Le Monde

Corpus:
Chambers-Rostand (E)
Nom de fichier:
Le Monde
Contact:
Angela Chambers, Séverine Rostand, Université de Limerick, Irlande
Niveaux d'annotation:
Annotation automatique
Statut de l'annotation:
automatique
Type:
presse écrite
Sous-type de texte:
presse quotidienne nationale
Modalité:
écrit
Sample address:
/annis-sample/chambers-rostand/1_M_C_200302.html
Texte:
Un mélodrame moderne dans la Géorgie raciste EN CHOISISSANT ce titre vague , un peu grandiloquent , les distributeurs français d' A l' ombre de la haine ont déjà fait une partie du travail du critique : ils ont inscrit ce film étonnant dans la tradition du mélodrame américain , auquel les auteurs du scénario , Milo Addica et Will Rokos , ont sacrifié sans inhibition . En Géorgie , de nos jours , Leticia Musgrove ( Halle Berry ) attend l' exécution de son mari Lawrence ( Sean Puff Daddy Combs ) . Le fonctionnaire responsable de la chaise électrique ( la Géorgie est le dernier Etat de l' Union à utiliser encore cette méthode ) , Hank Grotowski ( Billy Bob Thornton ) , fils et père de gardien de prison , tire de l' accomplissement de son devoir une satisfaction amère . Une catastrophe annoncée ( l' exécution de Lawrence ) , des malheurs inattendus qui coïncident dans le temps et l' espace ( pas de mélodrame sans coïncidences ) précipitent une idylle entre Hank et Leticia . Tel que le joue Billy Bob Thornton , Hank s' est vidé au fil des ans de toute son humanité . Mauvais fils et mauvais père , raciste par habitude plus que par passion , c' est une enveloppe vide qui n' a pour autre fonction sur terre que de produire le malheur des autres . Symétriquement , Leticia est la destinataire de toutes les infortunes , non seulement son mari est un assassin , mais son fils est diabétique et obèse , et elle vit dans la crainte perpétuelle de perdre son emploi . Et , comme dans tous les mélos , la question est de savoir si leur amour sera assez fort pour vaincre le malheur qui plane sur eux . Dans un mélo raté , cette question évoque un intérêt distant , parfois teinté de dérision . Si la sauce aux sentiments prend , et c' est ce qui se passe ici , on retrouve une espèce de vérité dans cette accumulation d' outrances . Guidés par leurs personnages respectifs , Billy Bob Thornton et Halle Berry empruntent des chemins différents . Thornton ( qui a déjà éprouvé cette méthode avec succès dans The Barber ) en fait toujours un peu moins , laissant à peine entrevoir les abîmes dans lesquels se débat son personnage . Halle Berry cherche à rester au plus près de la vraisemblance , avec un engagement physique très violent . A force de détails extérieurs ( l' élocution , les habits , le maintien ) , elle devient une femme vieillie par le malheur , mais prodigieusement innocente , à laquelle on se prend à croire . La mise en scène de Marc Forster hésite perpétuellement entre l' adhésion au mélodrame et un souci de modernité . Sans doute parce qu' il est plutôt doué par le cinéma , le jeune réalisateur d' origine suisse ( c' est son deuxième long métrage ) est aussi brillant dans un registre que dans l' autre . L' amour filmé à l' européenne La séquence de générique , par exemple , accumulation d' images mystérieuses qui dessinent - on le découvrira tout au long du film - la géographie du monde de Hank , évoque plus les recherches formelles en cours en Extrême-Orient que le classicisme hollywoodien . La première scène d' amour entre Billy Bob Thornton et Halle Berry relève plus de la tradition européenne que de l' américaine . Preuve matérielle de cette appartenance , les censeurs de la Motion Pictures Association en ont coupé quatre minutes , que les spectateurs français pourront voir . A l' opposé , l' exécution de Lawrence Musgrove avec son mélange de détails véristes et de situations pathétiques ( le condamné , doué pour le dessin , croque le portrait de ses geôliers ) respecte les règles de narration hollywoodiennes . On remarquera simplement que les scénaristes et Marc Forster se refusent à adoucir le trait , comme l' a fait récemment Frank Darabont dans La Ligne verte . Très classique , aussi , le traitement de l' arrière-plan racial , avec ses personnages emblématiques , le père confit dans la haine des Noirs ( Peter Boyle , saisissant d' intensité ) et le voisin qui refuse de supporter les vexations que lui infligent les Grotowski . Ce manque d' homogénéité finit par affaiblir le film . Pas au point d' empêcher A l' ombre de la haine d' être une des oeuvres les plus remarquables venues des Etats-Unis ces derniers mois .