme l' analyste Nelson Navarro . " Le gouvernement philippin ferme les yeux , précise -t-il , sur la création d' une base régionale antiterroriste et , en retour , les Américains se chargent de l' élimination des 15 000 rebelles du MILF ( Front islamique de libération Moro , le plus important des mouvements séparatistes musulmans ) , en dépit des promesses de paix , en utilisant le prétexte d' Abu Sayyaf . " Cette ingérence exacerbe les tensions entre les différentes communautés . A Cotabato , ville portuaire de la grande île de Mindanao , sanctuaire des kidnappeurs du groupe " Pentagone " , de mystérieuses milices chrétiennes , mais aussi base arrière de l' aile politique du MILF , qui cohabitent avec plus de 80 % des forces militaires philippines , soit 180 000 hommes , on ne parle plus que de " Balikatan 2 " , une seconde opération conjointe à Mindanao , après l' offensive terrestre à Basilan et des bombardements à Jolo . Ghazali Jaafar , le chef politique du MILF habite dans les faubourgs . Sa maison se situe à 50 mètres d' un commissariat , à un jet de pierres d' un barrage militaire et juste en face des bureaux de l' " IRO " ( Organisation du soutien islamique ) . Entouré de sa garde rapprochée : 20 hommes lourdement armés , il admet que " de très prometteuses négociations de paix avec Manille ont volé en éclats avec l' arrivée des Américains " . Plus expéditif , le commandant Bravo , patron d' un des 17 bataillons du MILF , l' une des bêtes noires de Manille , dont la tête est mise à prix pour 2 millions de pesos ( environ 50 000 euros ) , rappelle l' adage " si un musulman souffre , tous les musulmans souffrent alors pour lui " . Entouré de ses 800 hommes , dans le camp " Bilal " quelque part au nord de l' immense lac Lanao , que l' on atteint après 5 heures de camion et autant de marche dans la touffeur de Mindanao , il poursuit : " Nous nous préparons à la guerre contre les Américains , nous avons un stock d' un million de roquettes , des milliers d' hommes prêts à contre-attaquer à Basilan , Jolo et Mindanao ... " De " 400 à 600 terroristes sont passés par les camps du MILF " , avance de son côté , sans jamais fournir de preuves , l' armée philippine . Emanuel Pinol , le gouverneur de North Cotabato , l' homme qui a demandé l' extension de l' opération " Balikatan " à l' ensemble de Mindanao , martèle : " tous les rebelles musulmans sont affiliés à al Qaeda , les écoles coraniques servent de relais aux hommes de Ben Laden " . " Nous ne sommes pas là pour faire la leçon à nos collègues philippins . Nous nous efforçons de nous montrer amicaux , qu' ils ne se sentent pas lésés par la présence américaine aux Philippines . " Et si sont bien présents quelques " jihadi " malaisiens , indonésiens ou même tunisien , comme le jeune Abdul Hakhim , venu ici pour " casser du chrétien " , après avoir brûlé son passeport , on reste toujours très loin du compte . Seule certitude , depuis le retour des GI , jamais la haine entre chrétiens et musulmans n' a été aussi forte . Les ateliers clandestins des " pandays " , les fabricants d' armes , tournent à plein régime , chaque famille possède désormais au moins une arme à feu , les attaques anti-musulmanes de la CLA ( Armée de libération chrétienne ) se multiplient et lorsqu' un violent séisme a secoué l' île début mars , beaucoup ont cru au déclenchement de l' offensive américaine et sont sortis dans les rues l' arme au poing . " Tout ce que le sud musulman va tirer de cette opération , conclut un observateur , c' est la guerre civile . "