La Débâcle

Corpus:
FRANTEXT (E)
Nom de fichier:
La Débâcle
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ATILF / Étienne Petitjean
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Statut de l'annotation:
automatique
Type:
littérature
Modalité:
écrit
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/annis-sample/frantext/LaDebacle_EmileZola_1897_P3.html
Texte:
TROISIÈME PARTIE chapitre I : pendant l' interminable journée de la bataille , * Silvine , du coteau de * Remilly , où était bâtie la petite ferme du père * Fouchard , n' avait cessé de regarder vers * Sedan , dans le tonnerre et la fumée des canons , toute frissonnante à la pensée d' * Honoré . Et , le lendemain , son inquiétude augmenta encore , accrue par l' impossibilité de se procurer des nouvelles exactes , au milieu des prussiens qui gardaient les routes , refusant de répondre , ne sachant du reste rien eux-mêmes . Le clair soleil de la veille avait disparu , des averses étaient tombées , qui attristaient la vallée d' un jour livide . Vers le soir , le père * Fouchard , tourmenté également dans son mutisme voulu , ne pensant guère à son fils , mais anxieux de savoir comment le malheur des autres allait tourner pour lui , était sur le pas de sa porte à voir venir les événements , lorsqu' il remarqua un grand gaillard en blouse , qui , depuis un instant , rôdait le long de la route , l' air embarrassé de sa personne . Sa surprise fut si forte , en le reconnaissant , qu' il l' appela tout haut , malgré trois prussiens qui passaient . - comment ! C' est toi , * Prosper ? D' un geste énergique , le chasseur d' * Afrique lui ferma la bouche . Puis , s' approchant , à demi-voix : - oui , c' est moi . J' en ai assez de me battre pour rien , et j' ai filé ... dites donc , père * Fouchard , vous n' avez pas besoin d' un garçon de ferme ? Le vieux , du coup , avait retrouvé toute sa prudence . Justement , il cherchait quelqu' un . Mais c' était inutile à dire . - un garçon , ma foi , non ! Pas dans ce moment ... entre tout de même boire un verre . Je ne vais pas , bien sûr , te laisser en peine sur la route . Dans la salle , * Silvine mettait la soupe au feu , tandis que le petit * Charlot se pendait à ses jupes , jouant et riant . D' abord , elle ne reconnut pas * Prosper , qui pourtant avait déjà servi avec elle , autrefois ; et ce ne fut qu' en apportant deux verres et une bouteille de vin , qu' elle le dévisagea . Elle eut un cri , elle ne pensa qu' à * Honoré . -ah ! Vous en venez , n' est -ce pas ? ... est -ce qu' * Honoré va bien ? * Prosper allait répondre , ensuite il hésita . Depuis deux jours , il vivait dans un rêve , parmi une violente succession de choses vagues , qui ne lui laissaient aucun souvenir précis . Sans doute , il croyait bien avoir vu * Honoré mort , renversé sur un canon ; mais il ne l' aurait plus affirmé ; et à quoi bon désoler le monde , quand on n' est pas certain ? - * Honoré , murmura -t-il , je ne sais pas ... , je ne puis pas dire ... elle le regardait fixement , elle insista . - alors , vous ne l' avez pas vu ? D' un geste lent , il agita les mains , avec un hochement de tête . - si vous croyez qu' on peut savoir ! Il y a eu tant de choses , tant de choses ! De toute cette sacrée bataille , tenez ! Je ne serais pas fichu d' en conter long comme ça ... non ! Pas même les endroits par où j' ai passé ... on est comme des idiots , ma parole ! Et , après avoir avalé un verre de vin , il resta morne , les yeux perdus , là-bas , dans les ténèbres de sa mémoire . - tout ce que je me rappelle , c' est que la nuit déjà tombait , au moment où j' ai repris connaissance ... lorsque j' avais culbuté , en chargeant , le soleil était très haut . Depuis des heures , je devais être là , la jambe droite écrasée sous mon vieux * Zéphir , qui , lui , avait reçu une balle en plein poitrail ... je vous assure que ça n' avait rien de gai , cette position -là , des tas de camarades morts , et pas un chat de vivant , et l' idée que j' allais crever moi aussi , si personne ne venait me ramasser ... doucement , j' avais tâché de dégager ma hanche ; mais impossible , * Zéphir pesait bien comme les cinq cent mille diables . Il était chaud encore . Je le caressais , je l' appelais , avec des mots gentils . Et c' est ça , voyez -vous , que jamais je n' oublierai : il a rouvert les yeux , il a fait un effort pour relever sa pauvre tête , qui traînait par terre , à côté de la mienne . Alors , nous avons causé : " mon pauvre vieux , que je lui ai dit , ce n' est pas pour te le reprocher , mais tu veux donc me voir claquer avec toi , que tu me tiens si fort ? " naturellement , il n' a pas répondu oui . ça n' empêche que j' ai lu dans son regard trouble la grosse peine qu' il avait de me quitter . Et je ne sais pas comment ça s' est fait , s' il l' a voulu ou si ça n' a été qu' une convulsion , mais il a eu une brusque secousse qui l' a jeté de côté . J' ai pu me mettre debout , ah ! Dans un sacré état , la jambe lourde comme du plomb ... n' importe , j' ai pris la tête de * Zéphir entre mes bras , en continuant à lui dire des choses , tout ce qui me venait du coeur , que c' était un bon cheval , que je l' aimais bien , que je me souviendrais toujours de lui . Il m' écoutait , il paraissait si content ! Puis , il a eu encore une secousse , et il est mort , avec ses grands yeux vides , qui ne m' avaient pas quitté ... tout de même , c' est drôle , et l' on ne me croira pas : la vérité pure est pourtant qu' il avait dans les yeux de grosses larmes ... mon pauvre * Zéphir , il pleurait comme un homme ... étranglé de chagrin , * Prosper dut s' interrompre , pleurant encore lui-même . Il avala un nouveau verre de vin , il continua son histoire , en phrases coupées , incomplètes . La nuit se faisait davantage , il n' y avait plus qu' un rouge rayon de lumière , au ras du champ de bataille , projetant à l' infini l' ombre immense des chevaux morts . Lui , sans doute , était resté longtemps près du sien , incapable de s' éloigner , avec sa jambe lourde . Puis , une brusque épouvante l' avait fait marcher quand même , le besoin de ne pas être seul , de se retrouver avec des camarades , pour avoir moins peur . Ainsi , de partout , des fossés , des broussailles , de tous les coins perdus , les blessés oubliés se traînaient , tâchaient de se rejoindre , faisaient des groupes à quatre ou cinq , des petites sociétés , où il était moins dur de râler ensemble et de mourir . Ce fut ainsi que , dans le bois de la * Garenne , il tomba sur deux soldats du 43e , qui n' avaient pas une égratignure , mais qui étaient là , terrés comme des lièvres , attendant la nuit . Quand ils surent qu' il connaissait les chemins , ils lui dirent leur idée , filer en * Belgique , gagner la frontière à travers bois , avant le jour . Il refusa d' abord de les conduire , il aurait préféré gagner tout de suite * Remilly , certain d' y trouver un refuge ; seulement , où se procurer une blouse et un pantalon ? Sans compter que , du bois de la * Garenne à * Remilly , d' un bord de la vallée à l' autre , il ne fallait point espérer traverser les nombreuses lignes prussiennes . Aussi finit -il par consentir à servir de guide aux deux camarades . Sa jambe s' était échauffée , ils eurent la chance de se faire donner un pain dans une ferme . Neuf heures sonnèrent à un clocher lointain , comme ils se remettaient en route . Le seul grand danger qu' ils coururent , ce fut à * La * Chapelle , où ils se jetèrent au beau milieu d' un poste ennemi , qui prit les armes et tira dans les ténèbres , tandis que , se glissant à plat ventre , galopant à quatre pattes , ils regagnaient les taillis , sous le sifflement des balles . Dès lors , ils ne quittèrent plus les bois , l' oreille aux aguets , les mains tâtonnantes . Au détour d' un sentier , ils rampèrent , ils sautèrent aux épaules d' une sentinelle perdue , dont ils ouvrirent la gorge d' un coup de couteau . Ensuite , les chemins furent libres , ils continuèrent en riant et en sifflant . Et , vers trois heures du matin , ils arrivèrent dans un petit village belge , chez un fermier brave homme , qui , réveillé , leur ouvrit tout de suite sa grange , où ils dormirent profondément sur des bottes de foin . Le soleil était déjà haut , lorsque * Prosper se réveilla . En ouvrant les yeux , tandis que les camarades ronflaient encore , il aperçut leur hôte , en train d' atteler un cheval à une grande carriole , chargée de pains , de riz , de café , de sucre , toutes sortes de provisions , cachées sous des sacs de charbon de bois ; et il apprit que le brave homme avait en * France , à * Raucourt , deux filles mariées , auxquelles il allait porter ces provisions , les sachant dans un dénuement complet , à la suite du passage des bavarois . Dès le matin , il s' était procuré le sauf-conduit nécessaire . Tout de suite , * Prosper fut saisi d' un désir fou , s' asseoir lui aussi sur le banc de la carriole , retourner là-bas , dans le coin de terre , dont la nostalgie l' angoissait déjà . Rien n' était plus simple , il descendrait à * Remilly , que le fermier se trouvait forcé de traverser . Et ce fut arrangé en trois minutes , on lui prêta le pantalon et la blouse tant souhaités , le fermier le donna partout comme son garçon ; de sorte que , vers six heures , il débarqua devant l' église , après n' avoir été arrêté que deux ou trois fois par des postes allemands . - non , j' en avais assez ! Répéta * Prosper , après un silence . Encore si l' on avait tiré de nous quelque chose de bon , comme là-bas , en * Afrique ! Mais aller à gauche pour revenir à droite , sentir qu' on ne sert absolument à rien , ça finit par ne pas être une existence ... et puis , maintenant , mon pauvre * Zéphir est mort , je serais tout seul , je n' ai plus qu' à me remettre à la terre . N' est -ce pas ? ça vaudra mieux mieux que d' être prisonnier chez les prussiens ... vous avez des chevaux , père * Fouchard , vous verrez si je les aime et si je les soigne ! L' oeil du vieux avait brillé . Il trinqua encore , il conclut sans hâte : - mon dieu ! Puisque ça te rend service , je veux bien tout de même , je te prends ... mais , quant aux gages , faudra n' en parler que lorsque la guerre sera finie , car je n' ai vraiment besoin de personne , et les temps sont trop durs . * Silvine , qui était restée assise , avec * Charlot sur les genoux , n' avait pas quitté * Prosper des yeux . Lorsqu' elle le vit se lever , pour se rendre tout de suite à l' écurie et faire la connaissance des bêtes , elle demanda de nouveau : - alors , vous n' avez pas vu * Honoré ? Cette question qui revenait si brusquement , le fit tressaillir , comme si elle éclairait d' une lumière subite un coin obscur de sa mémoire . Il hésita encore , se décida pourtant . - écoutez , je n' ai pas voulu vous faire de la peine tout à l' heure , mais je crois bien qu' * Honoré est resté là-bas . - comment , resté ? -oui , je crois que les prussiens lui ont fait son affaire ... je l' ai vu à moitié renversé sur un canon , la tête droite , avec un trou sous le coeur . Il y eut un silence . * Silvine avait blêmi affreusement , tandis que le père * Fouchard , saisi , remettait sur la table son verre , où il avait achevé de vider la bouteille . - vous en êtes bien sûr ? Reprit -elle d' une voix étranglée . - dame ! Aussi sûr qu' on peut l' être d' une chose qu' on a vue ... c' était sur un petit monticule , à côté de trois arbres , et il me semble que j' irais , les yeux fermés . En elle , c' était un écroulement . Ce garçon qui lui avait pardonné , qui s' était lié d' une promesse , qu' elle devait épouser , dès qu' il rentrerait du service , la campagne finie ! Et on le lui avait tué , il était là-bas , avec un trou sous le coeur ! Jamais elle n' avait senti qu' elle l' aimait si fort , tellement un besoin de le revoir , de l' avoir malgré tout à elle , même dans la terre , la soulevait , la jetait hors de sa passivité habituelle . Elle posa rudement * Charlot , elle s' écria : - bon ! Je ne croirai ça que lorsque j' aurai vu , moi aussi ... puisque vous savez où c' est , vous allez m' y conduire . Et , si c' est vrai , si nous le retrouvons , nous le ramènerons . Des larmes l' étouffaient , elle s' affaissa sur la table , secouée de longs sanglots , pendant que le petit , stupéfait d' avoir été bousculé par sa mère , éclatait aussi en pleurs . Elle le reprit , le serra contre elle , avec des paroles éperdues , bégayées . - mon pauvre enfant ! Mon pauvre enfant ! Le père * Fouchard restait consterné . Il aimait tout de même son fils , à sa manière . Des souvenirs anciens durent lui revenir , de très loin , du temps où sa femme vivait , où * Honoré allait encore à l' école ; et deux grosses larmes parurent également dans ses yeux rouges , coulèrent le long du cuir tanné de ses joues . Depuis plus de dix ans , il n' avait pas pleuré . Des jurons lui échappaient , il finissait par se fâcher de ce fils qui était à lui , qu' il ne verrait plus jamais pourtant . - nom de dieu ! C' est vexant , de n' avoir qu' un garçon , et qu' on vous le prenne ! Mais , quand le calme fut un peu revenu , * Fouchard fut très ennuyé d' entendre que * Silvine parlait toujours d' aller chercher le corps d' * Honoré , là-bas . Elle s' obstinait , sans cris maintenant , dans un silence désespéré et invincible ; et il ne la reconnaissait plus , elle si docile , faisant toutes les besognes en fille résignée : ses grands yeux de soumission qui suffisaient à la beauté de son visage avaient pris une décision farouche , tandis que son front restait pâle , sous le flot de ses épais cheveux bruns . Elle venait d' arracher un fichu rouge qu' elle avait aux épaules , elle s' était mise toute en noir , comme une veuve . Vainement , il lui représenta la difficulté des recherches , les dangers qu' elle pouvait courir , le peu d' espoir qu' il y avait de retrouver le corps . Elle cessait même de répondre , il voyait bien qu' elle partirait seule , qu' elle ferait quelque folie , s' il ne s' en occupait pas , ce qui l' inquiétait plus encore , à cause des complications où cela pouvait le jeter avec les autorités prussiennes . Aussi finit -il par se décider à se rendre chez le maire de * Remilly , qui était un peu son cousin , et à eux deux ils arrangèrent une histoire : * Silvine fut donnée pour la veuve véritable d' * Honoré , * Prosper devint son frère ; de sorte que le colonel bavarois , installé en bas du village , à l' hôtel de la croix de * Malte , voulut bien délivrer un laissez-passer pour le frère et la soeur , les autorisant à ramener le corps du mari , s' ils le découvraient . La nuit était venue , tout ce qu' on put obtenir de la jeune femme , ce fut qu' elle attendrait le jour pour se mettre en marche . Le lendemain , jamais * Fouchard ne voulut laisser atteler un de ses chevaux , dans la crainte de ne pas le revoir . Qui lui disait que les prussiens ne confisqueraient pas la bête et la voiture ? Enfin , il consentit de mauvaise grâce à prêter l' âne , un petit âne gris , dont l' étroite charrette était encore assez grande pour contenir un mort . Longuement , il donna des instructions à * Prosper , qui avait bien dormi , mais que la pensée de l' expédition rendait soucieux , maintenant que , reposé , il tâchait de se souvenir . à la dernière minute , * Silvine alla chercher la couverture de son propre lit , qu' elle plia au fond de la charrette . Et , comme elle partait , elle revint en courant embrasser * Charlot . - père * Fouchard , je vous le confie , veillez bien à ce qu' il ne joue pas avec les allumettes . - oui , oui ! Sois tranquille ! Les préparatifs avaient traîné , il était près de sept heures , lorsque * Silvine et * Prosper , derrière l' étroite charrette que le petit âne gris tirait , la tête basse , descendirent les pentes raides de * Remilly . Il avait plu abondamment pendant la nuit , les chemins se trouvaient changés en fleuves de boue ; et de grandes nuées livides couraient dans le ciel , d' une tristesse morne . * Prosper , voulant couper au plus court , avait résolu de traverser * Sedan . Mais , avant * Pont- * Maugis , un poste prussien arrêta la charrette , la retint pendant plus d' une heure ; et , lorsque le laissez-passer eut circulé entre les mains de quatre ou cinq chefs , l' âne put reprendre sa marche , à la condition de faire le grand tour par * Bazeilles , en s' engageant à gauche dans un chemin de traverse . Aucune raison ne fut donnée , sans doute craignait -on d' encombrer la ville davantage . Quand * Silvine passa la * Meuse sur le pont du chemin de fer , ce pont funeste qu' on n' avait pas fait sauter et qui du reste avait coûté si cher aux bavarois , elle aperçut le cadavre d' un artilleur descendant d' un air de flânerie , au fil de l' eau . Une touffe d' herbe l' accrocha , il demeura un instant immobile , puis il tourna sur lui-même , il repartit . Dans * Bazeilles , que l' âne traversa au pas , d' un bout à l' autre , c' était la destruction , tout ce que la guerre peut faire d' abominables ruines , quand elle passe , dévastatrice , en furieux ouragan . Déjà , on avait relevé les morts , il n' y avait plus sur le pavé du village un seul cadavre ; et la pluie lavait le sang , des flaques restaient rouges , avec des débris louches , des lambeaux où l' on croyait reconnaître encore des cheveux . Mais l' effroi qui serrait les coeurs , venait des décombres , de ce * Bazeilles si riant trois jours plus tôt , avec ses gaies maisons au milieu de ses jardins , à cette heure effondré , anéanti , ne montrant que des pans de muraille noircis par les flammes . L' église brûlait toujours , un vaste bûcher de poutres fumantes , au milieu de la place , d' où s' élevait continuellement une grosse colonne de fumée noire , élargie au ciel en un panache de deuil . Des rues entières avaient disparu , plus rien d' un côté ni de l' autre , rien que des tas de moellons calcinés bordant les ruisseaux , dans un gâchis de suie et de cendre , une boue d' encre épaisse noyant tout . Aux quatre coins des carrefours , les maisons d' angle se trouvaient rasées , comme emportées par le vent de feu qui avait soufflé là . D' autres avaient moins souffert , une restait debout , isolée , tandis que celles de gauche et de droite semblaient hachées par la mitraille , dressant leurs carcasses pareilles à des squelettes vides . Et une insupportable odeur s' exhalait , la nausée de l' incendie , l' âcreté du pétrole surtout , versé à flots sur les parquets . Puis , c' était aussi la désolation muette de ce qu' on avait essayé de sauver , des pauvres meubles jetés par les fenêtres , écrasés sur le trottoir , les tables infirmes aux jambes cassées , les armoires aux flancs ouverts , à la poitrine fendue , du linge qui traînait , déchiré , souillé , toutes les tristes miettes du pillage en train de se fondre sous la pluie . Par une façade béante , à travers des planchers écroulés , on apercevait une pendule intacte , sur une cheminée , tout en haut d' un mur . - ah ! Les cochons ! Grognait * Prosper , en qui le sang du soldat qu' il était encore l' avant-veille , s' échauffait , à voir une abomination semblable . Il serrait les poings , il fallut que * Silvine , très pâle , le calmât du regard , à chaque factionnaire qu' ils rencontraient , le long de la route . Les bavarois avaient en effet posé des sentinelles près des maisons qui brûlaient encore ; et ces hommes , le fusil chargé , la baïonnette au canon , semblaient garder les incendies , pour que la flamme achevât son oeuvre . D' un geste menaçant , d' un cri guttural , quand on s' entêtait , ils en écartaient les simples curieux , les intéressés aussi qui rôdaient aux alentours . Des groupes d' habitants , à distance , restaient muets , avec des frémissements de rage contenus . Une femme , toute jeune , les cheveux épars , la robe souillée de boue , s' obstinait devant le tas fumant d' une petite maison , dont elle voulait fouiller les braises ardentes , malgré le factionnaire qui en défendait l' approche . On disait que cette femme avait eu son enfant brûlé dans cette maison . Et , tout d' un coup , comme le bavarois l' écartait d' une main brutale , elle se retourna , elle lui vomit à la face son furieux désespoir , des injures de sang et de fange , des mots immondes qui la soulageaient un peu , enfin . Il devait ne pas comprendre , il la regardait , inquiet , reculant . Trois camarades accoururent , le délivrèrent de la femme , qu' ils emmenèrent , hurlante . Devant les décombres d' une autre maison , un homme et deux fillettes , tous les trois tombés sur le sol de fatigue et de misère , sanglotaient , ne sachant où aller , ayant vu là s' envoler en cendre tout ce qu' ils possédaient . Mais une patrouille passa , qui dissipa les curieux , et la route redevint déserte , avec les seules sentinelles , mornes et dures , veillant d' un oeil oblique à faire respecter leur consigne scélérate . - les cochons , les cochons ! Répéta * Prosper sourdement . ça ferait plaisir d' en étrangler un ou deux . * Silvine , de nouveau , le fit taire . Elle frissonna . Dans une remise épargnée par le feu , un chien , enfermé , oublié depuis deux jours , hurlait d' une plainte continue , si lamentable , qu' une terreur traversa le ciel bas , d' où une petite pluie grise venait de se mettre à tomber . Et ce fut à ce moment , devant le parc de * Montivilliers , qu' ils firent une rencontre . Trois grands tombereaux étaient là , à la file , chargés de morts , de ces tombereaux de la salubrité , que l' on emplit à la pelle , le long des rues , chaque matin , de la desserte de la veille ; et , de même , on venait de les emplir de cadavres , les arrêtant à chaque corps que l' on y jetait , repartant avec le gros bruit des roues pour s' arrêter plus loin , parcourant * Bazeilles entier , jusqu'à ce que le tas débordât . Ils attendaient , immobiles sur la route , qu' on les conduisît à la décharge publique , au charnier voisin . Des pieds sortaient , dressés en l' air . Une tête retombait , à demi arrachée . Lorsque les trois tombereaux , de nouveau , s' ébranlèrent , cahotant dans les flaques , une main livide qui pendait , très longue , vint frotter contre une roue ; et la main peu à peu s' usait , écorchée , mangée jusqu'à l' os . Dans le village de * Balan , la pluie cessa . * Prosper décida * Silvine à manger un morceau de pain qu' il avait eu la précaution d' emporter . Il était déjà onze heures . Mais , comme ils arrivaient près de * Sedan , un poste prussien les arrêta encore ; et , cette fois , ce fut terrible , l' officier s' emportait , refusait même de rendre le laissez-passer , qu' il déclarait faux , en un français très correct , d' ailleurs . Des soldats , sur son ordre , avaient poussé l' âne et la petite charrette sous un hangar . Que faire ? Comment continuer la route ? * Silvine , qui se désespérait , eut alors une idée , en songeant au cousin * Dubreuil , ce parent du père * Fouchard , qu' elle connaissait et dont la propriété , l' ermitage , se trouvait à quelques cents pas , en haut des ruelles dominant le faubourg . Peut-être l' écouterait -on , lui , un bourgeois . Elle emmena * Prosper , puisqu' on les laissait libres , à la condition de garder la charrette . Ils coururent , ils trouvèrent la grille de l' ermitage grande ouverte . Et , de loin , comme ils s' engageaient dans l' allée des ormes séculaires , un spectacle qu' ils aperçurent les étonna beaucoup . - fichtre ! Dit * Prosper , en voilà qui se la coulent douce ! C' était , au bas du perron , sur le gravier fin de la terrasse , toute une réunion joyeuse . Autour d' un guéridon à tablette de marbre , des fauteuils et un canapé de satin bleu-ciel formaient le cercle , étalant au plein air un salon étrange , que la pluie devait tremper depuis la veille . Deux zouaves , vautrés aux deux bouts du canapé , semblaient éclater de rire . Un petit fantassin , qui occupait un fauteuil , penché en avant , avait l' air de se tenir le ventre . Trois autres s' accoudaient nonchalamment aux bras de leurs sièges , tandis qu' un chasseur avançait la main , comme pour prendre un verre sur le guéridon . évidemment , ils avaient vidé la cave et faisaient la fête . - comment peuvent -ils encore être là ? Murmurait * Prosper , de plus en plus stupéfié , à mesure qu' il avançait . Les bougres , ils se fichent donc des prussiens ? Mais * Silvine , dont les yeux se dilataient , jeta un cri , eut un brusque geste d' horreur . Les soldats ne bougeaient pas , ils étaient morts . Les deux zouaves , raidis , les mains tordues , n' avaient plus de visage , le nez arraché , les yeux sautés des orbites . Le rire de celui qui se tenait le ventre venait de ce qu' une balle lui avait fendu les lèvres , en lui cassant les dents . Et cela était vraiment atroce , ces misérables qui causaient , dans leurs attitudes cassées de mannequins , les regards vitreux , les bouches ouvertes , tous glacés , immobiles à jamais . S' étaient -ils traînés à cette place , vivants encore , pour mourir ensemble ? étaient -ce plutôt les prussiens qui avaient fait la farce de les ramasser , puis de les asseoir en rond , par une moquerie de la vieille gaieté française ? -drôle de rigolade tout de même ! Reprit * Prosper , pâlissant . Et , regardant les autres morts , en travers de l' allée , au pied des arbres , dans les pelouses , cette trentaine de braves parmi lesquels le corps du lieutenant * Rochas gisait , troué de blessures , enveloppé du drapeau , il ajouta d' un air sérieux de grand respect : - on s' est joliment bûché par ici ! ça m' étonnerait , si nous y trouvions le bourgeois que vous cherchez . Déjà , * Silvine entrait dans la maison , dont les fenêtres et les portes défoncées bâillaient à l' air humide . En effet , il n' y avait évidemment là personne , les maîtres devaient être partis avant la bataille . Puis , comme elle s' entêtait et qu' elle pénétrait dans la cuisine , elle laissa de nouveau échapper un cri d' effroi . Sous l' évier , deux corps avaient roulé , un zouave , un bel homme à barbe noire , et un prussien énorme , les cheveux rouges , tous les deux enlacés furieusement . Les dents de l' un étaient entrées dans la joue de l' autre , les bras raidis n' avaient pas lâché prise , faisant encore craquer les colonnes vertébrales rompues , nouant les deux corps d' un tel noeud d' éternelle rage , qu' il allait falloir les enterrer ensemble . Alors , * Prosper se hâta d' emmener * Silvine , puisqu' ils n' avaient rien à faire dans cette maison ouverte , habitée par la mort . Et , lorsque , désespérés , ils furent revenus au poste qui avait retenu l' âne et la charrette , ils eurent la chance de trouver , avec l' officier si rude , un général , en train de visiter le champ de bataille . Celui -ci voulut prendre connaissance du laissez-passer , puis il le rendit à * Silvine , il eut un geste de pitié , pour dire qu' on laissât aller cette pauvre femme , avec son âne , en quête du corps de son mari . Sans attendre , suivis de l' étroite charrette , elle et son compagnon remontèrent vers le fond de * Givonne , obéissant à la défense nouvelle qui leur était faite de traverser * Sedan . Ensuite , ils tournèrent à gauche , pour gagner le plateau d' * Illy , par la route qui traverse le bois de la * Garenne . Mais , là encore , ils furent attardés , ils crurent vingt fois qu' ils ne pourraient franchir le bois , tellement les obstacles se multipliaient . à chaque pas , des arbres coupés par les obus , abattus tels que des géants , barraient la route . C' était la forêt bombardée , au travers de laquelle la canonnade avait tranché des existences séculaires , comme au travers d' un carré de la vieille garde , d' une solidité immobile de vétérans . De toutes parts , des troncs gisaient , dénudés , troués , fendus , ainsi que des poitrines ; et cette destruction , ce massacre de branches pleurant leur sève , avait l' épouvante navrée d' un champ de bataille humain . Puis , c' étaient aussi des cadavres , des soldats tombés fraternellement avec les arbres . Un lieutenant , la bouche sanglante , avait encore les deux mains enfoncées dans la terre , arrachant des poignées d' herbe . Plus loin , un capitaine était mort sur le ventre , la tête soulevée , en train de hurler sa douleur . D' autres semblaient dormir parmi les broussailles , tandis qu' un zouave dont la ceinture bleue s' était enflammée , avait la barbe et les cheveux grillés complètement . Et il fallut , à plusieurs reprises , le long de cet étroit chemin forestier , écarter un corps , pour que l' âne pût continuer sa route . Tout d' un coup , dans un petit vallon , l' horreur cessa . Sans doute , la bataille avait passé ailleurs , sans toucher à ce coin de nature délicieux . Pas un arbre n' était effleuré , pas une blessure n' avait saigné sur la mousse . Un ruisseau coulait parmi des lentilles d' eau , le sentier qui le suivait était ombragé de grands hêtres . C' était d' un charme pénétrant , d' une paix adorable , cette fraîcheur des eaux vives , ce silence frissonnant des verdures . * Prosper avait arrêté l' âne , pour le faire boire au ruisseau . - ah ! Qu' on est bien ici ! Dit -il , dans un cri involontaire de soulagement . D' un oeil étonné , * Silvine regarda autour d' elle , inquiète de se sentir , elle aussi , délassée et heureuse . Pourquoi donc le bonheur si paisible de ce coin perdu , lorsque , à l' entour , il n' y avait que deuil et souffrance ? Elle eut un geste désespéré de hâte . - vite , vite , allons ! ... où est -ce ? Où êtes -vous certain d' avoir vu * Honoré ? Et , à cinquante pas de là , comme ils débouchaient enfin sur le plateau d' * Illy , la plaine rase se déroula brusquement devant eux . Cette fois , c' était le vrai champ de bataille , les terrains nus s' étalant jusqu'à l' horizon , sous le grand ciel blafard , d' où ruisselaient de continuelles averses . Les morts n' y étaient pas entassés , tous les prussiens déjà avaient dû être ensevelis , car il n' en restait pas un , parmi les cadavres épars des français , semés le long des routes , dans les chaumes , au fond des creux , selon les hasards de la lutte . Contre une haie , le premier qu' ils rencontrèrent était un sergent , un homme superbe , jeune et fort , qui semblait sourire de ses lèvres entr'ouvertes , le visage calme . Mais , cent pas plus loin , en travers de la route , ils en virent un autre , mutilé affreusement , la tête à demi emportée , les épaules couvertes des éclaboussures de la cervelle . Puis , après les corps isolés , çà et là , il y avait de petits groupes , ils en aperçurent sept à la file , le genou en terre , l' arme à l' épaule , frappés comme ils tiraient ; tandis que , près d' eux , un sous-officier était tombé aussi , dans l' attitude du commandement . La route ensuite filait le long d' un étroit ravin , et ce fut là que l' horreur les reprit , en face de cette sorte de fossé où toute une compagnie semblait avoir culbuté , sous la mitraille : des cadavres l' emplissaient , un écroulement , une dégringolade d' hommes , enchevêtrés , cassés , dont les mains tordues avaient écorché la terre jaune , sans pouvoir se retenir . Et un vol noir de corbeaux s' envola avec des croassements ; et , déjà , des essaims de mouches bourdonnaient au-dessus des corps , revenaient obstinément , par milliers , boire le sang frais des blessures . - où est -ce donc ? Répéta * Silvine . Ils longeaient alors une terre labourée entièrement couverte de sacs . Quelque régiment avait dû se débarrasser là , serré de trop près , dans un coup de panique . Les débris dont le sol était semé disaient les épisodes de la lutte . Dans un champ de betteraves , des képis épars , semblables à de larges coquelicots , des lambeaux d' uniformes , des épaulettes , des ceinturons , racontaient un contact farouche , un des rares corps à corps du formidable duel d' artillerie qui avait duré douze heures . Mais , surtout , ce qu' on heurtait à chaque pas , c' étaient des débris d' armes , des sabres , des baïonnettes , des chassepots , en si grand nombre , qu' ils semblaient être une végétation de la terre , une moisson qui aurait poussé , en un jour abominable . Des gamelles , des bidons également jonchaient les chemins , tout ce qui s' était échappé des sacs éventrés , du riz , des brosses , des cartouches . Et les terres se succédaient au travers d' une dévastation immense , les clôtures arrachées , les arbres comme brûlés dans un incendie , le sol lui-même creusé par les obus , piétiné , durci sous le galop des foules , si ravagé , qu' il paraissait devoir rester à jamais stérile . La pluie noyait tout de son humidité blafarde , une odeur se dégageait , persistante , cette odeur des champs de bataille qui sentent la paille fermentée , le drap brûlé , un mélange de pourriture et de poudre . * Silvine , lasse de ces champs de mort , où elle croyait marcher depuis des lieues , regardait autour d' elle , avec une angoisse croissante . - où est -ce ? Où est -ce donc ? Mais * Prosper ne répondait pas , devenait inquiet . Lui , ce qui le bouleversait , plus encore que les cadavres des camarades , c' étaient les corps des chevaux , les pauvres chevaux sur le flanc , qu' on rencontrait en grand nombre . Il y en avait vraiment de lamentables , dans des attitudes affreuses , la tête arrachée , les flancs crevés , laissant couler les entrailles . Beaucoup , sur le dos , le ventre énorme , dressaient en l' air leurs quatre jambes raidies , pareilles à des pieux de détresse . La plaine sans bornes en était bossuée . Quelques-uns n' étaient pas morts , après une agonie de deux jours ; et ils levaient au moindre bruit leur tête souffrante , la balançaient à droite , à gauche , la laissaient retomber ; tandis que d' autres , immobiles , jetaient par instants un grand cri , cette plainte du cheval mourant , si particulière , si effroyablement douloureuse , que l' air en tremblait . Et * Prosper , le coeur meurtri , songeait à * Zéphir , avec l' idée qu' il allait peut-être le revoir . Brusquement , il sentit le sol frémir sous le galop d' une charge enragée . Il se retourna , il n' eut que le temps de crier à sa compagne : - les chevaux , les chevaux ! ... jetez -vous derrière ce mur ! Du haut d' une pente voisine , une centaine de chevaux , libres , sans cavaliers , quelques-uns encore portant tout un paquetage , dévalaient , roulaient vers eux , d' un train d' enfer . C' étaient les bêtes perdues , restées sur le champ de bataille , qui se réunissaient ainsi en troupe , par un instinct . Sans foin ni avoine , depuis l' avant-veille , elles avaient tondu l' herbe rare , entamé les haies , rongé l' écorce des arbres . Et , quand la faim les cinglait au ventre comme à coups d' éperon , elles partaient toutes ensemble d' un galop fou , elles chargeaient au travers de la campagne vide et muette , écrasant les morts , achevant les blessés . La trombe approchait , * Silvine n' eut que le temps de tirer l' âne et la charrette à l' abri du petit mur . - mon dieu ! Ils vont tout briser ! Mais les chevaux avaient sauté l' obstacle , il n' y eut qu' un roulement de foudre , et déjà ils galopaient de l' autre côté , s' engouffrant dans un chemin creux , jusqu'à la corne d' un bois , derrière lequel ils disparurent . Lorsque * Silvine eut ramené l' âne dans le chemin , elle exigea que * Prosper lui répondît . - voyons , où est -ce ? Lui , debout , jetait des regards aux quatre points de l' horizon . - il y avait trois arbres , il faut que je retrouve les trois arbres ... ah ! Dame ! On ne voit pas très clair , quand on se bat , et ce n' est guère commode de savoir ensuite les chemins qu' on a pris ! Puis , apercevant du monde à sa gauche , deux hommes et une femme , il eut l' idée de les questionner . Mais , à son approche , la femme s' enfuit , les hommes l' écartèrent du geste , menaçants ; et il en vit d' autres , et tous l' évitaient , filaient entre les broussailles , comme des bêtes rampantes et sournoises , vêtus sordidement , d' une saleté sans nom , avec des faces louches de bandits . Alors , en remarquant que les morts , derrière ce vilain monde , n' avaient plus de souliers , les pieds nus et blêmes , il finit par comprendre que c' étaient là de ces rôdeurs qui suivaient les armées allemandes , des détrousseurs de cadavres , toute une basse juiverie de proie , venue à la suite de l' invasion . Un grand maigre fila devant lui en galopant , les épaules chargées d' un sac , les poches sonnantes des montres et des pièces blanches volées dans les goussets . Pourtant , un garçon de treize à quatorze ans laissa * Prosper l' approcher , et comme celui -ci , en reconnaissant un français , le couvrait d' injures , ce garçon protesta . Quoi donc ! Est -ce qu' on ne pouvait plus gagner sa vie ? Il ramassait les chassepots , on lui donnait cinq sous par chassepot qu' il retrouvait . Le matin , ayant fui de son village , le ventre vide depuis la veille , il s' était laissé embaucher par un entrepreneur luxembourgeois , qui avait traité avec les prussiens , pour cette récolte des fusils sur le champ de bataille . Ceux -ci , en effet , craignaient que les armes , si elles étaient recueillies par les paysans de la frontière , ne fussent portées en * Belgique , pour rentrer de là en * France . Et toute une nuée de pauvres diables étaient à la chasse des fusils , cherchant des cinq sous , fouillant les herbes , pareils à ces femmes qui , la taille ployée , vont cueillir des pissenlits dans les prés . - fichue besogne ! Grogna * Prosper . - dame ! Faut bien manger , répondit le garçon . Je ne vole personne . Puis , comme il n' était pas du pays et qu' il ne pouvait donner aucun renseignement , il se contenta de montrer de la main une petite ferme voisine , où il avait vu du monde . * Prosper le remerciait et s' éloignait pour rejoindre * Silvine , lorsqu' il aperçut un chassepot à moitié enterré dans un sillon . D' abord , il se garda bien de l' indiquer . Et , brusquement , il revint , il cria comme malgré lui : - tiens ! Il y en a un là , ça te fera cinq sous de plus ! * Silvine , en approchant de la ferme , remarqua d' autres paysans , en train de creuser à la pioche de longues tranchées . Mais ceux -là étaient sous les ordres directs d' officiers prussiens , qui , une simple badine aux doigts , raides et muets , surveillaient l' ouvrage . On avait ainsi réquisitionné les habitants des villages pour enterrer les morts , dans la crainte que le temps pluvieux ne hâtât la décomposition . Deux chariots de cadavres étaient là , une équipe les déchargeait , les couchait rapidement côte à côte , en un rang pressé , sans les fouiller ni même les regarder au visage ; tandis que trois hommes , armés de grandes pelles , suivaient , recouvraient le rang d' une couche de terre si mince , que déjà , sous les averses , des gerçures fendillaient le sol . Avant quinze jours , tant ce travail était hâtif , la peste soufflerait par toutes ces fentes . Et * Silvine ne put s' empêcher de s' arrêter au bord de la fosse , de les dévisager , à mesure qu' on les apportait , ces misérables morts . Elle frémissait d' une horrible crainte , avec l' idée , à chaque visage sanglant , qu' elle reconnaissait * Honoré . N' était -ce pas ce malheureux dont l' oeil gauche manquait ? Ou celui -ci peut-être qui avait les mâchoires fendues ? Si elle ne se hâtait pas de le découvrir , sur ce plateau vague et sans fin , certainement qu' on allait le lui prendre et l' enfouir dans le tas , parmi les autres . Aussi courut -elle pour rejoindre * Prosper , qui avait marché jusqu'à la porte de la ferme , avec l' âne . - mon dieu ! Où est -ce donc ? ... demandez , interrogez ! Dans la ferme , il n' y avait que des prussiens , en compagnie d' une servante et de son enfant , revenus des bois , où ils avaient failli mourir de faim et de soif . C' était un coin de patriarcale bonhomie , d' honnête repos , après les fatigues des jours précédents . Des soldats brossaient soigneusement leurs uniformes , étendus sur les cordes à sécher le linge . Un autre achevait une habile reprise à son pantalon , tandis que le cuisinier du poste , au milieu de la cour , avait allumé un grand feu , sur lequel bouillait la soupe , une grosse marmite qui exhalait une bonne odeur de choux et de lard . Déjà , la conquête s' organisait avec une tranquillité , une discipline parfaites . On aurait dit des bourgeois rentrés chez eux , fumant leurs longues pipes . Sur un banc , à la porte , un gros homme roux avait pris dans ses bras l' enfant de la servante , un bambin de cinq à six ans ; et il le faisait sauter , il lui disait en allemand des mots de caresse , très amusé de voir l' enfant rire de cette langue étrangère , aux rudes syllabes , qu' il ne comprenait pas . Tout de suite , * Prosper tourna le dos , dans la crainte de quelque nouvelle mésaventure . Mais ces prussiens -là étaient décidément du brave monde . Ils souriaient au petit âne , ils ne se dérangèrent même pas pour demander à voir le laissez-passer . Alors , ce fut une marche folle . Entre deux nuages , le soleil apparut un instant , déjà bas sur l' horizon . Est -ce que la nuit allait tomber et les surprendre , dans ce charnier sans fin ? Une nouvelle averse noya le soleil , il ne resta autour d' eux que l' infini blafard de la pluie , une poussière d' eau qui effaçait tout , les routes , les champs , les arbres . Lui , ne savait plus , était perdu , et il l' avoua . à leur suite , l' âne trottait du même train , la tête basse , traînant la petite charrette de son pas résigné de bête docile . Ils montèrent au nord , ils revinrent vers * Sedan . Toute direction leur échappait , ils rebroussèrent chemin à deux reprises , en s' apercevant qu' ils passaient par les mêmes endroits . Sans doute ils tournaient en cercle , et ils finirent , désespérés , épuisés , par s' arrêter à l' angle de trois routes , flagellés de pluie , sans force pour chercher davantage . Mais des plaintes les surprirent , ils poussèrent jusqu'à une petite maison isolée , sur leur gauche , où ils trouvèrent deux blessés , au fond d' une chambre . Les portes étaient grandes ouvertes ; et , depuis deux jours qu' ils grelottaient la fièvre , sans être pansés seulement , ceux -ci n' avaient vu personne , pas une âme . La soif surtout les dévorait , au milieu du ruissellement des averses qui battaient les vitres . Ils ne pouvaient bouger , ils jetèrent tout de suite le cri : " à boire , à boire ! " ce cri d' avidité douloureuse , dont les blessés poursuivent les passants , au moindre bruit de pas qui les tire de leur somnolence . Lorsque * Silvine leur eut apporté de l' eau , * Prosper qui , dans le plus maltraité , avait reconnu un camarade , un chasseur d' * Afrique de son régiment , comprit qu' on ne devait pourtant pas être loin des terrains où la division * Margueritte avait chargé . Le blessé finit par avoir un geste vague : oui , c' était par là , en tournant à gauche , après avoir passé un grand champ de luzerne . Et , sans attendre , * Silvine voulut repartir , avec ce renseignement . Elle venait d' appeler , au secours des deux blessés , une équipe qui passait , ramassant les morts . Elle avait déjà repris la bride de l' âne , elle le traînait par les terres glissantes , avec la hâte d' être là-bas , au delà des luzernes . * Prosper , brusquement , s' arrêta . - ça doit être par ici . Tenez ! à droite , voilà les trois arbres ... voyez -vous la trace des roues ? Là-bas , il y a un caisson brisé ... enfin , nous y sommes ! Frémissante , * Silvine s' était précipitée , et elle regardait au visage deux morts , deux artilleurs tombés sur le bord du chemin . - mais il n' y est pas , il n' y est pas ! ... vous aurez mal vu ... oui ! Une idée comme ça , une idée fausse qui vous aura passé par les yeux ! Peu à peu , un espoir fou , une joie délirante l' envahissait . - si vous vous étiez trompé , s' il vivait ! Et bien sûr qu' il vit , puisqu' il n' est pas là ! Tout à coup , elle jeta un cri sourd . Elle venait de se retourner , elle se trouvait sur l' emplacement même de la batterie . C' était effroyable , le sol bouleversé comme par un tremblement de terre , des débris traînant partout , des morts renversés en tous sens , dans d' atroces postures , les bras tordus , les jambes repliées , la tête déjetée , hurlant de leur bouche aux dents blanches , grande ouverte . Un brigadier était mort , les deux mains sur les paupières , en une crispation épouvantée , comme pour ne pas voir . Des pièces d' or , qu' un lieutenant portait dans une ceinture , avaient coulé avec son sang , éparses parmi ses entrailles . L' un sur l' autre , le ménage , * Adolphe le conducteur et le pointeur * Louis , avec leurs yeux sortis des orbites , restaient farouchement embrassés , mariés jusque dans la mort . Et c' était enfin * Honoré , couché sur sa pièce bancale , ainsi que sur un lit d' honneur , foudroyé au flanc et à l' épaule , la face intacte et belle de colère , regardant toujours , là-bas , vers les batteries prussiennes . - oh ! Mon ami , sanglota * Silvine , mon ami ... elle était tombée à genoux , sur la terre détrempée , les mains jointes , dans un élan de folle douleur . Ce mot d' ami , qu' elle trouvait seul , disait la tendresse qu' elle venait de perdre , cet homme si bon qui lui avait pardonné , qui consentait à faire d' elle sa femme , malgré tout . Maintenant , c' était la fin de son espoir , elle ne vivrait plus . Jamais elle n' en avait aimé un autre , et elle l' aimerait toujours . La pluie cessait , un vol de corbeaux qui tournoyait en croassant au-dessus des trois arbres , l' inquiétait comme une menace . Est -ce qu' on voulait le lui reprendre , ce cher mort si péniblement retrouvé ? Elle s' était traînée sur les genoux , elle chassait , d' une main tremblante , les mouches voraces bourdonnant au-dessus des deux yeux grands ouverts , dont elle cherchait encore le regard . Mais , entre les doigts crispés d' * Honoré , elle aperçut un papier , taché de sang . Alors , elle s' inquiéta , tâcha d' avoir ce papier , à petites secousses . Le mort ne voulait pas le rendre , le retenait , si étroitement , qu' on ne l' aurait arraché qu' en morceaux . C' était la lettre qu' elle lui avait écrite , la lettre gardée par lui entre sa peau et sa chemise , serrée ainsi comme pour un adieu , dans la convulsion dernière de l' agonie . Et , lorsqu' elle l' eut reconnue , elle fut pénétrée d' une joie profonde , au milieu de sa douleur , toute bouleversée de voir qu' il était mort en pensant à elle . Ah ! Certes , oui ! Elle la lui laisserait , la chère lettre ! Elle ne la reprendrait pas , puisqu' il tenait si obstinément à l' emporter dans la terre . Une nouvelle crise de larmes la soulagea , des larmes tièdes et douces maintenant . Elle s' était relevée , elle lui baisait les mains , elle lui baisa le front , en ne répétant toujours que ce mot d' infinie caresse : - mon ami ... , mon ami ... cependant , le soleil baissait , * Prosper était allé chercher la couverture . Et tous deux , avec une pieuse lenteur , soulevèrent le corps d' * Honoré , le couchèrent sur cette couverture , étalée par terre ; puis , après l' avoir enveloppé , ils le portèrent dans la charrette . La pluie menaçait de reprendre , ils se remettaient en marche , avec l' âne , petit cortège morne , au travers de la plaine scélérate , lorsqu' un lointain roulement de foudre se fit entendre . * Prosper , de nouveau , cria : - les chevaux ! Les chevaux ! C' était encore une charge des chevaux errants , libres et affamés . Ils arrivaient cette fois par un vaste chaume plat , en une masse profonde , les crinières au vent , les naseaux couverts d' écume ; et un rayon oblique du rouge soleil projetait à l' autre bout du plateau le vol frénétique de leur course . Tout de suite , * Silvine s' était jetée devant la charrette , les deux bras en l' air , comme pour les arrêter , d' un geste de furieuse épouvante . Heureusement , ils dévièrent à gauche , détournés par une pente du terrain . Ils auraient tout broyé . La terre tremblait , leurs sabots lancèrent une pluie de cailloux , une grêle de mitraille qui blessa l' âne à la tête . Et ils disparurent , au fond d' un ravin . - c' est la faim qui les galope , dit * Prosper . Pauvres bêtes ! * Silvine , après avoir bandé l' oreille de l' âne avec son mouchoir , venait de reprendre la bride . Et le petit cortège lugubre retraversa le plateau , en sens contraire , pour refaire les deux lieues qui le séparaient de * Remilly . à chaque pas , * Prosper s' arrêtait , regardait les chevaux morts , le coeur gros de s' éloigner ainsi , sans avoir revu * Zéphir . Un peu au-dessous du bois de la * Garenne , comme ils tournaient à gauche , pour reprendre la route du matin , un poste allemand exigea leur laissez-passer . Et , au lieu de les écarter de * Sedan , ce poste -ci leur ordonna de passer par la ville , sous peine d' être arrêtés . Il n' y avait pas à répondre , c' étaient les ordres nouveaux . D' ailleurs , leur retour allait en être raccourci de deux kilomètres , et ils en étaient heureux , brisés de fatigue . Mais , dans * Sedan , leur marche fut singulièrement entravée . Dès qu' ils eurent franchi les fortifications , une puanteur les enveloppa , un lit de fumier leur monta aux genoux . C' était la ville immonde , un cloaque où , depuis trois jours , s' entassaient les déjections et les excréments de cent mille hommes . Toutes sortes de détritus avaient épaissi cette litière humaine , de la paille , du foin , que faisait fermenter le crottin des bêtes . Et , surtout , les carcasses des chevaux , abattus et dépecés en pleins carrefours , empoisonnaient l' air . Les entrailles se pourrissaient au soleil , les têtes , les os traînaient sur le pavé , grouillants de mouches . Certainement , la peste allait souffler , si l' on ne se hâtait pas de balayer à l' égout cette couche d' effroyable ordure , qui , rue du * Ménil , rue * Maqua , même sur la place * Turenne , atteignait jusqu'à vingt centimètres . et , déjà , l' on pouvait voir , devant sa porte , le président du tribunal qui raclait le pavé , jetant les immondices dans une brouette , avec une pelle à feu . * Silvine et * Prosper , qui avaient pris par la grande-rue , ne purent avancer qu' à petits pas , au milieu de cette boue fétide . Puis , toute une agitation emplissait la ville , leur barrait le chemin à chaque minute . C' était le moment où les prussiens fouillaient les maisons , pour en faire sortir les soldats cachés , qui s' obstinaient à ne pas se rendre . La veille , lorsque , vers deux heures , le général * De * Wimpffen était revenu du château de * Bellevue , après y avoir signé la capitulation , le bruit avait circulé tout de suite que l' armée prisonnière allait être enfermée dans la presqu'île d' * Iges , en attendant qu' on organisât des convois pour la conduire en * Allemagne . Quelques rares officiers comptaient profiter de la clause qui les faisait libres , à la condition de s' engager par écrit à ne plus servir . Seul , un général , disait -on , le général * Bourgain- * Desfeuilles , prétextant ses rhumatismes , venait de prendre cet engagement ; et , le matin même , des huées avaient salué son départ , quand il était monté en voiture , devant l' hôtel de la croix d' or . Depuis le petit jour , le désarmement s' opérait , les soldats devaient défiler sur la place * Turenne , pour jeter chacun ses armes , les fusils , les baïonnettes , au tas qui grandissait , pareil à un écroulement de ferraille , dans un angle de la place . Il y avait là un détachement prussien , commandé par un jeune officier , un grand garçon pâle , en tunique bleu-ciel , coiffé d' une toque à plume de coq , qui surveillait ce désarmement , d' un air de correction hautaine , les mains gantées de blanc . Un zouave ayant , d' un mouvement de révolte , refusé son chassepot , l' officier l' avait fait emmener , en disant , sans le moindre accent : " qu' on me fusille cet homme -là ! " les autres , mornes , continuaient à défiler , jetaient leurs fusils d' un geste mécanique , dans leur hâte d' en finir . Mais combien , déjà , étaient désarmés , ceux dont les chassepots traînaient là-bas , par la campagne ! Et combien , depuis la veille , se cachaient , faisaient le rêve de disparaître , au milieu de l' inexprimable confusion ! Les maisons , envahies , en restaient pleines , de ces entêtés qui ne répondaient pas , qui se terraient dans les coins . Les patrouilles allemandes , fouillant la ville , en trouvaient de blottis jusque sous des meubles . Et , comme beaucoup , même découverts , s' obstinaient à ne pas sortir des caves , elles s' étaient décidées à tirer des coups de feu par les soupiraux . C' était une chasse à l' homme , toute une battue abominable . Au pont de * Meuse , l' âne fut arrêté par un encombrement de foule . Le chef du poste qui gardait le pont , méfiant , croyant à quelque commerce de pain ou de viande , voulut s' assurer du contenu de la charrette ; et , lorsqu' il eut écarté la couverture , il regarda un instant le cadavre , d' un air saisi ; puis , d' un geste , il livra le passage . Mais on ne pouvait toujours pas avancer , l' encombrement augmentait , c' était un des premiers convois de prisonniers , qu' un détachement prussien conduisait à la presqu'île d' * Iges . Le troupeau ne cessait pas , des hommes se bousculaient , se marchaient sur les talons , dans leurs uniformes en lambeaux , la tête basse , les regards obliques , avec le dos rond et les bras ballants des vaincus qui n' ont même plus de couteau pour s' ouvrir la gorge . La voix rude de leur gardien les poussait comme à coups de fouet , au travers de la débandade silencieuse , où l' on n' entendait que le clapotement des gros souliers dans la boue épaisse . Une ondée venait de tomber encore , et rien n' était plus lamentable , sous la pluie , que ce troupeau de soldats déchus , pareils aux vagabonds et aux mendiants des grandes routes . Brusquement , * Prosper , dont le coeur de vieux chasseur d' * Afrique battait à se rompre , de rage étouffée , poussa du coude * Silvine , en lui montrant deux soldats qui passaient . Il avait reconnu * Maurice et * Jean , emmenés avec les camarades , marchant fraternellement côte à côte ; et , la petite charrette , enfin , ayant repris sa marche derrière le convoi , il put les suivre du regard jusqu'au faubourg * De * Torcy , sur cette route plate qui conduit à * Iges , au milieu des jardins et des cultures maraîchères . - ah ! Murmura * Silvine , les yeux vers le corps d' * Honoré , bouleversée de ce qu' elle voyait , les morts peut-être sont plus heureux ! La nuit , qui les surprit à * Wadelincourt , était noire depuis longtemps , lorsqu' ils rentrèrent à * Remilly . Devant le cadavre de son fils , le père * Fouchard resta stupéfait , car il était convaincu qu' on ne le retrouverait pas . Lui , venait d' occuper sa journée à conclure une bonne affaire . Les chevaux des officiers , volés sur le champ de bataille , se vendaient couramment vingt francs pièce ; et il en avait acheté trois pour quarante-cinq francs . chapitre II : au moment où la colonne de prisonniers sortait de * Torcy , il y eut une telle bousculade , que * Maurice fut séparé de * Jean . Il eut beau courir ensuite , il s' égara davantage . Et , lorsqu' il arriva enfin au pont , jeté sur le canal qui coupe la presqu'île d' * Iges à sa base , il se trouva mêlé à des chasseurs d' * Afrique , il ne put rejoindre son régiment . Deux canons , tournés vers l' intérieur de la presqu'île , défendaient le passage du pont . Tout de suite après le canal , dans une maison bourgeoise , l' état-major prussien avait installé un poste , sous les ordres d' un commandant , chargé de la réception et de la garde des prisonniers . Du reste , les formalités étaient brèves , on comptait simplement comme des moutons les hommes qui entraient , au petit bonheur de la cohue , sans trop s' inquiéter des uniformes ni des numéros ; et les troupeaux s' engouffraient , allaient camper où les poussait le hasard des routes . * Maurice crut pouvoir s' adresser à un officier bavarois , qui fumait , tranquillement assis à califourchon sur une chaise . - le 106e de ligne , monsieur , par où faut -il passer ? L' officier , par exception , ne comprenait -il pas le français ? S' amusa -t-il à égarer un pauvre diable de soldat ? Il eut un sourire , il leva la main , fit le signe d' aller tout droit . Bien que * Maurice fût du pays , il n' était jamais venu dans la presqu'île , il marcha dès lors à la découverte , comme jeté par un coup de vent au fond d' une île lointaine . D' abord , à gauche , il longea la tour à * Glaire , une belle propriété , dont le petit parc avait un charme infini , ainsi planté sur le bord de la * Meuse . La route suivait ensuite la rivière , qui coulait à droite , au bas de hautes berges escarpées . Peu à peu , elle montait avec de lents circuits , pour contourner le monticule qui occupait le milieu de la presqu'île ; et il y avait là d' anciennes carrières , des excavations , où se perdaient d' étroits sentiers . Plus loin , au fil de l' eau , se trouvait un moulin . Puis , la route obliquait , redescendait jusqu'au village d' * Iges , bâti sur la pente , et qu' un bac reliait à l' autre rive , devant la filature de * Saint- * Albert . Enfin , des terres labourées , des prairies s' élargissaient , toute une étendue de vastes terrains plats et sans arbres , qu' enfermait la boucle arrondie de la rivière . Vainement , * Maurice avait fouillé des yeux le versant accidenté du coteau : il ne voyait là que de la cavalerie et de l' artillerie , en train de s' installer . Il questionna de nouveau , s' adressa à un brigadier de chasseurs d' * Afrique , qui ne savait rien . La nuit commençait à se faire , il s' assit un instant sur une borne de la route , les jambes lasses . Alors , dans le brusque désespoir qui le saisissait , il aperçut , en face , de l' autre côté de la * Meuse , les champs maudits où il s' était battu l' avant-veille . C' était , sous le jour finissant de cette journée de pluie , une évocation livide , le morne déroulement d' un horizon noyé de boue . Le défilé de * Saint- * Albert , l' étroit chemin par lequel les prussiens étaient venus , filait le long de la boucle , jusqu'à un éboulis blanchâtre de carrières . Au delà de la montée du * Seugnon , moutonnaient les cimes du bois de la * Falizette . Mais , droit devant lui , un peu sur la gauche , c' était surtout * Saint- * Menges , dont le chemin descendant aboutissait au bac ; c' était le mamelon du * Hattoy au milieu , * Illy très loin , au fond , * Fleigneux enfoncé derrière un pli de terrain , * Floing plus rapproché , à droite . Il reconnaissait le champ dans lequel il avait attendu des heures , couché parmi les choux , le plateau que l' artillerie de réserve avait essayé de défendre , la crête où il avait vu * Honoré mourir sur sa pièce fracassée . Et l' abomination du désastre renaissait , l' abreuvait de souffrance et de dégoût , jusqu'au vomissement . Cependant , la crainte d' être surpris par la nuit noire , lui fit reprendre ses recherches . Peut-être le 106e campait -il dans les parties basses , au delà du village . Il n' y découvrit que des rôdeurs , il se décida à faire le tour de la presqu'île , en suivant la boucle . Comme il traversait un champ de pommes de terre , il eut la précaution d' en déterrer quelques pieds et de s' emplir les poches : elles n' étaient pas mûres encore , mais il n' avait rien autre chose , * Jean ayant voulu , pour comble de malechance , se charger des deux pains que * Delaherche leur avait remis , au départ . Ce qui le frappait maintenant , c' était la quantité considérable de chevaux qu' il rencontrait , parmi les terres nues dont la pente douce descendait du monticule central à la * Meuse , vers * Donchery . Pourquoi avoir amené toutes ces bêtes ? Comment allait -on les nourrir ? Et la nuit noire s' était faite , lorsqu' il atteignit un petit bois , au bord de l' eau , dans lequel il fut surpris de trouver les cent-gardes de l' escorte de l' empereur , installés déjà , se séchant devant de grands feux . Ces messieurs , ainsi campés à l' écart , avaient de bonnes tentes , des marmites qui bouillaient , une vache attachée à un arbre . Tout de suite , il sentit qu' on le regardait de travers , dans son lamentable abandon de fantassin en lambeaux , couvert de boue . Pourtant , on lui permit de faire cuire ses pommes de terre sous la cendre , et il se retira au pied d' un arbre , à une centaine de mètres , pour les manger . Il ne pleuvait plus , le ciel s' était découvert , des étoiles luisaient très vives , au fond des ténèbres bleues . Alors , il comprit qu' il passerait la nuit là , quitte à continuer ses recherches , le lendemain matin . Il était brisé de fatigue , l' arbre le protégerait toujours un peu , si la pluie recommençait . Mais il ne put s' endormir , hanté par la pensée de cette prison vaste , ouverte au plein air de la nuit , dans laquelle il se sentait enfermé . Les prussiens avaient eu une idée d' une intelligence vraiment singulière , en poussant là les quatre-vingt mille hommes qui restaient de l' armée de * Châlons . La presqu'île pouvait mesurer une lieue de long sur un kilomètre et demi de large , de quoi parquer à l' aise l' immense troupeau débandé des vaincus . Et il se rendait parfaitement compte de l' eau ininterrompue qui les entourait , la boucle de la * Meuse sur trois côtés , puis le canal de dérivation à la base , unissant les deux lits rapprochés de la rivière . Là seulement , se trouvait une porte , le pont , que les deux canons défendaient . Aussi rien n' allait -il être plus facile que de garder ce camp , malgré son étendue . Déjà , il avait remarqué , à l' autre bord , le cordon des sentinelles allemandes , un soldat tous les cinquante pas , planté près de l' eau , avec l' ordre de tirer sur tout homme qui tenterait de s' échapper à la nage . Des uhlans galopaient derrière , reliaient les différents postes ; tandis que , plus loin , éparses dans la vaste campagne , on aurait pu compter les lignes noires des régiments prussiens , une triple enceinte vivante et mouvante qui murait l' armée prisonnière . Maintenant , d' ailleurs , les yeux grands ouverts par l' insomnie , * Maurice ne voyait plus que les ténèbres , où s' allumaient les feux des bivouacs . Pourtant , au delà du ruban pâle de la * Meuse , il distinguait encore les silhouettes immobiles des sentinelles . Sous la clarté des étoiles , elles restaient droites et noires ; et , à des intervalles réguliers , leur cri guttural lui arrivait , un cri de veille menaçante qui se perdait au loin dans le gros bouillonnement de la rivière . Tout le cauchemar de l' avant-veille renaissait en lui , à ces dures syllabes étrangères traversant une belle nuit étoilée de * France , tout ce qu' il avait revu une heure plus tôt , le plateau d' * Illy encore encombré de morts , cette banlieue scélérate de * Sedan où venait de crouler un monde . La tête appuyée contre une racine , dans l' humidité de cette lisière de bois , il retomba au désespoir qui l' avait saisi la veille , sur le canapé de * Delaherche ; et ce qui , aggravant les souffrances de son orgueil , le torturait maintenant , c' était la question du lendemain , le besoin de mesurer la chute , de savoir au milieu de quelles ruines ce monde d' hier avait croulé . Puisque l' empereur avait rendu son épée au roi * Guillaume , cette abominable guerre n' était -elle pas finie ? Mais il se rappelait ce que lui avaient répondu deux soldats bavarois , qui conduisaient les prisonniers à * Iges : " nous tous en * France , nous tous à * Paris ! " dans son demi-sommeil , il eut la vision brusque de ce qui se passait , l' empire balayé , emporté , sous le coup de l' exécration universelle , la république proclamée au milieu d' une explosion de fièvre patriotique , tandis que la légende de 92 faisait défiler des ombres , les soldats de la levée en masse , les armées de volontaires purgeant de l' étranger le sol de la patrie . Et tout se confondait dans sa pauvre tête malade , les exigences des vainqueurs , l' âpreté de la conquête , l' obstination des vaincus à donner jusqu'à leur dernière goutte de sang , la captivité pour les quatre-vingt mille hommes qui étaient là , cette presqu'île d' abord , les forteresses de l' * Allemagne ensuite , pendant des semaines , des mois , des années peut-être . Tout craquait , s' effondrait , à jamais , au fond d' un malheur sans bornes . Le cri des sentinelles , grandi peu à peu , éclata devant lui , alla se perdre au loin . Il s' était réveillé , il se retournait sur la terre dure , lorsqu' un coup de feu déchira le grand silence . Un râle de mort , tout de suite , avait traversé la nuit noire ; et il y eut un éclaboussement d' eau , la courte lutte d' un corps qui coule à pic . Sans doute quelque malheureux qui venait de recevoir une balle en pleine poitrine , comme il tentait de se sauver , en passant la * Meuse à la nage . Le lendemain , dès le lever du soleil , * Maurice fut debout . Le ciel restait clair , il avait une hâte de rejoindre * Jean et les camarades de la compagnie . Un instant , il eut l' idée de fouiller de nouveau l' intérieur de la presqu'île ; puis , il résolut d' en achever le tour . Et , comme il se retrouvait au bord du canal , il aperçut les débris du 106e , un millier d' hommes campés sur la berge , que protégeait seule une file maigre de peupliers . La veille , s' il avait tourné à gauche , au lieu de marcher droit devant lui , il aurait rattrapé tout de suite son régiment . Presque tous les régiments de ligne s' étaient entassés là , le long de cette berge qui va de la tour à * Glaire au château de * Villette , une autre propriété bourgeoise , entourée de quelques masures , du côté de * Donchery ; tous bivouaquaient près du pont , près de l' issue unique , dans cet instinct de la liberté qui fait s' écraser les grands troupeaux , au seuil des bergeries , contre la porte . * Jean eut un cri de joie . - ah ! C' est toi enfin ! Je t' ai cru dans la rivière ! Il était là , avec ce qui restait de l' escouade , * Pache et * Lapoulle , * Loubet et * Chouteau . Ceux -ci , après avoir dormi sous une porte de * Sedan , s' étaient trouvés réunis de nouveau par le grand coup de balai . Dans la compagnie , d' ailleurs , ils n' avaient plus d' autre chef que le caporal , la mort ayant fauché le sergent * Sapin , le lieutenant * Rochas et le capitaine * Beaudoin . Et , bien que les vainqueurs eussent aboli les grades , en décidant que les prisonniers ne devaient obéissance qu' aux officiers allemands , tous les quatre ne s' en étaient pas moins serrés autour de lui , le sachant prudent et expérimenté , bon à suivre dans les circonstances difficiles . Aussi , ce matin -là , la concorde et la belle humeur régnaient -elles , malgré la bêtise des uns et la mauvaise tête des autres . Pour la nuit , d' abord , il leur avait trouvé un endroit à peu près sec , entre deux rigoles , où ils s' étaient allongés , n' ayant plus , à eux tous , qu' une toile . Ensuite , il venait de se procurer du bois et une marmite , dans laquelle * Loubet leur avait fait du café , dont la bonne chaleur les ragaillardissait . La pluie ne tombait plus , la journée s' annonçait superbe , on avait encore un peu de biscuit et de lard ; et puis , comme disait * Chouteau , ça faisait plaisir , de ne plus obéir à personne , de flâner à sa fantaisie . On avait beau être enfermé , il y avait de la place . Du reste , dans deux ou trois jours , on serait parti . Si bien que cette première journée , la journée du 4 , qui était un dimanche , se passa gaiement . * Maurice lui-même , raffermi depuis qu' il avait rejoint les camarades , ne souffrit guère que des musiques prussiennes , qui jouèrent toute l' après-midi , de l' autre côté du canal . Vers le soir , il y eut des choeurs . On voyait , au delà du cordon des sentinelles , les soldats se promenant par petits groupes , chantant d' une voix lente et haute , pour célébrer le dimanche . - ah ! Ces musiques ! Finit par crier * Maurice exaspéré . Elles m' entrent dans la peau ! Moins nerveux , * Jean haussa les épaules . - dame ! Ils ont des raisons pour être contents . Et puis , peut-être qu' ils croient nous distraire ... la journée n' a pas été mauvaise , ne nous plaignons pas . Mais , à la tombée du jour , la pluie recommença . C' était un désastre . Quelques soldats avaient envahi les rares maisons abandonnées de la presqu'île . Quelques autres étaient parvenus à dresser des tentes . Le plus grand nombre , sans abri d' aucune sorte , sans couverture même , durent passer la nuit , au plein air , sous cette pluie diluvienne . Vers une heure du matin , * Maurice que la fatigue avait assoupi , se réveilla au milieu d' un véritable lac . Les rigoles , enflées par les averses , venaient de déborder , submergeant le terrain où il s' était étendu . * Chouteau et * Loubet juraient de colère , tandis que * Pache secouait * Lapoulle , qui dormait quand même à poings fermés , dans cette noyade . Alors , * Jean , ayant songé aux peupliers plantés le long du canal , courut s' y abriter , avec ses hommes , qui achevèrent là cette nuit affreuse , à demi ployés , le dos contre l' écorce , les jambes ramenées sous eux , pour les garer des grosses gouttes . Et la journée du lendemain , et la journée du surlendemain , furent vraiment abominables , sous les continuelles ondées , si drues et si fréquentes , que les vêtements n' avaient pas le temps de sécher sur le corps . La famine commençait , il ne restait plus un biscuit , plus de lard ni de café . Pendant ces deux jours , le lundi et le mardi , on vécut de pommes de terre volées dans les champs voisins ; et encore , vers la fin du deuxième jour , se faisaient -elles si rares , que les soldats ayant de l' argent les achetaient jusqu'à cinq sous pièce . Des clairons sonnaient bien à la distribution , le caporal s' était même hâté de se rendre devant un grand hangar de la tour à * Glaire , où le bruit courait qu' on délivrait des rations de pain . Mais , une première fois , il avait attendu là , pendant trois heures , inutilement ; puis , une seconde , il s' était pris de querelle avec un bavarois . Si les officiers français ne pouvaient rien , dans l' impuissance où ils étaient d' agir , l' état-major allemand avait -il donc parqué l' armée vaincue sous la pluie , avec l' intention de la laisser crever de faim ? Pas une précaution ne semblait avoir été prise , pas un effort n' était fait pour nourrir les quatre-vingt mille hommes dont l' agonie commençait , dans cet enfer effroyable que les soldats allaient nommer le camp de la misère , un nom de détresse dont les plus braves devaient garder le frisson . Au retour de ses longues stations inutiles devant le hangar , * Jean , malgré son calme habituel , s' emportait . - est -ce qu' ils se fichent de nous , à sonner , quand il n' y a rien ? Du tonnerre de dieu si je me dérange encore ! Pourtant , au moindre appel , il se hâtait de nouveau . C' était inhumain , ces sonneries réglementaires ; et elles avaient un autre effet , qui crevait le coeur de * Maurice . Chaque fois que sonnaient les clairons , les chevaux français , abandonnés et libres de l' autre côté du canal , accouraient , se jetaient dans l' eau pour rejoindre leurs régiments , affolés par ces fanfares connues qui leur arrivaient ainsi que des coups d' éperon . Mais , épuisés , entraînés , bien peu atteignaient la berge . Ils se débattaient , lamentables , se noyaient en si grand nombre , que leurs corps déjà , enflés et surnageant , encombraient le canal . Quant à ceux qui abordaient , ils étaient comme pris de folie , galopaient , se perdaient au travers des champs vides de la presqu'île . - encore de la viande pour les corbeaux ! Disait douloureusement * Maurice , qui se rappelait la quantité inquiétante de chevaux , rencontrée par lui . Si nous restons quelques jours , nous allons tous nous dévorer ... ah ! Les pauvres bêtes ! La nuit du mardi au mercredi fut surtout terrible . Et * Jean qui commençait à s' inquiéter sérieusement de l' état fébrile de * Maurice , l' obligea à s' envelopper dans un lambeau de couverture , qu' ils avaient acheté dix francs à un zouave ; tandis que lui , dans sa capote trempée comme une éponge , recevait le déluge qui ne cessa point , cette nuit -là . Sous les peupliers , la position devenait intenable : un fleuve de boue coulait , la terre gorgée gardait l' eau en flaques profondes . Le pis était qu' on avait l' estomac vide , le repas du soir ayant consisté en deux betteraves pour les six hommes , qu' ils n' avaient même pu faire cuire , faute de bois sec , et dont la fraîcheur sucrée s' était changée bientôt en une intolérable sensation de brûlure . Sans compter que la dysenterie se déclarait , causée par la fatigue , la mauvaise nourriture , l' humidité persistante . à plus de dix reprises , * Jean , adossé contre le tronc du même arbre , les jambes sous l' eau , avait allongé la main , pour tâter si * Maurice ne s' était pas découvert , dans l' agitation de son sommeil . Depuis que , sur le plateau d' * Illy , son compagnon l' avait sauvé des prussiens , en l' emportant entre ses bras , il payait sa dette au centuple . C' était , sans qu' il le raisonnât , le don entier de sa personne , l' oubli total de lui-même pour l' amour de l' autre ; et cela obscur et vivace , chez ce paysan resté près de la terre , qui ne trouvait pas de mots pour exprimer ce qu' il sentait . Déjà , il s' était retiré les morceaux de la bouche , comme disaient les hommes de l' escouade ; maintenant , il aurait donné sa peau pour en revêtir l' autre , lui abriter les épaules , lui réchauffer les pieds . Et , au milieu du sauvage égoïsme qui les entourait , de ce coin d' humanité souffrante dont la faim enrageait les appétits , il devait peut-être à cette complète abnégation de lui-même ce bénéfice imprévu de conserver sa tranquille humeur et sa belle santé ; car lui seul , solide encore , ne perdait pas trop la tête . Aussi , après cette nuit affreuse , * Jean mit -il à exécution une idée qui le hantait . - écoute , mon petit , puisqu' on ne nous donne rien à manger et qu' on nous oublie dans ce sacré trou , faut pourtant se remuer un peu , si l' on ne veut pas crever comme des chiens ... as -tu encore des jambes ? Heureusement , le soleil avait reparu , et * Maurice en était tout réchauffé . - mais oui , j' ai des jambes ! -alors , nous allons partir à la découverte ... nous avons de l' argent , c' est bien le diable si nous ne trouvons pas quelque chose à acheter . Et ne nous embarrassons pas des autres , ils ne sont pas assez gentils , qu' ils se débrouillent ! En effet , * Loubet et * Chouteau le révoltaient par leur égoïsme sournois , volant ce qu' ils pouvaient , ne partageant jamais avec les camarades ; de même qu' il n' y avait rien à tirer de bon de * Lapoulle , la brute , ni de * Pache , le cafard . Tous les deux donc , * Jean et * Maurice , s' en allèrent par le chemin que ce dernier avait suivi déjà , le long de la * Meuse . Le parc de la tour à * Glaire et la maison d' habitation étaient dévastés , pillés , les pelouses ravinées comme par un orage , les arbres abattus , les bâtiments envahis . Une foule en guenilles , des soldats couverts de boue , les joues creuses , les yeux luisants de fièvre , y campaient en bohémiens , vivaient en loups dans les chambres souillées , n' osant sortir , de peur de perdre leur place pour la nuit . Et , plus loin , sur les pentes , ils traversèrent la cavalerie et l' artillerie , si correctes jusque -là , déchues elles aussi , se désorganisant sous cette torture de la faim , qui affolait les chevaux et jetait les hommes à travers champs , en bandes dévastatrices . à droite , ils virent , devant le moulin , une queue interminable d' artilleurs et de chasseurs d' * Afrique défilant avec lenteur : le meunier leur vendait de la farine , deux poignées dans leur mouchoir pour un franc . Mais la crainte de trop attendre les fit passer outre , avec l' espoir de trouver mieux , dans le village d' * Iges ; et ce fut une consternation , lorsqu' ils l' eurent visité , nu et morne , pareil à un village d' * Algérie , après un passage de sauterelles : plus une miette de vivres , ni pain , ni légumes , ni viande , les misérables maisons comme raclées avec les ongles . On disait que le général * Lebrun était descendu chez le maire . Vainement , il s' était efforcé d' organiser un service de bons , payables après la campagne , de façon à faciliter l' approvisionnement des troupes . Il n' y avait plus rien , l' argent devenait inutile . La veille encore , on payait un biscuit deux francs , une bouteille de vin sept francs , un petit verre d' eau-de-vie vingt sous , une pipe de tabac dix sous . Et , maintenant , des officiers devaient garder la maison du général , ainsi que les masures voisines , le sabre au poing , car de continuelles bandes de rôdeurs enfonçaient les portes , volaient jusqu'à l' huile des lampes pour la boire . Trois zouaves appelèrent * Maurice et * Jean . à cinq , on ferait de la besogne . - venez donc ... y a des chevaux qui claquent , et si on avait seulement du bois sec ... puis , ils se ruèrent sur une maison de paysan , cassèrent les portes des armoires , arrachèrent le chaume de la toiture . Des officiers qui arrivaient au pas de course , en les menaçant de leurs revolvers , les mirent en fuite . * Jean , quand il vit les quelques habitants restés à * Iges aussi misérables et affamés que les soldats , regretta d' avoir dédaigné la farine , au moulin . - faut retourner , peut-être qu' il y en a encore . Mais * Maurice commençait à être si las , si épuisé d' inanition , que * Jean le laissa dans un trou des carrières , assis sur une roche , en face du large horizon de * Sedan . Lui , après une queue de trois quarts d' heure , revint enfin avec un torchon plein de farine . Et ils ne trouvèrent rien autre chose que de la manger ainsi , à poignées . Ce n' était pas mauvais , ça ne sentait rien , un goût fade de pâte . Pourtant , ce déjeuner les réconforta un peu . Ils eurent même la chance de trouver , dans la roche , un réservoir naturel d' eau de pluie , assez pure , auquel ils se désaltérèrent avec délices . Puis , comme * Jean proposait de rester là l' après-midi , * Maurice eut un geste violent . - non , non , pas là ! ... j' en tomberais malade , d' avoir ça longtemps sous les yeux ... de sa main tremblante , il indiquait l' horizon immense , le * Hattoy , les plateaux de * Floing et d' * Illy , le bois de la * Garenne , ces champs exécrables du massacre et de la défaite . - tout à l' heure , pendant que je t' attendais , j' ai dû me décider à tourner le dos , car j' aurais fini par hurler de rage , oui ! Hurler comme un chien qu' on exaspère ... tu ne peux t' imaginer le mal que ça me fait , ça me rend fou ! * Jean le regardait , étonné de cet orgueil saignant , inquiet de surprendre de nouveau dans ses yeux cet égarement de folie qu' il avait remarqué déjà . Il affecta de plaisanter . - bon ! C' est facile , nous allons changer de pays . Alors , ils errèrent jusqu'à la fin du jour , au hasard des sentiers . Ils visitèrent la partie plate de la presqu'île , dans l' espérance d' y trouver des pommes de terre encore ; mais les artilleurs , ayant pris les charrues , avaient retourné les champs , glanant , ramassant tout . Ils revinrent sur leurs pas , ils traversèrent de nouveau des foules désoeuvrées et mourantes , des soldats promenant leur faim , semant le sol de leurs corps engourdis , tombés d' épuisement par centaines , au grand soleil . Eux-mêmes , à chaque heure , succombaient , devaient s' asseoir . Puis , une sourde exaspération les remettait debout , ils recommençaient à rôder , comme aiguillonnés par l' instinct de l' animal qui cherche sa nourriture . Cela semblait durer depuis des mois , et les minutes coulaient pourtant , rapides . Dans l' intérieur des terres , du côté de * Donchery , ils eurent peur des chevaux , ils durent s' abriter derrière un mur , ils restèrent là longtemps , à bout de forces , regardant de leurs yeux vagues ces galops de bêtes folles passer sur le ciel rouge du couchant . Ainsi que * Maurice l' avait prévu , les milliers de chevaux emprisonnés avec l' armée , et qu' on ne pouvait nourrir , étaient un danger qui croissait de jour en jour . D' abord , ils avaient mangé l' écorce des arbres , ensuite ils s' étaient attaqués aux treillages , aux palissades , à toutes les planches qu' ils rencontraient , et maintenant ils se dévoraient entre eux . On les voyait se jeter les uns sur les autres , pour s' arracher les crins de la queue , qu' ils mâchaient furieusement , au milieu d' un flot d' écume . Mais , la nuit surtout , ils devenaient terribles , comme si l' obscurité les eût hantés de cauchemars . Ils se réunissaient , se ruaient sur les rares tentes debout , attirés par la paille . Vainement , les hommes , pour les écarter , avaient allumé de grands feux , qui semblaient les exciter davantage . Leurs hennissements étaient si lamentables , si effrayants , qu' on aurait dit des rugissements de bêtes fauves . On les chassait , ils revenaient plus nombreux et plus féroces . Et , à chaque instant , dans les ténèbres , on entendait le long cri d' agonie de quelque soldat perdu , que l' enragé galop venait d' écraser . Le soleil était encore sur l' horizon , lorsque * Jean et * Maurice , en route pour retourner au campement , eurent la surprise de rencontrer les quatre hommes de l' escouade , terrés dans un fossé , ayant l' air de comploter là quelque mauvais coup . * Loubet , tout de suite , les appela , et * Chouteau leur dit : - c' est par rapport au dîner de ce soir ... nous allons crever , voici trente-six heures que nous ne nous sommes rien mis dans le ventre ... alors , comme il y a là des chevaux , et que ce n' est pas mauvais , la viande des chevaux ... - n' est -ce pas ? Caporal , vous en êtes , continua * Loubet , parce que plus nous serons , mieux ça vaudra , avec une si grosse bête ... tenez ! Il y en a un , là-bas , que nous guettons depuis une heure , ce grand rouge qui a l' air malade . Ce sera plus facile de l' achever . Et il montrait un cheval que la faim venait d' abattre , au bord d' un champ ravagé de betteraves . Tombé sur le flanc , il relevait par moments la tête , promenait ses yeux mornes , avec un grand souffle triste . - ah ! Comme c' est long ! Grogna * Lapoulle , que son gros appétit torturait . Je vas l' assommer , voulez -vous ? Mais * Loubet l' arrêta . Merci ! Pour se faire une sale histoire avec les prussiens , qui avaient défendu , sous peine de mort , de tuer un seul cheval , dans la crainte que la carcasse abandonnée n' engendrât la peste . Il fallait attendre la nuit close . Et c' était pourquoi , tous les quatre , ils étaient dans le fossé , à guetter , les yeux luisants , ne quittant pas la bête . - caporal , demanda * Pache , d' une voix un peu tremblante , vous qui avez de l' idée , si vous pouviez le tuer sans lui faire du mal ? D' un geste de révolte , * Jean refusa la cruelle besogne . Cette pauvre bête agonisante , oh ! Non , non ! Son premier mouvement venait d' être de fuir , d' emmener * Maurice , pour ne prendre part ni l' un ni l' autre à l' affreuse boucherie . Mais , en voyant son compagnon si pâle , il se gronda ensuite de sa sensibilité . Après tout , mon dieu ! Les bêtes , c' était fait pour nourrir les gens . On ne pouvait pas se laisser mourir de faim , quand il y avait là de la viande . Et il fut content de voir * Maurice se ragaillardir un peu à l' espoir qu' on dînerait , il dit lui-même de son air de bonne humeur : - ma foi , non , je n' ai pas d' idée , et s' il faut le tuer , sans lui faire du mal ... - oh ! Moi , je m' en fiche , interrompit * Lapoulle . Vous allez voir ! Quand les deux nouveaux venus se furent assis dans le fossé , l' attente recommença . De temps à autre , un des hommes se levait , s' assurait que le cheval était bien toujours là , tendant le cou vers les souffles frais de la * Meuse , vers le soleil couchant , pour en boire encore toute la vie . Puis , enfin , lorsque le crépuscule vint lentement , les six furent debout , dans ce guet sauvage , impatients de la nuit si paresseuse , regardant de toutes parts , avec une inquiétude effarée , si personne ne les voyait . - ah ! Zut ! Cria * Chouteau , c' est le moment ! La campagne restait claire , d' une clarté louche d' entre chien et loup . Et * Lapoulle courut le premier , suivi des cinq autres . Il avait pris dans le fossé une grosse pierre ronde , il se rua sur le cheval , se mit à lui défoncer le crâne , de ses deux bras raidis , comme avec une massue . Mais , dès le second coup , le cheval fit un effort pour se remettre debout . * Chouteau et * Loubet s' étaient jetés en travers de ses jambes , tâchaient de le maintenir , criaient aux autres de les aider . Il hennissait d' une voix presque humaine , éperdue et douloureuse , se débattait , les aurait cassés comme verre , s' il n' avait pas été déjà à demi mort d' inanition . Cependant , sa tête remuait trop , les coups ne portaient plus , * Lapoulle ne pouvait le finir . - nom de dieu ! Qu' il a les os durs ! ... tenez -le donc , que je le crève ! * Jean et * Maurice , glacés , n' entendaient pas les appels de * Chouteau , restaient les bras ballants , sans se décider à intervenir . Et * Pache , brusquement , dans un élan instinctif de religieuse pitié , tomba sur la terre à deux genoux , joignit les mains , se mit à bégayer des prières , comme on en dit au chevet des agonisants . - seigneur , prenez pitié de lui ... une fois encore , * Lapoulle frappa à faux , n' enleva qu' une oreille au misérable cheval , qui se renversa , avec un grand cri . - attends , attends ! Gronda * Chouteau . Il faut en finir , il nous ferait pincer ... ne le lâche pas , * Loubet ! Dans sa poche , il venait de prendre son couteau , un petit couteau dont la lame n' était guère plus longue que le doigt . Et , vautré sur le corps de la bête , un bras passé à son cou , il enfonça cette lame , fouilla dans cette chair vivante , tailla des morceaux jusqu'à ce qu' il eût trouvé et tranché l' artère . D' un bond , il s' était jeté de côté , le sang jaillissait , se dégorgeait comme du canon d' une fontaine , tandis que les pieds s' agitaient et que de grands frissons convulsifs couraient sur la peau . Il fallut près de cinq minutes au cheval pour mourir . Ses grands yeux élargis , pleins d' une épouvante triste , s' étaient fixés sur les hommes hagards qui attendaient qu' il fût mort . Ils se troublèrent et s' éteignirent . - mon dieu , bégayait * Pache toujours à genoux , secourez -le , ayez -le en votre sainte garde ... ensuite , quand il ne remua plus , ce fut un gros embarras , pour en tirer un bon morceau . * Loubet , qui avait fait tous les métiers , indiquait bien comment il fallait s' y prendre , si l' on voulait avoir le filet . Mais , boucher maladroit , n' ayant d' ailleurs que le petit couteau , il se perdit dans cette chair toute chaude , encore palpitante de vie . Et * Lapoulle , impatient , s' étant mis à l' aider en ouvrant le ventre , sans nécessité aucune , le carnage devint abominable . Une hâte féroce dans le sang et les entrailles répandues , des loups qui fouillaient à pleins crocs la carcasse d' une proie . - je ne sais pas bien quel morceau ça peut être , dit enfin * Loubet en se relevant , les bras chargés d' un lambeau énorme de viande . Mais voilà tout de même de quoi nous en mettre par-dessus les yeux . * Jean et * Maurice , saisis d' horreur , avaient détourné la tête . Cependant , la faim les pressait , ils suivirent la bande , quand elle galopa , pour ne point se faire surprendre près du cheval entamé . * Chouteau venait de faire une trouvaille , trois grosses betteraves , oubliées , qu' il emportait . * Loubet , pour se décharger les bras , avait jeté la viande sur les épaules de * Lapoulle ; tandis que * Pache portait la marmite de l' escouade , qu' ils traînaient avec eux , en cas de chasse heureuse . Et les six galopaient , galopaient , sans reprendre haleine , comme poursuivis . Tout d' un coup , * Loubet arrêta les autres . - c' est bête , faudrait savoir où nous allons faire cuire ça . * Jean , qui se calmait , proposa les carrières . Elles n' étaient pas à plus de trois cents mètres , il y avait là des trous cachés , où l' on pouvait allumer du feu , sans être vu . Mais , quand ils y furent , toutes sortes de difficultés se présentèrent . D' abord , la question du bois ; et heureusement qu' ils découvrirent la brouette d' un cantonnier , dont * Lapoulle fendit les planches , à coups de talon . Ensuite , ce fut l' eau potable qui manquait absolument . Dans la journée , le grand soleil avait séché les petits réservoirs naturels d' eau de pluie . Il existait bien une pompe , mais elle était trop loin , au château de la tour à * Glaire , et l' on y faisait queue jusqu'à minuit , heureux encore lorsqu' un camarade , dans la bousculade , ne renversait pas du coude votre gamelle . Quant aux quelques puits du voisinage , ils étaient taris depuis deux jours , on n' en tirait plus que de la boue . Restait seulement l' eau de la * Meuse , dont la berge se trouvait de l' autre côté de la route . - j' y vas avec la marmite , proposa * Jean . Tous se récrièrent . - ah ! Non ! Nous ne voulons pas être empoisonnés , c' est plein de morts ! La * Meuse , en effet , roulait des cadavres d' hommes et de chevaux . On en voyait , à chaque minute , passer , le ventre ballonné , déjà verdâtres , en décomposition . Beaucoup s' étaient arrêtés dans les herbes , sur les bords , empestant l' air , agités par le courant d' un frémissement continu . Et presque tous les soldats qui avaient bu de cette eau abominable , s' étaient trouvés pris de nausées et de dysenterie , à la suite d' affreuses coliques . Il fallait se résigner pourtant . * Maurice expliqua que l' eau , après avoir bouilli , ne serait plus dangereuse . - alors , j' y vas , répéta * Jean , qui emmena * Lapoulle . Lorsque la marmite fut enfin au feu , pleine d' eau , avec la viande dedans , la nuit noire était venue . * Loubet avait épluché les betteraves , pour les faire cuire dans le bouillon , un vrai fricot de l' autre monde , comme il disait ; et tous activaient la flamme , en poussant sous la marmite les débris de la brouette . Leurs grandes ombres dansaient bizarrement , au fond de ce trou de roches . Puis , il leur devint impossible d' attendre davantage , ils se jetèrent sur le bouillon immonde , ils se partagèrent la viande avec leurs doigts égarés et tremblants , sans prendre le temps d' employer le couteau . Mais , malgré eux , leur coeur se soulevait . Ils souffraient surtout du manque de sel , leur estomac se refusait à garder cette bouillie fade des betteraves , ces morceaux de chair à moitié cuite , gluante , d' un goût d' argile . Presque tout de suite , des vomissements se déclarèrent . * Pache ne put continuer , * Chouteau et * Loubet injurièrent cette satanée rosse de cheval , qu' ils avaient eu tant de peine à mettre en pot-au-feu , et qui leur fichait la colique . Seul , * Lapoulle dîna copieusement ; mais il faillit en crever , la nuit , lorsqu' il fut retourné avec les trois autres , sous les peupliers du canal , pour y dormir . En chemin , * Maurice , sans une parole , saisissant le bras de * Jean , l' avait entraîné par un sentier de traverse . Les camarades lui causaient une sorte de dégoût furieux , il venait de faire un projet , celui d' aller coucher dans le petit bois , où il avait passé la première nuit . C' était une bonne idée , que * Jean approuva beaucoup , lorsqu' il se fut allongé sur le sol en pente , très sec , abrité par d' épais feuillages . Ils y restèrent jusqu'au grand jour , ils y dormirent même d' un profond sommeil , ce qui leur rendit quelque force . Le lendemain était un jeudi . Mais ils ne savaient plus comment ils vivaient , ils furent simplement heureux de ce que le beau temps semblait se rétablir . * Jean décida * Maurice , malgré sa répugnance , à retourner au bord du canal , pour voir si leur régiment ne devait pas partir ce jour -là . Chaque jour , maintenant , il y avait des départs de prisonniers , des colonnes de mille à douze cents hommes , qu' on dirigeait sur les forteresses de l' * Allemagne . L' avant-veille , ils avaient vu , devant le poste prussien , un convoi d' officiers et de généraux qui allaient , à * Pont- * à- * Mousson , prendre le chemin de fer . C' était , chez tous , une fièvre , une furieuse envie de quitter cet effroyable camp de la misère . Ah ! Si leur tour pouvait être venu ! Et , quand ils retrouvèrent le 106e toujours campé sur la berge , dans le désordre croissant de tant de souffrances , ils en eurent un véritable désespoir . Pourtant , ce jour -là , * Jean et * Maurice crurent qu' ils mangeraient . Depuis le matin , tout un commerce s' était établi entre les prisonniers et les bavarois , par-dessus le canal : on leur jetait de l' argent dans un mouchoir , et ils renvoyaient le mouchoir avec du gros pain bis ou du tabac grossier , à peine sec . Même des soldats qui n' avaient pas d' argent , étaient arrivés à faire des affaires , en leur lançant des gants blancs d' ordonnance , dont ils semblaient friands . Pendant deux heures , le long du canal , ce moyen barbare d' échange fit voler les paquets . Mais , * Maurice ayant envoyé une pièce de cent sous dans sa cravate , le bavarois qui lui renvoyait un pain , le jeta de telle sorte , soit maladresse , soit farce méchante , que le pain tomba à l' eau . Alors , parmi les allemands , ce furent des rires énormes . Deux fois , * Maurice s' entêta , et deux fois le pain fit un plongeon . Puis , attirés par les rires , des officiers accoururent , qui défendirent à leurs hommes de rien vendre aux prisonniers , sous peine de punitions sévères . Le commerce cessa , * Jean dut calmer * Maurice qui montrait les deux poings à ces voleurs , en leur criant de lui renvoyer ses pièces de cent sous . La journée , malgré son grand soleil , fut terrible encore . Il y eut deux alertes , deux appels de clairon , qui firent courir * Jean devant le hangar , où les distributions étaient censées avoir lieu . Mais , les deux fois , il ne reçut que des coups de coude , dans la bousculade . Les prussiens , si remarquablement organisés , continuaient à montrer une incurie brutale à l' égard de l' armée vaincue . Sur les réclamations des généraux * Douay et * Lebrun , ils avaient bien fait amener quelques moutons , ainsi que des voitures de pains ; seulement , les précautions étaient si mal prises , que les moutons se trouvaient enlevés , les voitures pillées , dès le pont , de sorte que les troupes campées à plus de cent mètres , ne recevaient toujours rien . Il n' y avait guère que les rôdeurs , les détrousseurs de convois , qui mangeaient . Aussi * Jean , comprenant le truc , comme il disait , finit -il par amener * Maurice près du pont , pour guetter eux aussi la nourriture . Il était quatre heures déjà , ils n' avaient rien mangé encore , par ce beau jeudi ensoleillé , lorsqu' ils eurent la joie , tout d' un coup , d' apercevoir * Delaherche . Quelques bourgeois de * Sedan obtenaient ainsi , à grand'peine , l' autorisation d' aller voir les prisonniers , auxquels ils portaient des provisions ; et * Maurice , plusieurs fois déjà , avait dit sa surprise de n' avoir aucune nouvelle de sa soeur . Dès qu' ils reconnurent de loin * Delaherche , chargé d' un panier , ayant un pain sous chaque bras , ils se ruèrent ; mais ils arrivèrent encore trop tard , une telle poussée s' était produite , que le panier et un des pains venaient d' y rester , enlevés , disparus , sans que le fabricant de drap eût pu lui-même se rendre compte de cet arrachement . - ah ! Mes pauvres amis ! Balbutia -t-il , stupéfait , bouleversé , lui qui arrivait le sourire aux lèvres , l' air bonhomme et pas fier , dans son désir de popularité . * Jean s' était emparé du dernier pain , le défendait ; et , tandis que * Maurice et lui , assis au bord de la route , le dévoraient à grosses bouchées , * Delaherche donnait des nouvelles . Sa femme , dieu merci ! Allait très bien . Seulement , il avait des inquiétudes pour le colonel , qui était tombé dans un grand accablement , bien que sa mère continuât à lui tenir compagnie du matin au soir . - et ma soeur ? Demanda * Maurice . - votre soeur , c' est vrai ! ... elle m' accompagnait , c' était elle qui portait les deux pains . Seulement , elle a dû rester là-bas , de l' autre côté du canal . Jamais le poste n' a consenti à la laisser passer ... vous savez que les prussiens ont rigoureusement interdit aux femmes l' entrée de la presqu'île . Alors , il parla d' * Henriette , de ses tentatives vaines pour voir son frère et lui venir en aide . Un hasard l' avait mise , dans * Sedan , face à face avec le cousin * Gunther , le capitaine de la garde prussienne . Il passait de son air sec et dur , en affectant de ne pas la reconnaître . Elle-même , le coeur soulevé , comme devant un des assassins de son mari , avait d' abord hâté le pas . Puis , dans un brusque revirement , qu' elle ne s' expliquait point , elle était revenue , lui avait tout dit , la mort de * Weiss , d' une voix rude de reproche . Et il n' avait eu qu' un geste vague , en apprenant cette mort affreuse d' un parent : c' était le sort de la guerre , lui aussi aurait pu être tué . Sur son visage de soldat , à peine un frémissement avait -il couru . Ensuite , lorsqu' elle lui avait parlé de son frère prisonnier , en le suppliant d' intervenir , pour qu' elle pût le voir , il s' était refusé à toute démarche . La consigne était formelle , il parlait de la volonté allemande comme d' une religion . En le quittant , elle avait eu la sensation nette qu' il se croyait en * France comme un justicier , avec l' intolérance et la morgue de l' ennemi héréditaire , grandi dans la haine de la race qu' il châtiait . - enfin , conclut * Delaherche , vous aurez toujours mangé , ce soir ; et ce qui me désespère , c' est que je crains bien de ne pouvoir obtenir une autre permission . Il leur demanda s' ils n' avaient pas de commissions à lui donner , il se chargea obligeamment de lettres écrites au crayon , que d' autres soldats lui confièrent , car on avait vu des bavarois allumer leur pipe , en riant , avec les lettres qu' ils avaient promis de faire parvenir . Puis , comme * Maurice et * Jean l' accompagnaient jusqu'au pont , * Delaherche s' écria : - mais , tenez ! La voici là-bas , * Henriette ! ... vous la voyez bien qui agite son mouchoir . Au delà de la ligne des sentinelles , en effet , parmi la foule , on distinguait une petite figure mince , un point blanc qui palpitait dans le soleil . Et tous deux , très émus , les yeux humides , levèrent les bras , répondirent d' un furieux branle de la main . Ce fut le lendemain , un vendredi , que * Maurice passa la plus abominable des journées . Pourtant , après une nouvelle nuit tranquille dans le petit bois , il avait eu la chance de manger encore du pain , * Jean ayant découvert , au château de * Villette , une femme qui en vendait , à dix francs la livre . Mais , ce jour -là , ils assistèrent à une effrayante scène , dont le cauchemar les hanta longtemps . La veille , * Chouteau avait remarqué que * Pache ne se plaignait plus , l' air étourdi et content , comme un homme qui aurait dîné à sa faim . Tout de suite , il eut l' idée que le sournois devait avoir une cachette quelque part , d' autant plus que , ce matin -là , il venait de le voir s' éloigner pendant près d' une heure , puis reparaître , avec un sourire en dessous la bouche pleine . Sûrement , une aubaine lui était tombée , des provisions ramassées dans quelque bagarre . Et * Chouteau exaspérait * Loubet et * Lapoulle , ce dernier surtout . Hein ? Quel sale individu , s' il avait à manger , de ne pas partager avec les camarades ! -vous ne savez pas , ce soir , nous allons le suivre ... nous verrons s' il ose s' emplir tout seul , quand de pauvres bougres crèvent à côté de lui . - oui , oui ! C' est ça , nous le suivrons ! Répéta violemment * Lapoulle . Nous verrons bien ! Il serrait les poings , le seul espoir de manger enfin le rendait fou . Son gros appétit le torturait plus que les autres , son tourment devenait tel , qu' il avait essayé de mâcher de l' herbe . Depuis l' avant-veille , depuis la nuit où la viande de cheval aux betteraves lui avait donné une dysenterie affreuse , il était à jeun , si maladroit de son grand corps , malgré sa force , que , dans la bousculade du pillage des vivres , il n' attrapait jamais rien . Il aurait payé de son sang une livre de pain . Comme la nuit tombait , * Pache se glissa parmi les arbres de la tour à * Glaire , et les trois autres , prudemment , filèrent derrière lui . - faut pas qu' il se doute , répétait * Chouteau . Méfiez -vous , s' il se retourne . Mais , cent pas plus loin , * Pache , évidemment , se crut seul , car il se mit à marcher d' un pas rapide , sans même jeter un regard en arrière . Et ils purent aisément le suivre jusque dans les carrières voisines , ils arrivèrent sur son dos , comme il dérangeait deux grosses pierres , pour prendre une moitié de pain dessous . C' était la fin de ses provisions , il avait encore de quoi faire un repas . - nom de dieu de cafard ! Hurla * Lapoulle , voilà donc pourquoi tu te caches ! ... tu vas me donner ça , c' est ma part ! Donner son pain , pourquoi donc ? Si chétif qu' il fût , une colère le redressa , tandis qu' il serrait le morceau de toutes ses forces sur son coeur . Lui aussi avait faim . - fiche -moi la paix , entends -tu ! C' est à moi ! Puis , devant le poing levé de * Lapoulle , il prit sa course , galopant , dévalant des carrières dans les terres nues , du côté de * Donchery . Les trois autres le poursuivaient , haletants , à toutes jambes . Mais il gagnait du terrain , plus léger , pris d' une telle peur , si entêté à garder son bien , qu' il semblait emporté par le vent . Il avait franchi près d' un kilomètre , il approchait du petit bois , au bord de l' eau , lorsqu' il rencontra * Jean et * Maurice , qui revenaient à leur gîte de la nuit . Au passage , il leur jeta un cri de détresse , tandis que ceux -ci , étonnés de cette chasse à l' homme , dont l' enragé galop passait devant eux , restaient plantés au bord d' un champ . Et ce fut ainsi qu' ils virent tout . Le malheur voulut que * Pache , buttant contre une pierre , s' abattit . Déjà les trois autres arrivaient , jurant , hurlant , fouettés par la course , pareils à des loups lâchés sur une proie . - donne ça , nom de dieu ! Cria * Lapoulle , ou je te fais ton affaire ! Et il levait de nouveau le poing , lorsque * Chouteau lui passa , grand ouvert , le couteau mince , qui lui avait servi à saigner le cheval . - tiens ! Le couteau ! Mais * Jean s' était précipité , pour empêcher un malheur , perdant la tête lui aussi , parlant de les fourrer tous au bloc ; ce qui le fit traiter par * Loubet de prussien , avec un mauvais rire , puisqu' il n' y avait plus de chefs et que les prussiens seuls commandaient . - tonnerre de dieu ! Répétait * Lapoulle , veux -tu me donner ça ! Malgré la terreur dont il était blême , * Pache serra davantage le pain contre sa poitrine , dans son obstination de paysan affamé qui ne lâche rien de ce qui est à lui . - non ! Alors , ce fut fini , la brute lui planta le couteau dans la gorge , si violemment , que le misérable ne cria même pas . Ses bras se détendirent , le morceau de pain roula par terre , dans le sang qui avait jailli . Devant ce meurtre imbécile et fou , * Maurice , immobile jusque -là , parut lui-même être pris brusquement de folie . Il menaçait les trois hommes du geste , il les traitait d' assassins , avec une telle véhémence , que tout son corps en tremblait . Mais * Lapoulle ne semblait même pas l' entendre . Resté par terre , accroupi près du corps , il dévorait le pain , éclaboussé de gouttes rouges ; il avait un air de stupidité farouche , comme étourdi par le gros bruit de ses mâchoires ; tandis que * Chouteau et * Loubet , à le voir si terrible dans son assouvissement , n' osaient pas même lui réclamer leur part . La nuit était complètement venue , une nuit claire , au beau ciel étoilé ; et * Maurice et * Jean , qui avaient gagné leur petit bois , ne virent bientôt plus que * Lapoulle , rôdant le long de la * Meuse . Les deux autres avaient disparu , retournés sans doute au bord du canal , inquiets de ce corps qu' ils laissaient derrière eux . Lui , au contraire , semblait craindre d' aller là-bas , rejoindre les camarades . Après l' étourdissement du meurtre , alourdi par la digestion du gros morceau de pain avalé trop vite , il était évidemment saisi d' une angoisse , qui le faisait s' agiter , n' osant reprendre la route que barrait le cadavre , piétinant sans fin sur la berge , d' un pas vacillant d' irrésolution . Le remords s' éveillait -il , au fond de cette âme obscure ? Ou bien n' était -ce que la terreur d' être découvert ? Il allait et venait ainsi qu' une bête devant les barreaux de sa cage , avec un besoin subit et grandissant de fuir , un besoin douloureux comme un mal physique , dont il sentait qu' il mourrait , s' il ne le contentait pas . Au galop , au galop , il lui fallait sortir tout de suite de cette prison où il venait de tuer . Pourtant , il s' affaissa , il resta longtemps vautré parmi les herbes de la rive . Dans sa révolte , * Maurice , lui aussi , disait à * Jean : - écoute , je ne puis plus rester . Je t' assure que je vais devenir fou ... ça m' étonne que le corps ait résisté , je ne me porte pas trop mal . Mais la tête déménage , oui ! Elle déménage , c' est certain . Si tu me laisses encore un jour dans cet enfer , je suis perdu ... je t' en prie , partons , partons tout de suite ! Et il se mit à lui expliquer des plans extravagants d' évasion . Ils allaient traverser la * Meuse à la nage , se jeter sur les sentinelles , les étrangler avec un bout de corde qu' il avait dans sa poche ; ou encore ils les assommeraient à coups de pierre ; ou encore ils les achèteraient à prix d' argent , revêtiraient leurs uniformes , pour franchir les lignes prussiennes . - mon petit , tais -toi ! Répétait * Jean désespéré , ça me fait peur de t' entendre dire des bêtises . Est -ce que c' est raisonnable , est -ce que c' est possible , tout ça ? ... demain , nous verrons . Tais -toi ! Lui , bien qu' il eût également le coeur abreuvé de colère et de dégoût , gardait son bon sens , dans l' affaiblissement de la faim , parmi les cauchemars de cette vie qui touchait le fond de la misère humaine . Et , comme son compagnon s' affolait davantage , voulait se jeter à la * Meuse , il dut le retenir , le violenter même , les yeux pleins de larmes , suppliant et grondant . Puis , tout d' un coup : - tiens ! Regarde ! Un clapotement d' eau venait de se faire entendre . Ils virent * Lapoulle , qui s' était décidé à se laisser glisser dans la rivière , après avoir enlevé sa capote , pour qu' elle ne gênât pas ses mouvements ; et la tache de sa chemise faisait une blancheur très visible , au fil du courant mouvant et noir . Il nageait , il remontait doucement , guettant sans doute le point où il pourrait aborder ; tandis que , sur l' autre berge , on distinguait très bien les minces silhouettes des sentinelles immobiles . Déchirant la nuit , il y eut un brusque éclair , un coup de feu qui alla rouler jusqu'aux roches de * Montimont . L' eau , simplement , bouillonna , comme sous le choc de deux rames affolées qui l' auraient battue . Et ce fut tout , le corps de * Lapoulle , la tache blanche se mit à descendre , abandonnée et molle dans le courant . Le lendemain , un samedi , dès l' aube , * Jean ramena * Maurice au campement du 106e , avec le nouvel espoir qu' on partirait ce jour -là . Mais il n' y avait pas d' ordre , le régiment semblait comme oublié . Beaucoup étaient partis , la presqu'île se vidait , et ceux qu' on laissait là tombaient à une maladie noire . Depuis huit grands jours , la démence germait et montait dans cet enfer . La cessation des pluies , le lourd soleil de plomb n' avait fait que changer le supplice . Des chaleurs excessives achevaient d' épuiser les hommes , donnaient aux cas de dysenterie un caractère épidémique inquiétant . Les déjections , les excréments de toute cette armée malade empoisonnaient l' air d' émanations infectes . On ne pouvait plus longer la * Meuse ni le canal , tellement la puanteur des chevaux et des soldats noyés , pourrissant parmi les herbes , était forte . Et , dans les champs , les chevaux morts d' inanition se décomposaient , soufflaient si violemment la peste , que les prussiens , qui commençaient à craindre pour eux , avaient apporté des pioches et des pelles , en forçant les prisonniers à enterrer les corps . Ce samedi -là , d' ailleurs , la disette cessa . Comme on était moins nombreux et que des vivres arrivaient de toutes parts , on passa d' un coup de l' extrême dénuement à l' abondance la plus large . On eut à volonté du pain , de la viande , du vin même , on mangea du lever au coucher du soleil , à en mourir . La nuit tomba , qu' on mangeait encore , et l' on mangea jusqu'au lendemain matin . Beaucoup en crevèrent . Pendant la journée , * Jean n' avait eu que la préoccupation de surveiller * Maurice , qu' il sentait capable de toutes les extravagances . Il avait bu , il parlait de souffleter un officier allemand , pour qu' on l' emmenât . Et , le soir , * Jean , ayant découvert , dans les dépendances de la tour à * Glaire , un coin de cave libre , il crut sage d' y venir coucher avec son compagnon , qu' une bonne nuit calmerait peut-être . Mais ce fut la nuit la plus affreuse de leur séjour , une nuit d' épouvantement , durant laquelle ils ne purent fermer les yeux . D' autres soldats emplissaient la cave , deux étaient allongés dans le même coin , qui se mouraient , vidés par la dysenterie ; et , dès que l' obscurité fut complète , ils ne cessèrent plus , des plaintes sourdes , des cris inarticulés , une agonie dont le râle allait en grandissant . Au fond des ténèbres , ce râle prenait une telle abomination , que les autres hommes couchés à côté , voulant dormir , se fâchaient , criaient aux mourants de se taire . Ceux -ci n' entendaient pas , le râle continuait , revenait , emportait tout ; pendant que , du dehors , arrivait la clameur d' ivresse des camarades qui mangeaient encore , sans pouvoir se rassasier . Alors , la détresse commença pour * Maurice . Il avait tâché de fuir cette plainte d' horrible douleur qui lui mettait à la peau une sueur d' angoisse ; mais , comme il se levait , à tâtons , il avait marché sur des membres , il était retombé par terre , muré avec ces mourants . Et il n' essayait même plus de s' échapper . Tout l' effroyable désastre s' évoquait , depuis le départ de * Reims , jusqu'à l' écrasement de * Sedan . Il lui semblait que la passion de l' armée de * Châlons s' achevait seulement cette nuit -là , dans la nuit d' encre de cette cave , où râlaient deux soldats , qui empêchaient les camarades de dormir . L' armée de la désespérance , le troupeau expiatoire , envoyé en holocauste , avait payé les fautes de tous du flot rouge de son sang , à chacune de ses stations . Et , maintenant , égorgée sans gloire , couverte de crachats , elle tombait au martyre , sous ce châtiment qu' elle n' avait pas mérité si rude . C' était trop , il en était soulevé de colère , affamé de justice , dans un besoin brûlant de se venger du destin . Lorsque l' aube parut , l' un des soldats était mort , l' autre râlait toujours . - allons , viens , mon petit , dit * Jean avec douceur . Nous allons prendre l' air , ça vaudra mieux . Mais , dehors , par la belle matinée déjà chaude , lorsque tous deux eurent suivi la berge et se trouvèrent près du village d' * Iges , * Maurice s' exalta davantage , le poing tendu , là-bas , vers le vaste horizon ensoleillé du champ de bataille , le plateau d' * Illy en face , * Saint- * Menges à gauche , le bois de la * Garenne à droite . - non , non ! Je ne peux plus , je ne peux plus voir ça ! C' est d' avoir ça devant moi qui me troue le coeur et me fend le crâne ... emmène -moi , emmène -moi tout de suite ! Ce jour -là était encore un dimanche , des volées de cloche venaient de * Sedan , tandis qu' on entendait déjà au loin une musique allemande . Mais le 106e n' avait toujours pas d' ordre , et * Jean , effrayé du délire croissant de * Maurice , se décida à tenter un moyen qu' il mûrissait depuis la veille . Devant le poste prussien , sur la route , un départ se préparait , celui d' un autre régiment , le 5e de ligne . Une grande confusion régnait dans la colonne , dont un officier , parlant mal le français , n' arrivait pas à faire le recensement . Et , tous deux alors , ayant arraché de leur uniforme le collet et les boutons , pour n' être pas trahis par le numéro , filèrent au milieu de la cohue , passèrent le pont , se trouvèrent dehors . Sans doute , * Chouteau et * Loubet avaient eu la même idée , car ils les aperçurent derrière eux , avec leurs regards inquiets d' assassin . Ah ! Quel soulagement , à cette première minute heureuse ! Dehors , il semblait que ce fût une résurrection , la lumière vivante , l' air sans bornes , le réveil fleuri de toutes les espérances . Quel que pût être leur malheur à présent , ils ne le redoutaient plus , ils en riaient , au sortir de cet effrayant cauchemar du camp de la misère . chapitre III : pour la dernière fois , le matin , * Jean et * Maurice venaient d' entendre les sonneries si gaies des clairons français ; et ils marchaient maintenant , en route pour l' * Allemagne , parmi le troupeau des prisonniers , que précédaient et suivaient des pelotons de soldats prussiens , tandis que d' autres les surveillaient , à gauche et à droite , la baïonnette au fusil . On n' entendait plus , à chaque poste , que les trompettes allemandes , aux notes aigres et tristes . * Maurice fut heureux de constater que la colonne tournait à gauche et qu' elle traverserait * Sedan . Peut-être aurait -il la chance d' apercevoir une fois encore sa soeur * Henriette . Mais les cinq kilomètres qui séparaient la presqu'île d' * Iges de la ville , suffirent pour gâter sa joie de se sentir hors du cloaque , où il avait agonisé pendant neuf jours . C' était un autre supplice , ce convoi pitoyable de prisonniers , des soldats sans armes , les mains ballantes , menés comme des moutons , dans un piétinement hâtif et peureux . Vêtus de loques , souillés d' avoir été abandonnés dans leur ordure , amaigris par un jeûne d' une grande semaine , ils ne ressemblaient plus qu' à des vagabonds , des rôdeurs louches , que des gendarmes auraient ramassés par les routes , d' un coup de filet . Dès le faubourg * De * Torcy , comme des hommes s' arrêtaient et que des femmes se mettaient sur les portes , d' un air de sombre commisération , un flot de honte étouffa * Maurice , il baissa la tête , la bouche amère . * Jean , d' esprit pratique et de peau plus dure , ne songeait qu' à leur sottise , de n' avoir pas emporté chacun un pain . Dans l' effarement de leur départ , ils s' en étaient même allés à jeun ; et la faim , une fois encore , leur cassait les jambes . D' autres prisonniers devaient être dans le même cas , car plusieurs tendaient de l' argent , suppliaient qu' on leur vendît quelque chose . Il y en avait un , très grand , l' air très malade , qui agitait une pièce d' or , l' offrant au bout de son long bras , par-dessus la tête des soldats de l' escorte , avec le désespoir de ne rien trouver à acheter . Et ce fut alors que * Jean , qui guettait , aperçut de loin , devant une boulangerie , une douzaine de pains en tas . Tout de suite , avant les autres , il jeta cent sous , voulut prendre deux de ces pains . Puis , comme le prussien qui se trouvait près de lui , le repoussait brutalement , il s' entêta à ramasser au moins sa pièce . Mais , déjà , le capitaine , auquel la surveillance de la colonne était confiée , un petit chauve , de figure insolente , accourait . Il leva sur * Jean la crosse de son revolver , il jura qu' il fendrait la tête au premier qui oserait bouger . Et tous avaient plié les épaules , baissé les yeux , tandis que la marche continuait , avec le sourd roulement des pieds , dans cette soumission frémissante du troupeau . - oh ! Le gifler , celui -là ! Murmura ardemment * Maurice , le gifler , lui casser les dents d' un revers de main ! Dès lors , la vue de ce capitaine , de cette méprisante figure à gifles , lui devint insupportable . D' ailleurs , on entrait dans * Sedan , on passait sur le pont de * Meuse ; et les scènes de brutalité se renouvelaient , se multipliaient . Une femme , une mère sans doute , qui voulait embrasser un sergent tout jeune , venait d' être écartée d' un coup de crosse , si violemment , qu' elle en était tombée à terre . Sur la place * Turenne , ce furent des bourgeois qu' on bouscula , parce qu' ils jetaient des provisions aux prisonniers . Dans la grande-rue , un de ceux -ci , ayant glissé en prenant une bouteille qu' une dame lui offrait , fut relevé à coups de botte . * Sedan , qui depuis huit jours voyait ainsi passer ce misérable bétail de la défaite , conduit au bâton , ne s' y accoutumait pas , était agité , à chaque défilé nouveau , d' une fièvre sourde de pitié et de révolte . Cependant , * Jean , lui aussi , songeait à * Henriette ; et brusquement , l' idée de * Delaherche lui vint . Il poussa du coude son ami . - hein ? Tout à l' heure , ouvre l' oeil , si nous passons dans la rue ! En effet , dès qu' ils entrèrent dans la rue * Maqua , ils aperçurent de loin plusieurs têtes , penchées à une des fenêtres monumentales de la fabrique . Puis , ils reconnurent * Delaherche et sa femme * Gilberte , accoudés , ayant , derrière eux , debout , la haute figure sévère de * Madame * Delaherche . Ils avaient des pains , le fabricant les lançait aux affamés qui tendaient des mains tremblantes , implorantes . * Maurice , tout de suite , avait remarqué que sa soeur n' était pas là ; tandis que * Jean , inquiet de voir les pains voler , craignit qu' il n' en restât pas un pour eux . Il agita le bras , criant : - à nous ! à nous ! Ce fut , chez les * Delaherche , une surprise presque joyeuse . Leur visage , pâli de pitié , s' éclaira , tandis que des gestes , heureux de la rencontre , leur échappaient . Et * Gilberte tint à jeter elle-même le dernier pain dans les bras de * Jean , ce qu' elle fit avec une si aimable maladresse , qu' elle en éclata d' un joli rire . Ne pouvant s' arrêter , * Maurice se retourna , demandant à la volée , d' un ton inquiet d' interrogation : - et * Henriette ? * Henriette ? Alors , * Delaherche répondit par une longue phrase . Mais sa voix se perdit , au milieu du roulement des pieds . Il dut comprendre que le jeune homme ne l' avait pas entendu , car il multiplia les signes , il en répéta un surtout , là-bas , vers le sud . Déjà , la colonne s' engageait dans la rue du * Ménil , la façade de la fabrique disparut , avec les trois têtes qui se penchaient , tandis qu' une main agitait un mouchoir . - qu' est -ce qu' il a dit ? Demanda * Jean . * Maurice , tourmenté , regardait en arrière , vainement . - je ne sais pas , je n' ai pas compris ... me voilà dans l' inquiétude , tant que je n' aurai pas de nouvelles . Et le piétinement continuait , les prussiens hâtaient encore la marche avec leur brutalité de vainqueurs , le troupeau sortit de * Sedan par la porte du * Ménil , allongé en une file étroite qui galopait , comme dans la peur des chiens . Lorsqu' ils traversèrent * Bazeilles , * Jean et * Maurice songèrent à * Weiss , cherchèrent les cendres de la petite maison , si vaillamment défendue . On leur avait conté , au camp de la misère , la dévastation du village , les incendies , les massacres ; et ce qu' ils voyaient dépassait les abominations rêvées . Après douze jours , les tas de décombres fumaient encore . Des murs croulants s' étaient abattus , il ne restait pas dix maisons intactes . Mais ce qui les consola un peu , ce fut de rencontrer des brouettes , des charrettes pleines de casques et de fusils bavarois , ramassés après la lutte . Cette preuve qu' on en avait tué beaucoup , de ces égorgeurs et de ces incendiaires , les soulageait . C' était à * Douzy que devait avoir lieu la grande halte , pour permettre aux hommes de déjeuner . On n' y arriva point sans souffrance . Très vite , les prisonniers se fatiguaient , épuisés par leur jeûne . Ceux qui , la veille , s' étaient gorgés de nourriture , avaient des vertiges , alourdis , les jambes cassées ; car cette gloutonnerie , loin de réparer leurs forces perdues , n' avait fait que les affaiblir davantage . Aussi , lorsqu' on s' arrêta dans un pré , à gauche du village , les malheureux se laissèrent -ils tomber sur l' herbe , sans courage pour manger . Le vin manquait , des femmes charitables qui voulurent s' approcher avec des bouteilles , furent chassées par les sentinelles . Une d' elles , prise de peur , tomba , se démit le pied ; et il y eut des cris , des larmes , toute une scène révoltante , pendant que les prussiens , qui avaient confisqué les bouteilles , les buvaient . Cette tendresse pitoyable des paysans pour les pauvres soldats emmenés en captivité , se manifestait ainsi à chaque pas , tandis qu' on les disait d' une rudesse farouche envers les généraux . à * Douzy même , quelques jours auparavant , les habitants avaient hué un convoi de généraux qui se rendaient , sur parole , à * Pont- * à- * Mousson . Les routes n' étaient pas sûres pour les officiers : des hommes en blouse , des soldats évadés , des déserteurs peut-être , sautaient sur eux avec des fourches , voulaient les massacrer , ainsi que des lâches et des vendus , dans cette légende de la trahison , qui , vingt ans plus tard , devait encore vouer à l' exécration de ces campagnes tous les chefs ayant porté l' épaulette . * Maurice et * Jean mangèrent la moitié de leur pain , qu' ils eurent la chance d' arroser de quelques gorgées d' eau-de-vie , un brave fermier étant parvenu à emplir leur gourde . Mais , ce qui fut terrible ensuite , ce fut de se remettre en route . On devait coucher à * Mouzon , et bien que l' étape se trouvât courte , l' effort à faire paraissait excessif . Les hommes ne purent se relever sans crier , tellement leurs membres las se raidissaient au moindre repos . Beaucoup , dont les pieds saignaient , se déchaussèrent , pour continuer la marche . La dysenterie les ravageait toujours , il en tomba un , dès le premier kilomètre , qu' on dut pousser contre un talus . Deux autres , plus loin , s' affaissèrent au pied d' une haie , où une vieille femme ne les ramassa que le soir . Tous chancelaient , en s' appuyant sur des cannes , que les prussiens , par dérision peut-être , leur avaient permis de couper , à la lisière d' un petit bois . Ce n' était plus qu' une débandade de gueux , couverts de plaies , hâves et sans souffle . Et les violences se renouvelaient , ceux qui s' écartaient , même pour quelque besoin naturel , étaient ramenés à coups de bâton . à la queue , le peloton formant l' escorte avait l' ordre de pousser les traînards , la baïonnette dans les reins . Un sergent ayant refusé d' aller plus loin , le capitaine commanda à deux hommes de le prendre sous les bras , de le traîner , jusqu'à ce que le misérable consentît à marcher de nouveau . Et c' était surtout le supplice , cette figure à gifles , ce petit officier chauve , qui abusait de ce qu' il parlait très correctement le français , pour injurier les prisonniers dans leur langue , en phrases sèches et cinglantes comme des coups de cravache . - oh ! Répétait rageusement * Maurice , le tenir , celui -là , et lui tirer tout son sang , goutte à goutte ! Il était à bout de force , plus malade encore de colère rentrée que d' épuisement . Tout l' exaspérait , jusqu'à ces sonneries aigres des trompettes prussiennes , qui l' auraient fait hurler comme une bête , dans l' énervement de sa chair . Jamais il n' arriverait à la fin du cruel voyage , sans se faire casser la tête . Déjà , lorsqu' on traversait le moindre des hameaux , il souffrait affreusement , en voyant les femmes qui le regardaient d' un air de grande pitié . Que serait -ce , quand on entrerait en * Allemagne , que les populations des villes se bousculeraient , pour l' accueillir , au passage , d' un rire insultant ? Et il évoquait les wagons à bestiaux où l' on allait les entasser , les dégoûts et les tortures de la route , la triste existence des forteresses , sous le ciel d' hiver , chargé de neige . Non , non ! Plutôt la mort tout de suite , plutôt risquer de laisser sa peau au détour d' un chemin , sur la terre de * France , que de pourrir là-bas , au fond d' une casemate noire , pendant des mois peut-être ! -écoute , dit -il tout bas à * Jean , qui marchait près de lui , nous allons attendre de passer le long d' un bois , et d' un saut nous filerons parmi les arbres ... la frontière belge n' est pas loin , nous trouverons bien quelqu' un pour nous y conduire . * Jean eut un frémissement , d' esprit plus net et plus froid , malgré la révolte qui finissait par le faire rêver aussi d' évasion . - es -tu fou ! Ils tireront , nous y resterons tous les deux . Mais , d' un geste , * Maurice disait qu' il y avait des chances pour qu' on les manquât , et puis , après tout , que , s' ils y restaient , ce serait tant pis ! -bon ! Continua * Jean , mais qu' est -ce que nous deviendrons , ensuite , avec nos uniformes ? Tu vois bien que la campagne est pleine de postes prussiens . Il faudrait au moins d' autres vêtements ... c' est trop dangereux , mon petit , jamais je ne te laisserai faire une pareille folie . Et il dut le retenir , il lui avait pris le bras , il le serrait contre lui , comme s' ils se fussent soutenus mutuellement , pendant qu' il continuait à le calmer , de son air bourru et tendre . Derrière leur dos , à ce moment , des voix chuchotantes leur firent tourner la tête . C' étaient * Chouteau et * Loubet , partis le matin , en même temps qu' eux , de la presqu'île d' * Iges , et qu' ils avaient évités jusque -là . Maintenant , les deux gaillards marchaient sur leurs talons . * Chouteau devait avoir entendu les paroles de * Maurice , son plan de fuite au travers d' un taillis , car il le reprenait pour son compte . Il murmurait dans leur cou : - dites donc , nous en sommes . C' est une riche idée , de foutre le camp . Déjà , des camarades sont partis , nous n' allons bien sûr pas nous laisser traîner comme des chiens jusque dans le pays à ces cochons ... hein ? à nous quatre , ça va -t-il , de prendre un courant d' air ? * Maurice s' enfiévrait de nouveau , et * Jean dut se retourner , pour dire au tentateur : - si tu es pressé , cours devant ... qu' est -ce que tu espères donc ? Devant le clair regard du caporal , * Chouteau se troubla un peu . Il lâcha la raison vraie de son insistance . - dame ! Si nous sommes quatre , ça sera plus commode ... y en aura toujours bien un ou deux qui passeront . Alors , d' un signe énergique de la tête , * Jean refusa tout à fait . Il se méfiait du monsieur , comme il disait , il craignait quelque traîtrise . Et il lui fallut employer toute son autorité sur * Maurice , pour l' empêcher de céder , car une occasion se présentait justement , on longeait un petit bois très touffu , qu' un champ obstrué de broussailles séparait seul de la route . Traverser ce champ au galop , disparaître dans le fourré , n' était -ce pas le salut ? Jusque -là , * Loubet n' avait rien dit . Son nez inquiet flairait le vent , ses yeux vifs de garçon adroit guettaient la minute favorable , dans sa résolution bien arrêtée de ne pas aller moisir en * Allemagne . Il devait se fier à ses jambes et à sa malignité , qui l' avaient toujours tiré d' affaire . Et , brusquement , il se décida . - ah ! Zut ! J' en ai assez , je file ! D' un bond , il s' était jeté dans le champ voisin , lorsque * Chouteau l' imita , galopant à son côté . Tout de suite , deux prussiens de l' escorte se mirent à leur poursuite , sans qu' aucun autre songeât à les arrêter d' une balle . Et la scène fut si brève , qu' on ne put d' abord s' en rendre compte . * Loubet , faisant des crochets parmi les broussailles , allait s' échapper sûrement , tandis que * Chouteau , moins agile , était déjà sur le point d' être pris . Mais , d' un suprême effort , celui -ci regagna du terrain , se jeta entre les jambes du camarade , qu' il culbuta ; et , pendant que les deux prussiens se précipitaient sur l' homme à terre , pour le maintenir , l' autre sauta dans le bois , disparut . Quelques coups de feu partirent , on se souvenait des fusils . Il y eut même , parmi les arbres , une tentative de battue , inutile . à terre , cependant , les deux soldats assommaient * Loubet . Hors de lui , le capitaine s' était précipité , parlant de faire un exemple ; et , devant cet encouragement , les coups de pied , les coups de crosse continuaient de pleuvoir , si bien que , lorsqu' on releva le malheureux , il avait un bras cassé et la tête fendue . Il expira , avant d' arriver à * Mouzon , dans la petite charrette d' un paysan , qui avait bien voulu le prendre . - tu vois , se contenta de murmurer * Jean à l' oreille de * Maurice . D' un regard , là-bas , vers le bois impénétrable , tous deux disaient leur colère contre le bandit qui galopait , libre maintenant ; tandis qu' ils finissaient par se sentir pleins de pitié pour le pauvre diable , sa victime , un fricoteur qui ne valait sûrement pas cher , mais tout de même un garçon gai , débrouillard et pas bête . Voilà comment il se faisait que , si malin qu' on fût , on se laissait tout de même manger un jour ! à * Mouzon , malgré cette leçon terrible , * Maurice fut de nouveau hanté par son idée fixe de fuir . On était arrivé dans un tel état de lassitude , que les prussiens durent aider les prisonniers , pour dresser les quelques tentes mises à leur disposition . Le campement se trouvait , près de la ville , dans un terrain bas et marécageux ; et le pis était qu' un autre convoi y ayant campé la veille , le sol disparaissait sous l' ordure : un véritable cloaque , d' une saleté immonde . Il fallut , pour se protéger , étaler à terre de larges pierres plates , qu' on eut la chance de découvrir près de là . La soirée , d' ailleurs , fut moins dure , la surveillance des prussiens se relâchait un peu , depuis que le capitaine avait disparu , installé sans doute dans quelque auberge . D' abord , les sentinelles tolérèrent que des enfants jetassent aux prisonniers des fruits , des pommes et des poires , par-dessus leurs têtes . Ensuite , elles laissèrent les habitants du voisinage envahir le campement , de sorte qu' il y eut bientôt une foule de marchands improvisés , des hommes et des femmes qui débitaient du pain , du vin , même des cigares . Tous ceux qui avaient de l' argent , mangèrent , burent , fumèrent . Sous le pâle crépuscule , cela mettait comme un coin de marché forain , d' une bruyante animation . Mais , derrière leur tente , * Maurice s' exaltait , répétait à * Jean : - je ne peux plus , je filerai , dès que la nuit va être noire ... demain , nous nous éloignerons de la frontière , il ne sera plus temps . - eh bien ! Filons , finit par dire * Jean , à bout de résistance , cédant lui aussi à cette hantise de la fuite . Nous le verrons , si nous y laissons la peau . Seulement , il dévisagea dès lors les vendeurs , autour de lui . Des camarades venaient de se procurer des blouses et des pantalons , le bruit courait que des habitants charitables avaient créé de véritables magasins de vêtements , pour faciliter les évasions de prisonniers . Et , presque tout de suite , son attention fut attirée par une belle fille , une grande blonde de seize ans , aux yeux superbes , qui tenait à son bras trois pains dans un panier . Elle ne criait pas sa marchandise comme les autres , elle avait un sourire engageant et inquiet , la démarche hésitante . Lui , la regarda fixement , et leurs regards se rencontrèrent , restèrent un instant l' un dans l' autre . Alors , elle s' approcha , avec son sourire embarrassé de belle fille qui s' offrait . - voulez -vous du pain ? Il ne répondit pas , l' interrogea d' un petit signe . Puis , comme elle disait oui , de la tête , il se hasarda , à voix très basse . - il y a des vêtements ? -oui , sous les pains . Et , très haut , elle se décida à crier sa marchandise : " du pain ! Du pain ! Qui achète du pain ? " mais , quand * Maurice voulut lui glisser vingt francs , elle retira la main d' un geste brusque , elle se sauva , après leur avoir laissé le panier . Ils la virent pourtant qui se retournait encore , qui leur jetait le rire tendre et ému de ses beaux yeux . Lorsqu' ils eurent le panier , * Jean et * Maurice tombèrent dans un trouble extrême . Ils s' étaient écartés de leur tente , et jamais ils ne purent la retrouver , tellement ils s' effaraient . Où se mettre ? Comment changer de vêtements ? Ce panier , que * Jean portait d' un air gauche , il leur semblait que tout le monde le fouillait des yeux , en voyait au grand jour le contenu . Enfin , ils se décidèrent , entrèrent dans la première tente vide , où , éperdument , ils passèrent chacun un pantalon et une blouse , après avoir remis sous les pains leurs effets d' uniforme . Et ils abandonnèrent le tout . Mais ils n' avaient trouvé qu' une casquette de laine , dont * Jean avait forcé * Maurice à se coiffer . Lui , nu-tête , exagérant le péril , se croyait perdu . Aussi s' attardait -il , en quête d' une coiffure quelconque , lorsque l' idée lui vint d' acheter son chapeau à un vieil homme très sale qui vendait des cigares . - à trois sous pièce , à cinq sous les deux , les cigares de * Bruxelles ! Depuis la bataille de * Sedan , il n' y avait plus de douane , tout le flot belge entrait librement ; et le vieil homme en guenilles venait de réaliser de très beaux bénéfices , ce qui ne l' empêcha pas d' avoir de grosses prétentions , lorsqu' il eut compris pourquoi l' on voulait acheter son chapeau , un feutre graisseux , troué de part en part . Il ne le lâcha que contre deux pièces de cent sous , en geignant qu' il allait sûrement s' enrhumer . * Jean , d' ailleurs , venait d' avoir une autre idée , celle de lui acheter aussi son fonds de magasin , les trois douzaines de cigares qu' il promenait encore . Et , sans attendre , le chapeau enfoncé sur les yeux , il cria , d' une voix traînante : - à trois sous les deux , à trois sous les deux , les cigares de * Bruxelles ! Cette fois , c' était le salut . Il fit signe à * Maurice de le précéder . Celui -ci avait eu la chance de ramasser par terre un parapluie ; et , comme il tombait quelques gouttes d' eau , il l' ouvrit tranquillement , pour traverser la ligne des sentinelles . - à trois sous les deux , à trois sous les deux , les cigares de * Bruxelles ! En quelques minutes , * Jean fut débarrassé de sa marchandise . On se pressait , on riait : en voilà donc un qui était raisonnable , qui ne volait pas le pauvre monde ! Attirés par le bon marché , des prussiens s' approchèrent aussi , et il dut faire du commerce avec eux . Il avait manoeuvré de façon à franchir l' enceinte gardée , il vendit ses deux derniers cigares à un gros sergent barbu , qui ne parlait pas un mot de français . - ne marche donc pas si vite , sacré bon dieu ! Répétait * Jean dans le dos de * Maurice . Tu vas nous faire reprendre . Leurs jambes , malgré eux , les emportaient . Il leur fallut un effort immense pour s' arrêter un instant à l' angle de deux routes , parmi des groupes qui stationnaient devant une auberge . Des bourgeois causaient là , l' air paisible , avec des soldats allemands ; et ils affectèrent d' écouter , ils risquèrent même quelques mots , sur la pluie qui pourrait bien se remettre à tomber toute la nuit . Un homme , un monsieur gras , qui les regardait avec persistance , les faisait trembler . Puis , comme il souriait d' un air très bon , ils se risquèrent , tout bas . - monsieur , le chemin pour aller en * Belgique est -il gardé ? -oui , mais traversez d' abord ce bois , puis prenez à gauche , à travers champs . Dans le bois , dans le grand silence noir des arbres immobiles , quand ils n' entendirent plus rien , que plus rien ne remua et qu' ils se crurent sauvés , une émotion extraordinaire les jeta aux bras l' un de l' autre . * Maurice pleurait à gros sanglots , tandis que des larmes lentes ruisselaient sur les joues de * Jean . C' était la détente de leur long tourment , la joie de se dire que la douleur allait peut-être avoir pitié d' eux . Et ils se serraient d' une étreinte éperdue , dans la fraternité de tout ce qu' ils venaient de souffrir ensemble ; et le baiser qu' ils échangèrent alors leur parut le plus doux et le plus fort de leur vie , un baiser tel qu' ils n' en recevraient jamais d' une femme , l' immortelle amitié , l' absolue certitude que leurs deux coeurs n' en faisaient plus qu' un , pour toujours . - mon petit , reprit * Jean d' une voix tremblante , quand ils se furent dégagés , c' est déjà très bon d' être ici , mais nous ne sommes pas au bout ... faudrait s' orienter un peu . * Maurice , bien qu' il ne connût pas ce point de la frontière , jura qu' il suffisait de marcher devant soi . Tous deux alors , l' un derrière l' autre , se glissèrent , filèrent avec précaution , jusqu'à la lisière des taillis . Là , se rappelant l' indication du bourgeois obligeant , ils voulurent tourner à gauche , pour couper à travers des chaumes . Mais , comme ils rencontraient une route , bordée de peupliers , ils aperçurent le feu d' un poste prussien , qui barrait le passage . La baïonnette d' une sentinelle luisait , des soldats achevaient leur soupe en causant . Et ils rebroussèrent chemin , se rejetèrent au fond du bois , avec la terreur d' être poursuivis . Ils croyaient entendre des voix , des pas , ils battirent ainsi les fourrés pendant près d' une heure , perdant toute direction , tournant sur eux-mêmes , emportés parfois dans un galop , comme des bêtes fuyant sous les broussailles , parfois immobilisés , suant l' angoisse , devant des chênes immobiles qu' ils prenaient pour des prussiens . Enfin , ils débouchèrent de nouveau sur le chemin bordé de peupliers , à dix pas de la sentinelle , près des soldats , en train de se chauffer tranquillement . - pas de chance ! Gronda * Maurice , c' est un bois enchanté . Mais , cette fois , on les avait entendus . Des branches s' étaient cassées , des pierres roulaient . Et , comme au qui vive de la sentinelle , ils se mirent à galoper , sans répondre , le poste prit les armes , des coups de feu partirent , criblant de balles le taillis . - nom de dieu ! Jura d' une voix sourde * Jean , qui retint un cri de douleur . Il venait de recevoir dans le mollet gauche un coup de fouet , dont la violence l' avait culbuté contre un arbre . - touché ? Demanda * Maurice , anxieux . - oui , à la jambe , c' est foutu ! Tous deux écoutaient encore , haletants , avec l' épouvante d' entendre un tumulte de poursuite , sur leurs talons . Mais les coups de feu avaient cessé , et rien ne bougeait plus , dans le grand silence frissonnant qui retombait . Le poste , évidemment , ne se souciait pas de s' engager parmi les arbres . * Jean , qui s' efforçait de se remettre debout , étouffa une plainte . Et * Maurice le soutint . - tu ne peux plus marcher ? -je crois bien que non ! Une colère l' envahit , lui si calme . Il serrait les poings , il se serait battu . - ah ! Bon dieu de bon dieu ! Si ce n' est pas une malechance ! Se laisser abîmer la patte , lorsqu' on a tant besoin de courir ! Ma parole , c' est à se ficher au fumier ! ... file tout seul , toi ! Gaiement , * Maurice se contenta de répondre : - tu es bête ! Il lui avait pris le bras , il l' aidait , tous les deux ayant la hâte de s' éloigner . Au bout de quelques pas , faits péniblement , d' un héroïque effort , ils s' arrêtèrent , de nouveau inquiets , en apercevant devant eux une maison , une sorte de petite ferme , à la lisière du bois . Pas une lumière ne luisait aux fenêtres , la porte de la cour était grande ouverte , sur le bâtiment vide et noir . Et , quand ils se furent enhardis jusqu'à pénétrer dans cette cour , ils s' étonnèrent d' y trouver un cheval tout sellé , sans que rien indiquât pourquoi ni comment il était là . Peut-être le maître allait -il revenir , peut-être gisait -il derrière quelque buisson , la tête trouée . Jamais ils ne le surent . Mais un projet brusque était né chez * Maurice , qui en parut tout ragaillardi . - écoute , la frontière est trop loin , et puis , décidément , il faudrait un guide ... tandis que , si nous allions à * Remilly , chez l' oncle * Fouchard , je serais certain de t' y conduire les yeux fermés , tellement je connais les moindres chemins de traverse ... hein ? C' est une idée , je vais te hisser sur ce cheval , et l' oncle * Fouchard nous prendra bien toujours . D' abord , il voulut lui examiner la jambe . Il y avait deux trous , la balle devait être ressortie après avoir cassé le tibia . L' hémorragie était faible , il se contenta de bander fortement le mollet avec son mouchoir . - file donc tout seul ! Répétait * Jean . - tais -toi , tu es bête ! Lorsque * Jean fut solidement installé sur la selle , * Maurice prit la bride du cheval , et l' on partit . Il devait être près de onze heures , il comptait bien faire en trois heures le trajet , même si l' on ne marchait qu' au pas . Mais la pensée d' une difficulté imprévue le désespéra un instant : comment allaient -ils traverser la * Meuse , pour passer sur la rive gauche ? Le pont de * Mouzon était certainement gardé . Enfin , il se rappela qu' il y avait un bac , en aval , à * Villers ; et , au petit bonheur , comptant que la chance leur serait enfin favorable , il se dirigea vers ce village , à travers les prairies et les labours de la rive droite . Tout se présenta assez bien d' abord , ils n' eurent qu' à éviter une patrouille de cavalerie , ils restèrent près d' un quart d' heure immobiles , dans l' ombre d' un mur . La pluie s' était remise à tomber , la marche devenait seulement très pénible pour lui , forcé de piétiner parmi les terres détrempées , à côté du cheval , heureusement un brave homme de cheval , fort docile . à * Villers , la chance fut en effet pour eux : le bac , qui venait justement , à cette heure de nuit , de passer un officier bavarois , put les prendre tout de suite , les déposer sur l' autre rive , sans encombre . Et les dangers , les fatigues terribles ne commencèrent qu' au village , où ils faillirent rester entre les mains des sentinelles , échelonnées tout le long de la route de * Remilly . De nouveau , ils se rejetèrent dans les champs , au hasard des petits chemins creux , des sentiers étroits , à peine frayés . Les moindres obstacles les obligeaient à des détours énormes . Ils franchissaient les haies et les fossés , s' ouvraient un passage au coeur des taillis impénétrables . * Jean , pris par la fièvre , sous la pluie fine , s' était affaissé en travers de la selle , à moitié évanoui , cramponné des deux mains à la crinière du cheval ; tandis que * Maurice , qui avait passé la bride dans son bras droit , devait lui soutenir les jambes , pour qu' il ne glissât pas . Pendant plus d' une lieue , pendant près de deux heures encore , cette marche épuisante s' éternisa , au milieu des cahots , des glissements brusques , des pertes d' équilibre , dans lesquelles , à chaque instant , la bête et les deux hommes manquaient de s' effondrer . Ils n' étaient plus qu' un convoi d' extrême misère , couverts de boue , le cheval tremblant sur les pieds , l' homme qu' il portait inerte , comme expiré dans un dernier hoquet , l' autre , éperdu , hagard , allant toujours , par l' unique effort de sa charité fraternelle . Le jour se levait , il pouvait être cinq heures , lorsqu' ils arrivèrent enfin à * Remilly . Dans la cour de sa petite ferme , qui dominait le village , au sortir du défilé d' * Haraucourt , le père * Fouchard chargeait sa carriole de deux moutons tués la veille . La vue de son neveu , dans un si triste équipage , le bouscula à un tel point , qu' il s' écria brutalement , après les premières explications : - que je vous garde , toi et ton ami ? ... pour avoir des histoires avec les prussiens , ah ! Non , par exemple ! J' aimerais mieux crever tout de suite ! Pourtant , il n' osa empêcher * Maurice et * Prosper de descendre * Jean de cheval et de l' allonger sur la grande table de la cuisine . * Silvine courut chercher son propre traversin , qu' elle glissa sous la tête du blessé , toujours évanoui . Mais le vieux grondait , exaspéré de voir cet homme sur sa table , disant qu' il y était fort mal , demandant pourquoi on ne le portait pas tout de suite à l' ambulance , puisqu' on avait la chance d' avoir une ambulance à * Remilly , près de l' église , dans l' ancienne maison d' école , un reste de couvent , où se trouvait une grande salle très commode . - à l' ambulance ! Se récria * Maurice à son tour , pour que les prussiens l' envoient en * Allemagne , après sa guérison , puisque tout blessé leur appartient ! ... est -ce que vous vous fichez de moi , l' oncle ? Je ne l' ai pas amené jusqu'ici pour le leur rendre . Les choses se gâtaient , l' oncle parlait de les flanquer à la porte , lorsque le nom d' * Henriette fut prononcé . - comment , * Henriette ? Demanda le jeune homme . Et il finit par savoir que sa soeur était à * Remilly depuis l' avant-veille , si mortellement triste de son deuil , que le séjour de * Sedan , où elle avait vécu heureuse , lui était devenu intolérable . Une rencontre avec le docteur * Dalichamp , de * Raucourt , qu' elle connaissait , l' avait décidée à venir s' installer chez le père * Fouchard , dans une petite chambre , pour se donner tout entière aux blessés de l' ambulance voisine . Cela seul , disait -elle , la distrairait . Elle payait sa pension , elle était , à la ferme , la source de mille douceurs qui la faisaient regarder par le vieux d' un oeil de complaisance . Quand il gagnait , c' était toujours beau . - ah ! Ma soeur est ici ! Répétait * Maurice . C' est donc ça que * Monsieur * Delaherche voulait me dire , avec son grand geste que je ne comprenais pas ! ... eh bien ! Si elle est ici , ça va tout seul , nous restons . Tout de suite , il voulut aller lui-même , malgré sa fatigue , la chercher à l' ambulance , où elle avait passé la nuit ; tandis que l' oncle se fâchait maintenant de ne pouvoir filer avec sa carriole et ses deux moutons , pour son commerce de boucher ambulant , au travers des villages , tant que cette sacrée affaire de blessé qui lui tombait sur les bras , ne serait pas finie . Lorsque * Maurice ramena * Henriette , ils surprirent le père * Fouchard en train d' examiner soigneusement le cheval , que * Prosper venait de conduire à l' écurie . Une bête fatiguée , mais diablement solide , et qui lui plaisait ! En riant , le jeune homme dit qu' il lui en faisait cadeau . * Henriette , de son côté , le prit à part , lui expliqua que * Jean payerait , qu' elle-même se chargeait de lui , qu' elle le soignerait dans la petite chambre , derrière l' étable , où certes pas un prussien n' irait le chercher . Et le père * Fouchard , maussade , mal convaincu encore qu' il trouverait au fond de tout ça un vrai bénéfice , finit cependant par monter dans sa carriole et par s' en aller , en la laissant libre d' agir à sa guise . Alors , en quelques minutes , aidée de * Silvine et de * Prosper , * Henriette organisa la chambre , y fit porter * Jean , que l' on coucha dans un lit tout frais , sans qu' il donnât d' autres signes de vie que des balbutiements vagues . Il ouvrait les yeux , regardait , ne semblait voir personne . * Maurice achevait de boire un verre de vin et de manger un reste de viande , tout d' un coup anéanti , dans la détente de sa fatigue , lorsque le docteur * Dalichamp arriva , comme tous les matins , pour sa visite à l' ambulance ; et le jeune homme trouva encore la force de le suivre , avec sa soeur , au chevet du blessé , anxieux de savoir . Le docteur était un homme court , à la grosse tête ronde , dont le collier de barbe et les cheveux grisonnaient . Son visage coloré s' était durci , pareil à ceux des paysans , dans sa continuelle vie au grand air , toujours en marche pour le soulagement de quelque souffrance ; tandis que ses yeux vifs , son nez têtu , ses lèvres bonnes disaient son existence entière de brave homme charitable , un peu braque parfois , médecin sans génie , dont une longue pratique avait fait un excellent guérisseur . Lorsqu' il eut examiné * Jean , toujours assoupi , il murmura : - je crains bien que l' amputation ne devienne nécessaire . Ce fut un chagrin pour * Maurice et * Henriette . Pourtant , il ajouta : - peut-être pourra -t-on lui conserver sa jambe , mais il faudra de grands soins , et ce sera très long ... en ce moment , il est sous le coup d' une telle dépression physique et morale , que l' unique chose à faire est de le laisser dormir ... nous verrons demain . Puis , quand il l' eut pansé , il s' intéressa à * Maurice , qu' il avait connu enfant , autrefois . - et vous , mon brave , vous seriez mieux dans un lit que sur cette chaise . Comme s' il n' entendait pas , le jeune homme regardait fixement devant lui , les yeux perdus . Dans l' ivresse de sa fatigue , une fièvre remontait , une surexcitation nerveuse extraordinaire , toutes les souffrances , toutes les révoltes amassées depuis le commencement de la campagne . La vue de son ami agonisant , le sentiment de sa propre défaite , nu , sans armes , bon à rien , la pensée que tant d' héroïques efforts avaient abouti à une pareille détresse , le jetaient dans un besoin frénétique de rébellion contre le destin . Enfin , il parla . - non , non ! Ce n' est pas fini , non ! Il faut que je m' en aille ... non ! Puisque lui , maintenant , en a pour des semaines , pour des mois peut-être , à être là , je ne puis pas rester , je veux m' en aller tout de suite ... n' est -ce pas ? Docteur , vous m' aiderez , vous me donnerez bien les moyens de m' échapper et de rentrer à * Paris . Tremblante , * Henriette l' avait saisi entre ses bras . - que dis -tu ? Affaibli comme tu l' es , ayant tant souffert ! Mais je te garde , jamais je ne te permettrai de partir ! ... est -ce que tu n' as pas payé ta dette ? Songe à moi aussi , que tu laisserais seule , et qui n' ai plus que toi désormais . Leurs larmes se confondirent . Ils s' embrassèrent éperdument , dans leur adoration , cette tendresse des jumeaux , plus étroite , comme venue de par delà la naissance . Mais il s' exaltait davantage . - je t' assure , il faut que je parte ... on m' attend , je mourrais d' angoisse , si je ne partais pas ... tu ne peux t' imaginer ce qui bouillonne en moi , à l' idée de me tenir tranquille . Je te dis que ça ne peut pas finir ainsi , qu' il faut nous venger , contre qui , contre quoi ? Ah ! Je ne sais pas , mais nous venger enfin de tant de malheur , pour que nous ayons encore le courage de vivre ! D' un signe , le docteur * Dalichamp qui suivait la scène avec un vif intérêt , empêcha * Henriette de répondre . Quand * Maurice aurait dormi , il serait sans doute plus calme ; et il dormit toute la journée , toute la nuit suivante , pendant plus de vingt heures , sans remuer un doigt . Seulement , à son réveil , le lendemain matin , sa résolution de partir reparut , inébranlable . Il n' avait plus la fièvre , il était sombre , inquiet , pressé d' échapper à toutes les tentations de calme qu' il sentait autour de lui . Sa soeur en larmes comprit qu' elle ne devait pas insister . Et le docteur * Dalichamp , lors de sa visite , promit de faciliter la fuite , grâce aux papiers d' un aide ambulancier qui venait de mourir à * Raucourt . * Maurice prendrait la blouse grise , le brassard à croix rouge , et il passerait par la * Belgique , pour se rabattre ensuite sur * Paris , qui était ouvert encore . Ce jour -là , il ne quitta pas la ferme , se cachant , attendant la nuit . Il ouvrit à peine la bouche , il tenta seulement d' emmener * Prosper . - dites donc , ça ne vous tente pas , de retourner voir les prussiens ? L' ancien chasseur d' * Afrique , qui achevait une tartine de fromage , leva son couteau en l' air . - ah ! Pour ce qu' on nous les a montrés , ça ne vaut guère la peine ! ... puisque ça n' est plus bon à rien , la cavalerie , qu' à se faire tuer quand tout est fini , pourquoi voulez -vous que je retourne là-bas ? ... ma foi , non ! Ils m' ont trop embêté , à ne rien me faire faire de propre ! Il y eut un silence , et il reprit , sans doute pour étouffer le malaise de son coeur de soldat : - puis , il y a trop de travail ici , maintenant . Voilà les grands labours qui viennent , ensuite ce seront les semailles . Faut aussi songer à la terre , n' est -ce pas ? Parce que ça va bien de se battre , mais qu' est -ce qu' on deviendrait , si l' on ne labourait plus ? ... vous comprenez , je ne peux pas lâcher l' ouvrage . Ce n' est pas que le père * Fouchard soit raisonnable , car je me doute que je ne verrai guère la couleur de son argent ; mais les bêtes commencent à m' aimer , et ma foi ! Ce matin , pendant que j' étais , là-haut , dans la pièce du vieux-clos , je regardais au loin ce sacré * Sedan , je me sentais quand même tout réconforté , d' être tout seul , au grand soleil , avec mes bêtes , à pousser ma charrue ! Dès la nuit tombée , le docteur * Dalichamp fut là , avec son cabriolet . Il voulait lui-même conduire * Maurice jusqu'à la frontière . Le père * Fouchard , content d' en voir filer au moins un , descendit faire le guet sur la route , pour être certain qu' aucune patrouille ne rôdait ; tandis que * Silvine achevait de recoudre la vieille blouse d' ambulancier , garnie , sur la manche , du brassard à croix rouge . Avant de partir , le docteur , qui examina de nouveau la jambe de * Jean , ne put encore promettre de la lui conserver . Le blessé était toujours dans une somnolence invincible , ne reconnaissant personne , ne parlant pas . Et * Maurice allait s' éloigner , sans lui avoir dit adieu , lorsque , s' étant penché pour l' embrasser , il le vit ouvrir les yeux très grands , les lèvres remuantes , parlant d' une voix faible . - tu t' en vas ? Puis , comme on s' étonnait : - oui , je vous ai entendus , pendant que je ne pouvais pas bouger ... alors , prends tout l' argent . Fouille dans la poche de mon pantalon . Sur l' argent du trésor , qu' ils avaient partagé , il leur restait à peu près à chacun deux cents francs . - l' argent ! Se récria * Maurice , mais tu en as plus besoin que moi , qui ai mes deux jambes ! Avec deux cents francs , j' ai de quoi rentrer à * Paris , et pour me faire casser la tête ensuite , ça ne me coûtera rien ... au revoir tout de même , mon vieux , et merci de ce que tu as fait de raisonnable et de bon , car , sans toi , je serais sûrement resté au bord de quelque champ , comme un chien crevé . D' un geste , * Jean le fit taire . - tu ne me dois rien , nous sommes quittes ... c' est moi que les prussiens auraient ramassé , là-bas , si tu ne m' avais pas emporté sur ton dos . Et , hier encore , tu m' as arraché de leurs pattes ... tu as payé deux fois , ce serait à mon tour de donner ma vie ... ah ! Que je vais être inquiet de n' être plus avec toi ! Sa voix tremblait , des larmes parurent dans ses yeux . - embrasse -moi , mon petit . Et ils se baisèrent , et comme dans le bois , la veille , il y avait , au fond de ce baiser , la fraternité des dangers courus ensemble , ces quelques semaines d' héroïque vie commune qui les avaient unis , plus étroitement que des années d' ordinaire amitié n' auraient pu le faire . Les jours sans pain , les nuits sans sommeil , les fatigues excessives , la mort toujours présente , passaient dans leur attendrissement . Est -ce que jamais deux coeurs peuvent se reprendre , quand le don de soi-même les a de la sorte fondus l' un dans l' autre ? Mais le baiser , échangé sous les ténèbres des arbres , était plein de l' espoir nouveau que la fuite leur ouvrait ; tandis que ce baiser , à cette heure , restait frissonnant des angoisses de l' adieu . Se reverrait -on , un jour ? Et comment , dans quelles circonstances de douleur ou de joie ? Déjà , le docteur * Dalichamp , remonté dans son cabriolet , appelait * Maurice . Celui -ci , de toute son âme , embrassa enfin sa soeur * Henriette , qui le regardait avec des larmes silencieuses , très pâle sous ses noirs vêtements de veuve . - c' est mon frère que je te confie ... soigne -le bien , aime -le comme je l' aime ! chapitre IV : la chambre était une grande pièce carrelée , badigeonnée simplement à la chaux , qui avait autrefois servi de fruitier . On y sentait encore la bonne odeur des pommes et des poires ; et , pour tout meuble , il y avait là un lit de fer , une table de bois blanc et deux chaises , sans compter une vieille armoire en noyer , aux flancs immenses , où tenait tout un monde . Mais le calme y était d' une douceur profonde , on n' entendait que les bruits sourds de l' étable voisine , des coups affaiblis de sabots , des meuglements de bêtes . Par la fenêtre , tournée au midi , le clair soleil entrait . On voyait seulement un bout de coteau , un champ de blé que bordait un petit bois . Et cette chambre close , mystérieuse , était si bien cachée à tous les yeux , que personne au monde ne pouvait en soupçonner là l' existence . Tout de suite , * Henriette régla les choses : il fut entendu que , pour éviter les soupçons , elle seule et le docteur pénétreraient auprès de * Jean . Jamais * Silvine ne devait entrer , sans qu' elle l' appelât . De grand matin , le ménage était fait par les deux femmes ; puis , la journée entière , la porte restait comme murée . La nuit , si le blessé avait eu besoin de quelqu' un , il n' aurait eu qu' à taper au mur , car la pièce occupée par * Henriette était voisine . Et ce fut ainsi que * Jean se trouva brusquement séparé du monde , après des semaines de cohue violente , ne voyant plus que cette jeune femme si douce , dont le pas léger ne faisait aucun bruit . Il la revoyait telle qu' il l' avait vue , là-bas , à * Sedan , pour la première fois , pareille à une apparition , avec sa bouche un peu grande , ses traits menus , ses beaux cheveux d' avoine mûre , s' occupant de lui d' un air d' infinie bonté . Les premiers jours , la fièvre du blessé fut si intense , qu' * Henriette ne le quitta guère . Chaque matin , en passant , le docteur * Dalichamp entrait , sous le prétexte de la prendre , pour se rendre avec elle à l' ambulance ; et il examinait * Jean , le pansait . La balle , après avoir cassé le tibia , étant ressortie , il s' étonnait du mauvais aspect de la plaie , il craignait que la présence d' une esquille , introuvable pourtant sous la sonde , ne l' obligeât à une résection de l' os . Il en avait causé avec * Jean ; mais celui -ci , à la pensée d' un raccourcissement de la jambe , qui l' aurait rendu boiteux , s' était révolté : non , non ! Il préférait mourir que de rester infirme . Et le docteur , laissant la blessure en observation , se contentait donc de la panser avec de la charpie imbibée d' huile d' olive et d' acide phénique , après avoir placé au fond de la plaie un drain , un tube de caoutchouc , pour l' écoulement du pus . Seulement , il l' avait averti que , s' il n' intervenait pas , la guérison pourrait être extrêmement longue . Dès la seconde semaine , cependant , la fièvre diminua , l' état devint meilleur , à la condition d' une immobilité complète . Et l' intimité de * Jean et d' * Henriette , alors , se trouva réglée . Des habitudes leur vinrent , il leur semblait qu' ils n' avaient jamais vécu autrement , qu' ils devaient toujours vivre ainsi . Elle passait avec lui toutes les heures qu' elle ne donnait pas à l' ambulance , veillait à ce qu' il bût , à ce qu' il mangeât régulièrement , l' aidait à se retourner , d' une force de poignet qu' on n' aurait pas soupçonnée dans ses bras minces . Parfois ils causaient ensemble , le plus souvent ils ne disaient rien , surtout dans les commencements . Mais jamais ils n' avaient l' air de s' ennuyer , c' était une vie très douce , au fond de ce grand repos , lui tout massacré encore de la bataille , elle en robe de deuil , le coeur broyé par la perte qu' elle venait de faire . D' abord , il avait éprouvé quelque gêne , car il sentait bien qu' elle était au-dessus de lui , presque une dame , tandis qu' il n' avait jamais été qu' un paysan et qu' un soldat . à peine savait -il lire et écrire . Puis , il s' était rassuré un peu , en voyant qu' elle le traitait sans fierté , comme son égal , ce qui l' avait enhardi à se montrer ce qu' il était , intelligent à sa manière , à force de tranquille raison . D' ailleurs , lui-même s' étonnait d' avoir la sensation de s' être aminci , allégé , avec des idées nouvelles : était -ce l' abominable vie qu' il menait depuis deux mois ? Il sortait affiné de tant de souffrances physiques et morales . Mais ce qui acheva de le conquérir , ce fut de comprendre qu' elle n' en savait pas beaucoup plus que lui . Toute jeune , après la mort de sa mère , devenue la cendrillon , la petite ménagère ayant la charge de ses trois hommes , comme elle disait , son grand-père , son père et son frère , elle n' avait pas eu le temps d' apprendre . La lecture , l' écriture , un peu d' orthographe et de calcul , il ne fallait point lui en demander davantage . Et elle ne l' intimidait encore , elle ne lui apparaissait bien au-dessus de toutes les autres , que parce qu' il la savait d' une bonté supérieure , d' un courage extraordinaire , sous son apparence de petite femme effacée qui se plaisait aux menus soins de la vie . Ils s' entendirent tout de suite , en causant de * Maurice . Si elle se dévouait ainsi , c' était pour l' ami , pour le frère de * Maurice , le brave homme secourable envers qui elle payait à son tour une dette de son coeur . Elle était pleine de gratitude , d' une affection qui grandissait , à mesure qu' elle le connaissait mieux , simple et sage , de cerveau solide ; et lui , qu' elle soignait comme un enfant , contractait une dette d' infinie reconnaissance , lui aurait baisé les mains , pour chaque tasse de bouillon qu' elle lui donnait . Entre eux , ce lien de tendre sympathie allait en se resserrant chaque jour , dans cette solitude profonde où ils vivaient , agités des mêmes peines . Quand ils avaient épuisé les souvenirs , les détails qu' elle lui demandait sans se lasser sur leur douloureuse marche de * Reims à * Sedan , la même question revenait toujours : que faisait * Maurice à cette heure ? Pourquoi n' écrivait -il pas ? * Paris était -il donc complètement investi , qu' ils ne recevaient plus de nouvelles ? Ils n' avaient encore eu de lui qu' une lettre , datée de * Rouen , trois jours après son départ , dans laquelle il expliquait , en quelques lignes , comment il venait de débarquer dans cette ville , à la suite d' un large détour , pour atteindre * Paris . Et plus rien depuis une semaine , l' absolu silence . Le matin , lorsque le docteur * Dalichamp avait pansé le blessé , il aimait à s' oublier là , pendant quelques minutes . Même il revenait parfois le soir , s' attardait davantage ; et il était ainsi le seul lien avec le monde , ce vaste monde du dehors , si bouleversé de catastrophes . Les nouvelles n' entraient que par lui , il avait un coeur ardent de patriote qui débordait de colère et de chagrin , à chaque défaite . Aussi ne parlait -il guère que de la marche envahissante des prussiens , dont le flot , depuis * Sedan , s' étendait peu à peu sur toute la * France , comme une marée noire . Chaque jour apportait son deuil , et il restait accablé sur l' une des deux chaises , contre le lit , il disait la situation de plus en plus grave , avec des gestes tremblants . Souvent , il avait les poches bourrées de journaux belges , qu' il laissait . à des semaines de distance , l' écho de chaque désastre arrivait ainsi au fond de cette chambre perdue , rapprochant encore , dans une commune angoisse , les deux pauvres êtres souffrants qui s' y trouvaient renfermés . Et ce fut de la sorte qu' * Henriette dans de vieux journaux , lut à * Jean les événements de * Metz , les grandes batailles héroïques qui avaient recommencé par trois fois , à un jour de distance . Elles dataient de cinq semaines déjà , mais il les ignorait encore , il les écoutait , le coeur serré de retrouver là-bas les misères et les défaites dont il avait souffert . Dans le silence frissonnant de la pièce , pendant qu' * Henriette , de sa voix un peu chantante d' écolière appliquée , détachait nettement chaque phrase , l' histoire lamentable se déroulait . Après * Froeschwiller , après * Spickeren , au moment où le 1er corps , écrasé , entraînait le 5e dans sa déroute , les autres corps , échelonnés de * Metz à * Bitche , hésitaient , refluaient dans la consternation de ces désastres , finissaient par se concentrer en avant du camp retranché , sur la rive droite de la * Moselle . Mais quel temps précieux perdu , au lieu de hâter , vers * Paris , une retraite qui allait devenir si difficile ! L' empereur avait dû céder le commandement au maréchal * Bazaine , dont on attendait la victoire . Alors , le 14 , c' était * Borny , l' armée attaquée au moment où elle se décidait enfin à passer sur la rive gauche , ayant contre elle deux armées allemandes , celle de * Steinmetz immobile en face du camp retranché qu' elle menaçait , celle de * Frédéric- * Charles qui avait franchi le fleuve en amont et qui remontait le long de la rive gauche , pour couper * Bazaine du reste de la * France , * Borny dont les premiers coups de feu n' avaient éclaté qu' à trois heures du soir , * Borny cette victoire sans lendemain , qui laissa les corps français maîtres de leurs positions , mais qui les immobilisa , à cheval sur la * Moselle , pendant que le mouvement tournant de la deuxième armée allemande s' achevait . Puis , le 16 , c' était * Rézonville , tous les corps enfin sur la rive gauche , le 3e et le 4e seulement en arrière , attardés dans l' effroyable encombrement qui se produisait au carrefour des routes d' * étain et de * Mars- * La- * Tour , l' attaque audacieuse de la cavalerie et de l' artillerie prussiennes coupant ces routes dès le matin , la bataille lente et confuse que , jusqu'à deux heures , * Bazaine aurait pu gagner , n' ayant qu' une poignée d' hommes à culbuter devant lui , et qu' il avait fini par perdre , dans son inexplicable crainte d' être coupé de * Metz , la bataille immense , couvrant des lieues de coteaux et de plaines , où les français , attaqués de front et de flanc , avaient fait des prodiges pour ne pas marcher en avant , laissant à l' ennemi le temps de se concentrer , travaillant d' eux-mêmes au plan prussien qui était de les faire rétrograder de l' autre côté du fleuve . Le 18 enfin , après le retour devant le camp retranché , c' était * Saint- * Privat , la lutte suprême , un front d' attaque de treize kilomètres , deux cent mille allemands , avec sept cents canons , contre cent vingt mille français , n' ayant que cinq cents pièces , les allemands la face tournée vers l' * Allemagne , les français , vers la * France , comme si les envahisseurs étaient devenus les envahis , dans le singulier pivotement qui venait de se produire , la plus effrayante mêlée à partir de deux heures , la garde prussienne repoussée , hachée , * Bazaine longtemps victorieux , fort de son aile gauche inébranlable , jusqu'au moment , vers le soir , où l' aile droite , plus faible , avait dû abandonner * Saint- * Privat , au milieu d' un horrible carnage , entraînant avec elle toute l' armée , battue , rejetée sous * Metz , enserrée désormais dans un cercle de fer . à chaque instant , pendant qu' * Henriette lisait , * Jean l' interrompait pour dire : - ah bien ! Nous autres qui , depuis * Reims , attendions * Bazaine ! La dépêche du maréchal , datée du 19 , après * Saint- * Privat , dans laquelle il parlait de reprendre son mouvement de retraite , par * Montmédy , cette dépêche qui avait décidé la marche en avant de l' armée de * Châlons , ne paraissait être que le rapport d' un général battu , désireux d' atténuer sa défaite ; et plus tard , le 29 seulement , lorsque la nouvelle de cette approche d' une armée de secours lui était parvenue , au travers des lignes prussiennes , il avait bien tenté un dernier effort , sur la rive droite , à * Noiseville , mais si mollement , que , le 1er septembre , le jour même où l' armée de * Châlons était écrasée à * Sedan , celle de * Metz se repliait , définitivement paralysée , morte pour la * France . Le maréchal , qui , jusque -là , avait pu n' être qu' un capitaine médiocre , négligeant de passer lorsque les routes restaient ouvertes , véritablement barré ensuite par des forces supérieures , allait devenir maintenant , sous l' empire de préoccupations politiques , un conspirateur et un traître . Mais , dans les journaux que le docteur * Dalichamp apportait , * Bazaine restait le grand homme , le brave soldat , dont la * France attendait encore son salut . Et * Jean se faisait relire des passages , pour bien comprendre comment la troisième armée allemande , avec le prince royal de * Prusse , avait pu les poursuivre , tandis que la première et la deuxième bloquaient * Metz , toutes les deux si fortes en hommes et en canons , qu' il était devenu possible d' y puiser et d' en détacher cette quatrième armée , qui , sous les ordres du prince royal de * Saxe , avait achevé le désastre de * Sedan . Puis , renseigné enfin , sur ce lit de douleur où le clouait sa blessure , il se forçait quand même à l' espoir . - c' est donc ça que nous n' avons pas été les plus forts ! ... n' importe , on donne les chiffres : * Bazaine a cent cinquante mille hommes , trois cent mille fusils , plus de cinq cents canons ; et bien sûr qu' il leur ménage un sacré coup de sa façon . * Henriette hochait la tête , se rangeait à son avis , pour ne pas l' assombrir davantage . Elle se perdait au milieu de ces vastes mouvements de troupes , mais elle sentait le malheur inévitable . Sa voix restait claire , elle aurait lu ainsi pendant des heures , simplement heureuse de l' amuser . Parfois , pourtant , à un récit de massacre , elle bégayait , les yeux emplis d' un brusque flot de larmes . Sans doute , elle venait de penser à son mari foudroyé là-bas , poussé du pied par l' officier bavarois , contre le mur . - si ça vous fait trop de peine , disait * Jean surpris , il ne faut plus me lire les batailles . Mais elle se remettait tout de suite , très douce et complaisante . - non , non , pardonnez -moi , je vous assure que ça me fait plaisir aussi . Un soir des premiers jours d' octobre , comme un vent furieux soufflait au dehors , elle revint de l' ambulance , elle entra dans la chambre , très émue , en disant : - une lettre de * Maurice ! C' est le docteur qui vient de me la remettre . Chaque matin , tous deux s' étaient inquiétés davantage , de ce que le jeune homme ne donnait aucun signe d' existence ; et surtout , depuis une grande semaine que le bruit courait du complet investissement de * Paris , ils désespéraient de recevoir des nouvelles , anxieux , se demandant ce qu' il avait pu devenir , après avoir quitté * Rouen . Maintenant , ce silence leur était expliqué , la lettre qu' il avait adressée de * Paris au docteur * Dalichamp , le 18 , le jour même où partaient les derniers trains pour le * Havre , venait de faire un détour énorme et n' arrivait que par miracle , après s' être égarée vingt fois en route . - ah ! Le cher petit ! S' écria * Jean , tout heureux . Lisez -moi ça bien vite . Le vent redoublait de violence , la fenêtre craquait comme sous des coups de bélier . Et * Henriette , ayant apporté la lampe sur la table , contre le lit , se mit à lire , si près de * Jean , que leurs cheveux se touchaient . Il faisait là très doux , très bon , dans cette chambre si calme , au milieu de la tempête du dehors . C' était une longue lettre de huit pages , dans laquelle * Maurice , d' abord , expliquait comment , dès son arrivée , le 16 , il avait eu la chance de se faire engager dans un régiment de ligne , dont on complétait l' effectif . Ensuite , il revenait sur les faits , il racontait avec une fièvre extraordinaire ce qu' il avait appris , les événements de ce mois terrible , * Paris calmé après la stupeur douloureuse de * Wissembourg et de * Froeschwiller , se reprenant à l' espoir d' une revanche , retombant dans des illusions nouvelles , la légende victorieuse de l' armée , le commandement de * Bazaine , la levée en masse , des victoires imaginaires , des hécatombes de prussiens que les ministres eux-mêmes racontaient à la tribune . Et , tout d' un coup , il disait comment la foudre , une seconde fois , venait d' éclater sur * Paris , le 3 septembre : les espérances broyées , la ville ignorante , confiante , abattue sous cet écrasement du destin , les cris de : déchéance ! Déchéance ! Retentissant dès le soir sur les boulevards , la courte et lugubre séance de nuit où * Jules * Favre avait lu la proposition de cette déchéance réclamée par le peuple . Puis , le lendemain , c' était le 4 septembre , l' effondrement d' un monde , le second empire emporté dans la débâcle de ses vices et de ses fautes , le peuple entier par les rues , un torrent d' un demi-million d' hommes emplissant la place de la concorde , au grand soleil de ce beau dimanche , roulant jusqu'aux grilles du corps législatif que barraient à peine une poignée de soldats , la crosse en l' air , défonçant les portes , envahissant la salle des séances , d' où * Jules * Favre , * Gambetta et d' autres députés de la gauche allaient partir pour proclamer la république à l' hôtel de ville , tandis que , sur la place saint- * Germain -l' * Auxerrois , une petite porte du * louvre s' entr'ouvrait , donnait passage à l' impératrice régente , vêtue de noir , accompagnée d' une seule amie , toutes les deux tremblantes , fuyantes , blotties au fond du fiacre de rencontre qui les cahotait loin des tuileries , au travers desquelles desquelles , maintenant , coulait la foule . Ce même jour , * Napoléon * Iii avait quitté l' auberge de * Bouillon où il venait de passer la première nuit d' exil , en route pour * Wilhelmshoe . D' un air grave , * Jean interrompit * Henriette . - alors , à cette heure , nous sommes en république ? ... tant mieux si ça nous aide à battre les prussiens ! Mais il branlait la tête , on lui avait toujours fait peur de la république , lorsqu' il était paysan . Et puis , devant l' ennemi , ça ne lui semblait guère bon , de n' être pas d' accord . Enfin , il fallait bien qu' il vînt autre chose , puisque l' empire était pourri décidément , et que personne n' en voulait plus . * Henriette acheva la lettre , qui finissait en signalant l' approche des allemands . Le 13 , le jour même où une délégation du gouvernement de la défense nationale s' installait à * Tours , on les avait vus , à l' est de * Paris , s' avancer jusqu'à * Lagny . Le 14 et le 15 , ils étaient aux portes , à * Créteil et à * Joinville- * Le- * Pont . Mais , le 18 , le matin où il avait écrit , * Maurice ne paraissait pas croire encore à la possibilité d' investir * Paris complètement , repris d' une belle confiance , regardant le siège comme une tentative insolente et hasardée qui échouerait avant trois semaines , comptant sur les armées de secours que la province allait sûrement envoyer , sans parler de l' armée de * Metz , en marche déjà , par * Verdun et * Reims . Et les anneaux de la ceinture de fer s' étaient rejoints , avaient bouclé * Paris , et * Paris maintenant , séparé du monde , n' était plus que la prison géante de deux millions de vivants , d' où ne venait qu' un silence de mort . - ah ! Mon dieu ! Murmura * Henriette oppressée , combien de temps tout cela durera -t-il , et le reverrons -nous jamais ! Une rafale plia les arbres , au loin , fit gémir les vieilles charpentes de la ferme . Si l' hiver devait être dur , quelles souffrances pour les pauvres soldats , sans feu , sans pain , qui se battraient dans la neige ! -bah ! Conclut * Jean , elle est très gentille , sa lettre , et ça fait plaisir d' avoir des nouvelles ... il ne faut jamais désespérer . Alors , jour à jour , le mois d' octobre s' écoula , des cieux gris et tristes , où le vent ne cessait que pour ramener bientôt des vols plus sombres de nuages . La plaie de * Jean se cicatrisait avec une lenteur infinie , le drain ne donnait toujours pas le pus louable , qui aurait permis au docteur de l' enlever ; et le blessé s' était beaucoup affaibli , s' obstinant à refuser toute opération , dans sa peur de rester infirme . Une attente résignée , que parfois coupaient des anxiétés brusques , sans cause précise , semblait à présent endormir la petite chambre perdue , au fond de laquelle les nouvelles n' arrivaient que lointaines , vagues , comme au réveil d' un cauchemar . L' abominable guerre , les massacres , les désastres , continuaient là-bas , quelque part , sans qu' on sût jamais la vérité vraie , sans qu' on entendît autre chose que la grande clameur sourde de la patrie égorgée . Et le vent emportait les feuilles sous le ciel livide , et il y avait de longs silences profonds , dans la campagne nue , où ne passaient que les croassements des corbeaux , annonçant un hiver rigoureux . Un des sujets de conversation était devenu l' ambulance , dont * Henriette ne sortait guère que pour tenir compagnie à * Jean . Le soir , quand elle était de retour , il la questionnait , connaissait chacun de ses blessés , voulait savoir ceux qui mouraient , ceux qui guérissaient ; et elle-même , sur ces choses dont son coeur était plein , ne tarissait pas , racontait ses journées jusque dans leurs infimes détails . - ah ! Répétait -elle toujours , les pauvres enfants , les pauvres enfants ! Ce n' était plus , en pleine bataille , l' ambulance où coulait le sang frais , où les amputations se faisaient dans les chairs saines et rouges . C' était l' ambulance tombée à la pourriture d' hôpital , sentant la fièvre et la mort , toute moite des lentes convalescences , des agonies interminables . Le docteur * Dalichamp avait eu les plus grandes peines à se procurer les lits , les matelas , les draps nécessaires ; et , chaque jour encore , l' entretien de ses malades , le pain , la viande , les légumes secs , sans parler des bandes , des compresses , des appareils , l' obligeait à des miracles . Les prussiens établis à l' hôpital militaire de * Sedan lui ayant tout refusé , même du chloroforme , il faisait tout venir de * Belgique . Pourtant , il avait accueilli les blessés allemands aussi bien que les blessés français , il soignait surtout une douzaine de bavarois , ramassés à * Bazeilles . Ces hommes ennemis , qui s' étaient rués les uns à la gorge des autres , gisaient maintenant côte à côte , dans la bonne entente de leurs communes souffrances . Et quel séjour d' épouvante et de misère , ces deux longues salles de l' ancienne école de * Remilly , qui contenaient une cinquantaine de lits chacune , sous la grande clarté pâle des hautes fenêtres ! Dix jours après la bataille , on avait encore amené des blessés , oubliés , retrouvés dans les coins . Quatre étaient restés dans une maison vide de * Balan , sans aucun soin médical , vivant on ne savait comment , grâce à la charité de quelque voisin sans doute ; et leurs blessures fourmillaient de vers , ils étaient morts , empoisonnés par ces plaies immondes . C' était cette purulence que rien ne pouvait combattre , qui soufflait et vidait des rangées de lits . Dès la porte , une odeur de nécrose prenait à la gorge . Les drains suppuraient , laissaient tomber goutte à goutte le pus fétide . Souvent , il fallait rouvrir les chairs , en extraire encore des esquilles ignorées . Puis , des abcès se déclaraient , des flux qui allaient crever plus loin . épuisés , amaigris , la face terreuse , les misérables enduraient toutes les tortures . Les uns , abattus , sans souffle , passaient leurs journées sur le dos , les paupières closes et noires , ainsi que des cadavres à demi décomposés déjà . Les autres , sans sommeil , agités d' une insomnie inquiète , trempés d' abondantes sueurs , s' exaltaient , comme si la catastrophe les eût frappés de folie . Et , qu' ils fussent violents ou calmes , quand le frisson de la fièvre infectieuse les gagnait , c' était la fin , le poison triomphant , volant des uns aux autres , les emportant tous dans le même flot de pourriture victorieuse . Mais il y avait surtout la salle des damnés , de ceux qui étaient frappés de dysenterie , de typhus , de variole . Beaucoup avaient la variole noire . Ils se remuaient , criaient dans un délire incessant , se dressaient sur leur lit , debout comme des spectres . D' autres , touchés aux poumons , se mouraient de pneumonie , avec des toux affreuses . D' autres , qui hurlaient , n' étaient soulagés que sous le filet d' eau froide , dont on rafraîchissait continuellement leurs blessures . C' était l' heure attendue , l' heure du pansement , qui seule amenait un peu de calme , aérait les lits , délassait les corps raidis à la longue dans la même position . Et c' était aussi l' heure redoutée , car pas un jour ne se passait , sans que le docteur , en examinant les plaies , eût le chagrin de remarquer sur la peau de quelque pauvre diable des points bleuâtres , les taches de la gangrène envahissante . L' opération avait lieu le lendemain . Encore un bout de jambe ou de bras coupé . Parfois même , la gangrène montait plus haut , il fallait recommencer , jusqu'à ce qu' on eût rogné tout le membre . Puis , l' homme entier y passait , il avait le corps envahi par les plaques livides du typhus , il fallait l' emmener , vacillant , ivre et hagard , dans la salle des damnés , où il succombait , la chair morte déjà et sentant le cadavre , avant l' agonie . Chaque soir , à son retour , * Henriette répondait aux questions de * Jean , la voix tremblante de la même émotion : - ah ! Les pauvres enfants , les pauvres enfants ! Et c' étaient des détails toujours semblables , les quotidiens tourments de cet enfer . On avait désarticulé une épaule , tranché un pied , procédé à la résection d' un humérus ; mais la gangrène ou l' infection purulente pardonnerait -elle ? Ou bien , on venait encore d' en enterrer un , le plus souvent un français , parfois un allemand . Il était rare qu' une journée s' achevât sans qu' une bière furtive , faite à la hâte de quatre planches , sortît de l' ambulance au crépuscule , accompagnée d' un seul infirmier , souvent de la jeune femme elle-même , pour qu' un homme ne fût pas enfoui comme un chien . Dans le petit cimetière de * Remilly , on avait ouvert deux tranchées ; et ils dormaient tous côte à côte , les allemands à gauche , les français à droite , réconciliés dans la terre . * Jean , sans les avoir jamais vus , finissait par s' intéresser à certains blessés . Il demandait de leurs nouvelles . - et " pauvre enfant " , comment va -t-il , aujourd'hui ? C' était un petit troupier , un soldat du 5e de ligne , engagé volontaire , qui n' avait pas vingt ans . Le surnom de " pauvre enfant " lui était resté , parce que , sans cesse , il répétait ces mots en parlant de lui ; et , comme , un jour , on lui en demandait la raison , il avait répondu que c' était sa mère qui l' appelait toujours ainsi . Pauvre enfant en effet , car il se mourait d' une pleurésie , déterminée par une blessure au flanc gauche . - ah ! Le cher garçon , disait * Henriette , qui s' était prise pour lui d' une affection maternelle , il ne va pas bien , il a toussé toute la journée ... ça me fend le coeur , de l' entendre . - et votre ours , votre * Gutmann ? Reprenait * Jean , avec un faible sourire . Le docteur a -t-il meilleur espoir ? -oui , peut-être le sauvera -t-on . Mais il souffre horriblement . Bien que la pitié fût grande , tous deux ne pouvaient parler de * Gutmann sans une sorte de gaieté attendrie . Lorsque la jeune femme était entrée à l' ambulance , le premier jour , elle avait eu le saisissement de reconnaître , dans ce soldat bavarois , l' homme à la barbe et aux cheveux rouges , aux gros yeux bleus , au large nez carré , qui l' avait emportée entre ses bras , à * Bazeilles , pendant qu' on fusillait son mari . Lui , également , la reconnut ; mais il ne pouvait parler , une balle , entrée par la nuque , lui avait enlevé la moitié de la langue . Et , après deux jours d' un recul d' horreur , d' un involontaire frisson , chaque fois qu' elle s' approchait de son lit , elle fut conquise par les regards désespérés et très doux dont il la suivait . N' était -ce donc plus le monstre , au poil éclaboussé de sang , aux prunelles chavirées de rage , qui la hantait d' un affreux souvenir ? Il lui fallait un effort pour le retrouver maintenant chez ce malheureux , l' air si bonhomme , si docile , au milieu de ses atroces souffrances . Son cas , peu fréquent , cette infirmité brusque , touchait l' ambulance entière . On n' était même pas bien sûr qu' il se nommât * Gutmann , on l' appelait ainsi , parce que l' unique son qu' il arrivait à proférer était un grognement de deux syllabes qui faisait à peu près ce nom . Sur tout le reste , on croyait seulement savoir qu' il était marié et qu' il avait des enfants . Il devait comprendre quelques mots de français , il répondait parfois d' un signe violent de la tête . Marié ? Oui , oui ! Des enfants ? Oui , oui ! Son attendrissement , un jour , à voir de la farine , avait encore fait supposer qu' il pouvait être meunier . Et rien autre . Où était -il , le moulin ? Dans quel lointain village de la * Bavière pleuraient -ils à cette heure , les enfants et la femme ? Allait -il donc mourir , inconnu , sans nom , laissant les siens , là-bas , dans une éternelle attente ? -aujourd'hui , raconta un soir * Henriette à * Jean , * Gutmann m' a envoyé des baisers ... je ne lui donne plus à boire , je ne lui rends plus le moindre service , sans qu' il porte les doigts à ses lèvres , dans un geste fervent de reconnaissance ... il ne faut pas sourire , c' est trop terrible , que d' être ainsi comme enterré , avant l' heure . Cependant , vers la fin d' octobre , * Jean alla mieux . Le docteur consentit à enlever le drain , bien qu' il restât soucieux ; et la plaie parut pourtant se cicatriser assez vite . Déjà , le convalescent se levait , passait des heures à marcher dans la chambre , à s' asseoir devant la fenêtre , attristé par le vol des nuages . Puis , il s' ennuya , il parla de s' occuper à quelque chose , de se rendre utile dans la ferme . Un de ses malaises secrets était la question d' argent , car il pensait bien que ses deux cents francs avaient dû être dépensés , depuis six grandes semaines . Pour que le père * Fouchard continuât à lui faire bonne mine , il fallait donc qu' * Henriette payât . Cette pensée lui devenait pénible , il n' osait s' en expliquer avec elle , et il éprouva un véritable soulagement , lorsqu' il fut convenu qu' on le donnerait comme un nouveau garçon , chargé , avec * Silvine , des soins intérieurs , pendant que * Prosper s' occupait de la culture , au dehors . Malgré l' abomination des temps , un garçon de plus n' était pas de trop , chez le père * Fouchard , dont les affaires prospéraient . Tandis que râlait le pays entier , saigné aux quatre membres , il avait trouvé le moyen d' élargir tellement son commerce de boucher ambulant , qu' il abattait à cette heure le triple et le quadruple de bêtes . On racontait comment , dès le 31 août , il avait fait des marchés superbes avec les prussiens . Lui , qui , le 30 , défendait sa porte contre les soldats du 7e corps , le fusil au poing , refusant de leur vendre une miche , leur criant que la maison était vide , s' était établi marchand de tout , le 31 , à l' apparition du premier soldat ennemi , avait déterré de ses caves des provisions extraordinaires , ramené des trous inconnus , où il les avait cachés , de véritables troupeaux . Et , depuis ce jour , il était un des plus gros fournisseurs de viande des armées allemandes , étonnant d' adresse pour placer sa marchandise et se la faire payer , entre deux réquisitions . Les autres souffraient de l' exigence parfois brutale des vainqueurs : lui n' avait pas encore fourni un boisseau de farine , un hectolitre de vin , un quartier de boeuf , sans trouver au bout du bel argent sonnant . On en causait bien , dans * Remilly , on trouvait cela vilain de la part d' un homme qui venait de perdre à la guerre son fils , dont il ne visitait point la tombe , que * Silvine seule entretenait . Mais , tout de même , on le respectait , de s' enrichir , quand les plus malins y laissaient leur peau . Et lui , goguenard , haussait les épaules , grognait , avec sa carrure têtue : - patriote , patriote , je le suis plus qu' eux tous ! ... c' est donc être patriote que de foutre gratis aux prussiens de la nourriture , par-dessus la tête ? Moi , je leur fais tout payer ... on verra , on verra ça , plus tard ! * Jean , dès le second jour , resta trop longtemps debout , et les sourdes craintes du docteur se réalisèrent : la plaie s' était rouverte , une inflammation considérable fit enfler la jambe , il dut reprendre le lit . * Dalichamp finit par soupçonner la présence d' une esquille , que l' effort des deux journées d' exercice avait achevé de détacher . Il la chercha , fut assez heureux pour l' extraire . Mais cela n' alla pas sans une secousse , une fièvre violente , qui épuisèrent * Jean de nouveau . Jamais encore , il n' était tombé à un pareil état de faiblesse . Et * Henriette reprit sa place de garde fidèle , dans la chambre , que l' hiver attristait et glaçait . On était aux premiers jours de novembre , le vent d' est avait apporté déjà une bourrasque de neige , il faisait très froid , entre les quatre murs vides , sur le carreau nu . Comme il n' y avait pas de cheminée , ils se décidèrent à faire mettre un poêle , dont le ronflement égaya un peu leur solitude . Les jours coulaient , monotones , et cette première semaine de la rechute fut certainement pour * Jean et pour * Henriette la plus mélancolique de leur longue intimité forcée . La souffrance ne cesserait donc pas ? Toujours le danger allait -il renaître , sans qu' on pût espérer la fin de tant de misères ? Leur pensée volait à chaque heure vers * Maurice , dont ils n' avaient plus eu de nouvelles . On leur disait bien que d' autres recevaient des lettres , des billets minces apportés par des pigeons voyageurs . Sans doute , le coup de feu de quelque allemand avait tué , au passage , dans le grand ciel libre , le pigeon qui portait leur joie et leur tendresse , à eux . Tout semblait se reculer , s' éteindre et disparaître , au fond de l' hiver précoce . Les bruits de la guerre ne leur parvenaient qu' après des retards considérables , les rares journaux que le docteur * Dalichamp leur apportait encore , dataient souvent d' une semaine . Et leur tristesse était faite beaucoup de leur ignorance , de ce qu' ils ne savaient pas et de ce qu' ils devinaient , du long cri de mort qu' ils entendaient malgré tout , dans le silence de la campagne , autour de la ferme . Un matin , le docteur arriva bouleversé , les mains tremblantes . Il tira un journal belge de sa poche , le jeta sur le lit , en s' écriant : - ah ! Mes amis , la * France est morte , * Bazaine vient de trahir ! * Jean , adossé contre deux oreillers , somnolent , se réveilla . - comment , de trahir ? -oui , il a livré * Metz et l' armée . C' est le coup de * Sedan qui recommence , et cette fois c' est le reste de notre chair et de notre sang . Puis , reprenant le journal , lisant : - cent cinquante mille prisonniers , cent cinquante-trois aigles et drapeaux , cinq cent quarante et un canons de campagne , soixante-seize mitrailleuses , huit cents canons de forteresse , trois cent mille fusils , deux mille voitures d' équipages militaires , du matériel pour quatre-vingt-cinq batteries ... et il continua , donnant les détails : le maréchal * Bazaine , enfermé dans * Metz avec l' armée , réduit à l' impuissance , ne faisant aucun effort pour rompre le cercle de fer qui l' enserrait ; ses rapports suivis avec le prince * Frédéric- * Charles , ses troubles et hésitantes combinaisons politiques , son ambition de jouer un rôle décisif qu' il ne semblait pas avoir bien déterminé lui-même ; puis , toute la complication des pourparlers , des envois d' émissaires , louches et menteurs , à * M * De * Bismarck , au roi * Guillaume , à l' impératrice régente , qui , finalement , devait refuser de traiter avec l' ennemi , sur les bases d' une cession de territoire ; et la catastrophe inéluctable , le destin achevant son oeuvre , la famine dans * Metz , la capitulation forcée , les chefs et les soldats réduits à accepter les dures conditions des vainqueurs . La * France n' avait plus d' armée . - nom de dieu ! Jura sourdement * Jean , qui ne comprenait pas tout , mais pour qui , jusque -là , * Bazaine était resté le grand capitaine , l' unique sauveur possible . Alors , quoi , qu' est -ce qu' on va faire ? Qu' est -ce qu' ils deviennent , à * Paris ? Le docteur , justement , passait aux nouvelles de * Paris , qui étaient désastreuses . Il fit remarquer que le journal portait la date du 5 novembre . La reddition de * Metz était du 27 octobre , et la nouvelle n' en avait été connue à * Paris que le 30 . Après les échecs subis déjà à * Chevilly , à * Bagneux , à la * Malmaison , après le combat et la perte du * Bourget , cette nouvelle avait éclaté en coup de foudre , au milieu de la population désespérée , irritée de la faiblesse et de l' impuissance du gouvernement de la défense nationale . Aussi , le lendemain , le 31 octobre , toute une insurrection avait -elle grondé , une foule immense s' étouffant sur la place de l' hôtel-de-ville , envahissant les salles , retenant prisonniers les membres du gouvernement , que la garde nationale avait enfin délivrés , dans la crainte de voir triompher les révolutionnaires qui réclamaient la commune . Et le journal belge ajoutait les réflexions les plus insultantes pour le grand * Paris , que la guerre civile déchirait , au moment où l' ennemi était aux portes . N' était -ce pas la décomposition finale , la flaque de boue et de sang où allait s' effondrer un monde ? -c'est bien vrai , murmura * Jean tout pâle , on ne se cogne pas , quand les prussiens sont là ! * Henriette , qui n' avait rien dit encore , évitant d' ouvrir la bouche , dans ces choses de la politique , ne put retenir un cri . Elle ne pensait qu' à son frère . - mon dieu ! Pourvu que * Maurice , qui a mauvaise tête , ne se mêle pas à toutes ces histoires ! Il y eut un silence , et le docteur , ardent patriote , reprit : - n' importe , s' il n' y a plus de soldats , il en poussera d' autres . * Metz s' est rendu , * Paris lui-même peut se rendre , la * France ne finira pas ... oui , comme disent nos paysans , le coffre est bon , et nous vivrons quand même ! Mais on voyait qu' il se forçait à l' espérance . Il parla de la nouvelle armée qui se formait sur la * Loire , et dont les débuts , du côté d' * Arthenay , n' avaient pas été très heureux : elle allait s' aguerrir , elle marcherait au secours de * Paris . Il était surtout enfiévré par les proclamations de * Gambetta , parti en ballon de * Paris le 7 octobre , dès le surlendemain installé à * Tours , appelant tous les citoyens sous les armes , parlant un langage si mâle et si sage à la fois , que le pays entier se donnait à cette dictature de salut public . Et n' était -il pas question de former une autre armée dans le nord , une autre armée dans l' est , de faire sortir des soldats de terre , par la seule force de la foi ? C' était le réveil de la province , l' indomptable volonté de créer tout ce qui manquait , de lutter jusqu'au dernier sou et jusqu'à la dernière goutte de sang . - bah ! Conclut le docteur , en se levant pour partir , j' ai souvent condamné des malades qui étaient debout huit jours plus tard . * Jean eut un sourire . - docteur , guérissez -moi vite , que j' aille là-bas reprendre mon poste . Cependant , * Henriette et lui gardèrent une grande tristesse de ces mauvaises nouvelles . Il y eut , le soir même , une rafale de neige , et le lendemain , lorsque * Henriette , toute frissonnante , rentra de l' ambulance , elle annonça que * Gutmann était mort . Ce grand froid décimait les blessés , vidait les rangées de lits . Le misérable muet , la bouche amputée de sa langue , avait râlé deux jours . Pendant les dernières heures , elle était restée à son chevet , tant il la regardait d' un regard suppliant . Il lui parlait de ses yeux en larmes , il lui disait peut-être son vrai nom , le nom du village lointain , dans lequel une femme et des enfants l' attendaient . Et il s' en était allé inconnu , en lui envoyant , de ses doigts tâtonnants , un dernier baiser , comme pour la remercier encore de ses bons soins . Elle fut seule à l' accompagner au cimetière , où la terre gelée , cette lourde terre étrangère , tomba sourdement sur son cercueil de sapin , avec des paquets de neige . Puis , de nouveau , le lendemain , * Henriette dit à son retour : - " pauvre enfant " est mort . Pour celui -ci , elle était en pleurs . - si vous l' aviez vu , dans son délire ! Il m' appelait : maman ! Maman ! Et il me tendait des bras si tendres , que j' ai dû le prendre sur mes genoux ... ah ! Le malheureux , la souffrance l' avait tellement diminué qu' il ne pesait pas plus lourd qu' un petit garçon ... et je l' ai bercé pour qu' il mourût content , oui ! Je l' ai bercé , moi qu' il appelait sa mère et qui n' avais que quelques années de plus que lui ... il pleurait , je ne pouvais me retenir de pleurer moi-même , et je pleure encore ... elle suffoquait , elle dut s' interrompre . - quand il est mort , il a balbutié à plusieurs reprises ces mots dont il se surnommait : pauvre enfant , pauvre enfant ... oh ! Oui , certes , de pauvres enfants , tous ces braves garçons , quelques-uns si jeunes , dont votre abominable guerre emporte les membres et qu' elle fait tant souffrir , avant de les coucher dans la terre ! Chaque jour , maintenant , * Henriette rentrait de la sorte , bouleversée par quelque agonie , et cette souffrance des autres les rapprochait encore , pendant les tristes heures qu' ils vivaient si seuls , au fond de la grande chambre paisible . Heures bien douces pourtant , car la tendresse était venue , une tendresse qu' ils croyaient fraternelle , entre leurs deux coeurs qui avaient peu à peu appris à se connaître . Lui , d' un esprit si réfléchi , s' était haussé , dans leur intimité continue ; et elle , à le voir bon et raisonnable , ne songeait même plus qu' il était un humble , ayant conduit la charrue avant de porter le sac . Ils s' entendaient très bien , ils faisaient un excellent ménage , comme disait * Silvine , avec son sourire grave . Aucune gêne d' ailleurs n' était née entre eux , elle continuait à lui soigner sa jambe , sans que jamais leurs regards clairs se fussent détournés . Toujours en noir , dans ses vêtements de veuve , elle semblait avoir cessé d' être une femme . * Jean , toutefois , durant les longues après-midi où il se retrouvait seul , ne pouvait s' empêcher de songer . Ce qu' il éprouvait pour elle , c' était une reconnaissance infinie , une sorte de respect dévot , qui lui aurait fait écarter , comme sacrilège , toute pensée d' amour . Et , cependant , il se disait que , s' il avait eu une femme comme celle -là , si tendre , si douce , si active , la vie serait devenue une véritable existence de paradis . Son malheur , les années mauvaises qu' il avait passées à * Rognes , le désastre de son mariage , la mort violente de sa femme , tout ce passé lui revenait dans un regret de tendresse , dans un espoir vague , à peine formulé , de tenter encore le bonheur . Il fermait les yeux , il laissait un demi-sommeil le reprendre , et alors il se voyait confusément à * Remilly , remarié , propriétaire d' un champ qui suffisait à nourrir un ménage de braves gens sans ambition . Cela était si léger , que cela n' existait pas , n' existerait certainement jamais . Il ne se croyait plus capable que d' amitié , il n' aimait ainsi * Henriette que parce qu' il était le frère de * Maurice . Puis , ce rêve indéterminé de mariage avait fini par être comme une consolation , une de ces imaginations qu' on sait irréalisables et dont on caresse ses heures de tristesse . * Henriette , elle , n' en était pas même effleurée . Au lendemain du drame atroce de * Bazeilles , son coeur restait meurtri ; et , s' il y entrait un soulagement , une tendresse nouvelle , ce ne pouvait être qu' à son insu : tout un de ces sourds cheminements de la graine qui germe , sans que rien , au regard , révèle le travail caché . Elle ignorait jusqu'au plaisir qu' elle avait fini par prendre à rester des heures près du lit de * Jean , à lui lire ces journaux , qui ne leur apportaient pourtant que du chagrin . Jamais sa main , en rencontrant la sienne , n' avait eu même une tiédeur ; jamais l' idée du lendemain ne l' avait laissée rêveuse , avec le souhait d' être aimée encore . Pourtant , elle n' oubliait , elle n' était consolée que dans cette chambre . Quand elle se trouvait là , s' occupant avec sa douceur active , son coeur se calmait , il lui semblait que son frère reviendrait prochainement , que tout s' arrangerait très bien , qu' on finirait par être tous heureux , en ne se quittant plus . Et elle en parlait sans trouble , tellement il lui paraissait naturel que les choses fussent ainsi , sans qu' il lui vînt à la pensée de s' interroger davantage , dans le don chaste et ignoré de tout son coeur . Mais , un après-midi , comme elle se rendait à l' ambulance , la terreur qui la glaça , en apercevant dans la cuisine un capitaine prussien et deux autres officiers , lui fit comprendre la grande affection qu' elle éprouvait pour * Jean . Ces hommes , évidemment , avaient appris la présence du blessé à la ferme , et ils venaient le réclamer : c' était le départ inévitable , la captivité en * Allemagne , au fond de quelque forteresse . Elle écouta , tremblante , le coeur battant à grands coups . Le capitaine , un gros homme qui parlait français , faisait de violents reproches au père * Fouchard . - ça ne peut pas durer , vous vous fichez de nous ... je suis venu moi-même pour vous avertir que , si le cas se reproduit , je vous en rendrai responsable , oui ! Je saurai prendre des mesures ! Très tranquille , le vieux affectait l' ahurissement , comme s' il n' avait pas compris , les mains ballantes . - comment ça , monsieur , comment ça ? -ah ! Ne m' échauffez pas les oreilles , vous savez très bien que les trois vaches que vous nous avez vendues dimanche étaient pourries ... parfaitement , pourries , enfin malades , crevées de maladie infecte , car elles ont empoisonné mes hommes , et il y en a deux qui doivent en être morts à l' heure qu' il est . Du coup , * Fouchard joua la révolte , l' indignation . - pourries , mes vaches ! De la si belle viande , de la viande que l' on donnerait à une accouchée , pour lui refaire des forces ! Et il larmoya , se tapa sur la poitrine , cria qu' il était honnête , qu' il aimerait mieux se couper de sa propre chair , à lui , que d' en vendre de la mauvaise . Depuis trente ans , on le connaissait , personne au monde ne pouvait dire qu' il n' avait pas eu son poids , en bonne qualité . - elles étaient saines comme l' oeil , monsieur , et si vos soldats ont eu la colique , c' est peut-être qu' ils en ont trop mangé ; à moins que des malfaiteurs n' aient mis de la drogue dans la marmite ... il l' étourdissait ainsi d' un flot de paroles , d' hypothèses si saugrenues , que le capitaine , hors de lui , finit par couper court . - en voilà assez ! Vous êtes averti , prenez garde ! ... et il y a autre chose , nous vous soupçonnons , dans ce village , de faire tous bon accueil aux francs-tireurs des bois de * Dieulet , qui nous ont encore tué une sentinelle avant-hier ... entendez -vous , prenez garde ! Quand les prussiens furent partis , le père * Fouchard haussa les épaules , avec un ricanement d' infini dédain . Des bêtes crevées , bien sûr qu' il leur en vendait , il ne leur faisait même manger que de ça ! Toutes les charognes que les paysans lui apportaient , ce qui mourait de maladie et ce qu' il ramassait dans les fossés , est -ce que ce n' était pas bon pour ces sales bougres ? Il cligna un oeil , il murmura d' un air de triomphe goguenard , en se tournant vers * Henriette rassurée : - dis donc , petite , quand on pense qu' il y a des gens qui racontent , comme ça , que je ne suis pas patriote ! ... hein ? Qu' ils en fassent autant , qu' ils leur foutent donc de la carne , et qu' ils empochent leurs sous ... pas patriote ! Mais , nom de dieu ! J' en aurai plus tué avec mes vaches malades que bien des soldats avec leurs chassepots ! * Jean , lorsqu' il sut l' histoire , s' inquiéta pourtant . Si les autorités allemandes se doutaient que les habitants de * Remilly accueillaient les francs-tireurs des bois de * Dieulet , elles pouvaient d' une heure à l' autre faire des perquisitions et le découvrir . L' idée de compromettre ses hôtes , de causer le moindre ennui à * Henriette , lui était insupportable . Mais elle le supplia , elle obtint qu' il resterait quelques jours encore , car sa blessure se cicatrisait lentement , il n' avait pas les jambes assez solides pour rejoindre un des régiments en campagne , dans le nord ou sur la * Loire . Et ce furent alors , jusqu'au milieu de décembre , les journées les plus frissonnantes , les plus navrées de leur solitude . Le froid était devenu si intense , que le poêle n' arrivait pas à chauffer la grande pièce nue . Quand ils regardaient par la fenêtre la neige épaisse qui couvrait le sol , ils songeaient à * Maurice , enseveli , là-bas , dans ce * Paris glacé et mort , dont ils n' avaient aucune nouvelle certaine . Toujours , les mêmes questions revenaient : que faisait -il , pourquoi ne donnait -il aucun signe de vie ? Ils n' osaient se dire leurs affreuses craintes , une blessure , une maladie , la mort peut-être . Les quelques renseignements vagues qui continuaient à leur parvenir par les journaux , n' étaient point faits pour les rassurer . Après de prétendues sorties heureuses , démenties sans cesse , le bruit avait couru d' une grande victoire , remportée le 2 décembre , à * Champigny , par le général * Ducrot ; mais ils surent ensuite que , dès le lendemain , abandonnant les positions conquises , il s' était vu forcé de repasser la * Marne . C' était , à chaque heure , * Paris étranglé d' un lien plus étroit , la famine commençante , la réquisition des pommes de terre après celle des bêtes à cornes , le gaz refusé aux particuliers , bientôt les rues noires , sillonnées par le vol rouge des obus . Et tous deux ne se chauffaient plus , ne mangeaient plus , sans être hantés par l' image de * Maurice et de ces deux millions de vivants , enfermés dans cette tombe géante . De toutes parts , d' ailleurs , du nord comme du centre , les nouvelles s' aggravaient . Dans le nord , le 22e corps d' armée , formé de gardes mobiles , de compagnies de dépôt , de soldats et d' officiers échappés aux désastres de * Sedan et de * Metz , avait dû abandonner * Amiens , pour se retirer du côté d' * Arras ; et , à son tour , * Rouen venait de tomber entre les mains de l' ennemi , sans que cette poignée d' hommes , débandés , démoralisés , l' eussent défendu sérieusement . Dans le centre , la victoire de * Coulmiers , remportée le 9 novembre par l' armée de la * Loire , avait fait naître d' ardentes espérances : * Orléans réoccupé , les bavarois en fuite , la marche par * étampes , la délivrance prochaine de * Paris . Mais , le 5 décembre , le prince * Frédéric- * Charles reprenait * Orléans , coupait en deux l' armée de la * Loire , dont trois corps se repliaient sur * Vierzon et * Bourges , tandis que deux autres , sous les ordres du général * Chanzy , reculaient jusqu'au * Mans , dans une retraite héroïque , toute une semaine de marches et de combats . Les prussiens étaient partout , à * Dijon comme à * Dieppe , au * Mans comme à * Vierzon . Puis c' était , presque chaque matin , le lointain fracas de quelque place forte qui capitulait sous les obus . Dès le 28 septembre , * Strasbourg avait succombé , après quarante-six jours de siège et trente-sept de bombardement , les murs hachés , les monuments criblés par près de deux cent mille projectiles . Déjà , la citadelle de * Laon avait sauté , * Toul s' était rendu ; et venait ensuite le défilé sombre : * Soissons avec ses cent vingt-huit canons , * Verdun qui en comptait cent trente-six , * Neufbrisach cent , * La * Fère soixante-dix , * Montmédy soixante-cinq . * Thionville était en flammes , * Phalsbourg n' ouvrait ses portes que dans sa douzième semaine de furieuse résistance . Il semblait que la * France entière brûlât , s' effondrât , au milieu de l' enragée canonnade . Un matin que * Jean voulait absolument partir , * Henriette lui prit les mains , le retint d' une étreinte désespérée . - non , non ! Je vous en supplie , ne me laissez pas seule ... vous êtes trop faible , attendez quelques jours , rien que quelques jours encore ... je promets de vous laisser partir , quand le docteur dira que vous êtes assez fort pour retourner vous battre . chapitre V : par cette soirée glacée de décembre , * Silvine et * Prosper se trouvaient seuls , avec * Charlot , dans la grande cuisine de la ferme , elle cousant , lui en train de se fabriquer un beau fouet . Il était sept heures , on avait dîné à six , sans attendre le père * Fouchard , qui devait s' être attardé à * Raucourt , où la viande manquait ; et * Henriette , dont c' était , cette nuit -là , le tour de veillée , à l' ambulance , venait de partir , en recommandant bien à * Silvine de ne pas se coucher , sans aller garnir de charbon le poêle de * Jean . Dehors , le ciel était très noir , sur la neige blanche . Pas un bruit ne venait du village enseveli , on n' entendait dans la salle que le couteau de * Prosper , très appliqué à orner de losanges et de rosaces le manche de cornouiller . Par moments , il s' arrêtait , il regardait * Charlot , dont la grosse tête blonde vacillait , prise de sommeil . L' enfant ayant fini par s' endormir , il sembla que le silence augmentait encore . Doucement , la mère avait écarté la chandelle , pour que son petit n' en eût pas la clarté sur les paupières ; puis , cousant toujours , elle était tombée dans une rêverie profonde . Et ce fut alors , après avoir encore hésité , que * Prosper se décida . - écoutez donc , * Silvine , j' ai quelque chose à vous dire ... oui , j' ai attendu d' être seul avec vous ... inquiète déjà , elle avait levé les yeux . - voici la chose ... pardonnez -moi de vous faire de la peine , mais il vaut mieux que vous soyez prévenue ... j' ai vu ce matin , à * Remilly , au coin de l' église , j' ai vu * Goliath , comme je vous vois en ce moment , oh ! En plein , il n' y a pas d' erreur ! Elle devint toute blême , les mains tremblantes , ne trouvant à bégayer qu' une plainte sourde . - mon dieu ! Mon dieu ! * Prosper continua en phrases prudentes , raconta ce qu' il avait appris dans la journée , en questionnant les uns et les autres . Personne ne doutait plus que * Goliath fût un espion , qui s' était installé autrefois dans le pays , pour en connaître les routes , les ressources , les moindres façons d' être . On rappelait son séjour à la ferme du père * Fouchard , la façon brusque dont il en était parti , les places qu' il avait faites ensuite , du côté de * Beaumont et de * Raucourt . Et , maintenant , le voilà qui était revenu , occupant à la commandature de * Sedan une situation indéterminée , parcourant de nouveau les villages , comme chargé de dénoncer les uns , de taxer les autres , de veiller au bon fonctionnement des réquisitions dont on écrasait les habitants . Ce matin -là , il avait terrorisé * Remilly , au sujet d' une livraison de farine , incomplète et trop lente . - vous êtes prévenue , répéta * Prosper en finissant , et vous saurez , comme ça , ce que vous aurez à faire , quand il viendra ici ... elle l' interrompit , d' un cri de terreur . - vous croyez qu' il viendra ? -dame ! ça me semble indiqué ... il faudrait qu' il ne fût guère curieux , puisqu' il n' a jamais vu le petit , tout en sachant qu' il existe ... et , en outre , il y a vous , pas plus laide que ça , qui êtes bonne à revoir . Mais , d' un geste de supplication , elle le fit taire . Réveillé par le bruit , * Charlot avait levé la tête . Les yeux vagues , comme au sortir d' un rêve , il se rappela l' injure que lui avait apprise quelque farceur du village , il déclara de son air grave de petit bonhomme de trois ans : - cochons , les prussiens ! Sa mère , follement , le prit dans ses bras , l' assit sur ses genoux . Ah ! Le pauvre être , sa joie et son désespoir , qu' elle aimait de toute son âme et qu' elle ne pouvait regarder sans pleurer , ce fils de sa chair qu' elle souffrait d' entendre appeler méchamment le prussien par les gamins de son âge , lorsqu' ils jouaient avec lui sur la route ! Elle le baisa , comme pour lui rentrer les paroles dans la bouche . - qui est -ce qui t' a appris de vilains mots ? C' est défendu , il ne faut pas les répéter , mon chéri . Alors , avec l' obstination des enfants , * Charlot , étouffant de rire , se hâta de recommencer : - cochons , les prussiens ! Puis , voyant sa mère éclater en larmes , il se mit à pleurer lui aussi , pendu à son cou . Mon dieu ! De quel malheur nouveau était -elle donc menacée ? N' était -ce point assez d' avoir perdu , avec * Honoré , le seul espoir de sa vie , la certitude d' oublier et d' être heureuse encore ? Il fallait que l' autre homme ressuscitât , pour achever son malheur . - allons , murmura -t-elle , viens dormir , mon chéri . Je t' aime bien tout de même , car tu ne sais pas la peine que tu me fais . Et elle laissa un instant seul * Prosper , qui , pour ne pas la gêner en la regardant , avait affecté de se remettre à sculpter soigneusement le manche de son fouet . Mais , avant d' aller coucher * Charlot , * Silvine le menait d' habitude dire bonsoir à * Jean , avec qui l' enfant était grand ami . Ce soir -là , comme elle entrait , sa chandelle à la main , elle aperçut le blessé assis sur son séant , les yeux grands ouverts au milieu des ténèbres . Tiens , il ne dormait donc pas ? Ma foi , non ! Il rêvassait à toutes sortes de choses , seul dans le silence de cette nuit d' hiver . Et , pendant qu' elle bourrait le poêle de charbon , il joua un instant avec * Charlot , qui se roulait sur le lit , ainsi qu' un jeune chat . Il connaissait l' histoire de * Silvine , il avait de l' amitié pour cette fille brave et soumise , si éprouvée par le malheur , en deuil du seul homme qu' elle eût aimé , n' ayant gardé d' autre consolation que ce pauvre petit , dont la naissance restait son tourment . Aussi , lorsque , le poêle couvert , elle s' approcha pour le lui reprendre des bras , remarqua -t-il , à ses yeux rouges , qu' elle avait pleuré . Quoi donc ? On venait encore de lui faire du souci ? Mais elle ne voulut pas répondre : plus tard , elle lui dirait ça , si ça en valait la peine . Mon dieu ! Est -ce que l' existence , pour elle , maintenant , n' était pas un continuel chagrin ? Enfin , * Silvine emportait * Charlot , quand un bruit de pas et de voix se fit entendre , dans la cour de la ferme . Et * Jean , surpris , écoutait . - qu' y a -t-il donc ? Ce n' est point le père * Fouchard qui rentre , je n' ai pas entendu les roues de la carriole . Du fond de sa chambre écartée , il avait fini par se rendre ainsi compte de la vie intérieure de la ferme , dont les moindres rumeurs lui étaient devenues familières . L' oreille tendue , il reprit tout de suite : - ah ! Oui , ce sont ces hommes , les francs-tireurs des bois de * Dieulet , qui viennent aux provisions . - vite ! Murmura * Silvine en s' en allant et en le laissant de nouveau dans l' obscurité , il faut que je me dépêche , pour qu' ils aient leurs pains . En effet , des poings tapaient à la porte de la cuisine , et * Prosper , ennuyé d' être seul , hésitait , parlementait . Quand le maître n' était pas là , il n' aimait guère ouvrir , par crainte des dégâts dont on l' aurait rendu responsable . Mais il eut la chance que , justement , à cette minute , la carriole du père * Fouchard dévala par la route en pente , avec le trot assourdi du cheval dans la neige . Et ce fut le vieux qui reçut les hommes . - ah ! Bon ! C' est vous trois ... qu' est -ce que vous m' apportez , sur cette brouette ? * Sambuc , avec sa maigreur de bandit , enfoncé dans une blouse de laine bleue , trop large , ne l' entendit même pas , exaspéré contre * Prosper , son honnête homme de frère , comme il disait , qui se décidait seulement à ouvrir la porte . - dis donc , toi ! Est -ce que tu nous prends pour des mendiants , à nous laisser dehors par un temps pareil ? Mais , tandis que * Prosper , très calme , haussant les épaules sans répondre , faisait rentrer le cheval et la carriole , ce fut de nouveau le père * Fouchard qui intervint , penché sur la brouette . - alors , c' est deux moutons crevés que vous m' apportez ... ça va bien qu' il gèle , sans quoi ils ne sentiraient guère bon . * Cabasse et * Ducat , les deux lieutenants de * Sambuc , qui l' accompagnaient dans toutes ses expéditions , se récrièrent . - oh ! Dit le premier , avec sa vivacité criarde de provençal , ils n' ont pas plus de trois jours ... c' est des bêtes mortes à la ferme des * Raffins , où il y a un sale coup de maladie sur les animaux . - procumbit humi bos , déclama l' autre , l' ancien huissier que son goût trop vif pour les petites filles avait déclassé et qui aimait à citer du latin . D' un hochement de tête , le père * Fouchard continuait à déprécier la marchandise , qu' il affectait de trouver trop avancée . Et il conclut , en entrant dans la cuisine avec les trois hommes : - enfin , il faudra qu' ils s' en contentent ... ça va bien qu' à * Raucourt ils n' ont plus une côtelette . Quand on a faim , n' est -ce pas ? On mange de tout . Et , ravi au fond , il appela * Silvine qui revenait de coucher * Charlot . - donne des verres , nous allons boire un coup à la crevaison de * Bismarck . * Fouchard entretenait ainsi de bonnes relations avec les francs-tireurs des bois de * Dieulet , qui , depuis bientôt trois mois , sortaient au crépuscule de leurs taillis impénétrables , rôdaient par les routes , tuaient et dévalisaient les prussiens qu' ils pouvaient surprendre , se rabattaient sur les fermes , rançonnaient les paysans , quand le gibier ennemi venait à manquer . Ils étaient la terreur des villages , d' autant plus qu' à chaque convoi attaqué , à chaque sentinelle égorgée , les autorités allemandes se vengeaient sur les bourgs voisins , qu' ils accusaient de connivence , les frappant d' amendes , emmenant les maires prisonniers , brûlant les chaumières . Et , si les paysans , malgré la bonne envie qu' ils en avaient , ne livraient pas * Sambuc et sa bande , c' était simplement par crainte de recevoir quelque balle , au détour d' un sentier , dans le cas où le coup n' aurait pas réussi . Lui , * Fouchard , avait eu l' extraordinaire idée de faire du commerce avec eux . Battant le pays en tous sens , aussi bien les fossés que les étables , ils étaient devenus ses pourvoyeurs de bêtes crevées . Pas un boeuf ni un mouton ne mourait , dans un rayon de trois lieues , sans qu' ils vinssent l' enlever , de nuit , pour le lui apporter . Et il les payait en provisions , en pains surtout , des fournées de pains que * Silvine cuisait exprès . D' ailleurs , s' il ne les aimait guère , il avait une admiration secrète pour les francs-tireurs , des gaillards adroits qui faisaient leurs affaires en se fichant du monde ; et , bien qu' il tirât une fortune de ses marchés avec les prussiens , il riait en dedans , d' un rire de sauvage , quand il apprenait qu' on venait encore d' en trouver un , au bord d' une route , la gorge ouverte . - à votre santé ! Reprit -il en trinquant avec les trois hommes . Puis , se torchant les lèvres d' un revers de main : - dites donc , ils en ont fait une histoire , pour ces deux uhlans qu' ils ont ramassés sans tête , près de * Villecourt ... vous savez que * Villecourt brûle depuis hier : une sentence , comme ils disent , qu' ils ont portée contre le village , pour le punir de vous avoir accueillis ... faut être prudent , vous savez , et ne pas revenir tout de suite . On vous portera le pain là-bas . * Sambuc ricanait violemment , en haussant les épaules . Ah , ouiche ! Les prussiens pouvaient courir ! Et , tout d' un coup , il se fâcha , tapa du poing sur la table . - tonnerre de dieu ! Les uhlans , c' est gentil , mais c' est l' autre que je voudrais tenir entre quatre-z-yeux , vous le connaissez bien , l' autre , l' espion , celui qui a servi chez vous ... - * Goliath , dit le père * Fouchard . Toute saisie , * Silvine , qui venait de reprendre sa couture , s' arrêta , écoutant . - c' est ça , * Goliath ! ... ah ! Le brigand , il connaît les bois de * Dieulet comme ma poche , il est capable de nous faire pincer , un de ces matins ; d' autant plus qu' il s' est vanté , aujourd'hui , à la croix de * Malte , de nous régler notre compte avant huit jours ... un sale bougre qui a pour sûr conduit les bavarois , la veille de * Beaumont , n' est -ce pas ? Vous autres ! -aussi vrai que voilà une chandelle qui nous éclaire ! Confirma * Cabasse . - per amica silentia lunae , ajouta * Ducat , dont les citations s' égaraient parfois . Mais * Sambuc , d' un nouveau coup de poing , ébranlait la table . - il est jugé , il est condamné , le brigand ! ... si vous savez un jour par où il doit passer , prévenez -moi donc , et sa tête ira rejoindre celle des uhlans dans la * Meuse , ah ! Tonnerre de dieu , oui , je vous en réponds ! Il y eut un silence . * Silvine les regardait , les yeux fixes , très pâle . - tout ça , c' est des choses dont on ne doit pas causer , reprit prudemment le père * Fouchard . à votre santé , et bonsoir ! Ils achevèrent la seconde bouteille . * Prosper , étant revenu de l' écurie , donna un coup de main , pour charger , en travers de la brouette , à la place des deux moutons morts , les pains que * Silvine avait mis dans un sac . Mais il ne répondit même pas , il tourna le dos , quand son frère et les deux autres s' en allèrent , disparurent avec la brouette , dans la neige , en répétant : - bien le bonsoir , au plaisir ! Le lendemain , après le déjeuner , comme le père * Fouchard se trouvait seul , il vit entrer * Goliath en personne , grand , gros , le visage rose , avec son tranquille sourire . S' il éprouva un saisissement , à cette brusque apparition , il n' en laissa rien paraître . Il clignait les paupières , tandis que l' autre s' avançait et lui serrait rondement la main . - bonjour , père * Fouchard . Alors seulement , il sembla le reconnaître . - tiens ! C' est toi , mon garçon ... oh ! Tu as encore forci . Comme te voilà gras ! Et il le dévisageait , vêtu d' une sorte de capote en gros drap bleu , coiffé d' une casquette de même étoffe , l' air cossu et content de lui . Du reste , il n' avait aucun accent , parlait avec la lenteur empâtée des paysans du pays . - mais oui , c' est moi , père * Fouchard ... je n' ai pas voulu revenir par ici , sans vous dire un petit bonjour . Le vieux restait méfiant . Qu' est -ce qu' il venait faire , celui -là ? Avait -il su la visite des francs-tireurs à la ferme , la veille ? Il fallait voir . Tout de même , comme il se présentait poliment , le mieux était de lui rendre sa politesse . - eh bien ! Mon garçon , puisque tu es si gentil , nous boirons un coup . Il prit la peine d' aller chercher deux verres et une bouteille . Tout ce vin bu lui saignait le coeur , mais il fallait savoir offrir , dans les affaires . Et la scène de la soirée recommença , ils trinquèrent avec les mêmes gestes , les mêmes paroles . - à votre santé , père * Fouchard . - à la tienne , mon garçon . Puis , * Goliath , complaisamment , s' oublia . Il regardait autour de lui , en homme qui a du plaisir à se rappeler les choses anciennes . Il ne parla pourtant point du passé , pas plus que du présent , d' ailleurs . La conversation roula sur le grand froid qui allait gêner les travaux de la campagne ; heureusement que la neige avait du bon , ça tuait les insectes . à peine eut -il une expression de vague chagrin , en faisant allusion à la haine sourde , au mépris épouvanté qu' on lui avait témoignés dans les autres maisons de * Remilly . N' est -ce pas ? Chacun est de son pays , c' est tout simple qu' on serve son pays comme on l' entend . Mais , en * France , il y avait des choses sur lesquelles on avait de drôles idées . Et le vieux le regardait , l' écoutait , si raisonnable , si conciliant , avec sa large figure gaie , en se disant que ce brave homme -là n' était sûrement pas venu dans de mauvaises intentions . - alors , vous êtes donc tout seul aujourd'hui , père * Fouchard ? -oh ! Non , * Silvine est là-bas qui donne à manger aux vaches ... est -ce que tu veux la voir , * Silvine ? * Goliath se mit à rire . - ma foi , oui ... je vais vous dire ça franchement , c' est pour * Silvine que je suis venu . Du coup , le père * Fouchard se leva , soulagé , criant à pleine voix : - * Silvine ! * Silvine ! ... il y a quelqu' un pour toi ! Et il s' en alla , sans crainte désormais , puisque la fille était là pour protéger la maison . Quand ça tient un homme si longtemps , après des années , il est fichu . Lorsque * Silvine entra , elle ne fut pas surprise de trouver * Goliath , qui était resté assis et qui la regardait avec son bon sourire , un peu gêné pourtant . Elle l' attendait , elle s' arrêta simplement , après avoir franchi le seuil , dans un raidissement de tout son être . Et * Charlot qui la rejoignait en courant , se jeta dans ses jupes , étonné d' apercevoir un homme qu' il ne connaissait pas . Il y eut un silence , un embarras de quelques secondes . - alors , c' est le petit ? Finit par demander * Goliath , de sa voix conciliante . - oui , répondit * Silvine durement . Le silence recommença . Il était parti au septième mois de sa grossesse , il savait bien qu' il avait un enfant , mais il le voyait pour la première fois . Aussi voulut -il s' expliquer , en garçon de sens pratique qui est convaincu d' avoir de bonnes raisons . - voyons , * Silvine , je comprends bien que tu m' as gardé de la rancune . Ce n' est pourtant pas très juste ... si je suis parti , et si je t' ai fait cette grosse peine , tu aurais dû te dire déjà que c' était peut-être parce que je n' étais pas mon maître . Quand on a des chefs , on doit leur obéir , n' est -ce pas ? Ils m' auraient envoyé à cent lieues , à pied , que j' aurais fait le chemin . Et , naturellement , je ne pouvais pas parler : ça m' a assez crevé le coeur , de m' en aller ainsi , sans te souhaiter le bonsoir ... aujourd'hui , mon dieu ! Je ne te raconterai pas que j' étais certain de revenir . Cependant , j' y comptais bien , et , tu le vois , me revoilà ... elle avait détourné la tête , elle regardait la neige de la cour , par la fenêtre , comme résolue à ne pas entendre . Lui , que ce mépris , ce silence obstiné troublaient , interrompit ses explications , pour dire : - sais -tu que tu as encore embelli ! En effet , elle était très belle , dans sa pâleur , avec ses grands yeux superbes qui éclairaient tout son visage . Ses lourds cheveux noirs la coiffaient comme d' un casque de deuil éternel . - sois gentille , voyons ! Tu devrais sentir que je ne te veux pas de mal ... si je ne t' aimais plus , je ne serais pas revenu , bien sûr ... puisque me revoilà et que tout s' arrange , nous allons nous revoir , n' est -ce pas ? D' un mouvement brusque , elle s' était reculée , et le regardant en face : - jamais ! -pourquoi jamais ? Est -ce que tu n' es pas ma femme , est -ce que cet enfant n' est pas à nous ? Elle ne le quittait pas des yeux , elle parla lentement . - écoutez , il vaut mieux en finir tout de suite ... vous avez connu * Honoré , je l' aimais , je n' ai toujours aimé que lui . Et il est mort , vous me l' avez tué , là-bas ... jamais plus je ne serai à vous . Jamais ! Elle avait levé la main , elle en faisait le serment , d' une telle voix de haine , qu' il resta un moment interdit , cessant de la tutoyer , murmurant : - oui , je savais , * Honoré est mort . C' était un très gentil garçon . Seulement , que voulez -vous ? Il y en a d' autres qui sont morts , c' est la guerre ... et puis , il me semblait que , du moment où il était mort , il n' y avait plus d' obstacle ; car , enfin , * Silvine , laissez -moi vous le rappeler , je n' ai pas été brutal , vous avez consenti ... mais il n' acheva pas , tellement il la vit bouleversée , les mains au visage , prête à se déchirer elle-même . - oh ! C' est bien ça , oui ! C' est bien ça qui me rend folle . Pourquoi ai -je consenti , puisque je ne vous aimais point ? ... je ne puis pas me souvenir , j' étais si triste , si malade du départ d' * Honoré , et ç'a été peut-être parce que vous me parliez de lui et que vous aviez l' air de l' aimer ... mon dieu ! Que de nuits j' ai passées à pleurer toutes les larmes de mon corps , en songeant à ça ! C' est abominable d' avoir fait une chose qu' on ne voulait pas faire , sans pouvoir s' expliquer ensuite pourquoi on l' a faite ... et il m' avait pardonné , il m' avait dit que , si ces cochons de prussiens ne le tuaient pas , il m' épouserait tout de même , quand il rentrerait du service ... et vous croyez que je vais retourner avec vous ? Ah ! Tenez ! Sous le couteau , je dirai non , non , jamais ! Cette fois , * Goliath s' assombrit . Il l' avait connue soumise , il la sentait inébranlable , d' une résolution farouche . Tout bon enfant qu' il fût , il la voulait même par la force , maintenant qu' il était le maître ; et , s' il n' imposait pas sa volonté violemment , c' était par une prudence innée , un instinct de ruse et de patience . Ce colosse , aux gros poings , n' aimait pas les coups . Aussi songea -t-il à un autre moyen de la soumettre . - bon ! Puisque vous ne voulez pas de moi , je vais prendre le petit . - comment , le petit ? * Charlot , oublié , était resté dans les jupes de sa mère , se retenant pour ne pas éclater en sanglots , au milieu de la querelle . Et * Goliath , qui avait enfin quitté sa chaise , s' approcha . - n' est -ce pas ? Tu es mon petit à moi , un petit prussien ... viens , que je t' emmène ! Mais , déjà , * Silvine , frémissante , l' avait saisi dans ses bras , le serrait contre sa poitrine . - lui , un prussien , non ! Un français , né en * France ! -un français , regardez -le donc , regardez -moi donc ! C' est tout mon portrait . Est -ce qu' il vous ressemble , à vous ? Elle vit alors seulement ce grand gaillard blond , à la barbe et aux cheveux frisés , à l' épaisse face rose , dont les gros yeux bleus luisaient d' un éclat de faïence . Et c' était bien vrai , le petit avait la même tignasse jaune , les mêmes joues , les mêmes yeux clairs , toute la race de là-bas en lui . Elle-même se sentait autre , avec les mèches de ses cheveux noirs , qui glissaient de son chignon sur son épaule , dans son désordre . - je l' ai fait , il est à moi ! Reprit -elle furieusement . Un français qui ne saura jamais un mot de votre sale allemand , oui ! Un français qui ira un jour vous tuer tous , pour venger ceux que vous avez tués ! * Charlot s' était mis à pleurer et à crier , cramponné à son cou . - maman , maman ! J' ai peur , emmène -moi ! Alors , * Goliath , qui ne voulait sans doute pas de scandale , recula , se contenta de déclarer , en reprenant le tutoiement , d' une voix dure : - retiens bien ce que je vais te dire , * Silvine ... je sais tout ce qui se passe ici . Vous recevez les francs-tireurs des bois de * Dieulet , ce * Sambuc qui est le frère de votre garçon de ferme , un bandit que vous fournissez de pain . Et je sais que ce garçon , ce * Prosper , est un chasseur d' * Afrique , un déserteur , qui nous appartient ; et je sais encore que vous cachez un blessé , un autre soldat qu' un mot de moi ferait conduire en * Allemagne , dans une forteresse ... hein ? Tu le vois , je suis bien renseigné ... elle l' écoutait maintenant , muette , terrifiée , tandis que * Charlot répétait dans son cou , de sa petite voix bégayante : - oh ! Maman , maman , emmène -moi , j' ai peur ! -eh bien ! Reprit * Goliath , je ne suis certainement pas méchant , et je n' aime guère les querelles , tu peux le dire ; mais je te jure que je les ferai tous arrêter , le père * Fouchard et les autres , si tu ne me reçois pas dans ta chambre , lundi prochain ... et je prendrai le petit , je l' enverrai là-bas à ma mère qui sera très contente de l' avoir ; car , du moment que tu veux rompre , il est à moi ... n' est -ce pas ? Tu entends bien , je n' aurai qu' à venir et à l' emporter , lorsqu' il n' y aura plus personne ici . Je suis le maître , je fais ce qui me plaît ... que décides -tu , voyons ? Mais elle ne répondait pas , elle serrait l' enfant plus fort , comme si elle eût craint qu' on ne le lui arrachât tout de suite ; et , dans ses grands yeux , montait une exécration épouvantée . - c' est bon , je t' accorde trois jours pour réfléchir ... tu laisseras ouverte la fenêtre de ta chambre , qui donne sur le verger ... si lundi soir , à sept heures , je ne trouve pas ouverte la fenêtre , je fais , le lendemain , arrêter tout ton monde , et je reviens prendre le petit ... au revoir , * Silvine ! Il partit tranquillement , elle resta plantée à la même place , la tête bourdonnante d' idées si grosses , si terribles , qu' elle en était comme imbécile . Et , pendant la journée entière , ce fut ainsi une tempête en elle . D' abord , elle eut l' instinctive pensée d' emporter son enfant dans ses bras , de s' en aller droit devant elle , n' importe où ; seulement , que devenir dès que la nuit tomberait , comment gagner sa vie pour lui et pour elle ? Sans compter que les prussiens qui battaient les routes , l' arrêteraient , la ramèneraient peut-être . Puis , le projet lui vint de parler à * Jean , d' avertir * Prosper et le père * Fouchard lui-même ; et , de nouveau , elle hésita , elle recula : était -elle assez sûre de l' amitié des gens , pour avoir la certitude qu' on ne la sacrifierait pas à la tranquillité de tous ? Non , non ! Elle ne dirait rien à personne , elle seule se tirerait du danger , puisque seule elle l' avait fait , par l' entêtement de son refus . Mais qu' imaginer , mon dieu ! De quelle façon empêcher le malheur ? Car son honnêteté se révoltait , elle ne se serait pardonné de la vie , si , par sa faute , il était arrivé des catastrophes à tant de monde , à * Jean surtout , qui se montrait si gentil pour * Charlot . Les heures se passèrent , la journée du lendemain s' écoula , sans qu' elle eût rien trouvé . Elle vaquait comme d' ordinaire à sa besogne , balayait la cuisine , soignait les vaches , faisait la soupe . Et , dans son absolu silence , l' effrayant silence qu' elle continuait à garder , ce qui montait et l' empoisonnait davantage d' heure en heure , c' était sa haine contre * Goliath . Il était son péché , sa damnation . Sans lui , elle aurait attendu * Honoré , et * Honoré vivrait , et elle serait heureuse . De quel ton il avait fait savoir qu' il était le maître ! D' ailleurs , c' était la vérité , il n' y avait plus de gendarmes , plus de juges à qui s' adresser , la force seule avait raison . Oh ! être la plus forte , le prendre quand il viendrait , lui qui parlait de prendre les autres ! En elle , il n' y avait que l' enfant , qui était sa chair . Ce père de hasard ne comptait pas , n' avait jamais compté . Elle n' était pas épouse , elle ne se sentait soulevée que d' une colère , d' une rancune de vaincue , quand elle pensait à lui . Plutôt que de le lui donner , elle aurait tué l' enfant , elle se serait tuée ensuite . Et elle le lui avait bien dit , cet enfant qu' il lui avait fait comme un cadeau de haine , elle l' aurait voulu grand déjà , capable de la défendre , elle le voyait plus tard , avec un fusil , leur trouant la peau à tous , là-bas . Ah ! Oui , un français de plus , un français tueur de prussiens ! Cependant , il ne lui restait qu' un jour , elle devait prendre un parti . Dès la première minute , une idée atroce avait bien passé , au travers du bouleversement de sa pauvre tête malade : avertir les francs-tireurs , donner à * Sambuc le renseignement qu' il attendait . Mais l' idée était restée fuyante , imprécise , et elle l' avait écartée , comme monstrueuse , ne souffrant même pas la discussion : cet homme , après tout , n' était -il pas le père de son enfant ? Elle ne pouvait le faire assassiner . Puis , l' idée était revenue , peu à peu enveloppante , pressante ; et , maintenant , elle s' imposait , de toute la force victorieuse de sa simplicité et de son absolu . * Goliath mort , * Jean , * Prosper , le père * Fouchard , n' avaient plus rien à craindre . Elle-même gardait * Charlot , que jamais plus personne ne lui disputait . Et c' était encore autre chose , une chose profonde , ignorée d' elle , qui montait du fond de son être : le besoin d' en finir , d' effacer la paternité en supprimant le père , la joie sauvage de se dire qu' elle en sortirait comme amputée de sa faute , mère et seule maîtresse de l' enfant , sans partage avec un mâle . Tout un jour encore , elle roula ce projet , n' ayant plus l' énergie de le repousser , ramenée quand même aux détails du guet-apens , prévoyant , combinant les moindres faits . C' était , à cette heure , l' idée fixe , l' idée qui a planté son clou , qu' on cesse de raisonner ; et , lorsqu' elle finit par agir , par obéir à cette poussée de l' inévitable , elle marcha comme dans un rêve , sous la volonté d' une autre , de quelqu' un qu' elle n' avait jamais connu en elle . Le dimanche , le père * Fouchard , inquiet , avait fait savoir aux francs-tireurs qu' on leur porterait leur sac de pains dans les carrières de * Boisville , un coin très solitaire , à deux kilomètres ; et , * Prosper se trouvant occupé , ce fut * Silvine qu' il envoya , avec la brouette . N' était -ce point le sort qui décidait ? Elle vit là un arrêt du destin , elle parla , donna le rendez -vous à * Sambuc pour le lendemain soir , d' une voix nette , sans fièvre , comme si elle n' avait pu faire autrement . Le lendemain , il y eut encore des signes , des preuves certaines que les gens , que les choses mêmes voulaient le meurtre . D' abord , ce fut le père * Fouchard , appelé brusquement à * Raucourt , qui laissa l' ordre de dîner sans lui , prévoyant qu' il ne rentrerait guère avant huit heures . Ensuite , * Henriette , dont le tour de veillée , à l' ambulance , ne revenait que le mardi , reçut l' avis , très tard , qu' elle aurait à remplacer le soir la personne de service , indisposée . Et , comme * Jean ne quittait point sa chambre , quels que fussent les bruits , il ne restait donc que * Prosper , dont on pouvait craindre l' intervention . Lui , n' était pas pour qu' on égorgeât ainsi un homme , à plusieurs . Mais , quand il vit arriver son frère avec ses deux lieutenants , le dégoût qu' il avait de ce vilain monde s' ajouta à son exécration des prussiens : sûrement qu' il n' allait pas en sauver un , de ces sales bougres , même si on lui faisait son affaire d' une façon malpropre ; et il aima mieux se coucher , enfoncer sa tête dans le traversin , pour ne pas entendre et n' être pas tenté de se conduire en soldat . Il était sept heures moins un quart , et * Charlot s' entêtait à ne point dormir . D' habitude , dès qu' il avait mangé sa soupe , il tombait , la tête sur la table . - voyons , dors , mon chéri , répétait * Silvine , qui l' avait porté dans la chambre d' * Henriette , tu vois comme tu es bien , sur le grand dodo à bonne amie ! Mais l' enfant , égayé justement par cette aubaine , gigotait , riait à s' étouffer . - non , non ... reste , petite mère ... joue , petite mère ... elle patientait , elle se montrait très douce , répétant avec des caresses : - fais dodo , mon chéri ... fais dodo , pour me faire plaisir . Et l' enfant finit par s' endormir , le rire aux lèvres . Elle n' avait pas pris la peine de le déshabiller , elle le couvrit chaudement et s' en alla , sans l' enfermer à clef , tellement , d' ordinaire , il dormait d' un gros sommeil . Jamais * Silvine ne s' était sentie si calme , d' esprit si net et si vif . Elle avait une promptitude de décision , une légèreté de mouvement , comme dégagée de son corps , agissant sous cette impulsion de l' autre , qu' elle ne connaissait point . Déjà , elle venait d' introduire * Sambuc , avec * Cabasse et * Ducat , en leur recommandant la plus grande prudence ; et elle les conduisit dans sa chambre , elle les posta à droite et à gauche de la fenêtre , qu' elle ouvrit , malgré le grand froid . Les ténèbres étaient profondes , la pièce ne se trouvait faiblement éclairée que par le reflet de la neige . Un silence de mort venait de la campagne , des minutes interminables s' écoulèrent . Enfin , à un petit bruit de pas qui s' approchaient , * Silvine s' en alla , retourna s' asseoir dans la cuisine , où elle attendit , immobile , ses grands yeux fixés sur la flamme de la chandelle . Et ce fut encore très long , * Goliath rôda autour de la ferme , avant de se risquer . Il croyait bien connaître la jeune femme , aussi avait -il osé venir , simplement avec un revolver à sa ceinture . Mais un malaise l' avertissait , il poussa entièrement la fenêtre , allongea la tête , en appelant doucement : - * Silvine ! * Silvine ! Puisqu' il trouvait la fenêtre ouverte , c' était donc qu' elle avait réfléchi et qu' elle consentait . Cela lui causait un gros plaisir , bien qu' il eût préféré la voir là , l' accueillant , le rassurant . Sans doute , le père * Fouchard venait de la rappeler , quelque besogne à finir . Il éleva un peu la voix . - * Silvine ! * Silvine ! Rien ne répondait , pas un souffle . Et il enjamba l' appui , il entra , avec l' idée de se fourrer dans le lit , de l' attendre sous les couvertures , tant il faisait froid . Tout d' un coup , il y eut une furieuse bousculade , des piétinements , des glissements , au milieu de jurons étouffés et de râles . * Sambuc et les deux autres s' étaient rués sur * Goliath ; et , malgré leur nombre , ils n' arrivaient pas à maîtriser le colosse , dont le danger décuplait les forces . Dans les ténèbres , on entendait les craquements des membres , l' effort haletant des étreintes . Heureusement , le revolver était tombé . Une voix , celle de * Cabasse , bégaya , étranglée : " les cordes , les cordes ! " tandis que * Ducat passait à * Sambuc le paquet de cordes dont ils avaient eu la précaution de se pourvoir . Alors , ce fut une opération sauvage , faite à coups de pied , à coups de poing , les jambes attachées d' abord , puis les bras liés aux flancs , puis le corps tout entier ficelé à tâtons , au hasard des soubresauts , avec un tel luxe de tours et de noeuds , que l' homme était comme pris en un filet dont les mailles lui entraient dans la chair . Il continuait de crier , la voix de * Ducat répétait : " ferme donc ta gueule ! " les cris cessèrent , * Cabasse avait noué brutalement sur la bouche un vieux mouchoir bleu . Enfin , ils soufflèrent , ils l' emportèrent ainsi qu' un paquet dans la cuisine , où ils l' allongèrent sur la grande table , à côté de la chandelle . - ah ! Le salop de prussien , jura * Sambuc en s' épongeant le front , nous a -t-il donné du mal ! ... dites , * Silvine , allumez donc une seconde chandelle , pour qu' on le voie en plein , ce nom de dieu de cochon -là ! Les yeux élargis dans sa face pâle , * Silvine s' était levée . Elle ne prononça pas une parole , elle alluma une chandelle , qu' elle vint poser de l' autre côté de la tête de * Goliath , qui apparut , vivement éclairée , comme entre deux cierges . Et leurs regards , à ce moment , se rencontrèrent : il la suppliait , éperdu , envahi par la peur ; mais elle ne parut pas comprendre , elle se recula jusqu'au buffet , resta là debout , de son air têtu et glacé . - le bougre m' a mangé la moitié d' un doigt , gronda * Cabasse dont la main saignait . Faut que je lui casse quelque chose ! Déjà , il levait le revolver qu' il avait ramassé , lorsque * Sambuc le désarma . - non , non ! Pas de bêtises ! ... nous ne sommes pas des brigands , nous autres , nous sommes des juges ... entends -tu , salop de prussien , nous allons te juger ; et n' aie pas peur , nous respectons les droits de la défense ... ce n' est pas toi qui te défendras , parce que toi , si nous t' enlevions ta muselière , tu nous casserais les oreilles . Mais , tout à l' heure , je te donnerai un avocat , et un fameux ! Il alla chercher trois chaises , les aligna , composa ce qu' il appelait le tribunal , lui au milieu , flanqué à droite et à gauche de ses deux lieutenants . Tous trois s' assirent , et il se releva , parla avec une lenteur goguenarde , qui peu à peu s' élargit , s' enfla d' une colère vengeresse . - moi , je suis à la fois le président et l' accusateur public . Ce n' est pas très correct , mais nous ne sommes pas assez de monde ... donc , je t' accuse d' être venu nous moucharder en * France , payant ainsi par la plus sale trahison le pain mangé à nos tables . Car c' est toi la cause première du désastre , toi le traître qui , après le combat de * Nouart , as conduit les bavarois jusqu'à * Beaumont , pendant la nuit , au travers des bois de * Dieulet . Il fallait un homme qui eût longtemps habité le pays , pour connaître ainsi les moindres sentiers ; et notre conviction est faite , on t' a rencontré guidant l' artillerie par les chemins abominables , changés en fleuves de boue , où l' on a dû atteler huit chevaux à chaque pièce . Quand on revoit ces chemins , c' est à ne pas croire , on se demande comment un corps d' armée a pu passer par là ... sans toi , sans ton crime de t' être gobergé chez nous et de nous avoir vendus , la surprise de * Beaumont n' aurait pas eu lieu , nous ne serions pas allés à * Sedan , peut-être aurions -nous fini par vous rosser ! Et je ne parle pas du métier dégoûtant que tu continues à faire , du toupet avec lequel tu as reparu ici , triomphant , dénonçant et faisant trembler le pauvre monde ... tu es la plus ignoble des canailles , je demande la peine de mort . Un silence régna . Il s' était assis de nouveau , il dit enfin : - je nomme d' office * Ducat pour te défendre ... il a été huissier , il serait allé très loin , sans ses passions . Tu vois que je ne te refuse rien et que nous sommes gentils . * Goliath , qui ne pouvait remuer un doigt , tourna les yeux vers son défenseur improvisé . Il n' avait plus que les yeux de vivants , des yeux de supplication ardente , sous le front livide , que trempait une sueur d' angoisse , à grosses gouttes , malgré le froid . - messieurs , plaida * Ducat en se levant , mon client est en effet la plus infecte des canailles , et je n' accepterais pas de le défendre , si je n' avais à faire remarquer , pour son excuse , qu' ils sont tous comme ça , dans son pays ... regardez -le , vous voyez bien , à ses yeux , qu' il est très étonné . Il ne comprend pas son crime . En * France , nous ne touchons nos espions qu' avec des pincettes ; tandis que , là-bas , l' espionnage est une carrière très honorée , une façon méritoire de servir son pays ... je me permettrai même de dire , messieurs , qu' ils n' ont peut-être pas tort . Nos nobles sentiments nous font honneur , mais le pis est qu' ils nous ont fait battre . Si j' ose m' exprimer ainsi , quos vult perdere * Jupiter dementat ... vous apprécierez , messieurs . Et il se rassit , tandis que * Sambuc reprenait : - et toi , * Cabasse , n' as -tu rien à dire contre ou pour l' accusé ? -j'ai à dire , cria le provençal , que c' est bien des histoires pour régler son compte à ce bougre -là ... j' ai eu pas mal d' ennuis dans mon existence ; mais je n' aime pas qu' on plaisante avec les choses de la justice , ça porte malheur ... à mort ! à mort ! Solennellement , * Sambuc se remit debout . - ainsi , tel est bien votre arrêt à tous les deux ... la mort ? -oui , oui ! La mort ! Les chaises furent repoussées , il s' approcha de * Goliath , en disant : - c' est jugé , tu vas mourir . Les deux chandelles brûlaient , la mèche haute , comme des cierges , à droite et à gauche du visage décomposé de * Goliath . Il faisait , pour crier grâce , pour hurler les mots dont il étouffait , un tel effort , que le mouchoir bleu , sur sa bouche , se trempait d' écume ; et c' était terrible , cet homme réduit au silence , muet déjà comme un cadavre , qui allait mourir avec ce flot d' explications et de prières dans la gorge . * Cabasse armait le revolver . - faut -il lui casser la gueule ? Demanda -t-il . - ah ! Non , non ! Cria * Sambuc , il serait trop content . Et , revenant vers * Goliath : - tu n' es pas un soldat , tu ne mérites pas l' honneur de t' en aller avec une balle dans la tête ... non ! Tu vas crever comme un sale cochon d' espion que tu es . Il se retourna , il demanda poliment : - * Silvine , sans vous commander , je voudrais bien avoir un baquet . Pendant la scène du jugement , * Silvine n' avait pas bougé . Elle attendait , la face rigide , absente d' elle-même , toute dans l' idée fixe qui la poussait depuis deux jours . Et , quand on lui demanda un baquet , elle obéit simplement , elle disparut une minute dans le cellier voisin , puis revint avec le grand baquet où elle lavait le linge de * Charlot . - tenez ! Posez -le sous la table , au bord . Elle le posa , et comme elle se relevait , ses yeux de nouveau rencontrèrent ceux de * Goliath . Ce fut , dans le regard du misérable , une supplication dernière , une révolte aussi de l' homme qui ne voulait pas mourir . Mais , en ce moment , il n' y avait plus en elle rien de la femme , rien que la volonté de cette mort , attendue comme une délivrance . Elle recula encore jusqu'au buffet , elle resta . * Sambuc , qui avait ouvert le tiroir de la table , venait d' y prendre un large couteau de cuisine , celui avec lequel on coupait le lard . - donc , puisque tu es un cochon , je vas te saigner comme un cochon . Et il ne se pressa pas , discuta avec * Cabasse et * Ducat , pour que l' égorgement se fît d' une manière convenable . Même il y eut une querelle , parce que * Cabasse disait que dans son pays , en * Provence , on saignait les cochons la tête en bas , tandis que * Ducat se récriait , indigné , estimant cette méthode barbare et incommode . - avancez -le bien au bord de la table , au-dessus du baquet , pour ne pas faire des taches . Ils l' avancèrent , et * Sambuc procéda tranquillement , proprement . D' un seul coup du grand couteau , il ouvrit la gorge , en travers . Tout de suite , de la carotide tranchée , le sang se mit à couler dans le baquet , avec un petit bruit de fontaine . Il avait ménagé la blessure , à peine quelques gouttes jaillirent -elles , sous la poussée du coeur . Si la mort en fut plus lente , on n' en vit même pas les convulsions , car les cordes étaient solides , l' immobilité du corps resta complète . Pas une secousse et pas un râle . On ne put suivre l' agonie que sur le visage , sur ce masque labouré par l' épouvante , d' où le sang se retirait goutte à goutte , la peau décolorée , d' une blancheur de linge . Et les yeux se vidaient , eux aussi . Ils se troublèrent et s' éteignirent . - dites donc , * Silvine , faudra tout de même une éponge . Mais elle ne répondit pas , les bras ramenés contre sa poitrine , dans un geste inconscient , clouée au carreau , serrée à la gorge comme par un collier de fer . Elle regardait . Puis , tout d' un coup , elle s' aperçut que * Charlot était là , pendu à ses jupes . Sans doute , il s' était réveillé , il avait pu ouvrir les portes ; et personne ne l' avait vu entrer à petits pas , en enfant curieux . Depuis combien de temps se trouvait -il ainsi , caché à demi derrière sa mère ? Lui aussi regardait . De ses gros yeux bleus , sous sa tignasse jaune , il regardait couler le sang , la petite fontaine rouge qui emplissait le baquet peu à peu . Cela l' amusait peut-être . N' avait -il pas compris d' abord ? Fut -il ensuite effleuré par un souffle de l' horrible , eut -il une instinctive conscience de l' abomination à laquelle il assistait ? Il jeta un cri brusque , éperdu . - oh ! Maman , oh ! Maman , j' ai peur , emmène -moi ! Et * Silvine en reçut une secousse , dont la violence l' ébranla toute . C' était trop , un écroulement se faisait en elle , l' horreur à la fin emportait cette force , cette exaltation de l' idée fixe qui la tenait debout depuis deux jours . La femme renaissait , elle éclata en larmes , elle eut un geste fou , en soulevant * Charlot , en le serrant éperdument sur son coeur . Et elle se sauva avec lui , d' un galop terrifié , ne pouvant plus entendre , ne pouvant plus voir , n' ayant plus que le besoin d' aller s' anéantir n' importe où , dans le premier trou caché où elle tomberait . à cette minute , * Jean se décidait à ouvrir doucement sa porte . Bien qu' il ne s' inquiétât jamais des bruits de la ferme , il finissait par être surpris des allées et venues , des éclats de voix qu' il entendait . Et ce fut chez lui , dans sa chambre calme , que * Silvine vint s' abattre , échevelée , sanglotante , secouée d' une telle crise de détresse , qu' il ne put saisir d' abord ses paroles bégayées , coupées entre ses dents . Toujours elle répétait le même geste , comme pour écarter l' atroce vision . Enfin , il comprit , il vit à son tour le guet-apens , l' égorgement , la mère debout , le petit dans ses jupes , en face du père saigné à la gorge , dont le sang coulait ; et il en restait glacé , son coeur de paysan et de soldat chaviré d' angoisse . Ah ! La guerre , l' abominable guerre qui changeait tout ce pauvre monde en bêtes féroces , qui semait ces haines affreuses , le fils éclaboussé par le sang du père , perpétuant la querelle des races , grandissant plus tard dans l' exécration de cette famille paternelle , qu' il irait peut-être un jour exterminer ! Des semences scélérates pour d' effroyables moissons ! Tombée sur une chaise , couvrant de baisers égarés * Charlot qui pleurait à son cou , * Silvine répétait à l' infini la même phrase , le cri de son coeur saignant . - ah ! Mon pauvre petit , on ne dira plus que tu es un prussien ! ... ah ! Mon pauvre petit , on ne dira plus que tu es un prussien ! Dans la cuisine , le père * Fouchard venait d' arriver . Il avait tapé en maître , on s' était décidé à lui ouvrir . Et , en vérité , il avait eu une peu agréable surprise , en trouvant ce mort sur sa table , avec le baquet plein de sang dessous . Naturellement , d' une nature peu endurante , il s' était fâché . - dites donc , espèces de salops que vous êtes , est -ce que vous n' auriez pas pu faire vos saletés dehors ? Hein ! Vous prenez donc ma maison pour un fumier , que vous venez y gâter les meubles , avec des coups pareils ? Puis , comme * Sambuc s' excusait , expliquait les choses , le vieux continua , gagné par la peur , s' irritant davantage : - et qu' est -ce que vous voulez que j' en foute , moi , de votre mort ? Croyez -vous que c' est gentil , de coller comme ça un mort chez quelqu' un , sans se demander ce qu' il en fera ? ... une supposition qu' une patrouille entre , je serais propre ! Vous vous en fichez , vous autres , vous ne vous êtes pas demandé si je n' y laisserais pas la peau ... eh bien ! Nom de dieu , vous aurez affaire à moi , si vous n' emportez pas votre mort tout de suite ! Vous entendez , prenez -le par la tête , par les pattes , par ce que vous voudrez , mais que ça ne traîne pas et qu' il n' en reste pas seulement un cheveu dans trois minutes d' ici ! Enfin , * Sambuc obtint du père * Fouchard un sac , bien que le coeur de ce dernier saignât de donner encore quelque chose . Il le choisit parmi les plus mauvais , en disant qu' un sac troué , c' était trop bon pour un prussien . Mais * Cabasse et * Ducat eurent toutes les peines du monde à faire entrer * Goliath dans ce sac : le corps était trop gros , trop long , et les pieds dépassèrent . Puis , on le sortit , on le chargea sur la brouette qui servait à charrier le pain . - je vous donne ma parole d' honneur , déclara * Sambuc , que nous allons le foutre à la * Meuse ! -surtout , insista * Fouchard , collez -lui deux bons cailloux aux pattes , que le bougre ne remonte pas ! Et , dans la nuit très noire , sur la neige pâle , le petit cortège s' en alla , disparut , sans autre bruit qu' un léger cri plaintif de la brouette . * Sambuc jura toujours sur la tête de son père qu' il avait bien mis les deux bons cailloux aux pattes . Pourtant , le corps remonta , les prussiens le découvrirent trois jours plus tard , à * Pont- * Maugis , dans de grandes herbes ; et leur fureur fut extrême , lorsqu' ils eurent tiré du sac ce mort , saigné au cou comme un pourceau . Il y eut des menaces terribles , des vexations , des perquisitions . Sans doute , quelques habitants durent trop causer , car on vint un soir arrêter le maire de * Remilly et le père * Fouchard , coupables d' entretenir de bons rapports avec les francs-tireurs , qu' on accusait d' avoir fait le coup . Et le père * Fouchard , dans cette circonstance extrême , fut vraiment très beau , avec son impassibilité de vieux paysan qui connaissait la force invincible du calme et du silence . Il marcha , sans s' effarer , sans même demander d' explications . On allait bien voir . Dans le pays , on disait tout bas qu' il avait déjà tiré des prussiens une grosse fortune , des sacs d' écus enfouis quelque part , un à un , à mesure qu' il les gagnait . * Henriette , quand elle connut toutes ces histoires , fut terriblement inquiète . De nouveau , redoutant de compromettre ses hôtes , * Jean voulait partir , bien que le docteur le trouvât trop faible encore ; et elle tenait à ce qu' il attendît une quinzaine de jours , envahie elle-même d' un redoublement de tristesse , devant la nécessité prochaine de la séparation . Lors de l' arrestation du père * Fouchard , * Jean avait pu s' échapper , en se cachant au fond de la grange ; mais ne restait -il pas en danger d' être pris et emmené d' une heure à l' autre , dans le cas possible de nouvelles recherches ? D' ailleurs , elle tremblait aussi sur le sort de l' oncle . Elle résolut donc d' aller un matin , à * Sedan , voir les * Delaherche , qui logeaient chez eux , affirmait -on , un officier prussien très puissant . - * Silvine , dit -elle en partant , soignez bien notre malade , donnez -lui son bouillon à midi et sa potion à quatre heures . La servante , toute à ses besognes accoutumées , était redevenue la fille courageuse et soumise , dirigeant la ferme maintenant , en l' absence du maître , pendant que * Charlot sautait et riait autour d' elle . - n' ayez pas peur , madame , il ne lui manquera rien ... je suis là pour le dorloter . chapitre VI : à * Sedan , rue * Maqua , chez les * Delaherche , la vie avait repris , après les terribles secousses de la bataille et de la capitulation ; et , depuis bientôt quatre mois , les jours suivaient les jours , sous le morne écrasement de l' occupation prussienne . Mais un coin des vastes bâtiments de la fabrique , surtout , restait clos , comme inhabité : c' était sur la rue , à l' extrémité des appartements de maître , la chambre que le colonel * De * Vineuil habitait toujours . Tandis que les autres fenêtres s' ouvraient , laissaient passer tout un va-et-vient , tout un bruit de vie , celles de cette pièce semblaient mortes , avec leurs persiennes obstinément fermées . Le colonel s' était plaint de ses yeux , dont la grande lumière avivait les souffrances , disait -il ; et l' on ne savait s' il mentait , on entretenait près de lui une lampe , nuit et jour , pour le contenter . Pendant deux longs mois , il avait dû garder le lit , bien que le major * Bouroche n' eût diagnostiqué qu' une fêlure de la cheville : la plaie ne se fermait pas , toutes sortes de complications étaient survenues . Maintenant , il se levait , mais dans un tel accablement moral , en proie à un mal indéfini , si têtu , si envahissant , qu' il vivait ses journées étendu sur une chaise longue , devant un grand feu de bois . Il maigrissait , devenait une ombre , sans que le médecin qui le soignait , très surpris , pût trouver une lésion , la cause de cette mort lente . Ainsi qu' une flamme , il s' éteignait . Et * Madame * Delaherche , la mère , s' était enfermée avec lui , dès le lendemain de l' occupation . Sans doute ils avaient dû s' entendre , en quelques mots , une fois pour toutes , sur leur formel désir de se cloîtrer ensemble au fond de cette pièce , tant que des prussiens logeraient dans la maison . Beaucoup y avaient passé deux ou trois nuits , un capitaine , * M * De * Gartlauben , y couchait encore , à demeure . Du reste , jamais plus ni le colonel ni la vieille dame n' avaient reparlé de ces choses . Malgré ses soixante-dix-huit ans , elle se levait dès l' aube , venait s' installer dans un fauteuil , en face de son ami , à l' autre coin de la cheminée ; et , sous la lumière immobile de la lampe , elle se mettait à tricoter des bas pour les petits pauvres , tandis que lui , les yeux fixés sur les tisons , ne faisait jamais rien , ne semblait vivre et mourir que d' une pensée , dans une stupeur croissante . Ils n' échangeaient sûrement pas vingt paroles en une journée , il l' avait arrêtée du geste , chaque fois que , sans le vouloir , elle qui allait et venait par la maison , laissait échapper quelque nouvelle du dehors ; de sorte que désormais , il ne pénétrait plus rien là de la vie extérieure , et que rien n' était entré du siège de * Paris , des défaites de la * Loire , des quotidiennes douleurs de l' invasion . Mais , dans cette tombe volontaire , le colonel avait beau refuser la lumière du jour , se boucher les deux oreilles , tout l' effroyable désastre , tout le deuil mortel devait lui arriver par les fentes , avec l' air qu' il respirait ; car , d' heure en heure , il était comme empoisonné quand même , il se mourait davantage . Pendant ce temps , au très grand jour , lui , et dans son besoin de vivre , * Delaherche s' agitait , tâchait de rouvrir sa fabrique . Il n' avait pu encore que remettre en marche quelques métiers , au milieu du désarroi des ouvriers et des clients . Alors , afin d' occuper ses tristes loisirs , il lui était venu une idée , celle de dresser un inventaire total de sa maison et d' y étudier certains perfectionnements , depuis longtemps rêvés . Justement , il avait sous la main , pour l' aider dans ce travail , un jeune homme , échoué chez lui à la suite de la bataille , le fils d' un de ses clients . * Edmond * Lagarde , grandi à * Passy , dans la petite boutique de nouveautés de son père , sergent au 5e de ligne , à peine âgé de vingt-trois ans , et n' en paraissant guère que dix-huit , avait fait le coup de feu en héros , avec un tel acharnement , qu' il était rentré , le bras gauche cassé par une des dernières balles , vers cinq heures , à la porte du * Ménil ; et * Delaherche , depuis qu' on avait évacué les blessés de ses hangars , le gardait , par bonhomie . C' était de la sorte qu' * Edmond faisait partie de la famille , mangeant , couchant , vivant là , guéri à cette heure , servant de secrétaire au fabricant de drap , en attendant de pouvoir rentrer à * Paris . Grâce à la protection de ce dernier , et sur sa formelle promesse de ne pas fuir , les autorités prussiennes le laissaient tranquille . Il était blond , avec des yeux bleus , joli comme une femme , d' ailleurs d' une timidité si délicate , qu' il rougissait au moindre mot . Sa mère l' avait élevé , s' était saignée , mettant à payer ses années de collège les bénéfices de leur étroit commerce . Et il adorait * Paris , et il le regrettait passionnément devant * Gilberte , ce chérubin blessé , que la jeune femme avait soigné en camarade . Enfin , la maison se trouvait encore augmentée du nouvel hôte , * M * De * Gartlauben , capitaine de la landwehr , dont le régiment avait remplacé à * Sedan les troupes actives . Malgré son grade modeste , c' était là un puissant personnage , car il avait pour oncle le gouverneur général installé à * Reims , qui exerçait sur toute la région un pouvoir absolu . Lui aussi se piquait d' aimer * Paris , de l' avoir habité , de n' en ignorer ni les politesses ni les raffinements ; et , en effet , il affectait toute une correction d' homme bien élevé , cachant sous ce vernis sa rudesse native . Toujours sanglé dans son uniforme , il était grand et gros , mentant sur son âge , désespéré de ses quarante-cinq ans . Avec plus d' intelligence , il aurait pu être terrible ; mais sa vanité outrée le mettait dans une continuelle satisfaction , car jamais il n' en venait à croire qu' on pouvait se moquer de lui . Plus tard , il fut pour * Delaherche un véritable sauveur . Mais , dans les premiers temps , après la capitulation , quelles lamentables journées ! * Sedan , envahi , peuplé de soldats allemands , tremblait , craignait le pillage . Puis , les troupes victorieuses refluèrent vers la vallée de la * Seine , il ne resta qu' une garnison , et la ville tomba à une paix morte de nécropole : les maisons toujours closes , les boutiques fermées , les rues désertes dès le crépuscule , avec les pas lourds et les cris rauques des patrouilles . Aucun journal , aucune lettre n' arrivait plus . C' était le cachot muré , la brusque amputation , dans l' ignorance et l' angoisse des désastres nouveaux dont on sentait l' approche . Pour comble de misère , la disette devenait menaçante . Un matin , on s' était réveillé sans pain , sans viande , le pays ruiné , comme mangé par un vol de sauterelles , depuis une semaine que des centaines de mille hommes y roulaient leur flot débordé . La ville ne possédait plus que pour deux jours de vivres , et l' on avait dû s' adresser à la * Belgique , tout venait maintenant de la terre voisine , à travers la frontière ouverte , d' où la douane avait disparu , emportée elle aussi dans la catastrophe . Enfin , c' étaient les vexations continuelles , la lutte qui recommençait chaque matin , entre la commandature prussienne installée à la sous-préfecture , et le conseil municipal siégeant en permanence à l' hôtel de ville . Ce dernier , héroïque dans sa résistance administrative , avait beau discuter , ne céder que pied à pied , les habitants succombaient sous les exigences toujours croissantes , sous la fantaisie et la fréquence excessive des réquisitions . D' abord , * Delaherche souffrit beaucoup des soldats et des officiers qu' il eut à loger . Toutes les nationalités défilaient chez lui , la pipe aux dents . Chaque jour , il tombait sur la ville , à l' improviste , deux mille hommes , trois mille hommes , des fantassins , des cavaliers , des artilleurs ; et , bien que ces hommes n' eussent droit qu' au toit et au feu , il fallait souvent courir , se procurer des provisions . Les chambres où ils séjournaient , restaient d' une saleté repoussante . Souvent , les officiers rentraient ivres , se rendaient plus insupportables que leurs soldats . Pourtant , la discipline les tenait , si impérieuse , que les faits de violence et de pillage étaient rares . Dans tout * Sedan , on ne citait que deux femmes outragées . Ce fut plus tard seulement , lorsque * Paris résista , qu' ils firent sentir durement leur domination , exaspérés de voir que la lutte s' éternisait , inquiets de l' attitude de la province , craignant toujours le soulèvement en masse , cette guerre de loups que leur avaient déclarée les francs-tireurs . * Delaherche venait justement de loger un commandant de cuirassiers , qui couchait avec ses bottes , et qui , en partant , avait laissé de l' ordure jusque sur la cheminée , lorsque , dans la seconde quinzaine de septembre , le capitaine * De * Gartlauben tomba chez lui , un soir de pluie diluvienne . La première heure fut assez rude . Il parlait haut , exigeait la plus belle chambre , faisait sonner son sabre sur les marches de l' escalier . Mais , ayant aperçu * Gilberte , il devint correct , s' enferma , passa d' un air raide , en saluant poliment . Il était très adulé , car on n' ignorait pas qu' un mot de lui au colonel , qui commandait à * Sedan , suffisait pour faire adoucir une réquisition ou relâcher un homme . Récemment , son oncle , le gouverneur général , à * Reims , avait lancé une proclamation froidement féroce , décrétant l' état de siège et punissant de la peine de mort toute personne qui servirait l' ennemi , soit comme espion , soit en égarant les troupes allemandes qu' elles seraient chargées de conduire , soit en détruisant les ponts et les canons , en endommageant les lignes télégraphiques et les chemins de fer . L' ennemi , c' étaient les français ; et le coeur des habitants bondissait , en lisant la grande affiche blanche , collée à la porte de la commandature , qui leur faisait un crime de leur angoisse et de leurs voeux . Il était si dur déjà d' apprendre les nouvelles victoires des armées allemandes par les hourras de la garnison ! Chaque journée amenait ainsi son deuil , les soldats allumaient de grands feux , chantaient , se grisaient , la nuit entière , tandis que les habitants , forcés désormais de rentrer à neuf heures , écoutaient du fond de leurs maisons noires , éperdus d' incertitude , devinant un nouveau malheur . Ce fut même dans une de ces circonstances , vers le milieu d' octobre , que * M * De * Gartlauben fit , pour la première fois , preuve de quelque délicatesse . Depuis le matin , * Sedan renaissait à l' espérance , le bruit courait d' un grand succès de l' armée de la * Loire , en marche pour délivrer * Paris . Mais , tant de fois déjà , les meilleures nouvelles s' étaient changées en messagères de désastres ! Et , dès le soir , en effet , on apprenait que l' armée bavaroise s' était emparée d' * Orléans . Rue * Maqua , dans une maison qui faisait face à la fabrique , des soldats braillèrent si fort , que le capitaine , ayant vu * Gilberte très émue , alla les faire taire , en trouvant lui-même ce tapage déplacé . Le mois s' écoula , * M * De * Gartlauben fut encore amené à rendre quelques petits services . Les autorités prussiennes avaient réorganisé les services administratifs , on venait d' installer un sous-préfet allemand , ce qui n' empêchait pas d' ailleurs les vexations de continuer , bien que celui -ci se montrât relativement raisonnable . Dans les continuelles difficultés qui renaissaient entre la commandature et le conseil municipal , une des plus fréquentes était la réquisition des voitures ; et toute une grosse affaire éclata , un matin que * Delaherche n' avait pu envoyer , devant la sous-préfecture , sa calèche attelée de deux chevaux : le maire fut un moment arrêté , lui-même serait allé le rejoindre à la citadelle , sans * M * De * Gartlauben , qui apaisa , d' une simple démarche , cette grande colère . Un autre jour , son intervention fit accorder un sursis à la ville , condamnée à payer trente mille francs d' amende , pour la punir des prétendus retards apportés à la reconstruction du pont de * Villette , un pont détruit par les prussiens , toute une déplorable histoire qui ruina et bouleversa * Sedan . Mais ce fut surtout après la reddition de * Metz que * Delaherche dut une véritable reconnaissance à son hôte . L' affreuse nouvelle avait été pour les habitants comme un coup de foudre , l' anéantissement de leurs derniers espoirs ; et , dès la semaine suivante , des passages écrasants de troupes s' étaient de nouveau produits , le torrent d' hommes descendu de * Metz , l' armée du prince * Frédéric- * Charles se dirigeant sur la * Loire , celle du général * Manteuffel marchant sur * Amiens et sur * Rouen , d' autres corps allant renforcer les assiégeants , autour de * Paris . Pendant plusieurs jours , les maisons regorgèrent de soldats , les boulangeries et les boucheries furent balayées jusqu'à la dernière miette , jusqu'au dernier os , le pavé des rues garda une odeur de suint , comme après le passage des grands troupeaux migrateurs . Seule , la fabrique de la rue * Maqua n' eut pas à souffrir de ce débordement de bétail humain , préservée par une main amie , désignée simplement pour héberger quelques chefs de bonne éducation . Aussi * Delaherche finit -il par se départir de son attitude froide . Les familles bourgeoises s' étaient enfermées au fond de leurs appartements , évitant tout rapport avec les officiers qu' elles logeaient . Mais lui , agité de son continuel besoin de parler , de plaire , de jouir de la vie , souffrait beaucoup de ce rôle de vaincu boudeur . Sa grande maison silencieuse et glacée , où chacun vivait à part , dans une raideur de rancune , lui pesait terriblement aux épaules . Aussi commença -t-il , un jour , par arrêter * M * De * Gartlauben dans l' escalier , pour le remercier de ses services . Et , peu à peu , l' habitude fut prise , les deux hommes échangèrent quelques paroles , quand ils se rencontrèrent ; de sorte qu' un soir le capitaine prussien se trouva assis , dans le cabinet du fabricant , au coin de la cheminée où brûlaient d' énormes bûches de chêne , fumant un cigare , causant en ami des nouvelles récentes . Pendant les premiers quinze jours , * Gilberte ne parut pas , il affecta d' ignorer son existence , bien qu' au moindre bruit il tournât vivement les yeux vers la porte de la chambre voisine . Il semblait vouloir faire oublier sa situation de vainqueur , se montrait d' esprit dégagé et large , plaisantait volontiers certaines réquisitions qui prêtaient à rire . Ainsi , un jour qu' on avait réquisitionné un cercueil et un bandage , ce bandage et ce cercueil l' amusèrent beaucoup . Pour le reste , le charbon de terre , l' huile , le lait , le sucre , le beurre , le pain , la viande , sans compter des vêtements , des poêles , des lampes , enfin tout ce qui se mange et tout ce qui sert à la vie quotidienne , il avait un haussement d' épaules : mon dieu ! Que voulez -vous ? C' était vexatoire sans doute , il convenait même qu' on demandait trop ; seulement , c' était la guerre , il fallait bien vivre en pays ennemi . * Delaherche , qu' irritaient ces réquisitions incessantes , gardait son franc parler , les épluchait chaque soir , comme s' il eût examiné le livre de sa cuisine . Pourtant , ils n' eurent qu' une discussion vive , au sujet de la contribution d' un million , dont le préfet prussien * De * Rethel venait de frapper le département des * Ardennes , sous le prétexte de compenser les pertes causées à l' * Allemagne par les vaisseaux de guerre français et par l' expulsion des allemands domiciliés en * France . Dans la répartition , * Sedan devait payer quarante-deux mille francs . Et il s' épuisa à faire comprendre à son hôte que cela était inique , que la situation de la ville se trouvait exceptionnelle , qu' elle avait déjà trop souffert pour être ainsi frappée . D' ailleurs , tous deux sortaient plus intimes de ces explications , lui enchanté de s' être étourdi du flot de sa parole , le prussien content d' avoir fait preuve d' une urbanité toute parisienne . Un soir , de son air gai d' étourderie , * Gilberte entra . Elle s' arrêta , en jouant la surprise . * M * De * Gartlauben s' était levé , et il eut la discrétion de se retirer presque tout de suite . Mais , le lendemain , il trouva * Gilberte installée , il reprit sa place au coin du feu . Alors , commencèrent des soirées charmantes , que l' on passait dans ce cabinet de travail , et non dans le salon , ce qui établissait une distinction subtile . Même , plus tard , lorsque la jeune femme eut consenti à faire de la musique à son hôte , qui l' adorait , elle se rendait seule dans le salon voisin , en laissait simplement la porte ouverte . Par ce rude hiver , les vieux chênes des * Ardennes brûlaient à grande flamme , au fond de la haute cheminée , on prenait vers dix heures une tasse de thé , on causait dans la bonne chaleur de la vaste pièce . Et * M * De * Gartlauben était visiblement tombé amoureux fou de cette jeune femme si rieuse , qui coquetait avec lui comme elle faisait autrefois , à * Charleville , avec les amis du capitaine * Beaudoin . Il se soignait davantage , se montrait d' une galanterie outrée , se contentait de la moindre faveur , tourmenté de l' unique souci de n' être pas pris pour un barbare , un soldat grossier violentant les femmes . Et la vie se trouva ainsi comme dédoublée , dans la vaste maison noire de la rue * Maqua . Tandis qu' aux repas * Edmond , avec sa jolie figure de chérubin blessé , répondait par monosyllabes au bavardage ininterrompu de * Delaherche , en rougissant dès que * Gilberte le priait de lui passer le sel , tandis que le soir * M * De * Gartlauben , les yeux pâmés , assis dans le cabinet de travail , écoutait une sonate de * Mozart que la jeune femme jouait pour lui au fond du salon , la pièce voisine où vivaient le colonel * De * Vineuil et * Madame * Delaherche restait silencieuse , les persiennes closes , la lampe éternellement allumée , ainsi qu' un tombeau éclairé par un cierge . Décembre avait enseveli la ville sous la neige , les nouvelles désespérées s' y étouffaient dans le grand froid . Après la défaite du général * Ducrot à * Champigny , après la perte d' * Orléans , il ne restait plus qu' un sombre espoir , celui que la terre de * France devînt la terre vengeresse , la terre exterminatrice , dévorant les vainqueurs . Que la neige tombât donc à flocons plus épais , que le sol se fendît sous les morsures de la gelée , pour que l' * Allemagne entière y trouvât son tombeau ! Et une angoisse nouvelle serrait le coeur de * Madame * Delaherche . Une nuit que son fils était absent , appelé en * Belgique par ses affaires , elle avait entendu , en passant devant la chambre de * Gilberte , un léger bruit de voix , des baisers étouffés , mêlés de rires . Saisie , elle était rentrée chez elle , dans l' épouvante de l' abomination qu' elle soupçonnait : ce ne pouvait être que le prussien qui se trouvait là , elle croyait bien avoir remarqué déjà des regards d' intelligence , elle restait écrasée sous cette honte dernière . Ah ! Cette femme que son fils avait amenée , malgré elle , dans la maison , cette femme de plaisir , à qui elle avait déjà pardonné une fois , en ne parlant pas , après la mort du capitaine * Beaudoin ! Et cela recommençait , et c' était cette fois la pire infamie ! Qu' allait -elle faire ? Une telle monstruosité ne pouvait continuer sous son toit . Le deuil de la réclusion où elle vivait en était accru , elle avait des journées d' affreux combat . Les jours où elle rentrait chez le colonel , plus sombre , muette pendant des heures , avec des larmes dans les yeux , il la regardait , il s' imaginait que la * France venait de subir une défaite de plus . Ce fut à ce moment qu' * Henriette tomba un matin rue * Maqua , pour intéresser les * Delaherche au sort de l' oncle * Fouchard . Elle avait entendu parler avec des sourires de l' influence toute-puissante que * Gilberte possédait sur * M * De * Gartlauben . Aussi resta -t-elle un peu gênée , devant * Madame * Delaherche , qu' elle rencontra la première , dans l' escalier , remontant chez le colonel , et à qui elle crut devoir expliquer le but de sa visite . - oh ! Madame , que vous seriez bonne d' intervenir ! ... mon oncle est dans une position terrible , on parle de l' envoyer en * Allemagne . La vieille dame , qui l' aimait pourtant , eut un geste de colère . - mais , ma chère enfant , je n' ai aucun pouvoir ... il ne faut pas s' adresser à moi ... puis , malgré l' émotion où elle la voyait : - vous arrivez très mal , mon fils part ce soir pour * Bruxelles ... d' ailleurs , il est comme moi , sans puissance aucune ... adressez -vous donc à ma belle-fille , qui peut tout . Et elle laissa * Henriette interdite , convaincue maintenant qu' elle tombait dans un drame de famille . Depuis la veille , * Madame * Delaherche avait pris la résolution de tout dire à son fils , avant le départ de celui -ci pour la * Belgique , où il allait traiter un achat important de houille , dans l' espoir de remettre en marche les métiers de sa fabrique . Jamais elle ne tolérerait que l' abomination recommençât , à côté d' elle , pendant cette nouvelle absence . Elle attendait donc pour parler d' être certaine qu' il ne renverrait pas son départ à un autre jour , comme il le faisait depuis une semaine . C' était l' écroulement de la maison , le prussien chassé , la femme elle aussi jetée à la rue , son nom affiché ignominieusement contre les murs , ainsi qu' on avait menacé de le faire , pour toute française qui se livrerait à un allemand . Lorsque * Gilberte aperçut * Henriette , elle poussa un cri de joie . - ah ! Que je suis heureuse de te voir ! ... il me semble qu' il y a si longtemps , et l' on vieillit si vite , au milieu de ces vilaines histoires ! Elle l' avait entraînée dans sa chambre , elle la fit asseoir sur la chaise longue , se serra contre elle . - voyons , tu vas déjeuner avec nous ... mais , auparavant , causons . Tu dois avoir tant de choses à me dire ! ... je sais que tu es sans nouvelles de ton frère . Hein ? Ce pauvre * Maurice , comme je le plains , dans ce * Paris sans gaz , sans bois , sans pain peut-être ! ... et ce garçon que tu soignes , l' ami de ton frère ? Tu vois qu' on m' a déjà fait des bavardages ... est -ce que c' est pour lui que tu viens ? * Henriette tardait à répondre , prise d' un grand trouble intérieur . N' était -ce pas , au fond , pour * Jean qu' elle venait , pour être certaine que , l' oncle relâché , on n' inquiéterait plus son cher malade ? Cela l' avait emplie de confusion , d' entendre * Gilberte parler de lui , et elle n' osait plus dire le motif véritable de sa visite , la conscience désormais souffrante , répugnant à employer l' influence louche qu' elle lui croyait . - alors , répéta * Gilberte , d' un air de malignité , c' est pour ce garçon que tu as besoin de nous ? Et , comme * Henriette , acculée , parlait enfin de l' arrestation du père * Fouchard : - mais , c' est vrai ! Suis -je assez sotte ! Moi qui en causais encore ce matin ! ... oh ! Ma chère , tu as bien fait de venir , il faut s' occuper de ton oncle tout de suite , parce que les derniers renseignements que j' ai eus ne sont pas bons . Ils veulent faire un exemple . - oui , j' ai songé à vous autres , continua * Henriette d' une voix hésitante . J' ai pensé que tu me donnerais un bon conseil , que tu pourrais peut-être agir ... la jeune femme eut un bel éclat de rire . - es -tu bête , je vais faire relâcher ton oncle avant trois jours ! ... on ne t' a donc pas dit que j' ai ici , dans la maison , un capitaine prussien qui fait tout ce que je veux ? ... tu entends , ma chère , il n' a rien à me refuser ! Et elle riait plus fort , simplement écervelée dans son triomphe de coquette , tenant les deux mains de son amie , qu' elle caressait , et qui ne trouvait pas de remerciements , pleine de malaise , tourmentée de la crainte que ce ne fût là un aveu . Quelle sérénité , quelle gaieté fraîche pourtant ! -laisse -moi faire , je te renverrai contente ce soir . Lorsqu' on passa dans la salle à manger , * Henriette resta surprise de la délicate beauté d' * Edmond , qu' elle ne connaissait pas . Il la ravissait comme une jolie chose . était -ce possible que ce garçon se fût battu et qu' on eût osé lui casser le bras ? La légende de sa grande bravoure achevait de le rendre charmant , et * Delaherche , qui avait accueilli * Henriette en homme heureux de voir une figure nouvelle , ne cessa , pendant qu' on servait des côtelettes et des pommes de terre en robe de chambre , de faire l' éloge de son secrétaire , aussi actif et bien élevé qu' il était beau . Le déjeuner , ainsi à quatre , dans la salle à manger bien chaude , prit le tour d' une intimité délicieuse . - et c' est pour nous intéresser au sort du père * Fouchard que vous êtes venue ? Reprit le fabricant . çà m' ennuie beaucoup d' être forcé de partir ce soir ... mais ma femme va vous arranger ça , elle est irrésistible , elle obtient tout ce qu' elle veut . Il riait , il disait ces choses avec une bonhomie parfaite , simplement flatté de ce pouvoir dont il tirait lui-même quelque orgueil . Puis , brusquement : - à propos , ma chère , * Edmond ne t' a pas dit sa trouvaille ? -non , quelle trouvaille ? Demanda gaiement * Gilberte , en tournant vers le jeune sergent ses jolis yeux de caresse . Mais celui -ci rougissait , comme sous l' excès du plaisir , chaque fois qu' une femme le regardait de la sorte . - mon dieu ! Madame , il ne s' agit simplement que de la vieille dentelle , que vous regrettiez de ne pas avoir , pour garnir votre peignoir mauve ... j' ai eu hier la chance de découvrir cinq mètres d' ancien point de * Bruges , vraiment très beau , et à bon compte . La marchande viendra vous les montrer tout à l' heure . Elle fut ravie , elle l' aurait embrassé . - oh ! Que vous êtes gentil , je vous récompenserai ! Puis , comme on servait encore une terrine de foies gras , achetée en * Belgique , la conversation tourna , s' arrêta un instant au poisson de la * Meuse qui mourait empoisonné , finit par tomber sur le danger de peste qui menaçait * Sedan , au prochain dégel . En novembre , des cas d' épidémie s' étaient déjà déclarés . On avait eu beau , après la bataille , dépenser six mille francs pour balayer la ville , brûler en tas les sacs , les gibernes , tous les débris louches : les campagnes environnantes n' en soufflaient pas moins des odeurs nauséabondes , à la moindre humidité , tellement elles étaient gorgées de cadavres , à peine enfouis , mal recouverts de quelques centimètres de terre . Partout , des tombes bossuaient les champs , le sol se fendait sous la poussée intérieure , la putréfaction suintait et s' exhalait . Et l' on venait , les jours précédents , de découvrir un autre foyer d' infection , la * Meuse , d' où l' on avait pourtant retiré déjà plus de douze cents corps de chevaux . L' opinion générale était qu' il n' y restait plus un cadavre humain , lorsqu' un garde champêtre , en regardant avec attention , à plus de deux mètres de profondeur , avait aperçu sous l' eau des blancheurs , qu' on aurait pris pour des pierres : c' étaient des lits de cadavres , des corps éventrés que le ballonnement , rendu impossible , n' avait pu ramener à la surface . Depuis près de quatre mois , ils séjournaient là , dans cette eau , parmi les herbes . Les coups de croc ramenaient des bras , des jambes , des têtes . Rien que la force du courant détachait et emportait parfois une main . L' eau se troublait , de grosses bulles de gaz montaient , crevaient à la surface , empestant l' air d' une odeur infecte . - cela va bien qu' il gèle , fit remarquer * Delaherche . Mais , dès que la neige disparaîtra , il va falloir procéder à des recherches , désinfecter tout ça , autrement nous y resterions tous . Et , sa femme l' ayant supplié en riant de passer à des sujets plus propres , pendant qu' on mangeait , il conclut simplement : - dame ! Voilà le poisson de la * Meuse compromis pour longtemps . Mais on avait fini , on servait le café , quand la femme de chambre annonça que * M * De * Gartlauben demandait la faveur d' entrer un instant . Ce fut un émoi , car il n' était jamais venu à cette heure , en plein jour . Tout de suite , * Delaherche avait dit de l' introduire , voyant là une circonstance heureuse qui allait permettre de lui présenter * Henriette . Et le capitaine , lorsqu' il aperçut une autre jeune femme , outra encore sa politesse . Il accepta même une tasse de café , qu' il buvait sans sucre , comme il avait vu beaucoup de personnes le boire , à * Paris . D' ailleurs , s' il avait insisté pour être reçu , c' était uniquement dans le désir d' apprendre tout de suite à madame qu' il venait d' obtenir la grâce d' un de ses protégés , un malheureux ouvrier de la fabrique , emprisonné à la suite d' une rixe avec un soldat prussien . Alors , * Gilberte profita de l' occasion pour parler du père * Fouchard . - capitaine , je vous présente une de mes plus chères amies ... elle désire se mettre sous votre protection , elle est la nièce du fermier qu' on a arrêté à * Remilly , vous savez bien , à la suite de cette histoire de francs-tireurs . - ah ! Oui , l' affaire de l' espion , le malheureux qu' on a trouvé dans un sac ... oh ! C' est grave , très grave ! Je crains bien de ne rien pouvoir . - capitaine , vous me feriez tant de plaisir ! Elle le regardait de ses yeux de caresse , il eut une satisfaction béate , s' inclina d' un air de galante obéissance . Tout ce qu' elle voudrait ! -monsieur , je vous en serai bien reconnaissante , articula avec peine * Henriette , prise d' un insurmontable malaise , à la pensée soudaine de son mari , de son pauvre * Weiss , fusillé là-bas , à * Bazeilles . Mais * Edmond , qui s' en était allé discrètement , dès l' arrivée du capitaine , venait de reparaître , pour dire un mot à l' oreille de * Gilberte . Elle se leva avec vivacité , conta l' histoire de la dentelle , que la marchande apportait ; et elle suivit le jeune homme , en s' excusant . Alors , restée seule en compagnie des deux hommes , * Henriette put s' isoler , assise dans une embrasure de fenêtre , tandis qu' ils continuaient de causer très haut . - capitaine , vous accepterez bien un petit verre ... voyez -vous , je ne me gêne pas , je vous dis tout ce que je pense , parce que je connais la largeur de votre esprit . Eh bien ! Je vous assure que votre préfet a tort de vouloir saigner encore la ville de ces quarante-deux mille francs ... songez donc au total de nos sacrifices , depuis le commencement . D' abord , à la veille de la bataille , toute une armée française , épuisée , affamée . Ensuite , vous autres , qui aviez les dents longues aussi . Rien que les passages de ces troupes , les réquisitions , les réparations , les dépenses de toute sorte nous ont coûté un million et demi . Mettez -en autant pour les ruines occasionnées par la bataille , les destructions , les incendies : ça fait trois millions . Enfin , j' évalue bien à deux millions la perte éprouvée par l' industrie et le commerce ... hein ? Qu' est -ce que vous en dites ? Nous voilà au chiffre de cinq millions , pour une ville de treize mille habitants ! Et vous nous demandez encore quarante-deux mille francs de contribution , je ne sais sous quel prétexte ! Est -ce que c' est juste , est -ce que c' est raisonnable ? * M * De * Gartlauben hochait la tête , se contentait de répondre : - que voulez -vous ? C' est la guerre , c' est la guerre ! Et l' attente se prolongeait , les oreilles d' * Henriette bourdonnaient , toutes sortes de vagues et tristes pensées l' assoupissaient à demi , dans l' embrasure de la fenêtre , pendant que * Delaherche donnait sa parole d' honneur que jamais * Sedan n' aurait pu faire face à la crise , dans le manque total du numéraire , sans l' heureuse création d' une monnaie fiduciaire locale , du papier-monnaie de la caisse du crédit industriel , qui avait sauvé la ville d' un désastre financier . - capitaine , vous reprendrez bien un petit verre de cognac . Et il sauta à un autre sujet . - ce n' est pas la * France qui a fait la guerre , c' est l' empire ... ah ! L' empereur m' a bien trompé . Tout est fini avec lui , nous nous laisserions démembrer plutôt ... tenez ! Un seul homme a vu clair en juillet , oui ! * Monsieur * Thiers , dont le voyage actuel , au travers des capitales de l' * Europe , est encore un grand acte de sagesse et de patriotisme . Tous les voeux des gens raisonnables l' accompagnent , puisse -t-il réussir ! D' un geste , il acheva sa pensée , car il eût jugé malséant , devant un prussien , même sympathique , d' exprimer un désir de paix . Mais ce désir , il était ardemment en lui , comme au fond de toute l' ancienne bourgeoisie plébiscitaire et conservatrice . On allait être à bout de sang et d' argent , il fallait se rendre ; et une sourde rancune contre * Paris qui s' entêtait dans sa résistance , montait de toutes les provinces occupées . Aussi conclut -il à voix plus basse , faisant allusion aux proclamations enflammées de * Gambetta : - non , non ! Nous ne pouvons pas être avec les fous furieux . ça devient du massacre ... moi , je suis avec * Monsieur * Thiers , qui veut les élections ; et , quant à leur république , mon dieu ! Ce n' est pas elle qui me gêne , on la gardera s' il le faut , en attendant mieux . Très poliment , * M * De * Gartlauben continuait à hocher la tête d' un air d' approbation , en répétant : - sans doute , sans doute ... * Henriette , dont le malaise avait grandi , ne put rester davantage . C' était , en elle , une irritation sans cause précise , un besoin de ne plus être là ; et elle se leva doucement , elle sortit , à la recherche de * Gilberte , qui se faisait si longtemps attendre . Mais , comme elle entrait dans la chambre à coucher , elle resta stupéfaite , en apercevant , étendue sur la chaise longue , son amie en larmes , bouleversée par une émotion extraordinaire . - eh bien ! Quoi donc ? Que t' arrive -t-il ? Les pleurs de la jeune femme redoublèrent , elle se refusait à parler , envahie maintenant d' une confusion qui lui jetait tout le sang de son coeur au visage . Et , enfin , balbutiante , se cachant dans les bras grands ouverts , tendus vers elle : - oh ! Ma chérie , si tu savais ... jamais je n' oserais te dire ... et pourtant je n' ai que toi , tu peux seule me donner peut-être un bon conseil ... elle eut un frémissement , elle bégaya davantage . - j' étais avec * Edmond ... alors , à l' instant , * Madame * Delaherche vient de me surprendre ... - comment , de te surprendre ? -oui , nous étions là , il me tenait , il m' embrassait ... et , baisant * Henriette , la serrant dans ses bras tremblants , elle lui dit tout . - oh ! Ma chérie , ne me juge pas trop mal , ça me ferait tant de peine ! ... je sais bien , je t' avais juré que ça ne recommencerait jamais . Mais tu as vu * Edmond , il est si brave , et il est si joli ! Puis , songe donc , ce pauvre jeune homme , blessé , malade , loin de sa mère ! Avec ça , il n' a jamais été riche , on a tout mangé chez lui , pour le faire instruire ... je t' assure , je n' ai pas pu refuser . * Henriette l' écoutait , effarée , ne revenant pas de sa surprise . - comment ! C' était avec le petit sergent ! ... mais , ma chère , tout le monde te croit la maîtresse du prussien ! Du coup , * Gilberte se releva , s' essuya les yeux , protestant . - la maîtresse du prussien ... ah ! Non , par exemple ! Il est affreux , il me répugne ... pour qui me prend -on ? Comment peut -on me croire capable d' une pareille infamie ? Non , non , jamais ! J' aimerais mieux mourir ! Dans sa révolte , elle était devenue grave , d' une beauté douloureuse et irritée qui la transfigurait . Et , brusquement , sa gaieté coquette , son insoucieuse légèreté revinrent , au milieu d' un invincible rire . - ça , c' est vrai , je m' amuse de lui . Il m' adore , et je n' ai qu' à le regarder , pour qu' il obéisse ... si tu savais comme c' est drôle , de se moquer ainsi de ce gros homme , qui a toujours l' air de croire qu' on va enfin le récompenser ! -mais c' est un jeu très dangereux , dit sérieusement * Henriette . - crois -tu ? Qu' est -ce que je risque ? Lorsqu' il s' apercevra qu' il ne doit compter sur rien , il ne pourra que se fâcher et s' en aller ... et puis , non ! Jamais il ne s' en apercevra ! Tu ne connais pas l' homme , il est de ceux avec lesquels les femmes vont aussi loin qu' elles veulent , sans danger . Pour ça , vois -tu , j' ai un sens qui m' a toujours avertie . Il a bien trop de vanité , jamais il n' admettra que je me sois moquée de lui ... et tout ce que je lui permettrai , ce sera d' emporter mon souvenir , avec la consolation de se dire qu' il a agi correctement , en galant homme qui a longtemps habité * Paris . Elle s' égayait , elle ajouta : - en attendant , il va faire remettre en liberté l' oncle * Fouchard , et il n' aura pour sa peine qu' une tasse de thé , sucrée de ma main . Mais , tout d' un coup , elle revint à ses craintes , à l' effroi d' avoir été surprise . Des larmes reparurent au bord de ses paupières . - mon dieu ! Et * Madame * Delaherche ? ... que va -t-il se passer ? Elle ne m' aime guère , elle est capable de tout dire à mon mari . * Henriette avait fini par se remettre . Elle essuya les yeux de son amie , elle la força de réparer le désordre de ses vêtements . - écoute , ma chère , je n' ai pas la force de te gronder , et pourtant tu sais si je te blâme ! Mais on m' avait fait une telle peur avec ton prussien , j' ai redouté des choses si laides , que l' autre histoire , ma foi ! Est un soulagement ... calme -toi , tout peut s' arranger . C' était fort sage , d' autant plus que * Delaherche , presque aussitôt , entra avec sa mère . Il expliqua qu' il venait d' envoyer chercher la voiture qui devait le conduire en * Belgique , décidé à prendre le train pour * Bruxelles , le soir même . Il voulait donc faire ses adieux à sa femme . Puis , se tournant vers * Henriette : - soyez tranquille , * Monsieur * De * Gartlauben , en me quittant , m' a promis de s' occuper de votre oncle ; et , quand je ne serai plus là , ma femme fera le reste . Depuis que * Madame * Delaherche était entrée , * Gilberte ne la quittait pas des yeux , le coeur serré d' angoisse . Allait -elle parler , dire ce qu' elle venait de voir , empêcher son fils de partir ? La vieille dame , silencieuse , avait , dès la porte , fixé , elle aussi , les regards sur sa belle-fille . Dans son rigorisme , elle éprouvait sans doute le soulagement qui avait rendu * Henriette tolérante . Mon dieu ! Puisque c' était avec ce jeune homme , ce français qui s' était battu si bravement , ne devait -elle pas pardonner , comme elle avait pardonné déjà pour le capitaine * Beaudoin ? Ses yeux s' adoucirent , elle détourna la tête . Son fils pouvait s' absenter , * Edmond protégerait * Gilberte contre le prussien . Elle eut même un faible sourire , elle qui ne s' était pas égayée depuis la bonne nouvelle de * Coulmiers . - au revoir , dit -elle en embrassant * Delaherche . Fais tes affaires et reviens -nous vite . Et elle s' en alla , elle rentra lentement , de l' autre côté du palier , dans la chambre murée , où le colonel , de son air de stupeur , regardait l' ombre , en dehors du pâle rond de clarté qui tombait de la lampe . Le soir même , * Henriette retourna à * Remilly ; et , trois jours plus tard , elle eut la joie de voir , un matin , le père * Fouchard rentrer à la ferme tranquillement , comme s' il revenait à pied de conclure un marché dans le voisinage . Il s' assit , il mangea un morceau de pain , avec du fromage . Puis , à toutes les questions , il répondit sans hâte , de l' air d' un homme qui n' avait jamais eu peur . Pourquoi donc l' aurait -on retenu ? Il n' avait rien fait de mal . Ce n' était pas lui qui avait tué le prussien , n' est -ce pas ? Alors , il s' était contenté de dire aux autorités : " cherchez , moi je ne sais rien . " et il avait bien fallu le lâcher , ainsi que le maire , puisqu' on n' avait pas de preuves contre eux . Mais ses yeux de paysan rusé et goguenard luisaient , dans sa joie muette d' avoir roulé tous ces sales bougres , dont il commençait à avoir assez , à présent qu' ils le chicanaient sur la qualité de sa viande . Décembre s' acheva , * Jean voulut partir . Maintenant , sa jambe était solide , le docteur déclarait qu' il pouvait aller se battre . Et ce fut , pour * Henriette , une grande peine , qu' elle s' efforça de cacher . Depuis la désastreuse bataille de * Champigny , aucune nouvelle de * Paris ne leur était venue . Ils savaient simplement que le régiment de * Maurice , exposé à un feu terrible , avait perdu beaucoup d' hommes . Puis , toujours ce grand silence , aucune lettre , jamais la moindre ligne pour eux , lorsqu' il savait que des familles de * Raucourt et de * Sedan avaient reçu des dépêches , par des voies détournées . Peut-être le pigeon qui portait les nouvelles si ardemment attendues , avait -il rencontré quelque épervier vorace ; ou peut-être était -il tombé , à la lisière d' un bois , traversé par la balle d' un prussien . Mais , surtout , ce qui les hantait , c' était la crainte que * Maurice ne fût mort . Ce silence de la grande ville , là-bas , muette sous l' étreinte de l' investissement , était devenu , dans l' angoisse de leur attente , un silence de tombe . Ils avaient perdu l' espoir de rien apprendre , et , lorsque * Jean exprima sa volonté formelle de partir , * Henriette n' eut que cette plainte sourde : - mon dieu ! C' est donc fini , je vais donc rester seule ! Le désir de * Jean était d' aller rejoindre l' armée du nord , que le général * Faidherbe venait de reconstituer . Depuis que le corps du général * De * Manteuffel avait poussé jusqu'à * Dieppe , cette armée défendait trois départements séparés du reste de la * France , le nord , le * Pas- * De- * Calais et la * Somme ; et le projet de * Jean , d' une exécution facile , était simplement de gagner * Bouillon , puis de faire le tour par la * Belgique . Il savait qu' on achevait de former le 23e corps , avec tous les anciens soldats de * Sedan et de * Metz qu' on pouvait rallier . Il entendait dire que le général * Faidherbe reprenait l' offensive , et il fixa définitivement son départ au dimanche suivant , lorsqu' il apprit la bataille de * Pont- * Noyelle , cette bataille au résultat indécis , que les français avaient failli gagner . Ce fut encore le docteur * Dalichamp qui offrit de le conduire à * Bouillon , dans son cabriolet . Il était d' un courage , d' une bonté inépuisables . à * Raucourt , que ravageait le typhus , apporté par les bavarois , il avait des malades dans toutes les maisons , en dehors des deux ambulances qu' il visitait , celle de * Raucourt même et celle de * Remilly . Son ardent patriotisme , son besoin de protester contre les inutiles violences , l' avaient deux fois fait arrêter , puis relâcher par les prussiens . Aussi riait -il d' un bon rire , le matin où il arriva avec sa voiture , pour prendre * Jean , heureux de faire échapper un autre de ces vaincus de * Sedan , tout ce pauvre et brave monde , comme il disait , qu' il soignait , qu' il aidait de sa bourse . * Jean , qui souffrait de la question d' argent , sachant * Henriette pauvre , avait accepté les cinquante francs que le docteur lui offrait pour son voyage . Le père * Fouchard , pour les adieux , fit bien les choses . Il envoya * Silvine chercher deux bouteilles de vin , il voulut que tout le monde bût un verre à l' extermination des allemands . Lui , gros monsieur désormais , tenait son magot , caché quelque part ; et , tranquille depuis que les francs-tireurs des bois de * Dieulet avaient disparu , traqués comme des fauves , il n' avait plus que le désir de jouir de la paix prochaine , lorsqu' elle serait conclue . Même , dans un accès de générosité , il venait de donner des gages à * Prosper , pour l' attacher à la ferme , que le garçon , d' ailleurs , n' avait pas l' envie de quitter . Il trinqua avec * Prosper , il voulut trinquer aussi avec * Silvine , dont il avait eu un instant l' idée de faire sa femme , tant il la voyait sage , tout entière à sa besogne ; mais à quoi bon ? Il sentait bien qu' elle ne se dérangerait plus , qu' elle serait encore là , lorsque * Charlot , grandi , partirait comme soldat à son tour . Et , quand il eut trinqué avec le docteur , avec * Henriette , avec * Jean , il s' écria : - à la santé de tous ! Que chacun fasse son affaire et ne se porte pas plus mal que moi ! * Henriette avait absolument voulu accompagner * Jean jusqu'à * Sedan . Il était en bourgeois , avec un paletot et un chapeau rond , prêtés par le docteur . Ce jour -là , le soleil luisait sur la neige , par le grand froid terrible . On ne devait que traverser la ville ; mais , lorsque * Jean sut que son colonel était toujours chez les * Delaherche , une grande envie lui vint d' aller le saluer ; et , en même temps , il remercierait le fabricant de ses bontés . Ce fut sa dernière douleur , dans cette ville de désastre et de deuil . Comme ils arrivaient à la fabrique de la rue * Maqua , une fin tragique y bouleversait la maison . * Gilberte s' effarait , * Madame * Delaherche pleurait de grosses larmes silencieuses , tandis que son fils , remonté de ses ateliers , où le travail avait un peu repris , poussait des exclamations de surprise . On venait de trouver le colonel , sur le parquet de sa chambre , tombé comme une masse , mort . L' éternelle lampe brûlait seule , dans la pièce close . Appelé en hâte , un médecin n' avait pas compris , ne découvrant aucune cause probable , ni anévrisme , ni congestion . Le colonel était mort , foudroyé , sans qu' on sût d' où était venue la foudre ; et , le lendemain seulement , on ramassa un morceau de vieux journal , qui avait servi de couverture à un livre , et où se trouvait le récit de la reddition de * Metz . - ma chère , dit * Gilberte à * Henriette , * Monsieur * De * Gartlauben , tout à l' heure , en descendant l' escalier , a ôté son chapeau devant la porte de la pièce où repose le corps de mon oncle ... c' est * Edmond qui l' a vu , et , n' est -ce pas ? C' est un homme décidément très bien . Jamais encore * Jean n' avait embrassé * Henriette . Avant de remonter dans le cabriolet , avec le docteur , il voulut la remercier de ses bons soins , de l' avoir soigné et aimé comme un frère . Mais il ne trouva pas les mots , il ouvrit les bras , il l' embrassa en sanglotant . Elle était éperdue , elle lui rendit son baiser . Quand le cheval partit , il se retourna , leurs mains s' agitèrent , tandis qu' ils répétaient d' une voix bégayante : - adieu ! Adieu ! Cette nuit -là , * Henriette , rentrée à * Remilly , était de service à l' ambulance . Pendant sa longue veillée , elle fut encore prise d' une affreuse crise de larmes , et elle pleura , elle pleura infiniment , en étouffant sa peine entre ses deux mains jointes . chapitre VII : au lendemain de * Sedan , les deux armées allemandes s' étaient remises à rouler leurs flots d' hommes vers * Paris , l' armée de la * Meuse arrivait au nord par la vallée de la * Marne , tandis que l' armée du prince royal de * Prusse , après avoir passé la * Seine à * Villeneuve- * Saint- * Georges , se dirigeait sur * Versailles , en contournant la ville au sud . Et , ce tiède matin de septembre , quand le général * Ducrot , auquel on avait confié le 14e corps , à peine formé , résolut d' attaquer cette dernière , pendant sa marche de flanc , * Maurice qui campait dans les bois , à gauche de * Meudon , avec son nouveau régiment , le 115e , ne reçut l' ordre de marcher que lorsque le désastre était déjà certain . Quelques obus avaient suffi , une effroyable panique s' était déclarée dans un bataillon de zouaves composé de recrues , le reste des troupes venait d' être emporté , au milieu d' une débandade telle , que ce galop de déroute ne s' arrêta que derrière les remparts , dans * Paris , où l' alarme fut immense . Toutes les positions en avant des forts du sud étaient perdues ; et , le soir même , le dernier fil qui reliait la ville à la * France , le télégraphe du chemin de fer de l' ouest , fut coupé . * Paris était séparé du monde . Ce fut , pour * Maurice , une soirée d' affreuse tristesse . Si les allemands avaient osé , ils auraient campé la nuit sur la place du * Carrousel . Mais c' étaient des gens d' absolue prudence , résolus à un siège classique , ayant réglé déjà les points exacts de l' investissement , le cordon de l' armée de la * Meuse au nord , de * Croissy à la * Marne , en passant par * épinay , l' autre cordon de la troisième armée au midi , de * Chennevières à * Châtillon et à * Bougival , pendant que le grand quartier prussien , le roi * Guillaume , * M * De * Bismarck et le général * De * Moltke régnaient à * Versailles . Ce blocus géant , auquel on ne croyait pas , était un fait accompli . Cette ville , avec son enceinte bastionnée de huit lieues et demie de tour , avec ses quinze forts et ses six redoutes détachées , allait se trouver comme en prison . Et l' armée de défense ne comptait que le 13e corps , sauvé et ramené par le général * Vinoy , le 14e en voie de formation , confié au général * Ducrot , réunissant à eux deux un effectif de quatre-vingt mille soldats , auxquels il fallait ajouter les quatorze mille hommes de la marine , les quinze mille des corps francs , les cent quinze mille de la garde mobile , sans parler des trois cent mille gardes nationaux , répartis dans les neuf secteurs des remparts . S' il y avait là tout un peuple , les soldats aguerris et disciplinés manquaient . On équipait les hommes , on les exerçait , * Paris n' était plus qu' un immense camp retranché . Les préparatifs de défense s' enfiévraient d' heure en heure , les routes coupées , les maisons de la zone militaire rasées , les deux cents canons de gros calibre et les deux mille cinq cents autres pièces utilisées , d' autres canons fondus , tout un arsenal sortant du sol , sous le grand effort patriotique du ministre * Dorian . Après la rupture des négociations de * Ferrières , lorsque * Jules * Favre eut fait connaître les exigences de * M * De * Bismarck , la cession de l' * Alsace , la garnison de * Strasbourg prisonnière , trois milliards d' indemnité , un cri de colère s' éleva , la continuation de la guerre , la résistance fut acclamée , comme une condition indispensable à la vie de la * France . Même sans espoir de vaincre , * Paris devait se défendre , pour que la patrie vécût . Un dimanche de la fin septembre , * Maurice fut envoyé en corvée , à l' autre bout de la ville , et les rues qu' il suivit , les places qu' il traversa , l' emplirent d' une nouvelle espérance . Depuis la déroute de * Châtillon , il lui semblait que les coeurs s' étaient haussés pour la grande besogne . Ah ! Ce * Paris qu' il avait connu si âpre à jouir , si près des dernières fautes , il le retrouvait simple , d' une bravoure gaie , ayant accepté tous les sacrifices . On ne rencontrait que des uniformes , les plus désintéressés portaient un képi de garde national . Comme une horloge géante dont le ressort éclate , la vie sociale s' était arrêtée brusquement , l' industrie , le commerce , les affaires ; et il ne restait qu' une passion , la volonté de vaincre , l' unique sujet dont on parlait , qui enflammait les coeurs et les têtes , dans les réunions publiques , pendant les veillées des corps de garde , parmi les continuels attroupements de foule barrant les trottoirs . Ainsi mises en commun , les illusions emportaient les âmes , une tension jetait ce peuple au danger des folies généreuses . C' était déjà toute une crise de nervosité maladive qui se déclarait , une épidémique fièvre exagérant la peur comme la confiance , lâchant la bête humaine débridée , au moindre souffle . Et * Maurice assista , rue des martyrs , à une scène qui le passionna : tout un assaut , une bande furieuse se ruant contre une maison dont on avait vu une des fenêtres hautes , la nuit entière , éclairée d' une vive clarté de lampe , un évident signal aux prussiens de * Bellevue , par-dessus * Paris . Des bourgeois hantés vivaient sur leurs toits , pour surveiller les environs . La veille , on avait voulu noyer dans le bassin des tuileries un misérable qui consultait un plan de la ville , ouvert sur un banc . Cette maladie du soupçon , * Maurice , autrefois d' esprit si dégagé , venait de la contracter lui aussi , dans l' ébranlement de tout ce qu' il avait cru jusque -là . Il ne désespérait plus , comme au soir de la panique de * Châtillon , anxieux de savoir si l' armée française retrouverait jamais la virilité de se battre : la sortie du 30 septembre sur * L' * Hay et * Chevilly , celle du 13 octobre où les mobiles avaient enlevé * Bagneux , enfin celle du 21 octobre , dans laquelle son régiment s' était emparé un instant du parc de la * Malmaison , lui avaient rendu toute sa foi , cette flamme de l' espoir qu' une étincelle suffisait à rallumer et qui le consumait . Si les prussiens l' avaient arrêtée sur tous les points , l' armée ne s' en était pas moins bravement battue , elle pouvait vaincre encore . Mais la souffrance de * Maurice venait de ce grand * Paris , qui sautait de l' illusion extrême au pire découragement , hanté par la peur de la trahison , dans son besoin de victoire . Est -ce qu' après l' empereur et le maréchal * De * Mac- * Mahon , le général * Trochu , le général * Ducrot n' allaient pas être les chefs médiocres , les ouvriers inconscients de la défaite ? Le même mouvement qui avait emporté l' empire , menaçait d' emporter le gouvernement de la défense nationale , toute une impatience des violents à prendre le pouvoir , pour sauver la * France . Déjà , * Jules * Favre et les autres membres étaient plus impopulaires que les anciens ministres tombés de * Napoléon * Iii . Puisqu' ils ne voulaient pas battre les prussiens , ils n' avaient qu' à céder la place à d' autres , aux révolutionnaires certains de vaincre , en décrétant la levée en masse , en accueillant les inventeurs qui offraient de miner la banlieue ou d' anéantir l' ennemi sous une pluie nouvelle de feu grégeois . à la veille du 31 octobre , * Maurice fut ainsi ravagé par ce mal de la défiance et du rêve . Il acceptait maintenant des imaginations dont il aurait souri autrefois . Pourquoi pas ? Est -ce que l' imbécillité et le crime n' étaient pas sans bornes ? Est -ce que le miracle ne devenait pas possible , au milieu des catastrophes qui bouleversaient le monde ? Il avait toute une longue rancune amassée , depuis l' heure où il avait appris * Froeschwiller , là-bas , devant * Mulhouse ; il saignait de * Sedan , ainsi que d' une plaie vive , toujours irritée , que le moindre revers suffisait à rouvrir ; il gardait l' ébranlement de chacune des défaites , le corps appauvri , la tête affaiblie par une si longue suite de jours sans pain , de nuits sans sommeil , jeté dans l' effarement de cette existence de cauchemars , ne sachant même plus s' il vivait ; et l' idée que tant de souffrances aboutiraient à une catastrophe nouvelle , irrémédiable , l' affolait , faisait de ce lettré un être d' instinct , retourné à l' enfance , sans cesse emporté par l' émotion du moment . Tout , la destruction , l' extermination plutôt que de donner un sou de la fortune , un pouce du territoire de la * France ! En lui , s' achevait l' évolution qui , sous le coup des premières batailles perdues , avait détruit la légende napoléonienne , le bonapartisme sentimental qu' il devait aux récits épiques de son grand-père . Déjà même , il n' en était plus à la république théorique et sage , il versait dans les violences révolutionnaires , croyait à la nécessité de la terreur , pour balayer les incapables et les traîtres , en train d' égorger la patrie . Aussi , le 31 octobre , fut -il de coeur avec les émeutiers , lorsque les nouvelles désastreuses se succédèrent coup sur coup : la perte du * Bourget , si vaillamment conquis par les volontaires de la presse , dans la nuit du 27 au 28 ; l' arrivée de * M * Thiers à * Versailles , de retour de son voyage au travers des capitales de l' * Europe , d' où il revenait , disait -on , pour traiter au nom de * Napoléon * Iii ; enfin , la reddition de * Metz , dont il apportait l' effroyable certitude , au milieu des bruits vagues qui couraient déjà , le dernier coup de massue , un autre * Sedan , d' une honte plus grande . Et , le lendemain , quand il apprit les événements de l' hôtel de ville , les émeutiers vainqueurs un instant , les membres du gouvernement de la défense nationale prisonniers jusqu'à quatre heures du matin , sauvés seulement alors par un revirement de la population , exaspérée contre eux d' abord , inquiète ensuite , à la pensée de l' insurrection victorieuse , il regretta cet avortement , cette commune , d' où le salut serait venu peut-être , l' appel aux armes , la patrie en danger , tous les classiques souvenirs d' un peuple libre qui ne veut pas mourir . * M * Thiers n' osa même pas entrer dans * Paris , et l' on fut sur le point d' illuminer , après la rupture des négociations . Alors , le mois de novembre se passa dans une impatience fiévreuse . De petits combats eurent lieu , auxquels * Maurice ne prit aucune part . Il bivouaquait maintenant du côté de * Saint- * Ouen , il s' échappait à chaque occasion , dévoré d' un continuel besoin de nouvelles . Comme lui , * Paris attendait , anxieux . L' élection des maires semblait avoir apaisé les passions politiques ; mais presque tous les élus appartenaient aux partis extrêmes , il y avait là , pour l' avenir , un symptôme redoutable . Et ce que * Paris attendait , dans cette accalmie , c' était la grande sortie tant réclamée , la victoire , la délivrance . Cela , de nouveau , ne faisait aucun doute : on culbuterait les prussiens , on leur passerait sur le ventre . Des préparatifs étaient faits dans la presqu'île de * Gennevilliers , le point jugé le plus favorable pour une trouée . Puis , un matin , on eut la joie folle des bonnes nouvelles de * Coulmiers , * Orléans repris , l' armée de la * Loire en marche , déjà campée à * étampes , disait -on . Tout fut changé , il ne s' agissait plus que d' aller lui donner la main , de l' autre côté de la * Marne . On avait réorganisé les forces militaires , créé trois armées , l' une composée des bataillons de la garde nationale , sous les ordres du général * Clément * Thomas , l' autre formée des 13e et 14e corps , augmentée des meilleurs éléments pris un peu partout , que le général * Ducrot devait conduire à la grande attaque , l' autre enfin , la troisième , l' armée de réserve , faite uniquement de garde mobile et confiée au général * Vinoy . Et une foi absolue soulevait * Maurice , quand , le 28 novembre , il vint coucher dans le bois de * Vincennes , avec le 115 e . Les trois corps de la deuxième armée étaient là , on racontait que le rendez -vous , donné à l' armée de la * Loire , était pour le lendemain , à * Fontainebleau . Puis , tout de suite , ce furent les malechances , les fautes habituelles , une crue subite qui empêcha de jeter les ponts de bateaux , des ordres fâcheux qui attardèrent les mouvements . La nuit suivante , le 115e , un des premiers , passa la rivière ; et , dès dix heures , sous un feu effroyable , * Maurice pénétra dans le village de * Champigny . Il était comme fou , son chassepot lui brûlait les doigts , malgré le froid terrible . Son unique vouloir , depuis qu' il marchait , était d' aller ainsi en avant , toujours , jusqu'à ce qu' on eût rejoint les camarades de la province , là-bas . Mais , en face de * Champigny et de * Bry , l' armée venait de se heurter contre les murs des parcs de * Coeuilly et de * Villiers , des murs d' un demi-kilomètre , dont les prussiens avaient fait des forteresses imprenables . C' était la borne , où tous les courages échouèrent . Dès lors , il n' y eut plus qu' hésitation et recul , le troisième corps s' était attardé , le premier et le deuxième , immobilisés déjà , défendirent deux jours * Champigny , qu' ils durent abandonner dans la nuit du 2 décembre , après leur stérile victoire . Cette nuit -là , toute l' armée revint camper sous les arbres du bois de * Vincennes , blancs de givre ; et * Maurice , les pieds morts , la face contre la terre glacée , pleura . Ah ! Les mornes et tristes journées , après l' avortement de cet immense effort ! La grande sortie , préparée depuis si longtemps , la poussée irrésistible qui devait délivrer * Paris , venait d' échouer ; et , trois jours plus tard , une lettre du général * De * Moltke annonçait que l' armée de la * Loire , battue , avait de nouveau abandonné * Orléans . C' était le cercle qui se resserrait plus étroit , impossible désormais à rompre . Mais * Paris , dans sa fièvre de désespoir , semblait trouver des forces nouvelles de résistance . Les menaces de famine commençaient . Dès le milieu d' octobre , on avait rationné la viande . En décembre , il ne restait pas une bête des grands troupeaux de boeufs et de moutons lâchés au travers du bois de * Boulogne , dans la poussière de leur piétinement continu , et l' on s' était mis à abattre les chevaux . Les provisions , plus tard les réquisitions de farine et de blé devaient donner quatre mois de pain . Quand les farines s' étaient épuisées , il avait fallu construire des moulins dans les gares . Le combustible aussi manquait , on le réservait pour moudre les grains , cuire le pain , fabriquer les armes . Et * Paris , sans gaz , éclairé par de rares lampes à pétrole , * Paris grelottant sous son manteau de glace , * Paris à qui on rationnait son pain noir et sa viande de cheval , espérait quand même , parlait de * Faidherbe au nord , de * Chanzy sur la * Loire , de * Bourbaki dans l' est , comme si quelque prodige allait les amener victorieux sous les murs . Devant les boulangeries et les boucheries , les longues queues qui attendaient , dans la neige , s' égayaient encore parfois , à la nouvelle de grandes victoires imaginaires . Après l' abattement de chaque défaite , l' illusion tenace renaissait , flambait plus haute , parmi cette foule hallucinée de souffrance et de faim . Sur la place du château-d'eau , un soldat ayant parlé de se rendre , les passants avaient failli le massacrer . Tandis que l' armée , à bout de courage et sentant venir la fin , demandait la paix , la population réclamait encore la sortie en masse , la sortie torrentielle , le peuple entier , les femmes , les enfants eux-mêmes , se ruant sur les prussiens , en un fleuve débordé qui renverse et emporte tout . Et * Maurice s' isolait de ses camarades , avait une haine grandissante contre son métier de soldat , qui le parquait à l' abri du mont- * Valérien , oisif et inutile . Aussi faisait -il naître les occasions , s' échappant avec plus de hâte pour venir dans ce * Paris , où était son coeur . Il ne se trouvait à l' aise qu' au milieu de la foule , il voulait se forcer à espérer comme elle . Souvent , il allait voir partir les ballons , qui , tous les deux jours , s' enlevaient de la gare du nord , emportant des pigeons voyageurs et des dépêches . Dans le triste ciel d' hiver , les ballons montaient , disparaissaient ; et les coeurs se serraient d' angoisse , lorsque le vent les poussait vers l' * Allemagne . Beaucoup devaient s' être perdus . Lui-même avait écrit deux fois à sa soeur * Henriette , sans savoir si elle recevait ses lettres . Le souvenir de sa soeur , le souvenir de * Jean , étaient si reculés , là-bas , au fond de ce vaste monde d' où rien n' arrivait plus , qu' il songeait rarement à eux , comme à des affections laissées dans une autre existence . Son être était trop plein de la continuelle tempête d' abattement et d' exaltation où il vivait . Puis , dès les premiers jours de janvier , ce fut une autre colère qui le souleva , celle du bombardement des quartiers de la rive gauche . Il avait fini par attribuer à des raisons d' humanité les retards des prussiens , dus simplement à des difficultés d' installation . Maintenant qu' un obus avait tué deux petites filles au val-de-grâce , il était plein d' un mépris furieux contre ces barbares qui assassinaient les enfants , qui menaçaient de brûler les musées et les bibliothèques . D' ailleurs , après les premiers jours d' effroi , * Paris reprenait sous les bombes sa vie d' héroïque entêtement . Depuis l' échec de * Champigny , il n' y avait plus eu qu' une nouvelle tentative malheureuse , du côté du * Bourget ; et , le soir où , sous le feu des grosses pièces battant les forts , le plateau d' * Avron dut être évacué , * Maurice partagea l' irritation dont la violence gagna toute la ville . Le souffle d' impopularité croissante qui menaçait d' emporter le général * Trochu et le gouvernement de la défense nationale , en fut accru , au point de les forcer à tenter un suprême et inutile effort . Pourquoi refusaient -ils de mener au feu les trois cent mille gardes nationaux , qui ne cessaient de s' offrir , de réclamer leur part au danger ? C' était la sortie torrentielle qu' on exigeait depuis le premier jour , * Paris rompant ses digues , noyant les prussiens sous le flot colossal de son peuple . Il fallut bien céder à ce voeu de bravoure , malgré la certitude d' une nouvelle défaite ; mais , pour restreindre le massacre , on se contenta d' employer , avec l' armée active , les cinquante-neuf bataillons de la garde nationale mobilisée . Et , la veille du 19 janvier , ce fut comme une fête : une foule énorme , sur les boulevards et dans les champs-élysées , regarda défiler les régiments , qui , musique en tête , chantaient des chants patriotiques . Des enfants , des femmes les accompagnaient , des hommes montaient sur les bancs pour leur crier des souhaits enflammés de victoire . Puis , le lendemain , la population entière se porta vers l' arc de triomphe , une folie d' espoir l' envahit , lorsque , le matin , arriva la nouvelle de l' occupation de * Montretout . Des récits épiques couraient sur l' élan irrésistible de la garde nationale , les prussiens étaient culbutés , * Versailles allait être pris avant le soir . Aussi quel effondrement , à la nuit tombante , quand l' échec inévitable fut connu ! Tandis que la colonne de gauche occupait * Montretout , celle du centre , qui avait franchi le mur du parc de * Buzenval , se brisait contre un second mur intérieur . Le dégel était venu , une petite pluie persistante avait détrempé les routes , et les canons , ces canons fondus à l' aide de souscriptions , dans lesquels * Paris avait mis de son âme , ne purent arriver . à droite , la colonne du général * Ducrot , engagée trop tard , restait en arrière . On était au bout de l' effort , le général * Trochu dut donner l' ordre d' une retraite générale . On abandonna * Montretout , on abandonna * Saint- * Cloud , que les prussiens incendièrent . Et , dès que la nuit fut noire , il n' y eut plus , à l' horizon de * Paris , que cet incendie immense . Cette fois , * Maurice lui-même sentit que c' était la fin . Durant quatre heures , sous le terrible feu des retranchements prussiens , il était resté dans le parc de * Buzenval , avec des gardes nationaux ; et , les jours suivants , quand il fut rentré , il exalta leur courage . La garde nationale s' était en effet bravement conduite . Dès lors , la défaite ne venait -elle pas forcément de l' imbécillité et de la trahison des chefs ? Rue de * Rivoli , il rencontra des attroupements qui criaient : " à bas * Trochu ! Vive la commune ! " c' était le réveil de la passion révolutionnaire , une nouvelle poussée d' opinion , si inquiétante , que le gouvernement de la défense nationale , pour ne pas être emporté , crut devoir forcer le général * Trochu à se démettre , et le remplaça par le général * Vinoy . Ce jour même , dans une réunion publique de * Belleville , où il était entré , * Maurice entendit réclamer de nouveau l' attaque en masse . L' idée était folle , il le savait , et son coeur battit pourtant , devant cette obstination à vaincre . Quand tout est fini , ne reste -t-il pas à tenter le miracle ? La nuit entière , il rêva de prodiges . Huit longs jours encore s' écoulèrent . * Paris agonisait , sans une plainte . Les boutiques ne s' ouvraient plus , les rares passants ne rencontraient plus de voitures , dans les rues désertes . On avait mangé quarante mille chevaux , on en était arrivé à payer très cher les chiens , les chats et les rats . Depuis que le blé manquait , le pain , fait de riz et d' avoine , était un pain noir , visqueux , d' une digestion difficile ; et , pour en obtenir les trois cents grammes du rationnement , les queues interminables , devant les boulangeries , devenaient mortelles . Ah ! Ces douloureuses stations du siège , ces pauvres femmes grelottantes sous les averses , les pieds dans la boue glacée , toute la misère héroïque de la grande ville qui ne voulait pas se rendre ! La mortalité avait triplé , les théâtres étaient transformés en ambulances . Dès la nuit , les anciens quartiers luxueux tombaient à une paix morne , à des ténèbres profondes , pareils à des faubourgs de cité maudite , ravagée par la peste . Et , dans ce silence , dans cette obscurité , on n' entendait que le fracas continu du bombardement , on ne voyait que les éclairs des canons , qui embrasaient le ciel d' hiver . Tout d' un coup , le 29 janvier , * Paris sut que , depuis l' avant-veille , * Jules * Favre traitait avec * M * De * Bismarck , pour obtenir un armistice ; et , en même temps , il apprenait qu' il n' y avait plus que dix jours de pain , à peine le temps de ravitailler la ville . C' était la capitulation brutale qui s' imposait . * Paris , morne , dans la stupeur de la vérité qu' on lui disait enfin , laissa faire . Ce même jour , à minuit , le dernier coup de canon fut tiré . Puis , le 29 , lorsque les allemands eurent occupé les forts , * Maurice revint camper , avec le 115e , du côté de * Montrouge , en dedans des fortifications . Et alors commença pour lui une existence vague , pleine de paresse et de fièvre . La discipline s' était fort relâchée , les soldats se débandaient , attendaient en flânant d' être renvoyés chez eux . Mais lui restait éperdu , d' une névrosité ombrageuse , d' une inquiétude qui se tournait en exaspération , au moindre heurt . Il lisait avidement les journaux révolutionnaires , et cet armistice de trois semaines , uniquement conclu pour permettre à la * France de nommer une assemblée qui déciderait de la paix , lui semblait un piège , une trahison dernière . Même si * Paris se trouvait forcé de capituler , il était , avec * Gambetta , pour la continuation de la guerre sur la * Loire et dans le nord . Le désastre de l' armée de l' est , oubliée , forcée de passer en * Suisse , l' enragea . Ensuite , ce furent les élections qui achevèrent de l' affoler : c' était bien ce qu' il avait prévu , la province poltronne , irritée de la résistance de * Paris , voulant la paix quand même , ramenant la monarchie , sous les canons encore braqués des prussiens . Après les premières séances de * Bordeaux , * Thiers , élu dans vingt-six départements , acclamé chef du pouvoir exécutif , devint à ses yeux le monstre , l' homme de tous les mensonges et de tous les crimes . Et il ne décoléra plus , cette paix conclue par une assemblée monarchique lui paraissait le comble de la honte , il délirait à la seule idée des dures conditions , l' indemnité des cinq milliards , * Metz livrée , l' * Alsace abandonnée , l' or et le sang de la * France coulant par cette plaie , ouverte à son flanc , inguérissable . Alors , dans les derniers jours de février , * Maurice se décida à déserter . Un article du traité disait que les soldats campés à * Paris seraient désarmés et renvoyés chez eux . Il n' attendit pas , il lui semblait que son coeur serait arraché , s' il quittait le pavé de ce * Paris glorieux , que la faim seule avait pu réduire ; et il disparut , il loua , rue des orties , en haut de la butte des moulins , dans une maison à six étages , une étroite chambre meublée , une sorte de belvédère , d' où l' on voyait la mer sans bornes des toitures , depuis les tuileries jusqu'à la bastille . Un ancien camarade de la faculté de droit lui avait prêté cent francs . D' ailleurs , dès qu' il fut installé , il se fit inscrire dans un bataillon de la garde nationale , et les trente sous de la paye devaient lui suffire . La pensée d' une existence tranquille , égoïste , en province , lui faisait horreur . Même les lettres qu' il recevait de sa soeur * Henriette , à laquelle il avait écrit , dès le lendemain de l' armistice , le fâchaient , avec leurs supplications , leur désir ardent de le voir venir se reposer à * Remilly . Il refusait , il irait plus tard , lorsque les prussiens ne seraient plus là . Et la vie de * Maurice vagabonda , oisive , dans une fièvre grandissante . Il ne souffrait plus de la faim , il avait dévoré le premier pain blanc avec délices . * Paris , alcoolisé , où n' avait manqué ni l' eau-de-vie ni le vin , vivait grassement à cette heure , tombait à une ivrognerie continue . Mais c' était la prison toujours , les portes gardées par les allemands , une complication de formalités qui empêchait de sortir . La vie sociale n' avait pas repris , aucun travail , aucune affaire encore ; et il y avait là tout un peuple dans l' attente , ne faisant rien , finissant de se détraquer , au clair soleil du printemps naissant . Pendant le siège , au moins , le service militaire fatiguait les membres , occupait la tête ; tandis que , maintenant , la population avait glissé d' un coup à une vie d' absolue paresse , dans l' isolement où elle demeurait du monde entier . Lui , comme les autres , flânait du matin au soir , respirait l' air vicié par tous les germes de folie qui , depuis des mois , montaient de la foule . La liberté illimitée , dont on jouissait , achevait de tout détruire . Il lisait les journaux , fréquentait les réunions publiques , haussait parfois les épaules aux âneries trop fortes , rentrait quand même le cerveau hanté de violences , prêt aux actes désespérés , pour la défense de ce qu' il croyait être la vérité et la justice . Et , de sa petite chambre , d' où il dominait la ville , il faisait encore des rêves de victoire , il se disait qu' on pouvait sauver la * France , sauver la république , tant que la paix ne serait pas signée . Le 1er mars , les prussiens devaient entrer dans * Paris , et un long cri d' exécration et de colère sortait de tous les coeurs * Maurice n' assistait plus à une réunion publique , sans entendre accuser l' assemblée , * Thiers , les hommes du 4 septembre , de cette honte suprême , qu' ils n' avaient pas voulu épargner à la grande ville héroïque . Lui-même , un soir , s' emporta jusqu'à prendre la parole , pour crier que * Paris entier devait aller mourir aux remparts , plutôt que de laisser pénétrer un seul prussien . Dans cette population , détraquée par des mois d' angoisse et de famine , tombée désormais à une oisiveté pleine de cauchemars , ravagée de soupçons , devant les fantômes qu' elle se créait , l' insurrection poussait ainsi naturellement , s' organisait au plein jour . C' était une de ces crises morales , qu' on a pu observer à la suite de tous les grands sièges , l' excès du patriotisme déçu , qui , après avoir vainement enflammé les âmes , se change en un aveugle besoin de vengeance et de destruction . Le comité central , que les délégués de la garde nationale avaient élu , venait de protester contre toute tentative de désarmement . Une grande manifestation se produisit , sur la place de la bastille , des drapeaux rouges , des discours de flamme , un concours immense de foule , le meurtre d' un misérable agent de police , lié sur une planche , jeté dans le canal , achevé à coups de pierre . Et , deux jours plus tard , dans la nuit du 26 février , * Maurice , réveillé par le rappel et le tocsin , vit passer sur le boulevard des * Batignolles des bandes d' hommes et de femmes qui traînaient des canons , s' attela lui-même à une pièce avec vingt autres , en entendant dire que le peuple était allé prendre ces canons , place * Wagram , pour que l' assemblée ne les livrât pas aux prussiens . Il y en avait cent soixante-dix , les attelages manquaient , le peuple les tira avec des cordes , les poussa avec les poings , les monta jusqu'au sommet de * Montmartre , dans un élan farouche de horde barbare qui sauve ses dieux . Lorsque , le 1er mars , les prussiens durent se contenter d' occuper pendant un jour le quartier des champs-élysées , parqués dans des barrières , ainsi qu' un troupeau de vainqueurs inquiets , * Paris lugubre ne bougea pas , les rues désertes , les maisons closes , la ville entière morte , voilée de l' immense crêpe de son deuil . Deux autres semaines se passèrent , * Maurice ne savait plus comment coulait sa vie , dans l' attente de cette chose indéfinie et monstrueuse qu' il sentait venir . La paix était définitivement conclue , l' assemblée devait s' installer à * Versailles le 20 mars ; et , pour lui , rien n' était fini pourtant , quelque revanche effroyable allait commencer . Le 18 mars , comme il se levait , il reçut une lettre d' * Henriette , où elle le suppliait encore de la rejoindre à * Remilly , en le menaçant tendrement de se mettre en route elle-même , s' il tardait trop à lui faire cette grande joie . Elle lui parlait ensuite de * Jean , elle lui contait comment , après l' avoir quittée dès la fin de décembre pour rejoindre l' armée du nord , il était tombé malade d' une mauvaise fièvre , dans un hôpital de * Belgique ; et , la semaine précédente , il venait seulement de lui écrire que , malgré son état de faiblesse , il partait pour * Paris , où il était résolu à reprendre du service . * Henriette terminait en priant son frère de lui donner des nouvelles bien exactes sur * Jean , dès qu' il l' aurait vu . Alors , * Maurice , cette lettre ouverte sous les yeux , fut envahi d' une rêverie tendre . * Henriette , * Jean , sa soeur tant aimée , son frère de misère et de pitié , mon dieu ! Que ces êtres chers étaient loin de ses pensées de chaque heure , depuis que la tempête habitait en lui ! Cependant , comme sa soeur l' avertissait qu' elle n' avait pu donner à * Jean l' adresse de la rue des orties , il se promit de le chercher , ce jour -là , en allant voir aux bureaux militaires . Mais il était à peine descendu , il traversait la rue saint- * Honoré , lorsque deux camarades de son bataillon lui apprirent les événements de la nuit et de la matinée , à * Montmartre . Et tous les trois prirent le pas de course , la tête perdue . Ah ! Cette journée du 18 mars , de quelle exaltation décisive elle souleva * Maurice ! Plus tard , il ne put se souvenir nettement de ce qu' il avait dit , de ce qu' il avait fait . D' abord , il se revoyait galopant , furieux de la surprise militaire qu' on avait tentée avant le jour , pour désarmer * Paris , en reprenant les canons de * Montmartre . Depuis deux jours , * Thiers , arrivé de * Bordeaux , méditait évidemment ce coup de force , afin que l' assemblée pût sans crainte proclamer la monarchie , à * Versailles . Puis , il se revoyait , à * Montmartre même , vers neuf heures , enflammé par les récits de victoire qu' on lui faisait , l' arrivée furtive de la troupe , l' heureux retard des attelages qui avait permis aux gardes nationaux de prendre les armes , les soldats n' osant tirer sur les femmes et les enfants , mettant la crosse en l' air , fraternisant avec le peuple . Puis , il se revoyait courant * Paris , comprenant dès midi que * Paris appartenait à la commune , sans même qu' il y eût de bataille : * Thiers et les ministres en fuite du ministère des affaires étrangères où ils s' étaient réunis , tout le gouvernement en déroute sur * Versailles , les trente mille hommes de troupes emmenés à la hâte , laissant plus de cinq mille des leurs , au travers des rues . Puis , vers cinq heures et demie , à un angle du boulevard extérieur , il se revoyait au milieu d' un groupe de forcenés , écoutant sans indignation le récit abominable du meurtre des généraux * Lecomte et * Clément * Thomas . Ah ! Des généraux ! Il se rappelait ceux de * Sedan , des jouisseurs et des incapables ! Un de plus , un de moins , ça n' importait guère ! Et le reste de la journée s' achevait dans la même exaltation , qui déformait pour lui toutes choses , une insurrection que les pavés eux-mêmes semblaient avoir voulue , grandie et d' un coup maîtresse dans la fatalité imprévue de son triomphe , livrant enfin à dix heures du soir l' hôtel de ville aux membres du comité central , étonnés d' y être . Mais un souvenir , pourtant , restait très net dans la mémoire de * Maurice : sa rencontre brusque avec * Jean . Depuis trois jours , ce dernier se trouvait à * Paris , où il était arrivé sans un sou , hâve encore , épuisé par la fièvre de deux mois qui l' avait retenu au fond d' un hôpital de * Bruxelles ; et , tout de suite , ayant retrouvé un ancien capitaine du 106e , le capitaine * Ravaud , il s' était fait engager dans la nouvelle compagnie du 124e , que celui -ci commandait . Il y avait repris ses galons de caporal , il venait , ce soir -là , de quitter justement la caserne du prince- * Eugène le dernier , avec son escouade , pour gagner la rive gauche , où toute l' armée avait reçu l' ordre de se concentrer , lorsque , sur le boulevard saint- * Martin , un flot de foule arrêta ses hommes . On criait , on parlait de les désarmer . Très calme , il répondait qu' on lui fichât la paix , que tout ça ne le regardait pas , qu' il voulait simplement obéir à sa consigne , sans faire de mal à personne . Mais il y eut un cri de surprise , * Maurice qui s' était approché , se jetait à son cou , l' embrassait fraternellement . - comment , c' est toi ! ... ma soeur m' a écrit . Moi qui voulais , ce matin , aller te demander aux bureaux de la guerre ! De grosses larmes de joie avaient troublé les yeux de * Jean . - ah ! Mon pauvre petit , que je suis content de te revoir ! ... moi aussi , je t' ai cherché ; mais où aller te prendre , dans cette grande gueuse de ville ? La foule grondait toujours , et * Maurice se retourna . - citoyens , laissez -moi donc leur parler ! Ce sont de braves gens , je réponds d' eux . Il prit les deux mains de son ami , et à voix plus basse : - n' est -ce pas , tu restes avec nous ? Le visage de * Jean exprima une surprise profonde . - avec vous , comment ça ? Puis , un instant , il l' écouta s' irriter contre le gouvernement , contre l' armée , rappeler tout ce qu' on avait souffert , expliquer qu' on allait enfin être les maîtres , punir les incapables et les lâches , sauver la république . Et , à mesure qu' il s' efforçait de le comprendre , sa calme figure de paysan illettré s' assombrissait d' un chagrin croissant . - ah ! Non , non ! Mon petit , je ne reste pas , si c' est pour cette belle besogne ... mon capitaine m' a dit d' aller à * Vaugirard , avec mes hommes , et j' y vais . Quand le tonnerre de * Dieu y serait , j' irais tout de même . C' est naturel , tu dois sentir ça . Il s' était mis à rire , plein de simplicité . Il ajouta : - c' est toi qui vas venir avec nous . Mais , d' un geste de furieuse révolte , * Maurice lui avait lâché les mains . Et tous deux restèrent quelques secondes face à face , l' un dans l' exaspération du coup de démence qui emportait * Paris entier , ce mal venu de loin , des ferments mauvais du dernier règne , l' autre fort de son bon sens et de son ignorance , sain encore d' avoir poussé à part , dans la terre du travail et de l' épargne . Tous les deux étaient frères pourtant , un lien solide les attachait , et ce fut un arrachement , lorsque , soudain , une bousculade qui se produisit , les sépara . - au revoir , * Maurice ! -au revoir , * Jean ! C' était un régiment , le 79e , dont la masse compacte , débouchant d' une rue voisine , venait de rejeter la foule sur les trottoirs . Il y eut de nouveaux cris , mais on n' osa barrer la chaussée aux soldats , que les officiers entraînaient . Et la petite escouade du 124e , ainsi dégagée , put suivre , sans être retenue davantage . - au revoir , * Jean ! -au revoir , * Maurice ! De la main , ils se saluaient encore , cédant à la fatalité violente de cette séparation , restant quand même le coeur plein l' un de l' autre . Les jours suivants , * Maurice oublia d' abord , au milieu des événements extraordinaires qui se précipitaient . Le 19 , * Paris s' était réveillé sans gouvernement , plus surpris qu' effrayé d' apprendre le coup de panique qui venait d' emporter à * Versailles , pendant la nuit , l' armée , les services publics , les ministres ; et , comme le temps était superbe , par ce beau dimanche de mars , * Paris descendit tranquillement dans les rues regarder les barricades . Une grande affiche blanche du comité central , convoquant le peuple pour des élections communales , semblait très sage . On s' étonnait simplement de la voir signée par des noms profondément inconnus . à cette aube de la commune , * Paris était contre * Versailles , dans la rancune de ce qu' il avait souffert et dans les soupçons qui le hantaient . C' était , d' ailleurs , l' anarchie absolue , la lutte des maires et du comité central , les inutiles efforts de conciliation tentés par les premiers , tandis que l' autre , peu sûr encore d' avoir pour lui toute la garde nationale fédérée , continuait à ne revendiquer modestement que les libertés municipales . Les coups de feu tirés contre la manifestation pacifique de la place * Vendôme , les quelques victimes dont le sang avait rougi le pavé , jetèrent , au travers de la ville , le premier frisson de terreur . Et , pendant que l' insurrection triomphante s' emparait définitivement de tous les ministères et de toutes les administrations publiques , la colère et la peur étaient grandes à * Versailles , le gouvernement se pressait de réunir des forces militaires suffisantes , pour repousser une attaque qu' il sentait prochaine . Les meilleures troupes des armées du nord et de la * Loire étaient appelées en hâte , une dizaine de jours avaient suffi pour réunir près de quatre-vingt mille hommes , et la confiance revenait si rapide , que , dès le 2 avril , deux divisions , ouvrant les hostilités , enlevèrent aux fédérés * Puteaux et * Courbevoie . Ce fut le lendemain seulement que * Maurice , parti avec son bataillon à la conquête de * Versailles , revit se dresser , dans la fièvre de ses souvenirs , la figure triste de * Jean , lui criant au revoir . L' attaque des versaillais avait stupéfié et indigné la garde nationale . Trois colonnes , une cinquantaine de mille hommes , s' étaient rués dès le matin , par * Bougival et par * Meudon , pour s' emparer de l' assemblée monarchiste et de * Thiers l' assassin . C' était la sortie torrentielle , si ardemment exigée pendant le siège , et * Maurice se demandait où il allait revoir * Jean , si ce n' était pas là-bas , parmi les morts du champ de bataille . Mais la déroute fut trop prompte , son bataillon atteignait à peine le plateau des bergères , sur la route de * Rueil , lorsque , tout d' un coup , des obus , lancés du mont- * Valérien , tombèrent dans les rangs . Il y eut une stupeur , les uns croyaient que le fort était occupé par des camarades , les autres racontaient que le commandant avait pris l' engagement de ne pas tirer . Et une terreur folle s' empara des hommes , les bataillons se débandèrent , rentrèrent au galop dans * Paris , tandis que la tête de la colonne , prise par un mouvement tournant du général * Vinoy , allait se faire massacrer dans * Rueil . Alors , * Maurice , échappé à la tuerie , tout frémissant de s' être battu , n' avait plus eu que de la haine contre ce prétendu gouvernement d' ordre et de légalité , qui , écrasé à chaque rencontre par les prussiens , retrouvait seulement du courage pour vaincre * Paris . Et les armées allemandes étaient encore là , de * Saint- * Denis à * Charenton , assistant à ce beau spectacle de l' effondrement d' un peuple ! Aussi , dans la crise sombre de destruction qui l' envahissait , approuva -t-il les premières mesures violentes , la construction de barricades barrant les rues et les places , l' arrestation des otages , l' archevêque , des prêtres , d' anciens fonctionnaires . Déjà , de part et d' autre , les atrocités commençaient : * Versailles fusillait les prisonniers , * Paris décrétait que , pour la tête d' un de ses combattants , il ferait tomber trois têtes d' otages ; et le peu de raison qui restait à * Maurice , après tant de secousses et de ruines , s' en allait au vent de fureur soufflant de partout . La commune lui apparaissait comme une vengeresse des hontes endurées , comme une libératrice apportant le fer qui ampute , le feu qui purifie . Cela n' était pas très clair dans son esprit , le lettré en lui évoquait simplement des souvenirs classiques , des villes libres et triomphantes , des fédérations de riches provinces imposant leur loi au monde . Si * Paris l' emportait , il le voyait , dans une gloire , reconstituant une * France de justice et de liberté , réorganisant une société nouvelle , après avoir balayé les débris pourris de l' ancienne . à la vérité , après les élections , les noms des membres de la commune l' avaient un peu surpris par l' extraordinaire mélange de modérés , de révolutionnaires , de socialistes de toutes sectes , à qui la grande oeuvre se trouvait confiée . Il connaissait plusieurs de ces hommes , il les jugeait d' une grande médiocrité . Les meilleurs n' allaient -ils pas se heurter , s' annihiler , dans la confusion des idées qu' ils représentaient ? Mais , le jour où la commune fut solennellement constituée , sur la place de l' hôtel-de-ville , pendant que le canon tonnait et que les trophées de drapeaux rouges claquaient au vent , il avait voulu tout oublier , soulevé de nouveau par un espoir sans bornes . Et l' illusion recommençait , dans la crise aiguë du mal à son paroxysme , au milieu des mensonges des uns et de la foi exaltée des autres . Pendant tout le mois d' avril , * Maurice fit le coup de feu , du côté de * Neuilly . Le printemps hâtif fleurissait les lilas , on se battait au milieu de la verdure tendre des jardins ; et des gardes nationaux rentraient le soir avec des bouquets au bout de leur fusil . Maintenant , les troupes réunies à * Versailles étaient si nombreuses , qu' on avait pu en former deux armées , l' une de première ligne , sous les ordres du maréchal * De * Mac- * Mahon , l' autre de réserve , commandée par le général * Vinoy . Quant à la commune , elle avait pour elle près de cent mille gardes nationaux mobilisés et presque autant de sédentaires ; mais cinquante mille au plus se battaient réellement . Et , chaque jour , le plan d' attaque des versaillais s' indiquait davantage : après * Neuilly , ils avaient occupé le château de * Bécon , puis * Asnières , simplement pour resserrer la ligne de l' investissement ; car ils comptaient entrer par le point-du-jour , dès qu' ils pourraient y forcer le rempart , sous les feux convergents du mont- * Valérien et du fort d' * Issy . Le mont- * Valérien était à eux , tous leurs efforts tendaient à s' emparer du fort d' * Issy , qu' ils attaquaient , en utilisant les anciens travaux des prussiens . Depuis le milieu d' avril , la fusillade , la canonnade ne cessaient plus . à * Levallois , à * Neuilly , c' était un combat incessant , un feu de tirailleurs de toutes les minutes , le jour et la nuit . De grosses pièces , montées sur des wagons blindés , évoluaient le long du chemin de fer de ceinture , tiraient sur * Asnières , par-dessus * Levallois . Mais à * Vanves , à * Issy surtout , le bombardement faisait rage , toutes les vitres de * Paris en tremblaient , comme aux journées les plus rudes du siège . Et , le 9 mai , lorsque , après une première alerte , le fort d' * Issy tomba définitivement aux mains de l' armée de * Versailles , ce fut pour la commune la défaite certaine , un coup de panique qui la jeta aux pires résolutions . * Maurice approuva la création d' un comité de salut public . Des pages d' histoire lui revenaient , l' heure n' avait -elle pas sonné des mesures énergiques , si l' on voulait sauver la patrie ? De toutes les violences , une seule lui avait serré le coeur d' une angoisse secrète , le renversement de la colonne * Vendôme ; et il s' accusait de cela comme d' une faiblesse d' enfant , il entendait toujours son grand-père lui raconter * Marengo , * Austerlitz , * Iéna , * Eylau , * Friedland , * Wagram , la * Moskowa , des récits épiques dont il frémissait encore . Mais que l' on rasât la maison de * Thiers l' assassin , que l' on gardât les otages comme une garantie et une menace , est -ce que cela n' était pas de justes représailles , dans cette rage grandissante de * Versailles contre * Paris , qu' il bombardait , où les obus crevaient les toits , tuaient des femmes ? Le sombre besoin de destruction montait en lui , à mesure que la fin de son rêve approchait . Si l' idée justicière et vengeresse devait être écrasée dans le sang , que s' entr'ouvrît donc la terre , transformée au milieu d' un de ces bouleversements cosmiques , qui ont renouvelé la vie ! Que * Paris s' effondrât , qu' il brûlât comme un immense bûcher d' holocauste , plutôt que d' être rendu à ses vices et à ses misères , à cette vieille société gâtée d' abominable injustice ! Et il faisait un autre grand rêve noir , la ville géante en cendre , plus rien que des tisons fumants sur les deux rives , la plaie guérie par le feu , une catastrophe sans nom , sans exemple , d' où sortirait un peuple nouveau . Aussi s' enfiévrait -il davantage aux récits qui couraient : les quartiers minés , les catacombes bourrées de poudre , tous les monuments prêts à sauter , des fils électriques réunissant les fourneaux pour qu' une seule étincelle les allumât tous d' un coup , des provisions considérables de matières inflammables , surtout du pétrole , de quoi changer les rues et les places en torrents , en mers de flammes . La commune l' avait juré , si les versaillais entraient , pas un n' irait au delà des barricades qui fermaient les carrefours , les pavés s' ouvriraient , les édifices crouleraient , * Paris flamberait et engloutirait tout un monde . Et , lorsque * Maurice se jeta à ce rêve fou , ce fut par un sourd mécontentement contre la commune elle-même . Il désespérait des hommes , il la sentait incapable , tiraillée par trop d' éléments contraires , s' exaspérant , devenant incohérente et imbécile , à mesure qu' elle était menacée davantage . De toutes les réformes sociales qu' elle avait promises , elle n' avait pu en réaliser une seule , et il était déjà certain qu' elle ne laisserait derrière elle aucune oeuvre durable . Mais son grand mal surtout venait des rivalités qui la déchiraient , du soupçon rongeur dans lequel vivait chacun de ses membres . Beaucoup déjà , les modérés , les inquiets , n' assistaient plus aux séances . Les autres agissaient sous le fouet des événements , tremblaient devant une dictature possible , en étaient à l' heure où les groupes des assemblées révolutionnaires s' exterminent entre eux , pour sauver la patrie . Après * Cluseret , après * Dombrowski , * Rossel allait devenir suspect . * Delescluze , nommé délégué civil à la guerre , ne pouvait rien lui-même , malgré sa grande autorité . Et le grand effort social entrevu s' éparpillait , avortait ainsi , dans l' isolement qui s' élargissait d' heure en heure autour de ces hommes frappés d' impuissance , réduits aux coups de désespoir . Dans * Paris , la terreur montait . * Paris , irrité d' abord contre * Versailles , frissonnant des souffrances du siège , se détachait maintenant de la commune . L' enrôlement forcé , le décret qui incorporait tous les hommes au-dessous de quarante ans , avait irrité les gens calmes et déterminé une fuite en masse : on s' en allait , par * Saint- * Denis , sous des déguisements , avec de faux papiers alsaciens , on descendait dans le fossé des fortifications , à l' aide de cordes et d' échelles , pendant les nuits noires . Depuis longtemps , les bourgeois riches étaient partis . Aucune fabrique , aucune usine n' avait rouvert ses portes . Pas de commerce , pas de travail , l' existence d' oisiveté continuait , dans l' attente anxieuse de l' inévitable dénouement . Et le peuple ne vivait toujours que de la solde des gardes nationaux , ces trente sous que payaient maintenant les millions réquisitionnés à la banque , les trente sous pour lesquels beaucoup se battaient , une des causes au fond et la raison d' être de l' émeute . Des quartiers entiers s' étaient vidés , les boutiques closes , les façades mortes . Sous le grand soleil de l' admirable mois de mai , dans les rues désertes , on ne rencontrait plus que la pompe farouche des enterrements de fédérés , tués à l' ennemi , des convois sans prêtres , des corbillards couverts de drapeaux rouges , suivis de foules portant des bouquets d' immortelles . Les églises , fermées , se transformaient chaque soir en salles de club . Les seuls journaux révolutionnaires paraissaient , on avait supprimé tous les autres . C' était * Paris détruit , ce grand et malheureux * Paris qui gardait , contre l' assemblée , sa répulsion de capitale républicaine , et chez lequel grandissait à présent la terreur de la commune , l' impatience d' en être délivré , au milieu des effrayantes histoires qui couraient , des arrestations quotidiennes d' otages , des tonneaux de poudre descendus dans les égouts , où , disait -on , veillaient des hommes avec des torches , attendant un signal . * Maurice , alors , qui n' avait jamais bu , se trouva pris et comme noyé , dans le coup d' ivresse générale . Il lui arrivait , maintenant , lorsqu' il était de service à quelque poste avancé , ou bien lorsqu' il passait la nuit au corps de garde , d' accepter un petit verre de cognac . S' il en prenait un second , il s' exaltait , parmi les souffles d' alcool qui lui passaient sur la face . C' était l' épidémie envahissante , la soûlerie chronique , léguée par le premier siège , aggravée par le second , cette population sans pain , ayant de l' eau-de-vie et du vin à pleins tonneaux , et qui s' était saturée , délirante désormais à la moindre goutte . Pour la première fois de sa vie , le 21 mai , un dimanche , * Maurice rentra ivre , vers le soir , rue des orties , où il couchait de temps à autre . Il avait passé la journée à * Neuilly encore , faisant le coup de feu , buvant avec les camarades , dans l' espoir de combattre l' immense fatigue qui l' accablait . Puis , la tête perdue , à bout de force , il était venu se jeter sur le lit de sa petite chambre , ramené par l' instinct , car jamais il ne se rappela comment il était rentré . Et , le lendemain seulement , le soleil était déjà haut , lorsque des bruits de tocsins , de tambours et de clairons le réveillèrent . La veille , au point-du-jour point-du-jour , les versaillais , trouvant une porte abandonnée , étaient entrés librement dans * Paris . Dès qu' il fut descendu , habillé à la hâte , le fusil en bandoulière , un groupe effaré de camarades , rencontré à la mairie de l' arrondissement , lui conta les faits de la soirée et de la nuit , au milieu d' une confusion telle , qu' il lui fut d' abord difficile de comprendre . Depuis dix jours que le fort d' * Issy et la grande batterie de * Montretout , aidés par le mont- * Valérien , battaient le rempart , la porte de * Saint- * Cloud était devenue intenable ; et l' assaut allait être donné le lendemain , lorsqu' un passant , vers cinq heures , voyant que personne ne gardait plus la porte , avait simplement appelé du geste les gardes de tranchée , qui se trouvaient à peine à cinquante mètres . Sans attendre , deux compagnies du 37e de ligne étaient entrées . Puis , derrière elles , tout le 4e corps , commandé par le général * Douay , avait suivi . Pendant la nuit entière , des troupes avaient coulé , d' un flot ininterrompu . à sept heures , la division * Vergé descendait vers le pont de * Grenelle et poussait jusqu'au * Trocadéro . à neuf heures , le général * Clinchant prenait * Passy et la * Muette . à trois heures du matin , le 1er corps campait dans le bois de * Boulogne ; tandis que , vers le même moment , la division * Bruat passait la * Seine , pour enlever la porte de * Sèvres et faciliter l' entrée du 2e corps , qui , sous les ordres du général * De * Cissey , devait occuper le quartier de * Grenelle , une heure plus tard . C' était ainsi que , le 22 au matin , l' armée de * Versailles était maîtresse du * Trocadéro et de la * Muette , sur la rive droite , de * Grenelle , sur la rive gauche ; et cela , au milieu de la stupeur , de la colère et du désarroi de la commune , criant déjà à la trahison , éperdue à l' idée de l' écrasement inévitable . Ce fut le premier sentiment de * Maurice , quand il eut compris : la fin était venue , il n' y avait qu' à se faire tuer . Mais le tocsin sonnait à la volée , les tambours battaient plus fort , des femmes et jusqu'à des enfants travaillaient aux barricades , les rues s' emplissaient de la fièvre des bataillons , réunis à la hâte , courant à leur poste de combat . Et , dès midi , l' éternel espoir renaissait au coeur des soldats exaltés de la commune , résolus à vaincre , en constatant que les versaillais n' avaient presque pas bougé . Cette armée , qu' ils avaient craint de voir aux tuileries en deux heures , opérait avec une prudence extraordinaire , instruite par ses défaites , exagérant la tactique que les prussiens lui avaient si durement apprise . à l' hôtel de ville , le comité de salut public et * Delescluze , délégué à la guerre , organisaient , dirigeaient la défense . On racontait qu' ils avaient repoussé dédaigneusement une suprême tentative de conciliation . Cela enflammait les courages , le triomphe de * Paris redevenait certain , de toutes parts la résistance allait être farouche , comme l' attaque devait être implacable , dans la haine grossie de mensonges et d' atrocités , qui brûlait au coeur des deux armées . Et , cette journée , * Maurice la passa du côté du champ de * Mars et des invalides , à se replier lentement , de rue en rue , en lâchant des coups de feu . Il n' avait pu retrouver son bataillon , il se battait avec des camarades inconnus , emmené par eux sur la rive gauche , sans même y avoir pris garde . Vers quatre heures , ils défendirent une barricade qui fermait la rue de l' université , à sa sortie sur l' esplanade ; et ils ne l' abandonnèrent qu' au crépuscule , lorsqu' ils surent que la division * Bruat , filant le long du quai , s' était emparée du corps législatif . Ils avaient failli être pris , ils gagnèrent la rue de * Lille à grand'peine , grâce à un large détour par la rue saint- * Dominique et la rue * De * Bellechasse . Quand la nuit tomba , l' armée de * Versailles occupait une ligne qui partait de la porte de * Vanves , passait par le corps législatif , le palais de l' élysée , l' église saint- * Augustin , la gare saint- * Lazare , et aboutissait à la porte d' * Asnières . Le lendemain , le 23 , un mardi printanier de clair et chaud soleil , fut pour * Maurice le jour terrible . Les quelques centaines de fédérés , dont il faisait partie et où il y avait des hommes de plusieurs bataillons , tenaient encore tout le quartier , du quai à la rue saint- * Dominique . Mais la plupart avaient bivouaqué rue de * Lille , dans les jardins des grands hôtels qui se trouvaient là . Lui-même s' était endormi profondément , sur une pelouse , à côté du palais de la légion d' honneur . Dès le matin , il croyait que les troupes débusqueraient du corps législatif , pour les refouler derrière les fortes barricades de la rue du * Bac . Les heures pourtant se passèrent , sans que l' attaque se produisît . On n' échangeait toujours que des balles perdues , d' un bout des rues à l' autre . C' était le plan de * Versailles qui se développait avec une lenteur prudente , la résolution bien arrêtée de ne pas se heurter de front à la formidable forteresse que les insurgés avaient faite de la terrasse des tuileries , l' adoption d' un double cheminement , à gauche et à droite , le long des remparts , de manière à s' emparer d' abord de * Montmartre et de l' observatoire , pour se rabattre ensuite et prendre tous les quartiers du centre dans un immense coup de filet . Vers deux heures , * Maurice entendit raconter que le drapeau tricolore flottait sur * Montmartre : attaquée par trois corps d' armée à la fois , qui avaient lancé leurs bataillons sur la butte , au nord et à l' ouest , par les rues * Lepic , des * Saules et du mont- * Cenis , la grande batterie du moulin de la galette venait d' être prise ; et les vainqueurs refluaient sur * Paris , emportaient la place saint- * Georges , notre-dame de * Lorette , la mairie de la rue * Drouot , le nouvel opéra ; pendant que , sur la rive gauche , le mouvement de conversion , parti du cimetière * Montparnasse , gagnait la place d' enfer et le marché aux chevaux . Une stupeur , de la rage et de l' effroi accueillaient ces nouvelles , ces progrès si rapides de l' armée . Eh quoi ! * Montmartre enlevé en deux heures , * Montmartre , la citadelle glorieuse et imprenable de l' insurrection ! * Maurice s' aperçut bien que les rangs s' éclaircissaient , des camarades tremblants filaient sans bruit , allaient se laver les mains , mettre une blouse , dans la terreur des représailles . Le bruit courait qu' on serait tourné par la croix-rouge , dont l' attaque se préparait . Déjà , les barricades des rues * Martignac et * De * Bellechasse étaient prises , on commençait à voir les pantalons rouges au bout de la rue de * Lille . Et il ne resta bientôt que les convaincus , les acharnés , * Maurice et une cinquantaine d' autres , décidés à mourir , après en avoir tué le plus possible , de ces versaillais qui traitaient les fédérés en bandits , qui fusillaient les prisonniers en arrière de la ligne de bataille . Depuis la veille , l' exécrable haine avait grandi , c' était l' extermination entre ces révoltés mourant pour leur rêve et cette armée toute fumante de passions réactionnaires , exaspérée d' avoir à se battre encore . Vers cinq heures , comme * Maurice et les camarades se repliaient décidément derrière les barricades de la rue du * Bac , descendant de porte en porte la rue de * Lille , en tirant toujours , il vit tout d' un coup une grosse fumée noire sortir par une fenêtre ouverte du palais de la légion d' honneur . C' était le premier incendie allumé dans * Paris ; et , sous le coup de furieuse démence qui l' emportait , il en eut une joie farouche . L' heure avait sonné , que la ville entière flambât donc comme un bûcher immense , que le feu purifiât le monde ! Mais une apparition brusque l' étonna : cinq ou six hommes venaient de sortir précipitamment du palais , ayant à leur tête un grand gaillard , dans lequel il reconnut * Chouteau , son ancien camarade d' escouade du 106 e . Il l' avait aperçu déjà avec un képi galonné , après le 18 mars , il le retrouvait monté en grade , ayant des galons partout , attaché à l' état-major de quelque général qui ne se battait pas . Une histoire lui revint , qu' on lui avait contée : ce * Chouteau installé au palais de la légion d' honneur , vivant là en compagnie d' une maîtresse dans une bombance continuelle , s' allongeant avec ses bottes au milieu des grands lits somptueux , cassant les glaces à coups de revolver , pour rire . Même on assurait que sa maîtresse , sous le prétexte d' aller faire son marché aux halles , partait chaque matin en voiture de gala , déménageant des ballots de linge volé , des pendules et jusqu'à des meubles . Et * Maurice , à le voir courir avec ses hommes , tenant encore à la main un bidon de pétrole , éprouva un malaise , un doute affreux où il sentit vaciller toute sa foi . L' oeuvre terrible pouvait donc être mauvaise , qu' un tel homme en était l' ouvrier ? Des heures encore s' écoulèrent , il ne se battait plus que dans la détresse , ne retrouvant en lui , debout , que la sombre volonté de mourir . S' il s' était trompé , qu' il payât au moins l' erreur de son sang ! La barricade qui fermait la rue de * Lille , à la hauteur de la rue du * Bac , était très forte , faite de sacs et de tonneaux de terre , précédée d' un fossé profond . Il la défendait avec une douzaine à peine d' autres fédérés , tous à demi couchés , tuant à coup sûr chaque soldat qui se montrait . Lui , jusqu'à la nuit tombante , ne bougea pas , épuisa ses cartouches , silencieux , dans l' entêtement de son désespoir . Il regardait grossir les grandes fumées du palais de la légion d' honneur , que le vent rabattait au milieu de la rue , sans qu' on pût encore voir les flammes , sous le jour finissant . Un autre incendie avait éclaté dans un hôtel voisin . Et , brusquement , un camarade vint l' avertir que les soldats , n' osant prendre la barricade de front , étaient en train de cheminer à travers les jardins et les maisons , trouant les murs à coups de pioche . C' était la fin , ils pouvaient déboucher là , d' un instant à l' autre . Et , en effet , un coup de feu plongeant étant parti d' une fenêtre , il revit * Chouteau et ses hommes qui montaient frénétiquement , à droite et à gauche , dans les maisons d' angle , avec leur pétrole et des torches . Une demi-heure plus tard , sous le ciel devenu noir , tout le carrefour flambait ; pendant que lui , toujours couché derrière les tonneaux et les sacs , profitait de l' intense clarté pour abattre les soldats imprudents qui se risquaient dans l' enfilade de la rue , hors des portes . Combien de temps * Maurice tira -t-il encore ? Il n' avait plus conscience du temps ni des lieux . Il pouvait être neuf heures , dix heures peut-être . L' exécrable besogne qu' il faisait l' étouffait maintenant d' une nausée , ainsi qu' un vin immonde qui revient dans l' ivresse . Autour de lui , les maisons en flammes commençaient à l' envelopper d' une chaleur insupportable , d' un air brûlant d' asphyxie . Le carrefour , avec ses tas de pavés qui le fermaient , était devenu un camp retranché , défendu par les incendies , sous une pluie de tisons . N' étaient -ce pas les ordres ? Incendier les quartiers en abandonnant les barricades , arrêter les troupes par une ligne dévorante de brasiers , brûler * Paris à mesure qu' on le rendrait . Et , déjà , il sentait bien que les maisons de la rue du * Bac ne brûlaient pas seules . Derrière son dos , il voyait le ciel s' embraser d' une immense lueur rouge , il entendait un grondement lointain , comme si toute la ville s' allumait . à droite , le long de la * Seine , d' autres incendies géants devaient éclater . Depuis longtemps , il avait vu disparaître * Chouteau , fuyant les balles . Les plus acharnés de ses camarades filaient eux-mêmes un à un , épouvantés par l' idée d' être tournés d' un moment à l' autre . Enfin , il restait seul , allongé entre deux sacs de terre , ne pensant qu' à tirer toujours , lorsque les soldats , qui avaient cheminé à travers les cours et les jardins , débouchèrent par une maison de la rue du * Bac , et se rabattirent . Dans l' exaltation de cette lutte suprême , il y avait deux grands jours que * Maurice n' avait pas songé à * Jean . Et * Jean non plus , depuis qu' il était entré dans * Paris avec son régiment , dont on avait renforcé la division * Bruat , ne s' était pas , une seule minute , souvenu de * Maurice . La veille , il avait fait le coup de feu au champ de * Mars et sur l' esplanade des invalides . Puis , ce jour -là , il n' avait quitté la place du palais- * Bourbon que vers midi , pour enlever les barricades du quartier , jusqu'à la rue des saints-pères . Lui , si calme , s' était peu à peu exaspéré , dans cette guerre fratricide , au milieu de camarades dont l' ardent désir était de se reposer enfin , après tant de mois de fatigue . Les prisonniers , qu' on ramenait d' * Allemagne et qu' on incorporait , ne dérageaient pas contre * Paris ; et il y avait encore les récits des abominations de la commune , qui le jetaient hors de lui , en blessant son respect de la propriété et son besoin d' ordre . Il était resté le fond même de la nation , le paysan sage , désireux de paix , pour qu' on recommençât à travailler , à gagner , à se refaire du sang . Mais surtout , dans cette colère grandissante , qui emportait jusqu'à ses plus tendres préoccupations , les incendies étaient venus l' affoler . Brûler les maisons , brûler les palais , parce qu' on n' était pas les plus forts , ah ça , non , par exemple ! Il n' y avait que des bandits capables d' un coup pareil . Et lui dont les exécutions sommaires , la veille , avaient serré le coeur , ne s' appartenait plus , farouche , les yeux hors de la tête , tapant , hurlant . Violemment , * Jean déboucha dans la rue du * Bac , avec les quelques hommes de son escouade . D' abord , il ne vit personne , il crut que la barricade venait d' être évacuée . Puis , là-bas , entre deux sacs de terre , il aperçut un communard qui remuait , qui épaulait , tirant encore dans la rue de * Lille . Et ce fut sous la poussée furieuse du destin , il courut , il cloua l' homme sur la barricade , d' un coup de baïonnette . * Maurice n' avait pas eu le temps de se retourner . Il jeta un cri , il releva la tête . Les incendies les éclairaient d' une aveuglante clarté . - oh ! * Jean , mon vieux * Jean , est -ce toi ? Mourir , il le voulait , il en avait l' enragée impatience . Mais mourir de la main de son frère , c' était trop , cela lui gâtait la mort , en l' empoisonnant d' une abominable amertume . - est -ce donc toi , * Jean , mon vieux * Jean ? Foudroyé , dégrisé , * Jean le regardait . Ils étaient seuls , les autres soldats s' étaient déjà mis à la poursuite des fuyards . Autour d' eux , les incendies flambaient plus haut , les fenêtres vomissaient de grandes flammes rouges , tandis qu' on entendait , à l' intérieur , l' écroulement embrasé des plafonds . Et * Jean s' abattit près de * Maurice , sanglotant , le tâtant , tâchant de le soulever , pour voir s' il ne pourrait pas le sauver encore . - oh ! Mon petit , mon pauvre petit ! chapitre VIII : lorsque le train , qui arrivait de * Sedan , après des retards sans nombre , finit par entrer dans la gare de * Saint- * Denis , vers neuf heures , une grande clarté rouge éclairait déjà le ciel , au sud , comme si tout * Paris se fût embrasé . à mesure que la nuit s' était faite , cette lueur avait grandi ; et , peu à peu , elle gagnait l' horizon entier , ensanglantant un vol de petits nuages qui se noyaient , vers l' est , au fond des ténèbres accrues . * Henriette , la première , sauta du wagon , inquiète de ces reflets d' incendie , que les voyageurs avaient aperçus , au travers des champs noirs , par les portières du train en marche . D' ailleurs , des soldats prussiens , qui venaient d' occuper militairement la gare , forçaient tout le monde à descendre , tandis que deux d' entre eux , sur le quai d' arrivée , criaient en un rauque français : - * Paris brûle ... on ne va pas plus loin , tout le monde descend ... * Paris brûle , * Paris brûle ... ce fut , pour * Henriette , une angoisse terrible . Mon dieu ! Arrivait -elle donc trop tard ? * Maurice n' ayant pas répondu à ses deux dernières lettres , elle avait éprouvé de si mortelles inquiétudes , aux nouvelles de * Paris , de plus en plus alarmantes , qu' elle s' était décidée brusquement à quitter * Remilly . Depuis des mois , chez l' oncle * Fouchard , elle s' attristait ; les troupes d' occupation , à mesure que * Paris avait prolongé sa résistance , étaient devenues plus exigeantes et plus dures ; et , maintenant que les régiments , un à un , rentraient en * Allemagne , de continuels passages de soldats épuisaient de nouveau les campagnes et les villes . Le matin , comme elle se levait au petit jour , pour aller prendre le chemin de fer à * Sedan , elle avait vu la cour de la ferme pleine d' un flot de cavaliers , qui avaient dormi là , couchés pêle-mêle , enveloppés dans leurs manteaux . Ils étaient si nombreux , qu' ils couvraient la terre . Puis , à un brusque appel de clairon , tous s' étaient dressés , silencieux , drapés à longs plis , si serrés les uns contre les autres , qu' elle avait cru assister à la résurrection d' un champ de bataille , sous l' éclat des trompettes du jugement dernier . Et elle retrouvait encore des prussiens à * Saint- * Denis , et c' étaient eux qui jetaient ce cri , qui la bouleversait : - tout le monde descend , on ne va pas plus loin ... * Paris brûle , * Paris brûle ... éperdue , * Henriette se précipita , avec sa petite valise , demanda des renseignements . On se battait depuis deux jours dans * Paris , la ligne ferrée était coupée , les prussiens restaient en observation . Mais elle voulait passer quand même , elle avisa sur le quai le capitaine qui commandait la compagnie occupant la gare , elle courut à lui . - monsieur , je vais rejoindre mon frère dont je suis affreusement inquiète . Je vous en supplie , donnez -moi le moyen de continuer ma route . Elle s' arrêta , surprise , en reconnaissant le capitaine , dont un bec de gaz venait d' éclairer le visage . - c' est vous , * Otto ... oh ! Soyez bon , puisque le hasard nous remet une fois encore face à face . * Otto * Gunther , le cousin , était toujours serré correctement dans son uniforme de capitaine de la garde . Il avait son air sec de bel officier bien tenu . Et lui ne reconnaissait pas cette femme mince , l' air chétif , avec ses pâles cheveux blonds , son joli visage doux , cachés sous le crêpe de son chapeau . Ce fut seulement à la clarté brave et droite de ses yeux , qu' il finit par se souvenir . Il eut simplement un petit geste . - vous savez que j' ai un frère soldat , continuait ardemment * Henriette . Il est resté dans * Paris , j' ai peur qu' il ne se soit mêlé à toute cette horrible lutte ... je vous en supplie , * Otto , donnez -moi le moyen de continuer ma route . Alors , il se décida à parler . - mais je vous assure que je ne puis rien ... depuis hier , les trains ne circulent plus , je crois qu' on a enlevé des rails , du côté des remparts . Et je n' ai à ma disposition ni voiture , ni cheval , ni homme pour vous conduire . Elle le regardait , elle ne bégayait plus que des plaintes sourdes , dans son chagrin de le trouver si froid , si résolu à ne pas lui venir en aide . - oh ! Mon dieu , vous ne voulez rien faire ... oh ! Mon dieu , à qui vais -je m' adresser ? Ces prussiens qui étaient les maîtres tout-puissants , qui , d' un mot , auraient bouleversé la ville , réquisitionné cent voitures , fait sortir des écuries mille chevaux ! Et il refusait de son air hautain de vainqueur dont la loi était de ne jamais intervenir dans les affaires des vaincus , les jugeant sans doute malpropres , salissantes pour sa gloire toute fraîche . - enfin , reprit * Henriette , en tâchant de se calmer , vous savez au moins ce qui se passe , vous pouvez bien me le dire . Il eut un sourire mince , à peine sensible . - * Paris brûle ... tenez ! Venez par ici , on voit parfaitement . Et il marcha devant elle , il sortit de la station , alla le long des rails pendant une centaine de pas , pour atteindre une passerelle de fer , construite en travers de la voie . Quand ils eurent gravi l' étroit escalier et qu' ils se trouvèrent en haut , appuyés à la rampe , l' immense plaine rase se déroula , par-dessus un talus . - vous voyez , * Paris brûle ... il pouvait être neuf heures et demie . La lueur rouge , qui incendiait le ciel , grandissait toujours . à l' est , le vol de petits nuages ensanglantés s' était perdu , il ne restait au zénith qu' un tas d' encre , où se réflétaient les flammes lointaines . Maintenant , toute la ligne de l' horizon était en feu ; mais , par endroits , on distinguait des foyers plus intenses , des gerbes d' un pourpre vif , dont le jaillissement continu rayait les ténèbres , au milieu de grandes fumées volantes . Et l' on aurait dit que les incendies marchaient , que quelque forêt géante s' allumait là-bas , d' arbre en arbre , que la terre elle-même allait flamber , embrasée par ce colossal bûcher de * Paris . - tenez ! Expliqua * Otto , c' est * Montmartre , cette bosse que l' on voit se détacher en noir sur le fond rouge ... à gauche , à la * Villette , à * Belleville , rien ne brûle encore . Le feu a dû être mis dans les beaux quartiers , et ça gagne , ça gagne ... regardez donc ! à droite , voilà un autre incendie qui se déclare ! On aperçoit les flammes , tout un bouillonnement de flammes , d' où monte une vapeur ardente ... et d' autres , d' autres encore , partout ! Il ne criait pas , il ne s' exaltait pas , et l' énormité de sa joie tranquille terrifiait * Henriette . Ah ! Ces prussiens qui voyaient ça ! Elle le sentait insultant par son calme , par son demi-sourire , comme s' il avait prévu et attendu depuis longtemps ce désastre sans exemple . Enfin , * Paris brûlait , * Paris dont les obus allemands n' avaient pu qu' écorner les gouttières ! Toutes ses rancunes se trouvaient satisfaites , il semblait vengé de la longueur démesurée du siège , des froids terribles , des difficultés sans cesse renaissantes , dont l' * Allemagne gardait encore l' irritation . Dans l' orgueil du triomphe , les provinces conquises , l' indemnité des cinq milliards , rien ne valait ce spectacle de * Paris détruit , frappé de folie furieuse , s' incendiant lui-même et s' envolant en fumée , par cette claire nuit de printemps . - ah ! C' était certain , ajouta -t-il à voix plus basse . De la grande besogne ! Une douleur croissante serrait le coeur d' * Henriette , à l' étouffer , devant l' immensité de la catastrophe . Pendant quelques minutes , son malheur personnel disparut , emporté dans cette expiation de tout un peuple . La pensée du feu dévorant des vies humaines , la vue de la ville embrasée à l' horizon , jetant la lueur d' enfer des capitales maudites et foudroyées , lui arrachaient des cris involontaires . Elle joignit les mains , elle demanda : - qu' avons -nous donc fait , mon dieu ! Pour être punis de la sorte ? Déjà , * Otto levait le bras , dans un geste d' apostrophe . Il allait parler , avec la véhémence de ce froid et dur protestantisme militaire qui citait des versets de la bible . Mais un regard sur la jeune femme , dont il venait de rencontrer les beaux yeux de clarté et de raison , l' arrêta . Et , d' ailleurs , son geste avait suffi , il avait dit sa haine de race , sa conviction d' être en * France le justicier , envoyé par le dieu des armées pour châtier un peuple pervers . * Paris brûlait en punition de ses siècles de vie mauvaise , du long amas de ses crimes et de ses débauches . De nouveau , les germains sauveraient le monde , balayeraient les dernières poussières de la corruption latine . Il laissa retomber son bras , il dit simplement : - c' est la fin de tout ... un autre quartier s' allume , cet autre foyer , là-bas , plus à gauche ... vous voyez bien cette grande raie qui s' étale , ainsi qu' un fleuve de braise . Tous deux se turent , un silence épouvanté régna . En effet , des crues subites de flammes montaient sans cesse , débordaient dans le ciel , en ruissellements de fournaise . à chaque minute , la mer de feu élargissait sa ligne d' infini , une houle incandescente d' où s' exhalaient maintenant des fumées qui amassaient , au-dessus de la ville , une immense nuée de cuivre sombre ; et un léger vent devait la pousser , elle s' en allait lentement à travers la nuit noire , barrant la voûte de son averse scélérate de cendre et de suie . * Henriette eut un tressaillement , sembla sortir d' un cauchemar ; et , reprise par l' angoisse où la jetait la pensée de son frère , elle se fit une dernière fois suppliante . - alors , vous ne pouvez rien pour moi , vous refusez de m' aider à entrer dans * Paris ? D' un nouveau geste , * Otto parut vouloir balayer l' horizon . - à quoi bon ? Puisque , demain , il n' y aura plus là-bas que des décombres ! Et ce fut tout , elle descendit de la passerelle , sans dire même un adieu , fuyant avec sa petite valise ; tandis que lui resta longtemps encore là-haut , immobile et mince , sanglé dans son uniforme , noyé de nuit , s' emplissant les yeux de la monstrueuse fête que lui donnait le spectacle de la * Babylone en flammes . Comme * Henriette sortait de la gare , elle eut la chance de tomber sur une grosse dame qui faisait marché avec un voiturier , pour qu' il la conduisît immédiatement à * Paris , rue * Richelieu ; et elle la pria tant , avec des larmes si touchantes , que celle -ci finit par consentir à l' emmener . Le voiturier , un petit homme noir , fouetta son cheval , n' ouvrit pas la bouche de tout le trajet . Mais la grosse dame ne tarissait pas , racontait comment , ayant quitté sa boutique l' avant-veille , après l' avoir fermée , elle avait eu le tort d' y laisser des valeurs , cachées dans un mur . Aussi , depuis deux heures que la ville flambait , n' était -elle plus obsédée que d' une idée unique , celle de retourner là-bas , de reprendre son bien , même au travers du feu . à la barrière , il n' y avait qu' un poste somnolent , la voiture passa sans trop de difficulté , d' autant plus que la dame mentait , racontait qu' elle était allée chercher sa nièce pour soigner , à elles deux , son mari blessé par les versaillais . Les grands obstacles commencèrent dans les rues , des barricades barraient la chaussée à chaque instant , il fallait faire de continuels détours . Enfin , au boulevard poissonnière , le voiturier déclara qu' il n' irait pas plus loin . Et les deux femmes durent continuer à pied , par la rue du sentier , la rue des jeûneurs et tout le quartier de la bourse . à mesure qu' elles s' étaient approchées des fortifications , le ciel incendié les avait éclairées d' une clarté de plein jour . Maintenant , elles étaient surprises du calme désert de cette partie de la ville , où ne parvenait que la palpitation d' un grondement lointain . Dès la bourse pourtant , des coups de feu leur arrivèrent , il leur fallut se glisser le long des maisons . Rue de * Richelieu , quand elle eut retrouvé sa boutique intacte , ce fut la grosse dame , ravie , qui tint absolument à mettre sa compagne dans son chemin : rue du hasard , rue sainte- * Anne , enfin rue des orties . Des fédérés , dont le bataillon occupait encore la rue sainte- * Anne , voulurent un moment les empêcher de passer . Enfin , il était quatre heures , il faisait jour , lorsque * Henriette , épuisée d' émotions et de fatigue , trouva grande ouverte la vieille maison de la rue des orties . Et , après avoir monté l' étroit escalier sombre , elle dut prendre , derrière une porte , une échelle qui conduisait sur les toits . * Maurice , à la barricade de la rue du * Bac , entre les deux sacs de terre , avait pu se relever sur les genoux , et une espérance s' était emparée de * Jean , qui croyait l' avoir cloué au sol . - oh ! Mon petit , est -ce que tu vis encore ? Est -ce que j' aurai cette chance , sale brute que je suis ? ... attends , laisse -moi voir . Il examina la blessure avec précaution , à la clarté vive des incendies . La baïonnette avait traversé le bras , près de l' épaule droite ; et le pis était qu' elle avait pénétré ensuite entre deux côtes , intéressant sans doute le poumon . Pourtant , le blessé respirait sans trop de difficulté . Son bras seul pendait , inerte . - mon pauvre vieux , ne te désespère donc pas ! Je suis content tout de même , j' aime mieux en finir ... tu avais assez fait pour moi , car il y a longtemps , sans toi , que j' aurais crevé ainsi , au bord d' un chemin . Mais , à l' entendre dire ces choses , * Jean était repris d' une violente douleur . - veux -tu te taire ! Tu m' as sauvé deux fois des pattes des prussiens . Nous étions quittes , c' était à mon tour de donner ma vie , et je te massacre ... ah ! Tonnerre de dieu ! J' étais donc soûl , que je ne t' ai pas reconnu , oui ! Soûl comme un cochon , d' avoir déjà trop bu de sang ! Des larmes avaient jailli de ses yeux , au souvenir de leur séparation , là-bas , à * Remilly , lorsqu' ils s' étaient quittés en se demandant si l' on se reverrait un jour , et comment , dans quelles circonstances de douleur ou de joie . ça ne servait donc à rien d' avoir passé ensemble des jours sans pain , des nuits sans sommeil , avec la mort toujours présente ? C' était donc , pour les amener à cette abomination , à ce fratricide monstrueux et imbécile , que leurs coeurs s' étaient fondus l' un dans l' autre , pendant ces quelques semaines d' héroïque vie commune ? Non , non ! Il se révoltait . - laisse -moi faire , mon petit , il faut que je te sauve . D' abord , il devait l' emmener de là , car la troupe achevait les blessés . La chance voulait qu' ils fussent seuls , il s' agissait de ne pas perdre une minute . Vivement , à l' aide de son couteau , il fendit la manche , enleva ensuite l' uniforme entier . Du sang coulait , il se hâta de bander le bras solidement , avec des lambeaux arrachés de la doublure . Ensuite , il tamponna la plaie du torse , attacha le bras par-dessus . Il avait heureusement un bout de corde , il serra avec force ce pansement barbare , qui offrait l' avantage d' immobiliser tout le côté atteint et d' empêcher l' hémorragie . - peux -tu marcher ? -oui , je crois . Mais il n' osait l' emmener ainsi , en manches de chemise . Une brusque inspiration le fit courir dans une rue voisine , où il avait vu un soldat mort , et il revint avec une capote et un képi . Il lui jeta la capote sur les épaules , l' aida à passer son bras valide , dans la manche gauche . Puis , quand il l' eut coiffé du képi : - là , tu es des nôtres ... où allons -nous ? C' était le grand embarras . Tout de suite , dans son réveil d' espoir et de courage , l' angoisse revint . Où trouver un abri assez sûr ? Les maisons étaient fouillées , on fusillait tous les communards pris les armes à la main . Et , d' ailleurs , ni l' un ni l' autre ne connaissait quelqu' un dans ce quartier , pas une âme à qui demander asile , pas une cachette où disparaître . - le mieux encore , ce serait chez moi , dit * Maurice . La maison est à l' écart , personne au monde n' y viendra ... mais c' est de l' autre côté de l' eau , rue des orties . * Jean , désespéré , irrésolu , mâchait de sourds jurons . - nom de dieu ! Comment faire ? Il ne fallait pas songer à filer par le pont royal , que les incendies éclairaient d' une éclatante lumière de plein soleil . à chaque instant , des coups de feu partaient des deux rives . D' ailleurs , on se serait heurté aux tuileries en flammes , au * Louvre barricadé , gardé , comme à une barrière infranchissable . - alors , c' est foutu , pas moyen de passer ! Déclara * Jean , qui avait habité * Paris pendant six mois , au retour de la campagne d' * Italie . Brusquement , une idée lui vint . S' il y avait des barques , au bas du pont royal , comme autrefois , on allait pouvoir tenter le coup . Ce serait très long , dangereux , pas commode ; mais on n' avait pas le choix , et il fallait se décider vite . - écoute , mon petit , filons toujours d' ici , ce n' est pas sain ... moi , je raconterai à mon lieutenant que des communards m' ont pris et que je me suis échappé . Il l' avait saisi par son bras valide , il le soutint , l' aida à franchir le bout de la rue du * Bac , au milieu des maisons qui flambaient maintenant de haut en bas , comme des torches démesurées . Une pluie de tisons ardents tombait sur eux , la chaleur était si intense , que tout le poil de leur face grillait . Puis , quand ils débouchèrent sur le quai , ils restèrent comme aveuglés un instant , sous l' effrayante clarté des incendies , brûlant en gerbes immenses , aux deux bords de la * Seine . - ce n' est pas les chandelles qui manquent , grogna * Jean , ennuyé de ce plein jour . Et il ne se sentit un peu en sûreté que lorsqu' il eut fait descendre à * Maurice l' escalier de la berge , à gauche du pont royal , en aval . Là , sous le bouquet de grands arbres , au bord de l' eau , ils étaient cachés . Pendant près d' un quart d' heure , des ombres noires qui s' agitaient en face , sur l' autre quai , les inquiétèrent . Il y eut des coups de feu , on entendit un grand cri , puis un plongeon , avec un brusque rejaillissement d' écume . Le pont était évidemment gardé . - si nous passions la nuit dans cette baraque ? Demanda * Maurice , en montrant un bureau en planches de la navigation . - ah ! Ouiche ! Pour être pincés demain matin ! * Jean avait toujours son idée . Il venait bien de trouver là toute une flottille de petites barques . Mais elles étaient enchaînées , comment en détacher une , dégager les rames ? Enfin , il découvrit une vieille paire de rames , il put forcer un cadenas , mal fermé sans doute ; et , tout de suite , lorsqu' il eut couché * Maurice à l' avant du canot , il s' abandonna avec prudence au fil du courant , longeant le bord , dans l' ombre des bains froids et des péniches . Ni l' un ni l' autre ne parlaient plus , épouvantés de l' exécrable spectacle qui se déroulait . à mesure qu' ils descendaient la rivière , l' horreur semblait grandir , dans le recul de l' horizon . Quand ils furent au pont de * Solférino , ils virent d' un regard les deux quais en flammes . à gauche , c' étaient les tuileries qui brûlaient . Dès la tombée de la nuit , les communards avaient mis le feu aux deux bouts du palais , au pavillon * De * Flore et au pavillon de * Marsan ; et , rapidement , le feu gagnait le pavillon de l' horloge , au centre , où était préparée toute une mine , des tonneaux de poudre entassés dans la salle des maréchaux . En ce moment , les bâtiments intermédiaires jetaient , par leurs fenêtres crevées , des tourbillons de fumée rousse que traversaient de longues flammèches bleues . Les toits s' embrasaient , gercés de lézardes ardentes , s' entr'ouvrant , comme une terre volcanique , sous la poussée du brasier intérieur . Mais , surtout , le pavillon * De * Flore , allumé le premier , flambait , du rez-de-chaussée aux vastes combles , dans un ronflement formidable . Le pétrole , dont on avait enduit le parquet et les tentures , donnait aux flammes une intensité telle , qu' on voyait les fers des balcons se tordre et que les hautes cheminées monumentales éclataient , avec leurs grands soleils sculptés , d' un rouge de braise . Puis , à droite , c' était d' abord le palais de la légion d' honneur , incendié à cinq heures du soir , qui brûlait depuis près de sept heures , et qui se consumait en une large flambée de bûcher dont tout le bois s' achèverait d' un coup . Ensuite , c' était le palais du conseil d' état , l' incendie immense , le plus énorme , le plus effroyable , le cube de pierre géant aux deux étages de portiques , vomissant des flammes . Les quatre bâtiments , qui entouraient la grande cour intérieure , avaient pris feu à la fois ; et , là , le pétrole , versé à pleines tonnes dans les quatre escaliers , aux quatre angles , avait ruisselé , roulant le long des marches des torrents de l' enfer . Sur la façade du bord de l' eau , la ligne nette de l' attique se détachait en une rampe noircie , au milieu des langues rouges qui en léchaient les bords ; tandis que les colonnades , les entablements , les frises , les sculptures apparaissaient avec une puissance de relief extraordinaire , dans un aveuglant reflet de fournaise . Il y avait surtout là un branle , une force du feu si terrible , que le colossal monument en était comme soulevé , tremblant et grondant sur ses fondations , ne gardant que la carcasse de ses murs épais , sous cette violence d' éruption qui projetait au ciel le zinc de ses toitures . Ensuite , c' était , à côté , la caserne d' * Orsay dont tout un pan brûlait , en une colonne haute et blanche , pareille à une tour de lumière . Et c' était enfin , derrière , d' autres incendies encore , les sept maisons de la rue du * Bac , les vingt-deux maisons de la rue de * Lille , embrasant l' horizon , détachant les flammes sur d' autres flammes , en une mer sanglante et sans fin . * Jean , étranglé , murmura : - ce n' est pas dieu possible ! La rivière va prendre feu . La barque , en effet , semblait portée par un fleuve de braise . Sous les reflets dansants de ces foyers immenses , on aurait cru que la * Seine roulait des charbons ardents . De brusques éclairs rouges y couraient , dans un grand froissement de tisons jaunes . Et ils descendaient toujours lentement , au fil de cette eau incendiée , entre les palais en flammes , ainsi que dans une rue démesurée de ville maudite , brûlant aux deux bords d' une chaussée de lave en fusion . - ah ! Dit à son tour * Maurice , repris de folie devant cette destruction qu' il avait voulue , que tout flambe donc et que tout saute ! Mais , d' un geste terrifié , * Jean le fit taire , comme s' il avait craint qu' un tel blasphème ne leur portât malheur . était -ce possible qu' un garçon qu' il aimait tant , si instruit , si délicat , en fût arrivé à des idées pareilles ? Et il ramait plus fort , car il avait dépassé le pont de * Solférino , il se trouvait maintenant dans un large espace découvert . La clarté devenait telle , que la rivière était éclairée comme par le soleil de midi , tombant d' aplomb , sans une ombre . On distinguait les moindres détails avec une précision singulière , les moires du courant , les tas de graviers des berges , les petits arbres des quais . Surtout , les ponts apparaissaient , d' une blancheur éclatante , si nets , qu' on en aurait compté les pierres ; et l' on aurait dit , d' un incendie à l' autre , de minces passerelles intactes , au-dessus de cette eau braisillante . Par moments , au milieu de la clameur grondante et continue , de brusques craquements se faisaient entendre . Des rafales de suie tombaient , le vent apportait des odeurs empestées . Et l' épouvantement , c' était que * Paris , les autres quartiers lointains , là-bas , au fond de la trouée de la * Seine , n' existaient plus . à droite , à gauche , la violence des incendies éblouissait , creusait au delà un abîme noir . On ne voyait plus qu' une énormité ténébreuse , un néant , comme si * Paris tout entier , gagné par le feu , fût dévoré , eût déjà disparu dans une éternelle nuit . Et le ciel aussi était mort , les flammes montaient si haut , qu' elles éteignaient les étoiles . * Maurice , que le délire de la fièvre soulevait , eut un rire de fou . - une belle fête au conseil d' état et aux tuileries ... on a illuminé les façades , les lustres étincellent , les femmes dansent ... ah ! Dansez , dansez donc , dans vos cotillons qui fument , avec vos chignons qui flamboient ... de son bras valide , il évoquait les galas de * Gomorrhe et de * Sodome , les musiques , les fleurs , les jouissances monstrueuses , les palais crevant de telles débauches , éclairant l' abomination des nudités d' un tel luxe de bougies , qu' ils s' étaient incendiés eux-mêmes . Soudain , il y eut un fracas épouvantable . C' était , aux tuileries , le feu , venu des deux bouts , qui atteignait la salle des maréchaux . Les tonneaux de poudre s' enflammaient , le pavillon de l' horloge sautait , avec une violence de poudrière . Une gerbe immense monta , un panache qui emplit le ciel noir , le bouquet flamboyant de l' effroyable fête . - bravo , la danse ! Cria * Maurice , comme à une fin de spectacle , lorsque tout retombe aux ténèbres . * Jean , bégayant , le supplia de nouveau , en phrases éperdues . Non , non ! Il ne fallait point vouloir le mal ! Si c' était la destruction de tout , eux-mêmes allaient donc périr ? Et il n' avait plus qu' une hâte , aborder , échapper au terrible spectacle . Pourtant , il eut la prudence de dépasser encore le pont de la * Concorde , de façon à ne débarquer que sur la berge du quai de la conférence , après le coude de la * Seine . Et , à ce moment critique , au lieu de laisser aller le canot , il perdit quelques minutes à l' amarrer solidement , dans son respect instinctif du bien des autres . Son plan était de gagner la rue des orties , par la place de la * Concorde et la rue saint- * Honoré . Après avoir fait asseoir * Maurice sur la berge , il monta seul l' escalier du quai , il fut repris d' inquiétude , en comprenant quelle peine ils auraient à franchir les obstacles entassés là . C' était l' imprenable forteresse de la commune , la terrasse des tuileries armée de canons , les rues royale , saint- * Florentin et de * Rivoli barrées par de hautes barricades , solidement construites ; et cela expliquait la tactique de l' armée de * Versailles , dont les lignes , cette nuit -là , formaient un immense angle rentrant , le sommet à la place de la * Concorde , les deux extrémités , l' une , sur la rive droite , à la gare des marchandises de la compagnie du nord , l' autre , sur la rive gauche , à un bastion des remparts , près de la porte d' * Arcueil . Mais le jour allait naître , les communards avaient évacué les tuileries et les barricades , la troupe venait de s' emparer du quartier , au milieu d' autres incendies , douze autres maisons qui brûlaient depuis neuf heures du soir , au carrefour de la rue saint- * Honoré et de la rue royale . En bas , lorsque * Jean fut redescendu sur la berge , il trouva * Maurice somnolent , comme hébété après sa crise de surexcitation . - ça ne va pas être facile ... au moins , pourras -tu marcher encore , mon petit ? -oui , oui , ne t' inquiète pas . J' arriverai toujours , mort ou vivant . Et il eut surtout de la peine à monter l' escalier de pierre . Puis , en haut , sur le quai , il marcha lentement , au bras de son compagnon , d' un pas de somnambule . Bien que le jour ne se levât pas encore , le reflet des incendies voisins éclairait la vaste place d' une aube livide . Ils en traversèrent la solitude , le coeur serré de cette morne dévastation . Aux deux bouts , de l' autre côté du pont et à l' extrémité de la rue royale , on distinguait confusément les fantômes du palais- * Bourbon et de la * Madeleine , labourés par la canonnade . La terrasse des tuileries , battue en brèche , s' était en partie écroulée . Sur la place même , des balles avaient troué le bronze des fontaines , le tronc géant de la statue de * Lille gisait par terre , coupé en deux par un obus , tandis que la statue de * Strasbourg , à côté , voilée de crêpe , semblait porter le deuil de tant de ruines . Et il y avait là , près de l' obélisque intact , dans une tranchée , un tuyau à gaz , fendu par quelque coup de pioche , qu' un hasard avait allumé , et qui lâchait , avec un bruit strident , un long jet de flamme . * Jean évita la barricade qui fermait la rue royale , entre le ministère de la marine et le garde-meuble , sauvés du feu . Il entendait , derrière les sacs et les tonneaux de terre dont elle était faite , de grosses voix de soldats . En avant , un fossé la défendait , plein d' eau croupie , où nageait un cadavre de fédéré ; et , par une brèche , on apercevait les maisons du carrefour saint- * Honoré , qui achevaient de brûler , malgré les pompes venues de la banlieue , dont on distinguait le ronflement . à droite et à gauche , les petits arbres , les kiosques des marchandes de journaux , étaient brisés , criblés de mitraille . De grands cris s' élevaient , les pompiers venaient de découvrir , dans une cave , sept locataires d' une des maisons , à moitié carbonisés . Bien que la barricade , barrant la rue saint- * Florentin et la rue de * Rivoli , parût plus formidable encore , avec ses hautes constructions savantes , * Jean avait eu l' instinct d' y sentir le passage moins dangereux . Elle était en effet complètement évacuée , sans que la troupe eût encore osé l' occuper . Des canons y dormaient , dans un lourd abandon . Pas une âme derrière cet invincible rempart , rien qu' un chien errant qui se sauva . Mais , comme * Jean se hâtait , dans la rue saint- * Florentin , soutenant * Maurice affaibli , ce qu' il craignait arriva , ils se heurtèrent contre toute une compagnie du 88e de ligne , qui avait tourné la barricade . - mon capitaine , expliqua -t-il , c' est un camarade que ces brigands viennent de blesser , et que je conduis à l' ambulance . La capote , jetée sur les épaules de * Maurice , le sauva , et le coeur de * Jean sautait à se rompre , pendant qu' ils descendaient enfin ensemble la rue saint- * Honoré . Le jour pointait à peine , des coups de feu partaient des rues transversales , car on se battait encore dans tout le quartier . Ce fut un miracle , s' ils purent atteindre la rue des frondeurs , sans faire d' autre mauvaise rencontre . Ils n' allaient plus que très lentement , ces trois ou quatre cents mètres à parcourir semblèrent interminables . Puis , rue des frondeurs , ils tombèrent dans un poste de communards ; mais ceux -ci , effrayés , croyant à l' arrivée de tout un régiment , prirent la fuite . Et il ne restait qu' un bout de la rue d' * Argenteuil à suivre , pour être rue des orties . Ah ! Cette rue des orties , avec quelle fièvre d' impatience * Jean la souhaitait , depuis quatre grandes heures ! Lorsqu' ils y entrèrent , ce fut une délivrance . Elle était noire , déserte , silencieuse , comme à cent lieues de la bataille . La maison , une vieille et étroite maison sans concierge dormait d' un sommeil de mort . - j' ai les clefs dans ma poche , bégaya * Maurice . La grande est celle de la rue , la petite , celle de ma chambre , tout en haut . Et il succomba , il s' évanouit , entre les bras de * Jean , dont l' inquiétude et l' embarras furent extrêmes . Il en oublia de refermer la porte de la rue , et dut le monter à tâtons , dans cet escalier inconnu , en évitant les chocs , de peur d' amener du monde . Puis , en haut , il se perdit , il lui fallut poser le blessé sur une marche , chercher la porte , à l' aide d' allumettes qu' il avait heureusement ; et ce fut seulement lorsqu' il l' eut trouvée , qu' il redescendit le prendre . Enfin , il le coucha sur le petit lit de fer , en face de la fenêtre , dominant * Paris , qu' il ouvrit toute large , dans un besoin de grand air et de lumière . Le jour naissait , il tomba devant le lit , sanglotant , assommé et sans force , sous le réveil de cette affreuse pensée qu' il avait tué son ami . Des minutes durent s' écouler , il fut à peine surpris , en apercevant soudain * Henriette . Rien n' était plus naturel , son frère était mourant , elle arrivait . Il ne l' avait pas même vue entrer , peut-être se trouvait -elle là depuis des heures . Maintenant , affaissé sur une chaise , il la regardait stupidement s' agiter , sous le coup de mortelle douleur qui l' avait frappée , à la vue de son frère sans connaissance , couvert de sang . Il finit par avoir un souvenir , il demanda : - dites donc , vous avez refermé la porte de la rue ? Bouleversée , elle répondit affirmativement , d' un signe de tête ; et , comme elle venait enfin lui donner ses deux mains , dans un besoin d' affection et de secours , il reprit : - vous savez , c' est moi qui l' ai tué ... elle ne comprenait pas , elle ne le croyait pas . Il sentait les deux petites mains rester calmes dans les siennes . - c' est moi qui l' ai tué ... oui , là-bas , sur une barricade ... il se battait d' un côté , moi de l' autre ... les petites mains se mirent à trembler . - on était comme des hommes soûls , on ne savait plus ce qu' on faisait ... c' est moi qui l' ai tué ... alors , * Henriette retira ses mains , frissonnante , toute blanche , avec des yeux de terreur qui le regardaient fixement . C' était donc la fin de tout , et rien n' allait donc survivre , dans son coeur broyé ? Ah ! Ce * Jean , à qui elle pensait le soir même , heureuse du vague espoir de le revoir peut-être ! Et il avait fait cette chose abominable , et il venait pourtant de sauver encore * Maurice , puisque c' était lui qui l' avait rapporté là , au travers de tant de dangers ! Elle ne pouvait plus lui abandonner ses mains , sans un recul de tout son être . Mais elle eut un cri , où elle mit la dernière espérance de son coeur combattu . - oh ! Je le guérirai , il faut que je le guérisse maintenant ! Pendant ses longues veillées à l' ambulance de * Remilly , elle était devenue très experte à soigner , à panser les blessures . Et elle voulut tout de suite examiner celles de son frère , qu' elle déshabilla , sans le tirer de son évanouissement . Mais , quand elle défit le pansement sommaire imaginé par * Jean , il s' agita , il eut un faible cri , en ouvrant de grands yeux de fièvre . Tout de suite , d' ailleurs , il la reconnut , il sourit . - tu es donc là ? Ah ! Que je suis content de te voir avant de mourir ! Elle le fit taire , d' un beau geste de confiance . - mourir , mais je ne veux pas ! Je veux que tu vives ! ... ne parle plus , laisse -moi faire ! Cependant , lorsque * Henriette eut examiné le bras traversé , les côtes atteintes , elle s' assombrit , ses yeux se troublèrent . Vivement , elle prenait possession de la chambre , parvenait à trouver un peu d' huile , déchirait de vieilles chemises pour en faire des bandes , tandis que * Jean descendait chercher une cruche d' eau . Il n' ouvrait plus la bouche , il la regarda laver les blessures , les panser adroitement , incapable de l' aider , anéanti , depuis qu' elle était là . Quand elle eut fini , voyant son inquiétude , il offrit pourtant de se mettre en quête d' un médecin . Mais elle avait toute son intelligence nette : non , non ! Pas le premier médecin venu , qui livrerait peut-être son frère ! Il fallait un homme sûr , on pouvait attendre quelques heures . Enfin , comme * Jean parlait de s' en aller , pour rejoindre son régiment , il fut entendu que , dès qu' il lui serait possible de s' échapper , il reviendrait , en tâchant de ramener un chirurgien avec lui . Il ne partit pas encore , il semblait ne pouvoir se résoudre à quitter cette chambre , toute pleine du malheur qu' il avait fait . Après avoir été refermée un instant , la fenêtre venait d' être ouverte de nouveau . Et , de son lit , la tête haute , le blessé regardait , tandis que les deux autres avaient , eux aussi , les regards perdus au loin , dans le lourd silence qui avait fini par les accabler . De cette hauteur de la butte des moulins , toute une grande moitié de * Paris s' étendait sous eux , d' abord les quartiers du centre , du faubourg saint- * Honoré jusqu'à la * Bastille , puis le cours entier de la * Seine , avec le pullulement lointain de la rive gauche , une mer de toitures , de cimes d' arbres , de clochers , de dômes et de tours . Le jour grandissait , l' abominable nuit , une des plus affreuses de l' histoire , était finie . Mais , dans la pure clarté du soleil levant , sous le ciel rose , les incendies continuaient . En face , on apercevait les tuileries qui brûlaient toujours , la caserne d' * Orsay , les palais du conseil d' état et de la légion d' honneur , dont les flammes , pâlies par la pleine lumière , donnaient au ciel un grand frisson . Même , au delà des maisons de la rue de * Lille et de la rue du * Bac , d' autres maisons devaient flamber , car des colonnes de flammèches montaient du carrefour de la croix-rouge , et plus loin encore , de la rue * Vavin et de la rue notre-dame-des-champs . Sur la droite , tout près , s' achevaient les incendies de la rue saint- * Honoré , tandis que , sur la gauche , au palais-royal et au nouveau * Louvre , avortaient des feux tardifs , mis vers le matin . Mais , surtout , ce qu' ils ne s' expliquèrent pas d' abord , c' était une grosse fumée noire que le vent d' ouest poussait jusque sous la fenêtre . Depuis trois heures du matin , le ministère des finances brûlait , sans flammes hautes , se consumait en épais tourbillons de suie , tellement le prodigieux amas des paperasses s' étouffait , sous les plafonds bas , dans ces constructions de plâtre . Et , s' il n' y avait plus là , au-dessus du réveil de la grande ville , l' impression tragique de la nuit , l' épouvante d' une destruction totale , la * Seine roulant des braises , * Paris allumé aux quatre bouts , une tristesse désespérée et morne passait sur les quartiers épargnés , avec cette épaisse fumée continue , dont le nuage s' élargissait toujours . Bientôt le soleil , qui s' était levé limpide , en fut caché ; et il ne resta que ce deuil , dans le ciel fauve . * Maurice , que le délire devait reprendre , murmura , avec un geste lent qui embrassait l' horizon sans bornes : - est -ce que tout brûle ? Ah ! Que c' est long ! Des larmes étaient montées aux yeux d' * Henriette , comme si son malheur s' était accru encore de ces désastres immenses , où avait trempé son frère . Et * Jean , qui n' osa ni lui reprendre la main , ni embrasser son ami , partit alors d' un air fou . - au revoir , à tout à l' heure ! Il ne put revenir que le soir , vers huit heures , après la nuit tombée . Malgré sa grande inquiétude , il était heureux : son régiment , qui ne se battait plus , venait de passer en seconde ligne , et avait reçu l' ordre de garder le quartier ; de sorte que , bivouaquant avec sa compagnie sur la place du carrousel , il espérait pouvoir monter , chaque soir , prendre des nouvelles du blessé . Et il ne revenait pas seul , un hasard lui avait fait rencontrer l' ancien major du 106e , qu' il amenait dans un coup de désespoir , n' ayant pu trouver un autre médecin , en se disant que , tout de même , ce terrible homme , à tête de lion , était un brave homme . Quand * Bouroche , qui ne savait pour quel blessé ce soldat suppliant le dérangeait , et qui grognait d' être monté si haut , eut compris qu' il avait sous les yeux un communard , il entra d' abord dans une violente colère . - tonnerre de dieu ! Est -ce que vous vous fichez de moi ? ... des brigands qui sont las de voler , d' assassiner et d' incendier ! ... son affaire est claire , à votre bandit , et je me charge de le faire guérir , oui ! Avec trois balles dans la tête ! Mais la vue d' * Henriette , si pâle dans sa robe noire , avec ses beaux cheveux blonds dénoués , le calma brusquement . - c' est mon frère , monsieur le major , et c' est un de vos soldats de * Sedan . Il ne répondit pas , débanda les plaies , les examina en silence , tira des fioles de sa poche et refit un pansement , en montrant à la jeune femme comment on devait s' y prendre . Puis , de sa voix rude , il demanda tout à coup au blessé : - pourquoi t' es -tu mis du côté des gredins , pourquoi as -tu fait une saleté pareille ? * Maurice , les yeux luisants , le regardait depuis qu' il était là , sans ouvrir la bouche . Il répondit ardemment , dans sa fièvre : - parce qu' il y a trop de souffrance , trop d' iniquité et trop de honte ! Alors , * Bouroche eut un grand geste , comme pour dire qu' on allait loin , quand on entrait dans ces idées -là . Il fut sur le point de parler encore , finit par se taire . Et il partit , en ajoutant simplement : - je reviendrai . Sur le palier , il déclara à * Henriette qu' il n' osait répondre de rien . Le poumon était touché sérieusement , une hémorragie pouvait se produire , qui foudroierait le blessé . Lorsque * Henriette rentra , elle s' efforça de sourire , malgré le coup qu' elle venait de recevoir en plein coeur . Est -ce qu' elle ne le sauverait pas , est -ce qu' elle n' allait pas empêcher cette affreuse chose , leur éternelle séparation à tous les trois , qui étaient là réunis encore , dans leur ardent souhait de vie ? De la journée , elle n' avait pas quitté cette chambre , une vieille voisine s' était chargée obligeamment de ses commissions . Et elle revint reprendre sa place , près du lit , sur une chaise . Mais , cédant à son excitation fiévreuse , * Maurice questionnait * Jean , voulait savoir . Celui -ci ne disait pas tout , évitait de conter l' enragée colère qui montait contre la commune agonisante , dans * Paris délivré . On était déjà au mercredi . Depuis le dimanche soir , depuis deux grands jours , les habitants avaient vécu au fond de leurs caves , suant la peur ; et , le mercredi matin , lorsqu' ils avaient pu se hasarder , le spectacle des rues défoncées , les débris , le sang , les effroyables incendies surtout , venaient de les jeter à une exaspération vengeresse . Le châtiment allait être immense . On fouillait les maisons , on jetait aux pelotons des exécutions sommaires le flot suspect des hommes et des femmes qu' on ramassait . Dès six heures du soir , ce jour -là , l' armée de * Versailles était maîtresse de la moitié de * Paris , du parc de * Montsouris à la gare du nord , en passant par les grandes voies . Et les derniers membres de la commune , une vingtaine , avaient dû se réfugier boulevard * Voltaire , à la mairie du xie arrondissement . Un silence se fit , * Maurice murmura , les yeux au loin sur la ville , par la fenêtre ouverte à l' air tiède de la nuit : - enfin , ça continue , * Paris brûle ! C' était vrai , les flammes avaient reparu , dès la tombée du jour ; et , de nouveau , le ciel s' empourprait d' une lueur scélérate . Dans l' après-midi , lorsque la poudrière du * Luxembourg avait sauté avec un fracas épouvantable , le bruit s' était répandu que le * Panthéon venait de crouler au fond des catacombes . Toute la journée d' ailleurs , les incendies de la veille avaient continué , le palais du conseil d' état et les tuileries brûlaient , le ministère des finances fumait à gros tourbillons . Dix fois , il avait fallu fermer la fenêtre , sous la menace d' une nuée de papillons noirs , des vols incessants de papiers brûlés , que la violence du feu emportait au ciel , d' où ils retombaient en pluie fine ; et * Paris entier en fut couvert , et l' on en ramassa jusqu'en * Normandie , à vingt lieues . Puis , maintenant , ce n' étaient pas seulement les quartiers de l' ouest et du sud qui flambaient , les maisons de la rue royale , celles du carrefour de la croix-rouge et de la rue notre-dame-des-champs . Tout l' est de la ville semblait en flammes , l' immense brasier de l' hôtel de ville barrait l' horizon d' un bûcher géant . Et il y avait encore là , allumés comme des torches , le théâtre-lyrique , la mairie du ive arrondissement , plus de trente maisons des rues voisines ; sans compter le théâtre de la porte-saint- * Martin , au nord , qui rougeoyait à l' écart , ainsi qu' une meule , au fond des champs ténébreux . Des vengeances particulières s' exerçaient , peut-être aussi des calculs criminels s' acharnaient -ils à détruire certains dossiers . Il n' était même plus question de se défendre , d' arrêter par le feu les troupes victorieuses . Seule , la démence soufflait , le palais de justice , l' hôtel- * Dieu , notre-dame venaient d' être sauvés , au petit bonheur du hasard . Détruire pour détruire , ensevelir la vieille humanité pourrie sous les cendres d' un monde , dans l' espoir qu' une société nouvelle repousserait heureuse et candide , en plein paradis terrestre des primitives légendes ! -ah ! La guerre , l' exécrable guerre ! Dit à demi-voix * Henriette , en face de cette cité de ruines , de souffrance et d' agonie . N' était -ce pas , en effet , l' acte dernier et fatal , la folie du sang qui avait germé sur les champs de défaite de * Sedan et de * Metz , l' épidémie de destruction née du siège de * Paris , la crise suprême d' une nation en danger de mort , au milieu des tueries et des écroulements ? Mais * Maurice , sans quitter des yeux les quartiers qui brûlaient , là-bas , bégaya lentement , avec peine : - non , non , ne maudis pas la guerre ... elle est bonne , elle fait son oeuvre ... * Jean l' interrompit d' un cri de haine et de remords . - sacré bon dieu ! Quand je te vois là , et quand c' est par ma faute ... ne la défends plus , c' est une sale chose que la guerre ! Le blessé eut un geste vague . - oh ! Moi , qu' est -ce que ça fait ? Il y en a bien d' autres ! ... c' est peut-être nécessaire , cette saignée . La guerre , c' est la vie qui ne peut pas être sans la mort . Et les yeux de * Maurice se fermèrent , dans la fatigue de l' effort que lui avaient coûté ces quelques mots . D' un signe , * Henriette avait prié * Jean de ne pas discuter . Toute une protestation la soulevait elle-même , sa colère contre la souffrance humaine , malgré son calme de femme frêle et si brave , avec ses regards limpides où revivait l' âme héroïque du grand-père , le héros des légendes napoléoniennes . Deux jours se passèrent , le jeudi et le vendredi , au milieu des mêmes incendies et des mêmes massacres . Le fracas du canon ne cessait pas ; les batteries de * Montmartre , dont l' armée de * Versailles s' était emparée , canonnaient sans relâche celles que les fédérés avaient installées à * Belleville et au père- * Lachaise ; et ces dernières tiraient au hasard sur * Paris : des obus étaient tombés rue * Richelieu et à la place * Vendôme . Le 25 au soir , toute la rive gauche était entre les mains des troupes . Mais , sur la rive droite , les barricades de la place du château-d'eau et de la place de la * Bastille tenaient toujours . Il y avait là deux véritables forteresses que défendait un feu terrible , incessant . Au crépuscule , dans la débandade des derniers membres de la commune , * Delescluze avait pris sa canne , et il était venu , d' un pas de promenade , tranquillement , jusqu'à la barricade qui fermait le boulevard * Voltaire , pour y tomber foudroyé , en héros . Le lendemain , le 26 , dès l' aube , le château-d'eau et la * Bastille furent emportés , les communards n' occupèrent plus que la * Villette , * Belleville et * Charonne , de moins en moins nombreux , réduits à la poignée de braves qui voulaient mourir . Et , pendant deux jours , ils devaient résister encore et se battre , furieusement . Le vendredi soir , comme * Jean s' échappait de la place du carrousel , pour retourner rue des orties , il assista , au bas de la rue * Richelieu , à une exécution sommaire , dont il resta bouleversé . Depuis l' avant-veille , deux cours martiales fonctionnaient , la première au * Luxembourg , la seconde au théâtre du * Châtelet . Les condamnés de l' une étaient passés par les armes dans le jardin , tandis que l' on traînait ceux de l' autre jusqu'à la caserne * Lobau , où des pelotons en permanence les fusillaient , dans la cour intérieure , presque à bout portant . Ce fut là surtout que la boucherie devint effroyable : des hommes , des enfants , condamnés sur un indice , les mains noires de poudre , les pieds simplement chaussés de souliers d' ordonnance ; des innocents dénoncés à faux , victimes de vengeances particulières , hurlant des explications , sans pouvoir se faire écouter ; des troupeaux jetés pêle-mêle sous les canons des fusils , tant de misérables à la fois , qu' il n' y avait pas des balles pour tous , et qu' il fallait achever les blessés à coups de crosse . Le sang ruisselait , des tombereaux emportaient les cadavres , du matin au soir . Et , par la ville conquise , au hasard des brusques affolements de rage vengeresse , d' autres exécutions se faisaient , devant les barricades , contre les murs des rues désertes , sur les marches des monuments . C' était ainsi que * Jean venait de voir des habitants du quartier amenant une femme et deux hommes au poste qui gardait le théâtre-français . Les bourgeois se montraient plus féroces que les soldats , les journaux qui avaient reparu poussaient à l' extermination . Toute une foule violente s' acharnait contre la femme surtout , une de ces pétroleuses dont la peur hantait les imaginations hallucinées , qu' on accusait de rôder le soir , de se glisser le long des habitations riches , pour lancer des bidons de pétrole enflammé dans les caves . On venait , criait -on , de surprendre celle -là , accroupie devant un soupirail de la rue sainte- * Anne . Et , malgré ses protestations et ses sanglots , on la jeta , avec les deux hommes , au fond d' une tranchée de barricade qu' on n' avait pas comblée encore , on les fusilla dans ce trou de terre noire , comme des loups pris au piège . Des promeneurs regardaient , une dame s' était arrêtée avec son mari , tandis qu' un mitron , qui portait une tourte dans le voisinage , sifflait un air de chasse . * Jean se hâtait de gagner la rue des orties , le coeur glacé , quand il eut un brusque souvenir . N' était -ce pas * Chouteau , l' ancien soldat de son escouade , qu' il venait de voir , sous l' honnête blouse blanche d' un ouvrier , assistant à l' exécution , avec des gestes approbateurs ? Et il savait le rôle du bandit , traître , voleur et assassin ! Un instant , il fut sur le point de retourner là-bas , de le dénoncer , de le faire fusiller sur les corps des trois autres . Ah ! Cette tristesse , les plus coupables échappant au châtiment , promenant leur impunité au soleil , tandis que des innocents pourrissent dans la terre ! * Henriette , au bruit des pas qui montaient , était sortie sur le palier . - soyez prudent , il est aujourd'hui dans un état de surexcitation extraordinaire ... le major est revenu , il m' a désespérée . En effet , * Bouroche avait hoché la tête , en ne pouvant rien promettre encore . Peut-être , tout de même , la jeunesse du blessé triompherait -elle des accidents qu' il redoutait . - ah ! C' est toi , dit fiévreusement * Maurice à * Jean , dès qu' il l' aperçut . Je t' attendais , qu' est -ce qu' il se passe , où en est -on ? Et , le dos contre son oreiller , en face de la fenêtre qu' il avait forcé sa soeur à ouvrir , montrant la ville redevenue noire , qu' un nouveau reflet de fournaise éclairait : - hein ? ça recommence , * Paris brûle , * Paris brûle tout entier , cette fois ! Dès le coucher du soleil , l' incendie du grenier d' abondance avait enflammé les quartiers lointains , en haut de la coulée de la * Seine . Aux tuileries , au conseil d' état , les plafonds devaient crouler , activant le brasier des poutres qui se consumaient , car des foyers partiels s' étaient rallumés , des flammèches et des étincelles montaient par moments . Beaucoup des maisons qu' on croyait éteintes , se remettaient ainsi à flamber . Depuis trois jours , l' ombre ne pouvait se faire , sans que la ville parût reprendre feu , comme si les ténèbres eussent soufflé sur les tisons rouges encore , les ravivant , les semant aux quatre coins de l' horizon . Ah ! Cette ville d' enfer qui rougeoyait dès le crépuscule , allumée pour toute une semaine , éclairant de ses torches monstrueuses les nuits de la semaine sanglante ! Et , cette nuit -là , quand les docks de la * Villette brûlèrent , la clarté fut si vive sur la cité immense , qu' on put la croire réellement incendiée par tous les bouts , cette fois , envahie et noyée sous les flammes . Dans le ciel saignant , les quartiers rouges , à l' infini , roulaient le flot de leurs toitures de braise . - c' est la fin , répéta * Maurice , * Paris brûle ! Il s' excitait avec ces mots , redits à vingt reprises , dans un besoin fébrile de parler , après la lourde somnolence qui l' avait tenu presque muet , pendant trois jours . Mais un bruit de larmes étouffées lui fit tourner la tête . - comment , petite soeur , c' est toi , si brave ! ... tu pleures parce que je vais mourir ... elle l' interrompit , en se récriant . - mais tu ne mourras pas ! -si , si , ça vaut mieux , il le faut ! ... ah ! Va , ce n' est pas grand'chose de bon qui s' en ira avec moi . Avant la guerre , je t' ai fait tant de peine , j' ai coûté si cher à ton coeur et à ta bourse ! ... toutes ces sottises , toutes ces folies que j' ai commises , et qui auraient mal fini , qui sait ? La prison , le ruisseau ... de nouveau , elle lui coupait la parole , violemment . - tais -toi ! Tais -toi ! ... tu as tout racheté ! Il se tut , songea un instant . - quand je serai mort , oui ! Peut-être ... ah ! Mon vieux * Jean , tu nous as tout de même rendu à tous un fier service , quand tu m' as allongé ton coup de baïonnette . Mais lui aussi , les yeux gros de larmes , protestait . - ne dis pas ça ! Tu veux donc que je me casse la tête contre un mur ! Ardemment , * Maurice continua : - rappelle -toi donc ce que tu m' as dit , le lendemain de * Sedan , quand tu prétendais que ce n' était pas mauvais , parfois , de recevoir une bonne gifle ... et tu ajoutais que , lorsqu' on avait de la pourriture quelque part , un membre gâté , ça valait mieux de le voir par terre , abattu d' un coup de hache , que d' en crever comme d' un choléra ... j' ai songé souvent à cette parole , depuis que je me suis trouvé seul , enfermé dans ce * Paris de démence et de misère ... eh bien ! C' est moi qui suis le membre gâté que tu as abattu ... son exaltation grandissait , il n' écoutait même plus les supplications d' * Henriette et de * Jean , terrifiés . Et il continuait , dans une fièvre chaude , abondante en symboles , en images éclatantes . C' était la partie saine de la * France , la raisonnable , la pondérée , la paysanne , celle qui était restée le plus près de la terre , qui supprimait la partie folle , exaspérée , gâtée par l' empire , détraquée de rêveries et de jouissances ; et il lui avait ainsi fallu couper dans sa chair même , avec un arrachement de tout l' être , sans trop savoir ce qu' elle faisait . Mais le bain de sang était nécessaire , et de sang français , l' abominable holocauste , le sacrifice vivant , au milieu du feu purificateur . Désormais , le calvaire était monté jusqu'à la plus terrifiante des agonies , la nation crucifiée expiait ses fautes et allait renaître . - mon vieux * Jean , tu es le simple et le solide ... va , va ! Prends la pioche , prends la truelle ! Et retourne le champ , et rebâtis la maison ! ... moi , tu as bien fait de m' abattre , puisque j' étais l' ulcère collé à tes os ! Il délira encore , il voulut se lever , s' accouder à la fenêtre . - * Paris brûle , rien ne restera ... ah ! Cette flamme qui emporte tout , qui guérit tout , je l' ai voulue , oui ! Elle fait la bonne besogne ... laissez -moi descendre , laissez -moi achever l' oeuvre d' humanité et de liberté ... * Jean eut toutes les peines du monde à le remettre au lit , tandis qu' * Henriette , en larmes , lui parlait de leur enfance , le suppliait de se calmer , au nom de leur adoration . Et , sur * Paris immense , le reflet de braise avait encore grandi , la mer de flammes semblait gagner les lointains ténébreux de l' horizon , le ciel était comme la voûte d' un four géant , chauffé au rouge clair . Et , dans cette clarté fauve des incendies , les grosses fumées du ministère des finances , qui brûlait obstinément depuis l' avant-veille , sans une flamme , passaient toujours en une sombre et lente nuée de deuil . Le lendemain , le samedi , une amélioration brusque se déclara dans l' état de * Maurice : il était beaucoup plus calme , la fièvre avait diminué ; et ce fut une grande joie pour * Jean , lorsqu' il trouva * Henriette souriante , reprenant le rêve de leur intimité à trois , dans un avenir de bonheur encore possible , qu' elle ne voulait pas préciser . Est -ce que le destin allait faire grâce ? Elle passait les nuits , elle ne bougeait pas de cette chambre , où sa douceur active de cendrillon , ses soins légers et silencieux mettaient comme une caresse continue . Et , ce soir -là , * Jean s' oublia près de ses amis avec un plaisir étonné et tremblant . Dans la journée , les troupes avaient pris * Belleville et les buttes- * Chaumont . Il n' y avait plus que le cimetière du père- * Lachaise , transformé en un camp retranché , qui résistât . Tout lui semblait fini , il affirmait même qu' on ne fusillait plus personne . Il parla simplement des troupeaux de prisonniers qu' on dirigeait sur * Versailles . Le matin , le long du quai , il en avait rencontré un , des hommes en blouse , en paletot , en manches de chemise , des femmes de tout âge , les unes avec des masques creusés de furies , les autres dans la fleur de leur jeunesse , des enfants âgés de quinze ans à peine , tout un flot roulant de misère et de révolte , que des soldats poussaient sous le clair soleil , et que les bourgeois de * Versailles , disait -on , accueillaient avec des huées , à coups de canne et d' ombrelle . Mais , le dimanche , * Jean fut épouvanté . C' était le dernier jour de l' exécrable semaine . Dès le triomphal lever du soleil , par cette limpide et chaude matinée de jour de fête , il sentit passer le frisson de l' agonie suprême . On venait d' apprendre seulement les massacres répétés des otages , l' archevêque , le curé de la * Madeleine et d' autres fusillés , le mercredi , à la * Roquette , les dominicains d' * Arcueil tirés à la course , comme des lièvres , le jeudi , des prêtres encore et des gendarmes au nombre de quarante-sept foudroyés à bout portant , au secteur de la rue * Haxo , le vendredi ; et une fureur de représailles s' était rallumée , les troupes exécutaient en masse les derniers prisonniers qu' elles faisaient . Pendant tout ce beau dimanche , les feux de peloton ne cessèrent pas , dans la cour de la caserne * Lobau , pleine de râles , de sang et de fumée . à la * Roquette , deux cent vingt-sept misérables , ramassés au hasard du coup de filet , furent mitraillés en tas , hachés par les balles . Au père- * Lachaise , bombardé depuis quatre jours , emporté enfin tombe par tombe , on en jeta cent quarante-huit contre un mur , dont le plâtre ruissela de grandes larmes rouges ; et trois d' entre eux , blessés , s' étant échappés , on les reprit , on les acheva . Combien de braves gens pour un gredin , parmi les douze mille malheureux à qui la commune avait coûté la vie ! L' ordre de cesser les exécutions était , disait -on , venu de * Versailles . Mais l' on tuait quand même , * Thiers devait rester le légendaire assassin de * Paris , dans sa gloire pure de libérateur du territoire ; tandis que le maréchal * De * Mac- * Mahon , le vaincu de * Froeschwiller , dont une proclamation couvrait les murs , annonçant la victoire , n' était plus que le vainqueur du père- * Lachaise . Et * Paris ensoleillé , endimanché , paraissait en fête , une foule énorme encombrait les rues reconquises , des promeneurs allaient d' un air de flânerie heureuse voir les décombres fumants des incendies , des mères tenant à la main des enfants rieurs , s' arrêtaient , écoutaient un instant avec intérêt les fusillades assourdies de la caserne * Lobau . Le dimanche soir , au déclin du jour , lorsque * Jean monta le sombre escalier de la maison , rue des orties , un affreux pressentiment lui serrait le coeur . Il entra , et tout de suite il vit l' inévitable fin , * Maurice mort sur le petit lit , étouffé par l' hémorragie que * Bouroche redoutait . L' adieu rouge du soleil glissait par la fenêtre ouverte , deux bougies brûlaient déjà sur la table , au chevet du lit . Et * Henriette , à genoux dans ses vêtements de veuve qu' elle n' avait pas quittés , pleurait en silence . Au bruit , elle leva la tête , elle eut un frisson , à voir entrer * Jean . Lui , éperdu , allait se précipiter , prendre ses mains , mêler d' une étreinte sa douleur à la sienne . Mais il sentit les petites mains tremblantes , tout l' être frémissant et révolté qui se reculait , qui s' arrachait , à jamais . N' était -ce pas fini entre eux , maintenant ? La tombe de * Maurice les séparait , sans fond . Et lui aussi ne put que tomber à genoux , en sanglotant tout bas . Pourtant , au bout d' un silence , * Henriette parla . - je tournais le dos , je tenais un bol de bouillon , quand il a jeté un cri ... je n' ai eu que le temps d' accourir , et il est mort , en m' appelant , en vous appelant , vous aussi , dans un flot de sang ... son frère , mon dieu ! Son * Maurice adoré par delà la naissance , qui était un autre elle-même , qu' elle avait élevé , sauvé ! Son unique tendresse , depuis qu' elle avait vu , à * Bazeilles , contre un mur , le corps de son pauvre * Weiss troué de balles ! La guerre achevait donc de lui prendre tout son coeur , elle resterait donc seule au monde , veuve et dépareillée , sans personne qui l' aimerait ! -ah ! Bon sang ! Cria * Jean dans un sanglot , c' est ma faute ! ... mon cher petit pour qui j' aurais donné ma peau , et que je vais massacrer comme une brute ! ... qu' allons -nous devenir ? Me pardonnerez -vous jamais ? Et , à cette minute , leurs yeux se rencontrèrent , et ils restèrent bouleversés de ce qu' ils pouvaient enfin y lire nettement . Le passé s' évoquait , la chambre perdue de * Remilly , où ils avaient vécu des jours si tristes et si doux . Lui , retrouvait son rêve , d' abord inconscient , ensuite à peine formulé : la vie là-bas , un mariage , une petite maison , la culture d' un champ qui suffirait à nourrir un ménage de braves gens modestes . Maintenant , c' était un désir ardent , une certitude aiguë qu' avec une femme comme elle , si tendre , si active , si brave , la vie serait devenue une véritable existence de paradis . Et , elle , qui autrefois n' était pas même effleurée par ce rêve , dans le don chaste et ignoré de son coeur , voyait clair à présent , comprenait tout d' un coup . Ce mariage lointain , elle-même l' avait voulu alors , sans le savoir . La graine qui germait avait cheminé sourdement , elle l' aimait d' amour , ce garçon près duquel duquel elle n' avait d' abord été que consolée . Et leurs regards se disaient cela , et ils ne s' aimaient ouvertement , à cette heure , que pour l' adieu éternel . Il fallait encore cet affreux sacrifice , l' arrachement dernier , leur bonheur possible la veille s' écroulant aujourd'hui avec le reste , s' en allant avec le flot de sang qui venait d' emporter leur frère . * Jean se releva , d' un long et pénible effort des genoux . - adieu ! Sur le carreau , * Henriette restait immobile . - adieu ! Mais * Jean s' était approché du corps de * Maurice . Il le regarda , avec son grand front qui semblait plus grand , sa longue face mince , ses yeux vides , jadis un peu fous , où la folie s' était éteinte . Il aurait bien voulu l' embrasser , son cher petit , comme il l' avait nommé tant de fois , et il n' osa pas . Il se voyait couvert de son sang , il reculait devant l' horreur du destin . Ah ! Quelle mort , sous l' effondrement de tout un monde ! Au dernier jour , sous les derniers débris de la commune expirante , il avait donc fallu cette victime de plus ! Le pauvre être s' en était allé , affamé de justice , dans la suprême convulsion du grand rêve noir qu' il avait fait , cette grandiose et monstrueuse conception de la vieille société détruite , de * Paris brûlé , du champ retourné et purifié , pour qu' il y poussât l' idylle d' un nouvel âge d' or . * Jean , plein d' angoisse , se retourna vers * Paris . à cette fin si claire d' un beau dimanche , le soleil oblique , au ras de l' horizon , éclairait la ville immense d' une ardente lueur rouge . On aurait dit un soleil de sang , sur une mer sans borne . Les vitres des milliers de fenêtres braisillaient , comme attisées sous des soufflets invisibles ; les toitures s' embrasaient , telles que des lits de charbons ; les pans de murailles jaunes , les hauts monuments , couleur de rouille , flambaient avec les pétillements de brusques feux de fagots , dans l' air du soir . Et n' était -ce pas la gerbe finale , le gigantesque bouquet de pourpre , * Paris entier brûlant ainsi qu' une fascine géante , une antique forêt sèche , s' envolant au ciel d' un coup , en un vol de flammèches et d' étincelles ? Les incendies continuaient , de grosses fumées rousses montaient toujours , on entendait une rumeur énorme , peut-être les derniers râles des fusillés , à la caserne * Lobau , peut-être la joie des femmes et le rire des enfants , dînant dehors après l' heureuse promenade , assis aux portes des marchands de vin . Des maisons et des édifices saccagés , des rues éventrées , de tant de ruines et de tant de souffrances , la vie grondait encore , au milieu du flamboiement de ce royal coucher d' astre , dans lequel * Paris achevait de se consumer en braise . Alors , * Jean eut une sensation extraordinaire . Il lui sembla , dans cette lente tombée du jour , au-dessus de cette cité en flammes , qu' une aurore déjà se levait . C' était bien pourtant la fin de tout , un acharnement du destin , un amas de désastres tels , que jamais nation n' en avait subi d' aussi grands : les continuelles défaites , les provinces perdues , les milliards à payer , la plus effroyable des guerres civiles noyée sous le sang , des décombres et des morts à pleins quartiers , plus d' argent , plus d' honneur , tout un monde à reconstruire ! Lui-même y laissait son coeur déchiré , * Maurice , * Henriette , son heureuse vie de demain emportée dans l' orage . Et pourtant , par delà la fournaise , hurlante encore , la vivace espérance renaissait , au fond du grand ciel calme , d' une limpidité souveraine . C' était le rajeunissement certain de l' éternelle nature , de l' éternelle humanité , le renouveau promis à qui espère et travaille , l' arbre qui jette une nouvelle tige puissante , quand on en a coupé la branche pourrie , dont la sève empoisonnée jaunissait les feuilles . Dans un sanglot , * Jean répéta : - adieu ! * Henriette ne releva pas la tête , la face cachée entre ses deux mains jointes . - adieu ! Le champ ravagé était en friche , la maison brûlée était par terre ; et * Jean , le plus humble et le plus douloureux , s' en alla , marchant à l' avenir , à la grande et rude besogne de toute une * France à refaire .