Le Monde

Corpus:
Chambers-Rostand (E)
Nom de fichier:
Le Monde
Contact:
Angela Chambers, Séverine Rostand, Université de Limerick, Irlande
Niveaux d'annotation:
Annotation automatique
Statut de l'annotation:
automatique
Type:
presse écrite
Sous-type de texte:
presse quotidienne nationale
Modalité:
écrit
Sample address:
/annis-sample/chambers-rostand/1_M_C_290402.html
Texte:
Serge Assier , la photographie pour identité Le reporter marseillais , dévoreur de faits divers devenu artiste avec ses images légendées par René Char ou Michel Butor , expose à Venise C' EST PEU DIRE que Serge Assier est un autodidacte : il ne cesse de rappeler qu' il n' a pas fait les écoles et de proclamer sa soif de revanche . Au début des années 1980 , quand il assurait dix-sept correspondances de photojournalisme entre Menton et Perpignan , il faisait carton plein de chez carton plein du point de vue financier , se souvient -il dans un grand sourire . Un accident cardiaque , en 1982 , lui fait prendre conscience que ce travail de rouleau compresseur de la photo n' est pas son seul chemin . Il veut un autre contact avec l' être humain , un contact avec son âme . Naïvement , il demande à Lucien Clergue , le pape de la photographie arlésienne de l' époque , comment exposer : Tu veux jouer l' artiste ? , s' entend -il répondre . Assier est mortifié . Un an plus tard , en juillet 1984 , il tient sa revanche : en légendant ses photos , René Char lui a ouvert les portes d' Arles . Onze expositions suivront , jusqu'à cette année 2002 où il montre ses Coulisses de Venise depuis le 19 avril dans la cité des Doges . Ses photos de Vénitiens au travail sont légendées par des quatrains de son fidèle compagnon , Michel Butor , qui fera le déplacement . Voué à ses passions maniaques , Serge Assier escortera lui-même ses caisses de photos , surveillera l' accrochage , restera près de son exposition , remballera son matériel avant de retrouver Marseille et son travail de reporter pour La Provence . Jamais il ne laisse une exposition sans sa surveillance , jamais il ne vend une photo , et jamais il ne remonte une exposition légendée par un de ses grands hommes disparu : Je ne suis pas un profiteur de morts , dit -il . Serge Assier est à la fois reconnu - le nombre de ses expositions en témoigne - et légèrement méprisé , sans qu' on sache très bien si c' est son travail photographique qu' on dédaigne ou cet homme qui affiche si fort ses origines populaires . Les photos d' abord : noir et blanc , grain net , contrastes et noirs puissants , cadrage traditionnel , jeu de premiers et d' arrière-plans impeccables , avec souvent une belle profondeur , sans aventure . Du classique , du rigoureux , pas de l' avant-garde . Mais des sujets aimés pour des regards à hauteur d' homme . L' univers vénitien de Serge Assier , qui ressemble à ses univers marseillais , lorrain , grec ou corse , c' est un livreur portant de lourdes bouteilles d' eau , une femme de ménage balayant le café Florian , deux ouvriers chargeant des fenêtres sur une barge , un cafetier main sur une bonbonne . Butor décrit ainsi ce cafetier : Devant le peigne des bouteilles . Le dispensateur des boissons . Consulte les dernières nouvelles . Rapport à la conversation . Ca vous a un petit côté Prévert qui convient assez à Assier . D' ailleurs , quand on lui dit que les légendes de Michel Butor , pour Venise comme pour l' Estaque ( Nombrils tétons et tatouages / Accroche-coeurs bijoux toisons / Espadrilles trépieds lanières / Fourches des grilles flammes des volutes ) , ont un coté enfantin , il cite encore son maître Char : Les gens qui aimeront ton travail se mettront toujours à ta hauteur . L' homme maintenant : blouson de toile sans manches siglé La Provence , cheveux de crin ébouriffés et courts , oeil noisette , Serge Assier parle inlassablement , comme pour recouvrir les peurs qui subsistent d' une enfance de détresse . Ce qu' il dit est fort et lourd . Mais il y a d' abord la façon de le dire : Assier parle marseillais avec cet accent des rues qui sied mal à la reconnaissance officielle . Il parle avec des mots simples et carrés , mais il parle surtout avec un coeur ouvert et blessé . Quand il raconte sa première rencontre avec René Char , les larmes menacent , avant que le sourire l' emporte : J' ai pris les photos de lui qu' on m' avait demandées , je suis parti ... et je suis revenu . J' ai sonné et je lui ai demandé qui il était . Pour faire la légende : Il m' a filé un livre de poésie que j' ai envoyé à l' agence . Ils m' ont juste dit qu' ils savaient qui c' était ... Mais quand il explique que ses photos inédites du poète , et des autres artistes qu' il accumule depuis , iront à la Bibliothèque nationale et ne seront ni montrées avant ni vendues , les larmes approchent : il pense à des amitiés défuntes . Les larmes coulent et lui coupent le souffle quand , à regret , il doit entrer dans les détails d' une vie qui faillit tourner au désastre . Enlevé à des parents qu' il n' a jamais voulu revoir , confié à une famille qui le déclare berger ( Je pleurais tous les soirs comme un minot ) , l' enfant de Cavaillon fuit vers Paris pour faire le chanteur . Il ne fait que le clochard . Haine contre les bourgeois Raflé par la police , rongé de maladies , le jeune homme est exhibé devant des étudiants en médecine qui doivent nommer ses maux . On est en 1963 dans un hôpital parisien ... J' avais une haine ... Les mecs te regardent comme une bête . Serge Assier fond en larmes , fixe le mur du petit restaurant . Un silence , il balbutie : J' ai presque crié , j' ai dit : Vous êtes en train de me manquer de respect , et il s' interrompt . Sa haine contre les bourgeois s' est forgée là . Assier , qui n' est pas un modeste , a alors mis une énergie effroyable pour réussir . Quittant la capitale et les restaurants où il commençait à travailler , il redescend vers Marseille . Il est docker , mécanicien automobile , taxi de nuit . Happé par la photographie , qu' il découvre en traversant par hasard la foule du Festival de Cannes , il se lance dans le fait divers . Ses collègues taxis l' avertissent par radio , langage codé : Un gros client boulevard National . Il abandonne son passager , fonce prendre la photo du cadavre avant l' arrivée de la police . Et il inonde les rédactions de ses images . Obstiné jusqu'à l' obsession , il obtient une carte de presse alors qu' il est encore taxi , au grand dam de ses confrères d' aujourd'hui . La suite n' est pas plus tendre : paparazzi ou fait-diversier , usant de toutes les ruses et stratagèmes d' une profession souvent féroce , Serge Assier finit par s' imposer - et se poser . Le miracle est qu' après tant de batailles il n' ait pas perdu son âme d' enfant triste . Une âme qui donne à ses images d' exposition , celles qu' il invente tout seul et loin de son travail quotidien , cette charge nostalgique et hivernale .