Le Monde

Corpus:
Chambers-Rostand (E)
Nom de fichier:
Le Monde
Contact:
Angela Chambers, Séverine Rostand, Université de Limerick, Irlande
Niveaux d'annotation:
Annotation automatique
Statut de l'annotation:
automatique
Type:
presse écrite
Sous-type de texte:
presse quotidienne nationale
Modalité:
écrit
Sample address:
/annis-sample/chambers-rostand/1_M_C_281003.html
Texte:
ARCHITECTURE . LOS ANGELES s' offre un poisson nommé GEHRY Dessiné par Frank Gehry , l' architecte du Musée Guggenheim de Bilbao , le Walt Disney Concert Hall a été inauguré , jeudi 23 octobre , par un concert de l' Orchestre philharmonique de Los Angeles . Les travaux de ce bâtiment , dont le coût s' élève à 274 millions de dollars , avaient commencé en 1992 Le Walt Disney Concert Hall a ouvert le 25 octobre à Los Angeles . Rien à voir avec Mickey , Donald ou Minnie . L' édifice est désormais le siège confortable et envié de l' Orchestre philharmonique de la mégapole californienne . Une grande efflorescence de titane et d' acier accrochée au downtown de cette ville balkanisée entre ses ethnies et ses municipalités rivales . Ici , on n' avait pas connu telle effervescence culturelle depuis 1997 , date de l' ouverture sur une colline du colossal Getty Center ( 733 millions de dollars ) , consacré aux beaux-arts . Cette oeuvre majeure de Richard Meier faillit dévorer cet architecte , rivé à la tâche comme le fut Michel-Ange à la Sixtine . Si ce monument blanc et pierre fut reçu avec un scepticisme teinté de jalousie , on perçoit mieux à présent la richesse de son espace , ses qualités formelles , sa lumière sans artifice . L' événement était mondial , il faillit se fondre , comme chocolat blanc , sous le soleil indolent et constant . Quelques jours après l' élection d' Arnold Schwarzenegger à la tête de l' Etat de Californie , l' inauguration du Walt Disney Concert Hall ( WDCH ) de Los Angeles , présentée , à son tour , comme un événement mondial , risque d' apparaître un peu secondaire . L' architecte en est Frank Gehry , originaire de Toronto ( Canada ) et devenu , à 74 ans , le plus célèbre sans doute , tous pays confondus , des maîtres contemporains depuis l' ouverture en fanfare du Musée Guggenheim de Bilbao ( Espagne ) en 1997 . Les premières esquisses de la salle de concert californienne sont antérieures de plusieurs années à celles du projet basque , et Los Angeles s' est fait ravir la vedette . Peut-être aussi l' effet de surprise a -t-il été amoindri par la salle de concert du Bard College , dans l' Etat de New York ( Le Monde du 10 mai ) , oeuvre en apparence plus modeste - comme Gehry , le personnage , aime à le rester - , joyeusement critiquée par la presse de la côte atlantique , mais tout aussi joyeusement dynamique . Heureusement , la presse du Pacifique s' enthousiasme depuis plusieurs semaines sur le nouveau joyau culturel de la métropole californienne . Comme les habitants de la Côte ouest , qui savent faire la différence entre le groupe Disney , fondé par Walt , devenu une multinationale cotée en bourse et la famille du réalisateur des Silly Symphonies : son épouse , Lilian , aujourd'hui disparue , et leur fille Diane qui , dans la grande tradition du pays , ont toutes deux oeuvré pour la réalisation de cette salle de concert en hommage au dessinateur de souris qui aimait la musique . Evénement mondial ? Attendons . Evénement mondain , certainement : huit jours de festivités à peine moins cravatées qu' à New York auront permis d' offrir aux amateurs de musique cette salle assez atypique de 2 265 sièges qui a coûté 274 millions de dollars , soit près de 120 000 dollars le siège , payés par les grandes familles et les institutions californiennes : le comté , l' Etat , la Wells Fargo , le quotidien Los Angeles Times , British Petroleum , le richissime philanthrope Eli Broad et Frank Gehry lui-même , pour s' en tenir aux donateurs de plus de 500 000 dollars . Hollywood est presque totalement absent . Le monde du cinéma a laissé le bébé à celui des affaires et du pétrole . Evénement urbain ? On attendait ce grand édifice pour dynamiser le downtown de Los Angeles , secteur d' affaires sinistre le soir , situé à la jonction des quartiers Est hispanophones et d' un Ouest où l' anglais est encore dominant , devant le coréen - « L.A. » est la troisième plus grande > ville » coréenne du monde . Voilà presque un an , la métropole , divinement inspirée , a fêté , à deux pas du WDCH , la naissance de sa nouvelle cathédrale , dessinée par l' Espagnol Rafael Moneo . Aux vieux bâtiments mastocs de l' Orchestre philharmonique et au MOCA , le Musée d' art contemporain dessiné par le Japonais Arata Isozaki , s' ajoutait un objet , joli et typé , bizarre et singulièrement religieux . Une pièce de plus au grand puzzle architectural que constitue la ville , un jalon de plus aussi à ajouter au jeu de pistes qui conduit de Wright à Neutra , de Meier à Gehry . Nous y voici , justement , et nous voilà perplexes , comme devant toute oeuvre architecturale majeure et complexe , où les défauts et les qualités doivent se lire à l' aune des difficultés et des contraintes locales . Ici , par exemple , le risque sismique , qui conduit à alourdir considérablement les structures . Ce qui fait l' une des singularités de Gehry , hors son espièglerie , c' est sa capacité à livrer simultanément des formes sculpturales d' une grande richesse , des volutes de métal éblouissant , des pièges à crépuscule , tout en laissant le visiteur presque libre d' en découvrir l' ossature . D' où lui vient cette manie ? Peut-être des carpes que sa grand-mère élevait dans sa baignoire de Toronto pour les rejeter ensuite à la rue sous forme d' arêtes . Depuis longtemps Frank Gehry est pris du besoin pressant de dessiner un poisson , quand il croise un de ces édifices à colonnes qu' on appelle « postmodernes » . A Barcelone , patrie de Ricardo Bofill , il en a construit un , gigantesque . Mais , à Los Angeles , on n' a pas l' habitude de montrer l' envers du décor - les arêtes du poisson sous la peau argentée . De surcroît , on ne dessine pas avec la même grâce les contreventements des larges poutres d' acier qu' implique un tel projet . Et le mélomane , sage ruminant en situation d' écoute , a besoin de ses bois , ses tapis , ses fauteuils . Il n' aimera peut-être pas les tissus dessinés à larges touches par Gehry , en hommage à Lilian Disney qui aimait tant les fleurs . Mais il aimera cette salle faite pour voir et entendre , dessinée avec liberté mais sans excentricité , les moquettes et fauteuils exceptés , un peu Tati - ou Daffy's , comme on dit là-bas . Entre le ventre de la baleine et la peau du poisson , les espaces de transition souffrent d' un surpoids de stuc et de panneaux de bois , destinés autant à faire oublier les arêtes qu' à faire croire que l' architecture est ici aussi riche et solide que celle de n' importe quelle salle philharmonique . Si l' allure du Walt Disney Concert Hall a la magnificence attendue du magicien Gehry , un phénomène inattendu s' est produit dans la ville qu' il a adoptée avant de s' en faire aimer : ses geysers de métal lumineux semblent être passés dans un pipeline un peu étroit . Il manque une grande flamme , ou peut-être , simplement , un espace plus vaste autour de l' édifice , celui -là même qu' il a su ordonner avec génie dans le vieux port de Bilbao . Pour comprendre l' élaboration de cette oeuvre , une rétrospective éloquente et passionnante est présentée dans le MOCA voisin . Quant au futur , Gehry Technologies , filiale de l' agence , a signé le 23 octobre avec Dassault Aviation un contrat pour la mise au point d' un nouvel ordinateur destiné à libérer , en quelque sorte , les architectes de la pesanteur .