La Débâcle

Corpus:
FRANTEXT (E)
Nom de fichier:
La Débâcle
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ATILF / Étienne Petitjean
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Type:
littérature
Modalité:
écrit
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/annis-sample/frantext/LaDebacle_EmileZola_1897_P1.html
Texte:
PREMIÈRE PARTIE chapitre I : à deux kilomètres de * Mulhouse , vers le * Rhin , au milieu de la plaine fertile , le camp était dressé . Sous le jour finissant de cette soirée d' août , au ciel trouble , traversé de lourds nuages , les tentes-abris s' alignaient , les faisceaux luisaient , s' espaçaient régulièrement sur le front de bandière ; tandis que , fusils chargés , les sentinelles les gardaient , immobiles , les yeux perdus , là-bas , dans les brumes violâtres du lointain horizon , qui montaient du grand fleuve . On était arrivé de * Belfort vers cinq heures . Il en était huit , et les hommes venaient seulement de toucher les vivres . Mais le bois devait s' être égaré , la distribution n' avait pu avoir lieu . Impossible d' allumer du feu et de faire la soupe . Il avait fallu se contenter de mâcher à froid le biscuit , qu' on arrosait de grands coups d' eau-de-vie , ce qui achevait de casser les jambes , déjà molles de fatigue . Deux soldats pourtant , en arrière des faisceaux , près de la cantine , s' entêtaient à vouloir enflammer un tas de bois vert , de jeunes troncs d' arbre qu' ils avaient coupés avec leurs sabres-baïonnettes , et qui refusaient obstinément de brûler . Une grosse fumée , noire et lente , montait dans l' air du soir , d' une infinie tristesse . Il n' y avait là que douze mille hommes , tout ce que le général * Félix * Douay avait avec lui du 7e corps d' armée . La première division , appelée la veille , était partie pour * Froeschwiller ; la troisième se trouvait encore à * Lyon ; et il s' était décidé à quitter * Belfort , à se porter ainsi en avant avec la deuxième division , l' artillerie de réserve et une division de cavalerie , incomplète . Des feux avaient été aperçus à * Lorrach . Une dépêche du sous-préfet de * Schelestadt annonçait que les prussiens allaient passer le * Rhin à * Markolsheim . Le général , se sentant trop isolé à l' extrême droite des autres corps , sans communication avec eux , venait de hâter d' autant plus son mouvement vers la frontière , que , la veille , la nouvelle était arrivée de la surprise désastreuse de * Wissembourg . D' une heure à l' autre , s' il n' avait pas lui-même l' ennemi à repousser , il pouvait craindre d' être appelé , pour soutenir le 1er corps . Ce jour -là , ce samedi d' inquiète journée d' orage , le 6 août , on devait s' être battu quelque part , du côté de * Froeschwiller : cela était dans le ciel anxieux et accablant , de grands frissons passaient , de brusques souffles de vent , chargés d' angoisse . Et , depuis deux jours , la division croyait marcher au combat , les soldats s' attendaient à trouver les prussiens devant eux , au bout de cette marche forcée de * Belfort à * Mulhouse . Le jour baissait , la retraite partit d' un coin éloigné du camp , un roulement des tambours , une sonnerie des clairons , faibles encore , emportés par le grand air . Et * Jean * Macquart , qui s' occupait à consolider la tente , en enfonçant les piquets davantage , se leva . Aux premiers bruits de guerre , il avait quitté * Rognes , tout saignant du drame où il venait de perdre sa femme * Françoise et les terres qu' elle lui avait apportées ; il s' était réengagé à trente-neuf ans , retrouvant ses galons de caporal , tout de suite incorporé au 106e régiment de ligne , dont on complétait les cadres ; et , parfois , il s' étonnait encore , de se revoir avec la capote aux épaules , lui qui , après * Solférino , était si joyeux de quitter le service , de n' être plus un traîneur de sabre , un tueur de monde . Mais quoi faire ? Quand on n' a plus de métier , qu' on n' a plus ni femme ni bien au soleil , que le coeur vous saute dans la gorge de tristesse et de rage ? Autant vaut -il cogner sur les ennemis , s' ils vous embêtent . Et il se rappelait son cri : ah ! Bon sang ! Puisqu' il n' avait plus de courage à la travailler , il la défendrait , la vieille terre de * France ! * Jean , debout , jeta un coup d' oeil dans le camp , où une agitation dernière se produisait , au passage de la retraite . Quelques hommes couraient . D' autres , assoupis déjà , se soulevaient , s' étiraient d' un air de lassitude irritée . Lui , patient , attendait l' appel , avec cette tranquillité d' humeur , ce bel équilibre raisonnable , qui faisait de lui un excellent soldat . Les camarades disaient qu' avec de l' instruction il serait peut-être allé loin . Sachant tout juste lire et écrire , il n' ambitionnait même pas le grade de sergent . Quand on a été paysan , on reste paysan . Mais la vue du feu de bois vert qui fumait toujours , l' intéressa , et il interpella les deux hommes en train de s' acharner , * Loubet et * Lapoulle , tous deux de son escouade . - lâchez donc ça ! Vous nous empoisonnez ! * Loubet , maigre et vif , l' air farceur , ricanait . - ça prend , caporal , je vous assure ... souffle donc , toi ! Et il poussait * Lapoulle , un colosse , qui s' épuisait à déchaîner une tempête , de ses joues enflées comme des outres , la face congestionnée , les yeux rouges et pleins de larmes . Deux autres soldats de l' escouade , * Chouteau et * Pache , le premier étalé sur le dos , en fainéant qui aimait ses aises , l' autre accroupi , très occupé à recoudre soigneusement une déchirure de sa culotte , éclatèrent , égayés par l' affreuse grimace de cette brute de * Lapoulle . - tourne -toi , souffle de l' autre côté , ça ira mieux ! Cria * Chouteau . * Jean les laissa rire . On n' allait peut-être plus en trouver si souvent l' occasion ; et lui , avec son air de gros garçon sérieux , à la figure pleine et régulière , n' était pourtant pas pour la mélancolie , fermant les yeux volontiers quand ses hommes prenaient du plaisir . Mais un autre groupe l' occupa , un soldat de son escouade encore , * Maurice * Levasseur , en train , depuis une heure bientôt , de causer avec un civil , un monsieur roux d' environ trente-six ans , une face de bon chien , éclairée de deux gros yeux bleus à fleur de tête , des yeux de myope qui l' avaient fait réformer . Un artilleur de la réserve , maréchal des logis , l' air crâne et d' aplomb avec ses moustaches et sa barbiche brunes , était venu les rejoindre ; et tous les trois s' oubliaient là , comme en famille . Obligeamment , pour leur éviter quelque algarade , * Jean crut devoir intervenir . - vous feriez bien de partir , monsieur . Voici la retraite , si le lieutenant vous voyait ... * Maurice ne le laissa pas achever . - restez donc , * Weiss . Et , sèchement , au caporal : - monsieur est mon beau-frère . Il a une permission du colonel , qu' il connaît . De quoi se mêlait -il , ce paysan , dont les mains sentaient encore le fumier ? Lui , reçu avocat au dernier automne , engagé volontaire que la protection du colonel avait fait incorporer dans le 106e , sans passer par le dépôt , consentait bien à porter le sac ; mais , dès les premières heures , une répugnance , une sourde révolte l' avait dressé contre cet illettré , ce rustre qui le commandait . - c' est bon , répondit * Jean , de sa voix tranquille , faites -vous empoigner , je m' en fiche . Puis , il tourna le dos , en voyant bien que * Maurice ne mentait pas ; car le colonel , * M * De * Vineuil , passait à ce moment , de son grand air noble , sa longue face jaune coupée de ses épaisses moustaches blanches ; et il avait salué * Weiss et le soldat d' un sourire . Vivement , le colonel se rendait à une ferme que l' on apercevait sur la droite , à deux ou trois cents pas , parmi des pruniers , et où l' état-major s' était installé pour la nuit . On ignorait si le commandant du 7e corps se trouvait là , dans l' affreux deuil dont venait de le frapper la mort de son frère , tué à * Wissembourg . Mais le général de brigade * Bourgain- * Des- * Feuilles , qui avait sous ses ordres le 106e , y était sûrement , très braillard comme à l' ordinaire , roulant son gros corps sur ses courtes jambes , avec son teint fleuri de bon vivant que son peu de cervelle ne gênait point . Une agitation grandissait autour de la ferme , des estafettes partaient et revenaient à chaque minute , toute l' attente fébrile des dépêches , trop lentes , sur cette grande bataille que chacun sentait fatale et voisine depuis le matin . Où donc avait -elle été livrée , et quels en étaient à cette heure les résultats ? à mesure que tombait la nuit , il semblait que , sur le verger , sur les meules éparses autour des étables , l' anxiété roulât , s' étalât en un lac d' ombre . Et l' on disait encore qu' on venait d' arrêter un espion prussien rôdant autour du camp , et qu' on l' avait conduit à la ferme , pour que le général l' interrogeât . Peut-être le colonel * De * Vineuil avait -il reçu quelque télégramme , qu' il courait si fort . Cependant , * Maurice s' était remis à causer avec son beau-frère * Weiss et son cousin * Honoré * Fouchard , le maréchal des logis . La retraite , venue de loin , peu à peu grossie , passa près d' eux , sonnante , battante , dans la paix mélancolique du crépuscule ; et ils ne semblèrent même pas l' entendre . Petit-fils d' un héros de la grande armée , le jeune homme était né , au * Chêne- * Populeux , d' un père détourné de la gloire , tombé à un maigre emploi de percepteur . Sa mère , une paysanne , avait succombé en les mettant au monde , lui et sa soeur jumelle * Henriette , qui , toute petite , l' avait élevé . Et , s' il se trouvait là , engagé volontaire , c' était à la suite de grandes fautes , toute une dissipation de tempérament faible et exalté , de l' argent qu' il avait jeté au jeu , aux femmes , aux sottises de * Paris dévorateur , lorsqu' il y était venu terminer son droit et que la famille s' était saignée pour faire de lui un monsieur . Le père en était mort , la soeur , après s' être dépouillée , avait eu la chance de trouver un mari , cet honnête garçon de * Weiss , un alsacien de * Mulhouse , longtemps comptable à la raffinerie générale du * Chêne- * Populeux , aujourd'hui contremaître chez * M * Delaherche , un des principaux fabricants de drap de * Sedan . Et * Maurice se croyait bien corrigé , dans sa nervosité prompte à l' espoir du bien comme au découragement du mal , généreux , enthousiaste , mais sans fixité aucune , soumis à toutes les sautes du vent qui passe . Blond , petit , avec un front très développé , un nez et un menton menus , le visage fin , il avait des yeux gris et caressants , un peu fous parfois . * Weiss était accouru à * Mulhouse , à la veille des premières hostilités , dans le brusque désir d' y régler une affaire de famille ; et , s' il s' était servi , pour serrer la main de son beau-frère , du bon vouloir du colonel * De * Vineuil , c' était que ce dernier se trouvait être l' oncle de la jeune * Madame * Delaherche , une jolie veuve épousée l' année d' auparavant par le fabricant de drap , et que * Maurice et * Henriette avaient connue gamine , grâce à un hasard de voisinage . D' ailleurs , outre le colonel , * Maurice venait de retrouver dans le capitaine de sa compagnie , le capitaine * Beaudoin , une connaissance de * Gilberte , la jeune * Madame * Delaherche , un ami à elle , intime , disait -on , lorsqu' elle était à * Mézières * Madame * Maginot , femme de * M * Maginot , inspecteur des forêts . - embrassez bien * Henriette pour moi , répétait à * Weiss le jeune homme , qui aimait passionnément sa soeur . Dites -lui qu' elle sera contente , que je veux la rendre enfin fière de moi . Des larmes lui emplissaient les yeux , au souvenir de ses folies . Son beau-frère , ému lui-même , coupa court , en s' adressant à * Honoré * Fouchard , l' artilleur . - et , dès que je passerai à * Remilly , je monterai dire à l' oncle * Fouchard que je vous ai vu et que vous vous portez bien . L' oncle * Fouchard , un paysan , qui avait quelques terres et qui faisait le commerce de boucher ambulant , était un frère de la mère d' * Henriette et de * Maurice . Il habitait * Remilly , en haut , sur le coteau , à six kilomètres de * Sedan . - bon ! Répondit tranquillement * Honoré , le père s' en fiche , mais allez -y tout de même , si ça vous fait plaisir . à cette minute , une agitation se produisit , du côté de la ferme ; et ils en virent sortir , libre , conduit par un seul officier , le rôdeur , l' homme qu' on avait accusé d' être un espion . Sans doute , il avait montré des papiers , conté une histoire , car on l' expulsait simplement du camp . De si loin , dans l' ombre naissante , on le distinguait mal , énorme , carré , avec une tête roussâtre . Pourtant , * Maurice eut un cri . - * Honoré , regarde donc ... on dirait le prussien , tu sais , * Goliath ! Ce nom fit sursauter l' artilleur . Il braqua ses yeux ardents . * Goliath * Steinberg , le garçon de ferme , l' homme qui l' avait fâché avec son père , qui lui avait pris * Silvine , toute la vilaine histoire , toute l' abominable saleté dont il souffrait encore ! Il aurait couru , l' aurait étranglé . Mais déjà l' homme , au delà des faisceaux , s' en allait , s' évanouissait dans la nuit . - oh ! * Goliath ! Murmura -t-il , pas possible ! Il est là-bas , avec les autres ... si jamais je le rencontre ! D' un geste menaçant , il avait montré l' horizon envahi de ténèbres , tout cet orient violâtre , qui pour lui était la * Prusse . Il y eut un silence , on entendit de nouveau la retraite , mais très lointaine , qui se perdait à l' autre bout du camp , d' une douceur mourante au milieu des choses devenues indécises . - fichtre ! Reprit * Honoré , je vais me faire pincer , moi , si je ne suis pas là pour l' appel ... bonsoir ! Adieu à tout le monde ! Et , ayant serré une dernière fois les deux mains de * Weiss , il fila à grandes enjambées vers le monticule où était parquée l' artillerie de réserve , sans avoir reparlé de son père , sans rien avoir fait dire à * Silvine , dont le nom lui brûlait les lèvres . Des minutes encore se passèrent , et vers la gauche , du côté de la deuxième brigade , un clairon sonna l' appel . Plus près , un autre répondit . Puis , ce fut un troisième , très loin . De proche en proche , tous sonnaient à la fois , lorsque * Gaude , le clairon de la compagnie , se décida , à toute volée des notes sonores . C' était un grand garçon , maigre et douloureux , sans un poil de barbe , toujours muet , et qui soufflait ses sonneries d' une haleine de tempête . Alors , le sergent * Sapin , un petit homme pincé et aux grands yeux vagues , commença l' appel . Sa voix grêle jetait les noms , tandis que les soldats qui s' étaient approchés , répondaient sur tous les tons , du violoncelle à la flûte . Mais un arrêt se produisit . - * Lapoulle ! Répéta très haut le sergent . Personne ne répondit encore . Et il fallut que * Jean se précipitât vers le tas de bois vert , que le fusilier * Lapoulle , excité par les camarades , s' obstinait à vouloir enflammer . Maintenant , sur le ventre , le visage cuit , il chassait au ras du sol la fumée du bois , qui noircissait . - mais , tonnerre de dieu ! Lâchez donc ça ! Cria * Jean . Répondez à l' appel ! * Lapoulle , ahuri , se souleva , parut comprendre , hurla un : présent ! D' une telle voix de sauvage , que * Loubet en tomba sur le derrière , tant il le trouva farce . * Pache , qui avait fini sa couture , répondit , à peine distinct , d' un marmottement de prière . * Chouteau , dédaigneusement , sans même se lever , jeta le mot et s' étala davantage . Cependant , le lieutenant de service , * Rochas , immobile , attendait à quelques pas . Lorsque , l' appel fini , le sergent * Sapin vint lui dire qu' il ne manquait personne , il gronda dans ses moustaches , en désignant du menton * Weiss toujours en train de causer avec * Maurice : - il y en a même un de trop , qu' est -ce qu' il fiche , ce particulier -là ? -permission du colonel , mon lieutenant , crut devoir expliquer * Jean , qui avait entendu . * Rochas haussa furieusement les épaules , et , sans un mot , se remit à marcher le long des tentes , en attendant l' extinction des feux ; pendant que * Jean , les jambes cassées par l' étape de la journée , s' asseyait à quelques pas de * Maurice , dont les paroles lui arrivèrent , bourdonnantes d' abord , sans qu' il les écoutât , envahi lui-même de réflexions obscures , à peine formulées , au fond de son épaisse et lente cervelle . * Maurice était pour la guerre , la croyait inévitable , nécessaire à l' existence même des nations . Cela s' imposait à lui , depuis qu' il se donnait aux idées évolutives , à toute cette théorie de l' évolution qui passionnait dès lors la jeunesse lettrée . Est -ce que la vie n' est pas une guerre de chaque seconde ? Est -ce que la condition même de la nature n' est pas le combat continu , la victoire du plus digne , la force entretenue et renouvelée par l' action , la vie renaissant toujours jeune de la mort ? Et il se rappelait le grand élan qui l' avait soulevé , lorsque , pour racheter ses fautes , cette pensée d' être soldat , d' aller se battre à la frontière , lui était venue . Peut-être la * France du plébiscite , tout en se livrant à l' empereur , ne voulait -elle pas la guerre . Lui-même , huit jours auparavant , la déclarait coupable et imbécile . On discutait sur cette candidature d' un prince allemand au trône d' * Espagne ; dans la confusion qui , peu à peu , s' était faite , tout le monde semblait avoir tort ; si bien qu' on ne savait plus de quel côté partait la provocation , et que , seul , debout , l' inévitable demeurait , la loi fatale qui , à l' heure marquée , jette un peuple sur un autre . Mais un grand frisson avait traversé * Paris , il revoyait la soirée ardente , les boulevards charriant la foule , les bandes qui secouaient des torches , en criant : à * Berlin ! à * Berlin ! Devant l' hôtel de ville , il entendait encore , montée sur le siège d' un cocher , une grande belle femme , au profil de reine , dans les plis d' un drapeau et chantant la marseillaise . était -ce donc menteur , le coeur de * Paris n' avait -il pas battu ? Et puis , comme toujours chez lui , après cette exaltation nerveuse , des heures de doute affreux et de dégoût avaient suivi : son arrivée à la caserne , l' adjudant qui l' avait reçu , le sergent qui l' avait fait habiller , la chambrée empestée et d' une crasse repoussante , la camaraderie grossière avec ses nouveaux compagnons , l' exercice mécanique qui lui cassait les membres et lui appesantissait le cerveau . En moins d' une semaine pourtant , il s' était habitué , sans répugnance désormais . Et l' enthousiasme l' avait repris , lorsque le régiment était enfin parti pour * Belfort . Dès les premiers jours , * Maurice avait eu l' absolue certitude de la victoire . Pour lui , le plan de l' empereur était clair : jeter quatre cent mille hommes sur le * Rhin , franchir le fleuve avant que les prussiens fussent prêts , séparer l' * Allemagne du nord de l' * Allemagne du sud par une pointe vigoureuse ; et , grâce à quelque succès éclatant , forcer tout de suite l' * Autriche et l' * Italie à se mettre avec la * France . Le bruit n' avait -il pas couru , un instant , que ce 7e corps , dont son régiment faisait partie , devait prendre la mer à * Brest , pour être débarqué en * Danemark et opérer une diversion qui obligerait la * Prusse à immobiliser une de ses armées ? Elle allait être surprise , accablée de toutes parts , écrasée en quelques semaines . Une simple promenade militaire , de * Strasbourg à * Berlin . Mais , depuis son attente à * Belfort , des inquiétudes le tourmentaient . Le 7e corps , chargé de surveiller la trouée de la * Forêt- * Noire , y était arrivé dans une confusion inexprimable , incomplet , manquant de tout . On attendait d' * Italie la troisième division ; la deuxième brigade de cavalerie restait à * Lyon , par crainte d' un mouvement populaire ; et trois batteries s' étaient égarées , on ne savait où . Puis , c' était un dénuement extraordinaire , les magasins de * Belfort qui devaient tout fournir , étaient vides : ni tentes , ni marmites , ni ceintures de flanelle , ni cantines médicales , ni forges , ni entraves à chevaux . Pas un infirmier et pas un ouvrier d' administration . Au dernier moment , on venait de s' apercevoir que trente mille pièces de rechange manquaient , indispensables au service des fusils ; et il avait fallu envoyer à * Paris un officier , qui en avait rapporté cinq mille , arrachées avec peine . D' autre part , ce qui l' angoissait , c' était l' inaction . Depuis deux semaines qu' on se trouvait là , pourquoi ne marchait -on pas en avant ? Il sentait bien que chaque jour de retard était une irréparable faute , une chance perdue de victoire . Et , devant le plan rêvé , se dressait la réalité de l' exécution , ce qu' il devait savoir plus tard , dont il n' avait alors que l' anxieuse et obscure conscience : les sept corps d' armée échelonnés , disséminés le long de la frontière , de * Metz à * Bitche et de * Bitche à * Belfort ; les effectifs partout incomplets , les quatre cent trente mille hommes se réduisant à deux cent trente mille au plus ; les généraux se jalousant , bien décidés chacun à gagner son bâton de maréchal , sans porter aide au voisin ; la plus effroyable imprévoyance , la mobilisation et la concentration faites d' un seul coup pour gagner du temps , aboutissant à un gâchis inextricable ; la paralysie lente enfin , partie de haut , de l' empereur malade , incapable d' une résolution prompte , et qui allait envahir l' armée entière , la désorganiser , l' annihiler , la jeter aux pires désastres , sans qu' elle pût se défendre . Et , cependant , au-dessus du sourd malaise de l' attente , dans le frisson instinctif de ce qui allait venir , la certitude de victoire demeurait . Brusquement , le 3 août , avait éclaté la nouvelle de la victoire de * Sarrebruck , remportée la veille . Grande victoire , on ne savait . Mais les journaux débordaient d' enthousiasme , c' était l' * Allemagne envahie , le premier pas dans la marche glorieuse ; et le prince impérial , qui avait ramassé froidement une balle sur le champ de bataille , commençait sa légende . Puis , deux jours plus tard , lorsqu' on avait su la surprise et l' écrasement de * Wissembourg , un cri de rage s' était échappé des poitrines . Cinq mille hommes pris dans un guet-apens , qui avaient résisté pendant dix heures à trente-cinq mille prussiens , ce lâche massacre criait simplement vengeance ! Sans doute , les chefs étaient coupables de s' être mal gardés et de n' avoir rien prévu . Mais tout cela allait être réparé , * Mac- * Mahon avait appelé la première division du 7e corps , le 1er corps serait soutenu par le 5e , les prussiens devaient , à cette heure , avoir repassé le * Rhin , avec les baïonnettes de nos fantassins dans le dos . Et la pensée qu' on s' était furieusement battu ce jour -là , l' attente de plus en plus enfiévrée des nouvelles , toute l' anxiété épandue s' élargissait à chaque minute sous le vaste ciel pâlissant . C' était ce que * Maurice répétait à * Weiss . - ah ! On leur a sûrement aujourd'hui allongé une fameuse raclée ! Sans répondre , * Weiss hocha la tête d' un air soucieux . Lui aussi regardait du côté du * Rhin , vers cet orient où la nuit s' était déjà complètement faite , un mur noir , assombri de mystère . Depuis les dernières sonneries de l' appel , un grand silence tombait sur le camp engourdi , troublé à peine par les pas et les voix de quelques soldats attardés . Une lumière venait de s' allumer , une étoile clignotante , dans la salle de la ferme où l' état-major veillait , attendant les dépêches qui arrivaient d' heure en heure , obscures encore . Et le feu de bois vert , enfin abandonné , fumait toujours d' une grosse fumée triste , qu' un léger vent poussait au-dessus de cette ferme inquiète , salissant au ciel les premières étoiles . - une raclée , finit par répéter * Weiss , dieu vous entende ! * Jean , toujours assis à quelques pas , dressa l' oreille ; tandis que le lieutenant * Rochas , ayant surpris ce voeu tremblant de doute , s' arrêta net pour écouter . - comment ! Reprit * Maurice , vous n' avez pas une entière confiance , vous croyez une défaite possible ! D' un geste , son beau-frère l' arrêta , les mains frémissantes , sa bonne face tout d' un coup bouleversée et pâlie . - une défaite , le ciel nous en garde ! ... vous savez , je suis de ce pays , mon grand-père et ma grand'mère ont été assassinés par les cosaques , en 1814 ; et , quand je songe à l' invasion , mes poings se serrent , je ferais le coup de feu , avec ma redingote , comme un troupier ! ... une défaite , non , non ! Je ne veux pas la croire possible ! Il se calma , il eut un abandon d' épaules , plein d' accablement . - seulement , que voulez -vous ! Je ne suis pas tranquille ... je la connais bien , mon * Alsace ; je viens de la traverser encore , pour mes affaires ; et nous avons vu , nous autres , ce qui crevait les yeux des généraux , et ce qu' ils ont refusé de voir ... ah ! La guerre avec la * Prusse , nous la désirions , il y avait longtemps que nous attendions paisiblement de régler cette vieille querelle . Mais ça n' empêchait pas nos relations de bon voisinage avec * Bade et avec la * Bavière , nous avons tous des parents ou des amis , de l' autre côté du * Rhin . Nous pensions qu' ils rêvaient comme nous d' abattre l' orgueil insupportable des prussiens ... et nous , si calmes , si résolus , voilà plus de quinze jours que l' impatience et l' inquiétude nous prennent , à voir comment tout va de mal en pis . Dès la déclaration de guerre , on a laissé les cavaliers ennemis terrifier les villages , reconnaître le terrain , couper les fils télégraphiques . * Bade et la * Bavière se lèvent , d' énormes mouvements de troupes ont lieu dans le * Palatinat , les renseignements venus de partout , des marchés , des foires , nous prouvent que la frontière est menacée ; et , quand les habitants , les maires des communes , effrayés enfin , accourent dire cela aux officiers qui passent , ceux -ci haussent les épaules : des hallucinations de poltrons , l' ennemi est loin ... quoi ? Lorsqu' il n' aurait pas fallu perdre une heure , les jours et les jours se passent ! Que peut -on attendre ? Que l' * Allemagne tout entière nous tombe sur les reins ! Il parlait d' une voix basse et désolée , comme s' il se fût répété ces choses à lui-même , après les avoir pensées longtemps . - ah ! L' * Allemagne , je la connais bien aussi ; et le terrible , c' est que vous autres , vous paraissez l' ignorer autant que la * Chine ... vous vous souvenez , * Maurice , de mon cousin * Gunther , ce garçon qui est venu , le printemps dernier , me serrer la main à * Sedan . Il est mon cousin par les femmes : sa mère , une soeur de la mienne , s' est mariée à * Berlin ; et il est bien de là-bas , il a la haine de la * France . Il sert aujourd'hui comme capitaine dans la garde prussienne ... le soir où je l' ai reconduit à la gare , je l' entends encore me dire de sa voix coupante : " si la * France nous déclare la guerre , elle sera battue . " du coup , le lieutenant * Rochas , qui s' était contenu jusque -là , s' avança , furieux . âgé de près de cinquante ans , c' était un grand diable maigre , avec une figure longue et creusée , tannée , enfumée . Le nez énorme , busqué , tombait dans une large bouche violente et bonne , où se hérissaient de rudes moustaches grisonnantes . Et il s' emportait , la voix tonnante . - ah çà ! Qu' est -ce que vous foutez là , vous , à décourager nos hommes ! * Jean , sans se mêler de la querelle , trouva au fond qu' il avait raison . Lui non plus , tout en commençant à s' étonner des longs retards et du désordre où l' on était , n' avait jamais douté de la raclée formidable que l' on allait allonger aux prussiens . C' était sûr , puisqu' on n' était venu que pour ça . - mais , lieutenant , répondit * Weiss interloqué , je ne veux décourager personne ... au contraire , je voudrais que tout le monde sût ce que je sais , parce que le mieux est de savoir pour prévoir et pouvoir ... et , tenez ! Cette * Allemagne ... il continua , de son air raisonnable , il expliqua ses craintes : la * Prusse grandie après * Sadowa , le mouvement national qui la plaçait à la tête des autres états allemands , tout ce vaste empire en formation , rajeuni , ayant l' enthousiasme et l' irrésistible élan de son unité à conquérir ; le système du service militaire obligatoire , qui mettait debout la nation en armes , instruite , disciplinée , pourvue d' un matériel puissant , rompue à la grande guerre , encore glorieuse de son triomphe foudroyant sur l' * Autriche ; l' intelligence , la force morale de cette armée , commandée par des chefs presque tous jeunes , obéissant à un généralissime qui semblait devoir renouveler l' art de se battre , d' une prudence et d' une prévoyance parfaites , d' une netteté de vue merveilleuse . Et , en face de cette * Allemagne , il osa ensuite montrer la * France : l' empire vieilli , acclamé encore au plébiscite , mais pourri à la base , ayant affaibli l' idée de patrie en détruisant la liberté , redevenu libéral trop tard et pour sa ruine , prêt à crouler dès qu' il ne satisferait plus les appétits de jouissances déchaînés par lui ; l' armée , certes , d' une admirable bravoure de race , toute chargée des lauriers de * Crimée et d' * Italie , seulement gâtée par le remplacement à prix d' argent , laissée dans sa routine de l' école d' * Afrique , trop certaine de la victoire pour tenter le grand effort de la science nouvelle ; les généraux enfin , médiocres pour la plupart , dévorés de rivalités , quelques-uns d' une ignorance stupéfiante , et l' empereur à leur tête , souffrant et hésitant , trompé et se trompant , dans l' effroyable aventure qui commençait , où tous se jetaient en aveugles , sans préparation sérieuse , au milieu d' un effarement , d' une débandade de troupeau mené à l' abattoir . * Rochas , béant , les yeux arrondis , écoutait . Son terrible nez s' était froncé . Puis , tout d' un coup , il prit le parti de rire , d' un rire énorme qui lui fendait les mâchoires . - qu' est -ce que vous nous chantez là , vous ! Qu' est -ce que ça veut dire , toutes ces bêtises ! ... mais ça n' a pas de sens , c' est trop bête pour qu' on se casse la tête à comprendre ... allez conter ça à des recrues , mais pas à moi , non ! Pas à moi qui ai vingt-sept ans de service ! Et il se tapait la poitrine du poing . Fils d' un ouvrier maçon , venu du * Limousin , né à * Paris et répugnant à l' état de son père , il s' était engagé dès l' âge de dix-huit ans . Soldat de fortune , il avait porté le sac , caporal en * Afrique , sergent à * Sébastopol , lieutenant après * Solférino , ayant mis quinze années de dure existence et d' héroïque bravoure pour conquérir ce grade , d' un manque tel d' instruction , qu' il ne devait jamais passer capitaine . - mais , monsieur , vous qui savez tout , vous ne savez pas ça ... oui , à * Mazagran , j' avais dix-neuf ans à peine , et nous étions cent vingt-trois hommes , pas un de plus , et nous avons tenu quatre jours contre douze mille arabes ... ah ! Oui , pendant des années et des années , là-bas , en * Afrique , à * Mascara , à * Biskra , à * Dellys , plus tard dans la grande * Kabylie , plus tard à * Laghouat , si vous aviez été avec nous , monsieur , vous auriez vu tous ces sales moricauds filer comme des lièvres , dès que nous paraissions ... et à * Sébastopol , monsieur , fichtre ! On ne peut pas dire que ç'a été commode . Des tempêtes à vous déraciner les cheveux , un froid de loup , toujours des alertes , puis ces sauvages qui , à la fin , ont tout fait sauter ! N' empêche pas que nous les avons fait sauter eux-mêmes , oh ! En musique et dans la grande poêle à frire ! ... et à * Solférino , vous n' y étiez pas , monsieur , alors pourquoi en parlez -vous ? Oui , à * Solférino , où il a fait si chaud , bien qu' il ait tombé ce jour -là plus d' eau que vous n' en avez peut-être jamais vu dans votre vie ! à * Solférino , la grande brossée aux autrichiens , il fallait les voir , devant nos baïonnettes , galoper , se culbuter , pour courir plus vite , comme s' ils avaient eu le feu au derrière ! Il éclatait d' aise , toute la vieille gaieté militaire française sonnait dans son rire de triomphe . C' était la légende , le troupier français parcourant le monde , entre sa belle et une bouteille de bon vin , la conquête de la terre faite en chantant des refrains de goguette . Un caporal et quatre hommes , et des armées immenses mordaient la poussière . Brusquement , sa voix gronda . - battue , la * France battue ! ... ces cochons de prussiens nous battre , nous autres ! Il s' approcha , saisit violemment * Weiss par un revers de sa redingote . Tout son grand corps maigre de chevalier errant exprimait l' absolu mépris de l' ennemi , quel qu' il fût , dans une insouciance complète du temps et des lieux . - écoutez bien , monsieur ... si les prussiens osent venir , nous les reconduirons chez eux à coups de pied dans le cul ... vous entendez , à coups de pied dans le cul , jusqu'à * Berlin ! Et il eut un geste superbe , la sérénité d' un enfant , la conviction candide de l' innocent qui ne sait rien et ne craint rien . - parbleu ! C' est comme ça , parce que c' est comme ça ! * Weiss , étourdi , convaincu presque , se hâta de déclarer qu' il ne demandait pas mieux . Quant à * Maurice , qui se taisait , n' osant intervenir devant son supérieur , il finit par éclater de rire avec lui : ce diable d' homme , que d' ailleurs il jugeait stupide , lui faisait chaud au coeur . De même , * Jean , d' un hochement de tête , avait approuvé chaque parole du lieutenant . Lui aussi était à * Solférino , où il avait tant plu . Et voilà qui était parler ! Si tous les chefs avaient parlé comme ça , on ne se serait pas mal fichu qu' il manquât des marmites et des ceintures de flanelle ! La nuit était complètement venue depuis longtemps , et * Rochas continuait d' agiter ses grands membres dans les ténèbres . Il n' avait jamais épelé qu' un volume des victoires de * Napoléon , tombé au fond de son sac de la boîte d' un colporteur . Et il ne pouvait se calmer , et toute sa science sortit en un cri impétueux . - l' * Autriche rossée à * Castiglione , à * Marengo , à * Austerlitz , à * Wagram ! La * Prusse rossée à * Eylau , à * Iéna , à * Lutzen ! La * Russie rossée à * Friedland , à * Smolensk , à la * Moskowa ! L' * Espagne , l' * Angleterre rossées partout ! La terre entière rossée , rossée de haut en bas , de long en large ! .. et , aujourd'hui , c' est nous qui serions rossés ! Pourquoi ? Comment ? On aurait donc changé le monde ? Il se grandit encore , levant son bras comme la hampe d' un drapeau ! -tenez ! On s' est battu là-bas aujourd'hui , on attend les nouvelles . Eh bien ! Les nouvelles , je vais vous les donner , moi ! ... on a rossé les prussiens , rossé à ne leur laisser ni ailes ni pattes , rossé à en balayer les miettes ! Sous le ciel sombre , à ce moment , un grand cri douloureux passa . était -ce la plainte d' un oiseau de nuit ? était -ce une voix du mystère , venue de loin , chargée de larmes ? Tout le camp , noyé de ténèbres , en frissonna , et l' anxiété épandue dans l' attente des dépêches si lentes à venir , s' en trouva enfiévrée , élargie encore . Au loin , dans la ferme , éclairant la veillée inquiète de l' état-major , la chandelle brûlait plus haute , d' une flamme droite et immobile de cierge . Mais il était dix heures , * Gaude surgit du sol noir , où il avait disparu , et le premier sonna le couvre-feu . Les autres clairons répondirent , s' éteignirent de proche en proche , dans une fanfare mourante , déjà comme engourdie de sommeil . Et * Weiss , qui s' était oublié là si tard , serra tendrement * Maurice entre ses bras : bon espoir et bon courage ! Il embrasserait * Henriette pour son frère , il irait dire bien des choses à l' oncle * Fouchard . Alors , comme il partait enfin , une rumeur courut , toute une agitation fébrile . C' était une grande victoire que le maréchal * De * Mac- * Mahon venait de remporter : le prince royal de * Prusse fait prisonnier avec vingt-cinq mille hommes , l' armée ennemie refoulée , détruite , laissant entre nos mains ses canons et ses bagages . - parbleu ! Cria simplement * Rochas , de sa voix de tonnerre . Puis , poursuivant * Weiss , tout heureux , qui se hâtait de rentrer à * Mulhouse : - à coups de pied dans le cul , monsieur , à coups de pied dans le cul , jusqu'à * Berlin ! Un quart d' heure plus tard , une autre dépêche disait que l' armée avait dû abandonner * Woerth et battait en retraite . Ah ! Quelle nuit ! * Rochas , foudroyé de sommeil , venait de s' envelopper dans son manteau et dormait sur la terre , insoucieux d' un abri , comme cela lui arrivait souvent . * Maurice et * Jean s' étaient glissés sous la tente , où déjà * Loubet , * Chouteau , * Pache et * Lapoulle se tassaient , la tête sur leur sac . On tenait six , à condition de replier les jambes . * Loubet avait d' abord égayé leur faim à tous , en faisant croire à * Lapoulle qu' il y aurait du poulet , le lendemain matin , à la distribution ; mais ils étaient trop las , ils ronflaient , les prussiens pouvaient venir . Un instant , * Jean resta sans bouger , serré contre * Maurice ; malgré sa grande fatigue , il tardait à s' endormir , tout ce qu' avait dit ce monsieur lui tournait dans la tête , l' * Allemagne en armes , innombrable , dévorante ; et il sentait bien que son compagnon non plus ne dormait pas , pensait aux mêmes choses . Puis , celui -ci eut une impatience , un mouvement de recul , et l' autre comprit qu' il le gênait . Entre le paysan et le lettré , l' inimitié d' instinct , la répugnance de classe et d' éducation étaient comme un malaise physique . Le premier pourtant en éprouvait une honte , une tristesse au fond , se faisant petit , tâchant d' échapper à ce mépris hostile qu' il devinait là . Si la nuit dehors devenait fraîche , on étouffait tellement sous la tente , parmi l' entassement des corps , que * Maurice , exaspéré de fièvre , sortit d' un saut brusque , alla s' étendre à quelques pas . * Jean , malheureux , roula dans un cauchemar , un demi-sommeil pénible , où se mêlaient le regret de ne pas être aimé et l' appréhension d' un immense malheur , dont il croyait entendre le galop , là-bas , au fond de l' inconnu . Des heures durent se passer , tout le camp noir , immobile , semblait s' anéantir sous l' oppression de la vaste nuit mauvaise , où pesait ce quelque chose d' effroyable , sans nom encore . Des sursauts venaient d' un lac d' ombre , un râle subit sortait d' une tente invisible . Ensuite , c' étaient des bruits qu' on ne reconnaissait pas , l' ébrouement d' un cheval , le choc d' un sabre , la fuite d' un rôdeur attardé , toutes les ordinaires rumeurs qui prenaient des retentissements de menace . Mais , tout à coup , près des cantines , une grande lueur éclata . Le front de bandière en était vivement éclairé , on aperçut les faisceaux alignés , les canons des fusils réguliers et clairs , où filaient des reflets rouges , pareils à des coulures fraîches de sang ; et les sentinelles , sombres et droites , apparurent dans ce brusque incendie . était -ce donc l' ennemi , que les chefs annonçaient depuis deux jours , et que l' on était venu chercher de * Belfort à * Mulhouse ? Puis , au milieu d' un grand pétillement d' étincelles , la flamme s' éteignit . Ce n' était que le tas de bois vert , si longtemps tracassé par * Lapoulle , qui , après avoir couvé pendant des heures , venait de flamber comme un feu de paille . * Jean , effrayé par cette clarté vive , sortit à son tour précipitamment de la tente ; et il faillit buter dans * Maurice , soulevé sur un coude , regardant . Déjà , la nuit était retombée plus opaque , les deux hommes restèrent allongés sur la terre nue , à quelques pas l' un de l' autre . Il n' y avait plus , en face d' eux , au fond des ténèbres épaisses , que la fenêtre toujours éclairée de la ferme , cette chandelle perdue qui semblait veiller un mort . Quelle heure pouvait -il être ? Deux heures , trois heures peut-être . Là-bas , l' état-major ne s' était décidément pas couché . On entendait la voix braillarde du général * Bourgain- * Desfeuilles , enragé de cette nuit de veille , pendant laquelle il n' avait pu se soutenir qu' à l' aide de grogs et de cigares . De nouveaux télégrammes arrivaient , les choses devaient se gâter , des ombres d' estafettes galopaient , affolées et indistinctes . Il y eut des piétinements , des jurons , comme un cri étouffé de mort , suivi d' un effrayant silence . Quoi donc ? était -ce la fin ? Un souffle glacé avait couru sur le camp , anéanti de sommeil et d' angoisse . Et ce fut alors que * Jean et * Maurice reconnurent le colonel * De * Vineuil , dans une ombre maigre et haute , qui passait rapidement . Il devait être avec le major * Bouroche , un gros homme à tête de lion . Tous les deux échangeaient des paroles sans suite , de ces paroles incomplètes , chuchotées , comme on en entend dans les mauvais rêves . - elle vient de * Bâle ... notre première division détruite ... douze heures de combat , toute l' armée en retraite ... l' ombre du colonel s' arrêta , appela une autre ombre qui se hâtait , légère , fine et correcte . - c' est vous , * Beaudouin ? -oui , mon colonel . - ah ! Mon ami , * Mac- * Mahon battu à * Froeschwiller , * Frossard battu à * Spickeren , * De * Failly immobilisé , inutile entre les deux ... à * Froeschwiller , un seul corps contre toute une armée , des prodiges . Et tout emporté , la déroute , la panique , la * France ouverte ... des larmes l' étranglaient , des paroles encore se perdirent , les trois ombres disparurent , noyées , fondues . Dans un frémissement de tout son être , * Maurice s' était mis debout . - mon dieu ! Bégaya -t-il . Et il ne trouvait rien autre chose , tandis que * Jean , le coeur glacé , murmurait : - ah ! Fichu sort ! ... ce monsieur , votre parent , avait tout de même raison de dire qu' ils sont plus forts que nous . Hors de lui , * Maurice l' aurait étranglé . Les prussiens plus forts que les français ! C' était de cela que saignait son orgueil . Déjà , le paysan ajoutait , calme et têtu : - ça ne fait rien , voyez -vous . Ce n' est pas parce qu' on reçoit une tape , qu' on doit se rendre ... faudra cogner tout de même . Mais , devant eux , une longue figure s' était dressée . Ils reconnurent * Rochas , drapé encore de son manteau , et que les bruits errants , le souffle de la défaite peut-être venait de tirer de son dur sommeil . Il questionna , voulut savoir . Quand il eut compris , à grand'peine , une immense stupeur se peignit dans ses yeux vides d' enfant . à plus de dix reprises , il répéta : - battus ! Comment battus ? Pourquoi battus ? Maintenant , à l' orient , le jour blanchissait , un jour louche d' une infinie tristesse , sur les tentes endormies , dans l' une desquelles on commençait à distinguer les faces terreuses de * Loubet et de * Lapoulle , de * Chouteau et de * Pache , qui ronflaient toujours , la bouche ouverte . Une aube de deuil se levait , parmi les brumes couleur de suie qui étaient montées , là-bas , du fleuve lointain . chapitre II : vers huit heures , le soleil dissipa les nuées lourdes , et un ardent et pur dimanche d' août resplendit sur * Mulhouse , au milieu de la vaste plaine fertile . Du camp , maintenant éveillé , bourdonnant de vie , on entendait les cloches de toutes les paroisses carillonner à la volée , dans l' air limpide . Ce beau dimanche d' effroyable désastre avait sa gaieté , son ciel éclatant des jours de fête . * Gaude , brusquement , sonna à la distribution , et * Loubet s' étonna . Quoi ? Qu' y avait -il ? était -ce le poulet qu' il avait promis la veille à * Lapoulle ? Né dans les halles , rue de la * Cossonnerie , fils de hasard d' une marchande au petit tas , engagé " pour des sous " , comme il disait , après avoir fait tous les métiers , il était le fricoteur , le nez tourné continuellement à la friandise . Et il alla voir , pendant que * Chouteau , l' artiste , le peintre en bâtiments de * Montmartre , bel homme et révolutionnaire , furieux d' avoir été rappelé après son temps fini , blaguait férocement * Pache , qu' il venait de surprendre en train de faire sa prière , à genoux derrière la tente . En voilà un calotin ! Est -ce qu' il ne pouvait pas lui demander cent mille livres de rente , à son bon dieu ? Mais * Pache , arrivé d' un village perdu de la * Picardie , chétif et la tête en pointe , se laissait plaisanter , avec la douceur muette des martyrs . Il était le souffre-douleur de l' escouade , en compagnie de * Lapoulle , le colosse , la brute poussée dans les marais de la * Sologne , si ignorant de tout , que , le jour de son arrivée au régiment , il avait demandé à voir le roi . Et , bien que la nouvelle désastreuse de * Froeschwiller circulât depuis le lever , les quatre hommes riaient , faisaient avec leur indifférence de machine les besognes accoutumées . Mais il y eut un grognement de surprise goguenarde . C' était * Jean , le caporal , qui , accompagné de * Maurice , revenait de la distribution , avec du bois à brûler . Enfin , on distribuait le bois , que les troupes avaient vainement attendu la veille , pour cuire la soupe . Douze heures de retard seulement . - bravo , l' intendance ! Cria * Chouteau . - n' importe , ça y est ! Dit * Loubet . Ah ! Ce que je vais vous faire un chouette pot-au-feu ! D' habitude , il se chargeait volontiers de la popote ; et on l' en remerciait , car il cuisinait à ravir . Mais il accablait alors * Lapoulle de corvées extraordinaires . - va chercher le champagne , va chercher les truffes ... puis , ce matin -là , une idée baroque de gamin de * Paris se moquant d' un innocent , lui traversa la cervelle . - plus vite que ça ! Donne -moi le poulet . - où donc , le poulet ? -mais là , par terre ... le poulet que je t' ai promis , le poulet que le caporal vient d' apporter ! Il lui désignait un gros caillou blanc , à leurs pieds . * Lapoulle , interloqué , finit par le prendre et par le retourner entre ses doigts . - tonnerre de dieu ! Veux -tu laver le poulet ! ... encore ! Lave -lui les pattes , lave -lui le cou ! ... à grande eau , feignant ! Et , pour rien , pour la rigolade , parce que l' idée de la soupe le rendait gai et farceur , il flanqua la pierre avec la viande dans la marmite pleine d' eau . - c' est ça qui va donner du goût au bouillon ! Ah ! Tu ne savais pas ça , tu ne sais donc rien , sacrée andouille ! ... tu auras le croupion , tu verras si c' est tendre ! L' escouade se tordait de la tête de * Lapoulle , maintenant convaincu , se pourléchant . Cet animal de * Loubet , pas moyen de s' ennuyer avec lui ! Et , lorsque le feu crépita au soleil , lorsque la marmite se mit à chanter , tous , en dévotion , rangés autour , s' épanouirent , regardant danser la viande , humant la bonne odeur qui commençait à se répandre . Ils avaient une faim de chien depuis la veille , l' idée de manger emportait tout . On était rossé , mais ça n' empêchait pas qu' il fallait s' emplir . D' un bout à l' autre du camp , les feux des cuisines flambaient , les marmites bouillaient , et c' était une joie vorace et chantante , au milieu des claires volées de cloches qui continuaient à venir de toutes les paroisses de * Mulhouse . Mais , comme il allait être neuf heures , une agitation se propagea , des officiers coururent , et le lieutenant * Rochas , à qui le capitaine * Beaudoin avait donné un ordre , passa devant les tentes de sa section . - allons , pliez tout , emballez tout , on part ! -mais la soupe ? -un autre jour , la soupe ! On part tout de suite ! Le clairon de * Gaude sonnait , impérieux . Ce fut une consternation , une colère sourde . Eh quoi ! Partir sans manger , ne pas attendre une heure que la soupe fût possible ! L' escouade voulut quand même boire le bouillon ; mais ce n' était encore que de l' eau chaude ; et la viande , pas cuite , résistait , pareille à du cuir sous les dents . * Chouteau grogna des paroles rageuses . * Jean dut intervenir , afin de hâter les préparatifs de ses hommes . Qu' y avait -il donc de si pressé , à filer ainsi , à bousculer les gens , sans leur laisser le temps de reprendre des forces ? Et , comme , devant * Maurice , on disait qu' on marchait à la rencontre des prussiens , pour la revanche , il haussa les épaules , incrédule . En moins d' un quart d' heure , le camp fut levé , les tentes pliées , rattachées sur les sacs , les faisceaux défaits , et il ne resta , sur la terre nue , que les feux des cuisines qui achevaient de s' éteindre . C' étaient de graves raisons qui venaient de décider le général * Douay à une retraite immédiate . La dépêche du sous-préfet de * Schelestadt , vieille déjà de trois jours , se trouvait confirmée : on télégraphiait qu' on avait vu de nouveau les feux des prussiens qui menaçaient * Markolsheim ; et , d' autre part , un télégramme annonçait qu' un corps d' armée ennemi passait le * Rhin à * Huningue . Des détails arrivaient , abondants , précis : la cavalerie et l' artillerie aperçues , les troupes en marche , se rendant de toutes parts à leur point de ralliement . Si l' on s' attardait une heure , c' était sûrement la ligne de retraite sur * Belfort coupée . Dans le contre-coup de la défaite , après * Wissembourg et * Froeschwiller , le général , isolé , perdu à l' avant-garde , n' avait qu' à se replier en hâte ; d' autant plus que les nouvelles , reçues le matin , aggravaient encore celles de la nuit . En avant , était parti l' état-major , au grand trot , poussant de l' éperon les montures , dans la crainte d' être devancé et de trouver déjà les prussiens à * Altkirch . Le général * Bourgain- * Desfeuilles , qui prévoyait une étape dure , avait eu la précaution de traverser * Mulhouse , pour y déjeuner copieusement , en maugréant de la bousculade . Et * Mulhouse , sur le passage des officiers , était désolé ; les habitants , à l' annonce de la retraite , sortaient dans les rues , se lamentaient du brusque départ de ces troupes , dont ils avaient si instamment imploré la venue : on les abandonnait donc , les richesses incalculables entassées dans la gare allaient -elles être laissées à l' ennemi , leur ville elle-même devait -elle , avant le soir , n' être plus qu' une ville conquise ? Puis , le long des routes , au travers des campagnes , les habitants des villages , des maisons isolées , s' étaient eux aussi plantés devant leur porte , étonnés , effarés . Eh quoi ! Ces régiments qu' ils avaient vus passer la veille , marchant au combat , se repliaient , fuyaient sans avoir combattu ! Les chefs étaient sombres , hâtaient leurs chevaux , sans vouloir répondre aux questions , comme si le malheur eût galopé à leurs trousses . C' était donc vrai que les prussiens venaient d' écraser l' armée , qu' ils coulaient de toutes parts en * France , comme la crue d' un fleuve débordé ? Et déjà , dans l' air muet , les populations , gagnées par la panique montante , croyaient entendre le lointain roulement de l' invasion , grondant plus haut de minute en minute ; et déjà , des charrettes s' emplissaient de meubles , des maisons se vidaient , des familles se sauvaient à la file par les chemins , où passait le galop d' épouvante . Dans la confusion de la retraite , le long du canal du * Rhône au * Rhin , près du pont , le 106e dut s' arrêter , au premier kilomètre de l' étape . Les ordres de marche , mal donnés et plus mal exécutés encore , venaient d' accumuler là toute la deuxième division ; et le passage était si étroit , un passage de cinq mètres à peine , que le défilé s' éternisait . Deux heures s' écoulèrent , le 106e attendait toujours , immobile , devant l' interminable flot qui passait devant lui . Les hommes debout , sous le soleil ardent , le sac au dos , l' arme au pied , finissaient par se révolter d' impatience . - paraît que nous sommes de l' arrière-garde , dit la voix blagueuse de * Loubet . Mais * Chouteau s' emporta . - c' est pour se foutre de nous qu' ils nous font cuire . Nous étions là les premiers , nous aurions dû filer . Et , comme , de l' autre côté du canal , par la vaste plaine fertile , par les chemins plats , entre les houblonnières et les blés mûrs , on se rendait bien compte maintenant du mouvement de retraite des troupes , qui refaisaient en sens inverse le chemin déjà fait la veille , des ricanements circulèrent , toute une moquerie furieuse . - ah ! Nous nous cavalons ! Reprit * Chouteau ! Eh bien ! Elle est rigolo , leur marche à l' ennemi , dont ils nous bourrent les oreilles , depuis l' autre matin ... non , vrai , c' est trop crâne ! On arrive , et puis on refout le camp , sans avoir seulement le temps d' avaler sa soupe ! L' enragement des rires augmenta , et * Maurice , qui était près de * Chouteau , lui donnait raison . Puisqu' on restait là , comme des pieux , à attendre depuis deux heures , pourquoi ne les avait -on pas laissés faire tranquillement bouillir la soupe et la manger ? La faim les reprenait , ils avaient une rancune noire de leur marmite renversée trop tôt , sans qu' ils pussent comprendre la nécessité de cette précipitation , qui leur paraissait imbécile et lâche . De fameux lièvres , tout de même ! Mais le lieutenant * Rochas rudoya le sergent * Sapin , qu' il accusait de la mauvaise tenue de ses hommes . Attiré par le bruit , le capitaine * Beaudoin s' était approché . - silence dans les rangs ! * Jean , muet , en vieux soldat d' * Italie , rompu à la discipline , regardait * Maurice , que la blague mauvaise et emportée de * Chouteau semblait amuser ; et il s' étonnait , comment un monsieur , un garçon qui avait reçu tant d' instruction , pouvait -il approuver des choses , peut-être vraies tout de même , mais qui n' étaient pas à dire ? Si chaque soldat se mettait à blâmer les chefs et à donner son avis , on n' irait pas loin , pour sûr . Enfin , après une heure encore d' attente , le 106e reçut l' ordre d' avancer . Seulement , le pont était toujours si encombré par la queue de la division , que le plus fâcheux désordre se produisit . Plusieurs régiments se mêlèrent , des compagnies filèrent quand même , emportées ; tandis que d' autres , rejetées au bord de la route , durent marquer le pas . Et , pour mettre le comble à la confusion , un escadron de cavalerie s' entêta à passer , refoulant dans les champs voisins les traînards que l' infanterie semait déjà . Au bout de la première heure de marche , toute une débandade traînait le pied , s' allongeait , attardée comme à plaisir . Ce fut ainsi que * Jean se trouva en arrière , égaré au fond d' un chemin creux , avec son escouade , qu' il n' avait pas voulu lâcher . Le 106e avait disparu , plus un homme ni même un officier de la compagnie . Il n' y avait là que des soldats isolés , un pêle-mêle d' inconnus , éreintés dès le commencement de l' étape , chacun marchant à son loisir , au hasard des sentiers . Le soleil était accablant , il faisait très chaud ; et le sac , alourdi par la tente et le matériel compliqué qui le gonflait , pesait terriblement aux épaules . Beaucoup n' avaient point l' habitude de le porter , gênés déjà dans l' épaisse capote de campagne , pareille à une chape de plomb . Brusquement , un petit soldat pâle , les yeux emplis d' eau , s' arrêta , jeta son sac dans un fossé , avec un grand soupir , le souffle fort de l' homme à l' agonie qui se reprend à l' existence . - en voilà un qui est dans le vrai , murmura * Chouteau . Pourtant , il continuait de marcher , le dos arrondi sous le poids . Mais , deux autres s' étant débarrassés à leur tour , il ne put tenir . - ah ! Zut ! Cria -t-il . Et , d' un coup d' épaule , il lança son sac contre un talus . Merci ! Vingt-cinq kilos sur l' échine , il en avait assez ! On n' était pas des bêtes de somme , pour traîner ça . Presque aussitôt , * Loubet l' imita et força * Lapoulle à en faire autant . * Pache , qui se signait devant les croix de pierre rencontrées , défit les bretelles , posa tout le paquet soigneusement au pied d' un petit mur , comme s' il devait revenir le chercher . Et * Maurice seul restait chargé , lorsque * Jean , en se retournant , vit ses hommes les épaules libres . - reprenez vos sacs , on m' empoignerait , moi ! Mais les hommes , sans se révolter encore , la face mauvaise et muette , allaient toujours , poussant le caporal devant eux , dans le chemin étroit . - voulez -vous bien reprendre vos sacs , ou je ferai mon rapport ! Ce fut comme un coup de fouet en travers de la figure de * maurice . Son rapport ! Cette brute de paysan allait faire son rapport , parce que des malheureux , les muscles broyés , se soulageaient ! Et , dans une fièvre d' aveugle colère , lui aussi fit sauter les bretelles , laissa tomber son sac au bord du chemin , en fixant sur * Jean des yeux de défi . - c' est bon , dit de son air sage ce dernier , qui ne pouvait engager une lutte . Nous réglerons ça ce soir . * Maurice souffrait abominablement des pieds . Ses gros et durs souliers , auxquels il n' était pas accoutumé , lui avaient mis la chair en sang . Il était de santé assez faible , il gardait à la colonne vertébrale comme une plaie vive , la meurtrissure intolérable du sac , bien qu' il en fût débarrassé ; et le poids de son fusil , qu' il ne savait de quel bras porter , suffisait à lui faire perdre le souffle . Mais il était angoissé plus encore par son agonie morale , dans une de ces crises de désespérance auxquelles il était sujet . Tout d' un coup , sans résistance possible , il assistait à la ruine de sa volonté , il tombait aux mauvais instincts , à un abandon de lui-même , dont il sanglotait de honte ensuite . Ses fautes , à * Paris , n' avaient jamais été que les folies de " l' autre " , comme il disait , du garçon faible qu' il devenait aux heures lâches , capable des pires vilenies . Et , depuis qu' il traînait les pieds , sous l' écrasant soleil , dans cette retraite qui ressemblait à une déroute , il n' était plus qu' une bête de ce troupeau attardé , débandé , semant les chemins . C' était le choc en retour de la défaite , du tonnerre qui avait éclaté très loin , à des lieues , et dont l' écho perdu battait maintenant les talons de ces hommes , pris de panique , fuyant sans avoir vu un ennemi . Qu' espérer à cette heure ? Tout n' était -il pas fini ? On était battu , il n' y avait plus qu' à se coucher et à dormir . - ça ne fait rien , cria très haut * Loubet , avec son rire d' enfant des halles , ce n' est tout de même pas à * Berlin que nous allons . à * Berlin ! à * Berlin ! * Maurice entendit ce cri hurlé par la foule grouillante des boulevards , pendant la nuit de fol enthousiasme , qui l' avait décidé à s' engager . Le vent venait de tourner , sous un coup de tempête ; et il y avait une saute terrible , et tout le tempérament de la race était dans cette confiance exaltée , qui tombait brusquement , dès le premier revers , à la désespérance dont le galop l' emportait parmi ces soldats errants , vaincus et dispersés , avant d' avoir combattu . - ah ! Ce qu' il me scie les pattes , le flingot ! Reprit * Loubet , en changeant une fois encore son fusil d' épaule . En voilà un mirliton , pour se promener ! Et , faisant allusion à la somme qu' il avait touchée comme remplaçant : - n' importe ! Quinze cents balles , pour ce métier -là , on est rudement volé ! ... ce qu' il doit fumer de bonnes pipes , au coin de son feu , le richard à la place de qui je vas me faire casser la gueule ! ah ! Vrai , ce n' est pas de chance , de tomber dans une cochonnerie d' histoire pareille ! Il balançait son fusil , d' une main rageuse . Puis , violemment , il le lança aussi de l' autre côté d' une haie . - eh ! Va donc , sale outil ! Le fusil tourna deux fois sur lui-même , alla s' abattre dans un sillon et resta là , très long , immobile , pareil à un mort . Déjà , d' autres volaient , le rejoignaient . Le champ bientôt fut plein d' armes gisantes , d' une tristesse raidie d' abandon , sous le lourd soleil . Ce fut une épidémique folie , la faim qui tordait les estomacs , les chaussures qui blessaient les pieds , cette marche dont on souffrait , cette défaite imprévue dont on entendait derrière soi la menace . Plus rien à espérer de bon , les chefs qui lâchaient pied , l' intendance qui ne les nourrissait seulement pas , la colère , l' embêtement , l' envie d' en finir tout de suite , avant d' avoir commencé . Alors , quoi ? Le fusil pouvait aller rejoindre le sac . Et , dans une rage imbécile , au milieu de ricanements de fous qui s' amusent , les fusils volaient , le long de la queue sans fin des traînards , épars au loin dans la campagne . * Loubet , avant de se débarrasser du sien , lui fit exécuter un beau moulinet , comme à une canne de tambour-major . * Lapoulle , en voyant tous les camarades jeter le leur , dut croire que cela rentrait dans la manoeuvre ; et il imita le geste . Mais * Pache , dans la confuse conscience du devoir , qu' il devait à son éducation religieuse , refusa d' en faire autant , couvert d' injures par * Chouteau , qui le traitait d' enfant de curé . - en voilà un cafard ! ... parce que sa vieille paysanne de mère lui a fait avaler le bon * Dieu tous les dimanches ! ... va donc servir la messe , c' est lâche de ne pas être avec les camarades ! Très sombre , * Maurice marchait en silence , la tête penchée sous le ciel de feu . Il n' avançait plus que dans un cauchemar d' atroce lassitude , halluciné de fantômes , comme s' il allait à un gouffre , là-bas , devant lui ; et c' était une dépression de toute sa culture d' homme instruit , un abaissement qui le tirait à la bassesse des misérables dont il était entouré . - tenez ! Dit -il brusquement à * Chouteau , vous avez raison ! Et * Maurice avait déjà posé son fusil sur un tas de pierres , lorsque * Jean , qui tentait vainement de s' opposer à cet abandon abominable des armes , l' aperçut . Il se précipita . - reprenez votre fusil tout de suite , tout de suite , entendez -vous ! Un flot de terrible colère était monté soudain à la face de * Jean . Lui , si calme d' habitude , toujours porté à la conciliation , avait des yeux de flamme , une voix tonnante d' autorité . Ses hommes , qui ne l' avaient jamais vu comme ça , s' arrêtèrent , surpris . - reprenez votre fusil tout de suite , ou vous aurez affaire à moi ! * Maurice , frémissant , ne laissa tomber qu' un mot , qu' il voulait rendre outrageux . - paysan ! -oui , c' est bien ça , je suis un paysan , tandis que vous êtes un monsieur , vous ! ... et c' est pour ça que vous êtes un cochon , oui ! Un sale cochon . Je ne vous l' envoie pas dire . Des huées s' élevaient , mais le caporal poursuivait avec une force extraordinaire : - quand on a de l' instruction , on le fait voir ... si nous sommes des paysans et des brutes , vous nous devriez l' exemple à tous , puisque vous en savez plus long que nous ... reprenez votre fusil , nom de dieu ! Ou je vous fais fusiller en arrivant à l' étape . Dompté , * Maurice avait ramassé le fusil . Des larmes de rage lui voilaient les yeux . Il continua sa marche en chancelant comme un homme ivre , au milieu des camarades qui , à présent , ricanaient de ce qu' il avait cédé . Ah ! Ce * Jean ! Il le haïssait d' une inextinguible haine , frappé au coeur de cette leçon si dure , qu' il sentait juste . Et , * Chouteau ayant grogné , à son côté , que des caporaux de cette espèce , on attendait un jour de bataille pour leur loger une balle dans la tête , il vit rouge , il se vit nettement cassant le crâne de * Jean , derrière un mur . Mais il y eut une diversion . * Loubet remarqua que * Pache , pendant la querelle , avait , lui aussi , abandonné enfin son fusil , doucement , en le couchant au bas d' un talus . Pourquoi ? Il n' essaya point de l' expliquer , riant en dessous , de la façon gourmande et un peu honteuse d' un garçon sage à qui on reproche son premier péché . Très gai , ragaillardi , il marcha les bras ballants . Et , par les longues routes ensoleillées , entre les blés mûrs et les houblonnières qui se succédaient toujours pareils , la débandade continuait , les traînards n' étaient plus , sans sacs et sans fusils , qu' une foule égarée , piétinante , un pêle-mêle de vauriens et de mendiants , à l' approche desquels les portes des villages épouvantés se fermaient . à ce moment , une rencontre acheva d' enrager * Maurice . Un sourd roulement arrivait de loin , c' était l' artillerie de réserve , partie la dernière , dont la tête , tout d' un coup , déboucha d' un coude de la route ; et les traînards débandés n' eurent que le temps de se jeter dans les champs voisins . Elle marchait en colonne , elle défilait d' un trot superbe , dans un bel ordre correct , tout un régiment de six batteries , le colonel en dehors et au centre , les officiers à leur place . Les pièces passaient , sonores , à des intervalles égaux , strictement observés , accompagnées chacune de son caisson , de ses chevaux et de ses hommes . Et * Maurice , dans la cinquième batterie , reconnut parfaitement la pièce de son cousin * Honoré . Le maréchal des logis était là , campé fièrement sur son cheval , à la gauche du conducteur de devant , un bel homme blond , * Adolphe , qui montait un porteur solide , une bête alezane , admirablement accouplée avec le sous-verge trottant près d' elle ; tandis que , parmi les six servants , assis deux par deux sur les coffres de la pièce et du caisson , se trouvait à son rang le pointeur , * Louis , un petit brun , le camarade d' * Adolphe , la paire , comme on disait , selon la règle établie de marier un homme à cheval et un homme à pied . Ils apparurent grandis à * Maurice , qui avait fait leur connaissance au camp ; et la pièce , attelée de ses quatre chevaux , suivie du caisson que six autres chevaux tiraient , lui sembla éclatante ainsi qu' un soleil , soignée , astiquée , aimée de tout son monde , des bêtes et des gens , serrés autour d' elle , dans une discipline et une tendresse de famille brave ; et surtout il souffrit affreusement du regard méprisant que le cousin * Honoré jeta sur les traînards , stupéfait soudain de l' apercevoir parmi ce troupeau d' hommes désarmés . Déjà , le défilé se terminait , le matériel des batteries , les prolonges , les fourragères , les forges . Puis , dans un dernier flot de poussière , ce furent les haut-le-pied , les hommes et les chevaux de rechange , dont le trot se perdit à un autre coude de la route , au milieu du grondement peu à peu décroissant des sabots et des roues . - pardi ! Déclara * Loubet , ce n' est pas malin de faire les crânes , quand on va en voiture ! L' état-major avait trouvé * Altkirch libre . Pas de prussiens encore . Et , toujours dans la crainte d' être talonné , de les voir paraître d' une minute à l' autre , le général * Douay avait voulu qu' on poussât jusqu'à * Dannemarie , où les têtes de colonne n' étaient entrées qu' à cinq heures du soir . Il était huit heures , la nuit se faisait , qu' on établissait à peine les bivouacs , dans la confusion des régiments réduits de moitié . Les hommes , exténués , tombaient de faim et de fatigue . Jusqu'à près de dix heures , on vit arriver , cherchant et ne retrouvant plus leurs compagnies , les soldats isolés , les petits groupes , toute cette lamentable et interminable queue des éclopés et des révoltés , semés le long des chemins . * Jean , dès qu' il put rejoindre son régiment , se mit en quête du lieutenant * Rochas , pour faire son rapport . Il le trouva , ainsi que le capitaine * Beaudoin , en conférence avec le colonel , tous les trois devant la porte d' une petite auberge , très préoccupés de l' appel , inquiets de savoir où étaient leurs hommes . Dès les premiers mots du caporal au lieutenant , le colonel * De * Vineuil qui entendit , le fit approcher , le força à tout dire . Sa longue face jaune , où les yeux étaient restés très noirs , dans la blancheur des épais cheveux de neige et des longues moustaches tombantes , exprima une désolation muette . - mon colonel , s' écria le capitaine * Beaudoin , sans attendre l' avis de son chef , il faut fusiller une demi-douzaine de ces bandits . Et le lieutenant * Rochas approuvait du menton . Mais le colonel eut un geste d' impuissance . - ils sont trop ... comment voulez -vous ? Près de sept cents ! Qui prendre là dedans ? ... et puis , si vous saviez ! Le général ne veut pas . Il est paternel , il dit qu' en * Afrique il n' a jamais puni un homme ... non , non ! Je ne puis rien . C' est terrible . Le capitaine osa répéter : - c' est terrible ... c' est la fin de tout . Et * Jean se retirait , lorsqu' il entendit le major * Bouroche , qu' il n' avait pas vu , debout sur le seuil de l' auberge , gronder de sourdes paroles : plus de discipline , plus de punitions , armée fichue ! Avant huit jours , les chefs recevraient des coups de pied au derrière ; tandis que , si l' on avait tout de suite cassé la tête à quelques-uns de ces gaillards , les autres auraient réfléchi peut-être . Personne ne fut puni . Des officiers , à l' arrière-garde , qui escortaient les voitures du convoi , avaient eu l' heureuse précaution de faire ramasser les sacs et les fusils , aux deux bords des chemins . Il n' en manqua qu' un petit nombre , les hommes furent réarmés à la pointe du jour , comme furtivement , pour étouffer l' affaire . Et l' ordre était de lever le camp à cinq heures ; mais , dès quatre heures , on réveilla les soldats , on pressa la retraite sur * Belfort , dans la certitude que les prussiens n' étaient plus qu' à deux ou trois lieues . On avait dû encore se contenter de biscuit , les troupes restaient fourbues de cette nuit trop courte et fiévreuse , sans rien de chaud dans l' estomac . De nouveau , ce matin -là , la bonne conduite de la marche se trouva compromise par ce départ précipité . Ce fut une journée pire , d' une infinie tristesse . L' aspect du pays avait changé , on était entré dans une contrée montagneuse , les routes montaient , dévalaient par des pentes plantées de sapins ; et les étroites vallées , embroussaillées de genêts , étaient toutes fleuries d' or . Mais , au travers de cette campagne éclatante sous le grand soleil d' août , la panique soufflait plus affolée à chaque heure , depuis la veille . Une dépêche , recommandant aux maires d' avertir les habitants qu' ils feraient bien de mettre à l' abri ce qu' ils avaient de précieux , venait de porter l' épouvante à son comble . L' ennemi était donc là ? Aurait -on seulement le temps de se sauver ? Et tous croyaient entendre grossir le grondement de l' invasion , ce roulement sourd de fleuve débordé qui , maintenant , à chaque nouveau village , s' aggravait d' un nouvel effroi , au milieu des clameurs et des lamentations . * Maurice marchait d' un pas de somnambule , les pieds saignants , les épaules écrasées par le sac et le fusil . Il ne pensait plus , il avançait dans le cauchemar de ce qu' il voyait ; et , autour de lui , la conscience du piétinement des camarades s' en était allée , il ne sentait que * Jean à sa gauche , exténué par la même fatigue et la même douleur . C' était lamentable , ces villages qu' on traversait , d' une pitié à serrer le coeur d' angoisse . Dès qu' apparaissaient les troupes en retraite , cette débandade des soldats éreintés , traînant la jambe , les habitants s' agitaient , hâtaient leur fuite . Eux si tranquilles quinze jours plus tôt , toute cette * Alsace qui attendait la guerre avec un sourire , convaincue qu' on se battrait en * Allemagne ! Et la * France était envahie , et c' était chez eux , autour de leur maison , dans leurs champs , que la tempête crevait , comme un de ces terribles ouragans de grêle et de foudre qui anéantissent une province en deux heures ! Devant les portes , au milieu d' une furieuse confusion , les hommes chargeaient les voitures , entassaient les meubles , au risque de briser tout . En haut , par les fenêtres , les femmes jetaient un dernier matelas , passaient le berceau qu' on allait oublier . On sanglait le bébé dedans , on l' accrochait au sommet , parmi les pieds des chaises et des tables renversées . Sur une autre charrette , à l' arrière , on liait , contre une armoire , le vieux grand-père infirme , qu' on emportait comme une chose . Puis , c' étaient ceux qui n' avaient pas de voiture , qui empilaient leur ménage en travers d' une brouette ; et d' autres s' éloignaient avec une charge de hardes entre les bras , d' autres n' avaient songé qu' à sauver la pendule , qu' ils serraient sur leur coeur , ainsi qu' un enfant . On ne pouvait tout prendre , des meubles abandonnés , des paquets de linge trop lourds restaient dans le ruisseau . Certains , avant le départ , fermaient tout , les maisons semblaient mortes , portes et fenêtres closes ; tandis que le plus grand nombre , dans leur hâte , dans la certitude désespérée que tout serait détruit , laissaient les vieilles demeures ouvertes , les fenêtres et les portes béantes sur le vide des pièces déménagées ; et elles étaient les plus tristes , d' une tristesse affreuse de ville prise , dépeuplée par la peur , ces pauvres maisons ouvertes au vent , d' où les chats eux-mêmes s' étaient enfuis , dans le frisson de ce qui allait venir . à chaque village , le pitoyable spectacle s' assombrissait , le nombre des déménageurs et des fuyards devenait plus grand , parmi la bousculade croissante , les poings tendus , les jurons et les larmes . Mais * Maurice , surtout , sentait l' angoisse l' étouffer , le long de la grand'route , par la campagne libre . Là , à mesure qu' on approchait de * Belfort , la queue des fuyards se resserrait , n' était plus qu' un cortège ininterrompu . Ah ! Les pauvres gens qui croyaient trouver un asile sous les murs de la place ! L' homme tapait sur le cheval , la femme suivait , traînant les enfants . Des familles se hâtaient , écrasées de fardeaux , débandées , les petits ne pouvant suivre , dans l' aveuglante blancheur du chemin que chauffait le soleil de plomb . Beaucoup avaient retiré leurs souliers , marchaient pieds nus , pour courir plus vite ; et des mères à moitié vêtues , sans cesser d' allonger le pas , donnaient le sein à des marmots en larmes . Les faces effarées se tournaient en arrière , les mains hagardes faisaient de grands gestes , comme pour fermer l' horizon , dans ce vent de panique qui échevelait les têtes et fouettait les vêtements attachés à la hâte . D' autres , des fermiers , avec tous leurs serviteurs , se jetaient à travers champs , poussaient devant eux les troupeaux lâchés , les moutons , les vaches , les boeufs , les chevaux , qu' on avait fait sortir à coups de bâton des étables et des écuries . Ceux -là gagnaient les gorges , les hauts plateaux , les forêts désertes , soulevant la poussière des grandes migrations , lorsque autrefois les peuples envahis cédaient la place aux barbares conquérants . Ils allaient vivre sous la tente , dans quelque cirque de rochers solitaires , si loin de tout chemin , que pas un soldat ennemi n' oserait s' y hasarder . Et les fumées volantes qui les enveloppaient , se perdaient derrière les bouquets de sapins , avec le bruit décroissant des beuglements et des sabots du bétail , tandis que , sur la route , le flot des voitures et des piétons passait toujours , gênant la marche des troupes , si compact aux approches de * Belfort , d' un tel courant irrésistible de torrent élargi , que des haltes , à plusieurs reprises , devinrent nécessaires . Alors , ce fut pendant une de ces courtes haltes que * Maurice assista à une scène , dont le souvenir lui resta comme celui d' un soufflet , reçu en plein visage . Au bord du chemin , se trouvait une maison isolée , la demeure de quelque paysan pauvre , dont le maigre bien s' étendait derrière . Celui -là n' avait pas voulu quitter son champ , attaché au sol par des racines trop profondes ; et il restait , ne pouvant s' éloigner , sans laisser là des lambeaux de sa chair . On l' apercevait dans une salle basse , écrasé sur un banc , regardant d' un oeil vide défiler ces soldats , dont la retraite allait livrer son blé mûr à l' ennemi . Debout à son côté , sa femme , jeune encore , tenait un enfant , tandis qu' un autre se pendait à ses jupes ; et tous les trois se lamentaient . Mais , tout d' un coup , dans le cadre de la porte violemment ouverte , parut la grand'mère , une très vieille femme , haute , maigre , avec des bras nus , pareils à des cordes noueuses , qu' elle agitait furieusement . Ses cheveux gris , échappés de son bonnet , s' envolaient autour de sa tête décharnée , et sa rage était si grande , que les paroles qu' elle criait , s' étranglaient dans sa gorge , indistinctes . D' abord , les soldats s' étaient mis à rire . Elle avait une bonne tête , la vieille folle ! Puis , des mots leur parvinrent , la vieille criait : - canailles ! Brigands ! Lâches ! Lâches ! D' une voix de plus en plus perçante , elle leur crachait l' insulte de lâcheté , à toute volée . Et les rires cessèrent , un grand froid avait passé dans les rangs . Les hommes baissaient la tête , regardaient ailleurs . - lâches ! Lâches ! Lâches ! Brusquement , elle parut encore grandir . Elle se soulevait , d' une maigreur tragique , dans son lambeau de robe , promenant son long bras de l' ouest à l' est , d' un tel geste immense , qu' il semblait emplir le ciel . - lâches , le * Rhin n' est pas là ... le * Rhin est là-bas , lâches , lâches ! Enfin , on se remettait en marche , et * Maurice dont le regard , à ce moment , rencontra le visage de * Jean , vit que les yeux de celui -ci étaient pleins de grosses larmes . Il en eut un saisissement , son malheur en fut accru , à l' idée que les brutes avaient elles-mêmes senti l' injure , qu' on ne méritait pas et qu' il fallait subir . Tout s' effondrait dans sa pauvre tête endolorie , jamais il ne put se rappeler comment il avait achevé l' étape . Le 7e corps avait employé la journée entière , pour franchir les vint-trois kilomètres qui séparent * Dannemarie de * Belfort ; et de nouveau la nuit tombait , il était très tard , lorsque les troupes purent installer leurs bivouacs sous les murs de la place , à l' endroit même d' où elles étaient parties , quatre jours auparavant , pour marcher à l' ennemi . Malgré l' heure avancée et la fatigue extrême , les soldats tinrent absolument à allumer les feux de cuisine et à faire la soupe . Depuis le départ , c' était enfin la première fois qu' ils avalaient quelque chose de chaud . Et , autour des feux , sous la nuit fraîche , les nez s' enfonçaient dans les écuelles , des grognements d' aise commençaient à s' élever , lorsqu' une rumeur qui courait , stupéfia le camp . Deux dépêches nouvelles étaient arrivées coup sur coup : les prussiens n' avaient point passé le * Rhin à * Markolsheim , et il n' y avait plus un seul prussien à * Huningue . Le passage du * Rhin à * Markolsheim , le pont de bateaux établi à la clarté de grands foyers électriques , tous ces récits alarmants étaient simplement un cauchemar , une hallucination inexpliquée du sous-préfet de * Schelestadt . Et quant au corps d' armée qui menaçait * Huningue , le fameux corps d' armée de la * Forêt- * Noire , devant lequel tremblait l' * Alsace , il n' était composé que d' un infime détachement wurtembergeois , deux bataillons et un escadron , dont la tactique habile , les marches , les contremarches répétées , les apparitions imprévues et soudaines , avaient fait croire à la présence de trente à quarante mille hommes . Dire que , le matin encore , on avait failli faire sauter le viaduc de * Dannemarie ! Vingt lieues d' une riche contrée venaient d' être ravagées , sans raison aucune , par la plus imbécile des paniques ; et , au souvenir de ce qu' ils avaient vu dans cette journée lamentable , les habitants fuyant affolés , poussant leurs bestiaux vers la montagne , le flot des voitures chargées de meubles coulant vers la ville , parmi le troupeau des enfants et des femmes , les soldats se fâchaient , s' exclamaient , au milieu de ricanements exaspérés . - ah ! Non , elle est trop drôle ! Bégayait * Loubet , la bouche pleine , en agitant sa cuiller . Comment ! C' est là l' ennemi qu' on nous menait combattre ? Il n' y avait personne ! ... douze lieues en avant , douze lieues en arrière , et pas un chat devant nous ! Tout ça pour rien , pour le plaisir d' avoir eu peur ! * Chouteau , qui torchait bruyamment l' écuelle , gueula alors contre les généraux , sans les nommer . - hein ? Les cochons ! Sont -ils assez crétins ! De fameux lièvres qu' on nous a donnés là ! S' ils se sont cavalés ainsi , quand il n' y avait personne , hein ? Auraient -ils pris leurs jambes à leur cou , s' ils s' étaient trouvés en face d' une vraie armée ! On avait jeté une nouvelle brassée de bois dans le feu , pour la joie claire de la grande flamme qui montait , et * Lapoulle , en train de se chauffer béatement les jambes , éclatait d' un rire idiot , sans comprendre , lorsque * Jean , après avoir commencé par faire la sourde oreille , se permit de dire , paternellement : - taisez -vous donc ! ... si l' on vous entendait , ça pourrait mal tourner . Lui-même , dans son simple bon sens , était outré de la bêtise des chefs . Mais il fallait bien les faire respecter ; et , comme * Chouteau grognait encore , il lui coupa la parole . - taisez -vous ! ... voici le lieutenant , adressez -vous à lui , si vous avez des observations à faire . * Maurice , assis silencieusement à l' écart , avait baissé la tête . Ah ! C' était bien la fin de tout ! à peine avait -on commencé , et c' était fini . Cette indiscipline , cette révolte des hommes , au premier revers , faisaient déjà de l' armée une bande sans liens aucuns , démoralisée , mûre pour toutes les catastrophes . Là , sous * Belfort , eux n' avaient pas vu un prussien , et ils étaient battus . Les jours qui suivirent , furent , dans leur monotonie , frissonnants d' attente et de malaise . Pour occuper ses troupes , le général * Douay les fit travailler aux ouvrages de défense de la place , fort incomplets . On remuait la terre avec rage , on tranchait le roc . Et pas une nouvelle ! Où était l' armée de * Mac- * Mahon ? Que faisait -on sous * Metz ? Les rumeurs les plus extravagantes circulèrent , à peine quelques journaux de * Paris venaient -ils augmenter par leurs contradictions les ténèbres anxieuses où l' on se débattait . Deux fois , le général avait écrit , demandé des ordres , sans même recevoir de réponse . Cependant , le 12 août enfin , le 7e corps se compléta par l' arrivée de la troisième division , qui débarquait d' * Italie ; mais il n' y avait toujours là que deux divisions , car la première , battue à * Froeschwiller , s' était trouvée emportée dans la déroute , sans qu' on sût encore à cette heure où le courant l' avait jetée . Puis , après une semaine de cet abandon , de cette séparation totale d' avec le reste de la * France , un télégramme apporta l' ordre du départ . Ce fut une grande joie , on préférait tout à cette vie murée qu' on menait . Et , pendant les préparatifs , les suppositions recommencèrent , personne ne savait où l' on se rendait : les uns disaient qu' on allait défendre * Strasbourg , tandis que d' autres parlaient même d' une pointe hardie dans la * Forêt- * Noire , pour couper la ligne de retraite des prussiens . Dès le lendemain matin , le 106e partit un des premiers , entassé dans des wagons à bestiaux . Le wagon où se trouvait l' escouade de * Jean , fut particulièrement empli , à ce point que * Loubet prétendait qu' il n' avait pas la place pour éternuer . Comme les distributions , une fois de plus , venaient d' avoir lieu dans le plus grand désordre , les soldats ayant reçu en eau-de-vie ce qu' ils auraient dû recevoir en vivres , presque tous étaient ivres , d' une ivresse violente et hurlante , qui se répandait en chansons obscènes . Le train roulait , on ne se voyait plus dans le wagon , que la fumée des pipes noyait d' un brouillard ; il y régnait une insupportable chaleur , la fermentation de ces corps empilés ; tandis que , de la voiture noire et fuyante , sortaient des vociférations , dominant le grondement des roues , allant s' éteindre au loin , dans les mornes campagnes . Et ce fut seulement à * Langres que les troupes comprirent qu' on les ramenait vers * Paris . -ah ! Nom de dieu ! Répétait * Chouteau , qui régnait déjà dans son coin , en maître indiscuté , par sa toute-puissance de beau parleur , c' est bien sûr qu' on va nous aligner à * Charentonneau , pour empêcher * Bismarck d' aller coucher aux tuileries . Les autres se tordaient , trouvaient ça très farce , sans savoir pourquoi . D' ailleurs , les moindres incidents du voyage soulevaient des huées , des cris et des rires assourdissants : les paysans plantés sur le bord de la voie , les groupes de gens anxieux qui attendaient le passage des trains , aux petites stations , avec l' espoir d' obtenir des nouvelles , toute cette * France effarée et frissonnante devant l' invasion . Et les populations accourues ne recevaient ainsi au visage , dans le coup de vent de la locomotive et la vision rapide du train , noyé de vapeur et de bruit , que le hurlement de toute cette chair à canon , charriée à grande vitesse . Cependant , dans une gare où l' on s' arrêta , trois dames bien mises , des bourgeoises riches de la ville , qui distribuaient aux soldats des tasses de bouillon , eurent un vrai succès . Les hommes pleuraient , en les remerciant et en leur baisant les mains . Mais , plus loin , les abominables chansons , les cris sauvages recommencèrent . Et il arriva ainsi , un peu après * Chaumont , que le train en croisa un autre , chargé d' artilleurs , que l' on devait conduire à * Metz . La marche venait d' être ralentie , les soldats des deux trains fraternisèrent dans une effroyable clameur . Du reste , ce furent les artilleurs , plus ivres sans doute , debout , les poings hors des wagons , qui l' emportèrent , en jetant ce cri , avec une telle violence désespérée , qu' il couvrait tout : - à la boucherie ! à la boucherie ! à la boucherie ! Il sembla qu' un grand froid , un vent glacial de charnier passait . Il se fit un brusque silence , dans lequel on entendit le ricanement de * Loubet . - pas gais , les camarades ! -mais ils ont raison , reprit * Chouteau , de sa voix d' orateur de cabaret , c' est dégoûtant d' envoyer un tas de braves garçons se faire casser la gueule , pour de sales histoires dont ils ne savent pas le premier mot . Et il continua . C' était le pervertisseur , le mauvais ouvrier de * Montmartre , le peintre en bâtiments flâneur et noceur , ayant mal digéré les bouts de discours entendus dans les réunions publiques , mêlant des âneries révoltantes aux grands principes d' égalité et de liberté . Il savait tout , il endoctrinait les camarades , surtout * Lapoulle , dont il avait promis de faire un gaillard . - hein ? Vieux , c' est bien simple ! ... si * Badinguet et * Bismarck ont une dispute , qu' ils règlent ça entre eux , à coups de poing , sans déranger des centaines de mille hommes qui ne se connaissent seulement pas et qui n' ont pas envie de se battre . Tout le wagon riait , amusé , conquis , et * Lapoulle , sans savoir qui était * Badinguet , incapable de dire même s' il se battait pour un empereur ou pour un roi , répétait , de son air de colosse enfant : - bien sûr , à coups de poing , et on trinque après ! Mais * Chouteau avait tourné la tête vers * Pache , qu' il entreprenait à son tour . - c' est comme toi qui crois au bon * Dieu ... il a défendu de se battre , ton bon * Dieu . Alors , espèce de serin , pourquoi es -tu ici ? -dame ! Répondit * Pache interloqué , je n' y suis pas pour mon plaisir ... seulement , les gendarmes ... - les gendarmes ! Ah , ouiche ! On s' en fout , des gendarmes ! ... vous ne savez pas , vous tous , ce que nous ferions , si nous étions de bons bougres ? ... tout à l' heure , quand on nous débarquera , nous filerions , oui ! Nous filerions tranquillement , en laissant ce gros cochon de * Badinguet et toute sa clique de généraux de quatre sous se débarbouiller comme ils l' entendraient avec leurs sales prussiens ! Des bravos éclatèrent , la perversion agissait , et * Chouteau alors triompha , en sortant ses théories , où roulaient dans un flot trouble la république , les droits de l' homme , la pourriture de l' empire qu' il fallait jeter bas , la trahison de tous les chefs qui les commandaient , vendus chacun pour un million , ainsi que cela était prouvé . Lui se proclamait révolutionnaire , les autres ne savaient seulement pas s' ils étaient républicains , ni même de quelle façon on pouvait l' être , excepté * Loubet , le fricoteur , qui , lui aussi , connaissait son opinion , n' ayant jamais été que pour la soupe ; mais , tous , entraînés , n' en criaient pas moins contre l' empereur , les officiers , la sacrée boutique qu' ils lâcheraient , et raide ! Au premier embêtement . Et , soufflant sur leur ivresse montante , * Chouteau guettait de l' oeil * Maurice , le monsieur , qu' il égayait , qu' il était fier d' avoir avec lui ; si bien que , pour le passionner à son tour , il eut l' idée de tomber sur * Jean , immobile et comme endormi jusque -là , au milieu du vacarme , les yeux demi-clos . Depuis la dure leçon donnée par le caporal à l' engagé volontaire , qu' il avait forcé à reprendre son fusil , si celui -ci gardait quelque rancune contre son chef , c' était bien le cas de jeter les deux hommes l' un sur l' autre . - c' est comme j' en connais qui ont parlé de nous faire fusiller , reprit * Chouteau menaçant . Des salauds qui nous traitent pire que des bêtes , qui ne comprennent pas que , lorsqu' on a assez du sac et du flingot , aïe donc ! On foute tout ça dans les champs , pour voir s' il en poussera d' autres ! ... hein ? Les camarades , qu' est -ce qu' ils diraient , ceux -là , si , à cette heure que nous les tenons dans un petit coin , nous les jetions à leur tour sur la voie ? ... ça y est -il , hein ? Faut un exemple , pour qu' on ne nous embête plus avec cette sale guerre ! à mort les punaises à * Badinguet ! à mort les salauds qui veulent qu' on se batte ! * Jean était devenu très rouge , sous le flot du sang de colère qui parfois lui montait au visage , dans ses rares coups de passion . Bien qu' il fût serré par ses voisins comme dans un étau vivant , il se leva , avança ses poings tendus et sa face enflammée , d' un air si terrible , que l' autre blêmit . - tonnerre de dieu ! Veux -tu te taire à la fin , cochon ! ... voilà des heures que je ne dis rien , puisqu' il n' y a plus de chefs et que je ne puis seulement pas vous faire coller au bloc . Bien sûr , oui ! J' aurais rendu un fier service au régiment , en le débarrassant d' une fichue crapule de ton espèce ... mais écoute , du moment où les punitions sont de la blague , c' est à moi que tu auras affaire . Il n' y a plus de caporal , il y a un bon bougre que tu embêtes et qui va te fermer le bec ... ah ! Sacré lâche , tu ne veux pas te battre et tu cherches à empêcher les autres de se battre ! Répète un peu voir , que je cogne ! Déjà , tout le wagon , retourné , soulevé par la belle crânerie de * Jean , abandonnait * Chouteau , qui bégayait , reculant devant les gros poings de son adversaire . - et je me fiche de * Badinguet , comme de toi , entends -tu ? ... moi , la politique , la république ou l' empire , je m' en suis toujours fichu ; et , aujourd'hui comme autrefois , lorsque je cultivais mon champ , je n' ai jamais désiré qu' une chose , c' est le bonheur de tous , le bon ordre , les bonnes affaires ... certainement que ça embête tout le monde , de se battre . Mais ça n' empêche qu' on devrait les coller au mur , les canailles qui viennent vous décourager , quand on a déjà tant de peine à se conduire proprement . Nom de dieu ! Les amis , votre sang ne fait donc pas qu' un tour , lorsqu' on vous dit que les prussiens sont chez vous et qu' il faut les foutre dehors ! Alors , avec cette facilité des foules à changer de passion , les soldats acclamèrent le caporal , qui répétait son serment de casser la gueule au premier de son escouade qui parlerait de ne pas se battre . Bravo , le caporal ! On allait vite régler son affaire à * Bismarck ! Et , au milieu de la sauvage ovation , * Jean , calmé , dit poliment à * Maurice , comme s' il ne se fût pas adressé à un de ses hommes : - monsieur , vous ne pouvez pas être avec les lâches ... allez , nous ne sommes pas encore battus , c' est nous qui finirons bien par les rosser un jour , les prussiens ! à cette minute , * Maurice sentit un chaud rayon de soleil lui couler jusqu'au coeur . Il restait troublé , humilié . Quoi ? Cet homme n' était donc pas qu' un rustre ? Et il se rappelait l' affreuse haine dont il avait brûlé , en ramassant son fusil , jeté dans une minute d' inconscience . Mais il se rappelait aussi son saisissement , à la vue des deux grosses larmes du caporal , lorsque la vieille grand'mère , ses cheveux gris au vent , les insultait , en montrant le * Rhin , là-bas , derrière l' horizon . était -ce la fraternité des mêmes fatigues et des mêmes douleurs , subies ensemble , qui emportait ainsi sa rancune ? Lui , de famille bonapartiste , n' avait jamais rêvé la république qu' à l' état théorique ; et il se sentait plutôt tendre pour la personne de l' empereur , il était pour la guerre , la vie même des peuples . Tout d' un coup , l' espoir lui revenait , dans une de ces sautes d' imagination qui lui étaient familières ; tandis que l' enthousiasme qui l' avait , un soir , poussé à s' engager , battait de nouveau en lui , gonflant son coeur d' une certitude de victoire . - mais c' est certain , caporal , dit -il gaiement , nous les rosserons ! Le wagon roulait , roulait toujours , emportant sa charge d' hommes , dans l' épaisse fumée des pipes et l' étouffante chaleur des corps entassés , jetant aux stations anxieuses qu' on traversait , aux paysans hagards , plantés le long des haies , ses obscènes chansons en une clameur d' ivresse . Le 20 août on était à * Paris , à la gare de * Pantin , et le soir même on repartait , on débarquait le lendemain à * Reims , en route pour le camp de * Châlons . chapitre III : à sa grande surprise , * Maurice vit que le 106e descendait à * Reims et recevait l' ordre d' y camper . On n' allait donc pas à * Châlons rejoindre l' armée ? Et , lorsque , deux heures plus tard , son régiment eut formé les faisceaux , à une lieue de la ville , du côté de * Courcelles , dans la vaste plaine qui s' étend le long du canal de l' * Aisne à la * Marne , son étonnement grandit encore , en apprenant que toute l' armée de * Châlons se repliait depuis le matin et venait bivouaquer en cet endroit . En effet , d' un bout de l' horizon à l' autre , jusqu'à * Saint- * Thierry et à la * Neuvillette , au delà même de la route de * Laon , des tentes se dressaient , les feux de quatre corps d' armée flamberaient là le soir . évidemment , le plan qui avait prévalu était d' aller prendre position sous * Paris , pour y attendre les prussiens . Et il en fut très heureux . N' était -ce pas le plus sage ? Cette après-midi du 21 , * Maurice la passa à flâner au travers du camp , en quête de nouvelles . On était très libre , la discipline semblait s' être relâchée encore , les hommes s' écartaient , rentraient à leur fantaisie . Lui , tranquillement , finit par retourner à * Reims , où il voulait toucher un bon de cent francs , qu' il avait reçu de sa soeur * Henriette . Dans un café , il entendit un sergent parler du mauvais esprit des dix-huit bataillons de la garde mobile de la * Seine , qu' on venait de renvoyer à * Paris : le 6e bataillon surtout avait failli tuer ses chefs . Là-bas , au camp , journellement , les généraux étaient insultés , et les soldats ne saluaient même plus le maréchal * De * Mac- * Mahon , depuis * Froeschwiller . Le café s' emplissait de voix , une violente discussion éclata entre deux bourgeois paisibles , au sujet du nombre d' hommes que le maréchal allait avoir sous ses ordres . L' un parlait de trois cent mille , c' était fou . L' autre , plus raisonnable , énumérait les quatre corps : le 12e , péniblement complété au camp , à l' aide de régiments de marche et d' une division d' infanterie de marine ; le 1er , dont les débris arrivaient débandés depuis le 14 , et dont on reformait tant bien que mal les cadres ; enfin , le 5e , défait sans avoir combattu , emporté , disloqué dans la déroute , et le 7e qui débarquait , démoralisé lui aussi , amoindri de sa première division , qu' il venait seulement de retrouver à * Reims , en pièces ; au plus , cent vingt mille hommes , en comptant la cavalerie de réserve , les divisions * Bonnemain et * Margueritte . Mais le sergent s' étant mêlé à la querelle , en traitant avec un mépris furieux cette armée , un ramassis d' hommes sans cohésion , un troupeau d' innocents menés au massacre par des imbéciles , les deux bourgeois , pris d' inquiétude , craignant d' être compromis , filèrent . Dehors , * Maurice tâcha de se procurer des journaux . Il se bourra les poches de tous les numéros qu' il put acheter ; et il les lisait en marchant , sous les grands arbres des magnifiques promenades qui bordent la ville . Où étaient donc les armées allemandes ? Il semblait qu' on les eût perdues . Deux sans doute se trouvaient du côté de * Metz : la première , celle que le général * Steinmetz commandait , surveillant la place ; la seconde , celle du prince * Frédéric- * Charles , tâchant de remonter la rive droite de la * Moselle , pour couper à * Bazaine la route de * Paris . Mais la troisième armée , celle du prince royal de * Prusse , l' armée victorieuse à * Wissembourg et à * Froeschwiller , et qui poursuivait le 1er corps et le 5e , où était -elle réellement , au milieu du gâchis des informations contradictoires ? Campait -elle encore à * Nancy ? Arrivait -elle devant * Châlons , pour qu' on eût quitté le camp avec une telle hâte , en incendiant les magasins , des objets d' équipement , des fourrages , des provisions de toutes sortes ? Et la confusion , les hypothèses les plus contraires recommençaient d' ailleurs , à propos des plans qu' on prêtait aux généraux . * Maurice , comme séparé du monde , apprit seulement alors les événements de * Paris : le coup de foudre de la défaite sur tout un peuple certain de la victoire , l' émotion terrible des rues , la convocation des chambres , la chute du ministère libéral qui avait fait le plébiscite , l' empereur déchu de son titre de général en chef , forcé de passer le commandement suprême au maréchal * Bazaine . Depuis le 16 , l' empereur était au camp de * Châlons , et tous les journaux parlaient d' un grand conseil , tenu le 17 , où avaient assisté le prince * Napoléon et des généraux ; mais ils ne s' accordaient guère entre eux sur les véritables décisions prises , en dehors des faits qui en résultaient : le général * Trochu nommé gouverneur de * Paris , le maréchal * De * Mac- * Mahon mis à la tête de l' armée de * Châlons , ce qui impliquait le complet effacement de l' empereur . On sentait un effarement , une irrésolution immenses , des plans opposés , qui se combattaient , qui se succédaient d' heure en heure . Et toujours cette question : où donc étaient les armées allemandes ? Qui avait raison , de ceux qui prétendaient * Bazaine libre , en train d' opérer sa retraite par les places du nord , ou de ceux qui le disaient déjà bloqué sous * Metz ? Un bruit persistant courait de gigantesques batailles , de luttes héroïques soutenues du 14 au 20 , pendant toute une semaine , sans qu' il s' en dégageât autre chose qu' un formidable retentissement d' armes , lointain et perdu . Alors , * Maurice , les jambes cassées de fatigue , s' assit sur un banc . La ville , autour de lui , semblait vivre de sa vie quotidienne , et des bonnes , sous les beaux arbres , surveillaient des enfants , tandis que les petits rentiers faisaient d' un pas ralenti leur habituelle promenade . Il avait repris ses journaux , lorsqu' il tomba sur un article qui lui avait échappé , l' article d' une feuille ardente de l' opposition républicaine . Brusquement , tout s' éclaira . Le journal affirmait que , dans le conseil du 17 , tenu au camp de * Châlons , la retraite de l' armée sur * Paris avait été décidée , et que la nomination du général * Trochu n' était faite que pour préparer la rentrée de l' empereur . Mais il ajoutait que ces résolutions venaient de se briser devant l' attitude de l' impératrice-régente et du nouveau ministère . Pour l' impératrice , une révolution était certaine , si l' empereur reparaissait . On lui prêtait ce mot : " il n' arriverait pas vivant aux tuileries " . Aussi voulait -elle , de toute son entêtée volonté , la marche en avant , la jonction quand même avec l' armée de * Metz , soutenue d' ailleurs par le général * De * Palikao , le nouveau ministre de la guerre , qui avait un plan de marche foudroyante et victorieuse , pour donner la main à * Bazaine . Et , le journal glissé sur les genoux , * Maurice maintenant , les regards perdus , croyait tout comprendre : les deux plans qui se combattaient , les hésitations du maréchal * De * Mac- * Mahon à entreprendre cette marche de flanc si dangereuse avec des troupes peu solides , les ordres impatients , de plus en plus irrités , qui lui arrivaient de * Paris , qui le poussaient à la témérité folle de cette aventure . Puis , au milieu de cette lutte tragique , il eut tout d' un coup la vision nette de l' empereur , démis de son autorité impériale qu' il avait confiée aux mains de l' impératrice-régente , dépouillé de son commandement de général en chef dont il venait d' investir le maréchal * Bazaine , n' étant plus absolument rien , une ombre d' empereur , indéfinie et vague , une inutilité sans nom et encombrante , dont on ne savait quoi faire , que * Paris repoussait et qui n' avait plus de place dans l' armée , depuis qu' il s' était engagé à ne pas même donner un ordre . Cependant , le lendemain matin , après une nuit orageuse , qu' il dormit hors de la tente , roulé dans sa couverture , ce fut un soulagement pour * Maurice , d' apprendre que , décidément , la retraite sur * Paris l' emportait . On parlait d' un nouveau conseil , tenu la veille au soir , auquel assistait l' ancien vice-empereur , * M * Rouher , envoyé par l' impératrice pour hâter la marche sur * Verdun , et que le maréchal semblait avoir convaincu du danger d' un pareil mouvement . Avait -on reçu de mauvaises nouvelles de * Bazaine ? On n' osait l' affirmer . Mais l' absence de nouvelles même était significative , tous les officiers de quelque bon sens se prononçaient pour l' attente sous * Paris , dont on allait être ainsi l' armée de secours . Et , convaincu qu' on se replierait dès le lendemain , puisqu' on disait les ordres donnés , * Maurice , heureux , voulut satisfaire une envie d' enfant qui le tourmentait : celle d' échapper pour une fois à la gamelle , de déjeuner quelque part sur une nappe , d' avoir devant lui une bouteille , un verre , une assiette , toutes ces choses dont il lui semblait être privé depuis des mois . Il avait de l' argent , il fila le coeur battant , comme pour une fredaine , cherchant une auberge . Ce fut , au delà du canal , à l' entrée du village de * Courcelles , qu' il trouva le déjeuner rêvé . La veille , on lui avait dit que l' empereur était descendu dans une maison bourgeoise de ce village ; et il y était venu flâner par curiosité , il se souvenait d' avoir vu , à l' angle de deux routes , ce cabaret avec sa tonnelle , d' où pendaient de belles grappes de raisin , déjà dorées et mûres . Sous la vigne grimpante , il y avait des tables peintes en vert , tandis que , dans la vaste cuisine , par la porte grande ouverte , on apercevait l' horloge sonore , les images d' * épinal collées parmi les faïences , l' hôtesse énorme activant le tournebroche . Derrière , s' étendait un jeu de boules . Et c' était bon enfant , gai et joli , toute la vieille guinguette française . Une belle fille , de poitrine solide , vint lui demander , en montrant ses dents blanches : - est -ce que monsieur déjeune ? -mais oui , je déjeune ! ... donnez -moi des oeufs , une côtelette , du fromage ! ... et du vin blanc ! Il la rappela . - dites , n' est -ce pas dans une de ces maisons que l' empereur est descendu ? -tenez ! Monsieur , dans celle qui est là devant nous ... vous ne voyez pas la maison , elle est derrière ce grand mur que des arbres dépassent . Alors , il s' installa sous la tonnelle , déboucla son ceinturon pour être plus à l' aise , choisit sa table , sur laquelle le soleil , filant à travers les pampres , jetait des palets d' or . Et il revenait toujours à ce grand mur jaune , qui abritait l' empereur . C' était en effet une maison cachée , mystérieuse , dont on ne voyait pas même les tuiles du dehors . L' entrée donnait de l' autre côté , sur la rue du village , une rue étroite , sans une boutique , ni même une fenêtre , qui tournait entre des murailles mornes . Derrière , le petit parc faisait comme un îlot d' épaisse verdure , parmi les quelques constructions voisines . Et là , il remarqua , à l' autre bord de la route , encombrant une large cour , entourée de remises et d' écuries , tout un matériel de voitures et de fourgons , au milieu d' un va-et-vient continu d' hommes et de chevaux . - est -ce que c' est pour l' empereur , tout ça ? Demanda -t-il , croyant plaisanter , à la servante , qui étalait sur la table une nappe très blanche . - pour l' empereur tout seul , justement ! Répondit -elle de son bel air de gaieté , heureuse de montrer ses dents fraîches . Et , renseignée sans doute par les palefreniers , qui , depuis la veille , venaient boire , elle énuméra : l' état-major composé de vingt-cinq officiers , les soixante cent-gardes et le peloton de guides du service d' escorte , les six gendarmes du service de la prévôté ; puis , la maison , comprenant soixante-treize personnes , des chambellans , des valets de chambre et de bouche , des cuisiniers , des marmitons ; puis , quatre chevaux de selle et deux voitures pour l' empereur , dix chevaux pour les écuyers , huit pour les piqueurs et les grooms , sans compter quarante-sept chevaux de poste ; puis , un char à bancs , douze fourgons à bagages , dont deux , réservés aux cuisiniers , avaient fait son admiration par la quantité d' ustensiles , d' assiettes et de bouteilles qu' on y apercevait , en bel ordre . - oh ! Monsieur , on n' a pas idée de ces casseroles ! ça luit comme des soleils ... et toutes sortes de plats , de vases , de machines qui servent je ne peux pas même vous dire à quoi ! ... et une cave , oui ! Du * Bordeaux , du * Bourgogne , du * Champagne , de quoi donner une fameuse noce ! Dans la joie de la nappe très blanche , ravi du vin blanc qui étincelait dans son verre , * Maurice mangea deux oeufs à la coque , avec une gourmandise qu' il ne se connaissait pas . à gauche , lorsqu' il tournait la tête , il avait , par une des portes de la tonnelle , la vue de la vaste plaine , plantée de tentes , toute une ville grouillante qui venait de pousser parmi les chaumes , entre le canal et * Reims . à peine quelques maigres bouquets d' arbres tachaient -ils de vert la grise étendue . Trois moulins dressaient leurs bras maigres . Mais , au-dessus des confuses toitures de * Reims , que noyaient des cimes de marronniers , le colossal vaisseau de la cathédrale se profilait dans l' air bleu , géant malgré la distance , à côté des maisons basses . Et des souvenirs de classe , des leçons apprises , ânonnées , revenaient dans sa mémoire : le sacre de nos rois , la sainte ampoule , * Clovis , * Jeanne * D' * Arc , toute la glorieuse vieille * France . Puis , comme * Maurice , envahi de nouveau par l' idée de l' empereur , dans cette modeste maison bourgeoise , si discrètement close , ramenait les yeux sur le grand mur jaune , il fut surpris d' y lire , charbonné en énormes lettres , ce cri : vive * Napoléon ! à côté d' obscénités maladroites , démesurément grossies . La pluie avait lavé les lettres , l' inscription , évidemment , était ancienne . Quelle singulière chose , sur cette muraille , ce cri du vieil enthousiasme guerrier , qui acclamait sans doute l' oncle , le conquérant , et non le neveu ! Déjà , toute son enfance renaissait , chantait dans ses souvenirs , lorsque , là-bas , au * Chêne- * Populeux , dès le berceau , il écoutait les histoires de son grand-père , un des soldats de la grande armée . Sa mère était morte , son père avait dû accepter un emploi de percepteur , dans cette faillite de la gloire qui avait frappé les fils des héros , après la chute de l' empire ; et le grand-père vivait là , d' une infime pension , retombé à la médiocrité de cet intérieur de bureaucrate , n' ayant d' autre consolation que de conter ses campagnes à ses petits-enfants , les deux jumeaux , le garçon et la fille , aux mêmes cheveux blonds , dont il était un peu la mère . Il installait * Henriette sur son genou gauche , * Maurice sur son genou droit , et c' était pendant des heures des récits homériques de batailles . Les temps se confondaient , cela semblait se passer en dehors de l' histoire , dans un choc effroyable de tous les peuples . Les anglais , les autrichiens , les prussiens , les russes , défilaient tour à tour et ensemble , au petit bonheur des alliances , sans qu' il fût toujours possible de savoir pourquoi les uns étaient battus plutôt que les autres . Mais , en fin de compte , tous étaient battus , inévitablement battus à l' avance , dans une poussée d' héroïsme et de génie qui balayait les armées comme de la paille . C' était * Marengo , la bataille en plaine , avec ses grandes lignes savamment développées , son impeccable retraite en échiquier , par bataillons , silencieux et impassibles sous le feu , la légendaire bataille perdue à trois heures , gagnée à six , où les huit cents grenadiers de la garde consulaire brisèrent l' élan de toute la cavalerie autrichienne , où * Desaix arriva pour mourir et pour changer la déroute commençante en une immortelle victoire . C' était * Austerlitz , avec son beau soleil de gloire dans la brume d' hiver , * Austerlitz débutant par la prise du plateau de * Pratzen , se terminant par la terrifiante débâcle des étangs glacés , tout un corps d' armée russe s' effondrant sous la glace , les hommes , les bêtes , dans un affreux craquement , tandis que le dieu * Napoléon , qui avait naturellement tout prévu , hâtait le désastre à coups de boulets . C' était * Iéna , le tombeau de la puissance prussienne , d' abord des feux de tirailleurs à travers le brouillard d' octobre , l' impatience de * Ney qui manque de tout compromettre , puis l' entrée en ligne d' * Augereau qui le dégage , le grand choc dont la violence emporte le centre ennemi , enfin la panique , le sauve-qui-peut d' une cavalerie trop vantée , que nos hussards sabrent ainsi que des avoines mûres , semant la vallée romantique d' hommes et de chevaux moissonnés . C' était * Eylau , l' abominable * Eylau , la plus sanglante , la boucherie entassant les corps hideusement défigurés , * Eylau rouge de sang sous sa tempête de neige , avec son morne et héroïque cimetière , * Eylau encore tout retentissant de sa foudroyante charge des quatre-vingts escadrons de * Murat , qui traversèrent de part en part l' armée russe , jonchant le sol d' une telle épaisseur de cadavres , que * Napoléon lui-même en pleura . C' était * Friedland , le grand piège effroyable où les russes de nouveau vinrent tomber comme une bande de moineaux étourdis , le chef-d'oeuvre de stratégie de l' empereur qui savait tout et pouvait tout , notre gauche immobile , imperturbable , tandis que * Ney , ayant pris la ville , rue par rue , détruisait les ponts , puis notre gauche alors se ruant sur la droite ennemie , la poussant à la rivière , l' écrasant dans cette impasse , une telle besogne de massacre , qu' on tuait encore à dix heures du soir . C' était * Wagram , les autrichiens voulant nous couper du * Danube , renforçant toujours leur aile droite pour battre * Masséna , qui , blessé , commandait en calèche découverte , et * Napoléon , malin et titanique , les laissant faire , et tout d' un coup cent pièces de canon enfonçant d' un feu terrible leur centre dégarni , le rejetant à plus d' une lieue , pendant que la droite , épouvantée de son isolement , lâchant pied devant * Masséna redevenu victorieux , emporte le reste de l' armée dans une dévastation de digue rompue . C' était enfin la * Moskowa , où le clair soleil d' * Austerlitz reparut pour la dernière fois , une terrifiante mêlée d' hommes , la confusion du nombre et du courage entêté , des mamelons enlevés sous l' incessante fusillade , des redoutes prises d' assaut à l' arme blanche , de continuels retours offensifs disputant chaque pouce de terrain , un tel acharnement de bravoure de la garde russe , qu' il fallut pour la victoire les furieuses charges de * Murat , le tonnerre de trois cents canons tirant ensemble et la valeur de * Ney , le triomphal prince de la journée . Et , quelle que fût la bataille , les drapeaux flottaient avec le même frisson glorieux dans l' air du soir , les mêmes cris de : vive * Napoléon ! Retentissaient à l' heure où les feux de bivouac s' allumaient sur les positions conquises , la * France était partout chez elle , en conquérante qui promenait ses aigles invincibles d' un bout de l' * Europe à l' autre , n' ayant qu' à poser le pied dans les royaumes pour faire rentrer en terre les peuples domptés . * Maurice achevait sa côtelette , grisé moins par le vin blanc qui pétillait au fond de son verre , que par tant de gloire évoquée , chantant dans sa mémoire , lorsque son regard tomba sur deux soldats en loques , couverts de boue , pareils à des bandits las de rouler les routes ; et il les entendit demander à la servante des renseignements sur l' exacte position des régiments campés le long du canal . Alors , il les appela . - eh ! Camarades , par ici ! ... mais vous êtes du 7e corps , vous ! -bien sûr , de la première division ! ... ah ! Foutre ! Je vous le promets , que j' en suis ! à preuve que j' étais à * Froeschwiller , où il ne faisait pas froid , je vous en réponds ... et , tenez ! Le camarade , lui , est du 1er corps , et il était à * Wissembourg , encore un sale endroit ! Ils dirent leur histoire , roulés dans la panique et dans la déroute , restés à demi morts de fatigue au fond d' un fossé , blessés même légèrement l' un et l' autre , et dès lors traînant la jambe à la queue de l' armée , forcés de s' arrêter dans des villes par des crises épuisantes de fièvre , si en retard enfin , qu' ils arrivaient seulement , un peu remis , en quête de leur escouade . Le coeur serré , * Maurice , qui allait attaquer un morceau de gruyère , remarqua leurs yeux voraces , fixés sur son assiette . - dites donc , mademoiselle ! Encore du fromage , et du pain , et du vin ! ... n' est -ce pas , camarades , vous allez faire comme moi ? Je régale . à votre santé ! Ils s' attablèrent , ravis . Et lui , envahi d' un froid grandissant , les regardait , dans leur déchéance lamentable de soldats sans armes , vêtus de pantalons rouges et de capotes si rattachés de ficelles , rapiécés de tant de lambeaux différents , qu' ils ressemblaient à des pillards , à des bohémiens achevant d' user la défroque de quelque champ de bataille . - ah ! Foutre , oui ! Reprit le plus grand , la bouche pleine , ce n' était pas drôle , là-bas ! ... faut avoir vu , raconte donc , * Coutard . Et le petit raconta , avec des gestes , agitant son pain . - moi , je lavais ma chemise , tandis qu' on faisait la soupe ... imaginez -vous un sale trou , un vrai entonnoir , avec des bois tout autour , qui avaient permis à ces cochons de prussiens de s' approcher à quatre pattes , sans qu' on s' en doute seulement ... alors , à sept heures , voilà que les obus se mettent à tomber dans nos marmites . Nom de dieu ! ça n' a pas traîné , nous avons sauté sur nos flingots , et jusqu'à onze heures , vrai ! On a cru qu' on leur allongeait une raclée dans les grands prix ... mais faut que vous sachiez que nous n' étions pas cinq mille et que ces cochons arrivaient , arrivaient toujours . J' étais , moi , sur un petit coteau , couché derrière un buisson , et j' en voyais déboucher en face , à droite , à gauche , oh ! De vraies fourmilières , des files de fourmis noires , si bien que , quand il n' y en avait plus , il y en avait encore . Ce n' est pas pour dire , mais nous pensions tous que les chefs étaient de rudes serins , de nous avoir fourrés dans un pareil guêpier , loin des camarades , et de nous y laisser aplatir , sans venir à notre aide ... pour lors , voilà notre général , le pauvre bougre de général * Douay , pas une bête ni un capon , celui -là , qui gobe une prune et qui s' étale , les quatre fers en l' air . Nettoyé , plus personne ! ça ne fait rien , on tient tout de même . Pourtant , ils étaient trop , il fallait bien déguerpir . On se bat dans un enclos , on défend la gare , au milieu d' un tel train , qu' il y avait de quoi rester sourd ... et puis , je ne sais plus , la ville devait être prise , nous nous sommes trouvés sur une montagne , le * Geissberg , comme ils disent , je crois ; et alors , là , retranchés dans une espèce de château , ce que nous en avons tué , de ces cochons ! Ils sautaient en l' air , ça faisait plaisir de les voir retomber sur le nez ... et puis , que voulez -vous ? Il en arrivait , il en arrivait toujours , dix hommes contre un , et du canon tant qu' on en demandait . Le courage , dans ces histoires -là , ça ne sert qu' à rester sur le carreau . Enfin , une telle marmelade , que nous avons dû foutre le camp ... n' empêche que , pour des serins , nos officiers se sont montrés de fameux serins , n' est -ce pas , * Picot ? Il y eut un silence . * Picot , le plus grand , avala un verre de vin blanc ; et , se torchant d' un revers de main : - bien sûr ... c' est comme à * Froeschwiller , fallait être bête à manger du foin pour se battre dans des conditions pareilles . Mon capitaine , un petit malin , le disait ... la vérité est qu' on ne devait pas savoir . Toute une armée de ces salauds nous est tombée sur le dos , quand nous étions à peine quarante mille , nous autres . Et on ne s' attendait pas à se battre ce jour -là , la bataille s' est engagée peu à peu , sans que les chefs le veuillent , paraît -il ... bref ! Moi , je n' ai pas tout vu , naturellement . Mais ce que je sais bien , c' est que la danse a recommencé d' un bout à l' autre de la journée , et que , lorsqu' on croyait que c' était fini , pas du tout ! Les violons reprenaient de plus belle ... d' abord , à * Woerth , un gentil village , avec un clocher drôle , qui a l' air d' un poêle , à cause des carreaux de faïence qu' on a mis dessus . Je ne sais foutre pas pourquoi on nous l' avait fait quitter le matin , car nous nous sommes usé les dents et les ongles pour le réoccuper , sans y parvenir . Oh ! Mes enfants , ce qu' on s' est bûché là , ce qu' il y a eu de ventres ouverts et de cervelles écrabouillées , c' est à ne pas croire ! ... ensuite , ç'a été autour d' un autre village qu' on s' est cogné : * Elsasshaussen , un nom à coucher à la porte . Nous étions canardés par un tas de canons , qui tiraient à leur aise du haut d' une sacrée colline , que nous avions lâchée aussi le matin . Et c' est alors que j' ai vu , oui ! Moi qui vous parle , j' ai vu la charge des cuirassiers . Ce qu' ils se sont fait tuer , les pauvres bougres ! Une vraie pitié de lancer des chevaux et des hommes sur un terrain pareil , une pente couverte de broussailles , coupée de fossés ! D' autant plus , nom de dieu ! Que ça ne pouvait servir à rien du tout . N' importe ! C' était crâne , ça vous réchauffait le coeur ... ensuite , n' est -ce pas ? Il semblait que le mieux était de s' en aller souffler plus loin . Le village flambait comme une allumette , les badois , les wurtembergeois , les prussiens , toute la clique , plus de cent vingt mille de ces salauds , à ce qu' on a compté plus tard , avaient fini par nous envelopper . Et pas du tout , voilà la musique qui repart plus fort , autour de * Froeschwiller ! Car , c' est la vérité pure , * Mac- * Mahon est peut-être un serin , mais il est brave . Fallait le voir sur son grand cheval , au milieu des obus ! Un autre aurait filé dès le commencement , jugeant qu' il n' y a pas de honte à refuser de se battre , quand on n' est pas de force . Lui , puisque c' était commencé , a voulu se faire casser la gueule jusqu'au bout . Et ce qu' il y a réussi ! ... dans * Froeschwiller , voyez -vous ! Ce n' étaient plus des hommes , c' étaient des bêtes qui se mangeaient . Pendant près de deux heures , les ruisseaux ont roulé du sang ... ensuite , ensuite , dame ! Il a tout de même fallu décamper . Et dire qu' on est venu nous raconter qu' à la gauche nous avions culbuté les bavarois ! Tonnerre de bon dieu ! Si nous avions été cent vingt mille , nous aussi ! Si nous avions eu assez de canons et des chefs un peu moins serins ! Et violents , exaspérés encore , dans leurs uniformes en guenilles , gris de poussière , * Coutard et * Picot se coupaient du pain , avalaient de gros morceaux de fromage , en jetant le cauchemar de leurs souvenirs , sous la jolie treille , aux grappes mûres , criblées par les flèches d' or du soleil . Maintenant , ils en étaient à l' effroyable déroute qui avait suivi , les régiments débandés , démoralisés , affamés , fuyant à travers champs , les grands chemins roulant une affreuse confusion d' hommes , de chevaux , de voitures , de canons , toute la débâcle d' une armée détruite , fouettée du vent fou de la panique . Puisqu' on n' avait point su se replier sagement et défendre les passages des * Vosges , où dix mille hommes en auraient arrêté cent mille , on aurait dû au moins faire sauter les ponts , combler les tunnels . Mais les généraux galopaient , dans l' effarement , et une telle tempête de stupeur soufflait , emportant à la fois les vaincus et les vainqueurs , qu' un instant les deux armées s' étaient perdues , dans cette poursuite à tâtons sous le grand jour , * Mac- * Mahon filant vers * Lunéville , tandis que le prince royal de * Prusse le cherchait du côté des * Vosges . Le 7 , les débris du 1er corps traversaient * Saverne , ainsi qu' un fleuve limoneux et débordé , charriant des épaves . Le 8 , à * Sarrebourg , le 5e corps venait tomber dans le 1er , comme un torrent démonté dans un autre , en fuite lui aussi , battu sans avoir combattu , entraînant son chef , le triste général * De * Failly , affolé de ce qu' on faisait remonter à son inaction la responsabilité de la défaite . Le 9 , le 10 , la galopade continuait , un sauve-qui-peut enragé qui ne regardait même pas en arrière . Le 11 , sous une pluie battante , on descendait vers * Bayon , pour éviter * Nancy , à la suite d' une rumeur fausse qui disait cette ville au pouvoir de l' ennemi . Le 12 , on campait à * Haroué , le 13 , à * Vicherey ; et , le 14 , on était à * Neufchâteau , où le chemin de fer , enfin , recueillit cette masse roulante d' hommes qu' il chargea à la pelle dans des trains , pendant trois jours , pour les transporter à * Châlons . Vingt-quatre heures après le départ du dernier train , les prussiens arrivaient . - ah ! Foutu sort ! Conclut * Picot , ce qu' il a fallu jouer des jambes ! ... et nous qu' on avait laissés à l' hôpital ! * Coutard achevait de vider la bouteille dans son verre et dans celui du camarade . - oui , nous avons pris nos cliques et nos claques , et nous courons encore ... bah ! ça va mieux tout de même , puisqu' on peut boire un coup à la santé de ceux qui n' ont pas eu la gueule cassée . * Maurice , alors , comprit . Après la surprise imbécile de * Wissembourg , l' écrasement de * Froeschwiller était le coup de foudre , dont la lueur sinistre venait d' éclairer nettement la terrible vérité . Nous étions mal préparés , une artillerie médiocre , des effectifs menteurs , des généraux incapables ; et l' ennemi , tant dédaigné , apparaissait fort et solide , innombrable , avec une discipline et une tactique parfaites . Le faible rideau de nos sept corps , disséminés de * Metz à * Strasbourg , venait d' être enfoncé par les trois armées allemandes , comme par des coins puissants . Du coup , nous restions seuls , ni l' * Autriche , ni l' * Italie ne viendraient , le plan de l' empereur s' était effondré dans la lenteur des opérations et dans l' incapacité des chefs . Et jusqu'à la fatalité qui travaillait contre nous , accumulant les contretemps , les coïncidences fâcheuses , réalisant le plan secret des prussiens , qui était de couper en deux nos armées , d' en rejeter une partie sous * Metz , pour l' isoler de la * France , tandis qu' ils marcheraient sur * Paris , après avoir anéanti le reste . Dès maintenant , cela apparaissait mathématique , nous devions être vaincus pour toutes les causes dont l' inévitable résultat éclatait , c' était le choc de la bravoure inintelligente contre le grand nombre et la froide méthode . On aurait beau disputer plus tard , la défaite , malgré tout , était fatale , comme la loi des forces qui mènent le monde . Brusquement , * Maurice , les yeux rêveurs et perdus , relut là-bas , devant lui , le cri : vive * Napoléon ! Charbonné sur le grand mur jaune . Et il eut une sensation d' intolérable malaise , un élancement dont la brûlure lui trouait le coeur . C' était donc vrai que cette * France , aux victoires légendaires , et qui s' était promenée , tambours battants , au travers de l' * Europe , venait d' être culbutée du premier coup par un petit peuple dédaigné ? Cinquante ans avaient suffi , le monde était changé , la défaite s' abattait effroyable sur les éternels vainqueurs . Et il se souvenait de tout ce que * Weiss , son beau-frère , avait dit , pendant la nuit d' angoisse , devant * Mulhouse . Oui , lui seul alors était clairvoyant , devinait les causes lentes et cachées de notre affaiblissement , sentait le vent nouveau de jeunesse et de force qui soufflait d' * Allemagne . N' était -ce pas un âge guerrier qui finissait , un autre qui commençait ? Malheur à qui s' arrête dans l' effort continu des nations , la victoire est à ceux qui marchent à l' avant-garde , aux plus savants , aux plus sains , aux plus forts ! Mais , à ce moment , il y eut des rires , des cris de fille qu' on force et qui plaisante . C' était le lieutenant * Rochas , qui , dans la vieille cuisine enfumée , égayée d' images d' * épinal , tenait entre ses bras la jolie servante , en troupier conquérant . Il parut sous la tonnelle , où il se fit servir un café ; et , comme il avait entendu les dernières paroles de * Coutard et de * Picot , il intervint gaiement : - bah ! Mes enfants , ce n' est rien , tout ça ! C' est le commencement de la danse , vous allez voir la sacrée revanche , à cette heure ! ... pardi ! Jusqu'à présent , ils se sont mis cinq contre un . Mais ça va changer , c' est moi qui vous en fiche mon billet ! ... nous sommes trois cent mille , ici . Tous les mouvements que nous faisons et qu' on ne comprend pas , c' est pour attirer les prussiens sur nous , tandis que * Bazaine , qui les surveille , va les prendre en queue ... alors , nous les aplatissons , crac ! Comme cette mouche ! D' une claque sonore , entre ses mains , il avait écrasé une mouche au vol ; et il s' égayait plus haut , et il croyait de toute son innocence à ce plan si aisé , retombé d' aplomb dans sa foi au courage invincible . Obligeamment , il indiqua aux deux soldats la place exacte de leur régiment ; puis , heureux , un cigare aux dents , il s' installa devant sa demi-tasse . - le plaisir a été pour moi , camarades ! Répondit * Maurice à * Coutard et à * Picot qui s' en allaient , en le remerciant de son fromage et de sa bouteille de vin . Il s' était fait également servir une tasse de café , et il regardait le lieutenant , gagné par sa belle humeur , un peu surpris pourtant des trois cent mille hommes , lorsqu' on n' était guère plus de cent mille , et de sa singulière facilité à écraser les prussiens entre l' armée de * Châlons et l' armée de * Metz . Mais il avait , lui aussi , un tel besoin d' illusion ! Pourquoi ne pas espérer encore , lorsque le passé glorieux chantait toujours si haut dans sa mémoire ? La vieille guinguette était si joyeuse , avec sa treille d' où pendait le clair raisin de * France , doré de soleil ! De nouveau , il eut une heure de confiance , au-dessus de la grande tristesse sourde amassée peu à peu en lui . * Maurice avait un instant suivi des yeux un officier de chasseurs d' * Afrique , accompagné d' une ordonnance , qui tous deux venaient de disparaître au grand trot , à l' angle de la maison silencieuse , occupée par l' empereur . Puis , comme l' ordonnance reparaissait seule et s' arrêtait avec les deux chevaux , à la porte du cabaret , il eut un cri de surprise . - * Prosper ! ... moi qui vous croyais à * Metz ! C' était un homme de * Remilly , un simple valet de ferme , qu' il avait connu enfant , lorsqu' il allait passer les vacances chez l' oncle * Fouchard . Tombé au sort , il était depuis trois ans en * Afrique , lorsque la guerre avait éclaté ; et il avait bon air sous la veste bleu de ciel , le large pantalon rouge à bandes bleues et la ceinture de laine rouge , avec sa longue face sèche , ses membres souples et forts , d' une adresse extraordinaire . - tiens ! Cette rencontre ! ... * Monsieur * Maurice ! Mais il ne se pressait pas , conduisait à l' écurie les chevaux fumants , donnait surtout au sien un coup d' oeil paternel . L' amour du cheval , pris sans doute dès l' enfance , quand il menait les bêtes au labour , lui avait fait choisir la cavalerie . - c' est que nous arrivons de * Monthois , plus de dix lieues d' une traite , reprit -il quand il revint ; et * Zéphir va prendre volontiers quelque chose . * Zéphir , c' était son cheval . Lui , refusa de manger , accepta un café seulement . Il attendait son officier , qui attendait l' empereur . ça pouvait durer cinq minutes , ça pouvait durer deux heures . Alors , son officier lui avait dit de mettre les chevaux à l' ombre . Et , comme * Maurice , la curiosité éveillée , tâchait de savoir , il eut un geste vague . - sais pas ... une commission bien sûr ... des papiers à remettre . Mais * Rochas , d' un oeil attendri , regardait le chasseur , dont l' uniforme éveillait ses souvenirs d' * Afrique . - eh ! Mon garçon , où étiez -vous , là-bas ? -à * Médéah , mon lieutenant . * Médéah ! Et ils causèrent , rapprochés , malgré la hiérarchie . * Prosper s' était fait à cette vie de continuelle alerte , toujours à cheval , partant pour la bataille comme on part pour la chasse , quelque grande battue d' arabes . On avait une seule gamelle par six hommes , par tribu ; et chaque tribu était une famille , l' un faisant la cuisine , l' autre lavant le linge , les autres plantant la tente , soignant les bêtes , nettoyant les armes . On chevauchait le matin et l' après-midi , chargé d' un paquetage énorme , par des soleils de plomb . On allumait le soir , pour chasser les moustiques , de grands feux , autour desquels desquels on chantait des chansons de * France . Souvent , sous la nuit claire , criblée d' étoiles , il fallait se relever et mettre la paix parmi les chevaux , qui , fouettés de vent tiède , se mordaient tout d' un coup , arrachaient les piquets , avec de furieux hennissements . Puis , c' était le café , le délicieux café , la grande affaire , qu' on écrasait au fond d' une gamelle et qu' on passait au travers d' une ceinture rouge d' ordonnance . Mais il y avait aussi les jours noirs , loin de tout centre habité , en face de l' ennemi . Alors , plus de feux , plus de chants , plus de noces . On souffrait parfois horriblement de la privation de sommeil , de la soif et de la faim . N' importe ! On l' aimait , cette existence d' imprévu et d' aventures , cette guerre d' escarmouches , si propre à l' éclat de la bravoure personnelle , amusante comme la conquête d' une île sauvage , égayée par les razzias , le vol en grand , et par le maraudage , les petits vols des chapardeurs , dont les bons tours légendaires faisaient rire jusqu'aux généraux . - ah ! Dit * Prosper , devenu grave , ce n' est pas ici comme là-bas , on se bat autrement . Et , sur une nouvelle question de * Maurice , il dit leur débarquement à * Toulon , leur long et pénible voyage jusqu'à * Lunéville . C' était là qu' ils avaient appris * Wissembourg et * Froeschwiller . Ensuite , il ne savait plus , confondait les villes : de * Nancy à * Saint- * Mihiel , de * Saint- * Mihiel à * Metz . Le 14 , il devait y avoir eu une grande bataille , l' horizon était en feu ; mais lui n' avait vu que quatre uhlans , derrière une haie . Le 16 , on s' était battu encore , le canon faisait rage dès six heures du matin ; et on lui avait dit que , le 18 , la danse avait recommencé , plus terrible . Seulement , les chasseurs n' étaient plus là , parce que , le 16 , à * Gravelotte , comme ils attendaient d' entrer en ligne , le long d' une route , l' empereur , qui filait dans une calèche , les avait pris en passant , pour l' accompagner à * Verdun . Une jolie trotte , quarante-deux kilomètres au galop , avec la peur , à chaque instant , d' être coupés par les prussiens ! -et * Bazaine ? Demanda * Rochas . - * Bazaine ? On dit qu' il a été rudement content que l' empereur lui fiche la paix . Mais le lieutenant voulait savoir si * Bazaine arrivait . Et * Prosper eut un geste vague : est -ce qu' on pouvait dire ? Eux , depuis le 16 , avaient passé les journées en marches et contremarches sous la pluie , en reconnaissances , en grand'gardes , sans voir un ennemi . Maintenant , ils faisaient partie de l' armée de * Châlons . Son régiment , deux autres de chasseurs de * France et un de hussards , formaient l' une des divisions de la cavalerie de réserve , la première division , commandée par le général * Margueritte , dont il parlait avec une tendresse enthousiaste . - ah ! Le bougre ! En voilà un rude lapin ! Mais à quoi bon ? Puisqu' on n' a encore su que nous faire patauger dans la boue ! Il y eut un silence . Puis , * Maurice causa un instant de * Remilly , de l' oncle * Fouchard , et * Prosper regretta de ne pouvoir aller serrer la main d' * Honoré , le maréchal des logis , dont la batterie devait camper à plus d' une lieue de là , de l' autre côté du chemin de * Laon . Mais un ébrouement de cheval lui fit dresser l' oreille , il se leva , disparut pour s' assurer que * Zéphir ne manquait de rien . Peu à peu , des soldats de toute arme et de tous grades envahissaient la guinguette , à cette heure de la demi-tasse et du pousse-café . Pas une des tables ne restait libre , c' était une gaieté éclatante d' uniformes dans la verdure des pampres éclaboussés de soleil . Le major * Bouroche venait de s' asseoir près de * Rochas , lorsque * Jean se présenta , porteur d' un ordre . - mon lieutenant , c' est le capitaine qui vous attendra à trois heures , pour un règlement de service . D' un signe de tête , * Rochas dit qu' il serait exact ; et * Jean ne partit pas tout de suite , sourit à * Maurice , qui allumait une cigarette . Depuis la scène du wagon , il y avait entre les deux hommes une trêve tacite , comme une étude réciproque , de plus en plus bienveillante . * Prosper était revenu , pris d' impatience . - je vas manger , moi , si mon chef ne sort pas de cette baraque ... c' est fichu , l' empereur est capable de ne pas rentrer avant ce soir . - dites donc , demanda * Maurice , dont la curiosité se réveillait , c' est peut-être bien des nouvelles de * Bazaine que vous apportez ? -possible ! On en causait là-bas , à * Monthois . Mais il y eut un brusque mouvement . Et * Jean , qui était resté à une des portes de la tonnelle , se retourna , en disant : - l' empereur ! Tous furent aussitôt debout . Entre les peupliers , par la grande route blanche , un peloton de cent-gardes apparaissait , d' un luxe d' uniformes correct encore et resplendissant , avec le grand soleil doré de leur cuirasse . Puis , tout de suite , venait l' empereur à cheval , dans un large espace libre , accompagné de son état-major , que suivait un second peloton de cent-gardes . Les fronts s' étaient découverts , quelques acclamations retentirent . Et l' empereur , au passage , leva la tête , très pâle , la face déjà tirée , les yeux vacillants , comme troubles et pleins d' eau . Il parut s' éveiller d' une somnolence , il eut un faible sourire à la vue de ce cabaret ensoleillé , et salua . Alors , * Jean et * Maurice entendirent distinctement , derrière eux , * Bouroche qui grognait , après avoir sondé à fond l' empereur de son coup d' oeil de praticien : - décidément , il a une sale pierre dans son sac . Puis , d' un mot , il arrêta son diagnostic : - foutu ! * Jean , dans son étroit bon sens , avait eu un hochement de tête : une sacrée malechance pour une armée , un pareil chef ! Et , dix minutes plus tard , après avoir serré la main de * Prosper , lorsque * Maurice , heureux de son fin déjeuner , s' en alla fumer en flânant d' autres cigarettes , il emporta cette image de l' empereur , si blême et si vague , passant au petit trot de son cheval . C' était le conspirateur , le rêveur à qui l' énergie manque au moment de l' action . On le disait très bon , très capable d' une grande et généreuse pensée , très tenace d' ailleurs en son vouloir d' homme silencieux ; et il était aussi très brave , méprisant le danger en fataliste prêt toujours à subir le destin . Mais il semblait frappé de stupeur dans les grandes crises , comme paralysé devant l' accomplissement des faits , impuissant dès lors à réagir contre la fortune , si elle lui devenait adverse . Et * Maurice se demandait s' il n' y avait pas là un état physiologique spécial , aggravé par la souffrance , si la maladie dont l' empereur souffrait visiblement n' était pas la cause de cette indécision , de cette incapacité grandissantes qu' il montrait depuis le commencement de la campagne . Cela aurait tout expliqué . Un gravier dans la chair d' un homme , et les empires s' écroulent . Le soir , dans le camp , après l' appel , il y eut une soudaine agitation , des officiers courant , transmettant des ordres , réglant le départ du lendemain matin , à cinq heures . Et ce fut , pour * Maurice , un sursaut de surprise et d' inquiétude , quand il comprit que tout , une fois encore , était changé : on ne se repliait plus sur * Paris , on allait marcher sur * Verdun , à la rencontre de * Bazaine . Le bruit circulait d' une dépêche de ce dernier , arrivée dans la journée , annonçant qu' il opérait son mouvement de retraite ; et le jeune homme se rappela * Prosper , avec l' officier de chasseurs , venus de * Monthois , peut-être bien pour apporter une copie de cette dépêche . C' était donc l' impératrice-régente et le conseil des ministres qui triomphaient , grâce à la continuelle incertitude du maréchal * De * Mac- * Mahon , dans leur épouvante de voir l' empereur rentrer à * Paris , dans leur volonté têtue de pousser malgré tout l' armée en avant , pour tenter le suprême sauvetage de la dynastie . Et cet empereur misérable , ce pauvre homme qui n' avait plus de place dans son empire , allait être emporté comme un paquet inutile et encombrant , parmi les bagages de ses troupes , condamné à traîner derrière lui l' ironie de sa maison impériale , ses cent-gardes , ses voitures , ses chevaux , ses cuisiniers , ses fourgons de casseroles d' argent et de vin de * Champagne , toute la pompe de son manteau de cour , semé d' abeilles , balayant le sang et la boue des grandes routes de la défaite . à minuit , * Maurice ne dormait pas encore . Une insomnie fiévreuse , traversée de mauvais rêves , le faisait se retourner sous la tente . Il finit par en sortir , soulagé d' être debout , de respirer l' air froid , fouetté de vent . Le ciel s' était couvert de gros nuages , la nuit devenait très sombre , un infini morne de ténèbres , que les derniers feux mourants des fronts de bandière éclairaient de rares étoiles . Et , dans cette paix noire , comme écrasée de silence , on sentait la respiration lente des cent mille hommes qui étaient couchés là . Alors , les angoisses de * Maurice s' apaisèrent , une fraternité lui vint , pleine de tendresse indulgente pour tous ces vivants endormis , dont bientôt des milliers dormiraient du sommeil de la mort . Braves gens tout de même ! Ils n' étaient guère disciplinés , ils volaient et buvaient . Mais que de souffrances déjà , et que d' excuses , dans l' effondrement de la nation entière ! Les vétérans glorieux de * Sébastopol et de * Solférino n' étaient déjà plus que le petit nombre , encadrés parmi des troupes trop jeunes , incapables d' une longue résistance . Ces quatre corps , formés et reconstitués à la hâte , sans liens solides entre eux , c' était l' armée de la désespérance , le troupeau expiatoire qu' on envoyait au sacrifice , pour tenter de fléchir la colère du destin . Elle allait monter son calvaire jusqu'au bout , payant les fautes de tous du flot rouge de son sang , grandie dans l' horreur même du désastre . Et * Maurice , à ce moment , au fond de l' ombre frissonnante , eut la conscience d' un grand devoir . Il ne cédait plus à l' espérance vantarde de remporter les victoires légendaires . Cette marche sur * Verdun , c' était une marche à la mort , et il l' acceptait avec une résignation allègre et forte , puisqu' il fallait mourir . chapitre IV : le 23 août , un mardi , à six heures du matin , le camp fut levé , les cent mille hommes de l' armée de * Châlons s' ébranlèrent , coulèrent bientôt en un ruissellement immense , comme un fleuve d' hommes , un instant épandu en lac , qui reprend son cours ; et , malgré les rumeurs qui avaient couru la veille , ce fut une grande surprise pour beaucoup , de voir qu' au lieu de continuer le mouvement de retraite , on tournait le dos à * Paris , allant là-bas , vers l' est , à l' inconnu . à cinq heures du matin , le 7e corps n' avait pas encore de cartouches . Depuis deux jours , les artilleurs s' épuisaient , pour débarquer les chevaux et le matériel , dans la gare encombrée des approvisionnements qui refluaient de * Metz . Et ce fut au dernier moment que des wagons chargés de cartouches furent découverts parmi l' inextricable pêle-mêle des trains , et qu' une compagnie de corvée , dont * Jean faisait partie , put en rapporter deux cent quarante mille , sur des voitures réquisitionnées à la hâte . * Jean distribua les cent cartouches réglementaires à chacun des hommes de son escouade , au moment même où * Gaude , le clairon de la compagnie , sonnait le départ . Le 106e ne devait pas traverser * Reims , l' ordre de marche était de tourner la ville , pour rejoindre la grande route de * Châlons . Mais , cette fois encore , on avait négligé d' échelonner les heures , de sorte que les quatre corps d' armée étant partis ensemble , il se produisit une extrême confusion , à l' entrée des premiers tronçons de routes communes . L' artillerie , la cavalerie , à chaque instant , coupaient et arrêtaient les lignes de fantassins . Des brigades entières durent attendre pendant une heure , l' arme au pied . Et le pis , ce fut qu' un épouvantable orage éclata , dix minutes à peine après le départ , une pluie diluvienne qui trempa les hommes jusqu'aux os , alourdissant sur leurs épaules le sac et la capote . Le 106e , pourtant , avait pu se remettre en marche , comme la pluie cessait ; tandis que , dans un champ voisin , des zouaves , forcés d' attendre encore , avaient trouvé , pour prendre patience , le petit jeu de se battre à coups de boules de terre , des paquets de boue dont l' éclaboussement , sur les uniformes , soulevait des tempêtes de rire . Presque aussitôt , le soleil reparut , un soleil triomphal , dans la chaude matinée d' août . Et la gaieté revint , les hommes fumaient comme une lessive , étendue au grand air : très vite ils furent secs , pareils à des chiens crottés , retirés d' une mare , plaisantant des sonnettes de fange durcie qu' ils emportaient à leurs pantalons rouges . à chaque carrefour , il fallait s' arrêter encore . Tout au bout d' un faubourg de * Reims , il y eut une dernière halte , devant un débit de boissons qui ne désemplissait pas . Alors , * Maurice eut l' idée de régaler l' escouade , comme souhait de bonne chance à tous . - caporal , si vous le permettez ... * Jean , après une courte hésitation , accepta un petit verre . Et il y avait là * Loubet et * Chouteau , ce dernier sournoisement respectueux , depuis que le caporal faisait sentir sa poigne ; et il y avait également * Pache et * Lapoulle , deux braves garçons , lorsqu' on ne leur montait pas la tête . - à votre santé , caporal ! Dit * Chouteau d' une voix de bon apôtre . - à la vôtre , et que chacun tâche de rapporter sa tête et ses pieds ! Répondit * Jean avec politesse , au milieu d' un rire approbateur . Mais on partait , le capitaine * Beaudoin s' était approché d' un air choqué , pendant que le lieutenant * Rochas affectait de tourner la tête , indulgent à la soif de ses hommes . Déjà , l' on filait sur la route de * Châlons , un interminable ruban , bordé d' arbres , allant d' un trait , tout droit , parmi l' immense plaine , des chaumes à l' infini , que bossuaient çà et là de hautes meules et des moulins de bois , agitant leurs ailes . Plus au nord , des files de poteaux télégraphiques indiquaient d' autres routes , où l' on reconnaissait les lignes sombres d' autres régiments en marche . Beaucoup même coupaient à travers champs , en masses profondes . Une brigade de cavalerie , en avant , sur la gauche , trottait dans un éblouissement de soleil . Et tout l' horizon désert , d' un vide triste et sans bornes , s' animait , se peuplait ainsi de ces ruisseaux d' hommes débordant de partout , de ces coulées intarissables de fourmilière géante . Vers neuf heures , le 106e quitta la route de * Châlons , pour prendre , à gauche , celle de * Suippe , un autre ruban tout droit , à l' infini . On marchait par deux files espacées , laissant le milieu de la route libre . Les officiers s' y avançaient à l' aise , seuls ; et * Maurice avait remarqué leur air soucieux , qui contrastait avec la belle humeur , la satisfaction gaillarde des soldats , heureux comme des enfants de marcher enfin . Même , l' escouade se trouvant presque en tête , il apercevait de loin le colonel , * M * De * Vineuil , dont l' allure sombre , la grande taille raidie , balancée au pas du cheval , le frappait . On avait relégué la musique à l' arrière , avec les cantines du régiment . Puis , accompagnant la division , venaient les ambulances et le train des équipages , que suivait le convoi du corps tout entier , un immense convoi , des fourragères , des fourgons fermés pour les provisions , des chariots pour les bagages , un défilé de voitures de toutes sortes , qui tenait plus de cinq kilomètres , et dont , aux rares coudes de la route , on apercevait l' interminable queue . Enfin , à l' extrême bout , des troupeaux fermaient la colonne , une débandade de grands boeufs piétinant dans un flot de poussière , la viande encore sur pied , poussée à coups de fouet , d' une peuplade guerrière en migration . Cependant , * Lapoulle , de temps à autre , remontait son sac , d' un haussement d' épaule . Sous le prétexte qu' il était le plus fort , on le chargeait des ustensiles communs à toute l' escouade , la grande marmite et le bidon , pour la provision d' eau . Cette fois même , on lui avait confié la pelle de la compagnie , en lui persuadant que c' était un honneur . Et il ne se plaignait pas , il riait d' une chanson dont * Loubet , le ténor de l' escouade , charmait la longueur de la route . * Loubet , lui , avait un sac célèbre , dans lequel on trouvait de tout : du linge , des souliers de rechange , de la mercerie , des brosses , du chocolat , un couvert et une timbale , sans compter les vivres réglementaires , des biscuits , du café ; et , bien que les cartouches y fussent aussi , qu' il y eût encore , sur le sac , la couverture roulée , la tente-abri et ses piquets , tout cela paraissait léger , tellement il savait , selon son mot , bien faire sa malle . - foutu pays tout de même ! Répétait de loin en loin * Chouteau , en jetant un regard de mépris sur ces plaines mornes de la * Champagne pouilleuse . Les vastes étendues de terre crayeuse continuaient , se succédaient sans fin . Pas une ferme , pas une âme , rien que des vols de corbeaux tachant de noir l' immensité grise . à gauche , très loin , des bois de pin , d' une verdure sombre , couronnaient les lentes ondulations qui bornaient le ciel ; tandis que , sur la droite , on devinait le cours de la * Vesle , à une ligne d' arbres continue . Et là , derrière les coteaux , on voyait , depuis une lieue , monter une fumée énorme , dont les flots amassés finissaient par barrer l' horizon d' une effrayante nuée d' incendie . - qu' est -ce qui brûle donc , là-bas ? Demandaient des voix de tous côtés . Mais l' explication courut d' un bout à l' autre de la colonne . C' était le camp de * Châlons qui flambait depuis deux jours , incendié par ordre de l' empereur , pour sauver des mains des prussiens les richesses entassées . La cavalerie d' arrière-garde avait , disait -on , été chargée de mettre le feu à un grand baraquement , appelé le magasin jaune , plein de tentes , de piquets , de nattes , et au magasin neuf , un immense hangar fermé , où s' empilaient des gamelles , des souliers , des couvertures , de quoi équiper cent autres mille hommes . Des meules de fourrage , allumées elles aussi , fumaient comme des torches gigantesques . Et , à ce spectacle , devant ces tourbillons livides qui débordaient des collines lointaines , emplissant le ciel d' un irréparable deuil , l' armée , en marche par la grande plaine triste , était tombée dans un lourd silence . Sous le soleil , on n' entendait plus que la cadence des pas , tandis que les têtes , malgré elles , se tournaient toujours vers les fumées grossissantes , dont la nuée de désastre sembla suivre la colonne pendant toute une lieue encore . La gaieté revint à la grande halte , dans un chaume , où les soldats purent s' asseoir sur leurs sacs , pour manger un morceau . Les gros biscuits , carrés , servaient à tremper la soupe ; mais les petits , ronds , croquants et légers , étaient une vraie friandise , qui avait le seul défaut de donner une soif terrible . Invité , * Pache à son tour chanta un cantique , que toute l' escouade reprit en choeur . * Jean , bon enfant , souriait , laissait faire , tandis que * Maurice reprenait confiance , à voir l' entrain de tous , le bel ordre et la belle humeur de cette première journée de marche . Et le reste de l' étape fut franchi du même pas gaillard . Pourtant , les huit derniers kilomètres semblèrent durs . On venait de laisser à droite le village de * Prosnes , on avait quitté la grand'route pour couper à travers des terrains incultes , des landes sablonneuses plantées de petits bois de pins ; et la division entière , suivie de l' interminable convoi , tournait au milieu de ces bois , dans ce sable , où l' on enfonçait jusqu'à la cheville . Le désert s' était encore élargi , on ne rencontra qu' un maigre troupeau de moutons , gardé par un grand chien noir . Enfin , vers quatre heures , le 106e s' arrêta à * Dontrien , un village bâti au bord de la * Suippe . La petite rivière court parmi des bouquets d' arbres , la vieille église est au milieu du cimetière , qu' un marronnier immense couvre tout entier de son ombre . Et ce fut sur la rive gauche , dans un pré en pente , que le régiment dressa ses tentes . Les officiers disaient que les quatre corps d' armée , ce soir -là , allaient bivouaquer sur la ligne de la * Suippe , d' * Auberive à * Heutrégiville , en passant par * Dontrien , * Béthiniville et * Pont- * Faverger , un front de bandière qui avait près de cinq lieues . Tout de suite , * Gaude sonna à la distribution , et * Jean dut courir , car le caporal était le grand pourvoyeur , toujours en alerte . Il avait emmené * Lapoulle , ils revinrent au bout d' une demi-heure , chargés d' une côte de boeuf saignante et d' un fagot de bois . On avait déjà , sous un chêne , abattu et dépecé trois bêtes du troupeau qui suivait . * Lapoulle dut retourner chercher le pain , qu' on cuisait à * Dontrien même , depuis midi , dans les fours du village . Et , ce premier jour , tout fut vraiment en abondance , sauf le vin et le tabac , dont jamais d' ailleurs aucune distribution ne devait être faite . Comme * Jean était de retour , il trouva * Chouteau en train de dresser la tente , aidé de * Pache . Il les regarda un instant , en ancien soldat d' expérience , qui n' aurait pas donné quatre sous de leur besogne . - ça va bien qu' il fera beau cette nuit , dit -il enfin . Autrement , s' il ventait , nous irions nous promener dans la rivière ... faudra que je vous apprenne . Et il voulut envoyer * Maurice à la provision d' eau , avec le grand bidon . Mais celui -ci , assis dans l' herbe , s' était déchaussé , pour examiner son pied droit . - tiens ! Qu' est -ce que vous avez donc ? -c'est le contrefort qui m' a écorché le talon ... mes autres souliers s' en allaient , et j' ai eu la bêtise , à * Reims , d' acheter ceux -ci , qui me chaussaient bien . J' aurais dû choisir des bateaux . * Jean s' était mis à genoux et avait pris le pied , qu' il retournait avec précaution , comme un pied d' enfant , en hochant la tête . - vous savez , ce n' est pas drôle , ça ... faites attention . Un soldat qui n' a plus ses pieds , ça n' est bon qu' à être fichu au tas de cailloux . Mon capitaine , en * Italie , disait toujours qu' on gagne les batailles avec ses jambes . Aussi commanda -t-il à * Pache d' aller chercher l' eau . Du reste , la rivière coulait à cinquante mètres . Et * Loubet , pendant ce temps , ayant allumé le bois au fond du trou qu' il venait de creuser en terre , put tout de suite installer le pot-au-feu , la grande marmite remplie d' eau , dans laquelle il plongea la viande artistement ficelée . Dès lors , ce fut une béatitude , à regarder bouillir la soupe . L' escouade entière , libérée des corvées , s' était allongée sur l' herbe , autour du feu , en famille , pleine d' une sollicitude attendrie pour cette viande qui cuisait ; tandis que * Loubet , gravement , avec sa cuiller , écumait le pot . Ainsi que les enfants et les sauvages , ils n' avaient d' autre instinct que de manger et de dormir , dans cette course à l' inconnu , sans lendemain . Mais * Maurice venait de trouver dans son sac un journal acheté à * Reims , et * Chouteau demanda : - y a -t-il des nouvelles des prussiens ? Faut nous lire ça ! On faisait bon ménage , sous l' autorité grandissante de * Jean . * Maurice , complaisamment , lut les nouvelles intéressantes , pendant que * Pache , la couturière de l' escouade , lui raccommodait sa capote , et que * Lapoulle nettoyait son fusil . D' abord , ce fut une grande victoire de * Bazaine , qui avait culbuté tout un corps prussien dans les carrières de * Jaumont ; et ce récit imaginaire était accompagné de circonstances dramatiques , les hommes et les chevaux s' écrasant parmi les roches , un anéantissement complet , pas même des cadavres entiers à mettre en terre . Ensuite , c' étaient des détails copieux sur le pitoyable état des armées allemandes , depuis qu' elles se trouvaient en * France : les soldats , mal nourris , mal équipés , tombés à l' absolu dénuement , mouraient en masse , le long des chemins , frappés d' affreuses maladies . Un autre article disait que le roi de * Prusse avait la diarrhée et que * Bismarck s' était cassé la jambe , en sautant par la fenêtre d' une auberge , dans laquelle des zouaves avaient failli le prendre . Bon , tout cela ! * Lapoulle en riait à se fendre les mâchoires , pendant que * Chouteau et les autres , sans émettre l' ombre d' un doute , crânaient à l' idée de ramasser bientôt les prussiens , comme des moineaux dans un champ , après la grêle . Et surtout on se tordait de la culbute de * Bismarck . Oh ! Les zouaves et les turcos , c' en étaient des braves , ceux -là ! Toutes sortes de légendes circulaient , l' * Allemagne tremblait et se fâchait , en disant qu' il était indigne d' une nation civilisée de se faire défendre ainsi par des sauvages . Bien que décimés déjà à * Froeschwiller , ils semblaient encore intacts et invincibles . Six heures sonnèrent au petit clocher de * Dontrien , et * Loubet cria : - à la soupe ! L' escouade , religieusement , fit le rond . Au dernier moment , * Loubet avait découvert des légumes , chez un paysan voisin . Régal complet , une soupe qui embaumait la carotte et le poireau , quelque chose de doux à l' estomac comme du velours . Les cuillers tapaient dur dans les petites gamelles . Puis , * Jean , qui distribuait les portions , dut partager le boeuf , ce jour -là , avec la justice la plus stricte , car les yeux s' étaient allumés , il y aurait eu des grognements , si un morceau avait paru plus gros que l' autre . On torcha tout , on s' en mit jusqu'aux yeux . - ah ! Nom de dieu ! Déclara * Chouteau , en se renversant sur le dos , quand il eut fini , ça vaut tout de même mieux mieux qu' un coup de pied au derrière ! Et * Maurice était très plein et très heureux , lui aussi , ne songeant plus à son pied dont la cuisson se calmait . Il acceptait maintenant ce compagnonnage brutal , redescendu à une égalité bon enfant , devant les besoins physiques de la vie en commun . La nuit , également , il dormit du profond sommeil de ses cinq camarades de tente , tous en tas , contents d' avoir chaud , sous l' abondante rosée qui tombait . Il faut dire que , poussé par * Loubet , * Lapoulle était allé prendre , à une meule voisine , de grandes brassées de paille , dans lesquelles les six gaillards ronflèrent comme dans de la plume . Et , sous la nuit claire , d' * Auberive à * Heutrégiville , le long des rives aimables de la * Suippe , lente parmi les saules , les feux des cent mille hommes endormis éclairaient les cinq lieues de plaine , comme une traînée d' étoiles . Au soleil levant , on fit le café , les grains pilés dans une gamelle avec la crosse du fusil , et jetés dans l' eau bouillante , puis le marc précipité au fond , à l' aide d' une goutte d' eau froide . Ce matin -là , le lever de l' astre était d' une magnificence royale , au milieu de grandes nuées de pourpre et d' or ; mais * Maurice lui-même ne voyait plus ces spectacles des horizons et du ciel , et * Jean seul , en paysan réfléchi , regardait d' un air inquiet l' aube rouge qui annonçait de la pluie . Aussi , avant le départ , comme on venait de distribuer le pain cuit la veille , et que l' escouade avait reçu trois pains longs , il blâma fortement * Loubet et * Pache de les avoir attachés sur leurs sacs . Les tentes étaient pliées , les sacs ficelés , on ne l' écouta point . Six heures sonnaient à tous les clochers des villages , lorsque l' armée entière s' ébranla , reprenant gaillardement sa marche en avant , dans l' espoir matinal de cette journée nouvelle . Le 106e , pour aller rejoindre la route de * Reims à * Vouziers , coupa presque tout de suite par des chemins de traverse , monta à travers des chaumes , pendant plus d' une heure . En bas , vers le nord , on apercevait parmi des arbres * Béthiniville , où l' on disait que l' empereur avait couché . Et , lorsqu' on fut sur la route de * Vouziers , les plaines de la veille recommencèrent , la * Champagne pouilleuse acheva de dérouler ses champs pauvres , d' une désespérante monotonie . Maintenant , c' était l' * Arne , un maigre ruisseau , qui coulait à gauche , tandis que les terres nues s' étendaient à droite , à l' infini , prolongeant l' horizon de leurs lignes plates . On traversa des villages , * Saint- * Clément , dont l' unique rue serpente aux deux bords de la route , * Saint- * Pierre , gros bourg de richards qui avaient barricadé leurs portes et leurs fenêtres . La grande halte eut lieu , vers dix heures , près d' un autre village , * Saint- * étienne , où les soldats eurent la joie de trouver encore du tabac . Le 7e corps s' était divisé en plusieurs colonnes , le 106e marchait seul , n' ayant derrière lui qu' un bataillon de chasseurs et que l' artillerie de réserve ; et , vainement , * Maurice se retournait , aux coudes des routes , pour revoir l' immense convoi qui l' avait intéressé la veille : les troupeaux s' en étaient allés , il n' y avait plus que des canons roulant , grandis par ces plaines rases , comme des sauterelles sombres et hautes sur pattes . Mais , après * Saint- * étienne , le chemin devint abominable , un chemin qui montait par ondulations lentes , au milieu de vastes champs stériles , dans lesquels ne poussaient que les éternels bois de pins , à la verdure noire , si triste au milieu des terres blanches . On n' avait pas encore traversé une pareille désolation . Mal empierré , détrempé par les dernières pluies , le chemin était un véritable lit de boue , de l' argile grise délayée , où les pieds se collaient comme dans de la poix . La fatigue fut extrême , les hommes n' avançaient plus , épuisés . Et , pour comble d' ennui , des averses brusques se mirent à tomber , d' une violence terrible . L' artillerie , embourbée , faillit rester en route . * Chouteau , qui portait le riz de l' escouade , hors d' haleine , furieux de la charge dont il était écrasé , jeta le paquet , croyant n' être vu de personne . * Loubet l' avait aperçu . - t' as tort , c' est pas à faire , ces coups -là , parce qu' ensuite les camarades se brossent le ventre . - ah ! Ouiche ! Répondit * Chouteau , puisqu' on a de tout , on nous en donnera d' autre , à l' étape . Et * Loubet , qui portait le lard , convaincu par le raisonnement , se débarrassa à son tour . * Maurice , lui , souffrait de plus en plus de son pied , dont le talon devait s' être enflammé de nouveau . Il traînait la jambe , si douloureusement , que * Jean céda à une sollicitude grandissante . - hein ! ça ne va pas , ça recommence ? Puis , comme on faisait une courte halte pour laisser souffler les hommes , il lui donna un bon conseil . - déchaussez -vous , marchez le pied nu , la boue fraîche calmera la brûlure . En effet , * Maurice put de cette façon continuer à suivre , sans trop de peine ; et un profond sentiment de reconnaissance l' envahit . C' était une véritable chance , pour une escouade , d' avoir un caporal pareil , ayant servi , sachant les tours du métier : un paysan mal dégrossi , évidemment ; mais tout de même un brave homme . On n' arriva que tard à * Contreuve , où l' on devait bivouaquer , après avoir traversé la route de * Châlons à * Vouziers et être descendu , par une côte raide , dans le ravin de * Semide . Le pays changeait , c' étaient déjà les * Ardennes . Et , des vastes coteaux nus , choisis pour le campement du 7e corps , dominant le village , on apercevait au loin la vallée de l' * Aisne , perdue dans la fumée pâle des averses . à six heures , * Gaude n' avait pas encore sonné à la distribution . Alors , * Jean , pour s' occuper , inquiet d' ailleurs du grand vent qui se levait , voulut en personne planter la tente . Il montra à ses hommes comment il fallait choisir un terrain en pente légère , enfoncer les piquets de biais , creuser une rigole autour de la toile , pour l' écoulement des eaux . * Maurice , à cause de son pied , se trouvait exempté de toute corvée ; et il regardait , surpris de l' adresse intelligente de ce gros garçon , d' allure si lourde . Lui , était brisé de fatigue , mais soutenu par l' espoir qui rentrait dans tous les coeurs . On avait rudement marché depuis * Reims , soixante kilomètres en deux étapes . Si l' on continuait de ce train , et toujours droit devant soi , nul doute qu' on ne culbutât la deuxième armée allemande , pour donner la main à * Bazaine , avant que la troisième , celle du prince royal de * Prusse , qu' on disait à * Vitry- * Le- * François , eût trouvé le temps de remonter sur * Verdun . - ah çà ! Est -ce qu' on va nous laisser crever de faim ? Demanda * Chouteau , en constatant , à sept heures , qu' aucune distribution n' était encore faite . Prudemment , * Jean avait toujours commandé à * Loubet d' allumer du feu , puis de mettre dessus la marmite pleine d' eau ; et , comme on n' avait pas de bois , il avait dû fermer les yeux , lorsque celui -ci , pour s' en procurer , s' était contenté d' arracher les treillages d' un jardin voisin . Mais , quand il parla de faire du riz au lard , il fallut bien lui avouer que le riz et le lard étaient restés dans la boue du chemin de * Saint- * étienne . * Chouteau mentait effrontément , jurait que le paquet devait s' être détaché de son sac , sans qu' il s' en aperçût . - vous êtes des cochons ! Cria * Jean , furieux . Jeter du manger , quand il y a tant de pauvres bougres qui ont le ventre vide ! C' était comme pour les trois pains , attachés sur les sacs : on ne l' avait pas écouté , les averses venaient de les détremper , à tel point qu' ils s' étaient fondus , une vraie bouillie , impossible à se mettre sous la dent . - nous sommes propres ! Répétait -il . Nous qui avions de tout , nous voilà sans une croûte ... ah ! Vous êtes de rudes cochons ! Justement , on sonnait au sergent , pour un service d' ordre , et le sergent * Sapin , de son air mélancolique , vint avertir les hommes de sa section que , toute distribution étant impossible , ils eussent à se suffire avec leurs vivres de campagne . Le convoi , disait -on , était resté en route , à cause du mauvais temps . Quant au troupeau , il devait s' être égaré , à la suite d' ordres contraires . Plus tard , on sut que le 5e et le 12e corps étant remontés , ce jour -là , du côté de * Rethel , où allait s' installer le quartier général , toutes les provisions des villages avaient reflué vers cette ville , ainsi que les populations , enfiévrées du désir de voir l' empereur ; de sorte que , devant le 7e corps , le pays s' était vidé : plus de viande , plus de pain , plus même d' habitants . Et , pour comble de misère , un malentendu avait envoyé les approvisionnements de l' intendance sur le * Chêne- * Populeux . Pendant la campagne entière , ce fut le continuel désespoir des misérables intendants , contre lesquels tous les soldats criaient , et dont la faute n' était souvent que d' être exacts à des rendez -vous donnés , où les troupes n' arrivaient pas . - sales cochons , répéta * Jean hors de lui , c' est bien fait pour vous ! Et vous ne méritez pas la peine que je vais avoir à vous déterrer quelque chose , parce que , tout de même , mon devoir est de ne pas vous laisser claquer en route ! Il partit à la découverte , comme tout bon caporal devait le faire , emmenant avec lui * Pache , qu' il aimait pour sa douceur , bien qu' il le trouvât trop enfoncé dans les curés . Mais , depuis un instant , * Loubet avait avisé , à deux ou trois cents mètres , une petite ferme , une des dernières habitations de * Contreuve , où il lui avait semblé distinguer tout un gros commerce . Il appela * Chouteau et * Lapoulle , en disant : - filons de notre côté . J' ai idée qu' il y a du fourbi , là-bas . Et * Maurice fut laissé à la garde de la marmite d' eau qui bouillait , avec l' ordre d' entretenir le feu . Il s' était assis sur sa couverture , le pied déchaussé , pour que la plaie séchât . La vue du camp l' intéressait , toutes les escouades en l' air , depuis qu' elles n' attendaient plus les distributions . Cette vérité se faisait en lui que certaines manquaient toujours de tout , tandis que d' autres vivaient dans une continuelle abondance , selon la prévoyance et l' adresse du caporal et des hommes . Au milieu de l' énorme agitation qui l' entourait , à travers les faisceaux et les tentes , il en remarquait qui n' avaient pas même pu allumer leur feu , d' autres résignées déjà , couchées pour la nuit , d' autres , au contraire , en train de manger de grand appétit , on ne savait quoi , de bonnes choses . Et ce qui le frappait d' autre part , c' était le bel ordre de l' artillerie de réserve , campée au-dessus de lui , sur le coteau . à son coucher , le soleil parut entre deux nuages , embrasa les canons , que les artilleurs avaient déjà lavés de la boue des chemins . Cependant , dans la petite ferme que * Loubet et les camarades guignaient , le chef de leur brigade , le général * Bourgain- * Desfeuilles , venait de s' installer commodément . Il avait trouvé un lit possible , il était attablé devant une omelette et un poulet rôti , ce qui le rendait d' une humeur charmante ; et , comme le colonel * De * Vineuil s' était trouvé là , pour un détail de service , il l' avait invité à dîner . Tous deux mangeaient donc , servis par un grand diable blond , au service du fermier depuis trois jours seulement , et qui se disait alsacien , un expatrié emporté dans la débâcle de * Froeschwiller . Le général parlait librement devant cet homme , commentait la marche de l' armée , puis l' interrogeait sur la route et les distances , oubliant qu' il n' était point des * Ardennes . L' ignorance absolue que montraient les questions , finit par émouvoir le colonel . Lui , avait habité * Mézières . Il donna quelques indications précises , qui arrachèrent ce cri au général : - c' est idiot tout de même ! Comment voulez -vous qu' on se batte dans un pays qu' on ne connaît pas ! Le colonel eut un vague geste désespéré . Il savait que , dès la déclaration de guerre , on avait distribué à tous les officiers des cartes d' * Allemagne , tandis que pas un , certainement , ne possédait une carte de * France . Depuis un mois , ce qu' il voyait et ce qu' il entendait l' anéantissait . Il ne lui restait que son courage , dans son autorité de chef un peu faible et borné , qui le faisait aimer plutôt que craindre de son régiment . - on ne peut pas manger tranquille ! Cria brusquement le général . Qu' est -ce qu' ils ont à brailler comme ça ? ... allez donc voir , l' alsacien ! Mais le fermier parut , exaspéré , gesticulant , sanglotant . On le pillait , des chasseurs et des zouaves mettaient sa maison à sac . D' abord , il avait eu la faiblesse d' ouvrir boutique , étant le seul du village qui eût des oeufs , des pommes de terre , des lapins . Il vendait sans trop voler , empochait l' argent , livrait la marchandise ; si bien que les acheteurs , toujours plus nombreux , le débordant , l' étourdissant , avaient fini par le bousculer et par tout prendre , en ne payant plus . Pendant la campagne , si bien des paysans cachèrent tout , refusèrent un verre d' eau , ce fut dans cette peur des poussées lentes et irrésistibles de la marée d' hommes qui les jetait hors de chez eux et emportait la maison . - eh ! Mon brave , fichez -moi la paix ! Répondit le général contrarié . Il faudrait en fusiller une douzaine par jour , de ces coquins ! Est -ce qu' on peut ? Et il fit fermer la porte , pour ne pas être obligé de sévir , pendant que le colonel expliquait qu' il n' y avait pas eu de distributions et que les hommes avaient faim . Dehors , * Loubet venait d' apercevoir un champ de pommes de terre , et il s' y était rué avec * Lapoulle , fouillant des deux mains , arrachant , s' emplissant les poches . Mais * Chouteau , en train de regarder par-dessus un petit mur , eut un sifflement d' appel , qui les fit accourir et s' exclamer : c' était un troupeau d' oies , une dizaine d' oies magnifiques , se promenant majestueusement dans une étroite cour . Tout de suite , il y eut conseil , et l' on poussa * Lapoulle , on le décida à enjamber la muraille . Le combat fut terrible , l' oie qu' il avait prise faillit lui couper le nez dans la dure cisaille de son bec . Alors , il lui empoigna le cou , voulut l' étrangler , tandis qu' elle lui labourait les bras et le ventre de ses fortes pattes . Il dut lui écraser la tête du poing , et elle se débattait encore , et il se hâta de filer , poursuivi par le reste du troupeau , qui lui déchirait les jambes . Lorsque tous les trois revinrent , cachant la bête dans un sac , avec les pommes de terre , ils trouvèrent * Jean et * Pache , qui rentraient , heureux également de leur expédition , chargés de quatre pains frais et d' un fromage , achetés chez une vieille brave femme . - l' eau bout , nous allons faire du café , dit le caporal . Nous avons du fromage et du pain , c' est une vraie noce ! Mais , brusquement , il aperçut l' oie , étalée à ses pieds , et il ne put s' empêcher de rire . Il la tâta , en connaisseur , saisi d' admiration . - ah ! Nom de dieu , la belle bête ! ça pèse dans les vingt livres . - c' est un oiseau que nous avons rencontré , expliqua * Loubet de sa voix de loustic , et qui a voulu faire notre connaissance . * Jean , d' un geste , déclara qu' il ne demandait pas à en savoir davantage . Il fallait bien vivre . Et puis , mon dieu ! Pourquoi pas ce régal à de pauvres bougres qui avaient perdu le goût de la volaille ? Déjà , * Loubet allumait un brasier . * Pache et * Lapoulle plumaient l' oie , violemment . * Chouteau , qui était allé chercher en courant un bout de ficelle chez les artilleurs , revint la pendre entre deux baïonnettes , devant le grand feu ; et * Maurice fut chargé de la faire tourner de temps à autre , d' une pichenette . En dessous , la graisse tombait dans la gamelle de l' escouade . Ce fut le triomphe du rôtissage à la ficelle . Tout le régiment , attiré par la bonne odeur , vint faire le cercle . Et quel festin ! De l' oie rôtie , des pommes de terre bouillies , du pain , du fromage ! Lorsque * Jean eut découpé l' oie , l' escouade s' en mit jusqu'aux yeux . Il n' y avait plus de portions , chacun s' en fourrait tant qu' il pouvait en contenir . Même , on en porta un morceau à l' artillerie qui avait donné la ficelle . Or , ce soir -là , les officiers du régiment jeûnaient . Par une erreur de direction , le fourgon du cantinier s' était égaré , à la suite du grand convoi sans doute . Si les soldats souffraient , quand les distributions n' avaient pas lieu , ils finissaient le plus souvent par trouver quelque nourriture , ils s' entr'aidaient , les hommes de chaque escouade mettaient en commun leurs ressources ; tandis que l' officier , livré à lui-même , isolé , crevait de faim , sans lutte possible , dès que la cantine faisait défaut . Aussi * Chouteau , qui avait entendu le capitaine * Beaudoin s' emporter contre la disparition du fourgon des vivres , ricana -t-il , enfoncé dans la carcasse de l' oie , en le voyant passer de son air raide et fier . Et il le montrait du coin de l' oeil . - regardez -le donc ! Son nez remue ... il donnerait cent sous du croupion . Tous rigolèrent de la faim du capitaine , qui n' avait pas su se faire aimer de ses hommes , trop jeune et trop dur , un pète-sec , comme ils l' appelaient . Un instant , il parut sur le point d' interpeller l' escouade , au sujet du scandale qu' elle soulevait , avec sa volaille . Mais la crainte de montrer sa faim , sans doute , le fit s' éloigner , la tête haute , comme s' il n' avait rien vu . Quant au lieutenant * Rochas , galopé également d' une terrible fringale , il tournait , avec un rire de brave homme , autour de la bienheureuse escouade . Lui , ses hommes l' adoraient , d' abord parce qu' il exécrait le capitaine , ce freluquet sorti de * Saint- * Cyr , et ensuite parce qu' il avait porté le sac , comme eux tous . Il n' était pas toujours commode pourtant , d' une grossièreté parfois à lui ficher des gifles . * Jean , qui , d' un coup d' oeil , avait consulté les camarades , se leva , se fit suivre par * Rochas derrière la tente . - dites donc , mon lieutenant , sans vous offenser , si ça pouvait vous être agréable ... et il lui passa un quartier de pain et une gamelle , où il y avait une cuisse de l' oie , sur six grosses pommes de terre . La nuit , de nouveau , on n' eut pas besoin de les bercer . Les six digérèrent la bête , à poings fermés . Et ils eurent à remercier le caporal de la façon solide dont il avait planté la tente , car ils ne s' aperçurent même pas d' un violent coup de vent qui souffla vers deux heures , accompagné d' une rafale de pluie : des tentes furent emportées , des hommes réveillés en sursaut , trempés , forcés de courir au milieu des ténèbres ; tandis que la leur résistait et qu' ils étaient bien à couvert , sans une goutte d' eau , grâce aux rigoles où ruisselait l' averse . Au jour , * Maurice se réveilla , et comme on ne devait se remettre en marche qu' à huit heures , il eut l' idée de monter sur le coteau , jusqu'au campement de l' artillerie de réserve , pour serrer la main du cousin * Honoré . Son pied , reposé par la bonne nuit de sommeil , le faisait moins souffrir . C' était encore pour lui un émerveillement , le parc si bien dressé , les six pièces d' une batterie correctement en ligne , suivies des caissons , des prolonges , des fourragères , des forges . Plus loin , les chevaux , à la corde , hennissaient , les naseaux tournés vers le soleil levant . Et , tout de suite , il trouva la tente d' * Honoré , grâce à l' ordre parfait qui assigne à tous les hommes d' une même pièce une file de tentes , de sorte que l' aspect seul d' un camp indique le nombre des canons . Quand * Maurice arriva , les artilleurs , déjà debout , prenaient le café ; et il y avait une querelle entre le conducteur de devant , * Adolphe , et le pointeur , * Louis , son compagnon . Depuis trois ans qu' ils étaient mariés ensemble , selon l' usage qui appareillait un conducteur et un servant , ils faisaient bon ménage , sauf quand on mangeait . * Louis , plus instruit , fort intelligent , acceptait la dépendance où tout homme de cheval tient l' homme à pied , dressait la tente , allait à la corvée , soignait la soupe , pendant qu' * Adolphe s' occupait de ses deux chevaux , d' un air d' absolue supériorité . Seulement , le premier , noir et maigre , affligé d' un appétit excessif , se révoltait , quand l' autre , très grand , avec ses grosses moustaches blondes , voulait se servir en maître . Ce matin -là , la querelle venait de ce que * Louis , qui avait fait le café , accusait * Adolphe de tout boire . Il fallut les réconcilier . Dès le réveil , chaque matin , * Honoré allait voir sa pièce , la faisait , sous ses yeux , essuyer de la rosée de la nuit , comme s' il eût bouchonné une bête aimée , par crainte des rhumes qu' elle pourrait prendre . Et il était là , paternellement , à la regarder luire dans l' air frais de l' aube , lorsqu' il reconnut * Maurice . - tiens ! Je savais le 106e dans le voisinage , j' ai reçu une lettre de * Remilly , hier , et je voulais descendre ... allons donc boire le vin blanc . Pour être seuls tous deux , il l' emmena vers la petite ferme , que les soldats avaient pillée la veille , et où le paysan , incorrigible , âpre au gain quand même , venait d' installer une sorte de buvette , en mettant en perce un tonneau de vin blanc . Devant la porte , sur une planche , il distribuait sa marchandise , à quatre sous le verre , aidé par le garçon qu' il avait engagé depuis trois jours , le colosse blond , l' alsacien . Déjà , * Honoré trinquait avec * Maurice , lorsque ses yeux tombèrent sur cet homme . Il le dévisagea un instant , stupéfait . Puis , il eut un juron terrible . - tonnerre de dieu ! * Goliath ! Et il s' élança , il voulut le prendre à la gorge . Mais le paysan , s' imaginant qu' on allait de nouveau mettre sa maison à sac , sauta en arrière , se barricada . Il y eut un moment de confusion , tous les soldats présents se ruaient , pendant que le maréchal des logis , furieux , s' étranglait à crier : - ouvrez donc , ouvrez donc , foutue bête ! ... c' est un espion , je vous dis que c' est un espion ! Maintenant , * Maurice n' en doutait plus . Il venait de reconnaître parfaitement l' homme qu' on avait relâché au camp de * Mulhouse , faute de preuves ; et cet homme , c' était * Goliath , l' ancien garçon de ferme du père * Fouchard , à * Remilly . Lorsque le paysan , enfin , consentit à ouvrir sa porte , on eut beau fouiller partout , l' alsacien avait disparu , le colosse blond , à la bonne figure , que le général * Bourgain- * Desfeuilles avait inutilement interrogé la veille , et devant lequel , en dînant , il s' était confessé lui-même , en toute insouciance . Sans doute , le gaillard avait sauté par une fenêtre de derrière , qu' on trouva ouverte ; mais on battit vainement les environs , lui si grand s' était évanoui , ainsi qu' une fumée . * Maurice dut emmener à l' écart * Honoré , dont le désespoir allait en dire trop long aux camarades , qui n' avaient pas besoin d' entrer dans ces tristes affaires de famille . - tonnerre de dieu ! Je l' aurais étranglé de si bon coeur ! ... justement , ça m' avait enragé contre lui , cette lettre que j' ai reçue ! Et , comme tous deux venaient , à quelques pas de la ferme , de s' asseoir contre une meule , il remit la lettre à son cousin . La commune histoire , que cet amour contrarié d' * Honoré * Fouchard et de * Silvine * Morange . Elle , une fille brune aux beaux yeux de soumission , avait perdu toute jeune sa mère , une ouvrière séduite , qui travaillait dans une usine de * Raucourt ; et c' était le docteur * Dalichamp , son parrain d' occasion , un brave homme toujours prêt à adopter les enfants des malheureuses qu' il accouchait , qui avait eu l' idée de la placer comme petite servante chez le père * Fouchard . Certes , le vieux paysan , devenu boucher par un besoin de lucre , promenant sa viande dans vingt communes des environs , était d' une avarice noire , d' une impitoyable dureté ; mais il surveillerait la petite , elle aurait un sort , si elle travaillait . En tout cas , elle serait sauvée de la débauche de l' usine . Et il arriva naturellement que , chez le père * Fouchard , le fils de la maison et la petite servante s' aimèrent . * Honoré avait eu seize ans , quand * Silvine en avait douze , et comme elle en avait seize , il en eut vingt , il tira au sort , ravi d' amener un bon numéro , résolu à l' épouser . Par une honnêteté rare , qui tenait à la nature réfléchie et calme du garçon , rien ne s' était passé entre eux que de grandes embrassades dans la grange . Mais , quand il parla de ce mariage au père , celui -ci exaspéré , têtu , déclara qu' il faudrait le tuer d' abord ; et il garda la fille , tranquillement , espérant qu' ils se contenteraient ensemble , que ça se passerait . Pendant près de dix-huit mois encore , les jeunes gens s' adorèrent , se voulurent , sans se toucher . Puis , à la suite d' une scène abominable entre les deux hommes , le fils , ne pouvant rester davantage , s' engagea , fut envoyé en * Afrique , pendant que le vieux s' obstinait à garder sa servante , dont il était content . Alors , ce fut l' affreuse chose : * Silvine , qui avait juré d' attendre , se trouva un soir , quinze jours plus tard , dans les bras d' un garçon de ferme engagé depuis quelques mois , ce * Goliath * Steinberg , le prussien comme on le nommait , un grand bon enfant aux petits cheveux blonds , à la large face rose toujours souriante , qui était le camarade , le confident d' * Honoré . Le père * Fouchard , sournoisement , avait -il poussé à cette aventure ? * Silvine s' était -elle donnée dans une minute d' inconscience ou avait -elle été à demi violentée , malade de chagrin , affaiblie encore par les larmes de la séparation ? Elle ne savait plus elle-même , comme foudroyée , devenue enceinte , acceptant maintenant la nécessité d' un mariage avec * Goliath . Lui , d' ailleurs , toujours souriant , ne disait pas non , reculait simplement la formalité jusqu'à la naissance du petit . Puis , brusquement , à la veille des couches , il disparut . On raconta plus tard qu' il était allé servir dans une autre ferme , du côté de * Beaumont . Il y avait trois ans de cela , et personne à cette heure ne doutait que ce * Goliath si bon homme , qui faisait si à l' aise des enfants aux filles , était un de ces espions dont l' * Allemagne peuplait nos provinces de l' est . En * Afrique , lorsque * Honoré avait su cette histoire , il était resté trois mois à l' hôpital , comme si le grand soleil de là-bas l' avait assommé , d' un coup de tison à la nuque ; et jamais il n' avait voulu profiter d' un congé pour revenir au pays , de crainte d' y revoir * Silvine et l' enfant . Tandis que * Maurice lisait la lettre , les mains de l' artilleur tremblaient . C' était une lettre de * Silvine , la première , la seule qu' elle lui eût jamais écrite . à quel sentiment avait -elle obéi , cette soumise , cette silencieuse , dont les beaux yeux noirs prenaient parfois une fixité de résolution extraordinaire , dans son continuel servage ? Elle disait simplement qu' elle le savait à la guerre et que , si elle ne devait pas le revoir , cela lui faisait trop de peine de penser qu' il pouvait mourir , en croyant qu' elle ne l' aimait plus . Elle l' aimait toujours , jamais elle n' avait aimé que lui ; et elle répétait cela pendant quatre pages , en phrases qui revenaient pareilles , sans chercher d' excuses , sans tâcher même d' expliquer ce qui s' était passé . Et pas un mot de l' enfant , et rien qu' un adieu d' une infinie tendresse . Cette lettre toucha beaucoup * Maurice , que son cousin , autrefois , avait pris pour confident . Il leva les yeux , le vit en larmes , l' embrassa fraternellement . - mon pauvre * Honoré ! Mais déjà le maréchal des logis renfonçait son émotion . Il remit soigneusement la lettre sur sa poitrine , reboutonna sa veste . - oui , ce sont des choses qui vous retournent ... ah ! Le bandit , si j' avais pu l' étrangler ! ... enfin , on verra . Les clairons sonnaient la levée du camp , et ils durent courir pour regagner chacun sa tente . D' ailleurs , les préparatifs du départ traînèrent , les troupes , sac au dos , attendirent jusqu'à près de neuf heures . Une incertitude semblait avoir pris les chefs , ce n' était déjà plus la belle résolution des deux premiers jours , ces soixante kilomètres que le 7e corps avait franchis en deux étapes . Et une nouvelle singulière , inquiétante , circulait depuis le matin : la marche vers le nord des trois autres corps d' armée , le 1er à * Juniville , le 5e et le 12e à * Rethel , marche illogique , que l' on expliquait par des besoins d' approvisionnements . On ne se dirigeait donc plus sur * Verdun ? Pourquoi cette journée perdue ? Le pis était que les prussiens ne devaient pas être loin , maintenant , car les officiers venaient d' avertir leurs hommes de ne pas s' attarder , tout traînard pouvant être enlevé par les reconnaissances de la cavalerie ennemie . On était au 25 août , et * Maurice , plus tard , en se rappelant la disparition de * Goliath , demeura convaincu que cet homme était un de ceux qui renseignèrent le grand état-major allemand sur la marche exacte de l' armée de * Châlons , et qui décidèrent le changement de front de la troisième armée . Dès le lendemain , le prince royal de * Prusse quittait * Revigny , l' évolution commençait , cette attaque de flanc , cet enveloppement gigantesque à marches forcées et dans un ordre admirable , au travers de la * Champagne et des * Ardennes . Pendant que les français allaient hésiter et osciller sur place , comme frappés de paralysie brusque , les prussiens faisaient jusqu'à quarante kilomètres par jour , dans leur cercle immense de rabatteurs , poussant le troupeau d' hommes qu' ils traquaient , vers les forêts de la frontière . Enfin , on partit , et ce jour -là , en effet , l' armée pivota sur sa gauche , le 7e corps ne parcourut que les deux petites lieues qui séparent * Contreuve de * Vouziers , tandis que le 5e et le 12e corps restaient immobiles à * Rethel , et que le 1er s' arrêtait à * Attigny . De * Contreuve à la vallée de l' * Aisne , les plaines recommençaient , se dénudaient encore ; la route , en approchant de * Vouziers , tournait parmi des terres grises , des mamelons désolés , sans un arbre , sans une maison , d' une mélancolie de désert ; et l' étape , si courte , fut franchie d' un pas de fatigue et d' ennui , qui sembla l' allonger terriblement . Dès midi , on fit halte sur la rive gauche de l' * Aisne , bivouaquant parmi les terres nues dont les derniers épaulements dominaient la vallée , surveillant de là la route de * Monthois qui longe la rivière et par laquelle on attendait l' ennemi . Et ce fut , pour * Maurice , une véritable stupéfaction , lorsqu' il vit arriver , par cette route de * Monthois , la division * Margueritte , toute cette cavalerie de réserve , chargée de soutenir le 7e corps et d' éclairer le flanc gauche de l' armée . Le bruit courut qu' elle remontait vers le * Chêne- * Populeux . Pourquoi dégarnissait -on ainsi l' aile qui seule était menacée ? Pourquoi faisait -on passer au centre , où ils devaient être d' une inutilité absolue , ces deux mille cavaliers , qu' on aurait dû lancer en éclaireurs , à des lieues de distance ? Le pis était que , tombant au milieu des mouvements du 7e corps , ils avaient failli en couper les colonnes , dans un inextricable embarras d' hommes , de canons et de chevaux . Des chasseurs d' * Afrique durent attendre pendant près de deux heures , à la porte de * Vouziers . Un hasard fit alors que * Maurice reconnut * Prosper , qui avait poussé son cheval au bord d' une mare ; et ils purent causer un instant . Le chasseur paraissait étourdi , hébété , ne sachant rien , n' ayant rien vu depuis * Reims : si pourtant , il avait vu deux uhlans encore , des bougres qui apparaissaient , qui disparaissaient , sans qu' on sût d' où ils sortaient ni où ils rentraient . Déjà , on contait des histoires , quatre uhlans entrant au galop dans une ville , le revolver au poing , la traversant , la conquérant , à vingt kilomètres de leur corps d' armée . Ils étaient partout , ils précédaient les colonnes d' un bourdonnement d' abeilles , mouvant rideau derrière lequel l' infanterie dissimulait ses mouvements , marchait en toute sécurité , comme en temps de paix . Et * Maurice eut un grand serrement au coeur , en regardant la route encombrée de chasseurs et de hussards , qu' on utilisait si mal . - allons , au revoir , dit -il en serrant la main de * Prosper . Peut-être tout de même qu' on a besoin de vous , là-haut . Mais le chasseur paraissait exaspéré du métier qu' on lui faisait faire . Il caressait * Zéphir d' une main désolée , et il répondit : - ah ! Ouiche ! On tue les bêtes , on ne fait rien des hommes ... c' est dégoûtant ! Le soir , quand * Maurice voulut enlever son soulier pour voir son talon qui battait d' une grosse fièvre , il arracha la peau . Le sang jaillit , il eut un cri de douleur . Et , comme * Jean se trouvait là , il parut pris d' une grande pitié inquiète . - dites donc , ça devient grave , vous allez rester sur le flanc ... faut soigner ça . Laissez -moi faire . Agenouillé , il lava lui-même la plaie , la pansa avec du linge propre qu' il prit dans son sac . Et il avait des gestes maternels , toute une douceur d' homme expérimenté , dont les gros doigts savent être délicats à l' occasion . Un attendrissement invincible envahissait * Maurice , ses yeux se troublaient , le tutoiement monta de son coeur à ses lèvres , dans un besoin immense d' affection , comme s' il retrouvait son frère chez ce paysan exécré autrefois , dédaigné encore la veille . - tu es un brave homme , toi ... merci , mon vieux . Et * Jean , l' air très heureux , le tutoya aussi , avec son tranquille sourire . - maintenant , mon petit , j' ai encore du tabac , veux -tu une cigarette ? chapitre V : le lendemain , le 26 , * Maurice se leva courbaturé , les épaules brisées , de sa nuit sous la tente . Il ne s' était pas habitué encore à la terre dure ; et , comme , la veille , on avait défendu aux hommes d' ôter leurs souliers , et que les sergents étaient passés , tâtant dans l' ombre , s' assurant que tous étaient bien chaussés et guêtrés , son pied n' allait guère mieux , endolori , brûlant de fièvre ; sans compter qu' il devait avoir pris un coup de froid aux jambes , ayant eu l' imprudence de les allonger hors des toiles , pour les détendre . * Jean lui dit tout de suite : - mon petit , si l' on doit marcher aujourd'hui , tu ferais bien de voir le major et de te faire coller dans une voiture . Mais on ne savait rien , les bruits les plus contraires circulaient . On crut un moment qu' on se remettait en route , le camp fut levé , tout le corps d' armée s' ébranla et traversa * Vouziers , en ne laissant sur la rive gauche de l' * Aisne qu' une brigade de la deuxième division , pour continuer à surveiller la route de * Monthois . Puis , brusquement , de l' autre côté de la ville , sur la rive droite , on s' arrêta , les faisceaux furent formés dans les champs et dans les prairies qui s' étendent aux deux bords de la route de * Grand- * Pré . Et , à ce moment , le départ du 4e hussards , s' éloignant au grand trot par cette route , fit faire toutes sortes de conjectures . - si l' on attend ici , je reste , déclara * Maurice , à qui répugnait l' idée du major et de la voiture d' ambulance . Bientôt , en effet , on sut qu' on camperait là , jusqu'à ce que le général * Douay se fût procuré des renseignements certains sur la marche de l' ennemi . Depuis la veille , depuis le moment où il avait vu la division * Margueritte remonter vers le * Chêne , il était dans une anxiété grandissante , sachant qu' il ne se trouvait plus couvert , que plus un homme ne gardait les défilés de l' * Argonne , si bien qu' il pouvait être attaqué d' un instant à l' autre . Et il venait d' envoyer le 4e hussards en reconnaissance , jusqu'aux défilés de * Grand- * Pré et de la * Croix- * Aux- * Bois , avec l' ordre de lui rapporter des nouvelles à tout prix . La veille , grâce à l' activité du maire de * Vouziers , il y avait eu une distribution de pain , de viande et de fourrage ; et , vers dix heures , ce matin -là , on venait d' autoriser les hommes à faire la soupe , dans la crainte qu' ils n' en eussent ensuite plus le temps , lorsqu' un second départ de troupes , le départ de la brigade * Bordas , qui prenait le chemin suivi par les hussards , occupa de nouveau toutes les têtes . Quoi donc ? Est -ce qu' on partait ? Est -ce qu' on n' allait pas les laisser manger tranquilles , maintenant que la marmite était au feu ? Mais les officiers expliquèrent que la brigade * Bordas avait la mission d' occuper * Buzancy , à quelques kilomètres de là . D' autres , à la vérité , disaient que les hussards s' étaient heurtés à un grand nombre d' escadrons ennemis , et qu' on envoyait la brigade afin de les dégager . Ce furent quelques heures délicieuses de repos pour * Maurice . Il s' était allongé dans le champ à mi-côte , où bivouaquait le régiment ; et , engourdi de fatigue , il regardait cette verte vallée de l' * Aisne , ces prairies plantées de bouquets d' arbres , au milieu desquels desquels la rivière coule , paresseuse . Devant lui , fermant la vallée , * Vouziers se dressait en amphithéâtre , étageant ses toits , que dominait l' église avec sa flèche mince et sa tour coiffée d' un dôme . En bas , près du pont , les cheminées hautes des tanneries fumaient ; tandis que , à l' autre bout , les bâtiments d' un grand moulin se montraient , enfarinés , parmi les verdures du bord de l' eau . Et cet horizon de petite ville , perdu dans les herbes , lui apparaissait plein d' un charme doux , comme s' il eût retrouvé ses yeux de sensitif et de rêveur . C' était sa jeunesse qui revenait , les voyages qu' il avait faits autrefois à * Vouziers , quand il habitait le * Chêne , son bourg natal . Pendant une heure , il oublia tout . Depuis longtemps , la soupe était mangée , l' attente continuait , lorsque , vers deux heures et demie , une sourde agitation , peu à peu croissante , gagna le camp entier . Des ordres coururent , on fit évacuer les prairies , toutes les troupes montèrent , se rangèrent sur les coteaux , entre deux villages , * Chestres et * Falaise , distants de quatre à cinq kilomètres . Déjà , le génie creusait des tranchées , établissait des épaulements ; pendant que , sur la gauche , l' artillerie de réserve couronnait un mamelon . Et le bruit se répandit que le général * Bordas venait d' envoyer une estafette pour dire qu' ayant rencontré à * Grand- * Pré des forces supérieures , il était forcé de se replier sur * Buzancy , ce qui faisait craindre que sa ligne de retraite sur * Vouziers ne fût bientôt coupée . Aussi , le commandant du 7e corps , croyant à une attaque immédiate , avait -il fait prendre à ses hommes des positions de combat , afin de soutenir le premier choc , en attendant que le reste de l' armée vînt le soutenir ; et un de ses aides de camp était parti avec une lettre pour le maréchal , l' avertissant de la situation , demandant du secours . Enfin , comme il redoutait l' embarras de l' interminable convoi de vivres , qui avait rallié le corps pendant la nuit , et qu' il traînait de nouveau à sa suite , il le fit remettre en branle sur-le-champ , il le dirigea au petit bonheur , du côté de * Chagny . C' était la bataille . - alors , mon lieutenant , c' est sérieux , ce coup -ci ? Se permit de demander * Maurice à * Rochas . - ah ! Oui , foutre ! Répondit le lieutenant en agitant ses grands bras . Vous verrez s' il fait chaud , tout à l' heure ! Tous les soldats en étaient enchantés . Depuis que la ligne de bataille se formait , de * Chestres à * Falaise , l' animation du camp avait grandi encore , une fièvre d' impatience s' emparait des hommes . Enfin , on allait donc les voir , ces prussiens que les journaux disaient si éreintés de marches , si épuisés de maladies , affamés et vêtus de haillons ! Et l' espoir de les culbuter au premier heurt , relevait tous les courages . - ce n' est pas malheureux qu' on se retrouve , déclarait * Jean . Il y a assez longtemps qu' on joue à cache-cache , depuis qu' on s' est perdu , là-bas , à la frontière , après leur bataille ... seulement , est -ce que ce sont ceux -là qui ont battu * Mac- * Mahon ? * Maurice ne put lui répondre , hésitant . D' après ce qu' il avait lu à * Reims , il lui semblait difficile que la troisième armée , commandée par le prince royal de * Prusse , fût à * Vouziers , lorsque , l' avant-veille encore , elle devait camper à peine du côté de * Vitry- * Le- * François . On avait bien parlé d' une quatrième armée , mise sous les ordres du prince de * Saxe , qui allait opérer sur la * Meuse : c' était celle -ci sans doute , quoique l' occupation si prompte de * Grand- * Pré l' étonnât , à cause des distances . Mais ce qui acheva de brouiller ses idées , ce fut sa stupeur d' entendre le général * Bourgain- * Desfeuilles questionner un paysan de * Falaise pour savoir si la * Meuse ne passait pas à * Buzancy et s' il n' y avait pas là des ponts solides . D' ailleurs , dans la sérénité de son ignorance , le général déclarait qu' on allait être attaqué par une colonne de cent mille hommes venant de * Grand- * Pré , tandis qu' une autre de soixante mille arrivait par * Sainte- * Menehould . - et ton pied ? Demanda * Jean à * Maurice . - je ne le sens plus , répondit celui -ci en riant . Si l' on se bat , ça ira toujours . C' était vrai , une telle excitation nerveuse le tenait debout , qu' il était comme soulevé de terre . Dire que , de toute la campagne , il n' avait pas encore brûlé une cartouche ! Il était allé à la frontière , il avait passé devant * Mulhouse la terrible nuit d' angoisse , sans voir un prussien , sans lâcher un coup de fusil ; et il avait dû battre en retraite jusqu'à * Belfort , jusqu'à * Reims , et de nouveau il marchait à l' ennemi depuis cinq jours , son chassepot toujours vierge , inutile . Un besoin grandissant , une rage lente le prenait d' épauler , de tirer au moins , pour soulager ses nerfs . Depuis six semaines bientôt qu' il s' était engagé , dans une crise d' enthousiasme , rêvant de combat pour le lendemain , il n' avait fait qu' user ses pauvres pieds d' homme délicat à fuir et à piétiner , loin des champs de bataille . Aussi , dans l' attente fébrile de tous , était -il un de ceux qui interrogeaient avec le plus d' impatience cette route de * Grand- * Pré , filant toute droite , à l' infini , entre de beaux arbres . Au-dessous de lui , la vallée se déroulait , l' * Aisne mettait comme un ruban d' argent parmi les saules et les peupliers ; et ses regards revenaient invinciblement à la route , là-bas . Vers quatre heures , on eut une alerte . Le 4e hussards rentrait , après un long détour ; et , grossies de proche en proche , des histoires de combats avec les uhlans circulèrent , ce qui confirma tout le monde dans la certitude où l' on était d' une attaque imminente . Deux heures plus tard , une nouvelle estafette arriva , effarée , expliquant que le général * Bordas n' osait plus quitter * Grand- * Pré , convaincu que la route de * Vouziers était coupée . Il n' en était rien encore , puisque l' estafette venait de passer librement . Mais , d' une minute à l' autre , le fait pouvait se produire , et le général * Dumont , commandant la division , partit tout de suite , avec la brigade qui lui restait , pour dégager son autre brigade , demeurée en détresse . Le soleil se couchait derrière * Vouziers , dont la ligne des toits se détachait en noir , sur un grand nuage rouge . Longtemps , entre la double rangée des arbres , on put suivre la brigade , qui finit par se perdre dans l' ombre naissante . Le colonel * De * Vineuil vint s' assurer de la bonne position de son régiment , pour la nuit . Il s' étonna de ne pas trouver à son poste le capitaine * Beaudoin ; et , comme celui -ci rentrait de * Vouziers à cette minute même , donnant l' excuse qu' il y avait déjeuné , chez la baronne * De * Ladicourt , il reçut une rude réprimande , qu' il écouta d' ailleurs en silence , de son air correct de bel officier . - mes enfants , répétait le colonel en passant parmi ses hommes , nous serons sans doute attaqués cette nuit , ou sûrement demain matin à la pointe du jour ... tenez -vous prêts et rappelez -vous que le 106e n' a jamais reculé . Tous l' acclamaient , tous préféraient un " coup de torchon " , pour en finir , dans la fatigue et le découragement qui les envahissaient depuis le départ . On visita les fusils , on changea les aiguilles . Comme on avait mangé la soupe , le matin , on se contenta de café et de biscuit . Ordre était donné de ne pas se coucher . Des grand'gardes furent envoyées à quinze cents mètres , des sentinelles furent détachées jusqu'au bord de l' * Aisne . Tous les officiers veillèrent autour des feux de bivouac . Et , contre un petit mur , on distinguait par moments , aux lueurs dansantes d' un de ces feux , les uniformes chamarrés du général en chef et de son état-major , dont les ombres s' agitaient , anxieuses , courant vers la route , guettant le pas des chevaux , dans la mortelle inquiétude où l' on était du sort de la troisième division . Vers une heure du matin , * Maurice fut posé en sentinelle perdue , à la lisière d' un champ de pruniers , entre la route et la rivière . La nuit était d' un noir d' encre . Dès qu' il se trouva seul , dans l' écrasant silence de la campagne endormie , il se sentit envahir par un sentiment de peur , d' une affreuse peur qu' il ne connaissait pas , qu' il ne pouvait vaincre , pris d' un tremblement de colère et de honte . Il s' était retourné , pour se rassurer en voyant les feux du camp ; mais un petit bois devait les lui cacher , il n' avait derrière lui qu' une mer de ténèbres ; seules , très lointaines , quelques lumières brûlaient toujours à * Vouziers , dont les habitants , prévenus sans doute , frissonnant à l' idée de la bataille , ne se couchaient pas . Ce qui acheva de le glacer , ce fut , en épaulant , de constater qu' il n' apercevait même pas la mire de son fusil . Alors commença l' attente la plus cruelle , toutes les forces de son être bandées dans l' ouïe seule , les oreilles ouvertes aux bruits imperceptibles , finissant par s' emplir d' une rumeur de tonnerre . Un ruissellement d' eau lointaine , un remuement léger de feuilles , le saut d' un insecte , devenaient énormes de retentissement . N' était -ce point un galop de chevaux , un roulement sans fin d' artillerie , qui arrivait de là-bas , droit à lui ? Sur sa gauche , n' avait -il pas entendu un chuchotement discret , des voix étouffées , une avant-garde rampant dans l' ombre , préparant une surprise ? Trois fois , il fut sur le point de lâcher son coup de feu , pour donner l' alarme . La crainte de se tromper , d' être ridicule , augmentait son malaise . Il s' était agenouillé , l' épaule gauche contre un arbre ; il lui semblait qu' il était ainsi depuis des heures , qu' on l' avait oublié là , que l' armée devait s' en être allée sans lui . Et , brusquement , il n' eut plus peur , il distingua très nettement , sur la route qu' il savait à deux cents mètres , le pas cadencé de soldats en marche . Tout de suite , il avait eu la certitude que c' étaient les troupes en détresse , si impatiemment attendues , le général * Dumont ramenant la brigade * Bordas . à ce moment , on venait de le relever , sa faction avait à peine duré l' heure règlementaire . C' était bien la troisième division qui rentrait au camp . Le soulagement fut immense . Mais on redoubla de précautions , car les renseignements rapportés confirmaient tout ce qu' on croyait savoir sur l' approche de l' ennemi . Quelques prisonniers qu' on ramenait , des uhlans sombres , drapés de leurs grands manteaux , refusèrent de parler . Et le petit jour , une aube livide de matinée pluvieuse , se leva , dans l' attente qui continuait , énervée d' impatience . Depuis quatorze heures bientôt , les hommes n' osaient dormir . Vers sept heures , le lieutenant * Rochas raconta que * Mac- * Mahon arrivait avec toute l' armée . La vérité était que le général * Douay avait reçu , en réponse à sa dépêche de la veille annonçant la lutte inévitable sous * Vouziers , une lettre du maréchal qui lui disait de tenir bon , jusqu'à ce qu' il pût le faire soutenir : le mouvement en avant était arrêté , le 1er corps se portait sur * Terron , le 5e sur * Buzancy , tandis que le 12e resterait au * Chêne , en seconde ligne . Alors , l' attente s' élargit encore , ce n' était plus un simple combat qu' on allait livrer , mais une grande bataille , où donnerait toute cette armée , détournée de la * Meuse , en marche désormais vers le sud , dans la vallée de l' * Aisne . Et l' on n' osa toujours pas faire la soupe , on dut se contenter encore de café et de biscuits , car le " coup de torchon " était pour midi , tous le répétaient , sans savoir pourquoi . Un aide de camp venait d' être envoyé au maréchal , afin de hâter l' arrivée des secours , l' approche des deux armées ennemies devenant de plus en plus certaine . Trois heures plus tard , un second officier partit au galop pour le * Chêne , où se trouvait le grand quartier général , dont il devait rapporter les ordres immédiats , tellement l' inquiétude avait grandi , à la suite des nouvelles données par un maire de campagne , qui prétendait avoir vu cent mille hommes à * Grand- * Pré , tandis que cent autres mille montaient par * Buzancy . à midi , toujours pas un seul prussien . à une heure , à deux heures , rien encore . Et la lassitude arrivait , le doute aussi . Des voix goguenardes commençaient à blaguer les généraux . Peut-être bien qu' ils avaient vu leur ombre sur le mur . On leur votait des lunettes . De jolis farceurs , si rien ne venait , d' avoir ainsi dérangé tout le monde ! Un loustic cria : - c' est donc comme là-bas , à * Mulhouse ? à cette parole , le coeur de * Maurice s' était serré , dans l' angoisse du souvenir . Il se rappelait cette fuite imbécile , cette panique qui avait emporté le 7e corps , sans qu' un allemand eût paru , à dix lieues de là . Et l' aventure recommençait , il en avait maintenant la sensation nette , la certitude . Pour que l' ennemi ne les eût pas attaqués , vingt-quatre heures après l' escarmouche de * Grand- * Pré , il fallait que le 4e hussards s' y fût heurté simplement à quelque reconnaissance de cavalerie . Les colonnes devaient être loin encore , peut-être à deux journées de marche . Tout d' un coup , cette pensée le terrifia , lorsqu' il réfléchit au temps qu' on venait de perdre . En trois jours , on n' avait pas fait deux lieues , de * Contreuve à * Vouziers . Le 25 et le 26 , les autres corps d' armée étaient montés au nord , sous prétexte de se ravitailler ; tandis que , maintenant , le 27 , les voilà qui descendaient au midi , pour accepter une bataille que personne ne leur offrait . à la suite du 4e hussards , vers les défilés de l' * Argonne abandonnés , la brigade * Bordas s' était crue perdue , entraînant à son secours toute la division , puis le 7e corps , puis l' armée entière , inutilement . Et * Maurice , songeait au prix inestimable de chaque heure , dans ce projet fou de donner la main à * Bazaine , un plan que , seul , un général de génie aurait pu exécuter , avec des soldats solides , à la condition d' aller en tempête , droit devant lui , au travers des obstacles . - nous sommes fichus ! Dit -il à * Jean , pris de désespoir , dans une soudaine et courte lucidité . Puis , comme ce dernier élargissait les yeux , ne pouvant comprendre , il continua à demi-voix , pour lui , parlant des chefs : - plus bêtes que méchants , c' est certain , et pas de chance ! Ils ne savent rien , ils ne prévoient rien , ils n' ont ni plan , ni idées , ni hasards heureux ... allons , tout est contre nous , nous sommes fichus ! Et ce découragement , que * Maurice raisonnait en garçon intelligent et instruit , il grandissait , il pesait peu à peu sur toutes les troupes , immobilisées sans raison , dévorées par l' attente . Obscurément , le doute , le pressentiment de la situation vraie faisaient leur travail , dans ces cervelles épaisses ; et il n' était plus un homme , si borné fût -il , qui n' éprouvât le malaise d' être mal conduit , attardé à tort , poussé au hasard dans la plus désastreuse des aventures . Qu' est -ce qu' on fichait là , bon dieu ! Puisque les prussiens ne venaient pas ? Ou se battre tout de suite , ou s' en aller quelque part dormir tranquille . Ils en avaient assez . Depuis que le dernier aide de camp était parti pour rapporter des ordres , l' anxiété croissait ainsi de minute en minute , des groupes s' étaient formés , parlant haut , discutant . Les officiers , gagnés par cette agitation , ne savaient que répondre aux soldats qui osaient les interroger . Aussi , à cinq heures , lorsque le bruit se répandit que l' aide de camp était de retour et qu' on allait se replier , y eut -il un allègement dans toutes les poitrines , un soupir de profonde joie . Enfin , c' était donc le parti de la sagesse qui l' emportait ! L' empereur et le maréchal , qui n' avaient jamais été pour cette marche sur * Verdun , inquiets d' apprendre qu' ils étaient de nouveau gagnés de vitesse et qu' ils allaient avoir contre eux l' armée du prince royal de * Saxe et celle du prince royal de * Prusse , renonçaient à l' improbable jonction avec * Bazaine , pour battre en retraite par les places fortes du nord , de façon à se replier ensuite sur * Paris . Le 7e corps recevait l' ordre de remonter sur * Chagny , par le * Chêne , tandis que le 5e corps devait marcher sur * Poix , le 1er et le 12e , sur * Vendresse . Alors , puisqu' on reculait , pourquoi s' être avancé jusqu'à l' * Aisne , pourquoi tant de journées perdues et tant de fatigues , lorsque , de * Reims , il était si facile , si logique d' aller prendre tout de suite de fortes positions dans la vallée de la * Marne ? Il n' y avait donc ni direction , ni talent militaire , ni simple bon sens ? Mais on ne s' interrogeait plus , on pardonnait , dans l' allégresse de cette décision si raisonnable , la seule bonne pour se tirer du guêpier où l' on s' était mis . Des généraux aux simples soldats , tous avaient cette sensation qu' on redeviendrait fort , qu' on serait invincible sous * Paris , et que c' était là , nécessairement , qu' on battrait les prussiens . Mais il fallait évacuer * Vouziers dès la pointe du jour , de façon à être en marche vers le * Chêne , avant d' avoir été attaqué ; et , immédiatement , le camp s' emplit d' une animation extraordinaire , les clairons sonnaient , des ordres se croisaient ; tandis que , déjà , les bagages et le convoi d' administration partaient en avant , pour ne pas alourdir l' arrière-garde . * Maurice était ravi . Puis , comme il tâchait d' expliquer à * Jean le mouvement de retraite qu' on allait exécuter , un cri de douleur lui échappa : son excitation était tombée , il retrouvait son pied , lourd comme du plomb , au bout de sa jambe . - quoi donc ? ça recommence ? Demanda le caporal , désolé . Et ce fut lui , avec son esprit pratique , qui eut une idée . - écoute , mon petit , tu m' as dit hier que tu connaissais du monde , là , dans la ville . Tu devrais obtenir la permission du major et te faire conduire en voiture au * Chêne , où tu passerais une bonne nuit dans un bon lit . Demain , si tu marches mieux , nous te reprendrons , en passant ... hein ? ça va -t-il ? Dans * Falaise même , le village près duquel duquel on était campé , * Maurice venait de retrouver un ancien ami de son père , un petit fermier , qui justement allait conduire sa fille au * Chêne , près d' une tante , et dont le cheval , attelé à une légère carriole , attendait . Mais , avec le major * Bouroche , dès les premiers mots , les choses faillirent mal tourner . - c' est mon pied qui s' est écorché , monsieur le docteur ... du coup , * Bouroche , secouant sa tête puissante , au mufle de lion , rugit : - je ne suis pas monsieur le docteur ... qui est -ce qui m' a foutu un soldat pareil ? Et , comme * Maurice , effaré , bégayait une excuse , il reprit : - je suis le major , entendez -vous , brute ! Puis , s' apercevant à qui il avait affaire , il dut éprouver quelque honte , il s' emporta davantage . - votre pied , la belle histoire ! ... oui , oui , je vous autorise . Montez en voiture , montez en ballon . Nous avons assez de traîne-la-patte et de fricoteurs ! Lorsque * Jean aida * Maurice à se hisser dans la carriole , ce dernier se retourna pour le remercier ; et les deux hommes tombèrent aux bras l' un de l' autre , comme s' ils n' avaient jamais dû se revoir . Est -ce qu' on savait , au milieu du branle de la retraite , avec ces prussiens qui étaient là ? * Maurice resta surpris de la grande tendresse qui l' attachait déjà à ce garçon . Et , deux fois encore , il se retourna , pour lui dire au revoir de la main ; et il quitta le camp , où l' on se préparait à allumer de grands feux , afin de tromper l' ennemi , pendant que l' on partirait , dans le plus grand silence , avant la pointe du jour . En chemin , le petit fermier ne cessa de gémir sur l' abomination des temps . Il n' avait pas eu le courage de rester à * Falaise ; et il regrettait déjà de ne plus y être , répétant qu' il était ruiné , si l' ennemi brûlait sa maison . Sa fille , une grande créature pâle , pleurait . Mais , ivre de fatigue , * Maurice n' entendait pas , dormait assis , bercé par le trot vif du petit cheval , qui , en moins d' une heure et demie , franchit les quatre lieues , de * Vouziers au * Chêne . Il n' était pas sept heures , le crépuscule tombait à peine , lorsque le jeune homme , étonné et frissonnant , descendit au pont du canal , sur la place , en face de l' étroite maison jaune où il était né , où il avait passé vingt ans de son existence . C' était là qu' il se rendait machinalement , bien que la maison , depuis dix-huit mois , fût vendue à un vétérinaire . Et , au fermier qui le questionnait , il répondit qu' il savait parfaitement où il allait , il le remercia mille fois de son obligeance . Cependant , au centre de la petite place triangulaire , près du puits , il demeurait immobile , étourdi , la mémoire vide . Où donc allait -il ? Brusquement , il se souvint que c' était chez le notaire , dont la maison touchait celle où il avait grandi , et dont la mère , la très vieille et très bonne * Madame * Desroches , à titre de voisine , le gâtait , lorsqu' il était enfant . Il retrouvait bien le canal traversant la ville de bout en bout , coupant la place centrale , dont l' étroit pont de pierre réunissait les deux triangles ; et c' était toujours bien , là-bas , sur l' autre rive , le marché avec sa toiture moussue , la rue * Berond qui s' enfonçait à gauche , la route de * Sedan qui filait à droite . Seulement , du côté où il était , il lui fallait lever les yeux , reconnaître le clocher ardoisé , au-dessus de la maison du notaire , pour être certain que c' était là le coin désert où il avait joué à la marelle , tellement la rue de * Vouziers , en face de lui , jusqu'à l' hôtel de ville , bourdonnait d' un flot compact de foule . Sur la place , il semblait qu' on faisait le vide , que des hommes écartaient les curieux . Et là , occupant un large espace , derrière le puits , il fut étonné d' apercevoir comme un parc de voitures , de fourgons , de chariots , tout un campement de bagages qu' il avait certainement vus déjà . Le soleil venait de disparaître dans l' eau toute droite et sanglante du canal , et * Maurice se décidait , lorsqu' une femme , près de lui , qui le dévisageait depuis un instant , s' écria : - mais ce n' est pas dieu possible ! Vous êtes bien le fils * Levasseur ? Alors , lui-même reconnut * Madame * Combette , la femme du pharmacien , dont la boutique était sur la place . Comme il lui expliquait qu' il allait demander un lit à la bonne * Madame * Desroches , elle l' entraîna , agitée . - non , non , venez jusque chez nous . Je vais vous dire ... puis , dans la pharmacie , quand elle eut soigneusement refermé la porte : - vous ne savez donc pas , mon cher garçon , que l' empereur est descendu chez les * Desroches ... on a réquisitionné la maison pour lui , et ils ne sont guère satisfaits du grand honneur , je vous assure . Quand on pense qu' on a forcé la pauvre vieille maman , une femme de soixante-dix ans passés , à donner sa chambre et à monter se coucher sous les toits , dans un lit de bonne ! ... tenez , tout ce que vous voyez là , sur la place , c' est à l' empereur , ce sont ses malles enfin , vous comprenez ! En effet , * Maurice se les rappela alors , ces voitures et ces fourgons , tout ce train superbe de la maison impériale , qu' il avait vu à * Reims . - ah ! Mon cher garçon , si vous saviez ce qu' on a tiré de là dedans , et de la vaisselle d' argent , et des bouteilles de vin , et des paniers de provisions et du beau linge , et de tout ! Pendant deux heures , ça n' a pas arrêté . Je me demande où ils ont pu fourrer tant de choses , car la maison n' est pas grande ... regardez , regardez ! En ont -ils allumé , un feu , dans la cuisine ! Il regardait la petite maison blanche , à deux étages , qui faisait l' angle de la place et de la rue de * Vouziers , une maison d' aspect bourgeois et calme , dont il évoquait l' intérieur , l' allée centrale en bas , les quatre pièces de chaque étage , comme s' il y était entré la veille encore . En haut , vers l' angle , la fenêtre du premier , ouvrant sur la place , se trouvait éclairée déjà ; et la femme du pharmacien lui expliquait que cette chambre était celle de l' empereur . Mais , comme elle l' avait dit , ce qui flambait surtout , c' était la cuisine , dont la fenêtre , au rez-de-chaussée , donnait sur la rue de * Vouziers . Jamais les habitants du * Chêne n' avaient eu un pareil spectacle . Un flot de curieux , sans cesse renouvelé , barrait la rue , béant devant cette fournaise , où rôtissait et bouillait le dîner d' un empereur . Pour avoir un peu d' air , les cuisiniers avaient ouvert les vitres toutes grandes . Ils étaient trois , en vestes blanches éblouissantes , s' agitant devant des poulets enfilés dans une immense broche , remuant des sauces au fond d' énormes casseroles , dont le cuivre luisait comme de l' or . Et les vieillards ne se souvenaient pas d' avoir vu , au lion d' argent , même pour les plus grandes noces , autant de feu brûlant et autant de nourriture cuisant à la fois . * Combette , le pharmacien , un petit homme sec et remuant , rentra chez lui , très excité par tout ce qu' il venait de voir et d' entendre . Il semblait être dans le secret des choses , étant adjoint au maire . C' était vers trois heures et demie que * Mac- * Mahon avait télégraphié à * Bazaine que l' arrivée du prince royal de * Prusse à * Châlons le forçait à se replier sur les places du nord ; et une autre dépêche allait partir pour le ministre de la guerre , l' avertissant également de la retraite , lui expliquant le danger terrible où se trouvait l' armée d' être coupée et écrasée . La dépêche à * Bazaine pouvait courir , si elle avait de bonnes jambes , car toutes les communications semblaient interrompues avec * Metz depuis plusieurs jours . Mais , l' autre dépêche , c' était plus grave ; et , baissant la voix , le pharmacien raconta qu' il avait entendu un officier supérieur dire : " s' ils sont prévenus à * Paris , nous sommes foutus ! " personne n' ignorait avec quelle âpreté l' impératrice-régente et le conseil des ministres poussaient à la marche en avant . D' ailleurs , la confusion augmentait d' heure en heure , les renseignements les plus extraordinaires arrivaient sur l' approche des armées allemandes . Le prince royal de * Prusse à * Châlons , était -ce possible ? Et contre quelles troupes venait donc de se heurter le 7e corps , dans les défilés de l' * Argonne ? -à l' état-major , ils ne savent rien , continua le pharmacien en agitant désespérément les bras . Ah ! Quel gâchis ! ... enfin , tout va bien , si demain l' armée est en retraite . Puis , brave homme au fond : - dites donc , mon jeune ami , je vais vous panser le pied , vous dînerez avec nous , et vous coucherez là-haut , dans la petite chambre de mon élève , qui a filé . Mais , tourmenté du besoin de voir et de savoir , * Maurice , avant tout , voulut absolument suivre sa première idée , en allant , en face , rendre visite à la vieille * Madame * Desroches . Il fut surpris de ne pas être arrêté , à la porte , qui , dans le tumulte de la place , restait ouverte , sans même être gardée . Continuellement , du monde entrait et sortait , des officiers , des gens de service ; et il semblait que le branle de la cuisine flambante agitât la maison entière . Pourtant , il n' y avait pas une lumière dans l' escalier , il dut monter à tâtons . Au premier étage , il s' arrêta quelques secondes , le coeur battant , devant la porte de la pièce où il savait que se trouvait l' empereur ; mais , là , dans cette pièce , pas un bruit , un silence de mort . Et , en haut , au seuil de la chambre de bonne où elle avait dû se réfugier , la vieille * Madame * Desroches eut d' abord peur de lui . Ensuite , quand elle l' eut reconnu : - ah ! Mon enfant , dans quel affreux moment faut -il qu' on se retrouve ! ... je la lui aurais donnée bien volontiers , ma maison , à l' empereur ; mais il a , avec lui , des gens trop mal élevés ! Si vous saviez comme ils ont tout pris , et ils vont tout brûler , tant ils font du feu ! ... lui , le pauvre homme , a la mine d' un déterré et l' air si triste ... puis , lorsque le jeune homme s' en alla , en la rassurant , elle l' accompagna , se pencha au-dessus de la rampe . - tenez ! Murmura -t-elle , on le voit d' ici ... ah ! Nous sommes bien tous perdus . Adieu , mon enfant ! Et * Maurice resta planté sur une marche , dans les ténèbres de l' escalier . Le cou tordu , il apercevait , par une imposte vitrée , un spectacle dont il emporta l' inoubliable souvenir . L' empereur était là , au fond de la pièce bourgeoise et froide , assis devant une petite table , sur laquelle son couvert était mis , éclairée à chaque bout d' un flambeau . Dans le fond , deux aides de camp se tenaient silencieux . Un maître d' hôtel , debout près de la table , attendait . Et le verre n' avait pas servi , le pain n' avait pas été touché , un blanc de poulet refroidissait au milieu de l' assiette . L' empereur , immobile , regardait la nappe , de ces yeux vacillants , troubles et pleins d' eau , qu' il avait déjà à * Reims . Mais il semblait plus las , et , lorsque , se décidant , d' un air d' immense effort , il eut porté à ses lèvres deux bouchées , il repoussa tout le reste de la main . Il avait dîné . Une expression de souffrance , endurée secrètement , blêmit encore son pâle visage . En bas , comme * Maurice passait devant la salle à manger , la porte en fut brusquement ouverte , et il aperçut , dans le braisillement des bougies et la fumée des plats , une tablée d' écuyers , d' aides de camp , de chambellans , en train de vider les bouteilles des fourgons , d' engloutir les volailles et de torcher les sauces , au milieu de grands éclats de voix . La certitude de la retraite enchantait tout ce monde , depuis que la dépêche du maréchal était partie . Dans huit jours , à * Paris , on aurait enfin des lits propres . * Maurice , alors , tout d' un coup , sentit la terrible fatigue qui l' accablait : c' était certain , l' armée entière se repliait , et il n' avait plus qu' à dormir , en attendant le passage du 7e corps . Il retraversa la place , se retrouva chez le pharmacien * Combette , où , comme dans un rêve , il mangea . Puis , il lui sembla bien qu' on lui pansait le pied , qu' on le montait dans une chambre . Et ce fut la nuit noire , l' anéantissement . Il dormait , écrasé , sans un souffle . Mais , après un temps indéterminé , des heures ou des siècles , un frisson agita son sommeil , le souleva sur son séant , au milieu des ténèbres . Où était -il donc ? Quel était ce roulement continu de tonnerre qui l' avait réveillé ? Tout de suite il se souvint , courut à la fenêtre , pour voir . En bas , dans l' obscurité , sur cette place aux nuits si calmes d' ordinaire , c' était de l' artillerie qui défilait , un trot sans fin d' hommes , de chevaux et de canons , dont les petites maisons mortes tremblaient . Une inquiétude irraisonnée le saisit , devant ce brusque départ . Quelle heure pouvait -il être ? Quatre heures sonnèrent à l' hôtel de ville . Et il s' efforçait de se rassurer , en se disant que c' était tout simplement là un commencement d' exécution des ordres de retraite donnés la veille , lorsqu' un spectacle , comme il tournait la tête , acheva de l' angoisser : la fenêtre du coin , chez le notaire , était toujours éclairée ; et l' ombre de l' empereur , à des intervalles égaux , s' y dessinait nettement , en un profil sombre . Vivement , * Maurice enfila son pantalon , pour descendre . Mais * Combette parut , un bougeoir à la main , gesticulant . - je vous ai aperçu d' en bas , en revenant de la mairie , et je suis monté vous dire ... imaginez -vous qu' ils ne m' ont pas laissé coucher , voici deux heures que nous nous occupons de nouvelles réquisitions , le maire et moi ... oui , tout est changé , une fois encore . Ah ! Il avait bougrement raison , l' officier qui ne voulait pas qu' on envoyât la dépêche à * Paris ! Et il continua longtemps , en phrases coupées , sans ordre , et le jeune homme finit par comprendre , muet , le coeur serré . Vers minuit , une dépêche du ministre de la guerre à l' empereur était arrivée , en réponse à celle du maréchal . On n' en connaissait pas le texte exact ; mais un aide de camp avait dit tout haut , à l' hôtel de ville , que l' impératrice et le conseil des ministres craignaient une révolution à * Paris , si , abandonnant * Bazaine , l' empereur rentrait . La dépêche , mal renseignée sur les positions véritables des allemands , ayant l' air de croire à une avance que l' armée de * Châlons n' avait plus , exigeait la marche en avant , malgré tout , avec une fièvre de passion extraordinaire . - l' empereur a fait appeler le maréchal , ajouta le pharmacien , et ils sont restés enfermés ensemble pendant près d' une heure . Naturellement , je ne sais pas ce qu' ils ont pu se dire , mais ce que tous les officiers m' ont répété , c' est qu' on ne bat plus en retraite et que la marche sur la * Meuse est reprise ... nous venons de réquisitionner tous les fours de la ville pour le 1er corps , qui remplacera ici , demain matin , le 12e , dont l' artillerie , comme vous le voyez , part en ce moment pour la besace ... cette fois , c' est bien fini , vous voilà en route pour la bataille ! Il s' arrêta . Lui aussi regardait la fenêtre éclairée , chez le notaire . Puis , à demi-voix , d' un air de curiosité songeuse : - hein ! Qu' ont -ils pu se dire ? ... c' est drôle tout de même , de se replier à six heures du soir , devant la menace d' un danger , et d' aller à minuit tête baissée dans ce danger , lorsque la situation reste identiquement la même ! * Maurice écoutait toujours le roulement des canons , en bas , dans la petite ville noire , ce trot ininterrompu , ce flot d' hommes qui s' écoulait vers la * Meuse , à l' inconnu terrible du lendemain . Et , sur les minces rideaux bourgeois de la fenêtre , il revoyait passer régulièrement l' ombre de l' empereur , le va-et-vient de ce malade que l' insomnie tenait debout , pris d' un besoin de mouvement , malgré sa souffrance , l' oreille emplie du bruit de ces chevaux et de ces soldats qu' il laissait envoyer à la mort . Ainsi , quelques heures avaient suffi , c' était maintenant le désastre décidé , accepté . Qu' avaient -ils pu se dire , en effet , cet empereur et ce maréchal , tous les deux avertis du malheur auquel on marchait , convaincus le soir de la défaite , dans les effroyables conditions où l' armée allait se trouver , ne pouvant le matin avoir changé d' avis , lorsque le péril grandissait à chaque heure ? Le plan du général * De * Palikao , la marche foudroyante sur * Montmédy , déjà téméraire le 23 , possible peut-être encore le 25 , avec des soldats solides et un capitaine de génie , devenait , le 27 , un acte de pure démence , au milieu des hésitations continuelles du commandement et de la démoralisation croissante des troupes . Si tous deux le savaient , pourquoi cédaient -ils aux impitoyables voix fouettant leur indécision ? Le maréchal , peut-être , n' était qu' une âme bornée et obéissante de soldat , grande dans son abnégation . Et l' empereur , qui ne commandait plus , attendait le destin . On leur demandait leur vie et la vie de l' armée : ils les donnaient . Ce fut la nuit du crime , la nuit abominable d' un assassinat de nation ; car l' armée dès lors se trouvait en détresse , cent mille hommes étaient envoyés au massacre . En songeant à ces choses , désespéré et frémissant , * Maurice suivait l' ombre , sur la mousseline légère de la bonne * Madame * Desroches , l' ombre fiévreuse , piétinante , que semblait pousser l' impitoyable voix , venue de * Paris . Cette nuit -là , l' impératrice n' avait -elle pas souhaité la mort du père , pour que le fils régnât ? Marche ! Marche ! Sans regarder en arrière , sous la pluie , dans la boue , à l' extermination , afin que cette partie suprême de l' empire à l' agonie soit jouée jusqu'à la dernière carte . Marche ! Marche ! Meurs en héros sur les cadavres entassés de ton peuple , frappe le monde entier d' une admiration émue , si tu veux qu' il pardonne à ta descendance ! Et sans doute l' empereur marchait à la mort . En bas , la cuisine ne flambait plus , les écuyers , les aides de camp , les chambellans dormaient , toute la maison était noire ; tandis que , seule , l' ombre allait et revenait sans cesse , résignée à la fatalité du sacrifice , au milieu de l' assourdissant vacarme du 12e corps , qui continuait de défiler , dans les ténèbres . Soudain , * Maurice songea que , si la marche en avant était reprise , le 7e corps ne remonterait pas par le * Chêne ; et il se vit en arrière , séparé de son régiment , ayant déserté son poste . Il ne sentait plus la brûlure de son pied : un pansement habile , quelques heures d' absolu repos en avaient calmé la fièvre . Lorsque * Combette lui eut donné des souliers à lui , de larges souliers où il était à l' aise , il voulut partir , partir à l' instant , espérant rencontrer encore le 106e sur la route du * Chêne à * Vouziers . Vainement , le pharmacien tâcha de le retenir , et il allait se décider à le reconduire en personne dans son cabriolet , battant la route au petit bonheur , quand son élève , * Fernand , reparut , en expliquant qu' il revenait d' embrasser sa cousine . Ce fut ce grand garçon blême , l' air poltron , qui attela et qui emmena * Maurice . Il n' était pas quatre heures , une pluie diluvienne ruisselait du ciel d' encre , les lanternes de la voiture pâlissaient , éclairant à peine le chemin , au milieu de la vaste campagne noyée , toute pleine de rumeurs immenses , qui , à chaque kilomètre , les faisaient s' arrêter , croyant au passage d' une armée . Cependant , là-bas , devant * Vouziers , * Jean n' avait point dormi . Depuis que * Maurice lui avait expliqué comment cette retraite allait tout sauver , il veillait , empêchant ses hommes de s' écarter , attendant l' ordre de départ , que les officiers pouvaient donner d' une minute à l' autre . Vers deux heures , dans l' obscurité profonde , que les feux étoilaient de rouge , un grand bruit de chevaux traversa le camp : c' était la cavalerie qui partait en avant-garde , vers * Ballay et * Quatre- * Champs , afin de surveiller les routes de * Boult- * Aux- * Bois et de la * Croix- * Aux- * Bois . Une heure plus tard , l' infanterie et l' artillerie se mirent à leur tour en branle , quittant enfin ces positions de * Falaise et de * Chestres , que depuis deux grands jours elles s' entêtaient à défendre contre un ennemi qui ne venait point . Le ciel s' était couvert , la nuit restait profonde , et chaque régiment s' éloignait dans le plus grand silence , un défilé d' ombres se dérobant au fond des ténèbres . Mais tous les coeurs battaient d' allégresse , comme si l' on eût échappé à un guet-apens . On se voyait déjà sous les murs de * Paris , à la veille de la revanche . Dans l' épaisse nuit , * Jean regardait . La route était bordée d' arbres , et il lui semblait bien qu' elle traversait de vastes prairies . Puis , des montées , des descentes se produisirent . On arrivait à un village , qui devait être * Ballay , lorsque la lourde nuée dont le ciel était obscurci , creva en une pluie violente . Les hommes avaient déjà reçu tant d' eau , qu' ils ne se fâchaient même plus , enflant les épaules . Mais * Ballay était dépassé ; et , à mesure qu' ils s' approchaient de * Quatre- * Champs , se levaient des rafales de vent furieux . Au delà , quand ils eurent monté sur le vaste plateau dont les terres nues vont jusqu'à * Noirval , l' ouragan fit rage , ils furent battus par un effroyable déluge . Et ce fut au milieu de ces vastes terres , qu' un ordre de halte arrêta , un à un , tous les régiments . Le 7e corps entier , trente et quelques mille hommes , s' y trouva réuni , comme le jour naissait , un jour boueux dans un ruissellement d' eau grise . Que se passait -il ? Pourquoi cette halte ? Une inquiétude courait déjà dans les rangs , certains prétendaient que les ordres de marche venaient d' être changés . On leur avait fait mettre l' arme au pied , avec défense de rompre les rangs et de s' asseoir . Par instants , le vent balayait le haut plateau avec une violence telle , qu' ils devaient se serrer les uns contre les autres , pour n' être pas emportés . La pluie les aveuglait , leur lardait la peau , une pluie glaciale qui coulait sous leurs vêtements . Et deux heures s' écoulèrent , une interminable attente , on ne savait pourquoi , au milieu de l' angoisse qui de nouveau serrait tous les coeurs . * Jean , à mesure que le jour grandissait , tâchait de s' orienter . On lui avait montré , au nord-ouest , de l' autre côté de * Quatre- * Champs , le chemin du * Chêne , qui filait sur un coteau . Alors , pourquoi avait -on tourné à droite , au lieu de tourner à gauche ? Puis , ce qui l' intéressait , c' était l' état-major installé à la * converserie , une ferme plantée au bord du plateau . On y semblait très effaré , des officiers couraient , discutaient , avec de grands gestes . Et rien ne venait , que pouvaient -ils attendre ? Le plateau était une sorte de cirque , des chaumes à l' infini , que dominaient , au nord et à l' est , des hauteurs boisées ; vers le sud , s' étendaient des bois épais ; tandis que , par une échappée , à l' ouest , on apercevait la vallée de l' * Aisne , avec les petites maisons blanches de * Vouziers . En dessous de la * converserie , pointait le clocher d' ardoises de * Quatre- * Champs , noyé dans l' averse enragée , sous laquelle semblaient se fondre les quelques pauvres toits moussus du village . Et , comme * Jean enfilait du regard la rue montante , il distingua très bien un cabriolet arrivant au grand trot , par la chaussée caillouteuse , changée en torrent . C' était * Maurice , qui , enfin , du coteau d' en face , à un coude de la route , venait d' apercevoir le 7e corps . Depuis deux heures , il battait le pays , trompé par les renseignements d' un paysan , égaré par la mauvaise volonté sournoise de son conducteur , à qui la peur des prussiens donnait la fièvre . Dès qu' il atteignit la ferme , il sauta de voiture , trouva tout de suite son régiment . * Jean , stupéfait , lui cria : - comment , c' est toi ! Pourquoi donc ? Puisque nous allions te reprendre ! D' un geste , * Maurice conta sa colère et sa peine . - ah ! Oui ... on ne remonte plus par là , c' est par là-bas qu' on va , pour y crever tous ! -bon ! Dit l' autre , tout pâle , après un silence . On se fera au moins casser la gueule ensemble . Et , comme ils s' étaient quittés , les deux hommes se retrouvèrent , en s' embrassant . Sous la pluie battante qui continuait , le simple soldat rentra dans le rang , tandis que le caporal donnait l' exemple , ruisselant , sans une plainte . Mais la nouvelle , maintenant , courait , certaine . On ne se repliait plus sur * Paris , on marchait de nouveau vers la * Meuse . Un aide de camp du maréchal venait d' apporter au 7e corps l' ordre d' aller camper à * Nouart ; tandis que le 5e , se dirigeant sur * Beauclair , prendrait la droite de l' armée , et que le 1er remplacerait au * Chêne le 12e , en marche sur la besace , à l' aile gauche . Et , si , depuis près de trois heures , trente et quelques mille hommes restaient là , l' arme au pied , à attendre , sous les furieuses rafales , c' était que le général * Douay , au milieu de la confusion déplorable de ce nouveau changement de front , éprouvait l' inquiétude la plus vive sur le sort du convoi , envoyé en avant , la veille , vers * Chagny . Il fallait bien attendre qu' il eût rallié le corps . On racontait que ce convoi avait été coupé par celui du 12e corps , au * Chêne . D' autre part , une partie du matériel , toutes les forges d' artillerie , s' étant trompées de route , revenaient de * Terron par la route de * Vouziers , où elles allaient sûrement tomber entre les mains des allemands . Jamais désordre ne fut plus grand , et jamais anxiété plus vive . Alors , parmi les soldats , il y eut un véritable désespoir . Beaucoup voulaient s' asseoir sur leurs sacs , dans la boue de ce plateau détrempé , et attendre la mort , sous la pluie . Ils ricanaient , ils insultaient les chefs : ah ! De fameux chefs , sans cervelle , défaisant le soir ce qu' ils avaient fait le matin , flânant quand l' ennemi n' était pas là , filant dès qu' il apparaissait ! Une démoralisation dernière achevait de faire de cette armée un troupeau sans foi , sans discipline , qu' on menait à la boucherie , par les hasards de la route . Là-bas , vers * Vouziers , une fusillade venait d' éclater , des coups de feu échangés entre l' arrière-garde du 7e corps et l' avant-garde des troupes allemandes ; et , depuis un instant , tous les regards se tournaient vers la vallée de l' * Aisne , où , dans une éclaircie du ciel , montaient les tourbillons d' une épaisse fumée noire : on sut que c' était le village de * Falaise qui brûlait , incendié par les uhlans . Une rage s' emparait des hommes . Quoi donc ? Les prussiens étaient là , maintenant ! On les avait attendus deux jours , pour leur donner le temps d' arriver . Puis , on décampait . Obscurément , au fond des plus bornés , montait la colère de l' irréparable faute commise , cette attente imbécile , ce piège dans lequel on était tombé : les éclaireurs de la IVe armée amusant la brigade * Bordas , arrêtant , immobilisant un à un tous les corps de l' armée de * Châlons , pour permettre au prince royal de * Prusse d' accourir avec la IIIe armée . Et , à cette heure , grâce à l' ignorance du maréchal , qui ne savait encore quelles troupes il avait devant lui , la jonction se faisait , le 7e corps et le 5e allaient être harcelés , sous la continuelle menace d' un désastre . * Maurice , à l' horizon , regardait flamber * Falaise . Mais il y eut un soulagement : le convoi qu' on avait cru perdu , déboucha du chemin du * Chêne . Tout de suite , pendant que la première division restait à * Quatre- * Champs , pour attendre et protéger l' interminable défilé des bagages , la 2e se remettait en branle et gagnait * Boult- * Aux- * Bois par la forêt , pendant que la 3e se postait , à gauche , sur les hauteurs de * Belleville , afin d' assurer les communications . Et , comme le 106e enfin , au moment où redoublait la pluie , quittait le plateau , reprenant la marche scélérate vers la * Meuse , à l' inconnu , * Maurice revit l' ombre de l' empereur , allant et revenant d' un train morne , sur les petits rideaux de la vieille * Madame * Desroches . Ah ! Cette armée de la désespérance , cette armée en perdition qu' on envoyait à un écrasement certain , pour le salut d' une dynastie ! Marche , marche , sans regarder en arrière , sous la pluie , dans la boue , à l' extermination ! chapitre VI : - tonnerre de dieu ! Dit le lendemain matin * Chouteau en s' éveillant , rompu et glacé sous la tente , je prendrais bien un bouillon , avec beaucoup de viande autour . à * Boult- * Aux- * Bois , où l' on avait campé , il n' y avait eu , le soir , qu' une maigre distribution de pommes de terre , l' intendance étant de plus en plus ahurie et désorganisée par les marches et les contremarches continuelles , n' arrivant jamais à rencontrer les troupes aux rendez -vous donnés . On ne savait plus où prendre , par le désordre des chemins , les troupeaux migrateurs , et c' était la disette prochaine . * Loubet , en s' étirant , eut un ricanement désespéré . - ah ! Fichtre , oui ! C' est fini , les oies à la ficelle ! L' escouade était maussade , assombrie . Quand on ne mangeait pas , ça n' allait pas . Et il y avait , en outre , cette pluie incessante , cette boue dans laquelle on venait de dormir . Ayant vu * Pache qui se signait , après avoir fait sa prière du matin , lèvres closes , * Chouteau reprit furieusement : - demande -lui donc , à ton bon * Dieu , qu' il nous envoie une paire de saucisses et une chopine à chacun . - ah ! Si l' on avait seulement une miche , du pain tant qu' on en voudrait ! Soupira * Lapoulle qui souffrait de la faim plus que les autres , torturé par son gros appétit . Mais le lieutenant * Rochas les fit taire . Ce n' était pas une honte , de ne toujours songer qu' à son ventre ! Lui , bonnement , serrait la ceinture de son pantalon . Depuis que les choses tournaient décidément mal , et que , par moments , au loin , on entendait la fusillade , il avait retrouvé toute son entêtée confiance . Puisqu' ils étaient là , maintenant , les prussiens , c' était si simple : on allait les battre ! Et il haussait les épaules , derrière le capitaine * Beaudoin , ce jeune homme , comme il le nommait , que la perte définitive de ses bagages désolait , les lèvres pincées , le visage pâle , ne dérageant pas . Ne point manger , passe encore ! Ce qui l' indignait , c' était de ne pouvoir changer de chemise . * Maurice venait d' avoir un réveil accablé et frissonnant . Son pied , grâce aux larges chaussures , ne s' était pourtant plus enflammé . Mais le déluge de la veille , dont sa capote restait lourde , lui avait laissé une courbature dans tous les membres . Et , envoyé à la corvée de l' eau , pour le café , il regardait la plaine , à un bord de laquelle * Boult- * Aux- * Bois est situé : des forêts montent à l' ouest et au nord , une côte s' élève jusqu'au village de * Belleville ; tandis que , vers * Buzancy , à l' est , de vastes terrains plats s' étendent , avec de lentes ondulations , où se cachent des hameaux . était -ce par là qu' on attendait l' ennemi ? Comme il revenait du ruisseau , rapportant le bidon plein , une famille de paysans éplorée , sur le seuil d' une petite ferme , l' appela , lui demanda si les soldats allaient rester enfin , pour les défendre . Déjà , à trois reprises , dans le va-et-vient des ordres contraires , le 5e corps avait traversé le pays . La veille , on avait entendu le canon , du côté de * Bar . Certainement , les prussiens n' étaient pas à plus de deux lieues . Et , lorsque * Maurice eut répondu à ces pauvres gens que le 7e corps allait sans doute repartir , lui aussi , ils se lamentèrent . On les abandonnait , les soldats ne venaient donc pas pour se battre , qu' ils les voyaient reparaître et disparaître , toujours fuyants ? -ceux qui voudront du sucre , dit * Loubet en servant le café , n' ont qu' à tremper leur pouce et attendre qu' il fonde . Pas un homme ne rigola . C' était vexant tout de même , du café sans sucre ; et encore si l' on avait eu du biscuit ! La veille , sur le plateau de * Quatre- * Champs , presque tous , pour tromper l' attente , avaient achevé les provisions de leurs sacs , croquant jusqu'aux miettes . Mais l' escouade , heureusement , retrouva une douzaine de pommes de terre , qu' elle se partagea . * Maurice , l' estomac délabré , eut un cri de regret . - si j' avais su , au * Chêne , j' aurais acheté du pain ! * Jean écoutait , demeurait silencieux . Au lever , il avait eu une querelle avec * Chouteau , qu' il voulait envoyer à la corvée du bois , et qui s' y était refusé insolemment , disant que ce n' était pas son tour . Depuis que tout allait de mal en pis , l' indiscipline augmentait , les chefs finissaient par ne plus oser faire une réprimande . Et * Jean , avec son beau calme , avait compris qu' il devait effacer son autorité de caporal , s' il ne voulait pas provoquer des révoltes ouvertes . Il s' était fait bon diable , il semblait n' être que le camarade de ses hommes , auxquels son expérience continuait à rendre de grands services . Si son escouade n' était plus si bien nourrie , elle ne crevait tout de même pas encore de faim , comme tant d' autres . Mais la souffrance de * Maurice , surtout , l' attendrissait . Il le sentait s' affaiblir , il le regardait d' un oeil inquiet , en se demandant comment ce garçon frêle ferait pour aller jusqu'au bout . Lorsque * Jean entendit * Maurice se plaindre de n' avoir pas de pain , il se leva , disparut un instant , revint après avoir fouillé dans son sac . Et , en lui glissant un biscuit : - tiens ! Cache ça , je n' en ai pas pour tout le monde . - mais toi ? Demanda le jeune homme , très touché . - oh ! Moi , n' aie pas peur ... j' en ai encore deux . C' était vrai , il avait gardé précieusement trois biscuits , pour le cas où l' on se battrait , sachant qu' on a très faim sur les champs de bataille . D' ailleurs , il venait de manger une pomme de terre . ça lui suffisait . On verrait plus tard . Vers dix heures , de nouveau , le 7e corps s' ébranla . L' intention première du maréchal avait dû être de le diriger par * Buzancy sur * Stenay , où il aurait passé la * Meuse . Mais les prussiens , gagnant de vitesse l' armée de * Châlons , devaient être déjà à * Stenay , et on les disait même à * Buzancy . Aussi , refoulé de la sorte vers le nord , le 7e corps venait -il de recevoir l' ordre de se rendre à la * Besace , à vingt et quelques kilomètres de * Boult- * Aux- * Bois , pour aller de là , le lendemain , passer la * Meuse à * Mouzon . Le départ fut maussade , les hommes grognaient , l' estomac mal rempli , les membres mal reposés , exténués par les fatigues et les attentes des jours précédents ; et les officiers assombris , cédant au malaise de la catastrophe à laquelle on marchait , se plaignaient de l' inaction , s' irritaient de ce qu' on n' était pas allé , devant * Buzancy , soutenir le 5e corps , dont on avait entendu le canon . Ce corps devait , lui aussi , battre en retraite , remonter vers * Nouart ; tandis que le 12e corps partait de la * Besace pour * Mouzon , et que le 1er prenait la direction de * Raucourt . C' était un piétinement de troupeau pressé , harcelé par les chiens , se bousculant vers cette * Meuse tant désirée , après des retards et des flâneries sans fin . Lorsque le 106e quitta * Boult- * Aux- * Bois , à la suite de la cavalerie et de l' artillerie , dans le vaste ruissellement des trois divisions qui rayaient la plaine d' hommes en marche , le ciel de nouveau se couvrit , de lentes nuées livides , dont le deuil acheva d' attrister les soldats . Lui , suivait la grande route de * Buzancy , bordée de peupliers magnifiques . à * Germond , un village dont les tas de fumier , devant les portes , fumaient , alignés aux deux côtés du chemin , les femmes sanglotaient , prenaient leurs enfants , les tendaient aux troupes qui passaient , comme pour qu' on les emmenât . Il n' y avait plus là une bouchée de pain ni même une pomme de terre . Puis , au lieu de continuer vers * Buzancy , le 106e tourna à gauche , remontant vers * Authe ; et les hommes , en revoyant de l' autre côté de la plaine , sur le coteau , * Belleville , qu' ils avaient traversée la veille , eurent alors la nette conscience qu' ils revenaient sur leurs pas . - tonnerre de dieu ! Gronda * Chouteau , est -ce qu' ils nous prennent pour des toupies ? Et * Loubet ajouta : - en voilà des généraux de quatre sous qui vont à hue et à dia ! On voit bien que nos jambes ne leur coûtent pas cher . Tous se fâchaient . On ne fatiguait pas des hommes de la sorte , pour le plaisir de les promener . Et , par la plaine nue , entre les larges plis de terrain , ils avançaient en colonne , sur deux files , une à chaque bord , entre lesquelles circulaient les officiers ; mais ce n' était plus , ainsi qu' au lendemain de * Reims , en * Champagne , une marche égayée de plaisanteries et de chansons , le sac porté gaillardement , les épaules allégées par l' espoir de devancer les prussiens et de les battre : maintenant , silencieux , irrités , ils traînaient la jambe , avec la haine du fusil qui leur meurtrissait l' épaule , du sac dont ils étaient écrasés , ayant cessé de croire à leurs chefs , se laissant envahir par une telle désespérance , qu' ils ne marchaient plus en avant que comme un bétail , sous la fatalité du fouet . La misérable armée commençait à monter son calvaire . * Maurice , cependant , depuis quelques minutes , était très intéressé . Sur la gauche , s' étageaient des vallonnements , et il venait de voir , d' un petit bois lointain , sortir un cavalier . Presque aussitôt , un autre parut , puis un autre encore . Tous les trois restaient immobiles , pas plus gros que le poing , ayant des lignes précises et fines de joujoux . Il pensait que ce devait être un poste détaché de hussards , quelque reconnaissance qui revenait , lorsque des points brillants , aux épaules , sans doute les reflets d' épaulettes de cuivre , l' étonnèrent . - là-bas , regarde ! Dit -il en poussant le coude de * Jean , qu' il avait à côté de lui . Des uhlans . Le caporal écarquilla les yeux . - ça ! C' étaient , en effet , des uhlans , les premiers prussiens que le 106e apercevait . Depuis bientôt six semaines qu' il faisait campagne , non seulement il n' avait pas brûlé une cartouche , mais il en était encore à voir un ennemi . Le mot courut , toutes les têtes se tournèrent , au milieu d' une curiosité grandissante . Ils semblaient très bien , ces uhlans . - il y en a un qui a l' air joliment gras , fit remarquer * Loubet . Mais , à gauche du petit bois , sur un plateau , tout un escadron se montra . Et , devant cette apparition menaçante , un arrêt se fit dans la colonne . Des ordres arrivèrent , le 106e alla prendre position derrière des arbres , au bord d' un ruisseau . Déjà , de l' artillerie rebroussait chemin au galop , s' établissait sur un mamelon . Puis , pendant près de deux heures , on demeura là , en bataille , on s' attarda , sans que rien de nouveau se produisît . à l' horizon , la masse de cavalerie ennemie restait immobile . Et , comprenant enfin qu' on perdait un temps précieux , on repartit . - allons , murmura * Jean avec regret , ce ne sera pas encore pour cette fois . * Maurice , lui aussi , avait les mains brûlantes du désir de lâcher au moins un coup de feu . Et il revenait sur la faute qu' on avait commise , la veille , en n' allant pas soutenir le 5e corps . Si les prussiens n' attaquaient point , ce devait être qu' ils n' avaient pas encore assez d' infanterie à leur disposition ; de sorte que leurs démonstrations de cavalerie , à distance , ne pouvaient avoir d' autre but que d' attarder les corps en marche . De nouveau , on venait de tomber dans le piège . Et , en effet , à partir de ce moment , le 106e vit sans cesse les uhlans , sur sa gauche , à chaque accident de terrain : ils le suivaient , le surveillaient , disparaissaient derrière une ferme pour reparaître à la corne d' un bois . Peu à peu , les soldats s' énervaient de se voir ainsi envelopper à distance , comme dans les mailles d' un filet invisible . - ils nous embêtent à la fin ! Répétaient * Pache et * Lapoulle eux-mêmes . ça soulagerait de leur envoyer des pruneaux ! Mais on marchait , on marchait toujours , péniblement , d' un pas déjà alourdi qui se fatiguait vite . Dans le malaise de cette étape , on sentait de partout l' ennemi approcher , de même qu' on sent monter l' orage , avant qu' il se montre au-dessus de l' horizon . Des ordres sévères étaient donnés pour la bonne conduite de l' arrière-garde , et il n' y avait plus de traînards , dans la certitude où l' on était que les prussiens , derrière le corps , ramassaient tout . Leur infanterie arrivait , d' une marche foudroyante , tandis que les régiments français , harassés , paralysés , piétinaient sur place . à * Authe , le ciel s' éclaircit , et * Maurice , qui se dirigeait sur la position du soleil , remarqua qu' au lieu de remonter davantage vers le * Chêne , à trois grandes lieues de là , on tournait pour marcher droit à l' est . Il était deux heures , on souffrit alors de la chaleur accablante , après avoir grelotté sous la pluie , pendant deux jours . Le chemin , avec de longs circuits , montait au travers de plaines désertes . Pas une maison , pas une âme , à peine de loin en loin un petit bois triste , au milieu de la mélancolie des terres nues ; et le morne silence de cette solitude avait gagné les soldats , qui , la tête basse , en sueur , traînaient les pieds . Enfin , * Saint- * Pierremont apparut , quelques maisons vides sur un monticule . On ne traversa pas le village , * Maurice constata qu' on tournait tout de suite à gauche , reprenant la direction du nord , vers la * Besace . Cette fois , il comprit la route adoptée pour s' efforcer d' atteindre * Mouzon , avant les prussiens . Mais pourrait -on y réussir , avec des troupes si lasses , si démoralisées ? à * Saint- * Pierremont , les trois uhlans avaient reparu , au loin , au coude d' une route qui venait de * Buzancy ; et , comme l' arrière-garde quittait le village , une batterie fut démasquée , quelques obus tombèrent , sans faire aucun mal . On ne répondit pas , la marche continuait , de plus en plus pénible . De * Saint- * Pierremont à la * Besace , il y a trois grandes lieues , et * Jean , à qui * Maurice disait cela , eut un geste désespéré : jamais les hommes ne feraient douze kilomètres , il le voyait à des signes certains , leur essoufflement , l' égarement de leur visage . La route montait toujours , entre deux coteaux qui se resserraient peu à peu . On dut faire une halte . Mais ce repos avait achevé d' engourdir les membres ; et , quand il fallut repartir , ce fut pis encore : les régiments n' avançaient plus , des hommes tombaient . * Jean , en voyant * Maurice pâlir , les yeux chavirés de lassitude , causait contre son habitude , tâchait de l' étourdir d' un flux de paroles , pour le tenir éveillé , dans le mouvement mécanique de la marche , devenu inconscient . - alors , ta soeur habite * Sedan , nous y passerons peut-être . - à * Sedan , jamais ! Ce n' est pas notre chemin , il faudrait être fou . - et elle est jeune , ta soeur ? -mais elle a mon âge , je t' ai dit que nous étions jumeaux . - elle te ressemble ? -oui , elle est blonde aussi , oh ! Des cheveux frisés , si doux ! ... toute petite , une figure mince , et pas bruyante , ah ! Non ! ... ma chère * Henriette ! -vous vous aimez bien ? -oui , oui ... il y eut un silence , et * Jean , ayant regardé * Maurice , remarqua que ses yeux se fermaient et qu' il allait tomber . - hé ! Mon pauvre petit ... tiens -toi , tonnerre de dieu ! ... donne -moi ton flingot un instant , ça te reposera ... nous allons laisser la moitié des hommes en route , ce n' est pas dieu possible qu' on aille plus loin aujourd'hui ! En face , il venait d' apercevoir * Oches , dont les quelques masures s' étagent sur un coteau . L' église , toute jaune , haut perchée , domine , parmi des arbres . - c' est là que nous allons coucher , bien sûr . Et il avait deviné . Le général * Douay , qui voyait l' extrême fatigue des troupes , désespérait de jamais atteindre la * Besace , ce jour -là . Mais ce qui le décida surtout , ce fut l' arrivée du convoi , de ce fâcheux convoi qu' il traînait depuis * Reims , et dont les trois lieues de voitures et de bêtes alourdissaient si terriblement sa marche . De * Quatre- * Champs , il avait donné l' ordre de le diriger directement sur * Saint- * Pierremont ; et c' était seulement à * Oches que les attelages ralliaient le corps , dans un tel état d' épuisement , que les chevaux refusaient d' avancer . il était déjà cinq heures . Le général , craignant de s' engager dans le défilé de * Stonne , crut devoir renoncer à achever l' étape indiquée par le maréchal . On s' arrêta , on campa , le convoi en bas , dans les prairies , gardé par une division , tandis que l' artillerie s' établissait en arrière , sur les coteaux , et que la brigade qui devait servir d' arrière-garde le lendemain , restait sur une hauteur , en face de * Saint- * Pierremont . Une autre division , dont faisait partie la brigade * Bourgain- * Desfeuilles , bivouaqua , derrière l' église , sur un large plateau , que bordait un bois de chênes . La nuit tombait déjà , lorsque le 106e , à la lisière de ce bois , put enfin s' installer , tellement il y avait eu de confusion dans le choix et dans la désignation des emplacements . - zut ! Dit furieusement * Chouteau , je ne mange pas , je dors ! C' était le cri de tous les hommes . Beaucoup n' avaient pas la force de dresser leurs tentes , s' endormaient où ils tombaient , comme des masses . D' ailleurs , pour manger , il aurait fallu une distribution de l' intendance ; et l' intendance , qui attendait le 7e corps à la * Besace , n' était pas à * Oches . Dans l' abandon et le relâchement de tout , on ne sonnait même plus au caporal . Se ravitaillait qui pouvait . à partir de ce moment , il n' y eut plus de distributions , les soldats durent vivre sur les provisions qu' ils étaient censés avoir dans leurs sacs ; et les sacs étaient vides , bien peu y trouvèrent une croûte , les miettes de l' abondance où ils avaient fini par vivre à * Vouziers . On avait du café , les moins las burent encore du café sans sucre . Lorsque * Jean voulut partager , manger l' un de ses biscuits et donner l' autre à * Maurice , il s' aperçut que celui -ci dormait profondément . Un instant , il songea à le réveiller ; puis , stoïquement , il remit les biscuits au fond de son sac , avec des soins infinis , comme s' il eût caché de l' or : lui , se contenta de café , ainsi que les camarades . Il avait exigé que la tente fût dressée , tous s' y étaient allongés , quand * Loubet revint d' expédition , rapportant des carottes d' un champ voisin . Dans l' impossibilité de les faire cuire , ils les croquèrent crues ; mais elles exaspéraient leur faim , * Pache en fut malade . - non , non , laissez -le dormir , dit * Jean à * Chouteau , qui secouait * Maurice pour lui donner sa part . - ah ! Dit * Lapoulle , demain , quand nous serons à * Angoulême , nous aurons du pain ... j' ai eu un cousin militaire , à * Angoulême . Bonne garnison . On s' étonnait , * Chouteau cria : - comment , à * Angoulême ? ... en voilà un bougre de serin qui se croit à * Angoulême ! Et il fut impossible de tirer une explication de * Lapoulle . Il croyait qu' on allait à * Angoulême . C' était lui qui , le matin , à la vue des uhlans , avait soutenu que c' étaient des soldats à * Bazaine . Alors , le camp tomba dans une nuit d' encre , dans un silence de mort . Malgré la fraîcheur de la nuit , on avait défendu d' allumer des feux . On savait les prussiens à quelques kilomètres , les bruits eux-mêmes s' assourdissaient , de crainte de leur donner l' éveil . Déjà , les officiers avaient averti leurs hommes qu' on partirait vers quatre heures du matin , pour rattraper le temps perdu ; et tous , en hâte , dormaient gloutonnement , anéantis . Au-dessus des campements dispersés , la respiration forte de ces foules montait dans les ténèbres , comme l' haleine même de la terre . Brusquement , un coup de feu réveilla l' escouade . La nuit était encore profonde , il pouvait être trois heures . Tous furent sur pied , l' alerte gagna de proche en proche , on crut à une attaque de l' ennemi . Et ce n' était que * Loubet , qui , ne dormant plus , avait eu l' idée de s' enfoncer dans le bois de chênes , où il devait y avoir du lapin : quelle noce , si , dès le petit jour , il rapportait une paire de lapins aux camarades ! Mais , comme il cherchait un bon poste d' affût , il entendit des hommes venir à lui , causant , cassant les branches , et il s' effara , il lâcha son coup de feu , croyant avoir affaire à des prussiens . Déjà , * Maurice , * Jean , d' autres arrivaient , lorsqu' une voix enrouée s' éleva : - ne tirez pas , nom de dieu ! C' était , à la lisière du bois , un homme grand et maigre , dont on distinguait mal l' épaisse barbe en broussaille . Il portait une blouse grise , serrée à la taille par une ceinture rouge , et avait un fusil en bandoulière . Tout de suite , il expliqua qu' il était français , franc-tireur , sergent , et qu' il venait , avec deux de ses hommes , des bois de * Dieulet , pour donner des renseignements au général . - eh ! * Cabasse ! * Ducat ! Cria -t-il en se retournant , eh ! Bougres de feignants , arrivez donc ! Sans doute , les deux hommes avaient eu peur , et ils s' approchèrent pourtant , * Ducat petit et gros , blême , les cheveux rares , * Cabasse grand et sec , la face noire , avec un long nez en lame de couteau . Cependant , * Maurice qui examinait de près le sergent , avec surprise , finit par lui demander : - dites donc , est -ce que vous n' êtes pas * Guillaume * Sambuc , de * Remilly ? Et , comme celui -ci , après une hésitation , l' air inquiet , disait oui , le jeune homme eut un léger mouvement de recul , car ce * Sambuc passait pour être un terrible chenapan , digne fils d' une famille de bûcherons qui avait mal tourné , le père ivrogne , trouvé un soir la gorge coupée , au coin d' un bois , la mère et la fille mendiantes et voleuses , disparues , tombées à quelque maison de tolérance . Lui , * Guillaume , braconnait , faisait la contrebande ; et un seul petit de cette portée de loups avait grandi honnête , * Prosper , le chasseur d' * Afrique , qui , avant d' avoir la chance d' être soldat , s' était fait garçon de ferme , en haine de la forêt . - j' ai vu votre frère à * Reims et à * Vouziers , reprit * Maurice . Il se porte bien . * Sambuc ne répondit pas . Puis , pour couper court : - menez -moi au général . Dites -lui que ce sont les francs-tireurs des bois de * Dieulet , qui ont une communication importante à lui faire . Alors , pendant qu' on revenait vers le camp , * Maurice songea à ces compagnies franches , sur lesquelles on avait fondé tant d' espérances , et qui déjà , de partout , soulevaient des plaintes . Elles devaient faire la guerre d' embuscade , attendre l' ennemi derrière les haies , le harceler , lui tuer ses sentinelles , tenir les bois d' où pas un prussien ne sortirait . Et , à la vérité , elles étaient en train de devenir la terreur des paysans , qu' elles défendaient mal et dont elles ravageaient les champs . Par exécration du service militaire régulier , tous les déclassés se hâtaient d' en faire partie , heureux d' échapper à la discipline , de battre les buissons comme des bandits en goguette , dormant et godaillant au hasard des routes . Dans certaines de ces compagnies , le recrutement fut vraiment déplorable . - eh ! * Cabasse , eh ! * Ducat , continuait à répéter * Sambuc , en se retournant à chaque pas , arrivez donc , feignants ! Ces deux -là aussi , * Maurice les sentait terribles . * Cabasse , le grand sec , né à * Toulon , ancien garçon de café à * Marseille , échoué à * Sedan comme placier de produits du * Midi , avait failli tâter de la police correctionnelle , toute une histoire de vol restée obscure . * Ducat , le petit gros , un ancien huissier de * Blainville , forcé de vendre sa charge après des aventures malpropres avec des petites filles , venait encore de risquer la cour d' assises , pour les mêmes ordures , à * Raucourt , où il était comptable , dans une fabrique . Ce dernier citait du latin , tandis que l' autre savait à peine lire ; mais tous les deux faisaient la paire , une paire inquiétante de louches figures . Déjà , le camp s' éveillait . * Jean et * Maurice conduisirent les francs-tireurs au capitaine * Beaudoin , qui les mena au colonel * De * Vineuil . Celui -ci les interrogea ; mais * Sambuc , conscient de son importance , voulait absolument parler au général ; et , comme le général * Bourgain- * Desfeuilles , qui avait couché chez le curé d' * Oches , venait de paraître sur le seuil du presbytère , maussade de ce réveil en pleine nuit , pour une journée nouvelle de famine et de fatigue , il fit à ces hommes qu' on lui amenait un accueil furieux . - d' où viennent -ils ? Qu' est -ce qu' ils veulent ? ... ah ! C' est vous , les francs-tireurs ! Encore des traîne-la-patte , hein ! -mon général , expliqua * Sambuc , sans se déconcerter , nous tenons avec les camarades les bois de * Dieulet ... - où ça , les bois de * Dieulet ? -entre * Stenay et * Mouzon , mon général . - * Stenay , * Mouzon , connais pas , moi ! Comment voulez -vous que je me retrouve , avec tous ces noms nouveaux ? Gêné , le colonel * De * Vineuil intervint discrètement , pour lui rappeler que * Stenay et * Mouzon étaient sur la * Meuse , et que , les allemands ayant occupé la première de ces villes , on allait tenter , par le pont de la seconde , plus au nord , le passage du fleuve . - enfin , mon général , reprit * Sambuc , nous sommes venus pour vous avertir que les bois de * Dieulet , à cette heure , sont pleins de prussiens ... hier , comme le 5e corps quittait * Bois- * Les- * Dames , il a eu un engagement , du côté de * Nouart ... - comment ! Hier , on s' est battu ? -mais oui , mon général , le 5e corps s' est battu en se repliant , et il doit être , cette nuit , à * Beaumont ... alors , pendant que des camarades sont allés le renseigner sur les mouvements de l' ennemi , nous autres , nous avons eu l' idée de venir vous dire la situation , pour que vous lui portiez secours , car il va avoir sûrement soixante mille hommes sur les bras , demain matin . Le général * Bourgain- * Desfeuilles , à ce chiffre , haussa les épaules . - soixante mille hommes , fichtre ! Pourquoi pas cent mille ? ... vous rêvez , mon garçon . La peur vous a fait voir double . Il ne peut y avoir si près de nous soixante mille hommes , nous le saurions . Et il s' entêta . Vainement * Sambuc appela à son aide les témoignages de * Ducat et de * Cabasse . - nous avons vu les canons , affirma le provençal . Et il faut que ces bougres -là soient des enragés , pour les risquer dans les chemins de la forêt , où l' on enfonce jusqu'au mollet , à cause de la pluie de ces derniers jours . - quelqu' un les guide , c' est sûr , déclara l' ancien huissier . Mais le général , depuis * Vouziers , ne croyait plus à la concentration des deux armées allemandes , dont on lui avait , disait -il , rebattu les oreilles . Et il ne jugea même pas à propos de faire conduire les francs-tireurs au chef du 7e corps , à qui du reste ceux -ci croyaient avoir parlé en sa personne . Si l' on avait écouté tous les paysans , tous les rôdeurs , qui apportaient de prétendus renseignements , on n' aurait plus fait un pas , sans être jeté à droite ou à gauche , dans des aventures impossibles . Cependant , il ordonna aux trois hommes de rester et d' accompagner la colonne , puisqu' ils connaissaient le pays . - tout de même , dit * Jean à * Maurice , comme ils revenaient plier la tente , ce sont trois bons bougres , d' avoir fait quatre lieues à travers champs pour nous prévenir . Le jeune homme en convint , et il leur donnait raison , connaissant le pays , lui aussi , tourmenté d' une mortelle inquiétude , à l' idée de savoir les prussiens dans les bois de * Dieulet , en branle vers * Sommauthe et * Beaumont . Il s' était assis , harassé déjà , avant d' avoir marché , l' estomac vide , le coeur serré d' angoisse , à l' aube de cette journée qu' il sentait devoir être affreuse . Désespéré de le voir si pâle , le caporal lui demanda paternellement : - ça ne va toujours pas , hein ? Est -ce que c' est ton pied encore ? * Maurice dit non , de la tête . Son pied allait tout à fait mieux , dans les larges souliers . - alors , tu as faim ? Et * Jean , voyant qu' il ne répondait pas , tira , sans être vu , l' un des deux biscuits de son sac ; puis , mentant avec simplicité : - tiens , je t' ai gardé ta part ... moi , j' ai mangé l' autre tout à l' heure . Le jour naissait , lorsque le 7e corps quitta * Oches , en marche pour * Mouzon , par la * Besace , où il aurait dû coucher . D' abord , le terrible convoi était parti , accompagné par la première division ; et , si les voitures du train , bien attelées , filaient d' un bon pas , les autres , les voitures de réquisition , vides pour la plupart et inutiles , s' attardaient singulièrement dans les côtes du défilé de * Stonne . La route monte , surtout après le hameau de la * Berlière , entre des mamelons boisés qui la dominent . Vers huit heures , au moment où les deux autres divisions s' ébranlaient enfin , le maréchal * De * Mac- * Mahon parut , exaspéré de trouver encore là des troupes qu' il croyait parties de la * Besace , le matin , n' ayant à faire que quelques kilomètres pour être rendues à * Mouzon . Aussi eut -il une explication vive avec le général * Douay . Il fut décidé qu' on laisserait la première division et le convoi continuer leur marche vers * Mouzon ; mais que les deux autres divisions , pour ne pas être retardées davantage , par cette lourde avant-garde , si lente , prendraient la route de * Raucourt et d' * Autrecourt , afin d' aller passer la * Meuse à * Villers . C' était , de nouveau , remonter vers le nord , dans la hâte que le maréchal avait de mettre le fleuve entre son armée et l' ennemi . Coûte que coûte , il fallait être sur la rive droite le soir . Et l' arrière-garde était encore à * Oches , quand une batterie prussienne , d' un sommet lointain , du côté de * Saint- * Pierremont , tira , recommençant le jeu de la veille . D' abord , on eut le tort de répondre ; puis , les dernières troupes se replièrent . Jusque vers onze heures , le 106e suivit lentement la route qui serpente au fond du défilé de * Stonne , entre les hauts mamelons . Sur la gauche , les crêtes s' élèvent , dénudées , escarpées , tandis que des bois , à droite , descendent les pentes plus douces . Le soleil avait reparu , il faisait très chaud , dans cette vallée étroite , d' une solitude lourde . Après la * Berlière , que domine un calvaire grand et triste , il n' y a plus une ferme , plus une âme , plus une bête paissant dans les prés . Et les hommes , si las déjà et si affamés la veille , ayant à peine dormi et n' ayant rien mangé , tiraient déjà la jambe , sans courage , débordant d' une colère sourde . Puis , brusquement , comme on faisait halte , au bord de la route , le canon tonna , vers la droite . Les coups étaient si nets , si profonds , que le combat ne devait pas être à plus de deux lieues . Sur ces hommes las de se replier , énervés par l' attente , l' effet fut extraordinaire . Tous , debout , frémissaient , oubliant leur fatigue : pourquoi ne marchait -on pas ? Ils voulaient se battre , se faire casser la tête , plutôt que de continuer à fuir ainsi à la débandade , sans savoir où , ni pourquoi . Le général * Bourgain- * Desfeuilles venait précisément de monter , à droite , sur un mamelon , emmenant avec lui le colonel * De * Vineuil , afin de reconnaître le pays . On les voyait là-haut , entre deux petits bois , leurs lorgnettes braquées ; et , tout de suite , ils dépêchèrent un aide de camp qui se trouvait avec eux , pour dire qu' on leur envoyât les francs-tireurs , s' ils étaient là encore . Quelques hommes , * Jean , * Maurice , d' autres , accompagnèrent ceux -ci , dans le cas où l' on aurait besoin d' une aide quelconque . Dès que le général aperçut * Sambuc , il cria : - quel fichu pays , avec ces côtes et ces bois continuels ! ... vous entendez , où est -ce , où se bat -on ? * Sambuc , que * Ducat et * Cabasse ne lâchaient pas d' une semelle , écouta , examina un instant sans répondre le vaste horizon . Et * Maurice , près de lui , regardait également , saisi de l' immense déroulement des vallons et des bois . On aurait dit une mer sans fin , aux vagues énormes et lentes . Les forêts tachaient de vert sombre les terres jaunes , tandis que les coteaux lointains , sous l' ardent soleil , se noyaient dans une vapeur rousse . Et , sans qu' on aperçût rien , pas même une petite fumée au fond du ciel clair , le canon tonnait toujours , tout un fracas d' orage éloigné et grandissant . - voici * Sommauthe à droite , finit par dire * Sambuc , en désignant un haut sommet , couronné de verdure . * Yoncq est là , sur la gauche ... c' est à * Beaumont qu' on se bat , mon général . - oui , à * Varniforêt ou à * Beaumont , confirma * Ducat . Le général mâchait de sourdes paroles . - * Beaumont , * Beaumont , on ne sait jamais dans ce sacré pays ... puis , tout haut : - et à combien ce * Beaumont est -il d' ici ? -à une dizaine de kilomètres , en allant prendre la route du * Chêne à * Stenay , qui passe là-bas . Le canon ne cessait pas , semblait avancer de l' ouest à l' est , dans un roulement ininterrompu de foudre . Et * Sambuc ajouta : - bigre ! ça chauffe ... je m' y attendais , je vous avais prévenu ce matin , mon général : c' est sûrement les batteries que nous avons vues dans les bois de * Dieulet . à cette heure , le 5e corps doit avoir sur les bras toute cette armée qui arrivait par * Buzancy et par * Beauclair . Un silence se fit , pendant lequel la bataille , au loin , grondait plus haut . Et * Maurice serrait les dents , pris d' une furieuse envie de crier . Pourquoi ne marchait -on pas au canon , tout de suite , sans tant de paroles ? Jamais il n' avait éprouvé une excitation pareille . Chaque coup lui répondait dans la poitrine , le soulevait , le jetait au besoin immédiat d' être là-bas , d' en être , d' en finir . Est -ce qu' ils allaient encore longer cette bataille , la toucher du coude , sans brûler une cartouche ? C' était une gageure , de les traîner ainsi depuis la déclaration de guerre , toujours fuyant ! à * Vouziers , ils n' avaient entendu que les coups de feu de l' arrière-garde . à * Oches , l' ennemi venait seulement de les canonner un instant , de dos . Et ils fileraient , ils n' iraient pas cette fois soutenir les camarades , au pas de course ! * Maurice regarda * Jean qui était , comme lui , très pâle , les yeux luisants de fièvre . Tous les coeurs sautaient dans les poitrines , à cet appel violent du canon . Mais une nouvelle attente se fit , un état-major montait par l' étroit sentier du mamelon . C' était le général * Douay , le visage anxieux , accourant . Et , lorsqu' il eut en personne interrogé les francs-tireurs , un cri de désespoir lui échappa . Même averti le matin , qu' aurait -il pu faire ? La volonté du maréchal était formelle , il fallait traverser la * Meuse avant le soir , à n' importe quel prix . Puis , maintenant , comment réunir les troupes échelonnées , en marche vers * Raucourt , pour les porter rapidement sur * Beaumont ? N' arriverait -on pas sûrement trop tard ? Déjà , le 5e corps devait battre en retraite , du côté de * Mouzon ; et , nettement , le canon l' indiquait , allait de plus en plus vers l' est , tel qu' un ouragan de grêle et de désastre , qui marche et s' éloigne . Le général * Douay leva les deux bras au-dessus de l' immense horizon de vallées et de coteaux , de terres et de forêts , dans un geste de furieuse impuissance ; et l' ordre fut donné de continuer la marche vers * Raucourt . Ah ! Cette marche au fond du défilé de * Stonne , entre les hautes crêtes , tandis qu' à droite , derrière les bois , le canon continuait de tonner ! à la tête du 106e , le colonel * De * Vineuil se tenait raidi sur son cheval , la face blême et droite , les paupières battantes , comme pour contenir des larmes . Muet , le capitaine * Beaudoin mordait ses moustaches , tandis que le lieutenant * Rochas , sourdement , mâchait des gros mots , des injures contre tous et contre lui-même . Et , même parmi les soldats qui n' avaient pas envie de se battre , parmi les moins braves , un besoin de hurler et de cogner montait , la colère de la continuelle défaite , la rage de s' en aller encore à pas lourds et vacillants , pendant que ces sacrés prussiens égorgeaient là-bas des camarades . Au pied de * Stonne , dont le chemin en lacet descend parmi des monticules , la route s' était élargie , les troupes traversaient de vastes terres , coupées de petits bois . à chaque instant , depuis * Oches , le 106e , qui se trouvait maintenant à l' arrière-garde , s' attendait à être attaqué ; car l' ennemi suivait la colonne pas à pas , la surveillant , guettant sans doute la minute favorable pour la prendre en queue . De la cavalerie , profitant des moindres plis de terrain , tentait de gagner sur les flancs . On vit plusieurs escadrons de la garde prussienne déboucher derrière un bois ; mais ils s' arrêtèrent , devant la démonstration d' un régiment de hussards , qui s' avança , balayant la route . Et , grâce à ce répit , la retraite continuait à s' effectuer en assez bon ordre , on approchait de * Raucourt , lorsqu' un spectacle vint redoubler les angoisses , en achevant de démoraliser les soldats . Tout d' un coup , par un chemin de traverse , on aperçut une cohue qui se précipitait , des officiers blessés , des soldats débandés et sans armes , des voitures du train galopant , les hommes et les bêtes fuyant , affolés sous un vent de désastre . C' étaient les débris d' une brigade de la première division , qui escortait le convoi , parti le matin vers * Mouzon , par la * Besace . Une erreur de route , une malechance effroyable venait de faire tomber cette brigade et une partie du convoi , à * Varniforêt , près de * Beaumont , en pleine déroute du 5e corps . Surpris , attaqués de flanc , succombant sous le nombre , ils avaient fui , et la panique les ramenait , ensanglantés , hagards , à demi fous , bouleversant leurs camarades de leur épouvante . Leurs récits semaient l' effroi , ils étaient comme apportés par le tonnerre grondant de ce canon que l' on entendait depuis midi , sans relâche . Alors , en traversant * Raucourt , ce fut l' anxiété , la bousculade éperdue . Devait -on tourner à droite , vers * Autrecourt , pour aller passer la * Meuse à * Villers , ainsi que cela était décidé ? Troublé , hésitant , le général * Douay craignit d' y trouver le pont encombré , peut-être déjà au pouvoir des prussiens . Et il préféra continuer tout droit , par le défilé d' * Haraucourt , afin d' atteindre * Remilly avant la nuit . Après * Mouzon , * Villers , et après * Villers , * Remilly : on remontait toujours , avec le galop des uhlans derrière soi . Il n' y avait plus que six kilomètres à franchir , mais il était déjà cinq heures , et quelle écrasante fatigue ! Depuis l' aube , on était sur pied , on avait mis douze heures pour faire à peine trois lieues , piétinant , s' épuisant dans des attentes sans fin , au milieu des émotions et des craintes les plus vives . Les deux nuits dernières , les hommes avaient à peine dormi , et ils n' avaient pas mangé à leur faim , depuis * Vouziers . Ils tombaient d' inanition . Dans * Raucourt , ce fut pitoyable . La petite ville est riche , avec ses nombreuses fabriques , sa grande rue bien bâtie aux deux bords de la route , son église et sa mairie coquettes . Seulement , la nuit qu' y avaient passée l' empereur et le maréchal * De * Mac- * Mahon , dans l' encombrement de l' état-major et de la maison impériale , et le passage ensuite du 1er corps entier , qui , toute la matinée , avait coulé par la route comme un fleuve , venaient d' y épuiser les ressources , vidant les boulangeries et les épiceries , balayant jusqu'aux miettes des maisons bourgeoises . On ne trouvait plus de pain , plus de vin , plus de sucre , plus rien de ce qui se boit et de ce qui se mange . On avait vu des dames , devant leurs portes , distribuant des verres de vin et des tasses de bouillon , jusqu'à la dernière goutte des tonneaux et des marmites . Et c' était fini , et , lorsque les premiers régiments du 7e corps , vers trois heures , se mirent à défiler , ce fut un désespoir . Quoi donc ? ça recommençait , il y en avait toujours ! De nouveau , la grande rue charriait des hommes exténués , couverts de poussière , mourants de faim , sans qu' on eût une bouchée à leur donner . Beaucoup s' arrêtaient , frappaient aux portes , tendaient les mains vers les fenêtres , suppliant qu' on leur jetât un morceau de pain . Et il y avait des femmes qui sanglotaient , en leur faisant signe qu' elles ne pouvaient pas , qu' elles n' avaient plus rien . Au coin de la rue des dix-potiers , * Maurice , pris d' un éblouissement , chancela . Et , comme * Jean s' empressait : - non , laisse -moi , c' est la fin ... j' aime mieux crever ici . Il s' était laissé tomber sur une borne . Le caporal affecta la rudesse d' un chef mécontent . - nom de dieu ! Qui est -ce qui m' a foutu un soldat pareil ? ... est -ce que tu veux te faire ramasser par les prussiens ? Allons , debout ! Puis , voyant que le jeune homme ne répondait plus , livide , les yeux fermés , à demi évanoui , il jura encore , mais sur un ton d' infinie pitié . - nom de dieu ! Nom de dieu ! Et , courant à une fontaine voisine , il emplit sa gamelle d' eau , il revint lui en baigner le visage . Ensuite , sans se cacher cette fois , ayant tiré de son sac le dernier biscuit , si précieusement gardé , il se mit à le briser en petits morceaux , qu' il lui introduisait entre les dents . L' affamé ouvrit les yeux , dévora . - mais toi , demanda -t-il tout à coup , se souvenant , tu ne l' as donc pas mangé ? -oh ! Moi , dit * Jean , j' ai la peau plus dure , je puis attendre ... un bon coup de sirop de grenouille , et me voilà d' aplomb ! Il était allé remplir de nouveau sa gamelle , il la vida d' un trait , en faisant claquer sa langue . Et il avait , lui aussi , le visage d' une pâleur terreuse , si dévoré de faim , que ses mains en tremblaient . - en route ! Mon petit , faut rejoindre les camarades . * Maurice s' abandonna à son bras , se laissa emporter comme un enfant . Jamais bras de femme ne lui avait tenu aussi chaud au coeur . Dans l' écroulement de tout , au milieu de cette misère extrême , avec la mort en face , cela était pour lui d' un réconfort délicieux , de sentir un être l' aimer et le soigner ; et peut-être l' idée que ce coeur tout à lui était celui d' un simple , d' un paysan resté près de la terre , dont il avait eu d' abord la répugnance , ajoutait -elle maintenant à sa gratitude une douceur infinie . N' était -ce point la fraternité des premiers jours du monde , l' amitié avant toute culture et toutes classes , cette amitié de deux hommes unis et confondus , dans leur commun besoin d' assistance , devant la menace de la nature ennemie ? Il entendait battre son humanité dans la poitrine de * Jean , et il était fier pour lui-même de le sentir plus fort , le secourant , se dévouant ; tandis que * Jean , sans analyser sa sensation , goûtait une joie à protéger chez son ami cette grâce , cette intelligence , restées en lui rudimentaires . Depuis la mort violente de sa femme , emportée dans un affreux drame , il se croyait sans coeur , il avait juré de ne plus jamais en voir , de ces créatures dont on souffre tant , même quand elles ne sont pas mauvaises . Et l' amitié leur devenait à tous deux comme un élargissement : on avait beau ne pas s' embrasser , on se touchait à fond , on était l' un dans l' autre , si différent que l' on fût , sur cette terrible route de * Remilly , l' un soutenant l' autre , ne faisant plus qu' un être de pitié et de souffrance . Comme l' arrière-garde quittait * Raucourt , les allemands , à l' autre bout , y entraient ; et deux de leurs batteries , tout de suite installées , à gauche , sur les hauteurs , tirèrent . à ce moment , le 106e , filant par la route qui descend , le long de l' * Emmane , se trouvait dans la ligne du tir . Un obus coupa un peuplier , au bord de la rivière ; un autre s' enterra dans un pré , à côté du capitaine * Beaudoin , sans éclater . Mais le défilé , jusqu'à * Haraucourt , allait en se rétrécissant , et l' on s' enfonçait là , dans un couloir étroit , dominé des deux côtés par des crêtes couvertes d' arbres ; si une poignée de prussiens s' était embusquée en haut , un désastre était certain . Canonnées en queue , ayant à droite et à gauche la menace d' une attaque possible , les troupes n' avançaient plus que dans une anxiété croissante , ayant la hâte de sortir de ce passage dangereux . Aussi une flambée dernière d' énergie était -elle revenue aux plus las . Les soldats qui , tout à l' heure , se traînaient dans * Raucourt , de porte en porte , allongeaient maintenant le pas , gaillards , ranimés , sous l' éperon cuisant du péril . Il semblait que les chevaux eux-mêmes eussent conscience qu' une minute perdue pouvait être payée chèrement . Et la tête de la colonne devait être à * Remilly , lorsque , tout d' un coup , il y eut un arrêt dans la marche . - foutre ! Dit * Chouteau , est -ce qu' ils vont nous laisser là ? Le 106e n' avait pas encore atteint * Haraucourt , et les obus continuaient de pleuvoir . Comme le régiment marquait le pas , attendant de repartir , il en éclata un sur la droite , qui , heureusement , ne blessa personne . Cinq minutes s' écoulèrent , infinies , effroyables . On ne bougeait toujours point , il y avait là-bas un obstacle qui barrait la route , quelque brusque muraille qui s' était bâtie . Et le colonel , droit sur les étriers , regardait , frémissant , sentant derrière lui monter la panique de ses hommes . - tout le monde sait que nous sommes vendus , reprit violemment * Chouteau . Alors , des murmures éclatèrent , un grondement croissant d' exaspération , sous le fouet de la peur . Oui , oui ! On les avait amenés là pour les vendre , pour les livrer aux prussiens . Dans l' acharnement de la malechance et dans l' excès des fautes commises , il n' y avait plus , au fond de ces cerveaux bornés , que l' idée de la trahison qui pût expliquer une telle série de désastres . - nous sommes vendus ! Répétaient des voix affolées . Et * Loubet eut une imagination . - c' est ce cochon d' empereur qui est , là-bas , en travers de la route , avec ses bagages , pour nous arrêter . Tout de suite , la nouvelle circula . On affirmait que l' embarras venait du passage de la maison impériale , qui coupait la colonne . Et ce fut une exécration , des mots abominables , toute la haine que soulevait l' insolence des gens de l' empereur , s' emparant des villes où l' on couchait , déballant leurs provisions , leurs paniers de vin , leur vaisselle d' argent , devant les soldats dénués de tout , faisant flamber les cuisines , lorsque les pauvres bougres se serraient le ventre . Ah ! Ce misérable empereur , à cette heure sans trône et sans commandement , pareil à un enfant perdu dans son empire , qu' on emportait comme un inutile paquet , parmi les bagages des troupes , condamné à traîner avec lui l' ironie de sa maison de gala , ses cent-gardes , ses voitures , ses chevaux , ses cuisiniers , ses fourgons , toute la pompe de son manteau de cour , semé d' abeilles , balayant le sang et la boue des grandes routes de la défaite ! Coup sur coup , deux autres obus tombèrent . Le lieutenant * Rochas eut son képi enlevé par un éclat . Et les rangs se serrèrent , il y eut une poussée , une vague subite dont le refoulement se propagea au loin . Des voix s' étranglaient , * Lapoulle criait rageusement d' avancer . Encore une minute peut-être , et une épouvantable catastrophe allait se produire , un sauve-qui-peut qui aurait écrasé les hommes au fond de ce couloir étroit , dans une mêlée furieuse . Le colonel se retourna , très pâle . - mes enfants , mes enfants , un peu de patience . J' ai envoyé quelqu' un voir ... on marche ... on ne marchait pas , et les secondes étaient des siècles . * Jean , déjà , avait repris * Maurice par la main , plein d' un beau sang-froid , lui expliquant à l' oreille que , si les camarades poussaient , eux deux sauteraient à gauche , pour grimper ensuite parmi les bois , de l' autre côté de la rivière . D' un regard , il cherchait les francs-tireurs , avec l' idée qu' ils devaient connaître les chemins ; mais on lui dit qu' ils avaient disparu , en traversant * Raucourt . Et , tout d' un coup , la marche reprit , on tourna un coude de la route , dès lors à l' abri des batteries allemandes . Plus tard , on sut que , dans le désarroi de cette malheureuse journée , c' était la division * Bonnemain , quatre régiments de cuirassiers , qui avaient ainsi coupé et arrêté le 7e corps . La nuit venait , quand le 106e traversa * Angecourt . Les crêtes continuaient à droite ; mais le défilé s' élargissait sur la gauche , une vallée bleuâtre apparaissait au loin . Enfin , des hauteurs de * Remilly , on aperçut , dans les brumes du soir , un ruban d' argent pâle , parmi le déroulement immense des prés et des terres . C' était la * Meuse , cette * Meuse si désirée , où il semblait que serait la victoire . Et * Maurice , le bras tendu vers de petites lumières lointaines qui s' allumaient gaiement dans les verdures , au fond de cette vallée féconde , d' un charme délicieux sous la douceur du crépuscule , dit à * Jean , avec le soulagement joyeux d' un homme qui retrouve un pays aimé : - tiens ! Regarde là-bas ... voilà * Sedan ! chapitre VII : dans * Remilly , une effrayante confusion d' hommes , de chevaux et de voitures , encombrait la rue en pente , dont les lacets descendent à la * Meuse . Devant l' église , à mi-côte , des canons , aux roues enchevêtrées , ne pouvaient plus avancer , malgré les jurons et les coups . En bas , près de la filature , où gronde une chute de l' * Emmane , c' était toute une queue de fourgons échoués , barrant la route ; tandis qu' un flot sans cesse accru de soldats se battait à l' auberge de la croix de * Malte , sans même obtenir un verre de vin . Et cette poussée furieuse allait s' écraser plus loin , à l' extrémité méridionale du village , qu' un bouquet d' arbres sépare du fleuve , et où le génie avait , le matin , jeté un pont de bateaux . Un bac se trouvait à droite , la maison du passeur blanchissait , solitaire , dans les hautes herbes . Sur les deux rives , on avait allumé de grands feux , dont les flammes , activées par moments , incendiaient la nuit , éclairant l' eau et les berges d' une lumière de plein jour . Alors apparaissait l' énorme entassement de troupes qui attendaient , pendant que la passerelle ne permettait que le passage de deux hommes à la fois , et que , sur le pont , large au plus de trois mètres , la cavalerie , l' artillerie , les bagages , défilaient au pas , d' une lenteur mortelle . On disait qu' il y avait encore là une brigade du 1er corps , un convoi de munitions , sans compter les quatre régiments de cuirassiers de la division * Bonnemain . Et , derrière , arrivait tout le 7e corps , trente et quelques mille hommes , croyant avoir l' ennemi sur les talons , ayant la hâte fébrile de se mettre à l' abri , sur l' autre rive . Un moment , ce fut du désespoir . Eh quoi ! On marchait depuis le matin sans manger , on venait encore de se tirer , à force de jambes , du terrible défilé d' * Haraucourt , tout cela pour buter , dans ce désarroi , dans cet effarement , contre un mur infranchissable ! Avant des heures peut-être , le tour des derniers venus n' arriverait pas ; et chacun sentait bien que , si les prussiens n' osaient continuer de nuit leur poursuite , ils seraient là dès la pointe du jour . Pourtant , l' ordre de former les faisceaux fut donné , on campa sur les vastes coteaux nus dont les pentes , longées par la route de * Mouzon , descendent jusqu'aux prairies de la * Meuse . En arrière , couronnant un plateau , l' artillerie de réserve s' établit en bataille , braqua ses pièces vers le défilé , pour en battre la sortie , au besoin . Et , de nouveau , l' attente commença , pleine de révolte et d' angoisse . Cependant , le 106e se trouvait installé , au-dessus de la route , dans un chaume qui dominait la vaste plaine . C' était à regret que les hommes avaient lâché leurs fusils , jetant des regards en arrière , hantés de la crainte d' une attaque . Tous , le visage dur et fermé , se taisaient , ne grognaient par instants que de sourdes paroles de colère . Neuf heures allaient sonner , il y avait deux heures qu' on était là ; et beaucoup , malgré l' atroce fatigue , ne pouvaient dormir , allongés par terre , tressaillant , prêtant l' oreille aux moindres bruits lointains . Ils ne luttaient plus contre la faim qui les dévorait : on mangerait là-bas , de l' autre côté de l' eau , et l' on mangerait de l' herbe , si l' on ne trouvait pas autre chose . Mais l' encombrement ne semblait que s' accroître , les officiers que le général * Douay avait postés près du pont , revenaient de vingt minutes en vingt minutes , avec la même et irritante nouvelle que des heures , des heures encore seraient nécessaires . Enfin , le général s' était décidé à se frayer lui-même un passage , jusqu'au pont . On le voyait dans le flot , se débattant , activant la marche . * Maurice , assis contre un talus avec * Jean , répéta , vers le nord , le geste qu' il avait eu déjà . - * Sedan est au fond ... et , tiens ! * Bazeilles est là ... et puis * Douzy , et puis * Carignan , sur la droite ... c' est à * Carignan sans doute que nous allons nous concentrer ... ah ! S' il faisait jour , tu verrais , il y a de la place ! Et son geste embrassait l' immense vallée , pleine d' ombre . Le ciel n' était pas si obscur , qu' on ne pût distinguer , dans le déroulement des prés noirs , le cours pâle du fleuve . Les bouquets d' arbres faisaient des masses plus lourdes , une rangée de peupliers surtout , à gauche , qui barrait l' horizon d' une digue fantastique . Puis , dans les fonds , derrière * Sedan , piqueté de petites clartés vives , c' était un entassement de ténèbres , comme si toutes les forêts des * Ardennes eussent jeté là le rideau de leurs chênes centenaires . * Jean avait ramené ses regards sur le pont de bateaux , au-dessous d' eux . - regarde donc ! ... tout va fiche le camp . Jamais nous ne passerons . Les feux , sur les deux rives , brûlaient plus haut , et leur clarté en ce moment devenait si vive , que la scène , dans son effroi , s' évoquait avec une netteté d' apparition . Sous le poids de la cavalerie et de l' artillerie défilant depuis le matin , les bacs qui supportaient les madriers , avaient fini par s' enfoncer , de sorte que le tablier se trouvait dans l' eau , à quelques centimètres . C' étaient maintenant les cuirassiers qui passaient , deux par deux , d' une file ininterrompue , sortant de l' ombre de l' une des berges pour rentrer dans l' ombre de l' autre ; et l' on ne voyait plus le pont , ils semblaient marcher sur l' eau , sur cette eau violemment éclairée , où dansait un incendie . Les chevaux hennissants , les crins effarés , les jambes raidies , s' avançaient dans la terreur de ce terrain mouvant , qu' ils sentaient fuir . Debout sur les étriers , serrant les guides , les cuirassiers passaient , passaient toujours , drapés dans leurs grands manteaux blancs , ne montrant que leurs casques tout allumés de reflets rouges . Et l' on aurait cru des cavaliers fantômes allant à la guerre des ténèbres , avec des chevelures de flammes . Une plainte profonde s' exhala de la gorge serrée de * Jean . - oh ! J' ai faim ! Autour d' eux , cependant , les hommes s' étaient endormis , malgré les tiraillements des estomacs . La fatigue , trop grande , emportait la peur , les terrassait tous sur le dos , la bouche ouverte , anéantis sous le ciel sans lune . L' attente , d' un bout à l' autre des coteaux nus , était tombée à un silence de mort . - oh ! J' ai faim , j' ai faim à manger de la terre ! C' était le cri que * Jean , si dur au mal et si muet , ne pouvait plus retenir , qu' il jetait malgré lui , dans le délire de sa faim , n' ayant rien mangé depuis près de trente-six heures . Alors , * Maurice se décida , en voyant que , de deux ou trois heures peut-être , leur régiment ne passerait pas la * Meuse . - écoute , j' ai un oncle par ici , tu sais , l' oncle * Fouchard , dont je t' ai parlé ... c' est là-haut , à cinq ou six cents mètres , et j' hésitais ; mais , puisque tu as si faim ... l' oncle nous donnera bien du pain , que diable ! Et il emmena son compagnon , qui s' abandonnait . La petite ferme du père * Fouchard se trouvait au sortir du défilé d' * Haraucourt , près du plateau où l' artillerie de réserve avait pris position . C' était une maison basse , avec d' assez grandes dépendances , une grange , une étable , une écurie ; et , de l' autre côté de la route , dans une sorte de remise , le paysan avait installé son commerce de boucher ambulant , son abattoir où il tuait lui-même les bêtes , qu' il promenait ensuite au travers des villages , dans sa carriole . * Maurice , en approchant , restait surpris de n' apercevoir aucune lumière . - ah ! Le vieil avare , il aura tout barricadé , il n' ouvrira pas . Mais un spectacle l' arrêta sur la route . Devant la ferme , s' agitaient une douzaine de soldats , des maraudeurs , sans doute des affamés qui cherchaient fortune . D' abord , ils avaient appelé , puis frappé ; et maintenant , voyant la maison noire et silencieuse , ils tapaient dans la porte à coups de crosse , pour en faire sauter la serrure . De grosses voix grondaient . - nom de dieu ! Va donc ! Fous Brusquement , le volet d' une lucarne de grenier se rabattit , un grand vieillard en blouse , tête nue , apparut , une chandelle dans une main , un fusil dans l' autre . Sous sa rude chevelure blanche , sa face se carrait , coupée de larges plis , le nez fort , les yeux gros et pâles , le menton volontaire . - vous êtes donc des voleurs que vous cassez tout ! Cria -t-il d' une voix dure . Qu' est -ce que vous voulez ? Les soldats , un peu interdits , se reculaient . - nous crevons de faim , nous voulons à manger . - je n' ai rien , pas une croûte ... est -ce que vous croyez , comme ça , qu' on en a pour nourrir des cent mille hommes ... ce matin , il y en a d' autres , oui ! De ceux au général * Ducrot , qui ont passé et qui m' ont tout pris . Un à un , les soldats se rapprochaient . - ouvrez toujours , nous nous reposerons , vous trouverez bien quelque chose ... et déjà ils tapaient de nouveau , lorsque le vieux , posant le chandelier sur l' appui , épaula son arme . - aussi vrai qu' il y a là une chandelle , je casse la tête au premier qui touche à ma porte ! Alors , la bataille faillit s' engager . Des imprécations montaient , une voix cria qu' il fallait faire son affaire à ce cochon de paysan , qui , comme tous les autres , aurait noyé son pain , plutôt que d' en donner une bouchée au soldat . Et les canons des chassepots se braquaient , on allait le fusiller presque à bout portant ; tandis qu' il ne se retirait même pas , rageur et têtu , en plein dans la clarté de la chandelle . - rien du tout ! Pas une croûte ! ... on m' a tout pris ! Effrayé , * Maurice s' élança , suivi de * Jean . - camarades , camarades ... il abattait les fusils des soldats ; et , levant la tête , suppliant : - voyons , soyez raisonnable ... vous ne me reconnaissez pas ? C' est moi . - qui , toi ? - * Maurice * Levasseur , votre neveu . Le père * Fouchard avait repris la chandelle . Sans doute , il le reconnut . Mais il s' obstinait , dans sa volonté de ne pas même donner un verre d' eau . - neveu ou non , est -ce qu' on sait , dans ce noir de gueux ? ... foutez -moi tous le camp , ou je tire ! Et , au milieu des vociférations , des menaces de le descendre et de mettre le feu à sa cambuse , il n' eut plus que ce cri , il le répéta à vingt reprises : - foutez -moi tous le camp , ou je tire ! -même sur moi , père ? Demanda tout d' un coup une voix forte , qui domina le bruit . Les autres s' étant écartés , un maréchal des logis parut , dans la clarté dansante de la chandelle . C' était * Honoré , dont la batterie se trouvait à moins de deux cents mètres , et qui , depuis deux heures , luttait contre l' irrésistible envie de venir frapper à cette porte . Il s' était juré de ne jamais en refranchir le seuil , il n' avait pas échangé une seule lettre , depuis quatre ans qu' il était au service , avec ce père qu' il interpellait , d' un ton si bref . Déjà , les soldats maraudeurs causaient vivement , se concertaient . Le fils du vieux et un gradé ! Rien à faire , ça tournait mal , valait mieux chercher plus loin ! Et ils filèrent , s' évanouirent dans l' épaisse nuit . Lorsque * Fouchard comprit qu' il était sauvé du pillage , il dit simplement , sans émotion aucune , comme s' il avait vu son fils la veille : - c' est toi ... bon ! Je descends . Ce fut long . On entendit , à l' intérieur , ouvrir et fermer des serrures , tout un ménage d' homme qui s' assure que rien ne traîne . Puis , enfin , la porte s' ouvrit , mais entrebâillée à peine , tenue d' un poing vigoureux . - entre , toi ! Et personne autre ! Pourtant , il ne put refuser asile à son neveu , malgré sa visible répugnance . - allons , toi aussi ! Et il repoussait impitoyablement la porte sur * Jean , il fallut que * Maurice le suppliât . Mais il s' entêtait : non , non ! Il n' avait pas besoin d' inconnus , de voleurs chez lui , qui casseraient ses meubles ! Enfin , * Honoré , d' un coup d' épaule , fit entrer le camarade , et le vieux dut céder , grognant de sourdes menaces . Il n' avait pas lâché son fusil . Puis , quand il les eut conduits à la salle commune , et qu' il eut posé le fusil contre le buffet , la chandelle sur la table , il tomba dans un obstiné silence . - dites donc , père , nous crevons de faim . Vous nous donnerez bien du pain et du fromage , à nous autres ! Il ne répondait pas , semblait ne pas entendre , retournait sans cesse pour écouter , devant la fenêtre , si quelque autre bande ne venait pas faire le siège de sa maison . - l' oncle , voyons , * Jean est un frère . Il s' est arraché pour moi les morceaux de la bouche . Et nous avons tant souffert ensemble ! Il tournait , s' assurait que rien ne manquait , ne les regardait même pas . Et , enfin , il se décida , toujours sans une parole . Brusquement , il reprit la chandelle , les laissa dans l' obscurité , en ayant le soin de refermer derrière lui la porte à clef , pour que personne ne le suivît . On l' entendit qui descendait l' escalier de la cave . Ce fut encore très long . Et , lorsqu' il revint , barricadant tout de nouveau , il posa au milieu de la table un gros pain et un fromage , dans ce silence , qui , la colère passée , n' était plus que de la politique , car on ne sait jamais où cela mène , de parler . D' ailleurs , les trois hommes se jetaient sur la nourriture , dévorant . Et il n' y eut plus que le bruit furieux de leurs mâchoires . * Honoré se leva , alla chercher , près du buffet , une cruche d' eau . - père , vous auriez bien pu nous donner du vin . Alors , calmé et sûr de lui , * Fouchard retrouva sa langue . - du vin ! Je n' en ai plus , plus une goutte ! ... les autres , ceux de * Ducrot , m' ont tout bu , tout mangé , tout pillé ! Il mentait , et cela , malgré son effort , était visible dans le clignotement de ses gros yeux pâles . Depuis deux jours , il avait fait disparaître son bétail , les quelques bêtes à son service , ainsi que les bêtes réservées à sa boucherie , les emmenant de nuit , les cachant on ne savait où , au fond de quel bois , de quelle carrière abandonnée . Et il venait de passer des heures à tout enfouir chez lui , le vin , le pain , les moindres provisions , jusqu'à la farine et au sel , de sorte qu' on aurait , en effet , vainement fouillé les armoires . La maison était nette . Il avait même refusé de vendre aux premiers soldats qui s' étaient présentés . On ne savait pas , il y aurait peut-être de meilleures occasions ; et des idées vagues de commerce s' ébauchaient dans son crâne d' avare patient et rusé . * Maurice , qui se rassasiait , causa le premier . - et ma soeur * Henriette , y a -t-il longtemps que vous l' avez vue ? Le vieux continuait de marcher , avec des coups d' oeil sur * Jean , en train d' engloutir d' énormes bouchées de pain ; et , sans se presser , comme après une longue réflexion : - * Henriette , oui , l' autre mois , à * Sedan ... mais j' ai aperçu * Weiss , son mari , ce matin . Il accompagnait son patron , * Monsieur * Delaherche , qui l' avait pris avec lui dans sa voiture , pour aller voir passer l' armée à * Mouzon , histoire simplement de s' amuser ... une ironie profonde passa sur le visage fermé du paysan . - peut-être bien tout de même qu' ils l' auront trop vue , l' armée , et qu' ils ne se sont pas amusés beaucoup ; car , dès trois heures , on ne pouvait plus circuler sur les routes , tant elles étaient encombrées de soldats qui fuyaient . De la même voix tranquille et comme indifférente , il donna quelques détails sur la défaite du 5e corps , surpris à * Beaumont au moment de faire la soupe , forcé de se replier , culbuté jusqu'à * Mouzon par les bavarois . Des soldats débandés , fous de panique , qui traversaient * Remilly , lui avaient crié que * De * Failly venait encore de les vendre à * Bismarck . Et * Maurice songeait à ces marches affolées des deux derniers jours , à ces ordres du maréchal * De * Mac- * Mahon hâtant la retraite , voulant passer la * Meuse à tout prix , lorsqu' on avait perdu en incompréhensibles hésitations tant de journées précieuses . Il était trop tard . Sans doute le maréchal , qui s' était emporté en trouvant à * Oches le 7e corps , qu' il croyait à la * Besace , avait dû être convaincu que le 5e corps campait déjà à * Mouzon , lorsque celui -ci , s' attardant à * Beaumont , s' y laissait écraser . Mais qu' exiger de troupes mal commandées , démoralisées par l' attente et la fuite , mourantes de faim et de fatigue ? * Fouchard avait fini par se planter derrière * Jean , étonné de voir les bouchées disparaître . Et , froidement goguenard : - hein ! ça va mieux ? Le caporal leva la tête , répondit avec sa même carrure de paysan : - ça commence , merci bien ! * Honoré , depuis qu' il était là , malgré sa grosse faim , s' arrêtait parfois , tournait la tête , à un bruit qu' il croyait entendre . Si , après tout un combat , il avait manqué à son serment de ne plus jamais remettre les pieds dans cette maison , c' était poussé par l' irrésistible désir de revoir * Silvine . Il gardait sous sa chemise , contre sa peau même , la lettre qu' il avait reçue d' elle à * Reims , cette lettre si tendre où elle lui disait qu' elle l' aimait toujours , qu' elle n' aimerait jamais que lui , malgré le cruel passé , malgré * Goliath et le petit * Charlot qu' elle avait eu de cet homme . Et il ne pensait plus qu' à elle , et il s' inquiétait de ne pas l' avoir encore vue , tout en se raidissant , pour ne pas montrer son anxiété à son père . Mais la passion l' emporta , il demanda , d' une voix qu' il s' efforçait de rendre naturelle : - et * Silvine , elle n' est donc plus ici ? * Fouchard eut , sur son fils , un regard oblique , luisant d' un rire intérieur . - si , si . Puis , il se tut , cracha longuement ; et l' artilleur dut reprendre , après un silence : - alors , elle est couchée ? -non , non . Enfin , le vieux daigna expliquer qu' il était tout de même allé , le matin , au marché de * Raucourt , avec sa carriole , en emmenant sa servante . Ce n' était pas une raison , parce qu' il passait des soldats , pour que le monde cessât de manger de la viande et pour qu' on ne fît plus ses affaires . Il avait donc , comme tous les mardis , emporté là-bas un mouton et un quartier de boeuf ; et il achevait sa vente , lorsque l' arrivée du 7e corps l' avait jeté au milieu d' une bagarre épouvantable . On courait , on se bousculait . Alors , il avait eu peur qu' on ne lui prît sa voiture et son cheval , il était parti , en abandonnant * Silvine , qui faisait justement des commissions dans le bourg . - oh ! Elle va revenir , conclut -il de sa voix tranquille . Elle a dû se réfugier chez le docteur * Dalichamp , son parrain ... c' est une fille tout de même courageuse , avec son air de ne savoir qu' obéir ... sûrement , elle a bien des qualités . Raillait -il ? Voulait -il expliquer pourquoi il la gardait , cette fille qui l' avait fâché avec son fils , et malgré l' enfant du prussien dont elle refusait de se séparer ? De nouveau , il eut son coup d' oeil oblique , son rire muet . - * Charlot est là qui dort , dans sa chambre , et bien sûr qu' elle ne va pas tarder . * Honoré , les lèvres tremblantes , regarda son père si fixement , que celui -ci reprit sa marche . Et le silence recommença , infini , tandis que , machinalement , il se recoupait du pain , mangeant toujours . * Jean continuait , lui aussi , sans éprouver le besoin de dire une parole . Rassasié , les coudes sur la table , * Maurice examinait les meubles , le vieux buffet , la vieille horloge , rêvait à des journées de vacances qu' il avait passées à * Remilly autrefois , avec sa soeur * Henriette . Les minutes s' écoulaient , l' horloge sonna onze heures . - diable ! Murmura -t-il , il ne faut pas laisser partir les autres . Et , sans que * Fouchard s' y opposât , il alla ouvrir la fenêtre . Toute la vallée noire se creusa , roulant sa mer de ténèbres . Pourtant , lorsque les yeux s' étaient habitués , on distinguait très nettement le pont , éclairé par les feux des deux berges . Des cuirassiers passaient toujours , dans leurs grands manteaux blancs , pareils à des cavaliers fantômes , dont les chevaux , fouettés d' un vent de terreur , marchaient sur l' eau . Et cela sans fin , interminable , toujours du même train de vision lente . Vers la droite , les coteaux nus , où dormait l' armée , restaient dans une immobilité , un silence de mort . - ah bien ! Reprit * Maurice , avec un geste désespéré , ce sera pour demain matin . Il avait laissé la fenêtre grande ouverte , et le père * Fouchard , saisissant son fusil , enjamba l' appui , sauta dehors , avec l' agilité d' un jeune homme . On l' entendit marcher un instant d' un pas régulier de factionnaire ; puis , il n' y eut plus que la grande rumeur lointaine du pont encombré : sans doute il s' était assis au bord de la route , plus tranquille d' être là , voyant venir le danger , tout prêt à rentrer d' un saut et à défendre sa maison . Maintenant , à chaque minute , * Honoré regardait l' horloge . Son inquiétude croissait . Il n' y avait que six kilomètres de * Raucourt à * Remilly ; ce n' était guère plus d' une heure de marche , pour une fille jeune et solide comme * Silvine . Pourquoi n' était -elle pas là , depuis des heures que le vieux l' avait perdue , dans la confusion de tout un corps d' armée , noyant le pays , bouchant les routes ? Certainement , quelque catastrophe s' était produite ; et il la voyait dans de mauvaises histoires , éperdue en pleins champs , piétinée par les chevaux . Mais , soudain , tous trois se levèrent . Un galop descendait la route , et ils venaient d' entendre le vieux qui armait son fusil . - qui va là ? Cria rudement ce dernier . C' est toi , * Silvine ? On ne répondit pas . Il menaça de tirer , répétant sa question . Alors , une voix haletante , oppressée , parvint à dire : - oui , oui , c' est moi , père * Fouchard . Puis , tout de suite elle demanda : - et * Charlot ? -il est couché , il dort . - ah ! Bon , merci ! Du coup , elle ne se hâta plus , poussant un gros soupir , où toute son angoisse et toute sa fatigue s' exhalaient . - entre par la fenêtre , reprit * Fouchard . Il y a du monde . Et , comme elle sautait dans la salle , elle resta saisie devant les trois hommes . Sous la lumière vacillante de la chandelle , elle apparaissait , très brune , avec ses épais cheveux noirs , ses grands beaux yeux , qui suffisaient à sa beauté , dans son visage ovale , d' une tranquillité forte de soumission . Mais , en ce moment , la vue brusque d' * Honoré avait jeté tout le sang de son coeur à ses joues ; et elle n' était pas étonnée pourtant de le trouver là , elle avait songé à lui , en galopant depuis * Raucourt . Lui , étranglé , défaillant , affectait le plus grand calme . - bonsoir , * Silvine . - bonsoir , * Honoré . Alors , pour ne pas éclater en sanglots , elle tourna la tête , elle sourit à * Maurice , qu' elle venait de reconnaître . * Jean la gênait . Elle étouffait , elle ôta le foulard qu' elle avait au cou . * Honoré reprit , ne la tutoyant plus , comme autrefois : - nous étions inquiets de vous , * Silvine , à cause de tous ces prussiens qui arrivent . Elle redevint subitement pâle , la face bouleversée ; et , avec un regard involontaire vers la chambre où dormait * Charlot , agitant la main , comme pour chasser une vision abominable , elle murmura : - les prussiens , oh ! Oui , oui , je les ai vus . à bout de force , tombée sur une chaise , elle raconta que , lorsque le 7e corps avait envahi * Raucourt , elle s' était réfugiée chez son parrain , le docteur * Dalichamp , espérant que le père * Fouchard aurait l' idée de venir l' y prendre , avant de repartir . La grande-rue était encombrée d' une telle bousculade , qu' un chien ne s' y serait pas risqué . Et , jusque vers quatre heures , elle avait patienté , assez tranquille , faisant de la charpie avec des dames ; car le docteur , dans la pensée qu' on enverrait peut-être des blessés de * Metz et de * Verdun , si l' on se battait par là , s' occupait depuis quinze jours à installer une ambulance dans la grande salle de la mairie . Du monde arrivait , qui disait qu' on pourrait bien se servir tout de suite de cette ambulance ; et , en effet , dès midi , on avait entendu le canon , du côté de * Beaumont . Mais ça se passait loin encore , on n' avait pas peur , lorsque , tout d' un coup , comme les derniers soldats français quittaient * Raucourt , un obus était venu , avec un bruit effroyable , défoncer le toit d' une maison voisine . Deux autres suivirent , c' était une batterie allemande qui canonnait l' arrière-garde du 7e corps . Déjà , des blessés de * Beaumont se trouvaient à la mairie , on craignit qu' un obus ne les achevât sur la paille , où ils attendaient que le docteur vînt les opérer . Fous d' épouvante , les blessés se levaient , voulaient descendre dans les caves , malgré leurs membres fracassés , qui leur arrachaient des cris de douleur . - et alors , continua * Silvine , je ne sais pas comment ça s' est fait , il y a eu un brusque silence ... j' étais montée à une fenêtre qui donne sur la rue et sur la campagne . Je ne voyais plus personne , pas un seul pantalon rouge , quand j' ai entendu des gros pas lourds ; et une voix a crié quelque chose , et toutes les crosses des fusils sont tombées en même temps par terre ... c' étaient , en bas , dans la rue , des hommes noirs , petits , l' air sale , avec de grosses têtes vilaines , coiffées de casques , pareils à ceux de nos pompiers . On m' a dit que c' étaient des bavarois ... puis , comme je levais les yeux , j' en ai vu , oh ! J' en ai vu des milliers et des milliers , qui arrivaient par les routes , par les champs , par les bois , en colonnes serrées , sans fin . Tout de suite , le pays en a été noir . Une invasion noire , des sauterelles noires , encore et encore , si bien qu' en un rien de temps , on n' a plus vu la terre . Elle frémissait , elle répéta son geste , chassant de la main l' affreux souvenir . - et alors , on n' a pas idée de ce qui s' est passé ... il paraît que ces gens -là marchaient depuis trois jours , et qu' ils venaient de se battre à * Beaumont , comme des enragés . Aussi crevaient -ils de faim , les yeux hors de la tête , à moitié fous ... les officiers n' ont pas même essayé de les retenir , tous se sont jetés dans les maisons , dans les boutiques , enfonçant les portes et les fenêtres , cassant les meubles , cherchant à manger et à boire , avalant n' importe quoi , ce qui leur tombait sous la main ... chez * Monsieur * Simonnot , l' épicier , j' en ai aperçu un qui puisait avec son casque , au fond d' un tonneau de mélasse . D' autres mordaient dans des morceaux de lard cru . D' autres mâchaient de la farine . Déjà , disait -on , il ne restait plus rien , depuis quarante-huit heures que des soldats passaient ; et ils trouvaient quand même , sans doute des provisions cachées ; de sorte qu' ils s' acharnaient à tout démolir , croyant qu' on leur refusait la nourriture . En moins d' une heure , les épiceries , les boulangeries , les boucheries , les maisons bourgeoises elles-mêmes , ont eu leurs vitrines fracassées , leurs armoires pillées , leurs caves envahies et vidées ... chez le docteur , on ne s' imagine pas une chose pareille , j' en ai surpris un gros qui a mangé tout le savon . Mais c' est dans la cave surtout qu' ils ont fait du ravage . On les entendait d' en haut hurler comme des bêtes , briser les bouteilles , ouvrir les cannelles des tonneaux , dont le vin coulait avec un bruit de fontaine . Ils remontaient les mains rouges , d' avoir pataugé dans tout ce vin répandu ... et , voyez ce que c' est , quand on redevient ainsi des sauvages , * Monsieur * Dalichamp a voulu vainement empêcher un soldat de boire un litre de sirop d' opium , qu' il avait découvert . Pour sûr , le malheureux est mort à l' heure qu' il est , tant il souffrait , quand je suis partie . Prise d' un grand frisson , elle se mit les deux mains sur les yeux , afin de ne plus voir . - non , non ! J' en ai trop vu , ça m' étouffe ! Le père * Fouchard , toujours sur la route , s' était approché , debout devant la fenêtre , pour écouter ; et le récit de ce pillage le rendait soucieux : on lui avait dit que les prussiens payaient tout , est -ce qu' ils allaient se mettre à être des voleurs , maintenant ? * Maurice et * Jean , eux aussi , se passionnaient , à ces détails sur un ennemi que cette fille venait de voir , et qu' eux n' avaient pu rencontrer , depuis un mois qu' on se battait ; tandis que , pensif , la bouche souffrante , * Honoré ne s' intéressait qu' à elle , ne songeait qu' au malheur ancien qui les avait séparés . Mais , à ce moment , la porte de la chambre voisine s' ouvrit , et le petit * Charlot parut . Il devait avoir entendu la voix de sa mère , il accourait en chemise , pour l' embrasser . Rose et blond , très fort , il avait une tignasse pâle frisée et de gros yeux bleus . * Silvine frémit , de le revoir si brusquement , comme surprise de l' image qu' il lui apportait . Ne le connaissait -elle donc plus , cet enfant adoré , qu' elle le regardait effrayée , ainsi qu' une évocation même de son cauchemar ? Puis , elle éclata en larmes . - mon pauvre petit ! Et elle le serra éperdument dans ses bras , à son cou , tandis qu' * Honoré , livide , constatait l' extraordinaire ressemblance de * Charlot avec * Goliath : c' était la même tête carrée et blonde , toute la race germanique , dans une belle santé d' enfance , souriante et fraîche . Le fils du prussien , le prussien , comme les farceurs de * Remilly le nommaient ! Et cette mère française qui était là , à l' étreindre sur son coeur , encore toute bouleversée , toute saignante du spectacle de l' invasion ! -mon pauvre petit , sois sage , viens te recoucher ! ... fais dodo , mon pauvre petit ! Elle l' emporta . Puis , quand elle revint de la pièce voisine , elle ne pleurait plus , elle avait retrouvé sa calme figure de docilité et de courage . Ce fut * Honoré qui reprit , d' une voix tremblante : - et alors les prussiens ... ? -ah ! Oui , les prussiens ... eh bien ! Ils avaient tout cassé , tout pillé , tout mangé et tout bu . Ils volaient aussi le linge , les serviettes , les draps , jusqu'aux rideaux , qu' ils déchiraient en longues bandes , pour se panser les pieds . J' en ai vu dont les pieds n' étaient plus qu' une plaie , tant ils avaient marché . Devant chez le docteur , au bord du ruisseau , il y en avait une troupe , qui s' étaient déchaussés et qui s' enveloppaient les talons avec des chemises de femme garnies de dentelle , volées sans doute à la belle * Madame * Lefèvre , la femme du fabricant ... jusqu'à la nuit , le pillage a duré . Les maisons n' avaient plus de portes , elles bâillaient sur la rue par toutes les ouvertures des rez-de-chaussée , et l' on apercevait les débris des meubles à l' intérieur , un vrai massacre qui mettait en colère les gens calmes ... moi , j' étais comme folle , je ne pouvais rester davantage . On a eu beau vouloir me retenir , en me disant que les routes étaient barrées , qu' on me tuerait pour sûr , je suis partie , je me suis jetée tout de suite dans les champs , à droite , en sortant de * Raucourt . Des chariots de français et de prussiens , en tas , arrivaient de * Beaumont . Deux ont passé près de moi , dans l' obscurité , avec des cris , des gémissements , et j' ai couru , oh ! J' ai couru à travers les terres , à travers les bois , je ne sais plus par où , en faisant un grand détour , du côté de * Villers ... trois fois , je me suis cachée , en croyant entendre des soldats . Mais je n' ai rencontré qu' une autre femme qui courait aussi , qui se sauvait de * Beaumont , elle , et qui m' a dit des choses à faire dresser les cheveux ... enfin , je suis ici , bien malheureuse , oh ! Bien malheureuse ! Des larmes , de nouveau , la suffoquèrent . Une hantise la ramenait à ces choses , elle répéta ce que lui avait conté la femme de * Beaumont . Cette femme , qui habitait la grande rue du village , venait d' y voir passer l' artillerie allemande , depuis la tombée du jour . Aux deux bords , une haie de soldats portaient des torches de résine , éclairant la chaussée d' une lueur rouge d' incendie . Et , au milieu , coulait le fleuve des chevaux , des canons , des caissons , menés d' un train d' enfer , en un galop furieux . C' était la hâte enragée de la victoire , la diabolique poursuite des troupes françaises , à achever , à écraser , là-bas , dans quelque basse fosse . Rien n' était respecté , on cassait tout , on passait quand même . Les chevaux qui tombaient , et dont on coupait les traits tout de suite , étaient roulés , broyés , rejetés comme des épaves sanglantes . Des hommes , qui voulurent traverser , furent renversés à leur tour , hachés par les roues . Dans cet ouragan , les conducteurs mourant de faim ne s' arrêtaient même pas , attrapaient au vol des pains qu' on leur jetait ; tandis que les porteurs de torches , du bout de leurs baïonnettes , leur tendaient des quartiers de viande . Puis , du même fer , ils piquaient les chevaux , qui ruaient , affolés , galopant plus fort . Et la nuit s' avançait , et de l' artillerie passait toujours , sous cette violence accrue de tempête , au milieu de hourras frénétiques . Malgré l' attention qu' il donnait à ce récit , * Maurice , foudroyé par la fatigue , après le repas goulu qu' il avait fait , venait de laisser tomber sa tête sur la table , entre ses deux bras . Un instant encore , * Jean lutta , et il fut vaincu à son tour , il s' endormit , à l' autre bout . Le père * Fouchard était redescendu sur la route , * Honoré se trouva seul avec * Silvine , assise , immobile maintenant , en face de la fenêtre toujours grande ouverte . Alors , le maréchal des logis se leva , s' approcha de la fenêtre . La nuit restait immense et noire , gonflée du souffle pénible des troupes . Mais des bruits plus sonores , des chocs et des craquements , montaient . En bas , maintenant , c' était de l' artillerie qui défilait , sur le pont à demi submergé . Des chevaux se cabraient , dans l' effroi de cette eau mouvante . Des caissons glissaient à demi , qu' il fallait jeter complètement au fleuve . Et , en voyant cette retraite sur l' autre rive , si pénible , si lente , qui durait depuis la veille et qui ne serait certainement pas achevée au jour , le jeune homme songeait à l' autre artillerie , à celle dont le torrent sauvage se ruait au travers de * Beaumont , renversant tout , broyant bêtes et gens , pour aller plus vite . * Honoré s' approcha de * Silvine , et doucement , en face de ces ténèbres , où passaient des frissons farouches : - vous êtes malheureuse ? -oh ! Oui , malheureuse ! Elle sentit qu' il allait parler de la chose , de l' abominable chose , et elle baissait la tête . - dites , comment est -ce arrivé ? ... je voudrais savoir ... mais elle ne pouvait répondre . - est -ce qu' il vous a forcée ? ... est -ce que vous avez consenti ? Alors , elle bégaya , la voix étranglée : - mon dieu ! Je ne sais pas , je vous jure que je ne sais pas moi-même ... mais , voyez -vous , ce serait si mal de mentir ! Et je ne puis m' excuser , non ! Je ne puis dire qu' il m' ait battue ... vous étiez parti , j' étais folle , et la chose est arrivée , je ne sais pas , je ne sais pas comment ! Des sanglots l' étouffèrent , et lui , blême , la gorge également serrée , attendit une minute . Cette idée qu' elle ne voulait pas mentir , le calmait pourtant . Il continua à l' interroger , la tête travaillée de tout ce qu' il n' avait pu comprendre encore . - mon père vous a donc gardée ici ? Elle ne leva même pas les yeux , s' apaisant , reprenant son air de résignation courageuse . - je fais son ouvrage , je n' ai jamais coûté gros à nourrir , et comme il y a une bouche de plus avec moi , il en a profité pour diminuer mes gages ... maintenant , il est bien sûr que , ce qu' il commande , je suis forcée de le faire . - mais , vous , pourquoi êtes -vous restée ? Du coup , elle fut si surprise , qu' elle le regarda . - moi , où donc voulez -vous que j' aille ? Au moins , ici , mon petit et moi , nous mangeons , nous sommes tranquilles . Le silence recommença , tous les deux à présent avaient les yeux dans les yeux ; et , au loin , par la vallée obscure , les souffles de foule montaient plus larges , tandis que le roulement des canons , sur le pont de bateaux , se prolongeait sans fin . Il y eut un grand cri , un cri perdu d' homme ou de bête , qui traversa les ténèbres , avec une infinie pitié . - écoutez , * Silvine , reprit * Honoré lentement , vous m' avez envoyé une lettre qui m' a fait bien de la joie ... jamais je ne serais revenu . Mais cette lettre , je l' ai encore relue ce soir , et elle dit des choses qu' on ne pouvait pas mieux dire ... elle avait d' abord pâli , en l' entendant parler de cela . Peut-être était -il fâché , de ce qu' elle avait osé lui écrire , comme une effrontée . Puis , à mesure qu' il s' expliquait , elle devenait toute rouge . - je sais bien que vous ne voulez pas mentir , et c' est pour ça que je crois ce qu' il y a sur le papier ... oui , maintenant , je le crois tout à fait ... vous avez eu raison de penser que , si j' étais mort à la guerre , sans vous revoir , ça m' aurait fait une grosse peine , de m' en aller ainsi , en me disant que vous ne m' aimiez pas ... et , alors , puisque vous m' aimez toujours , puisque vous n' avez jamais aimé que moi ... sa langue s' embarrassait , il ne trouvait plus les mots , secoué d' une émotion extraordinaire . - écoute , * Silvine , si ces cochons de prussiens ne me tuent pas , je veux bien encore de toi , oui ! Nous nous marierons ensemble , dès que je rentrerai du service . Elle se leva toute droite , elle eut un cri et tomba entre les bras du jeune homme . Elle ne pouvait parler , tout le sang de ses veines était à son visage . Il s' était assis sur la chaise , il l' avait prise sur ses genoux . - j' y ai bien songé , c' était ce que j' avais à te dire , en venant ici ... si mon père nous refuse son consentement , nous nous en irons , la terre est grande ... et ton petit , on ne peut pas l' étrangler , mon dieu ! Il en poussera d' autres , je finirai par ne plus le reconnaître , dans le tas . C' était le pardon . Elle se débattait contre cet immense bonheur , elle murmura enfin : - non , ce n' est pas possible , c' est trop . Peut-être te repentirais -tu , un jour ... mais que tu es bon , * Honoré , et que je t' aime ! D' un baiser sur les lèvres , il la fit taire . Et elle n' avait déjà plus la force de refuser la félicité qui lui arrivait , toute la vie heureuse qu' elle croyait à jamais morte . D' un élan involontaire , irrésistible , elle le saisit à pleins bras , elle le serra en le baisant à son tour , de toute sa force de femme , comme un bien reconquis , à elle seule , que personne maintenant ne lui enlèverait . Il était de nouveau à elle , lui qu' elle avait perdu , et elle mourrait plutôt que de se le laisser reprendre . Mais , à cette minute , une rumeur monta , un grand tumulte de réveil , qui emplit l' épaisse nuit . Des ordres étaient criés , des clairons sonnaient , et toute une agitation d' ombres se levait des terrains nus , une mer indistincte et mouvante , dont le flot descendait déjà vers la route . En bas , les feux des deux berges allaient s' éteindre , on ne voyait plus que des masses confuses piétinant , sans pouvoir même se rendre compte si le passage du fleuve continuait . Et jamais encore une telle angoisse , un tel effarement d' épouvante n' avaient traversé les ténèbres . Le père * Fouchard s' était rapproché de la fenêtre , criant qu' on partait . Réveillés , frissonnants et engourdis , * Jean et * Maurice se mirent debout . Vivement , * Honoré avait serré les deux mains de * Silvine dans les siennes . - c' est juré ... attends -moi . Elle ne trouva pas un mot , elle le regarda de toute son âme , d' un dernier et long regard , comme il sautait par la fenêtre , pour rejoindre sa batterie , au pas de course . - adieu , père ! -adieu , mon garçon ! Et ce fut tout , le paysan et le soldat se quittaient de nouveau comme ils s' étaient retrouvés , sans une embrassade , en père et en fils qui n' avaient pas besoin de se voir pour vivre . Quand ils eurent à leur tour quitté la ferme , * Maurice et * Jean galopèrent par les pentes raides . En bas , ils ne trouvèrent plus le 106e ; tous les régiments étaient déjà en branle ; et ils durent courir encore , on les renvoya , à droite , à gauche . Enfin , la tête perdue , au milieu d' une effroyable confusion , ils tombèrent sur leur compagnie , que conduisait le lieutenant * Rochas ; quant au capitaine * Beaudoin et au régiment lui-même , ils étaient sans doute ailleurs . Et * Maurice fut alors stupéfié , en constatant que cette cohue d' hommes , de bêtes , de canons , sortait de * Remilly et remontait du côté de * Sedan , par la route de la rive gauche . Quoi donc ? Qu' arrivait -il ? On ne passait plus la * Meuse , on battait en retraite vers le nord ! Un officier de chasseurs qui se trouvait là , on ne savait comment , dit tout haut : - nom de dieu ! C' était le 28 qu' il fallait foutre le camp , lorsque nous étions au * Chêne ! D' autres voix expliquaient le mouvement , des nouvelles arrivaient . Vers deux heures du matin , un aide de camp du maréchal * De * Mac- * Mahon était venu dire au général * Douay que toute l' armée avait l' ordre de se replier sur * Sedan , sans perdre une minute . écrasé à * Beaumont , le 5e corps emportait les trois autres dans son désastre . à ce moment , le général , qui veillait près du pont de bateaux , se désespérait de voir que sa troisième division avait seule passé le fleuve . Le jour allait naître , on pouvait être attaqué d' un instant à l' autre . Aussi fit -il avertir tous les chefs placés sous ses ordres de gagner * Sedan , chacun pour son compte , par les routes les plus directes . Et lui-même , abandonnant le pont qu' il ordonna de détruire , fila le long de la rive gauche , avec sa première division et l' artillerie de réserve ; tandis que la troisième division suivait la rive droite , et que la première , entamée à * Beaumont , débandée , fuyait on ne savait où . Du 7e corps , qui ne s' était pas encore battu , il n' y avait plus que des tronçons épars , perdus dans les chemins , galopant au fond des ténèbres . Il n' était pas trois heures , et la nuit restait noire . * Maurice , qui connaissait pourtant le pays , ne savait plus où il roulait , incapable de se reprendre , dans le torrent débordé , la cohue affolée qui coulait à pleine route . Beaucoup d' hommes , échappés à l' écrasement de * Beaumont , des soldats de toutes armes , en lambeaux , couverts de sang et de poussière , se mêlaient aux régiments , semaient l' épouvante . De la vallée entière , au delà du fleuve , une rumeur semblable montait , d' autres piétinements de troupeau , d' autres fuites , le 1er corps qui venait de quitter * Carignan et * Douzy , le 12e corps parti de * Mouzon avec les débris du 5e , tous ébranlés , emportés , sous la même force logique et invincible , qui , depuis le 28 , poussait l' armée vers le nord , la refoulait au fond de l' impasse où elle devait périr . Cependant , le petit jour parut , comme la compagnie * Beaudoin traversait * Pont- * Maugis ; et * Maurice se retrouva , les côteaux du * Liry à gauche , la * Meuse à droite , longeant la route . Mais cette aube grise éclairait d' une infinie tristesse * Bazeilles et * Balan , noyés au bout des prairies ; tandis qu' un * Sedan livide , un * Sedan de cauchemar et de deuil , s' évoquait à l' horizon , sur l' immense rideau sombre des forêts . Et , après * Wadelincourt , lorsqu' on eut enfin atteint la porte de * Torcy , il fallut parlementer , supplier et se fâcher , presque faire le siège de la place , pour obtenir du gouverneur qu' il baissât le pont-levis . Il était cinq heures . Le 7e corps entra dans * Sedan , ivre de fatigue , de faim et de froid . chapitre VIII : dans la bousculade , au bout de la chaussée de * Wadelincourt , place de * Torcy , * Jean fut séparé de * Maurice ; et il courut , s' égara parmi la cohue piétinante , ne put le retrouver . C' était une vraie malechance , car il avait accepté l' offre du jeune homme , qui voulait l' emmener chez sa soeur : là , on se reposerait , on se coucherait même dans un bon lit . Il y avait un tel désarroi , tous les régiments confondus , plus d' ordres de route ni plus de chefs , que les hommes étaient à peu près libres de faire ce qu' ils voulaient . Quand on aurait dormi quelques heures , il serait toujours temps de s' orienter et de rejoindre les camarades . * Jean , effaré , se trouva sur le viaduc de * Torcy , au-dessus des vastes prairies , que le gouverneur avait fait inonder des eaux du fleuve . Puis , après avoir franchi une nouvelle porte , il traversa le pont de * Meuse , et il lui sembla , malgré l' aube grandissante , que la nuit revenait , dans cette ville étroite , étranglée entre ses remparts , aux rues humides , bordées de maisons hautes . Il ne se rappelait même pas le nom du beau-frère de * Maurice , il savait seulement que sa soeur s' appelait * Henriette . Où aller ? Qui demander ? Ses pieds ne le portaient plus que par le mouvement mécanique de la marche , il sentait qu' il tomberait , s' il s' arrêtait . Comme un homme qui se noie , il n' entendait que le bourdonnement sourd , il ne distinguait que le ruissellement continu du flot d' hommes et de bêtes dans lequel il était charrié . Ayant mangé à * Remilly , il souffrait surtout du besoin de sommeil ; et , autour de lui , la fatigue aussi l' emportait sur la faim , le troupeau d' ombres trébuchait , par les rues inconnues . à chaque pas , un homme s' affaissait sur un trottoir , culbutait sous une porte , restait là comme mort , endormi . En levant les yeux , * Jean lut sur une plaque : avenue de la sous-préfecture . Au bout , il y avait un monument , dans un jardin . Et , au coin de l' avenue , il aperçut un cavalier , un chasseur d' * Afrique , qu' il crut reconnaître . N' était -ce pas * Prosper , le garçon de * Remilly , qu' il avait vu à * Vouziers , avec * Maurice ? Il était descendu de son cheval , et le cheval , hagard , tremblant sur les pieds , souffrait d' une telle faim , qu' il avait allongé le cou pour manger les planches d' un fourgon , qui stationnait contre le trottoir . Depuis deux jours , les chevaux n' avaient plus reçu de rations , ils se mouraient d' épuisement . Les grosses dents faisaient un bruit de râpe , contre le bois , tandis que le chasseur d' * Afrique pleurait . Puis , comme * Jean , qui s' était éloigné , revenait , avec l' idée que ce garçon devait savoir l' adresse des parents de * Maurice , il ne le revit plus . Alors , ce fut du désespoir , il erra de rue en rue , se retrouva à la sous-préfecture , poussa jusqu'à la place * Turenne . Là , un instant , il se crut sauvé , en apercevant devant l' hôtel de ville , au pied de la statue même , le lieutenant * Rochas , avec quelques hommes de la compagnie . S' il ne pouvait rejoindre son ami , il rallierait le régiment , il dormirait au moins sous la tente . Le capitaine * Beaudoin n' ayant pas reparu , emporté de son côté , échoué ailleurs , le lieutenant tâchait de réunir son monde , s' informant , demandant en vain où était fixé le campement de la division . Mais , à mesure qu' on avançait dans la ville , la compagnie , au lieu de s' accroître , diminuait . Un soldat , avec des gestes fous , entra dans une auberge , et jamais il ne revint . Trois autres s' arrêtèrent devant la porte d' un épicier , retenus par des zouaves qui avaient défoncé un petit tonneau d' eau-de-vie . Plusieurs , déjà , gisaient en travers du ruisseau , d' autres voulaient partir , retombaient , écrasés et stupides . * Chouteau et * Loubet , se poussant du coude , venaient de disparaître au fond d' une allée noire , derrière une grosse femme qui portait un pain . Et il n' y avait plus , avec le lieutenant , que * Pache et * Lapoulle , ainsi qu' une dizaine de camarades . Au pied du bronze de * Turenne , * Rochas faisait un effort considérable , pour se tenir debout , les yeux ouverts . Lorsqu' il reconnut * Jean , il murmura : - ah ! C' est vous , caporal ! Et vos hommes ? * Jean eut un geste vague , pour dire qu' il ne savait pas . Mais * Pache , montrant * Lapoulle , répondit , gagné par les larmes : - nous sommes là , il n' y a que nous deux ... que le bon * Dieu ait pitié de nous , c' est trop de misère ! L' autre , le gros mangeur , regardait les mains de * Jean , d' un air vorace , révolté de les voir toujours vides à présent . Peut-être , dans sa somnolence , avait -il rêvé que le caporal était allé à la distribution . - sacré bon sort ! Gronda -t-il , faut donc encore se serrer le ventre ! * Gaude , le clairon , qui attendait l' ordre de sonner au ralliement , adossé à la grille , venait de s' endormir , glissant d' une seule coulée , s' étalant sur le dos . Tous succombaient un à un , ronflaient à poings fermés . Et , seul , le sergent * Sapin restait les yeux grands ouverts , avec son nez pincé dans sa petite figure pâle , comme s' il lisait son malheur à l' horizon de cette ville inconnue . Cependant , le lieutenant * Rochas avait cédé à l' irrésistible besoin de s' asseoir par terre . Il voulut donner un ordre . - caporal , il faudra ... il faudra ... et il ne trouvait plus les mots , la bouche empâtée de fatigue ; et , tout d' un coup , il s' abattit à son tour , foudroyé par le sommeil . * Jean , craignant de tomber lui aussi sur le pavé , s' en alla . Il s' entêtait à chercher un lit . De l' autre côté de la place , à une des fenêtres de l' hôtel de la croix d' or , il avait aperçu le général * Bourgain- * Desfeuilles , déjà en manches de chemise , tout prêt à se fourrer entre de fins draps blancs . à quoi bon faire du zèle , pâtir davantage ? Et il eut une soudaine joie , un nom avait jailli de sa mémoire , celui du fabricant de drap , chez qui était employé le beau-frère de * Maurice : * M * Delaherche , oui ! C' était bien ça . Il arrêta un vieil homme qui passait . - * Monsieur * Delaherche ? -rue * Maqua , presque au coin de la rue au beurre , une grande belle maison , avec des sculptures . Puis , le vieil homme le rejoignit en courant . - dites donc , vous êtes du 106e ... si c' est votre régiment que vous cherchez , il est ressorti par le château , là-bas ... je viens de rencontrer le colonel , * Monsieur * De * Vineuil , que j' ai bien connu , quand il était à * Mézières . Mais * Jean repartit , avec un geste de furieuse impatience . Non ! Non ! Maintenant qu' il était certain de retrouver * Maurice , il n' irait pas coucher sur la terre dure . Et , au fond de lui , un remords l' importunait , car il revoyait le colonel , avec sa haute taille , si dur à la fatigue malgré son âge , dormant comme ses hommes , sous la tente . Tout de suite , il enfila la grande-rue , se perdit de nouveau dans le tumulte grandissant de la ville , finit par s' adresser à un petit garçon qui le conduisit rue * Maqua . C' était là qu' un grand-oncle du * Delaherche actuel avait construit , au siècle dernier , la fabrique monumentale , qui , depuis cent soixante ans , n' était point sortie de la famille . Il y a ainsi , à * Sedan , datant des premières années de * Louis * XV , des fabriques de drap grandes comme des louvres , avec des façades d' une majesté royale . Celle de la rue * Maqua avait trois étages de hautes fenêtres , encadrées de sévères sculptures ; et , à l' intérieur , une cour de palais était encore plantée des vieux arbres de la fondation , des ormes gigantesques . Trois générations de * Delaherche avaient fait là des fortunes considérables . Le père de * Jules , le propriétaire actuel , ayant hérité la fabrique d' un cousin , mort sans enfant , c' était maintenant une branche cadette qui trônait . Ce père avait élargi la prospérité de la maison , mais il était de moeurs gaillardes et avait rendu sa femme fort malheureuse . Aussi cette dernière , devenue veuve , tremblante de voir son fils recommencer les mêmes farces , s' était -elle efforcée de le tenir jusqu'à cinquante ans passés dans une dépendance de grand garçon sage , après l' avoir marié à une femme très simple et très dévote . Le pis est que la vie a de terribles revanches . Sa femme étant venue à mourir , * Delaherche , sevré de jeunesse , s' était amouraché d' une jeune veuve de * Charleville , la jolie * Madame * Maginot , sur laquelle on chuchotait des histoires , et qu' il avait fini par épouser , l' automne dernier , malgré les remontrances de sa mère . * Sedan , très puritain , a toujours jugé avec sévérité * Charleville , cité de rires et de fêtes . D' ailleurs , jamais le mariage ne se serait conclu , si * Gilberte n' avait eu pour oncle le colonel * De * Vineuil , en passe d' être promu général . Cette parenté , cette idée qu' il était entré dans une famille militaire , flattait beaucoup le fabricant de drap . Le matin , * Delaherche , en apprenant que l' armée allait passer à * Mouzon , avait fait avec * Weiss , son comptable , cette promenade en cabriolet , dont le père * Fouchard avait parlé à * Maurice . Gros et grand , le teint coloré , le nez fort et les lèvres épaisses , il était de tempérament expansif , il avait la curiosité gaie du bourgeois français qui aime les beaux défilés de troupes . Ayant su par le pharmacien de * Mouzon que l' empereur se trouvait à la ferme de * Baybel , il y était monté , l' avait vu , avait même failli causer avec lui , toute une histoire énorme , dont il ne tarissait pas depuis son retour . Mais quel terrible retour , à travers la panique de * Beaumont , par les chemins encombrés de fuyards ! Vingt fois , le cabriolet avait failli culbuter dans les fossés . Les deux hommes n' étaient rentrés qu' à la nuit , au milieu d' obstacles sans cesse renaissants . Et cette partie de plaisir , cette armée que * Delaherche était allé voir défiler , à deux lieues , et qui le ramenait violemment dans le galop de sa retraite , toute cette aventure imprévue et tragique lui avait fait répéter , à dix reprises , le long de la route : - moi qui la croyais en marche sur * Verdun et qui ne voulais pas manquer l' occasion de la voir ! ... ah bien ! Je l' ai vue et je crois que nous allons la voir , à * Sedan , plus que nous ne voudrons ! Le matin , dès cinq heures , réveillé par la haute rumeur d' écluse lâchée que faisait le 7e corps en traversant la ville , il s' était vêtu à la hâte ; et , dans la première personne rencontrée sur la place * Turenne , il avait reconnu le capitaine * Beaudoin . L' année d' auparavant , à * Charleville , le capitaine était un des familiers de la jolie * Madame * Maginot ; de sorte que * Gilberte , avant le mariage , l' avait présenté . L' histoire , chuchotée autrefois , disait que le capitaine , n' ayant plus rien à désirer , s' était retiré devant le fabricant de drap par délicatesse , ne voulant pas priver son amie de la très grosse fortune qui lui arrivait . - comment ! C' est vous ? S' écria * Delaherche , et dans quel état , bon dieu ! * Beaudoin , si correct , si joliment tenu d' habitude , était en effet pitoyable , l' uniforme souillé , la face et les mains noires . Exaspéré , il venait de faire route avec des turcos , sans pouvoir s' expliquer comment il avait perdu sa compagnie . Ainsi que tous , il se mourait de faim et de fatigue ; mais ce n' était pas là son désespoir le plus cuisant , il souffrait surtout de ne pas avoir changé de chemise depuis * Reims . - imaginez -vous , gémit -il tout de suite , qu' on m' a égaré mes bagages à * Vouziers . Des imbéciles , des gredins à qui je casserais la tête , si je les tenais ! ... et plus rien , pas un mouchoir , pas une paire de chaussettes ! C' est à en devenir fou , ma parole d' honneur ! * Delaherche insista aussitôt pour l' emmener chez lui . Mais il résistait : non , non ! Il n' avait plus figure humaine , il ne voulait pas faire peur au monde . Il fallut que le fabricant lui jurât que ni sa mère ni sa femme n' étaient levées . Et , d' ailleurs , il allait lui donner de l' eau , du savon , du linge , enfin le nécessaire . Sept heures sonnaient , lorsque le capitaine * Beaudoin , débarbouillé , brossé , ayant sous l' uniforme une chemise du mari , parut dans la salle à manger aux boiseries grises , très haute de plafond . * Madame * Delaherche , la mère , était déjà là , toujours debout à l' aube , malgré ses soixante-dix-huit ans . Toute blanche , elle avait un nez qui s' était aminci et une bouche qui ne riait plus , dans une longue face maigre . Elle se leva , se montra d' une grande politesse , en invitant le capitaine à s' asseoir devant une des tasses de café au lait qui étaient servies . - peut-être , monsieur , préféreriez -vous de la viande et du vin , après tant de fatigues ? Mais il se récria . - merci mille fois , madame , un peu de lait et du pain beurré , c' est ce qui m' ira le mieux . à ce moment , une porte fut gaiement poussée , et * Gilberte entra , la main tendue . * Delaherche avait dû la prévenir , car d' ordinaire elle ne se levait jamais avant dix heures . Elle était grande , l' air souple et fort , avec de beaux cheveux noirs , de beaux yeux noirs , et pourtant très rose de teint , et la mine rieuse , un peu folle , sans méchanceté aucune . Son peignoir beige , à broderies de soie rouge , venait de * Paris . - ah ! Capitaine , dit -elle vivement , en serrant la main du jeune homme , que vous êtes gentil , de vous être arrêté dans notre pauvre coin de province ! D' ailleurs , elle fut la première à rire de son étourderie . - hein ? Suis -je sotte ! Vous vous passeriez bien d' être à * Sedan , dans des circonstances pareilles ... mais je suis si heureuse de vous revoir ! En effet , ses beaux yeux brillaient de plaisir . Et * Madame * Delaherche , qui devait connaître les propos des méchantes langues de * Charleville , les regardait tous deux fixement , de son air rigide . Le capitaine , du reste , se montrait fort discret , en homme qui avait gardé simplement un bon souvenir de la maison hospitalière où il était accueilli autrefois . On déjeuna , et tout de suite * Delaherche revint à sa promenade de la veille , ne pouvant résister à la démangeaison d' en faire de nouveau le récit . - vous savez que j' ai vu l' empereur à * Baybel . Il partit , rien dès lors ne put l' arrêter . Ce fut d' abord une description de la ferme , un grand bâtiment carré , avec une cour intérieure , fermée par une grille , le tout sur un monticule qui domine * Mouzon , à gauche de la route de * Carignan . Ensuite , il revint au 12e corps qu' il avait traversé , campé parmi les vignes des coteaux , des troupes superbes , luisantes au soleil , dont la vue l' avait empli d' une grande joie patriotique . - j' étais donc là , monsieur , lorsque l' empereur , tout d' un coup , est sorti de la ferme , où il était monté faire halte , pour se reposer et déjeuner . Il avait un paletot jeté sur son uniforme de général , bien que le soleil fût très chaud . Derrière lui , un serviteur portait un pliant ... je ne lui ai pas trouvé bonne mine , ah ! Non , voûté , la marche pénible , la figure jaune , enfin un homme malade ... et ça ne m' a pas surpris , parce que le pharmacien de * Mouzon , en me conseillant de pousser jusqu'à * Baybel , venait de me raconter qu' un aide de camp était accouru lui acheter des remèdes ... oui , vous savez bien , des remèdes pour ... la présence de sa mère et de sa femme l' empêchait de désigner plus clairement la dysenterie dont l' empereur souffrait depuis le * Chêne et qui le forçait à s' arrêter ainsi dans les fermes , le long de la route . - bref , voilà le serviteur qui installe le pliant , au bout d' un champ de blé , à la corne d' un taillis , et voilà l' empereur qui s' assied ... il restait immobile , affaissé , de l' air d' un petit rentier chauffant ses douleurs au soleil . Il regardait de son oeil morne le vaste horizon , en bas la * Meuse coulant dans la vallée , en face les coteaux boisés dont les sommets se perdent au loin , les cimes des bois de * Dieulet à gauche , le mamelon verdoyant de * Sommauthe à droite ... des aides de camp , des officiers supérieurs l' entouraient , et un colonel de dragons , qui m' avait déjà demandé des renseignements sur le pays , venait de me faire signe de ne pas m' éloigner , lorsque , tout d' un coup ... * Delaherche se leva , car il arrivait à la péripétie poignante du récit , il voulait joindre la mimique à la parole . - tout d' un coup , des détonations éclatent , et l' on voit , juste en face , en avant des bois de * Dieulet , des obus décrire des courbes dans le ciel ... ça m' a fait , parole d' honneur ! L' effet d' un feu d' artifice qu' on aurait tiré en plein jour ... autour de l' empereur , naturellement , on s' exclame , on s' inquiète . Mon colonel de dragons revient en courant me demander si je puis préciser où l' on se bat . Tout de suite , je dis : " c' est à * Beaumont , il n' y a pas le moindre doute . " il retourne près de l' empereur , sur les genoux duquel un aide de camp dépliait une carte . L' empereur ne voulait pas croire qu' on se battît à * Beaumont . Moi , n' est -ce pas ? Je ne pouvais que m' obstiner , d' autant plus que les obus marchaient dans le ciel , se rapprochant , suivant la route de * Mouzon ... et alors , comme je vous vois , monsieur , j' ai vu l' empereur tourner vers moi son visage blême . Oui , il m' a regardé un instant de ses yeux troubles , pleins de défiance et de tristesse . Et puis , sa tête est retombée au-dessus de la carte , il n' a plus bougé . Bonapartiste ardent au moment du plébiscite , * Delaherche , depuis les premières défaites , avouait que l' empire avait commis des fautes . Mais il défendait encore la dynastie , il plaignait * Napoléon * III , que tout le monde trompait . Ainsi , à l' entendre , les véritables auteurs de nos désastres n' étaient autres que les députés républicains de l' opposition , qui avaient empêché de voter le nombre d' hommes et les crédits nécessaires . - et l' empereur est rentré à la ferme ? Demanda le capitaine * Beaudoin . - ma foi , monsieur , je n' en sais rien , je l' ai laissé sur son pliant ... il était midi , la bataille se rapprochait , je commençais à me préoccuper de mon retour ... tout ce que je puis ajouter , c' est qu' un général , à qui je montrais * Carignan au loin , dans la plaine , derrière nous , a paru stupéfait d' apprendre que la frontière belge était là , à quelques kilomètres ... ah ! Ce pauvre empereur , il est bien servi ! * Gilberte , souriante , très à l' aise , comme dans le salon de son veuvage , où elle le recevait autrefois , s' occupait du capitaine , lui passait le pain grillé et le beurre . Elle voulait absolument qu' il acceptât une chambre , un lit ; mais il refusait , il fut convenu qu' il se reposerait seulement une couple d' heures sur un canapé , dans le cabinet de * Delaherche , avant de rejoindre son régiment . Au moment où il prenait des mains de la jeune femme le sucrier , * Madame * Delaherche , qui ne les quittait pas des yeux , les vit nettement se serrer les doigts ; et elle ne douta plus . Mais une servante venait de paraître . - monsieur , il y a , en bas , un soldat qui demande l' adresse de * Monsieur * Weiss . * Delaherche n' était pas fier , comme on disait , aimant à causer avec les petits de ce monde , par un goût bavard de la popularité . - l' adresse de * Weiss , tiens ! C' est drôle ... faites entrer ce soldat . * Jean entra , si épuisé , qu' il vacillait . En apercevant son capitaine , attablé avec deux dames , il eut un léger sursaut de surprise , il retira la main qu' il avançait machinalement déjà , pour s' appuyer à une chaise . Puis , il répondit brièvement aux questions du fabricant , qui faisait le bon homme , ami du soldat . D' un mot , il expliqua sa camaraderie avec * Maurice , et pourquoi il le cherchait . - c' est un caporal de ma compagnie , finit par dire le capitaine , afin de couper court . à son tour , il l' interrogea , désireux de savoir ce que le régiment était devenu . Et , comme * Jean racontait qu' on venait de voir le colonel traverser la ville , à la tête de ce qu' il lui restait d' hommes , pour aller camper au nord , * Gilberte , de nouveau , parla trop vite , avec sa vivacité de jolie femme , qui ne réfléchissait guère . - oh ! Mon oncle , pourquoi n' est -il pas venu déjeuner ici ? On lui aurait préparé une chambre ... si l' on envoyait le chercher ? Mais * Madame * Delaherche eut un geste de souveraine autorité . Dans ses veines coulait le vieux sang bourgeois des villes frontières , toutes les mâles vertus d' un patriotisme rigide . Elle ne rompit la sévérité de son silence que pour dire : - laissez * Monsieur * De * Vineuil , il est à son devoir . Cela causa un malaise . * Delaherche emmena le capitaine dans son cabinet , voulut l' installer lui-même sur le canapé ; et * Gilberte s' en alla , malgré la leçon , de son air d' oiseau secouant les ailes , gai quand même sous l' orage ; tandis que la servante , à qui l' on avait confié * Jean , le conduisait à travers les cours de la fabrique , dans un dédale de couloirs et d' escaliers . Les * Weiss habitaient rue des * voyards ; mais la maison , qui appartenait à * Delaherche , communiquait avec la bâtisse monumentale de la rue * Maqua . Cette rue des * voyards était alors une des plus étranglées de * Sedan , une ruelle étroite , humide , assombrie par le voisinage du rempart qu' elle longeait . Les toitures des hautes façades se touchaient presque , les allées noires semblaient des bouches de cave , surtout dans le bout où se dressait le grand mur du collège . Cependant , * Weiss , logé et chauffé , occupant tout le troisième étage , s' y trouvait à l' aise , à proximité de son bureau , pouvant y descendre en pantoufles , sans sortir . Il était un homme heureux , depuis qu' il avait épousé * Henriette , si longtemps désirée , lorsqu' il l' avait connue au * Chêne , chez son père , le percepteur , ménagère à six ans , remplaçant la mère morte ; tandis que lui , entré à la raffinerie générale presque à titre d' homme de peine , se faisait une instruction , s' élevait à l' emploi de comptable , à force de travail . Encore , pour réaliser son rêve , avait -il fallu la mort du père , puis les fautes graves du frère , à * Paris , de ce * Maurice , dont la soeur jumelle était un peu la servante , à qui elle s' était sacrifiée toute pour en faire un monsieur . élevée en cendrillon au logis , sachant au plus lire et écrire , elle venait de vendre la maison , les meubles , sans combler le gouffre des folies du jeune homme , lorsque le bon * Weiss était accouru offrir ce qu' il possédait , avec ses bras solides , avec son coeur ; et elle avait accepté de l' épouser , touchée aux larmes de son affection , très sage et très réfléchie , pleine d' estime tendre sinon de passion amoureuse . Maintenant , la fortune leur souriait , * Delaherche avait parlé d' associer * Weiss à sa maison . Ce serait le bonheur , dès que des enfants seraient venus . - attention ! Dit la domestique à * Jean , l' escalier est raide . En effet , il butait dans une obscurité devenue profonde , quand une porte , vivement ouverte , éclaira les marches d' un coup de lumière . Et il entendit une voix douce qui disait : - c' est lui . - * Madame * Weiss , cria la domestique , voilà un soldat qui vous demande . Il y eut un léger rire de contentement , et la voix douce répondit : - bon ! Bon ! Je sais qui c' est . Puis , comme le caporal , gêné , étouffé , s' arrêtait sur le seuil . - entrez , * Monsieur * Jean ... voici deux heures que * Maurice est là et que nous vous attendons , oh ! Avec bien de l' impatience ! Alors , dans le jour pâle de la pièce , il la vit , d' une ressemblance frappante avec * Maurice , de cette extraordinaire ressemblance des jumeaux qui est comme un dédoublement des visages . Pourtant , elle était plus petite , plus mince encore , d' apparence plus frêle , avec sa bouche un peu grande , ses traits menus , sous son admirable chevelure blonde , d' un blond clair d' avoine mûre . Et ce qui la différenciait surtout de lui , c' étaient ses yeux gris , calmes et braves , où revivait toute l' âme héroïque du grand-père , le héros de la grande armée . Elle parlait peu , marchait sans bruit , d' une activité si adroite , d' une douceur si riante , qu' on la sentait comme une caresse dans l' air où elle passait . - tenez , entrez par ici , * Monsieur * Jean , répéta -t-elle . Tout va être prêt . Il balbutiait , ne trouvant pas même un remerciement , dans son émotion d' être si fraternellement reçu . D' ailleurs , ses paupières se fermaient , il ne l' apercevait qu' à travers le sommeil invincible dont il était pris , une sorte de brume où elle flottait , vague , détachée de terre . N' était -ce donc qu' une apparition charmante , cette jeune femme secourable , qui lui souriait avec tant de simplicité ? Il lui sembla bien qu' elle touchait sa main , qu' il sentait la sienne , petite et ferme , d' une loyauté de vieil ami . Et , à partir de ce moment , * Jean perdit la conscience nette des choses . On était dans la salle à manger , il y avait du pain et de la viande sur la table ; mais il n' aurait pas eu la force de porter les morceaux à sa bouche . Un homme était là , assis sur une chaise . Puis , il reconnut * Weiss , qu' il avait vu à * Mulhouse . Mais il ne comprenait pas ce que l' homme disait , d' un air de chagrin , avec des gestes ralentis . Dans un lit de sangle , dressé devant le poêle , * Maurice dormait déjà , la face immobile , l' air mort . Et * Henriette s' empressait autour d' un divan , sur lequel on avait jeté un matelas ; elle apportait un traversin , un oreiller , des couvertures ; elle mettait , les mains promptes et savantes , des draps blancs , d' admirables draps blancs , d' un blanc de neige . Ah ! Ces draps blancs , ces draps si ardemment convoités , * Jean ne voyait plus qu' eux ! Il ne s' était pas déshabillé , il n' avait pas couché dans un lit depuis six semaines . C' était une gourmandise , une impatience d' enfant , une irrésistible passion , à se glisser dans cette blancheur , dans cette fraîcheur , et à s' y perdre . Dès qu' on l' eut laissé seul , il fut tout de suite pieds nus , en chemise , il se coucha , se contenta , avec un grognement de bête heureuse . Le jour pâle du matin entrait par la haute fenêtre ; et , comme , déjà chaviré dans le sommeil , il rouvrait à demi les yeux , il eut encore une apparition d' * Henriette , une * Henriette plus indécise , immatérielle , qui rentrait sur la pointe des pieds , pour poser près de lui , sur la table , une carafe et un verre oubliés . Elle sembla rester là quelques secondes , à les regarder tous deux , son frère et lui , avec son tranquille sourire , d' une infinie bonté . Puis , elle se dissipa . Et il dormait dans les draps blancs , anéanti . Des heures , des années coulèrent . * Jean et * Maurice n' étaient plus , sans un rêve , sans la conscience du petit battement de leurs veines . Dix ans ou dix minutes , le temps avait cessé de compter ; et c' était comme la revanche du corps surmené , se satisfaisant dans la mort de tout leur être . Brusquement , secoués du même sursaut , tous deux s' éveillèrent . Quoi donc ? Que se passait -il , depuis combien de temps dormaient -ils ? La même clarté pâle tombait de la haute fenêtre . Ils étaient brisés , les jointures raidies , les membres plus las , la bouche plus amère qu' en se couchant . Heureusement qu' ils ne devaient avoir dormi qu' une heure . Et , sur la même chaise , ils ne s' étonnèrent pas d' apercevoir * Weiss , qui semblait attendre leur réveil , dans la même attitude accablée . - fichtre ! Bégaya * Jean , faut pourtant se lever et rejoindre le régiment avant midi . Il sauta sur le carreau avec un léger cri de douleur , il s' habilla . - avant midi , répéta * Weiss . Vous savez qu' il est sept heures du soir et que vous dormez depuis douze heures environ . Sept heures , bon dieu ! Ce fut un effarement . * Jean , déjà tout vêtu , voulait courir , tandis que * Maurice , encore au lit , se lamentait de ne pouvoir plus remuer les jambes . Comment retrouver les camarades ? L' armée n' avait -elle pas filé ? Et tous deux se fâchaient , on n' aurait pas dû les laisser dormir si longtemps . Mais * Weiss eut un geste de désespérance . - pour ce qu' on a fait , mon dieu ! Vous avez aussi bien fait de rester couchés . Lui , depuis le matin , battait * Sedan et les environs . Il venait seulement de rentrer , désolé de l' inaction des troupes , de cette journée du 31 , si précieuse , perdue dans une attente inexplicable . Une seule excuse était possible , la fatigue extrême des hommes , leur besoin absolu de repos ; et encore ne comprenait -il pas que la retraite n' eût pas continué , après les quelques heures de sommeil nécessaire . - moi , reprit -il , je n' ai pas la prétention de m' y entendre , mais je sens , oui ! Je sens que l' armée est très mal plantée à * Sedan ... le 12e corps se trouve à * Bazeilles , où l' on s' est un peu battu , ce matin ; le 1er est tout le long de la * Givonne , du village de la * Moncelle au bois de la * Garenne ; tandis que le 7e campe sur le plateau de * Floing , et que le 5e , à moitié détruit , s' entasse sous les remparts mêmes , du côté du château ... et c' est cela qui me fait peur , de les savoir tous rangés ainsi autour de la ville , attendant les prussiens . J' aurais filé , moi , oh ! Tout de suite , sur * Mézières . Je connais le pays , il n' y a pas d' autre ligne de retraite , ou bien on sera culbuté en * Belgique ... puis , tenez ! Venez voir quelque chose ... il avait pris la main de * Jean , il l' amenait devant la fenêtre . - regardez là-bas , sur la crête des coteaux . Par-dessus les remparts , par-dessus les constructions voisines , la fenêtre s' ouvrait , au sud de * Sedan , sur la vallée de la * Meuse . C' était le fleuve se déroulant dans les vastes prairies , c' était * Remilly à gauche , * Pont- * Maugis et * Wadelincourt en face , * Frénois à droite ; et les coteaux étalaient leurs pentes vertes , d' abord le * Liry , ensuite la * Marfée et la * Croix- * Piau , avec leurs grands bois . Sous le jour finissant , l' immense horizon avait une douceur profonde , d' une limpidité de cristal . - vous ne voyez pas , là-bas , le long des sommets , ces lignes noires en marche , ces fourmis noires qui défilent ? * Jean écarquillait les yeux , tandis que * Maurice , à genoux sur son lit , tendait le cou . - ah ! Oui , crièrent -ils ensemble . En voici une ligne , en voici une autre , une autre , une autre ! Il y en a partout . - eh bien ! Reprit * Weiss , ce sont les prussiens ... depuis ce matin , je les regarde , et il en passe , il en passe toujours ! Ah ! Je vous promets que , si nos soldats les attendent , eux se dépêchent d' arriver ! ... et tous les habitants de la ville les ont vus comme moi , il n' y a vraiment que les généraux qui ont les yeux bouchés . J' ai causé tout à l' heure avec un général , il a haussé les épaules , il m' a dit que le maréchal * De * Mac- * Mahon était absolument convaincu d' avoir à peine soixante-dix mille hommes devant lui . * Dieu veuille qu' il soit bien renseigné ! ... mais , regardez -les donc ! La terre en est couverte , elles viennent , elles viennent , les fourmis noires ! à ce moment , * Maurice se rejeta dans son lit et éclata en gros sanglots . * Henriette , de son air souriant de la veille , entrait . Vivement , elle s' approcha , alarmée . - quoi donc ? Mais lui , la repoussait du geste . - non , non ! Laisse -moi , abandonne -moi , je ne t' ai jamais fait que du chagrin . Quand je pense que tu te privais de robes , et que j' étais au collège , moi ! Ah ! Oui , une instruction dont j' ai profité joliment ! ... et puis , j' ai failli déshonorer notre nom , je ne sais pas où je serais à cette heure , si tu ne t' étais saignée aux quatre membres , pour réparer mes sottises . Elle s' était remise à sourire . - vraiment , mon pauvre ami , tu n' as pas le réveil gai ... mais puisque tout cela est effacé , oublié ! Ne fais -tu pas maintenant ton devoir de bon français ? Depuis que tu t' es engagé , je suis très fière de toi , je t' assure . Comme pour le prier de venir à son aide , elle s' était tournée vers * Jean . Celui -ci la regardait , un peu surpris de la trouver moins belle que la veille , plus mince , plus pâle , à présent qu' il ne la voyait plus au travers de la demi-hallucination de sa fatigue . Ce qui restait frappant , c' était sa ressemblance avec son frère ; et , cependant , toute la différence de leurs natures s' accusait profonde , à cette minute : lui , d' une nervosité de femme , ébranlé par la maladie de l' époque , subissant la crise historique et sociale de la race , capable d' un instant à l' autre des enthousiasmes les plus nobles et des pires découragements ; elle , si chétive , dans son effacement de cendrillon , avec son air résigné de petite ménagère , le front solide , les yeux braves , du bois sacré dont on fait les martyrs . - fière de moi ! S' écria * Maurice , il n' y a pas de quoi , vraiment ! Voilà un mois que nous fuyons comme des lâches que nous sommes . - dame ! Dit * Jean , avec son bon sens , nous ne sommes pas les seuls , nous faisons ce qu' on nous fait faire . Mais la crise du jeune homme éclata , plus violente . - justement , j' en ai assez ! ... est -ce que ce n' est pas à pleurer des larmes de sang , ces défaites continuelles , ces chefs imbéciles , ces soldats qu' on mène stupidement à l' abattoir comme des troupeaux ? ... maintenant , nous voilà au fond d' une impasse . Vous voyez bien que les prussiens arrivent de toutes parts ; et nous allons être écrasés , l' armée est perdue ... non , non ! Je reste ici , je préfère qu' on me fusille comme déserteur ... * Jean , tu peux partir sans moi . Non ! Je n' y retourne pas , je reste ici . Un nouvel accès de larmes l' avait abattu sur l' oreiller . C' était une détente nerveuse irrésistible , qui emportait tout , une de ces chutes soudaines dans le désespoir , le mépris du monde entier et de lui-même , auxquelles il était si fréquemment sujet . Sa soeur , le connaissant bien , demeurait placide . - ce serait très mal , mon bon * Maurice , si tu désertais ton poste , au moment du danger . D' une secousse , il se mit sur son séant . - eh bien ! Donne -moi mon fusil , je vais me casser la tête , ce sera plus tôt fait . Puis , le bras tendu , montrant * Weiss , immobile et silencieux : - tiens ! Il n' y a que lui de raisonnable , oui ! Lui seul a vu clair ... tu te souviens , * Jean , de ce qu' il me disait , devant * Mulhouse , il y a un mois ? -c'est bien vrai , confirma le caporal , monsieur a dit que nous serions battus . Et la scène s' évoquait , la nuit anxieuse , l' attente pleine d' angoisse , tout le désastre de * Froeschwiller passant déjà dans le ciel morne , tandis que * Weiss disait ses craintes , l' * Allemagne prête , mieux commandée , mieux armée , soulevée par un grand élan de patriotisme , la * France effarée , livrée au désordre , attardée et pervertie , n' ayant ni les chefs , ni les hommes , ni les armes nécessaires . Et l' affreuse prédiction se réalisait . * Weiss leva ses mains tremblantes . Sa face de bon chien exprimait une douleur profonde . - ah ! Je ne triomphe guère , d' avoir eu raison , murmura -t-il . Je suis une bête , mais c' était tellement clair , quand on savait les choses ! ... seulement , si l' on est battu , on peut en tuer tout de même , de ces prussiens de malheur . C' est la consolation , je crois encore que nous allons y rester , et je voudrais qu' il y restât aussi des prussiens , des tas de prussiens , tenez ! De quoi couvrir la terre , là-bas ! Il s' était mis debout , il montrait du geste la vallée de la * Meuse . Toute une flamme allumait ses gros yeux de myope qui l' avaient empêché de servir . - tonnerre de dieu ! Oui , je me battrais , moi , si j' étais libre ... je ne sais pas si c' est parce qu' ils sont maintenant en maîtres dans mon pays , cette * Alsace où les cosaques avaient déjà fait tant de mal , mais je ne puis penser à eux , les voir en imagination chez nous , dans nos maisons , sans qu' aussitôt une furieuse envie me saisisse d' en saigner une douzaine ... ah ! Si je n' avais pas été réformé , si j' étais soldat ! Puis , après un court silence : - et , d' ailleurs , qui sait ? C' était l' espérance , le besoin de croire la victoire toujours possible , même chez les plus désabusés . Et * Maurice , honteux déjà de ses larmes , l' écoutait , se raccrochait à ce rêve . En effet , la veille , le bruit n' avait -il pas couru que * Bazaine était à * Verdun ? La fortune devait bien un miracle à cette * France qu' elle avait faite si longtemps glorieuse . * Henriette , muette , venait de disparaître ; et , quand elle rentra , elle ne s' étonna point de trouver son frère vêtu , debout , prêt au départ . Elle voulut absolument les voir manger , * Jean et lui . Ils durent s' attabler , mais les bouchées les étouffaient , des nausées leur soulevaient le coeur , alourdis encore de leur gros sommeil . En homme de précaution , * Jean coupa un pain en deux , en mit une moitié dans le sac de * Maurice , l' autre moitié dans le sien . Le jour baissait , il fallait partir . Et * Henriette qui s' était arrêtée devant la fenêtre , regardant au loin , sur la * Marfée , les troupes prussiennes , les fourmis noires défilant sans cesse , peu à peu perdues au fond de l' ombre croissante , laissa échapper une involontaire plainte . - oh ! La guerre , l' atroce guerre ! Du coup , * Maurice la plaisanta , prenant sa revanche . - quoi donc ? Petite soeur , c' est toi qui veux qu' on se batte , et tu injuries la guerre ! Elle se retourna , elle répondit de face , avec sa vaillance : - c' est vrai , je l' exècre , je la trouve injuste et abominable ... peut-être , simplement , est -ce parce que je suis femme . Ces tueries me révoltent . Pourquoi ne pas s' expliquer et s' entendre ? * Jean , brave garçon , l' approuvait d' un hochement de tête . Rien également ne semblait plus facile , à lui illettré , que de tomber tous d' accord , si l' on s' était donné de bonnes raisons . Mais , repris par sa science , * Maurice songeait à la guerre nécessaire , la guerre qui est la vie même , la loi du monde . N' est -ce pas l' homme pitoyable qui a introduit l' idée de justice et de paix , lorsque l' impassible nature n' est qu' un continuel champ de massacre ? -s'entendre ! S' écria -t-il , oui ! Dans des siècles . Si tous les peuples ne formaient plus qu' un peuple , on pourrait concevoir à la rigueur l' avènement de cet âge d' or ; et encore la fin de la guerre ne serait -elle pas la fin de l' humanité ? ... j' étais imbécile tout à l' heure , il faut se battre , puisque c' est la loi . Il souriait à son tour , il répéta le mot de * Weiss . - et puis , qui sait ? De nouveau , l' illusion vivace le tenait , tout un besoin d' aveuglement , dans l' exagération maladive de sa sensibilité nerveuse . - à propos , reprit -il gaiement , et le cousin * Gunther ? est -ce que la garde est par ici ? * Weiss eut un geste d' ignorance , que les deux soldats imitèrent , ne pouvant répondre , puisque les généraux eux-mêmes ne savaient pas quels ennemis ils avaient devant eux . - partons , je vais vous conduire , déclara -t-il . J' ai appris tout à l' heure où campait le 106e . Alors , il dit à sa femme qu' il ne rentrerait pas , qu' il irait coucher à * Bazeilles . Il venait d' acheter là une petite maison , qu' il achevait justement d' installer , pour l' habiter jusqu'aux froids . Elle se trouvait voisine d' une teinturerie , appartenant à * M * Delaherche . Et il se montrait inquiet des provisions qu' il avait déjà mises à la cave , un tonneau de vin , deux sacs de pommes de terre , certain , disait -il , que des maraudeurs pilleraient la maison si elle restait vide , tandis qu' il la préserverait sans doute en l' occupant cette nuit -là . Sa femme , pendant qu' il parlait , le regardait fixement . - sois tranquille , ajouta -t-il avec un sourire , je n' ai pas d' autre idée que de veiller sur nos quatre meubles . Et je te promets , si le village est attaqué , s' il y a un danger quelconque , de revenir tout de suite . - va , dit -elle . Mais reviens , ou je vais te chercher . à la porte , * Henriette embrassa tendrement * Maurice . Puis , elle tendit la main à * Jean , garda la sienne quelques secondes , dans une étreinte amicale . - je vous confie encore mon frère ... oui , il m' a conté combien vous avez été gentil pour lui , et je vous aime beaucoup . Il fut si troublé , qu' il se contenta de serrer , lui aussi , cette petite main frêle et solide . Et il retrouvait son impression de l' arrivée , cette * Henriette aux cheveux d' avoine mûre , si légère , si riante dans son effacement , qu' elle emplissait l' air , autour d' elle , comme d' une caresse . En bas , ils retombèrent dans le * Sedan assombri du matin . Le crépuscule noyait déjà les rues étroites , toute une agitation confuse obstruait le pavé . La plupart des boutiques s' étaient fermées , les maisons semblaient mortes , tandis que , dehors , on s' écrasait . Cependant , sans trop de peine , ils avaient atteint la place de l' hôtel-de-ville , lorsqu' ils firent la rencontre de * Delaherche , flânant là , en curieux . Tout de suite , il s' exclama , parut enchanté de reconnaître * Maurice , raconta qu' il venait justement de reconduire le capitaine * Beaudoin , du côté de * Floing , où était le régiment ; et son habituelle satisfaction augmenta encore , lorsqu' il sut que * Weiss allait coucher à * Bazeilles ; car lui-même , comme il le disait à l' instant au capitaine , avait résolu de passer également la nuit à sa teinturerie , pour voir . - * Weiss , nous partirons ensemble ... mais , en attendant , allons donc jusqu'à la sous-préfecture , nous apercevrons peut-être l' empereur . Depuis qu' il avait failli lui parler , à la ferme de * Baybel , il ne se préoccupait que de * Napoléon * III ; et il finit par entraîner les deux soldats eux-mêmes . Quelques groupes seulement stationnaient , en chuchotant , sur la place de la sous-préfecture ; tandis que , de temps à autre , des officiers se précipitaient , effarés . Une ombre mélancolique décolorait déjà les arbres , on entendait le gros bruit de la * Meuse , coulant à droite , au pied des maisons . Et , dans la foule , on racontait comment l' empereur , qui s' était décidé avec peine à quitter * Carignan , la veille , vers onze heures du soir , avait absolument refusé de pousser jusqu'à * Mézières , pour rester au danger et ne pas démoraliser les troupes . D' autres disaient qu' il n' était plus là , qu' il avait fui , laissant , en guise de mannequin , un de ses lieutenants , vêtu de son uniforme , et dont une ressemblance frappante abusait l' armée . D' autres donnaient leur parole d' honneur qu' ils avaient vu entrer , dans le jardin de la sous-préfecture , des voitures chargées du trésor impérial , cent millions en or , en pièces de vingt francs neuves . Ce n' était , à la vérité , que le matériel de la maison de l' empereur , le char à bancs , les deux calèches , les douze fourgons , dont le passage avait révolutionné les villages , * Courcelles , le * Chêne , * Raucourt , grandissant dans les imaginations , devenant une queue immense dont l' encombrement arrêtait l' armée , et qui venaient enfin d' échouer là , maudits et honteux , cachés à tous les regards derrière les lilas du sous-préfet . Près de * Delaherche , qui se haussait , examinant les fenêtres du rez-de-chaussée , une vieille femme , quelque pauvre journalière du voisinage , à la taille déviée , aux mains tordues , mangées par le travail , mâchonnait entre ses dents : - un empereur ... je voudrais pourtant bien en voir un ... oui , pour voir ... brusquement , * Delaherche s' exclama , en saisissant le bras de * Maurice . - tenez ! C' est lui ... là , regardez , à la fenêtre de gauche ... oh ! Je ne me trompe pas , je l' ai vu hier de très près , je le reconnais bien ... il a soulevé le rideau , oui , cette figure pâle , contre la vitre . La vieille femme , qui avait entendu , restait béante . C' était , en effet , contre la vitre , une apparition de face cadavéreuse , les yeux éteints , les traits décomposés , les moustaches blêmies , dans cette angoisse dernière . Et la vieille , stupéfaite , tourna tout de suite le dos , s' en alla , avec un geste d' immense dédain . - ça , un empereur ! En voilà une bête ! Un zouave était là , un de ces soldats débandés qui ne se pressaient pas de rallier leurs corps . Il agitait son chassepot , jurant , crachant des menaces ; et il dit à un camarade : - attends , que je lui foute une balle dans la tête ! * Delaherche , indigné , intervint . Mais , déjà , l' empereur avait disparu . Le gros bruit de la * Meuse continuait , une plainte d' infinie tristesse semblait avoir passé dans l' ombre croissante . D' autres clameurs éparses grondaient au loin . était -ce le : marche ! Marche ! L' ordre terrible crié de * Paris , qui avait poussé cet homme d' étape en étape , traînant par les chemins de la défaite l' ironie de son impériale escorte , acculé maintenant à l' effroyable désastre qu' il prévoyait et qu' il était venu chercher ? Que de braves gens allaient mourir par sa faute , et quel bouleversement de tout l' être , chez ce malade , ce rêveur sentimental , silencieux dans la morne attente de la destinée ! * Weiss et * Delaherche accompagnèrent les deux soldats jusqu'au plateau de * Floing . - adieu ! Dit * Maurice , en embrassant son beau-frère . - non , non ! Au revoir , que diable ! S' écria gaiement le fabricant . * Jean , tout de suite , avec son flair , trouva le 106e , dont les tentes s' alignaient sur la pente du plateau , derrière le cimetière . La nuit était presque tombée ; mais on distinguait encore , par grandes masses , l' amas sombre des toitures de la ville , puis , au delà , * Balan et * Bazeilles , dans les prairies qui se déroulaient jusqu'à la ligne des coteaux , de * Remilly à * Frénois ; tandis que , sur la gauche , s' étendait la tache noire du bois de la * Garenne , et que , sur la droite , en bas , luisait le large ruban pâle de la * Meuse . Un instant , * Maurice regarda cet immense horizon s' anéantir dans les ténèbres . - ah ! Voici le caporal ! Dit * Chouteau . Est -ce qu' il revient de la distribution ? Il y eut une rumeur . Toute la journée , des hommes s' étaient ralliés , les uns seuls , les autres par petits groupes , dans une telle bousculade , que les chefs avaient renoncé même à demander des explications . Ils fermaient les yeux , heureux encore d' accepter ceux qui voulaient bien revenir . Le capitaine * Beaudoin , d' ailleurs , arrivait à peine , et le lieutenant * Rochas n' avait ramené que vers deux heures la compagnie débandée , réduite des deux tiers . Maintenant , elle se retrouvait à peu près au complet . Quelques soldats étaient ivres , d' autres restaient à jeun , n' ayant pu se procurer un morceau de pain ; et les distributions , une fois de plus , venaient de manquer . * Loubet , pourtant , s' était ingénié à faire cuire des choux , arrachés dans un jardin du voisinage ; mais il n' avait ni sel ni graisse , les estomacs continuaient à crier famine . - voyons , mon caporal , vous qui êtes un malin ! Répétait * Chouteau goguenard . Oh ! Ce n' est pas pour moi , j' ai très bien déjeuné avec * Loubet , chez une dame . Des faces anxieuses se tournaient vers * Jean , l' escouade l' avait attendu , * Lapoulle et * Pache surtout , malchanceux , n' ayant rien attrapé , comptant sur lui , qui aurait tiré de la farine des pierres , comme ils disaient . Et * Jean , apitoyé , la conscience bourrelée d' avoir abandonné ses hommes , leur partagea la moitié de pain qu' il avait dans son sac . - nom de dieu ! Nom de dieu ! Répéta * Lapoulle dévorant , ne trouvant pas d' autre mot , dans le grognement de sa satisfaction , tandis que * Pache disait tout bas un pater et un ave , pour être certain que le ciel , le lendemain , lui enverrait encore sa nourriture . Le clairon * Gaude venait de sonner l' appel , à toute fanfare . Mais il n' y eut point de retraite , le camp tout de suite tomba dans un grand silence . Et ce fut , lorsqu' il eut constaté que sa demi-section était au complet , que le sergent * Sapin , avec sa mince figure maladive et son nez pincé , dit doucement : - demain soir , il en manquera . Puis , comme * Jean le regardait , il ajouta avec une tranquille certitude , les yeux au loin dans l' ombre : - oh ! Moi , demain , je serai tué . Il était neuf heures , la nuit menaçait d' être glaciale , car des brumes étaient montées de la * Meuse , cachant les étoiles . Et * Maurice , couché près de * Jean , au pied d' une haie , frissonna , en disant qu' on ferait bien d' aller s' allonger sous la tente . Mais , brisés , plus courbaturés encore , depuis le repos qu' ils avaient pris , ni l' un ni l' autre ne pouvait dormir . à côté d' eux , ils enviaient le lieutenant * Rochas , qui , dédaigneux de tout abri , simplement enveloppé d' une couverture , ronflait en héros , sur la terre humide . Longtemps , ensuite , ils s' intéressèrent à la petite flamme d' une bougie , qui brûlait dans une grande tente , où veillaient le colonel et quelques officiers . Toute la soirée , * M * De * Vineuil avait paru très inquiet de ne pas recevoir d' ordre , pour le lendemain matin . Il sentait son régiment en l' air , trop en avant , bien qu' il eût reculé déjà , abandonnant le poste avancé , occupé le matin . Le général * Bourgain- * Desfeuilles n' avait pas paru , malade , disait -on , couché à l' hôtel de la croix d' or ; et le colonel dut se décider à lui envoyer un officier , pour l' avertir que la nouvelle position paraissait dangereuse , dans l' éparpillement du 7e corps , forcé de défendre une ligne trop étendue , de la boucle de la * Meuse au bois de la * Garenne . Certainement , dès le jour , la bataille serait livrée . On n' avait plus devant soi que sept ou huit heures de ce grand calme noir . * Maurice fut tout étonné , comme la petite clarté s' éteignait dans la tente du colonel , de voir le capitaine * Beaudoin passer près de lui , le long de la haie , d' un pas furtif , et disparaître vers * Sedan . De plus en plus , la nuit s' épaississait , les grandes vapeurs , montées du fleuve , l' obscurcissaient toute d' un morne brouillard . - dors -tu , * Jean ? * Jean dormait , et * Maurice resta seul . L' idée d' aller rejoindre * Lapoulle et les autres , sous la tente , lui causait une lassitude . Il écoutait leurs ronflements répondre à ceux de * Rochas , il les jalousait . Peut-être que , si les grands capitaines dorment bien , la veille d' une bataille , c' est simplement qu' ils sont fatigués . Du camp immense , noyé de ténèbres , il n' entendait s' exhaler que cette grosse haleine du sommeil , un souffle énorme et doux . Plus rien n' était , il savait seulement que le 5e corps devait camper par là , sous les remparts , que le 1er s' étendait du bois de la * Garenne au village de la * Moncelle , tandis que le 12e , de l' autre côté de la ville , occupait * Bazeilles ; et tout dormait , la lente palpitation venait des premières aux dernières tentes , du fond vague de l' ombre , à plus d' une lieue . Puis , au delà , c' était un autre inconnu , dont les bruits lui parvenaient aussi par moments , si lointains , si légers , qu' il aurait pu croire à un simple bourdonnement de ses oreilles : galop perdu de cavalerie , roulement affaibli de canons , surtout marche pesante d' hommes , le défilé sur les hauteurs de la noire fourmilière humaine , cet envahissement , cet enveloppement que la nuit elle-même n' avait pu arrêter . Et , là-bas , n' étaient -ce pas encore des feux brusques qui s' éteignaient , des voix éparses jetant des cris , toute une angoisse grandissant , emplissant cette nuit dernière , dans l' attente épouvantée du jour ? * Maurice , d' une main tâtonnante , avait pris la main de * Jean . Alors , seulement , rassuré , il s' endormit . Il n' y eut , au loin , plus qu' un clocher de * Sedan , dont les heures tombèrent une à une . e