Le Monde

Corpus:
Chambers-Rostand (E)
Nom de fichier:
Le Monde
Contact:
Angela Chambers, Séverine Rostand, Université de Limerick, Irlande
Niveaux d'annotation:
Annotation automatique
Statut de l'annotation:
automatique
Type:
presse écrite
Sous-type de texte:
presse quotidienne nationale
Modalité:
écrit
Sample address:
/annis-sample/chambers-rostand/1_M_F_280103.html
Texte:
HISTOIRE ÉCONOMIQUE Le lourd tribut des assignats Les tragédies économiques ont la vie dure . La banqueroute de Law ( Le Monde du 13 avril 1999 ) a particulièrement marqué les esprits du XVIIIe siècle , tout comme la mémoire collective reste chargée des déboires des emprunts russes quelque quatre-vingt-cinq ans après leur répudiation . Il en a été de même pour les assignats . En 1789 , la France croule sous les dettes accumulées par l' Ancien Régime . Les impôts ne rentrent pas et tout nouvel emprunt est voué à l' échec . Le spectre de la banqueroute hante l' esprit des révolutionnaires . Il faut trouver une nouvelle source de financement . C' est dans ces circonstances que l' Assemblée nationale décide , le 2 novembre 1789 , de confisquer les biens du clergé . Ils vont former les Domaines nationaux . Forts de ce nouveau patrimoine , les députés décident , le 19 décembre de cette même année , d' émettre des billets dont la valeur est « assignée » sur ces biens : les assignats . C' est initialement une promesse de paiement garantie par les biens confisqués . Les premières coupures sont de 1 000 livres et portent un intérêt de 5 % . 400 millions de livres sont imprimés . Mais , devant le peu d' entrain des investisseurs , le pouvoir leur donne un cours forcé le 17 avril 1790 , à savoir que ces titres serviront de monnaie . La création des assignats est loin de rallier la majorité des députés . Déjà , plusieurs voix discordantes se font entendre à l' Assemblée nationale . Mirabeau , après un long silence , se prononce pour le système des assignats . Il voyait en eux un moyen de régler le manque de numéraire et même une des raisons d' être de la Révolution . D' autres , comme Talleyrand , Condorcet ou encore Du Pont de Nemours sont résolument contre . Ils dénoncent le fait que la valeur des assignats repose sur « la plus mobile des bases , la confiance » . En effet , le système ne peut tenir que si le montant des billets en circulation ne dépasse pas la valeur des Domaines nationaux . Faute de quoi , la confiance du public s' affaiblit après chaque nouvelle émission . Dès le 30 mars 1790 , Montesquiou dénonce « le plus coûteux et désastreux des emprunts » . L' avenir lui donnera raison ... La crise s' aggrave de jour en jour . Les recettes sont de plus en plus faibles : sur les neuf premiers mois de 1793 , elles se montent à 259 millions de livres , contre 2 667 millions de dépenses . La différence est comblée à l' aide de l' émission des assignats . C' est la fuite en avant . La planche à billets , créée spécialement pour leur fabrication , commence à s' emballer . Les assignats ne portent plus intérêt . On en imprime jusqu'à 1 milliard de livres par mois , ce qui entraîne irrémédiablement leur dévalorisation . En novembre 1795 , alors que 20 milliards de livres en assignats circulent , leur valeur s' est dépréciée de plus de 99 % ... L' Etat est au fond du gouffre . Tout le monde cherche à se débarrasser de ses billets et les espèces métalliques deviennent introuvables , selon le principe du financier anglais Sir Thomas Gresham qui veut que « la mauvaise monnaie chasse la bonne » . Pis , la simplification de la fabrication des assignats va entraîner la multiplication des faux billets . L' Angleterre va profiter de cette situation pour imprimer de son côté de nombreux faux assignats , dans l' espoir de noyer son ennemi juré sous le papier déprécié . L' économie est paralysée , l' inflation atteint jusqu'à 80 % par mois . La révolte gronde . La dépréciation de l' assignat marquera durablement les Français . Enfin , pas tous ... La vente des Domaines nationaux est effectuée aux enchères , par lots . Mais le prix de ces biens , même négligeable , reste hors de portée de la majeure partie des Français . Les révolutionnaires , qui voyaient en ces enchères un moyen de répartir la richesse , n' ont réussi qu' à la transférer du clergé et de la noblesse vers la bourgeoisie . La réforme agraire tant espérée par les paysans ne profitera qu' aux gros propriétaires , seuls capables d' enchérir . En outre , l' inflation constitue pour eux une aubaine , le paiement des biens pouvant être étalé sur un an avec une monnaie qui vaut de moins en moins . Depuis 1793 , les biens confisqués aux émigrés s' ajoutent aux Domaines nationaux . Par peur de représailles en cas de retour de la monarchie , ces biens sont vendus à des prix symboliques . On dit à cette époque que « des châteaux se vendent au prix des gouttières » . Des fortunes immenses se constituent tandis que la situation financière de l' Etat empire . Un nouvel ordre se dessine . Le 19 février 1796 , le Directoire souhaite mettre fin aux déboires financiers . Les planches aux assignats sont livrées au bûcher sur la place Vendôme sous les vivats de la foule . A ce moment , de 34 à 35 milliards de livres sont encore en circulation . Pour résorber les assignats , les « Mandats territoriaux » sont créés et échangés à raison de 30 assignats contre 1 mandat . Mais l' Etat en profite pour imprimer trois fois plus de mandats . L' inflation monétaire continue tant et si bien que , quatre mois plus tard , les caisses publiques convertissent 100 mandats contre 1 nouveau mandat . L' incapacité de redresser la situation financière de l' Etat va sonner le glas de la Révolution . La démonétisation des assignats ne suffit pas à rétablir la confiance . Le discrédit sera tel que le billet de banque mettra du temps à s' imposer en France . Jacques-Marie Vaslin est maître de conférences à l' IAE d' Amiens , chercheur au Criisea .