L'Humanité

Corpus:
Chambers-Rostand (E)
Nom de fichier:
L'Humanité
Contact:
Angela Chambers, Séverine Rostand, Université de Limerick, Irlande
Niveaux d'annotation:
Annotation automatique
Statut de l'annotation:
automatique
Type:
presse écrite
Sous-type de texte:
presse quotidienne nationale
Modalité:
écrit
Sample address:
/annis-sample/chambers-rostand/1_H_S_121002.html
Texte:
Laurent Jalabert , fils du peuple cycliste Dimanche à Zolder ( Belgique ) lors des championnats du monde sur route , le Français , à trente-quatre ans , disputera sa dernière course . Professionnel depuis quatorze saisons , il aura marqué surtout par l' ampleur de son courage . " Le cyclisme , c' est simple . Il faut beaucoup s' entraîner , avoir une vie de sacrifices ... et pousser fort sur les jambes . " On avait toutes les raisons de se détourner de lui . " Le problème du vélo , s' il y en a un , c' est pour les jeunes . " Le regard d' abord , qui flirte en permanence avec l' état critique d' une naïveté souvent feinte , limite insolente , parfois sur-jouée . " Moi , mon image , elle est faite , elle est bonne ou mauvaise , ça dépend des gens . " Les mots ensuite , les mots surtout , qui ne disent rien ou presque depuis son passage chez les pros , en 1989 , refusant la confession ( la vraie ) d' un métier pourtant incomparable , glissant sur les évidences ( le dopage ) , limant les arêtes d' un milieu dont il fut l' une des fortes têtes , insinuant sans jamais affirmer , mordant les rancoeurs d' une profession de labeur , acceptant néanmoins le vedettariat . " C' est un sport , malgré les idées que l' on peut en avoir , qui est très sain . " Et puis il y a son propre monde , un monde en réduction qui peu à peu a créé ce personnage de démesure , de caractère , de force et d' arrogance sportive qui n' a pas lassé de nous étonner . Surtout quand il lance , digne d' une conclusion : " Si mon sport n' est pas sain , il n' y en a aucun qui l' est ... " L' Humanité , 8 février 2000 .. Laurent Jalabert aura trente-quatre ans fin novembre et il le sait . " Gamin , j' étais très timide " , répète -t-il souvent , comme pour excuser ses façons rigides . De quoi se souvient -il vraiment pour expliquer sa nature accessible mais réservée ? Le fils de Georges , grutier , et d' Arlette , ex-ouvrière dans la maroquinerie , a -t-il régalé la France cycliste par hasard , juste pour quelques lignes dans un palmarès foisonnant ? Non . Cette France qu' il aime tant malgré ses exils professionnels ( Espagne chez ONCE , Danemark chez CSC ) reste avide de fils du peuple qui , parvenus au sommet , ne renient pas les leurs et leur histoire . Or , ce Jalabert -là revendique fort ses racines et , pour ne rien gâcher , aura vécu la souffrance physique avec un fatalisme fascinant , digne de ses aïeux cyclistes , fidèle aux " champions d' autant plus respectables qu' ils sont respectueux " , comme l' écrivait Blondin . Oui , Jalabert est de Mazamet et là-bas , d' une colline l' autre , parce qu' il est de quelque part et qu' il y reste accroché " au-delà de tout " , il se souvient que , " sans le vélo " , il n' aurait pas " pris confiance " en lui-même , qu' il serait " resté un gars du coin sans autre ambition que de vivre " , ouvrier , cultivateur " ou quelque chose comme ça " . Seulement voilà , le gamin admirait Bernard Hinault et tandis que " le Blaireau " menait à la baguette un peloton pro humilié , lui , dans les courses régionales , en silence , se prenait pour le patron , gagnait des courses , levait les bras , rencontrait sa future femme Sylvie lors d' une remise de bouquet ( dès les juniors ) , et , surtout , attaquait à tout va , toujours , sans retenue , éperdument , à la folie . " Ce tempérament , je n' ai jamais perdu " , dit -il . Une force qui fera sa gloire . 1994 , Tour de France , sprint à Armentières . Spécialiste à l' époque de ces finals haute fréquence , il percute un gendarme photographe amateur , exécute un vol plané , se relève en sang , crache ses dents et part à l' hôpital . Le soir , ses proches sont pessimistes sur la suite de sa carrière . Longue convalescence . Et puis ... " Cette chute a été un tournant , un mal pour un bien " , avoue -t-il . Qui en douterait ? A son retour , métamorphosé , il dévore les kilomètres et les routes comme si tout était sursis , comme s' il avait vu la mort et sa propre fin , boulimique . Il devient plus rouleur que sprinter , puis grimpeur à l' occasion , puis tout à la fois pour finir . Bilan , 1995 sera sa meilleure année : Paris-Nice , Milan-San Remo , Critérium international , Flèche Wallone , 4e du Tour ( dont une étape remportée le 14 juillet ) , Tour d' Espagne ... énorme . Depuis , dans les consciences collectives , il y a les champions français d' exception qui tuent les qualificatifs ( Anquetil , Hinault , etc. ) et les champions qu' on aime parce qu' ils sont là , fidèles , parce qu' ils sont sympas , parce qu' ils ont eu des malheurs , parce que rien ne leur semblait acquis d' avance et parce que , le talent en plus , ils nous ressemblent . Tel fut Laurent Jalabert . Un miroir de nos propres conditions . Car l' homme n' est pas un fainéant - d' ailleurs il y en a peu dans le cyclisme où les diktats de la course imposent courage et humilité . Un chiffre pour s' en convaincre : 138 victoires chez les pros . Dont des monuments . Et un nombre incalculable d' exploits sur les routes du Tour de France , notamment en juillet dernier , où , mixant hargne et roublardise , il a ramené le maillot de meilleur grimpeur , gagnant au passage un statut de gloire nationale arraché à un certain Richard Virenque . Jalabert le reconnaît : " Partout où je suis passé cet été , j' ai reçu un accueil spécial , avec un petit cadeau , une chanson écrite spécialement pour moi , racontait -il l' autre jour en conférence de presse . Je ressens une attente de la part du public . Aux championnats du monde notamment . Mais après le 13 octobre , ce sera différent . On me reconnaîtra pour ce que j' ai été . On n' attendra plus rien de moi . " Dimanche , en effet , sur un parcours trop roulant pour faire de lui un archi favori ( sait -on jamais ! ) , Laurent Jalabert collera son ultime dossard . " Je voulais , pour la dernière course de ma carrière , porter le maillot de l' équipe nationale , assure -t-il . Je profite de chaque instant . Et j' ai envie d' en profiter jusqu'au dernier moment . " Et après ? " Je veux réussir ma vie de famille , c' est tout . " Et il ajoute : " Jusqu'ici j' ai surtout pensé à moi . La face cachée , c' est que je n' ai pas vu grandir mes enfants . Je sens qu' il y a un manque . Mes enfants et ma femme ont leurs habitudes sans moi et quand je reviens à la maison , au début , j' ai l' impression d' être un intrus . J' ai envie de prendre la place du père ( ... ) . En fait , je dois avouer qu' en arrêtant le vélo , je crois que , dans la vie , je vais repartir de zéro " Le Journal du dimanche , 6 octobre 2002 .. On avait toutes les raisons de se détourner de lui . Désormais , il va falloir s' y résoudre . Pendant ce temps -là , lui : " J' ai toujours été incapable de rouler à 20 km / h . Regarder le paysage , les oiseaux . Je ne sais pas faire . Je vais apprendre . "