L'Humanité

Corpus:
Chambers-Rostand (E)
Nom de fichier:
L'Humanité
Contact:
Angela Chambers, Séverine Rostand, Université de Limerick, Irlande
Niveaux d'annotation:
Annotation automatique
Statut de l'annotation:
automatique
Type:
presse écrite
Sous-type de texte:
presse quotidienne nationale
Modalité:
écrit
Sample address:
/annis-sample/chambers-rostand/1_H_N_120403.html
Texte:
" Les Juifs de France ne sont pas Israéliens " Depuis quelque temps , les prises de position publiques de certaines organisations juives de France soulèvent des contestations dans la communauté juive elle-même . Est -ce à dire qu' il y aurait crise de légitimité ? Annette Wieviorka . Il y a en France une communauté juive organisée qui participe de différentes institutions . On pourrait citer les plus grandes : le Consistoire , l' Agence israélite universelle , le Fonds social juif unifié ... Le CRIF ( Conseil représentatif des institutions juives de France ) , comme son nom l' indique , est ce que l' on appelle en anglais une " umbrella organisation " , une fédération d' associations . En ce sens , et malgré ce que d' aucuns pensent , ses prises de positions sont légitimement représentatives . Il représente la quasi-totalité des structures dans lesquelles la communauté juive organisée se rassemble . Cependant la question se pose : le CRIF représente -t-il alors tous les Juifs de France ? Je ne le crois pas . Chaque Juif entretient avec sa judéité un rapport singulier . Il est tantôt religieux , culturel , historique , fort ou ténu . C' est encore l' intérêt porté à ce qui se passe en Israël . Tout cela est très divers . La communauté juive de France serait -elle à ce point hétérogène ? Annette Wieviorka . C' est selon les périodes . Certains événements rassemblent tous les Juifs . Les attentats comme celui de la rue Copernic , ou les agressions symboliques comme la profanation d' un corps au cimetière de Carpentras . Dans ces moments -là , pratiquement tous les Juifs se retrouvent et manifestent leur désapprobation , leur colère , leur crainte . Même ceux qui ne se reconnaissent pas dans les institutions . Quelle place faire à ces manifestations ? Puisque nous sommes en démocratie , chacun compte pour un . Et l' on ne voit pas qu' il serait illégitime qu' un individu exprime dans l' espace public comment il ressent , de manière personnelle , des faits qui touchent un ensemble de personnes , que certains appellent improprement une " communauté " . Le conflit israélo-palestinien rentre -t-il dans ce cadre ? Annette Wieviorka . Face à Israël , nous sommes en face de trois cas de figure . Certains des Juifs de France sont partisans du grand Israël , donc de la politique de colonisation des territoires et du choix stratégique de la force . Ils le disent publiquement . Ceux -là sont en phase avec la politique de Sharon , peut-être même avec cette partie du Likoud qui , sur cette question , est plus extrémiste encore que le premier ministre israélien . À l' opposé , les indécrottables révolutionnaires . Les internationalistes qui voient des révolutions là où il n' y en pas et sont antisionistes , au sens où ils ne veulent pas de l' État hébreu . La révolution , en émancipant l' humanité , ferait disparaître l' antisémitisme . C' est la position de tous les mouvements gauchistes , dans lesquels les Juifs restent nombreux . On constate un tropisme révolutionnaire chez une partie des Juifs , depuis le XIXe siècle . Ces Juifs -là soutiennent les positions anti-israéliennes les plus radicales . Mais j' ai le sentiment que la majeure partie des Juifs de France se situe entre ces extrêmes . Chez la majorité d' entre eux , le souci d' Israël - d' un Israël qui n' est plus mythique , utopique , comme il l' a été aux premiers temps de l' État , mais réel , un pays où on a de la famille , des amis , que l' on a visité . Ceux -là , dont je fais partie , s' inquiètent de la tranquillité avec laquelle s' installe , dans le monde , ce que j' appellerais un anti-sionisme rédempteur : Israël est responsable de tous les maux de la terre , de la guerre en Irak comme du malaise dans les banlieues . Éradiquer cet État suffirait au bonheur des peuples . Comment participer sans malaise aux manifestations contre la guerre en Irak quand l' on voit dans les cortèges des flopées de drapeaux palestiniens et que l' on entend des slogans anti-israéliens , voire antisémites ; quand , reprenant la vieille thématique du complot juif , les États-Unis sont présentés comme un État juif ? D' autre part , quelles que soient leur implication à l' égard d' Israël , leurs positions à l' égard de Sharon , les Juifs sont individuellement interpellés : on les somme de se désolidariser de Sharon , d' être anti-israéliens , voire de s' associer à ceux qui récusent l' existence même de l' État d' Israël . Dans ce contexte il est vraiment difficile de faire entendre une voix raisonnable , dépassionnée . Une voix qui dise tout simplement que le régime de Saddam Hussein est un régime criminel , que la guerre n' était pas nécessairement utile , que ce n' est pas Israël qui a déclenché la guerre . Un discours qui réaffirme la nécessité d' une reprise du processus de paix devant aboutir à la création d' un État palestinien , aux côtés de l' État d' Israël . Quand vous discutez avec des Juifs ordinaires , c' est cela qu' ils vous disent . Cela pose la question de leur représentation publique , d' une organisation nouvelle ? Annette Wieviorka . Non , je ne crois pas . Les Juifs de France ne peuvent pas se rassembler uniquement sur la question du Proche-Orient . Le grand problème , pour les Juifs de France , reste de penser ensemble les problèmes rencontrés dans l' Hexagone et ce qui se passe à l' extérieur . Il y a des liens entre les deux , c' est évident , mais ils ne sont pas suffisamment réfléchis pour déterminer une action ressortissant du politique . En outre , l' amalgame régulier fait entre Juif et Israélien complique tout . Comment réagir aux interpellations , dont beaucoup d' entre nous sont l' objet , concernant le conflit israélo-palestinien , si l' on nous identifie d' emblée , parce que nous sommes juifs , à des Israéliens ? Il y a peut-être , d' ailleurs , dans cette assimilation , un antisémitisme qui s' ignore . Quand on dit à une femme médecin , de mes amies , parce qu' elle est juive : " Pourquoi tu ne retires pas tes chars ? " , que voulez -vous qu' elle réponde ? Ce ne sont pas " ses " chars . Elle est , comme nous le sommes tous désormais , agressée par cette violence verbale , sommée de prendre position alors que ce n' est pas le lieu , réduite par l' autre à cette identité . Les Juifs de France ne sont pas des Israéliens . C' est d' ailleurs ce que ne cesse de dire l' Association des amis de Shalom Harchav . ( * ) Historienne , directrice de recherches au CNRS et au Centre de recherches politiques de la Sorbonne .