Le Monde

Corpus:
Chambers-Rostand (E)
Nom de fichier:
Le Monde
Contact:
Angela Chambers, Séverine Rostand, Université de Limerick, Irlande
Niveaux d'annotation:
Annotation automatique
Statut de l'annotation:
automatique
Type:
presse écrite
Sous-type de texte:
presse quotidienne nationale
Modalité:
écrit
Sample address:
/annis-sample/chambers-rostand/1_M_C_041202.html
Texte:
Jean-Guihen Queyras , des cordes à son archet Le jeune violoncelliste , adoubé par Pierre Boulez , passe avec aisance de Bach au répertoire le plus contemporain . Récitals au Châtelet DIX HEURES ET DEMIE du soir en été , Festival de l' Empéri à Salon-de-Provence . Chaleur et cigales sous les frondaisons du grand parc . Fin des ultimes répétitions , la musique s' est tue , libérant la silhouette fluide qui marche entre les arbres un violoncelle à la main . C' est l' heure où , comme les lions , les musiciens vont boire . Pas lui . Pas ce soir . Jean-Guihen Queyras est fatigué . Il va se coucher . Les autres le hèlent , l' apostrophent , mi-inquisiteurs , mi-moqueurs . Jean-Guihen Queyras rit sous l' averse amicale , d' un rire tranquille et frais , yeux noisette fendus . Puis il tourne gentiment les talons et s' en va . Quand on a autant de rêves dans la tête , il faut savoir aller se coucher . La musique est venue de ma mère , pianiste amateur , passionnée mais tardive , empêchée pour cause de dix frères et soeurs et pas de père . Elle jouait tout le temps à la maison . Mon frère aîné a commencé le violon à trois ans : frotter un archet sur une corde a toujours été pour moi le comble du naturel . Jean-Guihen parle avec émotion du choc de ce premier concert où il a entendu le son d' un violoncelle . Du désir immédiat , foudroyant , obsessionnel , de toucher , de posséder , de jouer . De tout l' été qui a suivi et de cette idée fixe . Enfin , à l' automne , la rentrée des classes et la rencontre avec le violoncelle : direction l' école de musique de Manosque , puis le Conservatoire national de musique à Lyon . Le garçon est têtu et très doué . Tout va vite : sorti de Lyon , il part en Allemagne auprès de Christoph Wenkel , un élève de Janos Straker , à la Musikhochschule de Freiburg , puis à New York , à la Juilliard School of Music et au Mannes College . A 18 ans , il remporte le Prix du meilleur jeune espoir au Concours Rostropovitch , puis le 3e prix du Concours international de Munich . L' ennui , avec les concours , c' est qu' ils obligent à se couler dans un moule , explique -t-il . Or mes préoccupations étaient , à l' inverse , tournées vers la recherche de mes propres sensations . Un poste se libérant opportunément , Jean-Guihen Queyras entre sur concours à l' Ensemble InterContemporain , que dirige Pierre Boulez . Il y restera onze ans , de 1990 à 2001 , onze ans à apprendre , à travailler avec celui qu' il considère comme un père musical . Il y a dans le travail avec Boulez un côté pater familias , raconte Queyras . Mais cette capacité à guider , au lieu d' assujettir , réclame du musicien une grande faculté de liberté individuelle . Boulez demande à ce que le musicien prenne toute sa place . Il ne cherche pas la perfection , mais que chacun donne le maximum de soi-même . J' ai toujours aimé la musique contemporaine , même si je n' étais pas militant - je jouais le concerto de Dutilleux à 17 ans - et n' ai pas eu peur de me ghettoïser en entrant à l' lntercontemporain . La preuve . Provocateur ? Inconscient ? Stratège ? Sous ses dehors d' enfant sage - à deux doigts d' être dandy - , Jean-Guihen Queyras sait qu' il doit prendre des risques . Foin des concertos de Schumann ou de Dvorak , des sonates de Beethoven ou de Brahms , son premier disque est consacré aux Suites pour violoncelle seul de Benjamin Britten . Une musique marquée du double sceau de Bach et de Mstislav Rostropovitch , son commanditaire et dédicataire , qu' il va défier , ou plutôt déjouer . Avec cette sonorité pure et sensuelle , ce phrasé chaud et élégant , cette perfection d' intonation , cette distinction naturelle de pensée qui sont sa marque . VIATIQUE A TOUT FAIRE Est -ce d' avoir fréquenté , au sein de l' InterCon , un répertoire d' oeuvres juvéniles , voire inconnues , des musiques de passage parfois sans lendemains , Jean-Guihen Queyras souffre de cette arthrose interprétative qui rigidifie les oeuvres du grand répertoire , du passage du temps qui les transforme en irréparables ouvrages . Il joue les grands concertos , ne s' y sent pas à l' aise : J' ai longtemps eu du mal avec le concerto de Dvorak . Au point de refuser parfois de l' interpréter et de détruire rageusement les bandes enregistrées de ses concerts . Quant aux Suites de Bach , pensum / C' est par la musique contemporaine que j' ai trouvé ma voie dans le grand répertoire . Aussi cette série de concerts au Châtelet est -elle le reflet de mon propre cheminement avec Bach , avec tout ce côté patrimonial qui m' a longtemps pesé et que j' ai dominé . Le contact direct avec les créateurs m' a fait comprendre à quel point ils ont un besoin vital des interprètes . Cela m' a libéré . Libéré au point d' embrasser ( sans l' étreindre ) un répertoire éclectique - de Bach à la musique du XXIe siècle ( pour le Châtelet , il a lui-même passé commande à de très jeunes compositeurs ) . Le violoncelle de 1710 qu' il possède depuis 1986 lui sert de viatique à tout faire . Jean-Guihen Queyras le balade de Kurtag , Veress ou Kodaly ( son second disque chez Harmonia Mundi ) à la musique baroque . Il suffit pour cela de refaire le montage , de changer de chevalet , de cordes et d' archet . Jean-Guihen Queyras se souvient de ces trois jours d' enchantement passés , enfant , à assister à un enregistrement des cantates de Cesti ou de Haendel avec William Christie et René Jacobs . Il y avait un orgue positif dont il fallait actionner les soufflets à la main . Pendant trois jours , dans un bonheur total , il avait pompé , pompé ... Né au Canada , élevé en Algérie - Entre 5 et 8 ans , j' ai vécu à Mostaganem et à Tizi Ouzou - , puis installé avec ses parents dans les Alpes-de-Haute-Provence , Jean-Guihen Queyras a gardé pour son pays d' adoption un amour profond , ravivé chaque année par les Semaines musicales de Forcalquier , qu' il dirige . Il y reçoit une visiteuse discrète mais fidèle , la soeur de Pierre Boulez . Pierre Boulez qui vient de recevoir à Toronto le fameux prix international Glenn-Gould 2002 et de désigner Jean-Guihen Queyras pour le titre hautement significatif du Glenn Gould International Protégé-Prize in Music . Plus que le témoignage d' une estime artistique et amicale , la reconnaissance d' une filiation .