Le Monde

Corpus:
Chambers-Rostand (E)
Nom de fichier:
Le Monde
Contact:
Angela Chambers, Séverine Rostand, Université de Limerick, Irlande
Niveaux d'annotation:
Annotation automatique
Statut de l'annotation:
automatique
Type:
presse écrite
Sous-type de texte:
presse quotidienne nationale
Modalité:
écrit
Sample address:
/annis-sample/chambers-rostand/1_M_C_040902.html
Texte:
L' histoire prisonnière d' un labyrinthe intellectuel POUR UNE FOIS , la publicité ne ment pas . On a vu , dans ces colonnes , celle qui annonce Ararat . Elle fait cohabiter dans un même espace le titre du film inscrit en caractères romains en relief , à la manière des péplums hollywoodiens d' antan , et une citation de Wim Wenders : Les images peuvent changer le monde . Cette ambivalence est au centre d' Ararat , entreprise ambitieuse qui veut évoquer non pas l' histoire du génocide des Arméniens par l' armée ottomane en 1915 , mais celle des traces que ce cataclysme a laissées dans la mémoire de l' humanité . Tendu vers ce but , Atom Egoyan , citoyen canadien mais aussi cinéaste arménien , tente de mener deux tâches de front : construire un spectacle et conduire une réflexion sur ce spectacle . Le scénario d' Ararat , d' une infinie complexité , tourne autour de la réalisation d' un film . Edouard Saroyan ( Charles Aznavour ) , réalisateur prestigieux , gloire de la diaspora arménienne , tourne à Toronto une grosse production relatant le génocide vu à travers les yeux du peintre Arshile Gorky , alors enfant . Ani ( Arsinée Khanjian ) , veuve d' un militant arménien , experte de l' oeuvre de Gorky , est embauchée pour garantir l' authenticité historique du film . Son fils Raffi , tiraillé entre sa mère et sa compagne canadienne , part en Turquie pour en rapporter des images de ce qui fut l' Arménie , seul moyen à ses yeux de garantir l' authenticité du film de Saroyan . A son retour au Canada , alors que le tournage est terminé , Raffi est arrêté par un douanier ( Christopher Plummer ) , qui le soupçonne de transporter de l' héroïne dans ses boîtes de film . Souci d' exhaustivité Chacun de ces fils est entrecroisé avec une minutie digne de la tradition tapissière du Caucase . Egoyan semble d' abord préoccupé de recenser toutes les hypothèses cinématographiques que suscite la volonté de préserver la mémoire du génocide . La mise en scène de ce matériau apparaît comme le contrecoup de ce souci d' exhaustivité , plus que comme son moteur . Il est vrai que ce genre d' entreprise intellectuelle trouve d' habitude sa traduction sur le papier ou sous la forme du documentaire . La fiction est traîtresse , Egoyan le sait , qui a fait de ses reflets trompeurs la matière de tant de ses films . Pourtant , il prend le risque . Au point culminant du film , Raffi tente de raconter au douanier le massacre de femmes arméniennes que relate le poème La Danse . D' abord on entend le récit du jeune homme et l' on voit les images numériques qu' il a rapportées des contreforts du mont Ararat . Egoyan glisse alors vers le film que tourne Saroyan : comme dans le poème de Siamanto , on voit une femme qui alerte le missionnaire américain Clarence Ussher , en lui faisant la relation de cette atrocité . Enfin , selon un procédé propre à l' âge classique de la fiction cinématographique , ce récit prend corps à l' écran et l' on voit des femmes contraintes de danser nues sous les coups des soldats ottomans , puis brûlées vives . L' énoncé semble clair , l' interrogation sur la morale des images limpide . Mais un film n' est pas un problème de mathématiques . A l' écran , les images s' évadent du seul domaine de la démonstration logique pour pénétrer le champ de mines des émotions . Au long de cette séquence , on est soumis à la brutalité sentimentale propre au grand spectacle , forcé de mettre en regard les faits historiques évoqués et les procédés de cette évocation . Ce travail forcé de critique de cinéma vient s' interposer entre le projet initial et son aboutissement . Les séquences spectaculaires finissent par polluer tout le film . Le scepticisme que provoquent délibérément les scènes de Saroyan se propage à la trajectoire du peintre Arshile Gorky , rescapé du génocide et exilé aux Etats-Unis . C' est là qu' Atom Egoyan aurait voulu placer le noyau de vérité d' Ararat . Perdu dans les entrelacs du scénario , le destin du peintre en est réduit à n' être qu' une des hypothèses de travail du cinéaste . Si l' on veut entrevoir la trace de colère et d' amour qu' a laissée la catastrophe de 1915 , c' est dans le regard d' Arsinée Khanjian qu' il faut la chercher . Ani , son personnage , mère partagée entre le désir de soulager son fils du fardeau d' une histoire insupportable et le devoir de perpétuer le souvenir , marque Ararat de son intensité et sort parfois le film du labyrinthe intellectuel dans lequel Atom Egoyan l' a condamné à errer .