Greco ou le Secret de Tolède

Corpus:
FRANTEXT (E)
Filename:
Greco ou le Secret de Tolède
Contact:
ATILF / Étienne Petitjean
Annotation tiers:
Annotation automatique
Annotation status:
automatique
Type:
littérature
Modality:
écrit
Sample address:
/annis-sample/frantext/GrecoOuLeSecretDeTolede_MauriceBarres_1911.html
Text:
chapitre premier . Ma première visite au * Greco : si j' essaie de me rappeler ma première visite au * Greco , j' y trouve emmêlé le souvenir de mon premier soir dans les rues de * Tolède . J' étais sorti au hasard , après mon repas , et le long des hauts murs qui s' enfoncent dans un ciel sans étoiles , je suivais l' étroit ruban dallé . Je côtoyais d' immenses couvents et de lourds palais , grillés , écussonnés , dont la mauvaise fortune n' a pas abattu l' orgueil . La nuit ranime autour d' eux toute leur vie passée , devenue belle comme un songe . Un peuple d' images délaissées , flamandes , juives , catholiques , sarrasines , m' attendait au retrait de chaque portail . Dès ce premier soir , elles se sont jetées sur moi , comme la misère sur le pauvre monde , et depuis vingt années je les nourris d' un sang étranger . Je ne m' en plains pas ; elles m' ont en retour servi dans tous mes plaisirs ... quel silence régnait , ce soir -là , dans les ruelles obscures de cette montueuse * Tolède ! Au pied des murailles , les grillons chantaient ; plus haut , d' imprévues chauves-souris voltigeaient . Vers les onze heures et demie , j' entendis une musique que j' essayai de joindre à travers ce dédale , et soudain je tombai dans une rue plus large , sur une danse en plein air . Des valseurs tournaient , mal éclairés . C' était une * Tolède populaire et de tous les âges . Des petites filles enlacées , gravement , marquaient les mesures avec des grâces de revenantes . Et rapide , comme nous le sommes dans un pays pour lequel notre curiosité est neuve , je croyais voir , faisant le cercle , les héros de * Goya , de * Velasquez , de * Cervantès et de * Caldéron , qui représentent aux yeux d' un novice toute l' * Espagne ... cependant , je n' éprouvais pas un plaisir décidé . Ces cuivres , ces fracas vulgaires s' accordaient trop mal avec le décor . Soudain la musique cessa , les danseurs poussèrent de longs cris gutturaux , on éteignit les lumières , et vivement sur ces ruelles escarpées la compagnie se dissipa . Alors une chanson s' éleva dans la nuit . C' était une strophe , un chant de solitude , quatre vers pleins et poignants , une goutte de miel qui déborde du coeur . Le lendemain , à * Santo * Tomé , son écho se relia dans mon âme aux images nerveuses et tristes que me présentait la toile fameuse du * Greco , l' enterrement du comte d' * Orgaz . au-dessus du ravin profond où le * Tage roule son flot jaunâtre , l' église de * Santo * Tomé dresse une haute tour , en briques roussies , ornée d' arcatures arabes et de colonnes vernissées . C' est une de ces mosquées transformées en églises , qui nous font souvenir qu' une âme musulmane est captive dans les assises de * Tolède . Demi-ruinée , assez misérable , elle fait pourtant le meilleur coffret à cet enterrement du comte d' * Orgaz , chef-d'oeuvre d' un sentiment à la fois arabe et catholique . Le tableau occupe encore la place où * Greco l' installa , au fond de la travée de droite , dans un léger retrait de la muraille qui lui sert de cadre . ( et vraiment il ne gagne pas dans tout ce blanc de plâtre . ) c' est une composition en deux parties : dans le bas , l' enterrement du seigneur d' * Orgaz ; au-dessus , sa réception à la cour céleste . Au premier plan saint * Augustin et saint * étienne , couverts de riches étoffes , s' inclinent pour soulever dans leurs bras le corps inanimé du seigneur d' * Orgaz vêtu de sa cuirasse flamande . Derrière eux , debout et serrés , une trentaine de gentilshommes , de prêtres et de moines , presque tous vêtus de noir , forment d' un bout à l' autre de la toile une sorte de frise . Une atmosphère de solennelle tristesse pénètre , apaise ce bel office des morts . Dès l' abord il nous saisit l' âme et nous rend grave . Nous avons sous nos yeux une élite de la société tolédane , peinte d' après la vie , avec son expression morale la plus noble . Ce sont des personnages sévères , durs de corps et d' esprit , capables d' une certaine fantaisie bizarre et triste , mais non de vraie joie et d' abandon . Je les crois entêtés dans leurs imaginations héréditaires , et , comme dirait * Voltaire , fermés aux lumières . Le miracle qui s' accomplit devant eux les édifie sans les étonner . Aussi bien , comment s' étonneraient -ils d' avoir la visite de ces deux saints , puisqu' ils savent qu' au même moment l' âme du seigneur d' * Orgaz reçoit audience de la cour céleste ? Cette audience , nous la voyons . Elle occupe le ciel du tableau . Le seigneur d' * Orgaz s' y présente tout nu devant le * Christ , la vierge et le cercle des bienheureux . La scène fait un contraste absolu avec la belle peinture réaliste du bas . Des tons livides et restreints jusqu'à l' indigence , des formes prodigieusement allongées , amincies et tourmentées , lui donnent un caractère spectral qui nous inquiète , nous scandalise et nous attire . étrange génie discordant , ce * Greco ! Se peut -il que le réaliste qui vient de peindre ces vingt-quatre tolédans , occupés à dire un requiem sur la dépouille d' un des leurs , soit le visionnaire qui nous transporte maintenant au royaume des larves et des songes ! Sous quel angle voit -il donc la vie ? Et que veut dire exactement cette oeuvre dont l' unité au premier regard nous échappe ? Sous le tableau , une dalle noire porte en majuscules dorées une inscription : quand même tu serais pressé , ô voyageur , arrête -toi un moment et écoute une ancienne histoire de notre ville , contée en peu de mots . Don * Gonzalo * Ruiz de * Tolède , seigneur du bourg d' * Orgaz , notaire majeur de * Castille , entre autres preuves qu' il nous laissa de sa piété , prit soin que ce temple de saint * Thomas apôtre , jusqu'alors médiocre et où il voulait être enterré , fût richement restauré à ses frais , et il fit donation de grands trésors d' or et d' argent . Au moment où les prêtres s' apprêtaient à l' ensevelir , cas admirable et inaccoutumé ! Les saints * étienne et * Augustin , descendus du ciel , l' enterrèrent ici de leurs propres mains . comme il serait trop long de conter quel est le motif qui poussa ces saints à faire ce qu' ils firent , va , si tu peux , au couvent des augustins qui n' est pas loin , demande -le , et ses religieux le conteront . il mourut en l' an de * Christ 1312 . Tu connais déjà les effets de la gratitude des habitants du ciel : écoute maintenant l' inconstance des mortels . Ledit * Gonzalo laissa par testament deux moutons , seize poules , deux outres de vin , deux charges de bois et huit cents monnaies , de celles que l' on nomme maravedis , toutes choses que le curé de cette église et les pauvres de la paroisse devaient percevoir annuellement des habitants d' * Orgaz . Mais comme ceux -ci croyaient qu' avec le temps ce droit serait aboli , et comme ces dernières années ils s' étaient refusés à satisfaire ce pieux legs , la chancellerie de * Valladolid , après une énergique défense faite par le curé de ce temple , * André * Nunez de * Madrid , et par * Pierre * Ruiz * Duron , économe , les contraignit à satisfaire leur dette . ainsi l' oeuvre du * Greco est une commémoration du procès gagné par le curé de * Santo * Tomé , sur les gens d' * Orgaz . Ce tableau leur dit : " ingrats ! Il y a deux siècles et demi , un pieux chrétien , qui en fut récompensé sur l' heure par saint * étienne et par saint * Augustin , a voulu faire la fortune du curé de * Santo * Tomé . Vous avez été assez frivoles pour manquer à sa volonté , si hautement approuvée par les saints . Tremblez ! Car il cause familièrement dans le ciel avec le * Christ et la vierge . " voilà qui est clair . C' est d' une chicane , d' une histoire de gros sous qu' est sortie cette page inspirée . ô puissance d' une âme d' artiste qui repense et transforme un thème ! Cette querelle vulgaire , compliquée d' un miracle suspect , serait bien vite tombée dans l' oubli et recouverte de silence , mais le * Greco survient , et d' une scène locale assez basse , il fait se lever d' infinies puissances de sentiments à l' espagnole . Du milieu de ces plaideurs prosaïques , son coeur s' élève pour hausser à l' éternel une mince anecdote . Au curé * Nunez qui nous raconte son miracle , nous répondons : " croyez -vous ? " mais quand c' est * Greco qui parle , il nous mène dans une région où le scepticisme perd ses droits . Le sérieux de ces monotones figures , aussi bien que cette couleur froide relevée de contrastes brûlants , éveille vivement notre rêverie , nos désirs de vie contemplative . Devant cette composition bizarre , d' une vie nerveuse incomparable , pourquoi me suis -je souvenu de la mince chanson arabe qui se perdait , la veille , dans les ténèbres de ma première soirée tolédane ? Je ne sais combien de temps , à * Santo * Tomé , ce premier jour , je me serais complu à ces appels mystiques , si je n' avais suivi avec effroi l' agitation des petits bedeaux qui m' avaient ouvert l' église . Ils promenaient sur la toile des chandelles inclinées , et d' une telle manière que l' on pouvait tout craindre du mépris évident qu' ils marquaient pour la partie supérieure de la composition . Il faut les avoir vus , ces petits rats de sacristie , leurs longues baguettes à la main , désigner la gloire où apparaissent * Jésus- * Christ , la vierge et le comte d' * Orgaz tout nu , et répéter avec aplomb : " demente ! c' était un fou ! " la folie du * Greco ! Une si grossière objection , qui trouve quelque force devant d' autres toiles du peintre , vient se briser ici contre tant de gravité et de noblesse . Beaucoup de bons connaisseurs affirment que le * Greco avait du génie , mais qu' il avait perdu la raison . Pour moi , dès ce premier abord , je me sentis devant une âme forte et singulière , qu' il est raisonnable de tenir en suspicion , mais plus raisonnable encore d' écouter attentivement . Je me promis d' étudier ce beau problème espagnol , en me faisant raconter sa vie et en poursuivant au fond des églises toute la série de ses tableaux . chapitre deuxième . La vie du * Greco : les érudits s' accordent pour croire que le * Greco naquit dans l' île de * Crète , entre 1545 et 1550 , mais ils n' ont trouvé aucune trace de son village natal , de sa famille ni de sa première formation . Il semble qu' il ait été l' un de ces nombreux jeunes gens qui venaient des îles rejoindre à * Venise leurs aînés , déjà riches et considérés . Autour de l' église de * San * Giorgio , ces grecs formaient une colonie de plus de quatre mille âmes . Verriers , miniaturistes , enlumineurs , ils gardaient le dépôt des traditions byzantines . On a justement rapproché la palette du * Greco , où le blanc et le noir dominent , de celle des vieux artistes byzantins , telle que la décrit un célèbre manuscrit du mont * Athos . Le premier document positif que nous possédions sur cet artiste mystérieux , c' est une lettre où le vieil enlumineur * Giulio * Clovio , un exotique lui aussi ( dalmate d' origine ) , demande au cardinal * Alexandre * Farnèse d' accorder un logement dans son palais de * Rome à " un jeune * Candiote , élève du * Titien et qui est un bon peintre " . Au palais * Farnèse , le * Greco peignit de très bons exercices d' école . On peut les voir aux musées de * Naples et de * Parme , dans la collection * Beruete , à l' * Escurial et puis à * Londres ; on y saisit l' influence du * Titien , du * Tintoret , de * Palma et de tout * Venise . Cependant les peintres commençaient de surabonder à * Rome . Le * Greco entendit les appels de la riche * Espagne et , vers 1575 , passa en * Castille , à * Tolède , où il était sûr d' obtenir de l' ouvrage . Il allait de plus y trouver des modèles et une manière de sentir qui s' accordaient avec sa nature . * Philippe * II venait de fixer la vie administrative à * Madrid et dans son * Escurial . Mais la très noble , la très loyale , l' impériale * Tolède , sur son âpre côte , au milieu de ses ruines romaines , de ses basiliques wisigothes , de ses mosquées arabes , de ses églises et de ses palais , demeurait l' âme de l' * Espagne . Un immense mobilier d' art encombrait sa cathédrale ; mais elle manquait de tableaux en harmonie avec son caractère ; elle attendait , réclamait son peintre . Quand le * Greco fit son déballage , les chanoines lui commandèrent immédiatement ce partage de la tunique du * Christ qu' on admire toujours dans leur sacristie . C' est une oeuvre de grand style , splendide et pleine , toute ramassée autour de la noble tristesse du * Christ . à la droite du fils de * Dieu , dont la tunique est rouge , se tient un seigneur vêtu d' une armure ardoisée . Ce fier personnage à la figure basanée exprime la pensée de toute la composition . Il reste en dehors des incidents ; il subit , il médite , il connaît qu' il participe à ce qui devait arriver . Derrière le * Christ et ce chevalier , son témoin , sur des fonds qui rappellent la cuirasse du chevalier , s' enlèvent et se pressent les piques et les plumets de la multitude . Cette canaille d' ailleurs , ne parvient pas à troubler de son haro le magnifique exemple de dignité que fournit le premier plan . Les influences italiennes persistent dans ce début du * Greco à * Tolède , comme dans les travaux qu' à la même époque , il exécutait pour * Santo * Domingo * El * Antiguo . C' est l' éternelle histoire de l' originalité qui se cherche . Après une série d' oeuvres obscures , un * Balzac écrit les chouans , vrai chef-d'oeuvre , mais encore sous l' influence de * Walter * Scott ; il ne se trouve décidément que le jour où il se tourne à décrire la vie moderne . Ainsi * Greco découvrit son génie dès qu' il imagina de peindre les nobles castillans . Le martyre de saint * Maurice et de ses compagnons qu' il exécute pour * Philippe * II , de 1580 à 1584 , atteste qu' il connaît maintenant sa voie : c' est d' exprimer d' une manière réaliste les spasmes de l' âme . Cette conception était d' accord avec les moeurs d' un roi qui allait orienter la peinture vers le pathétique moral , et la conduire du * Titien à l' école de * Séville . Pourtant le martyre de saint * Maurice ne semble pas avoir pleinement satisfait * Philippe * II . Il ne crut pas pouvoir mettre sur l' autel la toile du * Greco ; il se tourna vers le * Florentin * Romulo * Cincinnato qui lui fournit une composition médiocre , mais non objectionnable . les deux oeuvres rivales se voient toujours au couvent de * San * Lorenzo de l' * Escurial . Celle de l' italien , sur l' autel des saints martyrs ; celle du * Greco , dans la salle capitulaire . Tout naturellement le visiteur cherche à se rendre compte des objections du roi . Le * Greco avait à peindre l' histoire fameuse de ces soldats chrétiens qui , sommés par l' empereur romain de sacrifier aux dieux , ne voulurent ni céder ni se révolter et acceptèrent le martyre ; il ne vit pas leur mérite dans l' acceptation de la mort , - en cela des milliers de confesseurs les avaient égalés , - mais il rêva de glorifier que leur chef * Maurice eût obtenu par son discours le sacrifice de toute sa légion . C' est pourquoi il peignit dans de belles proportions , bien au premier plan , le conciliabule de saint * Maurice et de ses compagnons , et puis , fort en retrait , le saint suivi de son état-major et d' une escorte d' anges , musiciens et chanteurs , qui s' en va consolant , un à un , les soldats et qui reçoit leurs têtes , à mesure que l' exécuteur les tranche . On comprend que * Philippe * II , accessible pourtant aux graves songeries , puisqu' il leur consacrait la masse solennelle des bâtiments de son * Escurial , ait été surpris par cette magnifique extravagance d' un tableau tout intellectuel . * Greco , ajustant mieux son but , allait , au lendemain même de cette demi-réussite atteindre son point de perfection dans le fameux enterrement du comte d' * Orgaz . voilà son chef-d'oeuvre populaire . C' est la gloire . à cette date , en 1584 , une vogue immense lui vient . Dès lors , il fournit les couvents et les églises de sainte * Madeleine , de * François * D' * Assise , de * Véronique tenant le voile , et il portraiture l' élite de la société castillane , en même temps qu' il invente ses grands poèmes de peinture mystique . Durant plus de trente ans , * Tolède a possédé dans le * Greco un de ces artistes , comme l' * Italie de la renaissance en a tant connu , qui ne s' enferment pas dans un seul art. Ce grand peintre sculptait , bâtissait , écrivait . Mais comment le juger dans ces différents ordres ? Un malin génie s' est acharné sur ses travaux d' écrivain , de sculpteur et d' architecte . Que sont devenus les manuscrits où il développait ses idées sur l' art de la peinture ? * Pacheco , si peu suspect de sympathie pour le vieux maître , déclare qu' ils étaient d' un grand philosophe . Peut-être les retrouvera -t-on quelque jour au fond d' un couvent ou bien dans une bibliothèque de chapitre . Ses sculptures aux formes sveltes , parfois même quintessenciées et subtiles , témoignaient d' une passion concentrée . Il atteignait , dit -on , une sorte de beauté fatale , en cherchant à tout prix l' expression personnelle . à la fin du dix-huitième siècle , dans l' église des franciscains d' * Illescas , - petite ville sur la route de * Madrid à * Tolède , et qui joue un grand rôle dans les romans picaresques , - on voyait encore la plus importante de ses oeuvres sculpturales : les tombeaux des fondateurs du monastère , * Gédéon * De * Hinajosa et sa femme * Dona * Catalina * Velasco . C' étaient deux niches de marbre blanc , ornées de pilastres et de frontons , où les deux donateurs étaient agenouillés dans l' attitude de la prière . Sur les côtés se trouvaient les pleureuses ... cette description donne l' idée d' un tombeau de la renaissance italienne , où manquent la tristesse et l' angoisse de la mort si bien senties par le moyen âge . On aime à croire que le * Greco avait su mêler son âme à ce décor , mais il ne reste rien de ces tombeaux ... jugerons -nous de son talent sur les figures des deux apôtres qui ornent le grand rétable dans l' église de la * Caritad ? C' est de l' art italien , élégant , animé toutefois d' une vie assez expressive et douloureuse ... nous fierons -nous aux statues qui décorent le rétable de l' église de l' hôpital d' * Afuera ? Quelques-unes doivent être du * Greco . Mais lesquelles ? Son oeuvre architecturale n' a guère moins souffert . Dans l' église * San * Vincente de * Tolède et à l' hôpital d' * Afuera , on peut voir ses rétables ; mais il me semble que l' on a cessé de lui attribuer l' hôtel de ville de * Tolède , conçu dans ce noble style greco-romain , fort à la mode en * Italie à la fin du seizième siècle . Ces divers travaux incertains m' autorisent , je pense , à conclure que le * Greco , quand il ne voit pas une occasion de produire son âme , se réfugie dans un travail correct , expert , pondéré , voire glacé . Hors ses jours d' émotion , ce n' est plus qu' un maître qui travaille sans chercher l' effet . Homme étrange , qui double d' un personnage énigmatique le mystère de son art. Une vie et des oeuvres submergées par les ténèbres , tel est le sort de * Greco . C' est seulement au cours de l' année 1908 qu' un érudit espagnol , * Manuel * B . * Cossio , a réussi à nous fournir quelques précisions . Essayons de saisir les points brillants qu' il est , tant bien que mal , parvenu à dégager . Et d' abord , quel visage avait donc le * Greco ? Faut -il le reconnaître aux côtés de * Michel- * Ange , du * Titien et de * Clovio , dans les marchands du temple ? est -il le centurion du partage de la tunique , et le saint * Joseph de la sainte famille du * Prado ? L' avons -nous dans sa grave maturité , parmi les seigneurs qui rendent les derniers devoirs au comte d' * Orgaz ? est -ce vraiment son visage de songeur émacié que possède * M . * Beruete ? Je l' admets . Je crois que nous avons dans cette émouvante série la suite des états d' une grande âme qui se forme . Le * Greco doit être cet homme tout de finesse , de nervosité , la tête légèrement inclinée à gauche , du type écureuil , si j' ose dire , mais ennobli de rêverie religieuse ; une figure silencieuse appliquée ( et peut-être neurasthénique ) . On sait depuis hier qu' il habitait , non loin de * Santo * Tomé , au milieu de la juiverie . Ces pierres écroulées abritèrent successivement le fameux argentier * Samuel * Lévy et le magicien marquis de * Villena . L' imagination populaire fouille encore ces décombres pour y découvrir la trace des trésors de l' un et des opérations diaboliques de l' autre . Depuis les arceaux de ces ruines , * M. * Lafond , le conservateur du musée de * Pau et l' un des hommes de * France les plus familiers avec l' art espagnol , a reconnu les collines grises qui figurent souvent au fond des tableaux du * Greco . En s' approchant de sa fenêtre , le peintre apercevait , près du pont d' * Alcantara , la fameuse machine inventée par l' italien * Juanelo , mécanicien de * Charles- * Quint , pour monter l' eau du * Tage au sommet de la ville . Cette machine nommée l' artificio de * Juanelo était célèbre dans toute l' * Espagne , et l' on faisait le voyage de * Tolède pour l' admirer . Je ne doute pas que ce ne soit elle cette roue mystérieuse que le * Greco a peinte au fond du saint * Martin partageant son manteau avec un pauvre . comme * Vinci , * Greco s' intéressait à l' art de la mécanique . Tout naturellement il se plut à étudier un appareil construit sous ses yeux et que les écrits du temps proclament à l' envi une des merveilles du monde . Dans la juiverie de * Tolède , le peintre vivait fastueusement avec sa famille et de nombreux élèves . Nous avons un document sur son intérieur , un véritable tableau de genre . Trois femmes de tous âges et qu' un beau chat surveille , s' occupent à broder et à filer , tandis qu' une quatrième soutient sous les bras un enfant . Ce tout petit garçon , qui deviendra le saint * Martin de la chapelle de * San * José et le délicat adolescent qui déploie le plan de la ville dans la vue de * Tolède , paraît bien être * Georges- * Manuel * Theotocopuli , le fils du * Greco . Comme son père , * Georges- * Manuel fut à la fois peintre , sculpteur et architecte . On a telle copie du partage de la tunique , puis un saint * Pierre et saint * Paul que l' on croirait du * Greco , n' était la signature de son fils . Et sans doute qu' il a exécuté beaucoup des répliques qui encombrent aujourd'hui le marché . Pour nous faire de ce jeune homme une idée intéressante , il faut concevoir sa vie comme tout entière enfermée dans la chapelle mozarabe de la cathédrale . Cette chapelle est une des plus précieuses traditions de * Tolède , une relique du temps des * Maures . Elle perpétue la constance de ceux qui , sous la domination musulmane , gardèrent leur sang et leur foi . Là se conservent des usages liturgiques spéciaux , d' origine orientale , apportés en * Espagne , aux premiers temps , par les barbares goths ; et là viennent encore prier , au début du vingtième siècle , quelques familles mozarabes de toutes conditions . * Georges- * Manuel eut à construire la coupole et la lanterne de ce sanctuaire vénérable . Quoique ses plans parussent trop hardis aux hommes du métier , il les fit agréer des chanoines et les conduisit à bonne fin ... voilà tout ce que nous savons sur le fils du * Greco , qui mourut assez jeune . Cet emploi de sa vie lui donne quelque chose de poétique . Je songe au fils de * Victor * Hugo , * François- * Victor , qui , pour grandir encore la gloire de son nom , se consacre au service de * Shakespeare et l' honore comme une des sources de son père . On regarde avec sympathie * Georges- * Manuel protéger ce culte mozarabe . Il y vénère une tradition composite où s' est nourrie le génie du * Greco . Quel geste charmant dans l' ombre , celui de ce jeune homme qui recouvre d' une coupole les eaux qui sourdent du sol antique de * Tolède ! La fille du * Greco est plus romanesque encore que * Georges- * Manuel . C' est elle le petit page de l' enterrement du comte d' * Orgaz ; c' est elle , l' enfant * Jésus qui chemine craintivement appuyé contre le saint * Joseph ( de l' église * San * José ) dans un sentier des environs de * Jérusalem ; c' est elle surtout , ce noble et grave portrait de jeune femme qui fut vendu avec la collection du roi * Louis- * Philippe , à * Londres , en 1853 , et qui appartient aujourd'hui à * Sir * John * Stirling * Maxwell . Quel livre d' amour , si l' on recueillait les noms de tous ceux qui l' ont aimée ! Le jeune * Chasseriau en fut épris . Mais parmi les folies qu' elle a suscitées , la plus étonnante est encore de l' érudit * Buchon qui , dans son atlas de la principauté française de * Morée , donne , entre deux croquis de forteresses franques , cette charmante figure comme un modèle du " vrai type grec " . On connaît les beaux yeux , l' ovale pur , le teint mat de la fille du * Greco , mais , de sa voix et des sentiments de cette émouvante fiévreuse , rien ne nous est parvenu . Il est assez décent que chez le peintre de la profonde * Tolède mi-catholique , mi-arabe , la fille de la maison soit voilée . Avons -nous des lumières plus complètes sur son atelier , sur l' équipe de ses élèves et sur son enseignement , dont l' influence agit jusque sur le grand * Velasquez ? Nous savons que l' on voyait chez lui * Fra * Juan * Bautista * Mayno , dominicain de grande vertu , qui traitait les portraits avec une si belle douceur et tant d' amour , que , sans rien négliger de la ressemblance , il donnait aux plus vieilles et aux plus laides de la grâce et de la jeunesse ; - le graveur * Diego * De * Astor , de qui je vous souhaite que vous trouviez une estampe , un saint * François agenouillé tenant une tête de mort , d' après le * Greco , ou les planches pour l' histoire de * Santiago ; - * Orrente ; - * Antonio * Pizzaro ; - et puis son disciple préféré * Luis * Tristan qui , d' après la dizaine de tableaux que j' ai vus au couvent de * Santa * Clara * La * Real , me semble bien surfait . Un texte de * Pacheco nous ouvre quelques vues sur l' enseignement que ces jeunes artistes recevaient de leur maître . Ce peintre et critique sévillan vint un jour à * Tolède visiter le * Greco , alors âgé de soixante à soixante-dix ans , qui le mena dans une pièce remplie de maquettes en terre de ses sculptures , puis dans une seconde pièce où se trouvaient les esquisses de tous ses tableaux . Et l' honnête * Pacheco s' étonne fort . " qui croirait , écrit -il , que * Domenico * Greco esquissât ses ouvrages , les retouchât à maintes reprises , afin de séparer et de désunir les teintes , pour donner ainsi à ses toiles leur aspect de cruelles ébauches , et pour simuler une plus grande liberté de facture , une plus grande puissance . " ce qu' un profane croit saisir dans cette brève indication , c' est que le * Greco se préoccupait d' éviter le rondouillard et cherchait l' expression crue , immédiate , directe . * Pacheco demanda encore au * Greco ce qui doit l' emporter du dessin ou de la couleur . Le vieux maître répondit que c' était la couleur , puis il déclara que " * Michel- * Ange était un bon homme , mais qu' il ne savait pas peindre " . Ce qu' il faut entendre , je crois : " * Michel- * Ange est un véritable homme ( au sens où * Napoléon dit à * Goethe : vous êtes un homme , monsieur de * Goethe ) , mais il ne fait pas proprement de la peinture , il dessine des groupes statuaires . " on sait par ailleurs que * Greco se faisait de son art une très haute idée . Un jour , les hiéronymites du monastère de * Santa * Maria de la * Sisla ( dont l' emplacement se voit encore à une demi-lieue de * Tolède ) , le prièrent de leur fournir une cène . d' accord avec eux , il passa la commande à son cher * Luis * Tristan . Celui -ci , le travail fait , demanda deux cents ducats . Les moines admirèrent la toile , mais d' un si jeune artiste , le prix leur semblait trop élevé . On recourut à l' arbitrage du * Greco . à peine le maître eut -il vu le tableau , qu' il se jeta , la canne levée , sur son élève , en l' appelant " vaurien et déshonneur de la peinture " . Les bons moines s' interposèrent : un si jeune homme était excusable de ne pas comprendre la valeur de l' argent . Mais le * Greco continuait : " ce mauvais fils nous trahit de lâcher une si belle toile à moins de cinq cents ducats , et je veux qu' il l' emporte chez moi , si vous ne lui comptez de suite son argent . " ce singulier homme tenait tête à l' inquisition elle-même . Les théologiens lui cherchèrent des difficultés sur ce qu' il agrandissait les ailes des anges . Disons -le en passant , il avait raison : il ne faut pas d' ailes ( et puisqu' il s' agit de surnaturel , personne ne demandera d' explication ) ou bien il en faut à la mesure du corps . Quoi qu' il en soit , accusé d' avoir manqué aux règles canoniques dans certains de ses tableaux , * Greco plaida et gagna son procès . * Phidias avait été moins heureux à * Athènes . Je soumets aux membres de la société des beaux-arts le système que le * Greco employait avec ses clients . Il ne vendait pas ses tableaux , il les donnait en gage contre une somme d' argent , sous réserve de les reprendre s' il lui convenait de rembourser . Et ces messieurs pourraient encore faire leur profit de la belle résistance qu' il opposa , au début du dix-septième siècle , à l' impôt sur le travail . Le collecteur voulait exiger de lui un droit sur les commandes qu' il exécutait à * Illescas . Il refusa de payer et porta le litige devant la cour royale , qui lui donna satisfaction et déclara exempts de tous impôts les trois nobles arts de la peinture , de la sculpture et de l' architecture . De ces faits , il apparaît que le * Greco apportait des idées étrangères dans * Tolède . Ses moeurs aussi semblaient bizarres . * Jusepe * Martinez le blâme d' avoir " tenu à gage dans sa maison , pour profiter de toutes les jouissances à la fois , des musiciens qui jouaient pendant qu' il prenait ses repas " . Quelle musique voulait -il entendre ? Une musique d' esprit et de couleur arabes ? Ou bien cet art énergique , hautain , que j' ai pressenti un soir , en écoutant des voix alternées dans les ténèbres du monastère au * Montserrat ? On donnait alors , j' imagine , dans les églises de * Castille , des morceaux écrits pour flatter le délire mélancolique du roi * Philippe * II . Seule aujourd'hui la chapelle * Sixtine les a recueillis . Ils valent pour exprimer le coeur de l' * Espagne , aussi bien que les peintures d' un * Moralès , d' un * Zurbaran . Mais je crois que le * Greco avait un faible , cet artiste nerveux et d' une élégance un peu levantine , pour les chansons sèches et tristes , qui naissent d' un sol pierreux au bourdonnement de la guitare . Le soir , il les écoutait chantées par des mendiants et des porteurs d' eau , quand il passait le pont * Saint- * Martin pour s' en aller aux cigarrales , dans les jardins qui sont placés sur la côte en demi-lune , au sud-ouest de * Tolède . Là s' élevait , pour parler comme un poète de l' époque , une maison champêtre " bâtie suivant les plans et une invention de * Crète " . Entendez par là que * Greco s' était chargé d' embellir pour l' opulent cardinal archevêque * Sandoval * Y * Rojas , le cigarral de * Buena * Vista . Auprès du * Tage , parmi des jardins plantés d' orangers , de châtaigniers et de pins où présidaient les statues des nymphes , les chevreuils erraient le long des étangs . Le passant peut voir encore quelques vestiges de ce beau luxe . Et la vie qu' on y menait , * Tirso * De * Molina nous l' indique dans ses cigarrales de * Tolède , de la même manière que * Boccace nous donne l' image d' une villa médicéenne au-dessus de * Florence . Dans le * Cigarral de * Buena * Vista , le * Greco , chaque soir , retrouvait les plus gracieux esprits de la ville et les belles tolédanes qui , suivant un pieux ami de sainte * Thérèse , " disent plus en un mot qu' un philosophe d' * Athènes en un livre " . Il y vit passer , à côté de ce * Tirso * De * Molina , l' admirable dramaturge de la légende de * Don * Juan , * Lope * De * Vega , excellent prêtre , génial fabricant de comédies de cape et d' épée , dont il serait puéril de blâmer la fougue amoureuse ; - le père * Ribadeneira , l' ami et le mémorialiste d' * Ignace * De * Loyola ; - le frère * Hortensio * Félix * Paravicino * Y * Arteaga , de l' ordre des trinitaires , qui écrivit des romances lyriques , subtiles et mystiques ; - le savant jurisconsulte * Covarrubias ; - le poète conquistador * Ercilla , élève de * Stace et de * Lucain , premier explorateur de la * Patagonie , et qui chanta ses exploits dans une " oeuvre plus sauvage que les nations qui en font le sujet " ; - * Baltazar * Gracian , prosateur obscur , prolixe et profond , qui peignait les scènes romanesques de la vie pour aider à l' éducation des héros ; - leur maître à tous , * Gongora , le fameux prêtre cordouan , d' un patriotisme et d' une foi farouches , qui composait des romances moresques , froides , étincelantes et brodées à l' infini ; - puis enfin * Cervantès . Et , dans les mêmes années , sainte * Thérèse , à * Tolède , faisait oeuvre de fondatrice et de poète génial . * Greco nous a laissé les portraits d' un certain nombre de ces personnages . Je me plais à rêver d' un salon dans le cigarral de * Buena * Vista restauré , où ils seraient tous réunis , cardinaux , poètes couronnés de lauriers , médecins , juristes , femmes romanesques , innombrables moines et seigneurs , toute cette société tolédane , aujourd'hui dispersée dans les collections publiques ou privées . Et je sais bien à qui je donnerais la présidence de cette grave assemblée , c' est au bienheureux * Jean * D' * Avila , l' auteur de ce fameux livre de direction spirituelle audi , filia , qu' il écrivit pour engager une fille d' honneur de la reine à renoncer au monde , en lui développant cette sainte pensée des écritures : " écoute , ma fille , vois et prête l' oreille , oublie ton peuple et la maison de ton père , et le roi concevra de l' amour pour ta beauté . " le portrait de ce grand mystique serait bien à sa place pour présider un tel cénacle , expression la plus élevée de l' âge d' or espagnol , en même temps qu' il nous ramènerait sur la pensée religieuse , qui paraît l' essence même du talent de * Greco . Le peintre de l' enterrement du comte d' * Orgaz mourut vers sa soixante-seizième année . Sur les registres de la paroisse de * San * Bartholomé de * Tolède , on lit : " le 7 avril 1614 , mourut * Domenico * Greco , sans testament . Il fut enterré à * Santo * Domingo * El * Antiguo . Que * Dieu ait son âme . " nous savons par * Jusepe * Martinez , qui rédigea ses discours sur l' art peu après , que le * Greco laissait en mourant , " pour toute richesse , deux cents tableaux ébauchés " . Ne sont -ce pas ces tableaux ébauchés que nous voyons passer de fois à autre , et qui ébranlent notre confiance en la solide raison du peintre ? Le * Greco précédait de deux années * Cervantès dans la tombe . Cette date est un des rares points positivement établis de sa biographie . Ses jours sont voilés ; il n' est pas mieux connu dans ses années de gloire que dans sa jeunesse ; le temps a recouvert d' ombre plusieurs aspects de son génie ; et l' on arrive à se convaincre que , pour atteindre ce personnage énigmatique , il n' est que la rêverie devant ses tableaux , difficiles d' ailleurs à découvrir dans l' obscurité et sous la poussière des profondes chapelles de * Tolède . chapitre troisième . Mes heures tolédanes : je n' essaierai pas de décrire la * Tolède que vit le * Greco à la fin du seizième siècle . Ces brillantes évocations , analogues à des cavalcades historiques , procurent à l' âme peu de profit . Elles ne peuvent nous mener au coeur de notre sujet . Pour nous rendre sensibles les influences morales que subit le * Greco , je tenterai , plus modestement , d' exprimer mon sincère amour de sa ville . Dans * Tolède , j' ai vécu une vie toute livrée aux influences du lieu et telle que , dans mon souvenir , certaines de mes heures se plaçant auprès des tableaux du * Greco forment une suite à son oeuvre . Aussi je voudrais , avec abondance et presque sans ordre , parler de * Tolède , et là-dessus oser trente digressions qui nous ramèneront toujours à mieux comprendre le * Greco . Je n' ai que trop attendu ! Combien , jadis , avec éloquence j' aurais dit mon amour , quand je l' éprouvais ! Aujourd'hui , je regrette d' avoir , par crainte d' être insuffisant , toujours ajourné l' expression d' une telle flamme . Si j' aime encore * Tolède , c' est surtout d' être une grande part de ma vie passée . Par trois fois j' accourus entendre la chanson de l' * Espagne . Dès la frontière elle m' attendait , cette chanson qui s' en va éveiller la tristesse pour lui dire de se résigner . Elle était tapie , je m' en souviens bien , dans le coin d' une petite gare . Par * Burgos , si froide et gothique , par * Valladolid où gisent toutes les poupées de sacristie , par la sainte * Avila , cette faible chanson , de jour en jour s' amplifiait , se chargeait de sens . à * Tolède , je fus rejoint par un air qui vient du * Midi . Comme d' autres au fond des terres , tressaillent , s' ils ont senti la brise salée de l' océan , j' avais respiré l' * Orient . Depuis trois siècles qu' elle se ruine , cette ville a gardé sa tradition , elle s' effondrera avant que de se démentir . Au temps du * Greco , elle était bien cette même ville que je vois , ce même fleuve qui s' écoule devant mes yeux ; elle demeure toujours la cité bâtie sur un roc de granit , âprement cernée par le ravin profond du * Tage . Au milieu d' un pays immobile , elle forme aujourd'hui encore une énorme grappe , une ascension composite d' églises , de couvents , de maisons gothiques , de couloirs arabes haussés et rétrécis . Et ses pierres continuent de dire les mêmes choses qu' avait entendues * Greco et qu' il fortifie du discours abondant de ses tableaux dans les chapelles délabrées . Les raisons de * Tolède ! C' est un superbe dialogue entre la culture chrétienne et l' arabe , qui s' assaillent et puis se confondent . Ceux qui nourrirent leur sang des beautés de l' * Espagne savent que rien n' est inactif sur cette terre africaine . Tout collabore à leur plaisir dans la série de ses merveilles , depuis la haute courtoisie des lances jusqu'à la plus indigente des manolas parée d' un oeillet . Et s' ils retrouvent dans le sud-express l' accent rauque d' une castillane , s' ils voient les terres stériles de la * Sierra courbée sous le vent , les voilà déjà qui frémissent : soucis , pensées , tout a sombré , comme chez un garçon de vingt ans au coup de talon d' une jeune danseuse animale , qui lève ses bras dorés où claquent les castagnettes . en face de * Tolède : pour prendre une vue d' ensemble de * Tolède , à la fin de la journée , j' aimais descendre par l' * Arabal , gagner le dessus de la porte de * Cambron et franchir le * Tage sur le pont * Saint- * Martin . à ma droite , voici la * Vega . Il faut voir avec quelle fierté cette terre indigente ou négligente porte ses pauvres bouquets de campagne . C' est la fierté des paysans sur leurs ânes . Nous sommes bien dans le pays où arrogante , qui veut dire " porter beau " revient toujours comme un compliment . L' épais troupeau des chèvres dévastatrices regagne la ville en secouant leurs mille clochettes , tandis que leurs chevreaux s' attardent . Tout se noie dans la lumière . Le paysage à l' infini déploie une couleur fauve , n' était un nuage vert sur un sol rougeâtre . Et voilà qui rend raison de la peinture espagnole . Cette terre écorchée émeut de la même manière qu' un * Velasquez ou qu' un * Greco ; même teinte et même superbe . Tout manifeste une volonté implacable d' être de la beauté . Je m' engage dans un chaos de rochers où s' étagent les fameux cigarrales , pauvres vergers pareils aux bastides des marseillais . Ils sont environ deux cents , tout enclos de pierres sèches , avec une petite maison au centre et un maigre feuillage dévoré de poussière . Une faible odeur , ce soir , s' exhale des genêts . Le long de ces pentes pierreuses , qu' on appelle ici des rodaderos , lieux où l' on roule , je m' achemine à la * Virgen * Del * Valle , notre-dame de la vallée , petit ermitage placé sur la rive gauche en face de la ville . Depuis cette chapelle , on embrasse d' un regard le vaste roc que charge * Tolède et qu' enserre le * Tage . L' impériale * Tolède se ramasse en pleine lumière sur cette dure montagne , dont elle épouse les saillies et ne couvre que le sommet . Les débris de ses palais courent largement au * Tage et lui laissent , là-haut , une superbe position d' orgueilleuse en détresse . Comment rendre les grands mouvements monochromes de cette terre violâtre et ocreuse ? Il faudrait marquer sa couleur et ses courbes , et puis aussi rendre sensibles des parties nourries , pesantes , où nul édifice n' est notable , mais qui précisément ont la beauté des grands espaces pleins en architecture . L' énorme rocher qui porte une ville si glorieuse est magnifiquement proportionné pour servir de monture à un tel diamant , et l' on reçoit une impression de plénitude et de force à voir ses pentes larges et décidées , ses noires aspérités que baigne le fleuve . Les maisons se tiennent sur le haut du roc et se silhouettent dans le ciel . Leurs murs d' un blanc cru ont un aspect d' * Orient , tandis que les toits se confondent avec l' immense teinte violette de toute la montagne . Cet entassement grandiose , où l' on s' étonne que tant de minarets de mosquées se mêlent aux terrasses des monastères et aux clochers des églises , l' * Alcazar le domine . Construit d' un style lourd , il proclame : " je n' ai que faire d' être beau . Il me suffit que les méchants tremblent et que les bons se rassurent . " au centre du tableau , la cathédrale , comme un poids trop lourd , imprime à la montagne une sorte de fléchissement d' où coule vers le fleuve une traînée de maisons . Mais , sur la droite et sur la gauche , le socle puissant demeure nu et l' on voit son granit sous les décombres qui glissent du faîte . Netteté , immobilité , voilà les deux vertus de ce décor , où * San * Juan * De * Los * Reyes , né d' un voeu des rois catholiques , se tient à la poupe , d' une certaine manière si fière que je lui trouve , sinon la ressemblance , du moins la qualité d' une flamme d' étendard . C' est à l' instant du crépuscule que cette * Tolède , depuis la vierge de la vallée , devient extraordinaire . Quand le puissant support granitique de la ville est déjà tout dans le violet , les derniers rayons qui passent par-dessus les sierras illuminent * Tolède d' une flamme jaune où se mêlent de rares ombres . Bientôt les montagnes entrées dans le noir se découpent sur un ciel rouge qui enflamme la ville , puis en s' éteignant la laisse dans la nuit . Une à une , les lumières , comme des veilleuses devant des vierges saintes , piquent les ruines . Une émotion de beauté m' envahit . Un grelot lointain , le trot d' un mulet et puis , le dimanche , quelques bouffées de musique , ébranlent toutes mes puissances intellectuelles . Je renonce à suivre ces * Tolèdes successives , dont les splendeurs furtives s' acheminent à l' immobilité de la nuit . Il faudrait l' âme passionnée d' un * Delacroix pour saisir et fixer en une seconde la mutabilité du ciel , des terrains , des édifices , et puis dans son gouffre le * Tage . Je sais du moins ce que nous dit ce coucher de soleil sur * Tolède ; il assemble toutes les formes , toutes les couleurs , tous les rêves pour nous parler d' une vraie vie à laquelle nous nous croyons prédestinés et qu' il nous reste à conquérir ... quand nous rentrâmes à * Tolède , quelques cloches sonnaient sur la ville appelant à la cathédrale les personnages du * Greco . la cathédrale de * Tolède : cette cathédrale , qui , de loin , s' offre avec tant de magnificence , est si prise dans les maisons que , de près , l' on voit seulement la façade du midi . Des écussons de marbre blanc s' y détachent sur un fond noir . Et ce contraste saisissant nous donne , dès l' abord , le même genre de plaisir , la même plénitude sensuelle qui s' exhale des vigoureux chevaux d' * Andalousie , d' une jeune sévillane éclatante , ou bien des énormes oeillets parfumés de * Cordoue . Jamais je ne me suis lassé d' errer , à toutes les heures , parmi les chapelles de cette église grandiose . Elle nous offre indéfiniment des beautés surprenantes et pleines ; notre grande satisfaction , c' est même qu' elle nous en offre trop : on fait ici de la surnourriture . Sous ces nefs d' une hauteur prodigieuse , j' accepte d' être submergé . C' est la poésie des grandes profondeurs . Si longtemps que je vive dans cette masse énorme , j' y ferais encore mille découvertes . Il arrive un moment où les livres que l' on préférait ne sont plus de beaux livres , parce qu' ils cessent de rien nous donner : nous leur avons tout pris . Qui pourrait donc épuiser ce vaste * Pourâna qu' est la cathédrale de * Tolède ? Où que se portent mes yeux , des raretés , des audaces m' assaillent , et jamais une médiocrité . Toute chose a du poids , porte la patine des siècles , a trouvé sa place immuable et s' harmonise avec l' ensemble . Dans cet édifice gothique , commencé par un architecte français , sous le règne d' une princesse française , tous les ateliers de l' * Europe sont venus travailler , et pourtant je connais par tous mes sens que je suis en * Espagne . Cet amas de trésors , ce superbe amalgame donne une image parfaite de ce qu' est la nationalité espagnole . Tout y proclame le triomphe de l' orgueilleuse église militante qui créa cette âme composite . Je ne me lasse pas des drapeaux de * Lépante . C' est une flamme de soie qui tombe des voûtes , bleue , semée d' étoiles d' or , peinte d' un grand * Christ crucifié . Au-dessous , les écussons de l' * Espagne , du pape et de * Venise en rouge . Quand je marche indéfiniment sur le vaste damier de marbre , alterné blanc et noir , entre les colossaux piliers , ce qui m' attire toujours , ce sont les grilles du * Coro et de la * Capilla * Mayor , et puis , derrière ces grilles , des masses sombres , des accumulations bien dressées , des magnificences robustes , ardentes et rares . Je m' approche , je touche ces marbres niellés d' or , ces caprices de métaux précieux , ces jaspes multicolores , ces bois sculptés par le génie . Quelle splendeur de matière et quelle perfection de travail ! La * Capilla * Mayor est un orchestre de fer , d' argent , de marbre et d' or qui suscite tous nos désirs d' art et les satisfait . Chef-d'oeuvre de hardiesse et de franchise , elle garde dans tous ses excès quelque chose de réaliste et de direct , et tout en nous excitant , elle nous tonifie , nous remplit de santé . Des femmes en mantilles noires sont agenouillées sur les dalles . Quelques étrangers s' asseoient à la base des piliers . Nous sommes une centaine qui regardons , à travers les grilles dorées , le prêtre dire sa messe , et j' appuie ma main sur la balustrade de jaspe , précieuse au toucher comme un beau corps de femme . Dans ce public de mendiants , de sacristains , de desservants et de curieux , il y a moins de protocole , mais beaucoup plus d' ardeur qu' on n' en verrait en * France . Ce culte et toute la cathédrale présentent au plus haut point le caractère d' une chose vivante . Quand les trilles des sonnettes carillonnèrent pour l' élévation , des pères firent se courber des marmots espagnols qui , de terreur , s' anéantirent sur leur derrière , le front entre les jambes . Rien n' est plus beau que la cathédrale dans ces grands désordres disciplinés , quand l' orgue rugit , que le clergé processionne , que les enfants de choeur courent comme des estafettes . Tout fonctionne d' une manière souple , abondante , naturelle . Je n' assiste pas à des cérémonies figées . J' ai ici , en face de moi , le héros local , le prêtre . Autour de lui , la vie s' est maintenue toute franche à travers les siècles . Elle me fait songer au genre d' activité qu' il y a dans notre palais de justice . Je note de singulières libertés . Sur le pas de l' église , des bedeaux , des serviteurs en surplis fument leur cigarette , puis retournent à leurs offices pieux . Durant la cérémonie , ceux qui balancent l' encensoir avec des gestes solennels ont des figures qui rient . Mais si petits sous les voûtes , rien ne compte que leur masse et leurs uniformes . Je vois leur grand âge et qu' ils ont des siècles : je ne les aperçois pas en tant qu' individus . Nul meilleur endroit pour comprendre l' histoire de * Tolède . Les prébendiers , dans leurs stalles , psalmodiaient . Soudain ils décampent . Dans ces vastes espaces obscurs , rien ne reste plus que , là-bas , au pied de la vierge du * Sagrario , des litanies soutenues par l' orgue . J' entends couler ces litanies , comme on regarde glisser un fleuve . Ces chants s' écoulent depuis des siècles ; je me tiens un instant sur leur bord , et puis d' autres , debout sur la berge , entendront ces mêmes chants nasillés par d' autres vicaires . Ce grand fleuve , dans son courant d' air , apporte une âme qui flotte , emplit la cathédrale . Assis sur l' un des innombrables rebords de pierre , de marbre ou de jaspe , j' ai passé de l' admiration à la rêverie . Le soir dans les églises est l' heure des vitraux . La cathédrale de * Tolède , que la nuit commence d' emplir , exagère son autorité jusqu'à devenir implacable . La voix d' un prédicateur anime ces demi-ténèbres . Quand ce prêtre si petit parle entre deux flammes brillantes dans une chaire d' or , ce n' est pas une religion tendre qui m' enveloppe , mais l' on va promulguer des décrets tout-puissants . Si vous préférez regarder un ballet , un opéra , allez au transparent , derrière la * Capilla * Mayor . Il y a là des jeunes personnes en marbre , des princesses de théâtre qui chantent leur grand air . Fort galantes beautés ! Désirez -vous de voir leurs jambes , approchez ; en voici une là-haut qui se précipite , la tête en bas , les jupes rabattues . Ses mollets , ses genoux , ses attaches sont à ravir . Maintenant , plus personne dans la cathédrale que des touristes , amis de la mélancolie , et des enfants qui prient , qui jouent . Ils tirent la révérence à tous les cierges , comme les papillons s' en vont à toutes les bougies ; ils baisent le sol ; les petites filles soulèvent pieusement les linges de l' autel . Tous ont une rapidité , une sûreté d' évolution , une familiarité où l' on reconnaît une race nourrie dans le catholicisme . à travers les rues de * Tolède : si l' on excepte une seule rue , qui joint le * Zocodover à la cathédrale , et l' abord immédiat des hôtels , nulle boutique dans * Tolède . On circule indéfiniment à travers un réseau d' étroites ruelles pour tomber , de loin en loin , sur des petites places solitaires où l' herbe croît en toute saison , où deux voix qui passent font un événement . Le long de ces hautes , tortueuses et montueuses venelles , deux lignes de dalles suivent les maisons . Entre les dalles , un pavage , un semis de cailloux , plantés la pointe en l' air . Tout en haut , l' étroite ligne du ciel bleu . Que l' on gravisse ou que l' on descende ces âpres couloirs , ce sont toujours des églises , des couvents , d' énormes murs , bâtis , il faut le dire , avec de pauvres matériaux , avec des briques ou parfois des pierres jetées dans des lits de mortiers . Peu de fenêtres et toujours grillées . Des portes en granit , lourdes et tristes , ceintes d' un chapelet sculpté . Un crucifix avec un ciboire surmonté d' un casque à cimier , voilà encore qui est bien tolédan et fait un beau motif d' écusson au-dessus d' une entrée . Des clous larges comme des soucoupes , et quelques-uns avec une tête de la grosseur d' un oeuf , décorent magnifiquement les panneaux massifs des portes . à nos pieds , des enfants aux gestes souples , jeunes bêtes dignes et gentilles dans leurs haillons , avec des yeux de braise , et , sur nos têtes , le mirador d' où nous guette une demi-figure jeune et moqueuse , interviennent à propos pour nous faire réfléchir que , dans * Tolède , il y a autre chose que des vieilles peintures et des pierres délitées . Parfois nous voyons dans les airs une terrasse où se promènent sérieusement des groupes de jeunes filles , dont je ne puis apprécier , à cette distance , que la bonne allure et les toilettes claires ; ce sont les demoiselles nobles , un couvent de doncellas . par ailleurs , les fous cramponnés aux fenêtres m' interpellent . Cette maison est bien connue dans toute l' * Espagne , où l' on dit : " on va te mener chez le cardinal . " cet ensemble , d' un pittoresque provocant , d' un énergique relief-où les monuments de brique et les falaises qui les portent se confondent sous une même teinte jaunâtre-nul voyageur qui ne le saisisse , mais l' esprit , la qualité morale de cette reine détrônée , voilà ce qu' il nous faut comprendre . Ce matin j' ai quitté la haute ville des vainqueurs , la ville solidement construite des palais . Je veux gagner le * Tage , et j' entre dans la misère d' une ville arabe . Je descends une côte africaine ; les maisons toutes blanches sont séparées par des espaces de rocailles , par des pourrissoirs pleins de tuiles brisées . Peintes à la chaux , elles flamboient . Leurs portes ouvertes laissent voir une cour briquetée : des fleurs , des enfants et des femmes accroupies à l' arabe , dans des voiles blancs très sales , sur des marches blanches . L' * Afrique renaît dans les décombres des palais castillans . Une chanson orientale , celle -là même que chantait sempiternellement mon voiturier sur la route de * Sparte , s' élève du milieu de cette côte brûlée pour affirmer la race indélébile . Ce que l' on entend le plus à * Tolède , ce sont des chansons de malaguenas , quatre vers sur une idée très compliquée , que les plus simples comprennent aisément . Cela vient d' * Andalousie et se chante avec une inflexion de mélancolie , à la manière du muezzin sur un minaret . à peine tombés dans l' air lumineux , les premiers sons d' une malaguena , la nature et notre âme se redressent , fleurissent . * Tolède et les rives du * Tage deviennent un buisson ardent . Les terrains autour de * Tolède présentent des plis immenses et tels qu' on dirait un grand burnous jeté sur la campagne , un burnous dépouillé et lancé hors des murs par un peuple qui toutefois n' a pas pu rejeter son sang . Et dans * Tolède , si je n' ai jamais le coeur froid , ni les yeux ennuyés , c' est que j' y vois à chaque pas la plus belle lutte du romanisme et du sémitisme , un élément arabe ou juif qui persiste sous l' épais vernis catholique . à * Santa * Maria la * Blanca , jadis une synagogue , les juifs avaient pris pour devise une modeste pomme de pin ; à * San * Juan de * Los * Reyes , les hidalgos adoptent un coq ou bien encore , plus arrogants , des léopards , des lions et des aigles . C' est révélateur d' une manière de sentir , ces motifs ornementaux . Les jours où l' on est dégoûté l' on se dit : " que faut -il choisir ? Ici , le mufle , et là , le fourbe . " mais laissons cette sotte idée qui ne nous mènerait à rien ... les vainqueurs de * Los * Reyes ont tout pour eux : la couronne , la main de justice , l' épée . Les hommes de la synagogue sont désarmés , ne disposent de rien que de leur esprit subtil . Les bêtes de proie sont avec les princes ; ces juifs n' ont que la pomme du pin , de l' arbre qui pleure . Comment ces deux mondes pourraient -ils s' accorder ? Ici , richesse flamande , et là maigreur , élégance d' une pensée qui s' est faite sous le palmier . J' ai visité la petite église du * Christo de la * Luz , une ancienne mosquée devenue église . On y remarque une colonne romaine . Cette colonne et cette mosquée contraintes à servir un dieu qui n' est pas le leur , c' est intéressant , mais ce qui m' excite davantage l' esprit , c' est de voir dans * Tolède des ouvrages construits , après la reconquête , par les catholiques , sur un plan où l' on reconnaît une pensée arabe . Ainsi le clocher de * Santo * Tomé . Je ne me lasse jamais , l' imagination s' ébranle perpétuellement à voir les éléments décoratifs arabes employés par les espagnols pour la plus grande gloire du catholicisme . Au lieu de versets du * Coran , l' ouvrier trace sur les murs des phrases latines , espagnoles . Il s' est converti , il dit une nouvelle chose , mais sur le même ton que ses pères arabes . Entrons une minute dans la maison de * Mesa . Ce débris seigneurial contient de merveilleuses arabesques où se mêlent des écussons espagnols . Elles sont tracées avec des clous , dans un plâtre très dur , dans un stuc . Ce n' est point régulier , c' est comme le travail d' un peintre spirituel dont chaque coup de pinceau a de l' âme . Cette décoration , une véritable dentelle ( elle en a même la teinte ) , encadre de grands espaces , aujourd'hui de plâtre blanc , que recouvraient jadis des tapisseries à personnages , ces splendides tapisseries flamandes que nous avons vues au palais de l' * Espagne à l' exposition de 1900 . Au-dessous , court un revêtement de vieilles faïences bleu , vert et or brun . Devant cette merveille de goût , je suis capable de me hausser au bien-être , à l' apaisement que nous donne la beauté , bref de goûter l' art pour l' art ; mais à dire franc , ce n' est pas ce plaisir sensuel qui me retient ici . Je songe que l' ouvrier qui eut cette patience de ciseler ce réseau inextricable d' ornements sur ces plâtres , c' est le même qui recommence mille fois la même chanson et demeure des jours entiers à rouler entre ses doigts un chapelet d' ambre , auprès d' une fontaine d' * Orient . Et s' il pense l' architecture et le plaisir de cette manière arabe , ne pense -t-il pas à l' orientale le catholicisme ? à * San * Juan de * Los * Reyes , j' ai vu des écussons employés comme des éléments décoratifs d' * Orient . Des écussons pensés à l' arabe ! Quelle riche complexité cela suppose dans l' âme des ouvriers ! Il se prolonge indéfiniment dans mon imagination excitée , l' intérêt que me donnent ces êtres qui se croient des catholiques espagnols et que je reconnais à leurs actes comme des sémites . la musique sur la promenade : chaque dimanche , à * Tolède , j' aimais entendre la musique militaire , la musique sur la promenade , que , dans la vieille ville romantique , comme dans la plus banale des sous-préfectures , la garnison offre aux indigènes . J' ai vu les dames , les demoiselles et les élégants qui les épouseront . Qu' il y a d' esprit dans le regard d' une tolédane de seize ans ! à cet esprit les petites filles se préparent , et les vieilles femmes en gardent une flamme . Pourtant , les plus jolies espagnoles sont à * Valence et les guides ne signalent pas d' admirer les tolédanes . Elles sont petites et , dit -on , chlorotiques . Moi , je les ai vues bien prises d' ensemble , incapables d' aucune gaucherie , ni effrontées , ni trop modestes , les yeux remplis d' une âme merveilleuse ; j' admirais en elles la douceur , la courtoisie d' une vieille civilisation . De jeunes servantes , que courtisaient des militaires , surveillaient des enfants distingués , pareils à ceux qui , pieds nus , rapides et l' oeil splendide de lumière , sur les terribles cailloux de cette rocailleuse * Tolède , ne cessent pas avec bonne humeur de réclamer des piécettes . Au milieu de ce public en toilettes claires et bercé par une musique infiniment paresseuse , sur ces centaines de figures jeunes , mais chargées de siècles , sans être expert , je distinguais de nombreuses variétés du type sémitique : des arabes et des juifs habillés à l' espagnole . Dans toute l' * Espagne , il n' y a pas un juif , sinon une paire de banquiers à * Madrid . " nous leur faisons peur " , disent en riant ces braves espagnols . C' est exact : les autodafés ont laissé chez les israélites une réelle répugnance à passer la * Bidassoa . Ces grands bibelotiers n' aimeraient pas , comme je fais depuis quinze jours , vivre dans de sombres couvents peuplés de saints implacables . Qu' ils se rassurent ! L' inquisition , après avoir été très populaire dans son principe , s' est fait le plus grave tort par une suite d' erreurs , ayant brûlé de pauvres diables qui n' étaient ni juifs ni judaïsants . errare humanum est . toutefois , personne ne veut plus en courir le risque . Mais s' il n' y a plus à * Tolède un sémite qui dise : " je suis juif " , ou bien : " je suis arabe " , d' innombrables figures le proclament . En circulant autour du kiosque à musique , sur l' * Alameda de * Tolède , je croyais voir une illustration de ce fameux petit livre el tizon , qui scandalisa , irrita , épouvanta la société sous * Philippe * II . el tizon , c' est un pamphlet , le plus bref et le plus sec , mais terrible par sa vérité , que le cardinal * Francesco * Mendoza * Y * Bovadilla écrivit pour venger les déboires d' un neveu à qui l' on demandait la preuve de la pureté du sang ( ou peut-être , plus chrétiennement , pour rappeler à l' humilité une noblesse arrogante ) . Quelles saisissantes images , révélatrices de toute une civilisation , dans ce titre espagnol : el tizon de la nobleza espanola o maculas y sambenitos de sus linajes ? le tison , le bois brûlé , noirci , fumeux , sans étincelle , la branche quasi morte de l' arbre héraldique . Le cardinal dénombre toutes les grandes familles d' * Espagne , sans flatterie ni caresses , nous dit -il , et dans toutes il découvre une tache de sang maure ou juif . Sur ces têtes de fiers hidalgos , il secoue toute la friperie de ces manteaux de honte , de ces sambénitos , que l' inquisition jetait sur les épaules des renégats ou simplement de ceux qu' elle reconnaissait suspects soit de pratiques hétérodoxes , soit d' alliances juives ou arabes . à tous les grands lignages il fait voir leurs sambénitos , et sur ces fronts orgueilleux , il pose la cendre de son tison . Ce pamphlet m' aide à comprendre * Tolède . En regardant ces visages qui passent et repassent sur la place , on se rappelle qu' après le retour des rois catholiques et le départ des princes maures , le fond de la population restait arabe et juif , au point que sans l' effort constant de l' administration ecclésiastique , * Tolède fût de son propre poids retournée au * Coran et à la bible . Dans cette ville des nécromanciens et de la * Kabbale , les grands intellectuels d' * Israël avaient recueilli et commentaient l' héritage de la * Judée , de la * Babylonie et du nord de l' * Afrique . Tel fut l' éclat de leur science que le nom de * Tolède éveille , dans la conscience du peuple dispersé , des souvenirs aussi puissants que * Tibériade et * Jérusalem . Ils parcouraient la terre et la mer pour visiter toutes les communautés , depuis la * Provence et le * Languedoc , jusqu'à l' * égypte . Ils critiquaient les idées des chrétiens , ou mieux , les idées des hommes du * Nord , et parce qu' elles contrarient leur façon héréditaire de sentir , ils enseignaient qu' elles contredisent la raison . Ces hommes inquiets , à l' esprit subtil , également doués pour les finances et la philosophie , avaient les soeurs les plus attrayantes , qui dans leur jeunesse respiraient toutes les séductions du cantique des cantiques . Elles furent mille fois les héroïnes de tragédies analogues à celles que * Lope * De * Vega nous raconte ( dans la juive de * Tolède ) de cette fameuse * Rachel , que l' on surnommait * Formosa et que les nobles assassinèrent sous les yeux mêmes de leur roi , parce qu' elle le tenait sous ses enchantements . Les ruines de la juiverie à * Tolède renferment une poésie . Elle n' est pas du premier rang . Elle est faite d' un mélange d' humilité , de longue plainte , de clairvoyance et des voluptés du harem . Je songe au titre que l' un de ces juifs savants inscrivit sur un commentaire du talmud : pêle-mêle d' aromates . voilà qui convient pour caractériser les puissances et les séductions d' * Israël . Vainement la fière * Espagne a écrasé la tentation . Je crois la rencontrer encore autour du kiosque à musique sur cette place de * Tolède . Ces promeneuses aux yeux brûlants vont aller suivre la neuvaine pour honorer la naissance de sainte * Thérèse , patronne de l' * Espagne , mais dans les paroles latines qu' elles murmurent avec tant de sincérité n' exprimeront -elles pas une âme orientale ? On imagine invinciblement que plusieurs d' elles appartiennent à ces familles légendaires qui , dans le secret de leurs palais écussonnés , longtemps après l' abjuration de leurs pères , gardent la foi et les pratiques du judaïsme . Ces relaps , l' ancienne * Espagne les nommait avec horreur des marranos , des maudits , ( exactement , puis -je le dire , des pourceaux . ) chrétiens en apparence , assistants dévots des cérémonies de l' église , ils transmettaient à leurs enfants les rites de * Jehovah . Entre l' inquisition et ces marranos , riches , alliés à la grandesse et toujours exposés aux fureurs populaires , ce fut , durant des siècles , une terrible lutte dans l' ombre , où l' hypocrisie et la ténacité défiaient toutes les ressources de l' espionnage et de la cruauté . Un des leurs , le grand maïmonide , établit que la récitation d' une vaine formule ne constitue pas l' idolâtrie . On peut proclamer publiquement la vérité de la mission de * Mahomet ou du * Christ , c' est sans importance . En cédant à la violence , on n' en reste pas moins juif . Sans doute , il serait méritoire de mourir plutôt que de renier * Jehovah , mais dans l' intérêt même d' * Israël on ne peut ni exiger , ni conseiller le martyre . Il suffit de remplir en secret ce qu' on peut des devoirs religieux . Je ne sais rien qui soit plus en désaccord avec la tradition d' honneur que nous portons dans nos âmes , mais rien non plus qui semble mieux s' accorder avec la vie . * Maïmonide a vraiment écrit le traité des vaincus . Il donne l' art de durer ; il enseigne l' adaptation à la défaite : c' est le secret d' * Israël . Au quitter de la musique , comme je passais auprès de * Santiago * Del * Arabal , j' eus l' idée d' y pénétrer . On y voit la chaire où * Vincent * Ferrer , au début du quinzième siècle , enflammait la population contre les maures et les juifs . Il obtenait de très nombreuses conversions , mais pour aller plus vite , un beau jour , il descendit de sa chaire , et suivi de son auditoire , gagna le quartier juif . Il envahit et purifia leur synagogue , aujourd'hui * Santa * Maria la * Blanca , tandis qu' on jetait dans le * Tage un grand nombre d' infidèles ... rien n' est plus beau , dans les dernières heures de la journée , que ces précipices où le grand fleuve roule ses eaux toujours jaunâtres . Sur l' autre rive s' étend un paysage de * Palestine , d' où les prophètes me proposent des mots pour lamenter la ruine éternelle de * Jérusalem ... nul doute qu' en partant pour cet exploit , et à voir le zèle de ses compagnons , * Ferrer ne fût déjà bienheureux , mais quand tous les juifs furent dans le * Tage , il devint saint * Vincent * Ferrer . Deux lignes gravées sur une pierre dans * Santa * Maria * La * Blanca commémorent l' irruption de ce * Drumont plus heureux . Et dans la petite église de * Santiago * Del * Arabal , où il tint ce fameux meeting , on a depuis lors , par respect , cessé d' utiliser la chaire . Une sévère effigie du saint homme l' occupe , qui tient dans sa main gauche la lourde croix avec laquelle il dirigeait ses partisans . Voilà que j' ai parcouru * Tolède dans tous les sens , à toutes les heures , et son âme demeure toujours sous une quadruple serrure . " les maisons de cette ville , dit le charmant * Théophile * Gautier ( de qui le souvenir invinciblement mélancolique apparaît sur le fond de tous nos plaisirs espagnols ) , tiennent à la fois du couvent , de la prison , de la forteresse et aussi un peu du harem . " j' y respire une volupté dont j' ignore le nom , et quelque chose comme un péché se mêle à tout un passé d' amour , d' honneur et de religion . C' est le mystère de * Tolède et nous voudrions le saisir . Mais qui donc pourrait nous guider ? Toute société a fui de cette ruine impériale . On aurait le plus beau palais pour vingt mille pesetas et d' excellents pour dix mille . Il ne reste ici que de petits propriétaires qui ne prennent pas leur parti de voir venir les étrangers . Mon coiffeur , étonné de mon long séjour , quand l' ordinaire des touristes arrivés le matin s' en retournent le soir , me disait : " le gusta a ud toledo ? Vale poco . No hay sino algunas antigüedades solamente . * Tolède vous plaît ? Elle vaut peu . Il n' y a que quelques antiquités seulement . " il fallait entendre de quel ton le vale poco et le solamente ! dans ce désert , * Greco , découvert à grand'peine , me donna , me transmit le secret de * Tolède . chapitre quatrième . * Greco me donne le secret de * Tolède : nous avons bien le droit de le dire , après tant de courses à la poursuite des oeuvres du * Greco dans * Tolède , il n' est guère de peintre qu' il soit plus malaisé d' étudier . Il y a dix ans , nous n' avions même pas le plus élémentaire catalogue . Dans ces ténèbres , j' eus beaucoup d' obligations à * M . * Aureliano * De * Beruete , qui mit à ma disposition son expérience de vieux tolédan . Nous allions un peu à la découverte , à travers les étroites ruelles autour des couvents délabrés ! Que de difficultés ! Je me souviens qu' après avoir appris , * Dieu sait comment ! L' existence du superbe tableau des deux saints * Jean , l' évangéliste et le baptiste , dans l' église * San * Juan * Bautista , il m' a fallu deux jours pour en obtenir l' accès . Et le sacristain qui me conduisit m' a dit qu' à cette date ( octobre 1902 ) j' étais le premier visiteur de l' année . Un tel état de choses permet d' apprécier avec exactitude les avantages et les désavantages des musées , où le simple passant peut étudier à son heure une oeuvre bien présentée et bien surveillée . Toutefois , dans cette véritable chasse au * Greco , j' ai trouvé la plus heureuse excitation , et mon séjour à * Tolède fut une retraite assez analogue à ce qu' est une saison à * Bayreuth . * Tolède est demeurée la ville toute sacerdotale de jadis . La multitude des prêtres y est telle qu' un dicton populaire assure que chaque habitant , chaque jour a sept messes . Exactement , la ville renferme quatre-vingt-dix églises et dix-huit couvents , bien déchus , il est vrai , puisque chacun d' eux ne compte plus , en moyenne , qu' une vingtaine de nonnes . On ne visite aisément que ceux où ces dames fabriquent des confitures . Dans les autres la règle est sévère . L' abbesse de * Santo * Domingo * El * Antiguo , à qui j' apportais une lettre , me fit répondre que les portes s' ouvraient , pour l' office , de six heures à six heures et demie du matin . Une autre , moins bienveillante , ne trouva rien à me dire , sinon qu' à cinq heures du matin , la soeur tourière poussait à la rue les poussières des corridors et que je pourrais en profiter . Quant aux églises , elles sont verrouillées , sauf durant l' office , qui se dit à des heures variées . Bien plus , il en est qui n' ouvrent qu' une fois l' an , le jour de la fête patronale . Disons -le en passant , l' auteur de ces lignes aurait accepté avec plus de soumission cette rigoureuse discipline , s' il avait pu continuer d' y voir un pieux respect . Mais à * San * José , qui ne s' ouvre que de six à six heures et demie , un sacristain le scandalisa fort , quand il ne put le retenir de grimper sur l' autel pour lui montrer , démarche superflue ! La signature du * Greco dans la tête du lion sous la main de sainte * Técla . D' ailleurs , toutes ces barrières franchies , l' amateur , bien souvent , ne trouve qu' une déception . L' original a disparu , une copie a pris sa place . C' est ainsi qu' à * Santo * Domingo * El * Antiguo le tableau du maître-autel , emporté par l' infant * Sébastien , ne se survit que dans un misérable pastiche . De là tant de * Greco qui traversent nos ventes , pour aller s' engloutir dans les ténèbres dorées du * Far- * West . D' autres fois , le chef-d'oeuvre , bien que demeuré en place , n' est pas visible , soit par défaut de lumière , soit par excès de décor . à * Tolède , on prend en horreur les fleurs en papier , que les pauvres religieuses s' ingénient à découper et qui courent en festons épais devant les plus belles peintures . Enfin , dans quel état de délabrement les plus précieux tableaux s' offrent à nos yeux ! Ils reposent dans leurs cadres originaux , mais couverts d' une crasse infâme . * M. * De * Beruete m' a dit que si j' étais venu cinq ans plus tôt à * Santo * Tomé , j' aurais vu l' enterrement du comte d' * Orgaz pendre comme une loque . Et pourtant le * Greco , qui connaissait , semble , la prodigieuse négligence de ses concitoyens , avait cloué sa toile sur de bonnes et épaisses planches de bois , de façon que la poussière ne pût l' attaquer par-dessous . Aujourd'hui , les tolédans , avertis par les hauts prix qu' obtient leur peintre , ont recherché soigneusement ses oeuvres dans leurs églises , leurs couvents et leurs palais . Et loin d' en négliger aucune , ils céderaient plutôt , si je ne m' abuse , à la tentation de les multiplier . * Mm. * Lafond et * Cossio inscrivent sur leurs catalogues environ cent cinquante tableaux du * Greco . Je suis parvenu à voir ceux de * Tolède , une quarantaine , je crois . J' ai cherché à les étudier dans l' ordre chronologique . J' allais successivement à * Santo * Domingo * El * Antiguo , à la cathédrale , à * Santo * Tomé , à la chapelle de * San * José , au couvent de * San * Pablo , aux églises de * San * Juan * Bautista , de * San * Nicolas et de * San * Vincente , au musée provincial . Partout j' ai retrouvé le cri des petits bedeaux devant les funérailles d' * Orgaz : " demente ! c' était un fou ! " l' opinion de ces enfants est partagée par un grand nombre de critiques . * Antoine * De * Latour parle du " génie de ce pauvre insensé " . * Théophile * Gautier lui-même admet que le * Greco craignait de passer pour imitateur du * Titien et que cette obsession le jeta dans les caprices les plus baroques . Déjà au temps du peintre , une légende courait qu' il était devenu fou . On voit un * Pacheco y prêter quelque crédit . Mais à tous les étonnements le * Greco répondait avec dédain qu' il n' avait pas à donner ses raisons . C' est qu' aussi bien on touchait là au secret de son coeur . J' ai été frappé par une inscription que cet homme mystérieux a mise sur sa vue de * Tolède , au musée provincial . Ce sont dix-sept lignes jetées dans un coin de la toile . On croit l' entendre qui médite : ha sido forzoso poner el hospital de il a été nécessaire de mettre l' hôpital de * Don * Joan * Tavera en forma de modelo porque * Don * Juan * Tavera en forme de modèle ( c' est-à-dire de le présenter comme un détail , de le mettre hors de l' ensemble ) parce que no solo venia à cubrir la puerta de * Visagra , non seulement il venait cacher la porte de * Visagra , mas subia el comborrios o copula de manera mais sa coupole montait de telle sorte que sobrepujava la ciudad , y asi una vez qu' elle surpassait la ville , et ainsi une fois puesto como modelo y movido de su lugar l' ayant mis comme modèle et bougé de sa place me parecio mostrar la traz antes que otra parte . il me semble ( préférable ) de montrer la façade plutôt que ses autres côtés . y en lo demas de como viene con la ciudad et pour le reste , en ce qui concerne sa position dans la ville , se vera en la planta . on le verra dans le plan . tambien en la historia de nra senora aussi , dans l' histoire de notre-dame que trahe la casulla à santo * Ildefonso qui apporte la chasuble à saint- * Ildefonse para su ornato y hazer las figuras grandes pour raison d' ornement ( préoccupé d' obtenir un bel effet décoratif ) et de faire les figures grandes . me he valido en cierta manera je me suis prévalu ( j' ai profité ) en certaine façon de ser cuerpos celestiales , como vemos de ce qu' il s' agissait de peindre ces corps célestes ( et je les ai traitées en profitant de ce que ) nous voyons . en las luces que vistas de lejos por pequenas que sean dans les lumières que , vues de loin , et si petites qu' elles soient , nos parecen grandes elles nous paraissent grandes . ces lignes un peu obscures , d' une esthétique si volontaire , où les derniers mots trahissent un esprit mystique , nous mettent sur la voie pour comprendre comment l' élève correct des brillants vénitiens est devenu un peintre si " bizarre " et si " pauvre " . On entrevoit dans quelle crise de l' âme dut éclore ce que certains nomment sa folie et que nous préférons appeler son génie . La * Castille étonna , domina le * Greco . Il arrive souvent qu' un étranger surpris par un milieu nouveau en saisit les nuances et saura le peindre mieux mieux que ne feraient les indigènes de talent . * Philippe * De * Champaigne vint des * Flandres à * Paris pour être le portraitiste de * Port- * Royal . Le * Greco , débarqué d' * Italie , s' est trouvé , en un rien de temps , le peintre le plus profond des âmes castillanes . C' est lui , c' est ce crétois qui nous fait le mieux comprendre les contemporains de * Cervantès et de sainte * Thérèse . Quelque première éducation byzantine , ou bien la nostalgie de son milieu oriental lui servirent -elles pour qu' il aimât cette population catholique et moresque ? Nous sommes libres de l' imaginer comme un héritier de la vieille civilisation hellénique , ou d' admettre que , grandi au milieu des spectacles de l' * Islam , il était prédestiné pour interpréter la part sémitique qu' il y a dans * Tolède . Le certain , c' est qu' on le voit , dès son premier pas dans cette ville , se soumettre d' enthousiasme aux influences du lieu , s' envelopper de l' atmosphère , la simplifier et la dramatiser . Il traduit le paysage où il vient de tomber . Au milieu des collines grises et des tristes hidalgos , il abandonne les intonations chaudes , familières à l' opulente * Venise et à la * Rome des papes , pour se plaire aux lumières pâles et froides . Est -ce lui-même qu' il a représenté dans cet artiste en train de peindre , que j' ai vu , il y a quelques années , au palais de * San * Telmo à * Séville ? Tout au moins , c' est sa propre palette qu' il lui a mise à la main . Elle ne se compose plus que de cinq couleurs : du blanc , du noir , du vermillon , de l' ocre jaune et de la laque de garance . Délaissant la série des teintes rousses et dorées , il adopte celle des bleus et du carmin . Il aime créer de violents contrastes en posant de grandes masses de couleurs , vives jusqu'à la crudité , cependant qu' il inonde ses oeuvres de gris cendré . Ce singulier mélange d' harmonie et de déséquilibre , cette intensité froide et lumineuse lui servent à exprimer une certaine moralité . Que valent désormais pour cet étrange converti le pittoresque et le paganisme chers à la magnifique * Venise ! à * Tolède , on ignore la beauté aimée pour elle-même , comme l' aime l' * Italie . Maintenant sa peinture présente les brusques alternatives saisissantes , un peu barbares , de cette âme espagnole tout entière résumée par le prosaïque * Sancho et le visionnaire * Don * Quichotte . Le visionnaire toutefois domine . * Greco allonge les corps divins ; il les voit pareils à des flammes que les ténèbres semblent grandir . Il enveloppe toutes ses visions d' une clarté stellaire . Ce n' est pas que ce lunatique perde le bénéfice de ses sérieuses études italiennes . Il se souvient d' elles pour les employer dans un esprit nouveau . Tel grand tableau du * Tintoret , au musée du * Prado , montre les teintes , les lignes , voire l' émaciement de * Greco , mais celui -ci est moins encombré , d' une plus aiguë sobriété , j' oserai dire plus arabe . Le voilà parti pour être un peintre de l' âme , et de l' âme la plus passionnée : l' espagnole du temps de * Philippe * II . Il laisse à d' autres de représenter les martyres affreux , les gesticulations violentes , toutes ces inventions bizarres ou cruelles qui plaisaient à un peuple de moeurs dures , mais il gardera ce qui vit de fierté et de feu au fond de ces excès . Ils valent pour ramener toujours les esprits au point d' honneur et aux vénérations religieuses . Et dans son oeuvre * Greco manifestera ce qui est le propre de l' * Espagne , la tendance à l' exaltation des sentiments . Devant ce modèle sublime qui l' émeut , devant l' âme castillane , * Greco oublie ses habiletés ; il se fait un oeil neuf , une main de petit enfant , une conscience de primitif . Comme il dit tout droit ce qu' il lui importe de dire ! Au milieu d' une tendance générale à l' emphase , voici une pensée toute nue . On est émerveillé ou bien scandalisé , mais nul ne reste indifférent à cette matière directe . Ainsi réduit à l' essentiel , dégraissé et tout nerveux , un tel art pourrait sembler un peu maigre , un peu maladroit , n' était son état de spasme qui nous surprend et nous ranime . Que de fois , à la chambre des députés , après des discours irréprochables et même qu' il fallait admirer , mais secrètement insupportables de convention et d' artifice , j' ai vu avec soulagement un homme quelconque prendre la parole . * Dieu soit loué ! En voilà un qui ne parle pas très bien ! Et s' il avait une âme , eût -il bégayé , qu' il me reposait ! Mais ce retour à la sincérité plaît surtout chez un artiste qui connaît tous les raffinements . Le * Greco abandonne , rejette toutes les habiletés théâtrales qu' il avait apprises à l' école des vénitiens : c' est qu' il possède une âme profonde et attentive . Avec un magnifique sang-froid , il élimine tout ce qui n' est pas l' essentiel , et il s' élance violemment vers ce qui est pour lui l' absolu . Les génies de cette sorte mènent leurs travaux avec la surprenante faculté de décision des grands chirurgiens . * Greco semble fantasque , ignorant des règles . Il les connaît , mais les dépasse , car une rhétorique n' est point le talent . Il domine cette * Castille dont il fait sa matière . Il est devenu un de ces hidalgos à idée fixe , toujours entraînés par l' esprit d' aventure , par la chimère , prêts à rouer de coups et à brûler celui qui ne rendra pas hommage à la suprématie de leur * Dulcinée et de la vierge * Marie , ou bien encore à sacrifier la guenille humaine , leur corps ou celui des autres , pour la conquête de l' or fabuleux des îles . Ces grands songeurs , ces visionnaires que * Cervantès fait trébucher si durement et pour lesquels tout de même on éprouve le plus amical respect , * Greco est devenu leur pareil . Voyez ces portraits . Voyez encore que la critique le juge comme un héros que sa chimère emporte dans l' absurde . Ce n' est pas un dément , c' est un homme à obsessions . Il vit toute sa vie sur les mêmes idées . Il les reprend , il les remâche , les mûrit dans son âme et les porte de tableaux en tableaux , toujours pareilles et chaque fois chargées de plus de sens . Il a son * François * D' * Assise , son vieillard à barbe blanche , son * Christ , sa vierge ( peut-être sa fille qu' il divinise mieux chaque jour ) et son page ( où l' on croit reconnaître son fils , qu' il voit éternellement petit garçon ) . Il se place lui-même volontiers dans ses toiles , et son visage s' enrichit des ennoblissements de son âme . Que ne puis -je étudier toute la série de ses anges ! Celui qui , d' une aile souveraine , porte l' ascension de la vierge , dans l' église * Saint- * Vincent , me fait penser à la belle image d' un savant juif tolédan , * Abraham * Ibn * Ezra , une sorte de ménestrel ou de philosophe , qui parcourait au douzième siècle les communautés juives et qui disait : " la raison est un ange entre l' homme et * Dieu . " voilà le sens que , de toile en toile , ce grand songeur est parvenu à donner au médiocre élément décoratif qu' est à l' ordinaire l' ange de sainteté . Elles naissent d' un point de vue prosaïque , les objections que l' on oppose au * Greco . à travers son oeuvre , elles atteindraient toute l' * Espagne ascétique . écoutons , par exemple , * Antoine * De * Latour en face du comte d' * Orgaz : " nulle part , écrit -il , dans * Tolède et les bords du * Tage , nulle part le génie du pauvre insensé n' est resté marqué d' une manière plus saisissante . Ce que j' appellerai la partie humaine de ce tableau , c' est-à-dire le mort et ceux qui l' entourent , est admirable . Toutes ces têtes sont vivantes ; tous ces personnages groupés avec beaucoup d' art , et la distribution de la lumière fait heureusement ressortir l' unité de l' ensemble . Mais rien de cet art savant ne se retrouve dans la partie supérieure de l' oeuvre . Le ciel est un chaos de nuages où semble se refléter le désordre du cerveau du peintre ... " cette opinion est si répandue qu' au musée du * Prado il existe une réplique de l' enterrement privée de sa gloire . Quel grossier contre-sens ! En mutilant ce tableau , on a commis la même erreur , fruit d' une âme plate ou mal renseignée , que ceux qui disent : " j' aimerais * Jeanne * D' * Arc sans ses voix . " comment ne sentent -ils pas , ces amateurs du terre-à-terre , que ce ciel complète et justifie l' expression donnée par le peintre à ses personnages , une expression qu' il avait saisie dans le visage et dans l' âme des plus nobles tolédans . Ce beau mélange de tristesse , d' humilité et de dignité , les hidalgos de l' enterrement le doivent à la connaissance qu' ils ont d' une vie surnaturelle . Ce que * Greco a peint au-dessus de leurs têtes , ils le voient avec le regard de l' âme . Dans cette gloire où l' on veut trouver une preuve de démence , nous reconnaissons la conception métaphysique qui vit sous leurs fronts fermés . Voilà les visions très précises , un peu bizarres , qui animent toute leur vie et les laissent indifférents , comme des arabes , à ce qui , pour nous autres , gens modernes , semblerait l' essentiel . Aux yeux d' un contemporain de sainte * Thérèse , les amis d' * Orgaz sont des âmes assujetties à des corps . Elles s' échappent de leurs gaines , flottent dans l' air , montent vers la gloire . C' est le geste du * Christ , si doux , si élégant , qui les attire . Elles vont à lui comme les coeurs accourent à un mot sublime de poésie . Ainsi le génie du * Greco parvient à nous rendre sensible la métaphysique qui enchante ses modèles . à mesure qu' il avance en âge , il semble que ses rêves d' artiste se chargent de plus en plus de méditations religieuses . Quelle noble tendresse exhale sa décoration de la chapelle * San * José : ce saint * Martin presque incolore , jeune homme charmant qui fait la grâce de son manteau à un compagnon moins favorisé ; ce saint * Joseph , gouverneur d' un jeune prince , tous les deux fêtés par l' adolescence et que les anges couronnent avec les gestes les plus enlaçants et les plus courtois ! Saint * Joseph , chez * Greco , a toujours un rôle charmant . On le vérifie encore dans la jolie sainte famille de saint * Jean- * Baptiste * De * Tavera , où la vierge allaite l' enfant , tandis que saint * Joseph , de l' air le plus intéressé , se tient en arrière . Le peintre a compris ce que ce père adoptif d' un * Dieu devait mettre de discrétion dans toute sa conduite . Honnête homme , chargé d' une tâche impossible , précepteur d' un génie et mentor d' un grand prince . Aux effusions innocentes du coeur , * Greco associe les arcanes de la mystique . Il approche de la cinquantaine . Qu' il peigne des êtres humains ou divins , il ne s' attache désormais qu' à la représentation des âmes . Ses personnages saints ne sont plus que des flammes . Voyez , au musée du * Prado , sa résurrection du seigneur . la terre est vaincue ; notre sauveur , un drapeau à la main , regagne les cieux . C' est une aiguille que l' aimant arrache de la matière grossière . Entrons à l' hôpital * San * Juan * Bautista de * Tolède examiner son baptême du * Christ . pourquoi donc * Jésus se tourmente -t-il ainsi , et notamment qu' est -ce que cette jambe droite qui se tortille à la folie ? * Greco brise le dessin et veut créer des formes mieux capables d' exprimer sa pensée . Ne s' agit -il pas pour le * Christ et pour l' humanité entière de naître à une vie nouvelle ? Dans ces eaux le vieil * Adam régénéré se transforme . Toutes les pensées qui émanent d' un tel acte , * Greco les saisit et les mêle . Il semble peindre des associations d' idées . La scène se passe dans un jour fané , dans une lumière de cave . C' est ce que voit l' oeil intérieur . C' est spectral . Voilà l' oeuvre d' un visionnaire devant qui le ciel et la terre se mêlent . Quelle tragédie de la religion nous jouent ( au collège des demoiselles nobles ) le saint * François * D' * Assise , véritable * Hamlet , maniant la tête de mort , - et ( dans l' église * Saint- * Nicolas ) le * Santo * Domingo * De * Guzman , brisé par un spasme d' amour devant un crucifix , - et telle scène hors du possible , empruntée , dit -on , à l' apocalypse , que possède le peintre * Ignacio * Zuloaga ? Peu de mois avant de mourir , * Greco peignit pour l' église * Saint- * Vincent de * Tolède une ascension de la vierge , dans sa dernière manière et pourtant merveilleuse de couleur . La photographie ne peut communiquer les sentiments que fait surgir en nous , grâce à ces tons de lumière et de carmin , cette composition , à la fois la plus élégante et la plus puissante . La vierge s' élève dans les airs , entourée de sa cour céleste et de ses musiciens . C' est une reine parmi ses pages , ravissante de dignité , précieuse à tous . Elle semble une voix , un chant qui vibre , ou bien encore un repos frémissant au milieu d' une danse . Cette dernière analogie exprime , au mieux que je puis , l' admiration , le silence , qui me suspendaient à cette toile . On y voit des airs de têtes , des poses sur les pointes , des attitudes nobles , rares , recherchées et pourtant les plus faciles . C' est exquis , c' est singulier , et c' est obtenu , toutes ces ténuités nerveuses , par une violence sublime de génie . L' ange du bas , pour soulever la vierge et porter toute la composition , déploie son aile avec une force à tout briser . Sainte folie , magnifique audace de ce vieillard * Greco ! Désormais avec ses moyens à lui , il est en mesure d' exprimer tout ce que renferme son coeur impatient , qui se gonfle de richesses et dans peu de mois va mourir . Comme je les aime , ces oeuvres mystérieuses des grands artistes devenus vieillards , le second * Faust de * Goethe , la vie de * Rancé de * Chateaubriand et le bruissement des derniers vers de * Hugo quand ils viennent du large s' épandre sur la grève . Pressés de s' exprimer , dédaigneux de s' expliquer , contractant leurs moyens d' expression comme ils ont resserré leur paraphe , ils arrivent au poids , à la concision des énigmes ou des épitaphes . Leurs sens demi-usés les laissent -ils à l' écart , en marge de l' univers ? Ils nous semblent détachés de tous les dehors , solitaires au milieu de leurs expériences qu' ils transforment en sagesse lyrique . Et le chef-d'oeuvre du * Greco selon mon coeur , la fleur de sa vie surnaturelle , c' est justement le dernier tableau qu' il a peint , sa pentecôte que l' on voit au musée de * Madrid . Souvent les * Greco me demandent un effort , je crois y distinguer des mouvements qui se contrarient , un manque de continuité dans l' accent et dans la manière de traiter . Ainsi , quelles que soient mes raisons d' aimer la partie supérieure d' * Orgaz , j' y trouve du disparate . Elle est légitime , nécessaire , mais mal raccordée , mal fondue . Au contraire , cette pentecôte , cette venue de l' esprit-saint , me donne une pleine unité d' impression . Tous ces êtres , apôtres et saintes femmes , qui à bien voir sont des portraits , s' élancent , d' un seul et même mouvement , hors de leur condition naturelle , pour rejoindre l' esprit-saint qui plane lumineusement . Nous les voyons devant nous qui se spiritualisent . Un enchantement d' enthousiasme les perce et les transfigure , les héroïse . Le vieillard * Greco , dans cette pentecôte , a donné sa plus rare génialité . Dans * Orgaz , il juxtaposait un chef-d'oeuvre d' art réaliste ( un enterrement à * Tolède ) et un essai de peinture de rêve . Mais ici , il groupe des êtres vivants , des espagnols , tordus , fondus , volatilisés par le plus prodigieux émoi . C' est , rendue sensible , une vérité de la religion . Et l' on a dit qu' il était fou ! ... attention ! Tout simplement , c' est un catholique espagnol ; je veux dire qu' il réalise une certaine qualité de sublime , que peuvent produire toutes les nations catholiques , mais auquel l' espagnole attache son nom . Ses toiles complètent les traités des sainte * Thérèse et les poèmes des saint * Jean * De * La * Croix . Elles initient à la vie intérieure des dignes castillans . Aucun livre n' en donne une idée aussi complète , aussi neuve . Nous y voyons mieux mieux que les traits des morts : leurs rêves , leurs songeries . Le * Greco nous mène au fond natif des tolédans du dix-septième siècle . Voici leurs plus nobles désirs qui s' étirent vers le ciel , et sans * Greco , sans cette peinture hallucinée , nul de ces coeurs n' eût été préservé de la mort . S' il ne me tenait compagnie , je ne sentirais aucune âme dans cette ville près de tomber en poussière ; j' ignorerais avec quelle étoile les tolédans étaient accordés . Quand je parcours leur cathédrale , c' est par * Greco que je connais de quel émoi ils la remplissaient . Loin de l' heureuse allégresse italienne et de la bonne santé prosaïque des * Flandres , il nous place au milieu d' un peuple triste , contemplateur , d' une mélancolie funèbre . J' aimerais moins les décombres de * Tolède , si je ne voyais , grâce au * Greco , les couleurs et les grandes lignes du mysticisme qu' ils ont abrité . Que ces couleurs soient souvent blafardes et ces lignes trop allongées , on n' en saurait disconvenir , mais c' est ainsi que devait voir le peintre des âmes tolédanes . Sa manière ne va pas sans éveiller certaines répugnances . Et je crois entendre quelques-uns qui lui disent : " c' est possible que les esprits bienheureux se dépouillent , dans leur gloire , de toutes les faiblesses , mais nous les aimions , ces faiblesses . Vos anges de lumière nous désorientent avec leur perfection immatérielle ; elle nous semble froide et monotone . Nous vous passerions d' épurer la vie terrestre , pourvu qu' en sacrifiant ce qui mérite de périr , vous sauviez ce qui est digne de persister . Que ne transportez -vous dans vos gloires supraterrestres le meilleur de cette vallée de misère ! Si les vivants mêlent à leur fragilité mortelle quelque chose de divin , faut -il donc qu' ils le perdent en montant au ciel pour l' éternité ? à qui pensez -vous que ces tons de peste paraîtront un beau paradis ? Nous entendons bien que la foi spiritualise les êtres , mais vous nous montrez une larve quand nous désirons de voir un sublime papillon . " on a reconnu le ton de cette plainte . Elle a l' accent du dix-neuvième siècle . Elle suppose un * Greco romantique , désespéré jusqu'à la folie par le spectacle du monde et qui se réfugie dans le mystère , au séjour des esprits . Pour les satisfaire , ces mécontents , il faudrait que le * Greco dît au monde imaginaire qui flotte sur * Tolède et dont il a fait son modèle ce que chante * Manfred à la fée des * Alpes , sous l' arc-en-ciel du torrent : " beau génie , ta chevelure de lumière , tes yeux éblouissants de gloire , tes formes rappellent les charmes des moins mortelles des filles de la terre , mais agrandies dans leurs proportions plus que terrestres et d' une essence plus pure . " de tels voeux trahissent une méconnaissance absolue de la véritable destinée artistique du * Greco . C' est dans son rôle de rejeter les moyens de séduction physique et de nous entraîner dans un lieu où nous soyons délivrés du plaisir des sens . Avec lui , nous sommes en pleine métaphysique espagnole . Il nous faut donc accepter ces " corps glorieux " sublimés , spiritualisés , images lucides , froides et rayonnantes de notre personne épurée et de notre âme libérée . Acceptons le * Greco dans son intégrité , comme un peintre dont le génie est de penser à l' espagnole . Nous en avons connu bien d' autres qui pensaient à l' espagnole ! Notre * Corneille , par exemple . * Corneille et * Greco altèrent les rapports réels des choses ; ils sacrifient ceci et cela , en vue d' obtenir un effet plus noble . Et * Don * Quichotte ! Le chevalier de la triste figure pense à l' espagnole , déforme toutes choses . L' importance de ce livre admirable , c' est que le grand * Cervantès nous fait toucher du doigt cette faculté de déformation ; il nous montre qu' elle naît du coeur ( et aussi de la vanité ) . Mieux que personne , le crétois , élève de * Venise , a saisi le secret de * Tolède . Il est allé droit à la cause . Ces tableaux , ainsi placés au coeur de l' * Espagne , nous donnent une intuition sur les mobiles de cette nation dans son âge classique . Chacun de ses personnages extraordinaires porte au fond de la conscience le même principe d' espoir , d' ardeur et de détachement . Ce sont des êtres qui vivent du divin . Voyez -les se suspendre à * Dieu . Ils l' aspirent à eux et aspirent à lui . Tout chez eux est significatif de l' eucharistie . Les dogmes catholiques sont la pensée constante de l' * Espagne . On retrouve leur influence sur les domaines les plus imprévus . Les auto-sacramentales , pièces en un acte destinées à célébrer le saint-sacrement , ont leur analogue en peinture . Tous les modèles du * Greco psalmodient la louange de l' immaculée conception et de la présence réelle . Son esthétique , c' est l' enthousiasme de la communion . Ces corps qui semblent s' étirer vers le ciel , ce sont des âmes qui se purifient , se transforment . Sur les ruines de l' égoïsme vaincu , elles gagnent les royaumes de l' esprit . Le pénitent passionné , avide d' infini , s' élance affranchi , allégé vers son * Dieu . Les grandes rêveries religieuses sont encore l' ordinaire de la vie à * Tolède . Chez nous , elles sont retenues et concentrées dans l' âme , ou bien ceux qui les expriment enflent la voix d' une manière pénible . Mais là-bas , les sentiments de dévotion s' écoulent paisiblement et ne s' étonnent pas d' eux-mêmes . Les tolédans , agenouillés sur les dalles des églises , passent des heures en face des vérités théologiques aussi volontiers que les orientaux devant les décorations entrecroisées de leurs murailles . Une simple portière de cuir tombe entre leur plaisir contemplatif et la rue , dont elle n' arrête même pas le bruit . Je me rappelle qu' une après-midi , je suis entré , par hasard , non loin de la députation provinciale , dans un couvent de carmélites , édifié , me dit -on , par la nièce de sainte * Thérèse . C' était au cours d' une neuvaine pour l' anniversaire de la sainte . Il y avait des tapis épais , des tentures de soie , beaucoup de fleurs en papier et des bougies allumées . Nul office d' ailleurs , mais des voix charmantes , et les chanteuses invisibles . Une femme en mantille et vêtue de noir , penchée sur un prie-dieu , s' éventait d' un grand éventail noir . Auprès d' elle , trois fauteuils de reps rouge , placés en demi-cercle , semblaient attendre . Un piano était ouvert ; des bouquets disposés sur les autels , comme sur des consoles . J' entendais au dehors des femmes faire jouer des enfants . Un enfant de choeur tout en noir , circulait , portait des roses , pliait de grands draps blancs , semblait un page bien dressé . Je croyais faire une visite et , en examinant les objets , attendre la dame toujours en retard qui s' habille . C' est un boudoir . J' y compte jusqu'à neuf portraits où sainte * Thérèse défaille . Cependant les douces voix qui s' étaient tues pour prier recommencent leurs chants derrière la grille close . Tantôt une seule parle , tantôt elles se concertent , et puis toutes haussent le ton . Dans cette chapelle des carmélites tolédanes , je me suis rappelé une phrase de * Mahomet : " il y a deux choses que j' aime , les femmes et les parfums ; mais ce qui réjouit mon coeur plus que tout , c' est la prière . " sur les étendards de couleurs variées et brillantes , les ardentes devises : " je meurs de ne pas mourir " ou " souffrir ou mourir " , répondaient aux parfums , aux couleurs et aux chants . Je me suis renseigné . Ces carmélites vivent , * Dieu sait comment . Elles ont dans leur cloître un petit potager , et quand il faut , elles vendent quelque objet d' art. Ce sont de pauvres créatures . Les jeunes castillanes font volontiers le voeu de se donner à * Dieu , mais elles se rachètent en fournissant une petite dot à une fille de la campagne qui devient à leur place l' épouse du seigneur . Et si le goût de cette chapelle , aux mains de ces humbles servantes , demeure excellent , c' est que la tradition fixe la place de chaque objet et qu' on est trop pauvre pour acheter rien de nouveau ... c' est ainsi que bien souvent , au hasard de me promenades , j' ai vu dans * Tolède les mouvements les plus naturels de cette vie mystique dont * Greco fut le peintre . J' ai vu respirer , d' une manière familière , une vie toute pénétrée d' humilité et de lyrisme , et j' eus à la portée de la main le jeu des plus hautes et des plus paisibles facultés spirituelles . De tels états ne semblent pas compatibles avec la grande civilisation et par exemple avec l' emploi de chef de gare . Mais ils laissent dans * Tolède une atmosphère où plus d' un , qui ne s' en doute pas , gagnerait à fréquenter . NOTES DE L' AUTEUR Page 23 : quelle féconde méditation nous propose la vue des liens d' étroite parenté qu' il y a entre l' oeuvre d' un * Tintoret et l' oeuvre d' un * Greco ! * Tintoret engendra * Greco ; certaines de leurs toiles peuvent indifféremment être attribuées à l' un ou à l' autre . Mais regardons mieux : chacun d' eux a son âme , ou plutôt chacun d' eux travaille pour une civilisation déterminée . ( disons -le en passant , il avait bien du bon sens , * Béranger , quand * Chateaubriand lui disait , en 1845 : " les * Bonapartes reviennent . Vous l' aurez voulu , * Monsieur * De * Béranger " et qu' il répondait : " moi , bon dieu ! Je n' ai rien voulu . J' ai fait des chansons pour être chanté en * France . C' est donc la * France qui les voulait . " c' est possible que * Greco n' ait pas très bien compris ce qu' il voulait , mais c' est un fait qu' à mesure qu' il peignait pour les tolédans il a transformé * Tintoret . ) prenons conscience des transformations que la dévotion espagnole fait subir au tableau de sainteté italien . Chez * Greco , il y a un sentiment dévot , une puissance chrétienne que * Tintoret ne possède en aucune manière . à la * Scuola * San * Rocco , tout est dramatique , émouvant au possible , nullement religieux . Voyez à * Dresde , un des plus nobles tableaux qui existent , une des beautés du monde , les femmes jouant de la musique ( du * Tintoret ) . C' est une merveille païenne , le type de ces concerts que nous connaissons à * Paris par le sublime * Giorgione , la plus complète représentation du nu . Qu' est -ce que l' * Espagne quasi musulmane pourra bien en faire ? Elle va reculer d' horreur ? Que non ! D' un paganisme éblouissant elle tire avec aisance un christianisme ascétique . Nous avons tenu à donner parmi les illustrations de ce volume une sainte * Madeleine , pour qu' on la compare aux * Madeleines italiennes , et surtout ce tableau bizarre où l' on croyait jadis reconnaître une vision de l' apocalypse , un saint * Jean à * Pathmos et que l' on appelle encore l' amour profane . exactement , à notre avis , il faut y voir une forme espagnole du jugement de * Pâris . C' est l' âme fidèle qui voit les tentations lui apparaître ... ne me dites pas que le dix-neuvième siècle français de * Musset et le dix-huitième siècle de * Laclos ont , tout de même , donné un plus rare aspect aux problèmes de l' amour . Là n' est pas la question . Ce qui m' émerveille , c' est que les formes païennes épanouies de * Venise aient pu tout aisément fournir une expression à la terrible et resserrée * Tolède ... * Greco , toute sa vie , emploie les moyens d' art que * Tintoret lui a mis en main . Quelle leçon pour les pauvres artistes , ignorants et infatués qui croient qu' à négliger la tradition , à se soustraire à l' enseignement des maîtres , ils assurent mieux leur personnalité ! Page 34 : autant qu' on en peut juger , cette machine se composait d' une roue sur laquelle étaient fixés des seaux , qui puisaient l' eau dans le fleuve et la versaient dans des canaux en bois . On voit ces canaux sur la toile , mais on ne distingue pas quel mécanisme pouvait élever l' eau jusqu'à * Tolède . Il ne reste aujourd'hui de l' artifici de * Juanelo aucune autre image que cette roue brillante , argentée sur les bords , qui tant de fois intrigua les admirateurs du * Saint- * Martin . mais l' on prétend que les ruines qui émergent du * Tage , tout près du pont d' * Alcantara , seraient les assises mêmes de la machine . Et moi , je devais revoir dans la charmante , la bruissante , la bourdonnante * Hama de * Syrie , ces roues élévatoires dont vivent les jardins de l' * Oronte . Page 38 : depuis que ces pages ont été écrites , * D. * Francisco * De * Borja * De * San * Roman * Y * Fernandez a recueilli des documents très intéressants dans les archives de * Tolède . Son ouvrage , el * Greco en * Toledo , o nuevas investigationes acerca de la vida y obras de * Dominic * Theotocopuli ( * Madrid , v . * Suarez , 1910 ) , complète le travail de * D . * Manuel * Cossio en modifiant sur quelques points ce que nous pouvions savoir ou deviner de la vie de * Greco . Mais s' il est indispensable à des érudits qui veulent connaître le dernier état des problèmes que soulèvent la vie et l' oeuvre du * Greco , il ne change rien à nos souvenirs de * Tolède et à des pages de sentiment . Le lecteur français peut ouvrir la revue de l' art ancien et moderne ( juin 1911 ) où * M . * émile * Berteaux a entrepris de commenter les trouvailles de * D . * Francisco * De * Borja . Pour nous , des diverses pièces mises à jour par l' heureux et savant chercheur espagnol ( un inventaire des biens et tableaux du * Greco , écrit par son fils * Jorge * Manuel , et surtout un pouvoir de tester donné par le peintre à ce même fils ) , nous avons à retenir que * Greco vivait avec une certaine * Dona * Geronima * De * Las * Cubas , bien probablement sans l' avoir épousée , et qu' il en eut un fils , en 1578 . Ce libre fils de l' amour , ce * Jorge , c' est lui qui figure dans l' enterrement du comte d' * Orgaz . eut -il une soeur ? Nous devons désormais en douter . Et la charmante dame à l' hermine que nous appelions la fille du * Greco , je crois que c' est la mère de * Jorge * Manuel , la compagne du * Greco . non conjux , sed concubina , comme disait jadis un des membres les plus savants de l' institut à l' un de ses confrères qui lui demandait de lui faire l' honneur de le présenter à sa femme . Ah ! * Dona * Geronima * De * Las * Cubas ! Qui l' eût cru ! Une personne au visage si pur ! Je m' explique ces traits amers sous lesquels vieillie , fatiguée , elle réapparaît dans un portrait du petit musée créé à * Tolède par le marquis de la * Vega * Inclan ... ( hélas ! Voir plus loin , page 167 . ) janvier 1912 . page 62 : c' est une chose caractéristique : pour retrouver vivantes les couleurs des salles espagnoles du * Prado , il suffit de regarder depuis les portiques de la place d' armes , à * Madrid , au-dessus des jardins royaux , la vallée du * Manzanares et la sierra de * Guadarrama . Cette vallée , ses côtes graves , immuables , sa terre noble comme * Zurbaran , saisissante comme * Greco , sa * Vega riche comme * Velazquez , contiennent aussi les couleurs de notre * Manet . Page 73 : la grille du choeur qui ferme la silleria , c' est-à-dire l' endroit où s' assoient et chantent les chanoines , fut forgée par maître * Domingo . Il avait traité pour le prix de six mille deux cents ducats . Arrivé à la moitié de son travail , et voyant que cette somme était insuffisante , il vendit une maison à * Tolède et une terre aux environs , tout son patrimoine , pour achever la grille telle qu' il l' avait conçue . C' est ainsi qu' il parvint à exécuter son rêve admirable d' artiste . Mais il tomba dans la plus noire misère ; ses enfants durent mendier , et sa veuve n' eut d' autre moyen de subsistance qu' un sueldo par jour , que lui accordèrent les chanoines , et la vente qu' elle faisait de pauvres chapelets sur le * Zocodover . Page 95 : on pourrait méditer ce fait , avancé par quelques-uns , que la mère de * Montaigne , * Antoinette * De * Pouppes ou * Antoinette * Popez , descendait de ces grands juifs tolédans . Elle est , dit -on , une juive portugaise , une fille de ces juifs portugais qui se tiennent pour une aristocratie parce qu' ils sont expulsés d' * Espagne . Mais qu' y a -t-il là de certain ? Ce ne sont que des conjectures excitantes . Après réflexions j' efface une note que j' avais mise ici , trop à la légère , dans une édition précédente . Je prétendais reconnaître dans * Montaigne " un étranger qui n' a pas nos préjugés " . J' osais dire qu' " avec une éducation plus solide et une formation aristocratique , * Montaigne , c' est au fond le tempérament d' * Henri * Heine " . Toutes ces affirmations sont trop aventureuses . Il y a là un problème que je ne suis pas en droit de résoudre contre un grand écrivain français . Page 136 : les curieux voudront se rappeler que l' art de la peinture de * Pacheco , publié en 1649 et qui jouit longtemps d' une grande autorité près des artistes espagnols , affirme que " l' art n' a pas d' autre mission et d' autres fins que de porter les hommes à la piété et de les conduire vers * Dieu " . MARGINALIA DE 1923 Quelque chose de bien beau , c' est que theotocopuli , en grec moderne , signifie " oiseau engendré de * Dieu . " oui , vraiment un messager divin , si l' on donne son plein sens au fait que le beau sang hellénique l' animait . Quel thème inépuisable de rêverie : un homme de race hellénique recueillant quelque chose de la pensée de l' * Islam mêlée à la pensée catholique , et donnant à cet hybride une forme plastique ! On ne se lasse pas d' admirer ce mystère du génie de la * Grèce , né pour modeler toutes les idées , tous les sentiments , et qu' on retrouve partout dans l' * Inde , à * Reims , à * Tolède . Quelque chose encore de très beau et dont je rêve , mais c' est à établir . * Don * Gomez , comte de * Gormaz , que l' histoire a fourni à * Guilhem * De * Castro et à * Corneille pour qu' ils missent debout le * Cid , ne pensez -vous pas qu' il est l' aïeul de notre comte d' * Ormaz ? J' aimerais ces concrétions , ces agrégats ; et pour finir , ramassant les siècles , je vois-sens magnifique à donner à la partie supérieure de l' enterrement * Chimène trouve un protecteur en don * Rodrigue ... notre attention est si fort sollicitée , dispersée , qu' il faudrait procéder à un inventaire et à une fusion des plus belles fables , pays par pays . Dans le deuxième livret du mandarin , * René- * Louis * Doyon nous raconte la vie de * William * Blake . Ce poète visionnaire dont * André * Gide a traduit avec un rare bonheur le mariage du ciel et de l' enfer , côtoyait sans cesse les berges du monde supra-normal . Ses jours étaient peuplés de grandes ombres . Il voyait ses modèles . " * Blake se faisait une société d' * Homère et de * Moïse , de * Pindare et de * Virgile , de * Dante et de * Milton ; ce sont , disait -il , des ombres majestueuses , blanches , mais lumineuses et d' une taille supérieure à celle des vivants ... " c' est cette société que * Greco voyait et peignait . * Robert * D' * Humières contestait plusieurs pages de ce livre , mais il pensait que mon goût pour les cultures composites ouvre une méthode excellente d' exploration psychologique . " un étranger sympathique pour une civilisation , c' est , disait -il , un miroir oblique où la scruter . La lumière de face aveugle . L' avenir nous donnera toujours plus nombreux de ces mixtes intéressants ou curieux particulièrement aiguisés et subtils " . Et il disait que * Montaigne demi-juif serait le type classique de ces intelligences . Il citait encore * Heine en * France , * Lafcadio * Hearn au * Japon , * Conrad en * Angleterre . ( on pourrait rappeler * Philippe * De * Champaigne et * Van * Dyck qui vinrent de * Bruxelles et d' * Anvers au milieu des messieurs de * Port- * Royal et à la cour des * Stuarts . Mais c' est moins significatif . ) un ami inconnu m' écrit : le * Christ en croix de * Greco qui est au musée du louvre ornait une des salles du tribunal de * Prades . Un bas anticléricalisme le fit émigrer dans les greniers de la mairie où * M . * Lafond le découvrit . Sur les instances de * M . * Aynard , le louvre s' en rendit acquéreur pour vingt-cinq mille francs . Ce tableau avait été offert à la ville de * Prades par * M . * Isaac * Pereire , lors de son élection législative , sous l' empire . Joli trait d' action électorale ... tandis que je corrige les épreuves de cette réédition , je sais que * M . * Paul * Guinard , jeune normalien , professeur à l' institut français de * Madrid , a entrepris un travail sur * Greco . Les voeux de tous les amis de l' * Espagne l' accompagnent , les voeux de tous ceux qui souhaitent que pour faire contre-poids à un excès de germanisme , nos imaginations soient orientées vers les pays de la lumière . Un oculiste espagnol , le dr * German * Béritens , dans un article de la revue par esos mundos , intitulé pourquoi * Greco peignit comme il peignit , ( * Madrid , 1912 ) a soutenu que ce n' est ni mysticisme , ni excentricité , mais astigmatisme , si * Greco déforme et allonge ses figures . Son cas était le cas clinique , classique , typique , de " l' astigmatisme hypermétropique " , qui voit en longueur . C' est une disposition optique de l' oeil telle que les rayons lumineux parallèles qui viennent le frapper n' arrivent nulle part à se réunir en un point central . Cette imperfection fait qu' un point lumineux devient dans la vision une tache linéaire ou elliptique . Les lignes droites produisent des courbes , le cercle s' allonge en ellipse . Quant à la vision des couleurs , il arrive que les rayons colorés se trouvant dans un certain axe , donnent une image manquant de netteté , la ligne de séparation des couleurs est indécise , et celles -ci semblent empiéter les unes sur les autres . Dans la jeunesse , ces défauts peuvent être corrigés par l' accommodation , mais à mesure que les années ou les excès de fatigue enlèvent aux muscles leur énergie , le défaut visuel n' est plus corrigé et même il augmente . C' est sur ces faits que le dr * Béritens appuie sa démonstration . * Greco était sans doute astigmate de naissance . Cette anomalie se trahit dans la conformation de l' oeil et du crâne tels que nous les montre son portrait peint par lui-même dans l' enterrement du comte d' * Orgaz . pourtant il a dessiné avec une correction à peu près parfaite jusqu'à l' âge de trente-sept ans . Si quelques figures ont un allongement anormal , leur étirement est léger , et sans doute elles furent peintes à des moments de fatigue et de surmenage . à partir de trente-sept ans , l' allongement des corps et l' étirement des figures s' accusent de plus en plus , le coloris demeurant d' abord normal . Plus tard , à mesure que * Greco avance en âge , les objets formant des images diffuses sur sa rétine , les couleurs ne sont plus fondues entre elles , empiètent les unes sur les autres et forment ces " bavures " dont parle son historiographe contemporain * Pacheco . à la fin de sa vie , il en arrive à ne voir que des taches , et il peint des figures disloquées et invraisemblables , telle ce saint * Siméon qui nous donne une idée de l' image qui devait se former sur sa rétine , une image semblable à celle que donne un appareil photographique , s' il n' est pas mis au point . Et le dr * Béritens conclut que * Greco , loin d' être un exalté ou un fou , était un astigmate atteint de strabisme . S' il avait vécu de nos jours , il serait passé chez l' oculiste et , son infirmité corrigée , aurait ensuite peint ses tableaux normalement . La preuve : prenez chez un opticien les verres de lunette que prescrivent les oculistes pour corriger l' astigmatisme et regardez une toile du * Greco . Elle vous apparaîtra immédiatement normale , naturelle , totalement dépourvue de ces fautes de proportions déformantes . Allez voir au louvre , la crucifixion du * Greco . Non seulement les bras du * Christ sont anormalement allongés , mais les bras de la croix elle-même ne sont pas normaux . Prenez des verres correcteurs de l' astigmatisme , et le tableau vous apparaîtra parfaitement régulier . Avant le dr * Béritens , * Justi et les critiques allemands avaient pressenti cette explication scientifique de la manière du * Greco . Le savant allemand * Méïer- * Graefe ( voyage d' * Espagne , * Berlin 1910 ) écrit à propos du maître de * Tolède : " l' ellipse paraît avoir été un de ses motifs préférés . Dans la résurrection et le baptême , à * Tolède , elle est plus ou moins accusée . Mais dans la vierge avec les saints , de la chapelle * San * José à * Tolède , non seulement les têtes trahissent cette forme , mais les mouvements décisifs des membres et le contour des corps accusent énergiquement cette ellipse " . Tout cela nous l' écoutons avec un agréable sentiment de curiosité pour retourner , pour remonter rapidement aux plus hautes interprétations que nous proposent les * Henri * Collet , les * Maurice * Legendre . Et cependant pour toujours ces explications physiologiques nous demeureront dans l' esprit et contribueront à nous rendre mieux intelligible et plus émouvant , plus humain le bel artiste légendaire .