Le Lys rouge

Corpus:
FRANTEXT (E)
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Le Lys rouge
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ATILF / Étienne Petitjean
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Type:
littérature
Modality:
écrit
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/annis-sample/frantext/LeLysRouge_AnatoleFrance_1894_P1.html
Text:
Chapitre I : elle donna un coup d' oeil aux fauteuils assemblés devant la cheminée , à la table à thé , qui brillait dans l' ombre , et aux grandes gerbes pâles des fleurs , montant au-dessus des vases de * Chine . Elle enfonça la main dans les branches fleuries des obiers pour faire jouer leurs boules argentées . Tout à coup , elle se regarda de loin dans une glace avec une attention sérieuse . La taille cambrée , la joue sur l' épaule , elle suivait de l' oeil les ondulations de sa forme longue dans le fourreau de satin noir autour duquel duquel flottait une tunique légère , semée de perles où tremblaient des feux sombres . Puis elle s' approcha de la glace , curieuse de connaître son visage de ce jour -là . L' image lui renvoya un regard tranquille , comme si cette aimable femme , qu' elle examinait et qui ne lui déplaisait pas , vivait sans joie aiguë et sans tristesse profonde . Aux murs du grand salon vide , les figures des tapisseries , vagues comme des ombres , pâlissaient parmi leurs jeux antiques , en leurs grâces mourantes . Comme elles , les statuettes de terre cuite élevées sur des colonnettes , les groupes de vieux * Saxe et les peintures de * Sèvres , étagés dans les vitrines , disaient des choses passées . Sur un socle garni de bronzes précieux , le buste de marbre de quelque princesse royale , déguisée en * Diane , le visage chiffonné , la poitrine audacieuse , s' échappait de sa draperie tourmentée , tandis qu' au plafond une nuit , poudrée comme une marquise et environnée d' amours , semait des fleurs . Tout sommeillait et l' on n' entendait que le pétillement du feu et le bruissement léger des perles dans la gaze . S' étant détournée de la glace , elle alla soulever le coin d' un rideau et vit par la fenêtre , à travers les arbres noirs du quai , sous un jour blême , la * Seine traîner ses moires jaunes . L' ennui du ciel et de l' eau se réfléchissait dans ses prunelles d' un gris fin . Le bateau passa , l' " hirondelle , " débouchant d' une arche du pont de l' * Alma et portant d' humbles voyageurs vers * Grenelle et * Billancourt . Elle le suivit du regard tandis qu' il dérivait dans le courant fangeux , puis elle laissa retomber le rideau et , s' étant assise à son coin accoutumé du canapé , sous les buissons de fleurs , elle prit un livre jeté sur la table , à portée de sa main . Sur la couverture de toile paille brillait ce titre en or : yseult la blonde , par * Vivian * Bell . C' était un recueil de vers français composés par une anglaise et imprimés à * Londres . Elle l' ouvrit et lut au hasard : quand la cloche , faisant comme qui chante et prie , dit dans le ciel ému : " je vous salue , * Marie , " la vierge , en visitant les pommiers du verger , frissonne d' avoir vu venir le messager qui lui présente un lys rouge et tel qu' on désire mourir de son parfum sitôt qu' on le respire . la vierge au jardin clos , dans la douceur du soir , sent l' âme lui monter aux lèvres , et croit voir couler sa vie ainsi qu' un ruisseau qui s' épanche en limpide filet de sa poitrine blanche . elle lisait , indifférente , distraite , attendant ses visites et songeant moins à la poésie qu' à la poétesse , cette miss * Bell qui était peut-être son amie la plus agréable et qu' elle ne voyait presque jamais , qui , à chacune de leurs rencontres si rares , l' embrassait en l' appelant " darling , " lui donnait brusquement du bec sur la joue , et gazouillait ; qui , laide et séduisante , presque un peu ridicule et tout à fait exquise , vivait à * Fiesole , en esthète et en philosophe , cependant que l' * Angleterre la célébrait comme sa poétesse la plus aimée . Ainsi que * Vernon * Lee et que * Mary * Robinson , elle s' était éprise de la vie et de l' art toscans ; et , sans même achever son * Tristan , dont la première partie avait inspiré à * Burne * Jones de rêveuses aquarelles , elle faisait des vers provençaux et des vers français sur des pensées italiennes . Elle avait envoyé son * Yseult la blonde à " darling " avec une lettre pour l' inviter à passer un mois chez elle à * Fiesole . Elle avait écrit : " venez , vous verrez les plus belles choses du monde et vous les embellirez . " et " darling " se disait qu' elle n' irait pas , qu' elle était retenue à * Paris . Mais l' idée de revoir miss * Bell et l' * Italie ne lui était pas indifférente . En feuilletant le livre , elle s' arrêta par hasard à ce vers : amour et gentil coeur sont une même chose . et elle se demanda , avec une ironie légère et très douce , si miss * Bell avait aimé et ce que pouvaient bien être les amours de miss * Bell . La poétesse avait à * Fiesole un sigisbée , le prince * Albertinelli . Très beau , il semblait bien épais et vulgaire pour plaire à une esthète qui mettait dans le désir d' aimer le mysticisme d' une annonciation . - bonjour , * Thérèse ! Je suis vannée . C' était la princesse * Seniavine , souple dans ses fourrures qui semblaient tenir à sa chair brune et sauvage . Elle s' assit brusquement et , de sa voix rude , pourtant caressante , où il y avait de l' homme et de l' oiseau : - ce matin , j' ai traversé tout le bois à pied avec le général * Larivière . Je l' ai rencontré dans l' allée des * Potins et je l' ai mené jusqu'au pont d' * Argenteuil , où il voulait absolument acheter au gardien du bois , pour me la donner , une pie savante , qui fait l' exercice avec un petit fusil . Je suis moulue . - mais pourquoi donc avez -vous entraîné le général jusqu'au pont d' * Argenteuil ? -parce qu' il avait la goutte à l' orteil . * Thérèse haussa les épaules en souriant : - vous gaspillez votre méchanceté . Vous êtes une gâcheuse . - et vous voulez , chérie , que j' économise ma bonté et ma méchanceté en vue d' un placement sérieux ? Elle but du vin de * Tokay . Précédé du bruit puissant de son souffle , le général * Larivière s' avança , d' un pas lourd , baisa la main aux deux femmes et s' assit entre elles , l' air têtu et satisfait , l' oeil retroussé , riant par tous les petits plis des tempes . - comment va * Monsieur * Martin- * Bellème ? Toujours occupé ? * Thérèse croyait qu' il était à la chambre , et même qu' il y faisait un discours . La princesse * Seniavine , qui mangeait des sandwichs au caviar , demanda à * Madame * Martin pourquoi elle n' était pas venue hier chez * Madame * Meillan . On avait joué la comédie . - une pièce scandinave . Est -ce que c' était réussi ? -oui . Je ne sais pas . J' étais dans le petit salon vert , sous le portrait du duc d' * Orléans . * Monsieur * Le * Ménil est venu à moi et il m' a rendu un de ces services qu' on n' oublie pas . Il m' a sauvé de * Monsieur * Garain . Le général , qui avait la pratique des annuaires et emmagasinait dans sa grosse tête tous les renseignements utiles , dressa l' oreille à ce nom . - * Garain , demanda -t-il , le ministre qui faisait partie du cabinet lors de l' exil des princes ? -lui-même . Je lui plaisais excessivement . Il me parlait des besoins de son coeur et me regardait avec une tendresse effrayante . Et , de temps en temps , il contemplait en soupirant le portrait du duc d' * Orléans . Je lui ai dit : " * Monsieur * Garain , vous confondez . C' est ma belle-soeur qui est orléaniste . Je ne le suis pas du tout , moi . " à ce moment , * Monsieur * Le * Ménil est venu me conduire au buffet . Il m' a fait de grands compliments ... sur mes chevaux . Il m' a dit aussi qu' il n' y avait rien de plus beau que les bois , l' hiver . Il m' a parlé des loups et des louvarts . Cela m' a rafraîchie . Le général , qui n' aimait pas les jeunes gens , dit qu' il avait rencontré * Le * Ménil , la veille , au bois , galopant à tombeau ouvert . Il déclara que les vieux cavaliers conservaient seuls la bonne tradition , que les gens du monde avaient maintenant le tort de monter comme des jockeys . - de même pour l' escrime , ajouta -t-il . Autrefois ... la princesse * Seniavine l' interrompit brusquement : - général , regardez donc comme * Madame * Martin est jolie . Elle est toujours charmante , mais en ce moment elle l' est plus que jamais . C' est qu' elle s' ennuie . Rien ne lui va mieux mieux que l' ennui . Depuis que nous sommes ici , nous l' embêtons ferme . Aussi voyez -là : le front chargé , le regard vague , la bouche douloureuse . Une victime ! Elle bondit , embrassa tumultueusement * Thérèse , et s' enfuit , laissant le général étonné . * Madame * Martin- * Bellème le supplia de ne pas écouter cette folle . Il se remit et demanda : - et vos poètes , * Madame ? Il avait peine à pardonner à * Madame * Martin son goût pour des gens qui écrivaient et n' étaient pas de son monde . - oui , vos poètes ? Qu' est devenu ce * Monsieur * Choulette , qui vous fait des visites en cache-nez rouge ? -mes poètes , ils m' oublient , ils m' abandonnent . Il ne faut compter sur personne . Les hommes , les choses , rien n' est sûr . La vie est une trahison suivie . Il n' y a que cette pauvre miss * Bell qui ne m' oublie pas . Elle m' a écrit de * Florence et envoyé son livre . - miss * Bell , n' est -ce pas cette jeune personne qui a l' air , avec ses cheveux jaunes frisottés , d' un petit chien d' appartement ? Il calcula de tête et fut d' avis qu' elle devait bien avoir trente ans à cette heure . Une vieille dame , portant avec une dignité modeste sa couronne de cheveux blancs , et un petit homme vif , l' oeil fin , entrèrent coup sur coup : * Madame * Marmet et * M . * Paul * Vence . Puis , très roide , un carreau dans l' oeil , parut * M . * Daniel * Salomon , l' arbitre des élégances . Le général s' esquiva . On parla du roman de la semaine . * Madame * Marmet avait plusieurs fois dîné avec l' auteur , un homme jeune et très aimable . * Paul * Vence trouvait le livre ennuyeux . - oh ! Soupira * Mdame * Martin , tous les livres sont ennuyeux . Mais les hommes sont plus ennuyeux que les livres . Et ils sont plus exigeants . * Madame * Marmet fit connaître que son mari , qui avait beaucoup de goût littéraire , avait gardé jusqu'à la fin de ses jours l' horreur du naturalisme . Veuve d' un membre de l' académie des inscriptions , elle se parait dans les salons de son veuvage illustre ; douce et modeste , d' ailleurs , dans sa robe noire et sous ses beaux cheveux blancs . * Madame * Martin dit à * M . * Daniel * Salomon qu' elle voulait le consulter sur un groupe d' enfants . - c' est du saint-cloud . Vous me direz si cela vous plaît . Vous me donnerez aussi votre avis , * Monsieur * Vence , à moins que vous ne méprisiez ces bagatelles . * M. * Daniel * Salomon regarda * Paul * Vence à travers son carreau , avec une hauteur maussade . * Paul * Vence faisait du regard le tour du salon : - vous avez de belles choses , * Madame . Ce ne serait rien encore . Mais vous n' avez que de belles choses et qui vous vont bien . Elle ne cacha pas son plaisir de l' entendre parler de la sorte . Elle tenait * Paul * Vence pour le seul homme tout à fait intelligent qu' elle reçût . Elle l' avait apprécié avant que ses livres lui eussent donné une grande renommée . Sa mauvaise santé , son humeur noire , son labeur assidu l' éloignaient du monde . Ce petit homme bilieux n' était guère plaisant . Pourtant elle l' attirait . Elle estimait très haut son ironie profonde , sa fierté sauvage , son talent mûri dans la solitude , et elle l' admirait avec raison comme un excellent écrivain , l' auteur de beaux essais sur les arts et les moeurs . Le salon s' emplit peu à peu d' une foule brillante . Il y avait maintenant , dans le grand cercle des fauteuils , * Madame de * Vresson , dont on contait d' effroyables histoires et qui gardait , après vingt ans de scandale mal étouffés , des yeux d' enfant et des joues virginales ; la vieille * Madame * De * Morlaine , qui poussait en cris perçants ses mots d' esprit , vive , éperdue , agitant ses formes monstrueuses comme une nageuse entourée de vessies ; * Madame * Raymond , le femme de l' académicien ; * Madame * Garain , la femme de l' ancien ministre ; trois autres dames encore ; et , debout contre la cheminée , * M. * Berthier * D' * Eyzelles , rédacteur du journal des débats , député , qui caressait ses favoris blancs et faisait la roue , tandis que * Madame * De * Morlaine lui criait : - votre article sur le bimétallisme , une perle , un bijou ! La fin surtout , une pure ivresse ! Debout , au fond du salon , des jeunes gens de club , très graves , zézayaient entre eux : - qu' est -ce qu' il a fait pour obtenir le bouton aux chasses du prince ? Sa femme , tout . Ils avaient leur philosophie . L' un d' eux ne croyait pas aux promesses des hommes : - encore des types qui ne me vont pas du tout : le coeur sur la main et sur la bouche . " vous vous présentez au cercle ? Je vous promets de vous donner une boule blanche ... " si elle sera blanche ? Un globe d' albâtre ! Une bille de neige ! On vote : crac ! Une truffe ! La vie est une sale chose , quand j' y pense . - alors n' y pense pas , dit un troisième . * Daniel * Salomon , qui s' était joint à eux , leur soufflait à l' oreille , de sa voix chaste , des secrets d' alcôve . Et , à chaque révélation étrange sur * Madame * Raymond , sur * Madame * Berthier * D' * Eyzelles et sur la princesse * Seniavine , il ajoutait négligemment : - tout le monde le sait . Puis , peu à peu , la foule des visiteurs s' écoula . Il ne restait plus que * Madame * Marmet et * Paul * Vence . Celui -ci s' approcha de la comtesse * Martin et lui demanda : - quand voulez -vous que je vous présente * Dechartre ? C' était la seconde fois qu' il le lui demandait . Elle n' aimait pas à voir de nouveaux visages . Elle répondit avec beaucoup de détachement : - votre sculpteur ? Quand vous voudrez . J' ai vu de lui , au * Champ- * De- * Mars , des médaillons qui sont très bien . Mais il produit peu . C' est un amateur , n' est -ce pas ? -c'est un délicat . Il n' a pas besoin de travailler pour vivre . Il caresse ses figures avec une lenteur amoureuse . Mais ne vous y trompez pas , * Madame : il sait et il sent ; ce serait un maître s' il ne vivait pas seul . Je le connais depuis l' enfance . On le croit malveillant et chagrin . C' est un passionné et un timide . Ce qui lui manque , ce qui lui manquera toujours pour atteindre au plus haut de son art , c' est la simplicité d' esprit . Il s' inquiète , se trouble et gâte ses plus belles impressions . à mon avis , il était moins fait pour la statuaire que pour la poésie ou la philosophie . Il sait beaucoup , et vous serez étonné de la richesse de son esprit . * Madame * Marmet , bienveillante , approuva . Elle plaisait au monde en paraissant s' y plaire . Elle écoutait beaucoup et parlait peu . Très complaisante , elle donnait du prix à sa complaisance en la faisant un peu attendre . Soit qu' elle eût vraiment du goût pour * Madame * Martin , soit qu' elle sût montrer dans chaque maison où elle allait des marques discrètes de préférence , elle se chauffait , contente , comme une aïeule , au coin de cette cheminée de pur style * Louis * XVI , qui convenait à sa beauté de vieille dame indulgente . Il ne lui manquait là que son bichon . - comment va * Toby ? Lui demanda * Madame * Martin . * Monsieur * Vence , connaissez -vous * Toby ? Il a de longs poils de soie et un petit nez d' amour , noir . * Madame * Marmet goûtait les louanges données à * Toby , quand un vieillard rose et blond , aux cheveux bouclés , myope , presque aveugle sous ses lunettes d' or , bas sur jambes , butant contre les meubles , saluant les fauteuils vides , se jetant dans les glaces , poussa son nez crochu jusque devant * Madame * Marmet qui le regarda , indignée . C' était * M . * Schmoll , de l' académie des inscriptions . Il souriait , grimaçant et poupin ; il tournait des madrigaux à la comtesse * Martin avec cette voix héréditaire , rude et grasse , dont les juifs ses pères pressaient leurs débiteurs , les paysans d' * Alsace , de * Pologne et de * Crimée . Il traînait lourdement ses phrases . Ce grand philologue , membre de l' institut de * France , savait toutes les langues excepté le français . Et * Madame * Martin s' amusait de ces galanteries lourdes et rouillées comme les ferrailles qu' étalent les brocanteurs , et parmi lesquelles tombaient quelques fleurs séchées de l' anthologie . * M. * Schmoll était amateur des poètes et des femmes , et il avait de l' esprit . * Madame * Marmet feignit de ne pas le connaître et sortit sans lui rendre son salut . Quand il eut épuisé ses madrigaux , * M. * Schmoll devint sombre et pitoyable . Il gémit abondamment . Il poussa sur lui-même des plaintes aiguës ; il n' était ni assez décoré , ni assez pourvu de sinécures , ni suffisamment logé aux frais de l' état , lui , * Madame * Schmoll et leurs cinq filles . Il se lamenta avec quelque grandeur . Un peu de l' âme d' * ézéchiel et de * Jérémie était en lui . Par malheur , traînant au ras de la table ses yeux lunettés d' or , il découvrit le livre de * Vivian * Bell . - ah ! * Yseult la blonde , s' écria -t-il amèrement : vous lisez ce livre , * Madame . Eh bien , sachez que * Mademoiselle * Vivian * Bell m' a volé une inscription , et que , de plus , elle l' a altérée en la mettant en vers ! Vous la trouverez à la page 109 du livre : - ne pleure pas , toi que j' aimais : ce qui n' est plus ne fut jamais . - laisse couler ma douleur sombre ; une ombre peut pleurer une ombre . vous entendez , * Madame : une ombre peut pleurer une ombre . eh bien ! Ces mots sont traduits textuellement d' une inscription funéraire que j' ai publiée et illustrée le premier . L' année dernière , un jour que je dînais chez vous , me trouvant placé à table à côté de * Mademoiselle * Bell , je lui citai cette phrase qui lui plut beaucoup . à sa demande , dès le lendemain , je traduisis en français l' inscription tout entière et je la lui envoyai . Et voilà que je la trouve tronquée et dénaturée , dans ce volume de vers , avec ce titre : sur la voie sacrée ! ... la voie sacrée , c' est moi ! Et il répéta , dans sa mauvaise humeur bouffonne : - c' est moi , * Madame , la voie sacrée . Il était contrarié que le poète n' eût pas parlé de lui à propos de cette inscription . Il aurait voulu lire son nom en tête de la pièce , dans les vers , à la rime . Il voulait toujours voir son nom partout . Et il le cherchait dans les journaux dont ses poches étaient bourrées . Mais il n' avait pas de rancune . Il n' en voulait pas à miss * Bell . Il convint de bonne grâce que c' était une personne très distinguée et la poétesse qui faisait aujourd'hui le plus d' honneur à l' * Angleterre . Quand il fut parti , la comtesse * Martin demanda très ingénument à m . * Paul * Vence s' il savait pourquoi la bonne * Madame * Marmet , bienveillante d' ordinaire , avait regardé * M . * Schmoll avec tant de colère et de silence . Il était surpris qu' elle ne sût pas . - je ne sais jamais rien . - mais la querelle de * Joseph * Schmoll et de * Louis * Marmet , dont retentit si longtemps l' institut , est restée fameuse . Elle n' a cessé que par la mort de * Marmet , que son confrère implacable poursuivit jusqu'au * Père- * Lachaise . " le jour où l' on enterra ce pauvre * Marmet , il tombait de la neige fondue . Nous étions mouillés et glacés jusqu'aux os . Au bord de la fosse , dans la brume , dans le vent , dans la boue , * Schmoll lut sous son parapluie un discours plein de cruauté joviale et de pitié triomphante , qu' il porta ensuite aux journaux dans une voiture de deuil . Un ami maladroit le fit voir à la bonne * Madame * Marmet , qui en tomba évanouie . Est -il possible , madame , que vous n' ayez jamais entendu parler de cette querelle savante et féroce ? " la langue étrusque en fut la cause . * Marmet en faisait son unique étude . Il était surnommé * Marmet l' étrusque . Ni lui ni personne ne connaissait un seul mot de cette langue perdue jusqu'au dernier vestige . * Schmoll répétait sans cesse à * Marmet : " vous savez que vous ne savez pas l' étrusque , mon cher confrère ; c' est en cela que vous êtes un savant honorable et un bon esprit . " piqué par ces louanges cruelles , * Marmet s' avisa de savoir un peu d' étrusque . Il lut à ses confrères des inscriptions un mémoire sur le rôle des flexions dans l' idiome des anciens toscans . Madame * Martin demanda ce que c' était qu' une flexion . - oh ! * Madame , si je vous donne des éclaircissements , nous allons tout embrouiller . Qu' il vous suffise de savoir que , dans ce mémoire , le pauvre * Marmet citait des textes latins et les citait tout de travers . Or , * Schmoll est un latiniste de grande valeur et , après * Mommsen , le premier épigraphiste du monde . " il reprocha à son jeune confrère ( * Marmet n' avait pas cinquante ans ) de lire trop bien l' étrusque et pas assez bien le latin . Depuis lors , * Marmet n' eut plus de repos . à chaque séance , il était persiflé avec une férocité joyeuse et bafoué de telle sorte que , malgré sa douceur , il se fâcha . * Schmoll est sans rancune . C' est une vertu de sa race . Il n' en veut pas à ceux qu' il persécute . Un jour , montant l' escalier de l' institut en compagnie de * Renan et d' * Oppert , il rencontra * Marmet et lui tendit la main . * Marmet refusa de la prendre et dit : " je ne vous connais pas . - me prenez -vous pour une inscription latine ? " répliqua * Schmoll . C' est un peu de ce mot -là que le pauvre * Marmet est mort et enterré . Vous comprenez maintenant que sa veuve , qui garde pieusement son souvenir , voie son ennemi d' un oeil d' horreur . - et moi qui les ai fait dîner ensemble , l' un à côté de l' autre , tout contre ! - * Madame , ce n' était pas immoral , non , mais c' était cruel . - cher * Monsieur , je vais peut-être vous choquer , mais s' il fallait absolument choisir , j' aimerais mieux faire une chose immorale qu' une chose cruelle . Un homme jeune , grand , maigre , le visage brun , coupé d' une longue moustache , entra , salua avec une brusque souplesse . - * Monsieur * Vence , je crois que vous connaissez * Monsieur * Le * Ménil . En effet , ils s' étaient déjà trouvés ensemble chez * Madame * Martin et se voyaient quelquefois à la salle d' armes , où * Le * Ménil était assidu . La veille encore , ils s' étaient rencontrés chez * Madame * Meillan . - * Madame * Meillan , voilà une maison où l' on s' ennuie , dit * Paul * Vence . - pourtant on y reçoit des académiciens , dit * M . * Le * Ménil . Je ne m' exagère pas leur valeur , mais c' est en somme une élite . * Madame * Martin sourit : - nous savons * Monsieur * Le * Ménil , que chez * Madame * Meillan vous vous êtes occupé des femmes plus que des académiciens . Vous avez conduit la princesse * Seniavine au buffet et vous lui avez parlé de loups . - comment ? De loups ? -de loups , de louves et de louvarts , et des bois noircis par l' hiver . Nous avons trouvé qu' avec une si jolie personne c' était un entretien un peu farouche . * Paul * Vence se leva . - ainsi vous me le permettez , * Madame ; je vous amènerai mon ami * Dechartre . Il a grande envie de vous connaître et j' espère qu' il ne vous déplaira pas . Il a du mouvement et de la vie dans l' esprit . Il est plein d' idées . * Madame * Martin l' arrêta : - oh ! Je n' en demande pas tant . Les gens qui ont du naturel et qui se montrent tels qu' ils sont m' ennuient rarement , et quelquefois ils m' amusent . Quand * Paul * Vence fut sorti , * Le * Ménil écouta décroître le bruit des pas dans l' antichambre et retomber le battant des portes ; puis s' approchant d' elle : - demain à trois heures chez nous , n' est -ce pas ? -vous m' aimez donc encore ? Il la pressa de répondre pendant qu' ils étaient seuls ; elle répliqua , un peu taquine , qu' il était tard , qu' elle n' attendait plus de visites , et qu' il n' y avait que son mari qui pût entrer maintenant . Il la supplia . Alors , sans se faire beaucoup prier : - tu veux ? écoute : je serai libre demain toute la journée . Attends -moi rue * Spontini à trois heures . Nous irons nous promener après . Il la remercia d' un regard . Puis , ayant repris sa place devant elle , à l' autre côté de la cheminée , il lui demanda ce que c' était que ce * Dechartre qu' elle se faisait présenter . - je ne me le fais pas présenter . On me le présente . C' est un sculpteur . Il se plaignit qu' elle eût besoin de voir de nouveaux visages . - un sculpteur ? Ils sont généralement un peu brutes , les sculpteurs . - oh ! Celui -là sculpte si peu ! Mais , si vous êtes contrarié que je le reçoive , je ne le recevrai pas . - je serais contrarié si le monde vous prenait une partie du temps que vous me donnez . - mon ami , vous n' avez pas à vous plaindre que je sois trop mondaine . Je ne suis pas même allée hier chez * Madame * Meillan . - vous avez raison de vous y montrer le moins possible : ce n' est pas une maison pour vous . Il s' expliqua . Toutes les femmes qui y allaient avaient eu quelque aventure qu' on savait , qu' on racontait . Au reste , * Madame * Meillan favorisait les intrigues . Il donna quelques exemples à l' appui . Elle , cependant , les mains étendues sur les bras du fauteuil dans un repos charmant , la tête penchée de côté , regardait mourir le feu . Sa pensée s' était envolée d' elle : il n' en restait plus rien à son visage un peu triste ni sur son corps alangui , plus désirable que jamais dans ce sommeil de l' âme . Elle garda quelque temps une immobilité profonde qui ajoutait à l' attrait de sa chair le charme des choses que l' art a créées . Il lui demanda à quoi elle pensait . échappant à demi à la magie mélancolique des braises et des cendres , elle dit : - nous irons demain , voulez -vous , dans des quartiers lointains , dans ces quartiers bizarres où l' on voit vivre les pauvres gens . J' aime les vieilles rues de misère . Il lui promit de satisfaire son goût , tout en laissant voir qu' il le trouvait absurde . Ces promenades où elle l' entraînait quelquefois l' ennuyaient , et il les jugeait dangereuses ; on pouvait être vu . - et puisque nous avons réussi jusqu'à présent à ne pas faire parler de nous ... elle secoua la tête . - croyez -vous qu' on n' a jamais parlé de nous ? Qu' on sache ou qu' on ne sache pas , on parle . Tout ne se sait pas , mais tout se dit . Elle retomba dans sa songerie . Il la crut mécontente , fâchée pour une raison qu' elle ne disait pas . Il se pencha sur les beaux yeux vagues qui reflétaient les lueurs du foyer . Mais elle le rassura : - je ne sais pas du tout si on parle de moi . Et qu' est -ce que cela me fait ? Rien ne fait rien . Il la quitta . Il allait dîner au cercle , où son ami * Caumont , de passage à * Paris , l' attendait . Elle le suivit des yeux avec une sympathie paisible . Puis elle se remit à lire dans les cendres . Elle y revit les jours de son enfance , le château dans lequel elle passait les grands étés tristes , les bois taillés , le parc humide et sombre , le bassin où dormaient les eaux vertes , les nymphes de marbre sous les marronniers et le banc sur lequel elle pleurait et désirait mourir . Aujourd'hui encore , elle ignorait la cause de ces jeunes désespoirs , alors que l' éveil ardent de son imagination et le travail mystérieux de sa chair la jetaient dans un trouble mêlé de désirs et de craintes . Enfant , la vie lui faisait envie et peur . Et maintenant elle savait que vivre ne vaut pas tant d' inquiétude ni d' espérance , que c' est une chose très ordinaire . Elle devait s' y attendre . Pourquoi ne l' avait -elle pas prévu ? Elle songeait : - je voyais maman . C' était une bonne dame très simple et pas très heureuse . Je rêvais une destinée tout autre que la sienne . Pourquoi ? Je sentais autour de moi le goût fade de la vie , et j' aspirais l' avenir comme un air plein de sel et d' aromes . Pourquoi ? Qu' est -ce que je voulais , et qu' est -ce que j' attendais ? N' étais -je pas assez avertie de la tristesse de tout ? Elle était née riche , dans l' éclat criard d' une fortune trop neuve . Fille de ce * Montessuy , qui , d' abord petit employé dans une banque parisienne , fonda , gouverna deux grands établissements de crédit , trouva pour les soutenir aux heures difficiles les ressources d' un esprit fécond , la force invincible du caractère , un alliage unique de ruse et de probité , et traita de puissance à puissance avec le gouvernement , elle avait grandi dans ce château historique de * Joinville acheté , restauré , meublé magnifiquement par son père et devenu en six ans , avec son parc et ses grandes eaux , l' égal en splendeur de * Vaux- * Le- * Vicomte . * Montessuy faisait rendre à la vie tout ce qu' elle peut donner . Athée instinctif et puissant , il voulait tous les biens de chair et toutes les choses désirables que produit cette terre . Il entassa dans la galerie et dans les salons de * Joinville les tableaux de maîtres et les marbres précieux . à cinquante ans , il eut les plus belles femmes de théâtre et quelques femmes du monde dont il releva le luxe . Il jouissait de tout ce qu' il y a de précieux dans la société avec la brutalité de son tempérament et la finesse de son esprit . Cependant , la pauvre * Madame * Montessuy , économe et soigneuse , languissait à * Joinville , l' air chétif et pauvre , au regard des douze cariatides géantes qui , dans sa ruelle fermée par des balustres d' or , soutenaient le plafond où * Lebrun avait peint les titans foudroyés par * Jupiter . C' est là , dans le lit de fer , dressé au pied du grand lit de parade , qu' elle mourut un soir , de tristesse et d' épuisement , n' ayant jamais aimé sur la terre que son mari et son petit salon de damas rouge de la rue de * Maubeuge . Elle n' avait point eu d' intimité avec sa fille , la sentant , d' instinct , trop loin d' elle , trop libre d' esprit , trop hardie de coeur , et devinant , en cette * Thérèse , pourtant douce et bonne , le sang fort de * Montessuy , cette ardeur d' âme et de chair qui l' avait tant fait souffrir , et qu' elle pardonnait à son mari mieux qu' à sa fille . Mais lui , * Montessuy , reconnaissait sa fille et l' aimait . Comme tous les grands carnassiers , il avait ses heures de gaîté charmante . Bien qu' il vécût beaucoup dehors , il s' arrangeait pour déjeuner presque tous les jours avec elle , et quelquefois il la menait promener . Il avait l' entente des bibelots et des chiffons . Du premier coup il voyait , réparait dans les toilettes de la jeune fille les désastres causés par le goût triste et voyant de * Madame * Montessuy . Il instruisait , formait sa * Thérèse . Brutal et savoureux , il l' amusait et l' attachait . Près d' elle son instinct , son appétit de conquêtes l' inspirait encore . Lui qui voulait toujours gagner , il gagnait aussi sa fille . Il l' enlevait à sa mère . Elle l' admirait , l' adorait . Dans sa songerie , elle le revoyait au fond du passé , comme la joie unique de son enfance . Elle était encore persuadée qu' il n' y avait pas au monde un homme aussi aimable que son père . à son entrée dans la vie , elle avait désespéré tout de suite de retrouver ailleurs une telle richesse naturelle , une telle plénitude de forces actives et pensantes . Ce découragement l' avait suivie dans le choix d' un mari , et peut-être , ensuite , dans un choix secret et plus libre . Son mari , vraiment elle ne l' avait pas choisi du tout . Elle ne savait pas : elle s' était laissé marier par son père qui , veuf alors , embarrassé et inquiet du soin délicat d' une fille , au milieu d' une vie affairée et emportée , avait voulu , à son ordinaire , faire vite et bien . Il considéra les avantages extérieurs , les convenances , apprécia les quatre-vingts ans sonnés de noblesse impériale qu' apportait le comte * Martin , avec la gloire héréditaire d' une famille qui avait donné des ministres au gouvernement de juillet et à l' empire libéral . L' idée ne lui était pas venue qu' elle pût trouver l' amour dans le mariage . Il se flattait qu' elle y trouverait la satisfaction des désirs fastueux qu' il lui prêtait , la joie d' être et de paraître , cette grandeur commune et forte , cette fierté vulgaire , cette domination matérielle , qui faisaient pour lui tout le prix de la vie , n' ayant pas , au reste , des idées très nettes sur le bonheur d' une honnête femme en ce monde , mais parfaitement sûr que sa fille resterait une honnête femme . C' était là dans son âme un point qu' il n' avait jamais remué , une certitude première . En songeant à cette confiance absurde et naturelle , qui se raccordait si mal aux expériences et aux idées de * Montessuy sur les femmes , elle sourit avec une ironie mélancolique . Et elle admirait mieux son père , trop sage pour se faire une sagesse importune . Après tout , il ne l' avait pas si mal mariée , à juger le mariage ce qu' il est pour les gens de loisir . Son mari en valait bien un autre . Il était devenu très supportable . De tout ce qu' elle lisait dans les cendres , à la clarté voilée des lampes , de tous ses souvenirs , celui de la vie commune était le plus effacé . Elle en retrouvait quelques traits isolés d' une précision pénible , quelques images absurdes , une impression vague et fastidieuse . Ce temps avait peu duré et ne laissait rien après lui . Six ans passés , elle ne se rappelait même plus très bien comment elle avait repris sa liberté , tant la conquête en avait été prompte et facile sur ce mari froid , maladif , égoïste et poli , sur cet homme séché , jauni dans les affaires et dans la politique , laborieux , ambitieux , médiocre . Il n' aimait les femmes que par vanité , et il n' avait jamais aimé la sienne . La séparation avait été franche , entière . Et depuis lors , étrangers l' un à l' autre , il se savaient gré tacitement de leur mutuelle délivrance , et elle aurait eu de l' amitié pour lui si elle ne l' avait trouvé rusé , sournois et trop subtil à lui tirer sa signature quand il avait besoin d' argent pour des entreprises où il mettait plus d' ostentation que d' avidité . à cela près , cet homme avec lequel elle dînait , causait tous les jours , habitait , voyageait , ne lui représentait rien , n' avait pas de signification pour elle . Ramassée sur elle-même , la joue dans la main , devant le foyer éteint , comme une curieuse qui consulte une sibylle , tandis qu' elle repassait ces années de solitude , elle revit la figure du marquis * De * Ré . Elle la revit , celle -là , si nette et si précise qu' elle en resta surprise . Amené chez elle par son père qui le lui vanta , le marquis * De * Ré lui apparut grand et beau de trente ans de triomphes intimes et de gloires mondaines . Ses aventures lui faisaient cortège . Il avait séduit trois générations de femmes et laissé au coeur de toutes celles qu' il avait aimées un souvenir impérissable . Sa grâce virile , son élégance sobre et l' habitude de plaire prolongeaient sa jeunesse bien au delà du terme ordinaire . Il distingua tout particulièrement la jeune comtesse * Martin . Les hommages de ce connaisseur la flattèrent . En ce moment elle se les rappelait encore avec plaisir . Il avait un tour merveilleux de conversation . Il l' amusa : elle le lui laissa voir , et , dès lors , il se promit , dans son héroïque frivolité , de terminer dignement sa vie heureuse par la possession de cette jeune femme qu' il appréciait avant tout le monde , et qui visiblement avait du goût pour lui . Il déploya pour la prendre les roueries les plus savantes . Mais elle lui échappa très facilement . Elle céda , deux ans plus tard , à * Robert * Le * Ménil qui l' avait voulue fortement , avec toute la chaleur de sa jeunesse , toute la simplicité de son âme . Elle se disait : " je me suis donnée à lui parce qu' il m' aimait . " c' était la vérité . La vérité , c' était aussi qu' un instinct sourd et puissant l' avait poussée et qu' elle avait obéi aux forces obscures de son être . Mais cela n' était point d' elle ; ce qui était d' elle et de sa conscience , c' est d' avoir cru , consenti , voulu un sentiment vrai . Elle avait cédé sitôt qu' elle s' était vue aimée jusqu'à la souffrance . Elle s' était donnée vite , avec simplicité . Il crut qu' elle s' était donnée légèrement . Il se trompait . Elle avait senti l' accablement devant l' irréparable , et cette espèce de honte d' avoir subitement quelque chose à cacher . Tout ce qu' on avait chuchoté devant elle sur les femmes qui ont des amants vint bourdonner à ses oreilles brûlantes . Mais , fière et délicate , dans la perfection de son goût , elle eut soin de cacher le prix du don qu' elle faisait et de ne rien dire qui pût engager son ami au delà de ses sentiments . Il ne soupçonna pas ce malaise moral , qui d' ailleurs dura quelques jours à peine et fit place à une tranquilité parfaite . Après trois ans , elle s' approuvait d' une conduite innocente et naturelle . N' ayant fait de tort à personne , elle n' avait point de regrets . Elle était contente . Cette liaison , c' était encore la meilleure affaire de sa vie . Elle aimait , elle était aimée . Sans doute elle n' avait pas ressenti l' ivresse rêvée . Mais l' éprouve -t-on jamais ? Elle était l' amie d' un bon et honnête garçon , fort apprécié des femmes , très recherché dans le monde , qui passait pour dédaigneux et difficile et qui lui montrait un sentiment vrai . Le plaisir qu' elle lui donnait et la joie d' être belle pour lui l' attachait à cet ami . Il lui rendait la vie , non pas constamment délicieuse , mais très facile à supporter , et , par moments , agréable . Ce qu' elle n' avait pas deviné dans sa solitude , malgré l' avertissement des malaises vagues et des tristesses sans causes , sa nature intime , son tempérament , sa vocation véritable , il les lui avait révélés . Elle se connut en le connaissant . Ce fut un étonnement heureux . Leurs sympathies n' étaient ni dans l' esprit ni dans l' âme . Elle avait pour lui un goût simple et précis qui ne s' usait pas vite . Et dans ce moment même elle se plaisait à l' idée de le retrouver le lendemain dans le petit appartement de la rue * Spontini , où ils se voyaient depuis trois ans . C' est avec une petite secousse de tête assez violente , avec un haussement d' épaule plus brutal qu' on ne l' eût attendu de cette dame exquise que , seule au coin du feu maintenant éteint , elle se dit à elle-même : " voilà ! J' ai besoin d' amour , moi ! " chapitre II : il ne faisait déjà plus jour quand ils sortirent du petit entresol de la rue * Spontini . * Robert * Le * Ménil fit signe à un fiacre rôdeur et , jetant sur la bête et sur l' homme un coup d' oeil inquiet , entra avec * Thérèse dans la voiture . L' un contre l' autre , ils roulaient entre des ombres vagues , coupées de brusques lumières , par la ville fantôme , n' ayant dans l' âme que des impressions douces et mourantes comme ces clartés qui venaient se mouiller à la buée des glaces . Tout , en dehors d' eux , leur semblait confus et fuyant , et ils sentaient dans leur âme un vide très doux . La voiture toucha près du * Pont- * Neuf , sur le quai des augustins . Ils descendirent . Un froid sec avivait ce temps morne de janvier . * Thérèse respira joyeusement sous sa voilette les souffles qui , traversant le fleuve , balayaient au ras du sol durci une poussière âcre et blanche comme du sel . Elle était contente d' aller libre parmi les choses inconnues . Elle aimait à voir ce paysage de pierres , qu' enveloppait la clarté faible et profonde de l' air ; à marcher vite et ferme , le long du quai où les arbres déployaient le tulle noir de leurs branches sur l' horizon roussi par les fumées de la ville ; à regarder , penchée sur le parapet , le bras étroit de la * Seine roulant ses eaux tragiques ; à goûter cette tristesse du fleuve sans berges , et qui n' a là ni saules ni hêtres . Déjà , dans les hauteurs du ciel , les premières étoiles frissonnaient . - on dirait , fit -elle , que le vent va les éteindre . Il remarquait aussi qu' elles scintillaient beaucoup . Il ne pensait pas que ce fût signe de pluie comme le croyaient les paysans . Il avait au contraire observé que neuf fois sur dix la scintillation des étoiles annonçait le beau temps . En approchant du petit-pont , ils trouvèrent à leur droite des échoppes de ferrailles , éclairées par des lampes fumeuses . Elle y courut , fouilla du regard la poussière et la rouille des étalages . Son instinct de chercheuse mis en éveil , elle tourna l' angle de la rue et s' aventura jusque vers une baraque en appentis , dans laquelle , sous les solives humides du plancher , pendaient des loques sombres . Derrière les vitres sales , une bougie éclairait des casseroles , des vases de porcelaine , une clarinette et une couronne de mariée . Il ne comprenait pas le plaisir qu' elle prenait : - vous attraperez de la vermine . Qu' est -ce qui peut vous intéresser là-dedans ? -tout . Je songe à la pauvre mariée dont la couronne est là sous un globe . Le dîner de noces se fit à la porte * Maillot . Il y avait un garde républicain dans le cortège . Il y en a dans presque toutes les noces qu' on voit au bois , le samedi . Ils ne vous émeuvent pas , mon ami , tous ces pauvres êtres ridicules et misérables , qui entrent à leur tour dans la grandeur du passé ? Parmi des tasses à fleurs , ébréchées et dépareillées , elle découvrit un petit couteau dont le manche d' ivoire figurait une femme plate et longue , coiffée à la * Maintenon . Elle l' acheta pour quelques sous . Ce qui l' enchantait , c' est qu' elle avait la fourchette . * Le * Ménil avoua qu' il n' entendait rien aux bibelots . Mais sa tante * De * Lannoix était très connaisseuse . à * Caen , les marchands d' antiquités ne parlaient que d' elle . Elle avait restauré et meublé son château dans le style . C' était l' ancienne maison des champs de * Jean * Le * Ménil , conseiller au parlement de * Rouen , en 1779 . Cette maison , existant avant lui , était mentionnée dans un titre de 1690 , sous le nom de maison de bouteille . Dans une salle du rez-de-chaussée , se trouvaient encore , au fond des armoires blanches , sous un treillis , les livres réunis par * Jean * Le * Ménil . Sa tante de * Lannois , disait -il , avait voulu les mettre en ordre . Elle y avait trouvé des ouvrages légers , ornés de gravures si libres , qu' elle les avait brûlés . - elle est donc bête , votre tante ? Dit * Thérèse . Depuis longtemps les histoires de * Madame * De * Lannoix l' impatientaient . Son ami avait en province une mère , des soeurs , des tantes , une nombreuse famille , qu' elle ne connaissait pas et qui l' irritait . Il en parlait avec admiration . Elle en prenait de l' humeur . Elle s' impatientait des fréquents séjours qu' il faisait dans cette famille , et dont il rapportait , à ce qu' elle imaginait , une odeur de renfermé , des idées étroites , des sentiments qui la blessaient . Et , de son côté , il s' étonnait naïvement et souffrait de cette antipathie . Il se tut . La vue d' un cabaret , dont les vitres flambaient à travers les grilles , lui rappela tout à coup le poète * Choulette , qui passait pour ivrogne . Il demanda avec un peu d' humeur à * Thérèse si elle voyait encore ce * Choulette , qui lui faisait des visites en macfarlane , un cache-nez rouge par-dessus les oreilles . Elle fut contrariée qu' il parlât comme le général * Larivière . Elle ne lui avoua pas qu' elle n' avait plus vu * Choulette depuis l' automne et qu' il la négligeait avec le sans-gêne d' un homme occupé , capricieux , qui n' était pas du monde . - il a de l' esprit , dit -elle , de la fantaisie et une nature originale . Il me plaît . Et , comme il lui reprochait d' avoir un goût bizarre , elle répondit vivement : - je n' ai pas un goût , j' ai des goûts . Vous ne les blâmez pas tous , je pense . Il ne la blâmait pas . Il craignait seulement qu' elle ne se fît du tort en recevant un bohème de cinquante ans , qui n' avait pas sa place dans une maison respectable . Elle se récria : - pas sa place dans une maison respectable , * Choulette ? Vous ne savez donc pas qu' il va , tous les ans , passer un mois en * Vendée chez la marquise * De * Rieu ? ... oui , chez la marquise * De * Rieu , la catholique , la royaliste , la vieille chouanne , comme elle se nomme elle-même . Mais , puisque * Choulette vous intéresse , écoutez sa dernière aventure . La voici telle que * Paul * Vence me l' a contée . Je la comprends mieux dans cette rue où il y a des camisoles et des pots de fleurs aux fenêtres . " cet hiver , un soir qu' il pleuvait , * Choulette rencontra chez un liquoriste , dans une rue dont j' ai oublié le nom , mais qui doit ressembler en misère à celle -ci , une malheureuse fille , dont les garçons du liquoriste n' auraient pas voulu , et qu' il aima pour son humilité . Elle se nomme * Maria . Encore ce nom n' est -il point à elle , c' est celui qu' elle trouva cloué sur sa porte au bout de l' escalier d' un garni où elle vint loger . * Choulette fut touché de cette perfection de pauvreté et d' infamie . Il l' appela sa soeur et lui baisa les mains . Depuis lors , il ne la quitte plus . Il la mène en cheveux et en fichu dans les cafés du quartier latin où les étudiants riches lisent les revues . Il lui dit des choses très douces . Il pleure ; elle pleure . Ils boivent ; et , quand ils ont bu , ils se battent . Il l' aime . Il l' appelle la très chaste , sa croix et son salut . Elle était nu-pieds ; il lui a donné un écheveau de grosse laine et des aiguilles à tricoter pour se faire des bas . Et il ferre lui-même les souliers de cette malheureuse avec des clous énormes . Il lui apprend des vers très faciles à comprendre . Il craint d' altérer sa beauté morale en la tirant de la honte où elle vit dans une simplicité parfaite et un dénuement admirable . * Le * Ménil haussa les épaules . - mais il est fou , ce * Choulette , et monsieur * Paul * Vence vous conte de jolies histoires ! Je ne suis pas austère , assurément ; mais il y a des immoralités qui me dégoûtent . Ils marchaient au hasard . Elle devint songeuse : - oui , la morale , je sais , le devoir ! ... mais le devoir , c' est le diable pour le découvrir . Je vous assure que , les trois quarts du temps , je ne sais vraiment pas où il est , le devoir . C' est comme le hérisson de miss , à * Joinville : nous passions la soirée à le chercher sous les meubles ; et , quand nous l' avions trouvé , nous allions nous coucher . Selon lui , il y avait du vrai dans ce qu' elle disait là , et plus même qu' elle ne le croyait . Il y pensait quand il était seul . - c' est à ce point , que je regrette quelquefois de n' être pas resté dans l' armée . Je prévois ce que vous allez me dire . On s' abrutit dans ce métier -là . Sans doute , mais on sait exactement ce que l' on a à faire , et c' est beaucoup dans la vie . Je trouve que l' existence de mon oncle , le général * De * La * Briche , est une très belle existence , toute d' honneur , et assez agréable . Mais , maintenant que le pays tout entier s' engouffre dans l' armée , il n' y a ni officiers ni soldats . Cela ressemble à une gare , le dimanche , quand les employés poussent en voiture les voyageurs ahuris . Mon oncle * De * La * Briche connaissait personnellement tous les officiers et tous les soldats de sa brigade . Il a encore leurs noms sur un grand tableau dans sa salle à manger . Il les relit de temps en temps pour se distraire . à présent , comment voulez -vous qu' un officier connaisse ses hommes ? Elle ne l' écoutait plus . Elle regardait au coin de la rue * Galande une marchande de pommes de terre frites qui , nichée derrière un châssis vitré , le visage illuminé , au milieu de grandes ombres , par un feu de braise , plongeant l' écumoire dans la friture chantante , en tirait des croissants dorés dont elle remplissait un cornet de papier jaune , où brillaient des brins de paille , tandis qu' une fille rousse , attentive , tendait une pièce de deux sous dans sa main rouge . Quand la fille emporta son cornet , * Thérèse jalouse s' aperçut qu' elle avait faim , et elle voulut absolument goûter à ces pommes de terre frites . Il résista d' abord . - on ne sait pas avec quoi c' est fait . Mais il fallut enfin qu' il demandât à la marchande un cornet de deux sous et veillât à ce qu' on y mît du sel . Tandis que , sa voilette retroussée sur le nez , elle mordait aux croissants d' or , il l' entraînait dans les ruelles désertes , loin des becs de gaz . Ils se trouvèrent ainsi ramenés au quai , et virent la masse noire de la cathédrale , s' élevant au delà du bras étroit de la rivière . La lune , suspendue sur la crête dentelée de la nef , argentait les pentes du toit . - notre-dame ! Dit -elle . Voyez , elle est lourde comme un éléphant et fine comme un insecte . La lune grimpe sur elle , et la regarde avec une malice de singe . Elle ne ressemble pas à la lune campagnarde de * Joinville . à * Joinville , j' ai mon chemin , un chemin plat avec la lune au bout . Elle n' y est pas tous les soirs ; mais elle y revient fidèlement , pleine , rouge , familière . C' est une voisine de campagne , une dame des environs . Je vais très sérieusement au-devant d' elle , par politesse et par amitié ; mais cette lune de * Paris , on ne voudrait pas la fréquenter . Ce n' est pas une personne de bonne compagnie . Ce qu' elle a vu , depuis le temps qu' elle se frotte aux toits ! Il sourit d' un sourire tendre : - oh ! Ton petit chemin , où tu te promenais seule et que tu disais aimer parce qu' il y avait le ciel au bout , pas bien haut , pas bien loin , je le vois comme si j' y étais ! C' était au château de * Joinville , invité par * Montessuy à une chasse , qu' il l' avait vue pour la première fois , qu' il l' avait tout de suite aimée , voulue . C' est là , un soir , sur la lisière du petit bois , qu' il lui avait dit qu' il l' aimait , et qu' elle l' avait écouté , muette , la bouche douloureuse et les yeux vagues . Ce souvenir du petit chemin où elle se promenait seule , en ces nuits d' automne , l' émut , le troubla , lui fit revivre les heures enchantées des premiers désirs et des craintives espérances . Il lui chercha la main dans son manchon et pressa le poignet mince sous les fourrures . Une fillette , qui portait des violettes sur une claie jonchée de branches de sapin , reconnut des amoureux et vint leur offrir des fleurs . Il lui prit un bouquet de deux sous et l' offrit à * Thérèse . Elle allait vers la cathédrale . Elle songeait : " c' est une bête énorme ; une bête de l' apocalypse ... " à l' autre bout du pont , une bouquetière , ridée , barbue , celle -là , grise d' ans et de poussière , les poursuivit avec son panier chargé de mimosas et de roses de * Nice . * Thérèse , qui tenait en ce moment ses violettes à la main , cherchant à les glisser dans son corsage , répondit gaiement aux offres de la vieille : - merci , j' ai ce qu' il me faut . - on voit bien que vous êtes jeune ! Lui cria d' un ton canaille la vieille , en s' éloignant . * Thérèse comprit presque tout de suite , et il lui vint aux lèvres et à l' oeil un petit sourire . Ils passaient dans l' ombre du parvis devant les figures de pierre qui , rangées aux embrasures , portaient des sceptres et des couronnes . - entrons , dit -elle . Il n' en avait pas envie . Il éprouvait confusément de la gêne , presque de la crainte , à paraître avec elle dans une église . Il affirma que c' était fermé . Il le croyait , le voulait . Elle poussa le tambour et se glissa dans la nef immense où les arbres inanimés des colonnes montaient vers les hautes ténèbres . Au fond , marchaient des cierges devant des fantômes de prêtres , sous les derniers gémissements des orgues qui se turent . Elle frissonna dans le silence , et dit : - la tristesse des églises , la nuit , m' émeut ; j' y sens la grandeur du néant . Il répondit : - nous devons pourtant croire à quelque chose . S' il n' y avait pas de * Dieu , si notre âme n' était pas immortelle , ce serait trop triste . Elle resta quelque temps immobile , sous les draps d' ombre qui pendaient des voûtes , puis : - mon pauvre ami , nous ne savons que faire de cette vie si courte , et vous en voulez une autre qui ne finisse pas ! Dans la voiture qui les ramena , il dit gaiement qu' il avait passé une bonne journée . Il l' embrassa , content d' elle et de lui . Mais elle n' était pas gagnée par cette bonne humeur . C' était ce qui arrivait le plus souvent entre eux . Les derniers instants qu' ils passaient ensemble étaient gâtés pour elle par le pressentiment qu' il ne dirait pas en partant le mot qu' il faut dire . D' habitude , il la quittait court , comme si les choses n' avaient pas en lui de prolongements . à chacune de ces séparations , elle avait le sentiment confus d' une rupture . Elle en souffrait à l' avance , et devenait irritable . Sous les arbres du cours-la-reine , il lui prit la main , la baisa à petits coups . - n' est -ce pas , * Thérèse , que c' est rare de s' aimer comme nous nous aimons ? -rare , je ne sais pas ; mais je crois que vous m' aimez . - et vous ? -moi aussi je vous aime . - et vous m' aimerez toujours ? -que sait -on jamais ? Et , voyant le visage de son ami s' assombrir : - seriez -vous plus tranquille avec une femme qui jurerait de n' aimer que vous toute la vie ? Il restait inquiet , l' air malheureux . Elle fut bonne , et le rassura tout à fait : - vous le savez bien , mon ami , je ne suis pas légère . Je ne suis pas une gâcheuse , comme la princesse * Seniavine . Presque au bout du cours-la-reine , ils se dirent adieu , sous les arbres . Il garda la voiture pour se faire mettre rue royale . Il dînait au cercle et allait au théâtre . Il n' avait pas de temps à perdre . * Thérèse rentra chez elle à pied . En vue de la colline du trocadéro , qui lançait des feux comme une parure de diamants , elle se rappela la bouquetière du petit-pont . Cette parole jetée dans le vent noir : " on voit bien que vous êtes jeune ! " lui revenait à la mémoire , non plus gouailleuse et grivoise , mais inquiétante et triste . " on voit bien que vous êtes jeune ! " oui , elle était jeune , elle était aimée , et elle s' ennuyait . Chapitre III : au milieu de la table , la corbeille renfermait un massif de fleurs dans son large cercle de bronze doré , où les aigles s' éployaient parmi des étoiles et des abeilles , sous les anses lourdes formées de cornes d' abondance . Sur les côtés , des victoires ailées soutenaient les branches enflammées des candélabres . Ce surtout de style empire avait été donné par * Napoléon , en 1812 , au comte * Martin * De * L' * Aisne , grand-père du comte * Martin- * Bellème actuel . * Martin * De * L' * Aisne , député au corps législatif en 1809 , fut nommé l' année suivante membre de la commission des finances , dont les travaux assidus et secrets convenaient à son esprit laborieux et timide . Bien que libéral d' origine et de tendances , il plut à l' empereur par son application et par une exacte probité qui savait n' être pas importune . Deux ans , il fut sous une pluie de faveurs . En 1813 , il fit partie de cette majorité modérée qui approuva le rapport dans lequel * M . * Lainé , donnant à l' empire chancelant des leçons tardives , censurait à la fois la puissance et le malheur . Le 1er janvier 1814 , il accompagna ses collègues aux tuileries . L' empereur leur fit un accueil effrayant . Il chargea dans leurs rangs . Violent et sombre , dans l' horreur de sa force présente et de sa chute prochaine , il les accabla de sa colère et de son mépris . Il allait et venait dans leurs lignes consternées , quand , tout à coup , il saisit au hasard le comte * Martin par les épaules , le secoua , le traîna , en s' écriant : " un trône , c' est quatre morceaux de bois recouverts de velours ? Non ! Un trône c' est un homme , et cet homme c' est moi ! Vous avez voulu me jeter de la boue . Est -ce le moment de me faire des remontrances quand deux cent mille cosaques franchissent nos frontières ? Votre * Monsieur * Lainé est un méchant homme . On lave son linge sale en famille . " et , tandis que sa fureur se répandait , sublime ou triviale , il tordait dans sa main le collet brodé du député * De * L' * Aisne . " le peuple me connaît . Il ne vous connaît pas . Je suis l' élu de la nation . Vous êtes les délégués obscurs d' un département . " il leur prédit le sort des girondins . Le bruit de ses éperons accompagnait les éclats de sa voix . Le comte * Martin en resta tremblant et bègue pour le reste de sa vie , et c' est en tremblant que , tapi dans sa maison de * Laon , il appela les bourbons après la défaite de l' empereur . En vain les deux restaurations , le gouvernement de juillet et le second empire couvrirent de croix et de cordons sa poitrine toujours oppressée . élevé aux plus hautes fonctions , chargé d' honneurs par trois rois et un empereur , il sentit toujours sur son épaule la main du corse . Il mourut sénateur de * Napoléon * III , laissant un fils agité du tremblement héréditaire . Ce fils avait épousé * Mademoiselle * Bellème , fille du premier président de la cour de * Bourges , et , avec elle , les gloires politiques d' une famille qui donna trois ministres à la monarchie tempérée . Les * Bellème , gens de robe sous * Louis * XV , relevèrent les origines jacobines des * Martin . Le deuxième comte * Martin fit partie de toutes les assemblées jusqu'à sa mort , survenue en 1881 . * Charles * Martin- * Bellème , son fils , prit , sans grand'peine , son siège à la chambre . Ayant épousé * Mademoiselle * Thérèse * Montessuy , dont la dot vint soutenir sa fortune politique , il marqua discrètement parmi ces quatre ou cinq bourgeois titrés et riches qui , ralliés à la démocratie et à la république , furent reçus sans trop de mauvaise grâce par les républicains de carrière , que flattait l' aristocratie des noms et rassurait la médiocrité des esprits . Dans la salle à manger , où , sur les portes , se devinait çà et là , au milieu des ombres , le poil tacheté des chiens d' * Oudry , devant le surtout semé d' étoiles et d' abeilles d' or , entre les deux victoires portant des lumières , le comte * Martin- * Bellème faisait les honneurs de sa table avec cette bonne grâce un peu morne , cette politesse triste , naguère encore désigné à l' élysée pour représenter , auprès d' une grande cour du nord , la * France isolée et recueillie . Il adressait , de temps en temps , des paroles pâles , à droite , à * Madame * Garain , la femme de l' ancien garde des sceaux ; à gauche , à la princesse * Seniavine , qui , chargée de diamants , s' ennuyait à crier . Vis-à-vis de lui , de l' autre côté de la corbeille , la comtesse * Martin , ayant à ses côtés le général * Larivière et * M . * Schmoll , de l' académie des inscriptions , caressait des souffles de son éventail ses épaules fines et pures . Aux deux demi-cercles , où se prolongeait la table , étaient rangés * M . * Montessuy , robuste , l' oeil bleu et le teint coloré , une jeune cousine , * Madame * Bellème * De * Saint- * Nom , embarrassée de ses longs bras maigres , le peintre * Duvicquet , * M . * Daniel * Salomon , * Paul * Vence , le député * Garain , * M. * Bellème * De * Saint- * Nom , un sénateur inconnu , et * Dechartre , qui dînait pour la première fois dans la maison . La conversation , d' abord grêle et menue , s' enfla , se prolongea en un murmure confus sur lequel s' éleva la voix de * Garain : - toute idée fausse est dangereuse . On croit que les rêveurs ne font point de mal , on se trompe : ils en font beaucoup . Les utopies les plus inoffensives en apparence exercent réellement une action nuisible . Elles tendent à inspirer le dégoût de la réalité . - c' est peut-être aussi , dit * Paul * Vence , que la réalité n' est pas belle . L' ancien garde des sceaux protesta qu' il était l' homme de toutes les améliorations possibles . Et , sans rappeler qu' il avait demandé sous l' empire la suppression des armées permanentes , et , en 1880 , la séparation des églises et de l' état , il déclara que , fidèle à son programme , il restait le serviteur dévoué de la démocratie . Sa devise , disait -il , était : ordre et progrès . Il croyait vraiment l' avoir trouvée . * Montessuy répliqua , avec sa rude bonhomie : - allons , * Monsieur * Garain , soyez sincère . Avouez qu' il n' y a pas une réforme à faire et qu' on peut tout au plus changer la couleur des timbres-poste . Bonnes ou mauvaises , les choses sont ce qu' elles doivent être . Oui , ajouta -t-il , les choses sont ce qu' elles doivent être . Mais elles changent sans cesse . Depuis 1870 la situation industrielle et financière du pays a traversé quatre ou cinq révolutions que les économistes n' avaient pas prévues et qu' ils ne comprennent pas encore . Dans la société comme dans la nature , les transformations s' opèrent par le dedans . En matière de gouvernement , il s' en tenait aux vues courtes et nettes . Fortement attaché au présent et peu soucieux de l' avenir , les socialistes ne le troublaient guère . Sans s' inquiéter si le soleil et le capital s' éteindraient un jour , il en jouissait . Selon lui , il fallait se laisser porter . Il n' y avait que les imbéciles qui résistaient au courant , et que les fous qui le devançaient . Mais le comte * Martin , triste par nature , avait de sombres pressentiments . Il annonçait à mots couverts des catastrophes . Ses paroles craintives vinrent , à travers les fleurs de la corbeille , émouvoir * M . * Schmoll , qui commença de gémir et de prophétiser . Il expliqua que les peuples chrétiens étaient incapables , seuls et par eux-mêmes , de sortir tout à fait de la barbarie , et que , sans les juifs et les arabes , l' * Europe serait encore aujourd'hui , comme aux temps des croisades , plongée dans l' ignorance , la misère , la cruauté . - le moyen âge , dit -il , n' est clos que dans les manuels d' histoire qu' on donne aux écoliers pour leur fausser l' esprit . En réalité , les barbares sont toujours les barbares . La mission d' * Israël est d' instruire les nations . C' est * Israël qui , au moyen âge , apporta en * Europe la sagesse de l' * Asie . Le socialisme vous effraie . C' est un mal chrétien , comme le monachisme . Et l' anarchie ? N' y reconnaissez -vous pas la vieille lèpre des albigeois et des vaudois ? Les juifs , qui instruisirent et policèrent l' * Europe , peuvent seuls aujourd'hui la sauver du mal évangélique dont elle est dévorée . Mais ils ont manqué à leur devoir . Ils se sont faits chrétiens parmi les chrétiens . Et * Dieu les punit . Il permet qu' on les exile et qu' on les dépouille . L' antisémitisme fait partout des progrès effrayants . En * Russie , mes coreligionnaires sont chassés comme des bêtes sauvages . En * France , les emplois civils et militaires se ferment aux juifs . Ils n' ont plus accès dans les cercles aristocratiques . Mon neveu , le jeune * Isaac * Coblentz , a dû renoncer à la carrière diplomatique , après avoir passé brillamment l' examen d' admission . Les femmes de plusieurs de mes collègues , lorsque * Madame * Schmoll leur fait visite , étalent sous ses yeux , avec affectation , des feuilles antisémitiques . Et croiriez -vous que le ministre de l' instruction publique m' a refusé la croix de commandeur que je lui demandais ? Voilà l' ingratitude ! Voilà l' aberration ! L' antisémitisme , c' est la mort , entendez -vous , de la civilisation européenne . Ce petit homme avait un naturel qui passait tout l' art du monde . Grotesque et terrible , il consternait la table par sa sincérité . * Madame * Martin , qu' il amusait , lui en fit compliment : - au moins , lui dit -elle , vous défendez vos coreligionnaires ; vous n' êtes pas , * Monsieur * Schmoll , comme une très belle dame juive de ma connaissance qui , ayant lu dans un journal qu' elle recevait l' élite de la société israélite , alla crier partout qu' on l' insultait . - je suis sûr que vous ne savez pas , * Madame , combien la morale juive est belle et supérieure aux autres morales . Connaissez -vous la parabole des trois anneaux ? Cette question se perdit dans la rumeur des dialogues où se croisaient la politique étrangère , les expositions de peinture , les scandales élégants et les discours académiques . On parla du nouveau roman et de la prochaine pièce . C' était une comédie . * Napoléon y avait un rôle épisodique . La conversation se fixa sur * Napoléon plusieurs fois mis au théâtre et nouvellement étudié dans des livres très lus , objet de curiosité , personnage à la mode , non plus héros populaire , demi-dieu botté de la patrie , comme aux jours où * Norvins et * Béranger , * Charlet et * Raffet composaient sa légende , mais personnage curieux , type amusant dans son intimité vivante , figure dont le style plaisait aux artistes , dont le mouvement attirait les badauds . * Garain , qui avait fondé sa fortune politique sur la haine de l' empire , jugeait sincèrement que ce retour du goût national n' était qu' un engouement absurde . Il n' y découvrait aucun danger et n' en éprouvait point de crainte . Chez lui la peur éclatait soudaine et féroce . Pour le moment , il était bien tranquille : car il ne parla ni d' interdire les représentations , ni de saisir les livres , ni d' emprisonner les auteurs , ni de rien réprimer . Calme et sévère , il ne voyait en * Napoléon que le condottiere de * taine , qui donna à * Volney un coup de pied dans le ventre . Chacun voulut définir le vrai * Napoléon . Le comte * Martin , en face du surtout impérial et des victoires ailées , parla avec convenance de * Napoléon organisateur et administrateur et le mit très haut comme président du conseil d' état , où sa parole portait la lumière sur les points obscurs . * Garain affirma que dans ces séances trop fameuses , * Napoléon , sous prétexte de prendre une prise de tabac , demandait aux conseillers leurs boîtes d' or ornées de miniatures , garnies de diamants , qu' on ne revoyait plus jamais . à la fin , on n' apportait au conseil que des queues-de-rat . Il tenait l' anecdote du fils * Mounier lui-même . * Montessuy estimait en * Napoléon l' esprit d' ordre . - il aimait , dit -il , la besogne bien faite . C' est un goût qu' on n' a plus guère . Le peintre * Duvicquet , qui avait des idées de peintre , était embarrassé . Il ne retrouvait pas sur le masque funèbre rapporté de * Sainte- * Hélène les caractères de cette face belle et puissante , que les médailles et les bustes ont consacrée . On pouvait s' en convaincre , maintenant que le bronze de ce masque , tiré des greniers , se voyait pendu chez tous les brocanteurs , au milieu d' aigles et de sphinx en bois doré . Et selon lui , puisque le vrai visage de * Napoléon n' était pas napoléonien , la vraie âme de * Napoléon pouvait bien ne pas être napoléonienne . C' était peut-être celle d' un bon bourgeois : on l' avait dit , et il inclinait à le croire . D' ailleurs , * Duvicquet , qui se flattait d' avoir fait les portraits du siècle , savait que les hommes célèbres ne ressemblent guère à l' idée qu' on s' en fait . * M. * Daniel * Salomon fit observer que le masque dont parlait * Duvicquet , le moulage pris sur le visage inanimé de l' empereur et rapporté en * Europe par le docteur * Antommarchi , avait été pour la première fois coulé en bronze et édité par souscription sous * Louis- * Philippe , en 1833 , et qu' alors il avait inspiré de la surprise et de la défiance . On soupçonnait cet italien , apothicaire de comédie , bavard et affamé , de s' être moqué du monde . Les disciples du docteur * Gall , dont le système était alors en faveur , tenaient le masque pour suspect . Il n' y trouvaient point les bosses du génie , et le front examiné d' après les théories du maître ne présentait dans sa conformation rien de remarquable . - précisément , dit la princesse * Seniavine , * Napoléon n' est remarquable que pour avoir donné un coup de pied dans le ventre de * Volney et volé des tabatières garnies de diamants . C' est * Monsieur * Garain qui vient de nous l' apprendre . - et encore , dit madame * Martin , n' est -on pas bien sûr qu' il ait donné le coup de pied . - comme tout se sait à la longue ! Reprit gaiement la princesse . * Napoléon n' a rien fait : il n' a pas même donné un coup de pied à * Volney , et il avait la tête d' un crétin . Le général * Larivière sentit qu' il devait charger à son tour . Il lança cette phrase : - * Napoléon , sa campagne de 1813 est très contestée . Le général avait l' idée de plaire à * Garain , et il n' avait pas d' autre idée ; toutefois , il parvint avec un peu d' effort à formuler un jugement d' ensemble : - * Napoléon a commis des fautes ; dans sa position il ne devait pas en commettre . Et il se tut , très rouge . * Madame * Martin demanda : - et vous , * Monsieur * Vence , que pensez -vous de * Napoléon ? - * Madame , j' ai peu de goût pour les " trognes à épée " ; et les conquérants me semblent tout bonnement des fous dangereux . Malgré tout , cette figure de l' empereur m' intéresse comme elle intéresse le public . Je lui trouve du caractère et de la vie . Il n' y a pas de poème ni de roman d' aventure qui vaille le mémorial , qui pourtant est écrit d' une manière ridicule . Ce que je pense de * Napoléon , puisque vous voulez bien le savoir , c' est que , fait pour la gloire , il s' y montre dans la simplicité brillante d' un héros d' épopée . Un héros doit être humain . * Napoléon fut humain . - oh ! Oh ! Fit -on . Mais * Paul * Vence poursuivit : - il était violent et léger ; et par là profondément humain . Je veux dire semblable à tout le monde . Il voulut avec une force singulière tout ce que le commun des hommes estime et désire . Il eut lui-même les illusions qu' il donna aux peuples . Ce fut sa force et sa faiblesse , ce fut sa beauté . Il croyait à la gloire . Il pensait de la vie et du monde à peu près ce qu' en pensait un de ses grenadiers . Il garda toujours cette gravité enfantine qui se plaît aux jeux des sabres et des tambours , et cette sorte d' innocence qui fait les bons militaires . Il estimait sincèrement la force . Il fut l' homme des hommes , la chair de la chair humaine . Il n' eut pas une pensée qui ne fût une action , et toutes ses actions furent grandes et communes . C' est cette vulgaire grandeur qui fait les héros . Et * Napoléon est le héros parfait . Son cerveau ne dépassa jamais sa main , cette main petite et belle , qui broya le monde . Il n' eut pas un seul moment le souci de ce qu' il ne pouvait atteindre . - alors , dit * Garain , selon vous , ce n' est pas un génie intellectuel . Je suis de votre avis . - bien sûr , reprit * Paul * Vence , il avait le génie qu' il faut pour évoluer brillamment dans le cirque civil et militaire du monde . Mais il n' avait pas le génie spéculatif . Ce génie -là , c' est une autre paire de manches , comme dit * Buffon . Nous possédons le recueil de ses écrits et de ses paroles . Le style a le mouvement et l' image . Et dans cet amas de pensées il ne se trouve pas une curiosité philosophique , pas un souci de l' inconnaissable , pas une inquiétude du mystère qui enveloppe la destinée . à * Sainte- * Hélène , quand il parle de * Dieu et de l' âme , il semble un bon petit écolier de quatorze ans . Jetée dans le monde , son âme se trouva à la mesure du monde et l' embrassa tout . Rien de cette âme n' alla se perdre dans l' infini . Poète , il ne connut que la poésie de l' action . Il borna à la terre son rêve puissant de la vie . Dans sa puérilité terrible et touchante , il crut qu' un homme peut être grand , et cet enfantillage ne le quitta pas même avec le temps et le malheur . Sa jeunesse , ou plutôt sa sublime adolescence , dura autant que lui , parce que les jours de sa vie ne s' étaient pas ajoutés les uns aux autres pour former une maturité consciente . C' est l' état prodigieux des hommes d' action . Ils sont tout entiers dans le moment qu' ils vivent et leur génie se ramasse sur un point . Ils se renouvellent sans cesse , et ne se prolongent pas . Les heures de leur existence ne sont point liées entre elles par une chaîne de méditations graves et désintéressées . Ils ne continuent pas de vivre ; ils se succèdent dans une suite d' actes . Aussi manquent -ils de vie intérieure . Ce défaut est particulièrement sensible chez * Napoléon , qui ne vécut jamais au dedans de lui-même . De là cette légèreté de caractère qui lui fit supporter aisément le poids énorme de ses maux et de ses fautes . Son âme toujours neuve renaissait chaque matin . Il eut plus que tout autre la capacité du divertissement . Le premier jour qu' il vit le soleil se lever sur son rocher funèbre de * Sainte- * Hélène , il sauta de son lit en sifflant un air de romance . C' était la paix d' une âme supérieure à la fortune , c' était surtout la légèreté d' un esprit prompt à renaître . Il vivait du dehors . * Garain , qui n' aimait guère ce tour ingénieux d' esprit et de langage , voulut hâter la conclusion : - en un mot , dit -il , il y avait du monstre en cet homme . - les monstres n' existent pas , répliqua * Paul * Vence . Et les hommes qui passent pour des monstres inspirent l' horreur . * Napoléon fut aimé de tout un peuple . Ce fut sa force de soulever sur ses pas l' amour des hommes . La joie de ses soldats était de mourir pour lui . La comtesse * Martin aurait voulu que * Dechartre donnât aussi son avis . Mais il s' en défendit avec une espèce d' effroi . - connaissez -vous , dit * Schmoll , la parabole des trois anneaux , inspiration sublime d' un juif portugais ? * Garain , tout en félicitant * Paul * Vence de son brillant paradoxe , regrettait que l' esprit s' exerçât ainsi aux dépens de la morale et de la justice . - il y a un principe , dit -il ; c' est que les hommes doivent être jugés sur leurs actions . - et les femmes ? Demanda brusquement la princesse * Seniavine , les jugez -vous sur leurs actions ? Et comment savez -vous ce qu' elles font ? Le son des voix se mêlait au tintement clair de l' argenterie . Un air chaud , alourdi de vapeurs , baignait la salle . Les roses appesanties s' effeuillaient sur la nappe . Les pensées montaient plus ardentes aux cerveaux . Le général * Larivière fit des rêves . - quand ils m' auront fendu l' oreille , dit -il à sa voisine , j' irai vivre à * Tours . J' y cultiverai des fleurs . Et il se vanta d' être un bon jardinier . On avait donné son nom à une rose . Il en était flatté . * Schmoll demanda encore si l' on connaissait la parabole des trois anneaux . Cependant la princesse taquinait le député . - vous ne savez donc pas , * Monsieur * Garain , qu' on fait les mêmes choses pour des raisons très différentes . * Montessuy ne lui donna pas tort . - il est bien vrai , comme vous dites , * Madame , que les actions ne prouvent rien . Cette pensée est frappante dans un épisode de la vie de don * juan , qui n' a été connu ni de * Molière ni de * Mozart , et que révèle une légende anglaise dont je dois la connaissance à mon ami * James * Lovell , de * Londres . On y apprend que le grand séducteur perdit son temps avec trois femmes . L' une était une bourgeoise : elle aimait son mari ; l' autre , une religieuse : elle ne consentit point à violer ses voeux . La troisième , qui avait longtemps mené une vie de débauche , devenue laide , se trouvait servante dans un bouge . Après ce qu' elle avait fait , après ce qu' elle voyait , l' amour ne lui disait plus rien . Ces trois femmes tinrent la même conduite pour des raisons très différentes . Une action ne prouve rien . C' est la masse des actions , leur poids , leur somme qui fait la valeur d' un être humain . - certaines de nos actions , dit * Madame * Martin , ont notre air , notre visage : ce sont nos filles . D' autres ne nous ressemblent pas du tout . Elle se leva et prit le bras du général . En passant au salon au bras de * Garain , la princesse dit : - elle a raison , * Thérèse ... d' autres ne nous ressemblent pas du tout . De petites négresses qu' on a eues en dormant . Les nymphes des tapisseries souriaient vainement , dans leur fraîcheur passée , aux hôtes qui ne les voyaient pas . * Madame * Martin servit le café avec sa jeune cousine , * Madame * Bellème * De * Saint- * Nom . Elle fit à * Paul * Vence des compliments sur ce qu' il avait dit à table . - vous avez parlé de * Napoléon avec une liberté d' esprit qui est bien rare dans les conversations que j' entends . J' avais remarqué que les petits enfants , quand ils sont très beaux , ont l' air , dès qu' ils boudent , de * Napoléon , le soir de * Waterloo . Vous m' avez fait sentir les raisons très profondes de cette ressemblance . Puis , se tournant vers * Dechartre : - et vous , aimez -vous * Napoléon ? - * Madame , je n' aime pas la révolution . Et * Napoléon , c' est la révolution bottée . - pourquoi , * Monsieur * Dechartre , n' avez -vous pas dit cela pendant le dîner ? Mais je vois : vous ne consentez à avoir de l' esprit que dans les petits coins . Le comte * Martin- * Bellème conduisit les hommes au fumoir . * Paul * Vence resta seul avec les dames . La princesse * Seniavine lui demanda s' il avait fini son roman et quel en était le sujet . C' était une étude , dans laquelle il s' efforçait d' atteindre à cette vérité formée d' une suite logique de vraisemblances qui , ajoutées les unes aux autres , atteignent à l' évidence . - par là , dit -il , le roman acquiert une force morale que , dans sa lourde frivolité , n' eut jamais l' histoire . Elle voulut savoir si c' était un livre pour les femmes . Il affirma que non . - vous avez tort , * Monsieur * Vence , de ne pas écrire pour les femmes . C' est tout ce qu' un homme supérieur peut faire pour elles . Et , comme il voulait savoir ce qui lui donnait cette idée : - c' est , dit -elle , que je vois toutes les femmes intelligentes prendre des imbéciles . - qui les ennuient . - bien sûr ! Mais les hommes supérieurs les ennuieraient davantage . Ils auraient plus de ressources pour y réussir ... mais dites -moi le sujet de votre roman . - vous y tenez ? -je ne tiens à rien . - eh bien ! Voilà : c' est une étude de moeurs populaires , l' histoire d' un jeune ouvrier sobre et chaste , beau comme une fille , avec une âme de vierge , une âme close . Il est ciseleur et travaille bien . Le soir , près de sa mère , qu' il aime , il étudie . Il lit des livres . Dans son esprit simple et nu , les idées se logent comme des balles dans un mur . Il n' a pas de besoins . Il n' a ni les passions ni les vices qui nous attachent à la vie . Il est solitaire et pur . Doué de vertus fortes , il lui en vient l' orgueil . Il vit parmi des brutes misérables . Il voit souffrir . Il a du dévouement sans humanité ; il a cette charité froide qu' on nomme l' altruisme ; il n' est pas humain parce qu' il n' est pas sensuel . - ah ! Il faut être sensuel pour être humain ? -certainement , * Madame . La pitié est dans les entrailles comme la tendresse est sur la peau . Il n' est pas assez intelligent pour douter . Il est croyant . Il croit ce qu' il a lu . Et il a lu que pour établir le bonheur universel il suffisait de détruire la société . La soif du martyre le dévore . Un matin , ayant embrassé sa mère , il sort ; il va guetter le député socialiste de son arrondissement , le voit , se jette sur lui et lui enfonce un burin dans le ventre en criant : " vive l' anarchie ! " on l' arrête , on le mesure , on le photographie , on l' interroge , on le juge , on le condamne à mort et on le guillotine . Voilà mon roman . - il ne sera pas très amusant , dit la princesse . Mais ce n' est pas de votre faute : vos anarchistes sont aussi timides et modérés que les autres français . Les russes , quand ils s' y mettent , ont plus d' audace et de fantaisie . La comtesse * Martin vint demander à * Paul * Vence s' il connaissait ce * Monsieur très doux , qui ne disait rien et promenait autour de lui ses regards de chien perdu . C' est son mari qui l' avait invité . Elle ne savait de lui ni son nom , ni rien . * Paul * Vence pouvait dire seulement que c' était un sénateur . Il l' avait vu , un jour , par hasard , au * Luxembourg , dans la galerie qui sert de bibliothèque . - j' y venais examiner la coupole où * Delacroix a peint , dans un bois de myrtes bleuissant , les héros et les sages de l' antiquité . Il avait cet air pauvre et piteux ; il se chauffait . Il sentait le drap mouillé . Il causait avec de vieux collègues , et il disait en se frottant les mains : " pour moi , ce qui prouve que la république est le meilleur des gouvernements , c' est qu' en 1871 , elle a pu fusiller , en une semaine , soixante mille insurgés sans devenir impopulaire . Après une telle répression , tout autre régime se serait rendu impossible . " -mais c' est un très méchant homme , dit * Madame * Martin . Moi qui avait pitié de lui , en le voyant si timide et si gauche ! * Madame * Garain , le menton mollement assis sur sa poitrine , sommeillait dans la paix de son âme ménagère , et rêvait de son potager sur le coteau de la * Loire , où venaient la saluer les orphéons . * Joseph * Schmoll et le général * Larivière sortirent du fumoir , l' oeil encore égayé des propos grivois qu' ils venaient d' échanger . Le général s' assit entre la princesse * Seniavine et * Madame * Martin . - j' ai rencontré ce matin au bois la baronne * Warburg , qui montait une bête superbe . Elle m' a dit : " général , comment faites -vous donc pour avoir toujours de beaux chevaux ? " je lui ai répondu : " madame , pour avoir de beaux chevaux , il faut être ou très riche , ou très malin . " il était si content de cette riposte qu' il la répéta deux fois , en clignant de l' oeil . * Paul * Vence s' approcha de la comtesse * Martin : - je sais le nom du sénateur : il s' appelle * Loyer , il est vice-président d' un groupe , et auteur d' un livre de propagande intitulé : le crime du 2 décembre . le général poursuivit : - il faisait un temps de chien . Je me suis mis sous le champignon . * Le * Ménil s' y trouvait . J' étais de mauvaise humeur . Il se moquait de moi , en dedans ; je l' ai bien vu . Il s' imagine que , parce que je suis général , je dois aimer le vent , la grêle et la neige fondue . C' est absurde ! Il m' a dit que le mauvais temps ne lui était pas désagréable , et qu' il allait la semaine prochaine chasser le renard avec des amis . Il y eut un silence ; le général reprit : - je lui souhaite du plaisir , mais je ne l' envie pas . La chasse au renard n' est pas bien agréable . - mais elle est utile , dit * Montessuy . Le général haussa les épaules : - le renard n' est dangereux pour les poulaillers qu' au printemps , quand il nourrit sa famille . - le renard , répliqua * Montessuy , préfère la garenne à la basse-cour . C' est un fin braconnier , qui fait moins de tort aux fermiers qu' aux chasseurs . J' en sais quelque chose . * Thérèse , distraite , n' entendait pas la princesse qui lui parlait . Elle songeait : " il ne m' a pas même avertie qu' il s' en allait ! " -à quoi pensez -vous , chérie ? -à rien d' intéressant . Chapitre IV : dans la petite chambre sombre , muette , étouffée de rideaux , de portières , de coussins , de peaux d' ours et de tapis d' * Orient , les épées , aux lueurs du feu ranimé , étincelaient sur la cretonne des murs , parmi les cartons de tir et les oripeaux flétris des cotillons de trois hivers . Le chiffonnier de bois de rose était surmonté d' une coupe en argent , prix décerné par quelque société de sport . Sur les plaques de porcelaine peinte du guéridon , un cornet de cristal où couraient des volubilis de cuivre doré , portait des branches de lilas blanc ; et partout des lumières palpitaient dans l' ombre chaude . * Thérèse et * Robert , les yeux accoutumés à l' obscurité , se mouvaient aisément parmi les objets familiers . Il alluma une cigarette , tandis qu' elle renouait ses cheveux , debout , le dos au feu , devant la psyché où elle se voyait à peine . Mais elle ne voulait ni lampe ni bougies . Elle prenait les épingles dans la petite coupe de verre de bohême qui était sur la table , à portée de sa main , depuis trois ans . Il la regardait qui passait rapidement dans les ruisseaux d' or fauve de sa chevelure des doigts de lumière , tandis que son visage , durci et bronzé par l' ombre , prenait une expression mystérieuse , presque inquiétante . Elle ne parlait pas . Il lui dit : - tu n' es plus contrariée , maintenant , ma bien-aimée ? Et , comme il la pressait de répondre , de dire quelque chose : - que voulez -vous que je vous dise , mon ami ? Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai dit en venant . Je trouve singulier que je sois informée de vos projets par le général * Larivière . Il savait bien qu' elle lui en voulait encore , qu' elle était restée près de lui sèche et contractée , et sans l' abandon qui d' ordinaire la rendait si délicieuse . Mais il affecta de croire que ce n' était qu' une bouderie près de finir . - ma chérie , je vous ai déjà donné des explications . Je vous ai dit et je vous répète que , quand j' ai rencontré * Larivière , je venais de recevoir une lettre de * Caumont me rappelant ma promesse d' aller détruire les renards dans son bois , et j' y avais répondu courrier par courrier . Je comptais vous en avertir aujourd'hui . Je regrette d' avoir été devancé par le général * Larivière , mais cela n' a pas d' importance . Les bras relevés en anse sur sa tête , elle tourna vers lui un regard tranquille , qu' il ne comprit pas . - alors vous partez ? Je resterai absent dix jours au plus . Elle mettait sa toque de loutre piquée d' une branche de gui . - c' est une chose qui ne peut pas se retarder ? -oh ! Non , la peau de renard ne vaudrait plus rien dans un mois . Et puis , * Caumont a invité de bons camarades à qui mon absence ferait de la peine . Fixant sa toque sur sa tête par une longue épingle , elle fronça le sourcil . - c' est très intéressant , cette chasse ? -oui , très intéressant , parce que le renard a des ruses qu' il faut déjouer . L' intelligence de ces animaux est vraiment admirable . J' ai observé , la nuit , des renards qui chassaient le lapin . Ils avaient organisé une vraie battue , avec des rabatteurs . Je vous assure que ce n' est pas facile de déloger un renard de son terrier . Ces parties de chasse sont très gaies . * Caumont a une excellente cave . Pour ma part je ne m' en soucie guère , mais elle est généralement appréciée . Concevez -vous qu' un de ses fermiers est venu lui dire qu' il avait appris d' un sorcier le secret de brider le renard en prononçant des paroles magiques ? Ce n' est pas cette arme -là que j' emploierai , et je m' engage à vous rapporter une demi-douzaine de belles peaux . - qu' est -ce que vous voulez que j' en fasse ? -on en fait de très jolis tapis . - ah ! ... et vous chasserez pendant huit jours ? -pas tout à fait . Me trouvant tout près de * Sémanville , j' irai passer deux jours auprès de ma tante de * Lannoix . Elle m' attend . L' année dernière , à cette époque , il y avait là-bas une bien belle réunion . Elle avait près d' elle ses deux filles et ses trois nièces , avec leurs maris ; elles sont toutes les cinq jolies , gaies , charmantes et irréprochables . Je les trouverai sans doute , au commencement du mois prochain , tous réunis pour la fête de ma tante , et je m' arrêterai deux jours à * Sémanville . - mais , mon ami , restez -y tant que cela vous fera plaisir . Je serais désolée que vous abrégiez à cause de moi un séjour si agréable . - mais vous , * Thérèse ! Le feu tombait . L' ombre s' épaississait entre eux . Elle dit avec un ton de rêverie et comme dans une attente : - c' est vrai que ce n' est jamais bien prudent de laisser une femme seule . Il s' approcha d' elle , cherchant son regard dans l' obscurité . Il lui prit la main . - vous m' aimez ? -oh ! Je vous assure que je n' en aime pas un autre ... mais ... - que voulez -vous dire ? -rien . Je pense ... je pense que nous sommes séparés tout l' été , que , l' hiver , vous vivez dans votre famille et chez vos amis la moitié du temps , et que , si l' on doit se voir si peu , ce n' est pas la peine de se voir du tout . Il alluma les bougies . Son visage s' éclaira dur et franc . Il la regardait avec une confiance qui venait moins de la fatuité commune à tous les amants que d' un besoin de dignité régulière qui était en lui . Il croyait en elle par préjugé d' éducation forte et d' intelligence simple . - * Thérèse , je vous aime , et vous m' aimez , je le sais . Pourquoi voulez -vous me tourmenter ? Vous avez parfois des sécheresses , des duretés vraiment pénibles . Elle secoua brusquement sa petite tête . - que voulez -vous ? Je suis âpre et volontaire . C' est dans le sang . Je tiens de mon père . Vous connaissez * Joinville ; vous avez vu le château , les plafonds de * Lebrun , les tapisseries faites au * Maincy pour * Fouquet , vous avez vu les jardins dessinés sur les plans de * Le * Nôtre , le parc , les chasses , - vous disiez qu' il n' y en a pas de plus belles en * France ; - mais vous n' avez pas vu le cabinet de travail de mon père : une table de bois blanc et un cartonnier en acajou . C' est de là que tout sort , mon ami . Sur cette table , devant ce cartonnier , mon père a fait des chiffres pendant quarante ans , d' abord dans une petite chambre , place de la bastille , puis dans l' appartement de la rue de * Maubeuge , où je suis née . Nous n' étions pas encore très riches en ce temps -là . J' ai vu le petit salon de damas rouge avec lequel mon père s' est mis en ménage et que maman aimait tant . Je suis une enfant de parvenu , ou de conquérant , c' est la même chose . Nous sommes des gens intéressés , nous . Mon père a voulu gagner de l' argent , posséder ce qui se paye , c' est-à-dire tout . Moi , je veux gagner et garder ... quoi ? ... je n' en sais rien ... le bonheur que j' ai ... ou que je n' ai pas . Je suis cupide à ma manière , cupide de rêve , d' illusions . Oh ! Je sais bien que tout cela ne vaut pas la peine qu' on se donne , mais c' est la peine qui vaut , parce que ma peine , c' est moi , c' est ma vie . Je suis âpre à jouir de ce que j' aime , de ce que j' ai cru aimer . Je ne veux pas perdre . Je suis comme papa : je réclame ce qu' on me doit . Et puis ... elle baissa la voix : - et puis , j' ai des sens , moi . Voilà ! Mon cher . Je vous ennuie . Qu' est -ce que vous voulez ? ... il ne fallait pas me prendre . Ces vivacités de langage auxquelles il était accoutumé lui gâtaient son plaisir . Mais il ne s' en alarmait pas . Sensible à tout ce qu' elle faisait , il ne l' était guère à ce qu' elle disait et n' attachait pas d' importance aux paroles , surtout venant d' une femme . Parlant peu lui-même , il était à mille lieues de s' imaginer que les paroles sont aussi des actions . Bien qu' il l' aimât , ou plutôt parce qu' il l' aimait avec force et confiance , il croyait devoir résister à des fantaisies qu' il jugeait absurdes . Cela lui réussissait de faire le maître quand il ne la contrariait pas ; et , naïvement , il le faisait toujours . - vous savez bien , * Thérèse , que je ne veux que vous être agréable en tout . N' ayez donc pas de caprices avec moi . - et pourquoi n' en aurais -je pas avec vous ? Si je me suis laissé prendre ... ou donnée , ce n' était pas par raison , bien sûr , ni par devoir . C' était par ... caprice . Il la regarda , surpris et attristé . - le mot vous fâche , mon ami ? Mettons que c' était par amour . Et vraiment c' était de bon coeur et parce que je sentais que vous m' aimiez . Mais l' amour doit être un plaisir , et si je n' y trouve pas la satisfaction de ce que vous appelez mes caprices , et de ce qui est mon désir , ma vie , mon amour même , je n' en veux plus , j' aime mieux vivre seule . Vous êtes étonnant ! Mes caprices ! Est -ce qu' il y a autre chose dans la vie ? Votre chasse au renard , ce n' est pas un caprice ? Il répondit très sincèrement : - si je n' avais pas promis , je vous jure , * Thérèse , que je vous sacrifierais ce petit plaisir avec bien de la joie . Elle sentit qu' il disait vrai . Elle le savait très exact à tenir ses engagements dans les moindres affaires . Sans cesse enchaîné par sa parole , il portait dans les relations mondaines une minutieuse exactitude de conscience . Elle entrevit qu' en insistant elle obtiendrait qu' il ne partît pas . Mais il était trop tard : elle ne voulait plus gagner . Elle ne cherchait désormais que le plaisir violent de perdre . Elle fit semblant de prendre au sérieux cette raison , qu' elle trouvait assez niaise : - ah ! Vous avez promis ! Et elle céda perfidement . Surpris d' abord , il se félicita bientôt au dedans de lui-même de lui avoir fait entendre raison . Il lui sut gré de ne pas s' entêter . Il lui prit la taille , lui mit sur la nuque et sur les paupières de petits baisers honnêtes comme une récompense . Il montra de l' empressement à lui consacrer ses journées de * Paris . - nous pouvons , ma chérie , nous revoir trois ou quatre fois avant mon départ , et plus encore , si vous voulez . Je vous attendrai chez nous aussi souvent que vous voudrez venir . Voulez -vous demain ? Elle se donna la satisfaction de ne pouvoir revenir ni le lendemain ni les autres jours . Très doucement , elle disait les empêchements . L' obstacle paraissait d' abord léger : des visites à rendre , une robe à essayer , une vente de charité , des expositions , des tapisseries qu' elle voulait voir , acheter , peut-être . à l' examen , les difficultés grossirent , s' amassèrent : les visites ne pouvaient se retarder ; ce n' était pas une vente , c' était trois ventes où il fallait aller ; les expositions fermaient ; les tapisseries partaient pour l' * Amérique . Enfin , c' était impossible qu' elle le revît avant son départ . Comme il était dans son caractère de s' arrêter à des raisons de ce genre , il ne s' aperçut point que ce n' était guère naturel à * Thérèse de les soulever . Embarrassé dans ce tissu léger d' obligations mondaines , il ne résista pas , resta muet , et malheureux . De son bras gauche , élevé sur sa tête , elle souleva la portière , posa la main droite sur la clef de la porte ; et là , dans les grands pans de saphir et de rubis de la laine orientale , la tête tournée vers l' ami qu' elle quittait , elle lui dit , un peu moqueuse et presque tragique : - adieu , * Robert ! Amusez -vous bien . Mes visites , mes courses , vos petits voyages , ce n' est rien . Il est vrai que la fatalité est faite de ces riens -là . Adieu ! Elle sortit . Il aurait voulu l' accompagner , mais il se faisait scrupule de se montrer avec elle dans la rue , quand elle ne l' y obligeait pas absolument . Dehors , * Thérèse se sentit tout à coup seule , seule au monde , sans joie et sans douleur . Elle rentra chez elle à pied , comme d' habitude . Il faisait nuit , l' air était glacé , clair et tranquille . Mais les avenues qu' elle suivait dans une ombre semée de lumières l' enveloppaient de cette tiédeur des villes , si douce aux citadins , et qu' ils sentent jusque dans le froid de l' hiver . Elle allait entre les lignes de masures , de chalets et de bicoques , restes des temps champêtres d' * Auteuil , qu' interrompaient çà et là de hautes maisons montrant avec ennui leurs pierres d' attente . Ces boutiques de petits marchands , ces fenêtres monotones ne lui étaient de rien . Pourtant elle se sentait sous le mystère de l' amitié des choses , et il lui semblait que les pierres , les portes des maisons , ces lumières , là-haut , derrière les vitres , lui étaient favorables . Elle était seule , et elle voulait être seule . Ces pas qu' elle faisait entre les deux demeures dont elle avait une habitude presque égale , ces pas qu' elle avait faits tant de fois , aujourd'hui lui paraissaient sans retour . Pourquoi ? Qu' est -ce que cette journée avait apporté ? à peine une contrariété , pas même une querelle . Et pourtant cette journée avait une saveur faible , étrange , persistante , un goût inconnu qui ne s' en irait plus . Que s' était -il passé ? Rien . Et ce rien effaçait tout . Elle avait une sorte de certitude obscure qu' elle ne retournerait jamais plus dans cette chambre , qui tantôt encore enfermait le plus secret et le plus cher de sa vie . C' était une liaison sérieuse . Elle s' était donnée avec la gravité d' une joie nécessaire . Faite pour l' amour , et très raisonnable , elle n' avait pas perdu , dans l' abandon de sa personne , cet instinct de réflexion , ce besoin de sécurité qui étaient très forts en elle . Elle n' avait pas choisi : on ne choisit guère . Elle ne s' était pas non plus laissé prendre au hasard et par surprise . Elle avait fait ce qu' elle avait voulu , autant qu' on fait ce qu' on veut dans ces affaires -là . Elle n' avait pas à regretter . On avait été pour elle ce qu' on devait être : c' était une justice à rendre à un homme très recherché dans le monde et qui avait toutes les femmes qu' il voulait . Elle sentait malgré tout que c' était fini , et tout naturellement . Elle songeait avec une mélancolie sèche : " trois ans de ma vie , un honnête homme qui m' aime et que j' aimais , car je l' aimais . Il le fallait bien , pour me donner à lui . Je ne suis pas une femme perdue . " mais elle ne pouvait plus retrouver les sentiments de ce temps -là , les mouvements de son âme et de sa chair quand elle s' était donnée . Elle se rappelait des circonstances petites et tout à fait insignifiantes : les fleurs du papier et les tableaux de la chambre ; c' était une chambre d' hôtel . Il lui souvenait des mots un peu ridicules et presque touchants qu' il lui avait dits . Mais il lui semblait que l' aventure était arrivée à une autre femme , à une étrangère qu' elle n' aimait pas beaucoup , qu' elle ne comprenait guère . Et la chose de tout à l' heure , ces caresses qu' elle emportait sur elle , tout cela était loin . Le lit , les lilas dans le cornet de cristal , la petite coupe de verre de bohême où elle trouvait ses épingles , elle voyait tout comme par une fenêtre , quand on passe dans la rue . Elle était sans amertume , et même sans tristesse . Elle n' avait rien à pardonner , hélas ! Cette absence d' une semaine , ce n' était pas une trahison , ce n' était pas une faute contre elle , ce n' était rien , c' était tout . C' était la fin . Elle le savait . Elle voulait rompre . Elle le voulait comme la pierre qui tombe veut tomber . C' était un consentement à toutes les forces secrètes de son être et de la nature . Elle se disait : " je n' ai pas de raisons de l' aimer moins . Est -ce que je ne l' aime plus ? L' ai -je jamais aimé ? " elle ne savait pas et il lui était indifférent de savoir . Trois ans pendant lesquels elle s' était donnée deux et quatre fois par semaine . Il y avait des mois où il s' étaient vus tous les jours . Ce n' était donc rien que cela ? Mais la vie ce n' est pas grand'chose . Et ce qu' on met dedans , ce que c' est peu ! Enfin elle n' avait pas à se plaindre . Mais il valait mieux en finir . Toutes ses réflexions la ramenaient là . Ce n' était pas une résolution ; les résolutions on en change . C' était plus grave : c' était un état de l' esprit et du coeur . Arrivée à la place dont le milieu est rempli par un bassin , et sur un côté de laquelle s' élève une église de style rustique , laissant voir sa cloche dans une arcade ouverte sur le ciel , elle se rappela le bouquet de violettes de deux sous qu' il lui avait offert un soir , sur le petit-pont , près de notre-dame . Ils s' étaient aimés ce jour -là peut-être avec plus d' abandon et de fantaisie que d' habitude . Son coeur s' amollit à ce souvenir . Elle chercha , mais elle ne trouva rien . Le petit bouquet restait seul , pauvre petit squelette de fleurs , dans son souvenir . Tandis qu' elle allait songeant , des passants , trompés à la simplicité de sa mise , la suivaient . L' un d' eux lui fit des propositions : un dîner en cabinet particulier et le théâtre . En dedans , elle en fut amusée et distraite . Elle n' était pas bouleversée du tout : ce n' était pas une crise . Elle pensa : " comment font les autres femmes ? Et moi qui me félicitais de ne pas gâcher ma vie . Pour ce qu' elle vaut , la vie ! " en vue de la lanterne néo-grecque du musée des religions , elle trouva le sol bouleversé par des travaux souterrains . Sur une tranchée profonde , entre des talus de terre noire , des tas de pavés et des monceaux de dalles , une passerelle était jetée , faite d' une planche étroite et flexible . Elle s' y était engagée , quand elle vit au bout , devant elle , un homme arrêté pour l' attendre . Il l' avait reconnue et il la saluait . C' était * Dechartre . Elle crut voir , en passant devant lui , qu' il était heureux de cette rencontre ; elle le remercia d' un sourire . Il lui demanda la permission de faire quelques pas avec elle . Et ils entrèrent ensemble dans le large espace que remplissait l' air vif . En cet endroit les hautes maisons reculent , s' effacent et découvrent une partie du ciel . Il lui dit qu' il l' avait reconnue de loin au rythme de ses lignes et de ses mouvements , qui était bien à elle . - les beaux mouvements , ajouta -t-il , c' est la musique des yeux . Elle répondit qu' elle aimait beaucoup la marche ; que c' était son plaisir et sa santé . Lui aussi se plaisait aux longues courses à pied dans les villes populeuses et dans les belles campagnes . Le mystère des grands chemins le tentait . Il aimait les voyages ; bien que devenus maintenant communs et faciles , ils gardaient pour lui leur charme puissant . Il avait vu des jours dorés et des nuits transparentes , la * Grèce , l' * égypte , et le * Bosphore . Mais c' est à l' * Italie qu' il revenait toujours comme à la patrie de son âme . - j' y vais la semaine prochaine , dit -il . Je veux revoir * Ravenne endormie dans les pins noirs du rivage stérile . êtes -vous allée à * Ravenne , madame ? C' est une tombe enchantée , où paraissent des fantômes étincelants . La magie de la mort est là . Les mosaïques de * Saint- * Vitale , et des deux * Saint- * apollinaire , avec leurs anges barbares et leurs impératrices nimbées , font sentir les délices monstrueuses de l' * Orient . Dépouillé aujourd'hui de ses lames d' argent , le tombeau de * Galla * Placidia est effrayant , sous sa crypte lumineuse et sombre . Quand on regarde par une fente du sarcophage , on croit y voir encore la fille de * Théodose , assise sur sa chaise d' or , droite dans sa robe semée de pierreries et brodée de scènes de l' ancien testament , son beau visage cruel conservé dur et noir par les aromates et ses mains d' ébène immobiles sur ses genoux . Treize siècles elle garda cette majesté funèbre , jusqu'à ce qu' un enfant , en passant une chandelle par l' ouverture du tombeau , brûlât le corps avec la dalmatique . * Madame * Martin- * Bellème demanda ce qu' avait fait de son vivant cette morte si obstinée dans son orgueil . - deux fois esclave , dit * Dechartre , elle redevint deux fois impératrice . - elle était sans doute jolie , dit * Madame * Martin . Vous me l' avez fait trop bien voir dans son tombeau : elle m' effraie . N' irez -vous pas à * Venise , * Monsieur * Dechartre ? Ou êtes -vous las des gondoles , des canaux bordés de palais et des pigeons de la place * Saint- * Marc ? Je vous avoue que j' aime encore * Venise après y être allée plusieurs fois . Il lui donna raison . Il aimait aussi * Venise . Chaque fois qu' il y allait , de sculpteur il devenait peintre et faisait des études . C' est l' air qu' il y aurait voulu peindre . - ailleurs , dit -il , même à * Florence , le ciel est loin , tout en haut , tout au fond . à * Venise , il est partout ; il caresse la terre et l' eau , il enveloppe avec amour les dômes de plomb et les façades de marbre et jette dans l' espace irisé ses perles et ses cristaux . La beauté de * Venise , c' est son ciel et ses femmes . Les vénitiennes , quelles jolies créatures ! Et d' un jet si hardi ! Ces formes minces et souples , qu' on sent pleines sous le châle noir . Ne resterait -il de ces femmes -là qu' un os , on retrouverait dans cet os le charme de leur structure exquise . Le dimanche , à l' église , elles forment des groupes rieurs , agités , un fouillis de hanches un peu pointues , de nuques élégantes , de sourires fleuris , de regards enflammés . Et tout cela plie avec une souplesse de jeunes bêtes , au passage d' un prêtre à tête de * Vitellius , qui , le menton répandu sur sa chasuble , porte le calice , précédé de deux enfants de choeur . Il allait d' un pas inégal , au gré de ses idées tantôt pressées , tantôt lentes . Elle marchait plus régulièrement et tendait à le dépasser . Et , la regardant de côté , il lui trouvait l' allure souple et ferme qu' il aimait . Il remarquait la petite secousse que par instants sa tête volontaire donnait aux brins de gui piqués à sa toque . Sans y songer , il subissait le charme de cette rencontre presque intime avec une jeune femme presque inconnue . Ils étaient arrivés à l' endroit où la large avenue déploie ses quatre rangs de platanes . Ils suivaient le parapet de pierre surmonté d' un rideau de buis qui cache heureusement la laideur des bâtiments militaires étalés en contre-bas sur le quai . Au delà se devinait le fleuve , à cet air laiteux qui , dans les jours sans brume , repose sur les eaux . Le ciel était clair . Les feux de la ville se mêlaient aux étoiles . Au sud brillaient les trois clous d' or du baudrier d' * Orion . - l' année dernière à * Venise , chaque matin , en sortant de chez moi , je trouvais devant sa porte , élevée de trois marches sur le canal , une fille admirable , la tête petite , le cou rond et fort , la hanche libre . Elle était là , dans le soleil et la vermine , pure comme une amphore , capiteuse comme une fleur . Elle souriait . Quelle bouche ! Le plus riche joyau dans la plus belle lumière . Je m' aperçus à temps que ce sourire allait à un garçon boucher , campé derrière moi , son panier sur la tête . à l' angle de la rue courte qui descend sur le quai , entre deux rangées de jardinets , * Madame * Martin ralentit le pas . - c' est vrai qu' à * Venise , dit -elle , les femmes sont jolies . - elles sont presque toutes jolies , madame . Je parle des filles du peuple , des cigarières , des petites ouvrières des verreries . Les autres sont comme partout . - les autres , vous voulez dire les femmes du monde , et vous ne les aimez pas , celles -là ? Oh ! Il y en a de charmantes . Quant à les aimer , c' est toute une affaire . - croyez -vous ? Elle lui tendit la main et tourna brusquement l' angle de la rue . Chapitre : elle dînait ce soir -là seule avec son mari . La table rétrécie ne portait ni la corbeille aux aigles d' or , ni les victoires ailées . Les torchères n' éclairaient pas , au-dessus des portes , les chiens d' * Oudry . Tandis qu' il parlait des choses du jour , elle s' enfonçait dans une rêverie morne . Il lui semblait qu' elle traversait un brouillard , et qu' elle allait , perdue et loin de tout . C' était une souffrance paisible et presque douce . Elle voyait vaguement , à travers les brumes , la petite chambre de la rue * Spontini transportée par des anges noirs sur un des sommets de l' * Himalaya . Et lui , dans le tremblement d' une espèce de fin du monde , il avait disparu , très simple et mettant ses gants . Elle se tâta le poignet pour voir si elle n' avait pas de fièvre . Brusquement , un choc clair d' argenterie sur la table de desserte la réveilla . Elle entendit son mari qui disait : - ma chère amie , * Gavaut a prononcé aujourd'hui à la chambre un excellent discours sur la question de la caisse des retraites . C' est extraordinaire à quel point ses idées sont devenues saines et comme maintenant il frappe juste . Oh ! Il a beaucoup gagné . Elle ne put s' empêcher de sourire . - mais , mon ami , * Gavaut , c' est un pauvre diable qui n' a jamais pensé qu' à se tirer de la cohue des affamés et qu' à se pousser . Des idées , * Gavaut , il n' en a qu' aux coudes . Est -ce que vraiment on le prend au sérieux dans le monde politique ? Croyez bien qu' il n' a jamais fait illusion à une femme , pas même à la sienne . Et cependant , pour donner ces illusions -là , il ne faut pas grand'chose , je vous assure . Et brusquement elle ajouta : - vous savez que miss * Bell m' a invitée à passer un mois chez elle , à * Fiesole . J' ai accepté , je pars . Moins surpris que mécontent , il lui demanda avec qui elle partait . Tout de suite elle trouva et dit : - avec * Madame * Marmet . Il n' y avait rien à répondre . * Madame * Marmet était une espèce de dame de compagnie tout à fait honorable , et désignée spécialement pour l' * Italie , où son mari , * Marmet l' étrusque , avait fait des fouilles dans les nécropoles . Il demanda seulement : - l' avez -vous prévenue ? Et quand pensez -vous partir ? Il eut la sagesse de ne rien objecter pour le moment , jugeant que l' opposition ne ferait qu' affermir un caprice sans consistance , et craignant de donner un corps à cette idée folle . Il glissa . - assurément , c' est une agréable distraction que les voyages . J' ai pensé que nous pourrions , au printemps , visiter le * Caucase , le * Turkestan , la * Transcaspie . Voilà un pays intéressant et peu connu . Le général * Annenkoff mettrait à notre disposition des voitures , des trains entiers , sur la voie ferrée qu' il a construite . C' est un ami à moi ; vous lui plaisez beaucoup . Il vous fournira une escorte de cosaques . Cela ne manquera pas d' allure . Il s' obstinait à vouloir la prendre par la vanité , ne pouvant s' imaginer qu' elle ne fut pas d' âme mondaine et , comme lui , poussée par l' amour-propre . Elle répondit négligemment que ce serait peut-être un joli voyage . Alors il vanta les montagnes du * Caucase , les villes anciennes , les bazars , les costumes , les armes . Il ajouta : - nous emmènerons quelques amis , la princesse * Seniavine , le général * Larivière , peut-être * Vence ou * Le * Ménil . Elle répondit , avec un petit rire sec , qu' on avait bien le temps de choisir les invités . Il se fit attentif , prévenant . - vous ne mangez pas . Vous vous perdrez l' estomac . Sans croire encore à ce prompt départ , pourtant , il s' en inquiétait . Ils avaient l' un et l' autre repris leur liberté , mais il n' aimait point être seul . Il ne se sentait lui-même qu' avec sa femme , et toute sa maison montée . Et puis , il avait résolu de donner deux ou trois grands dîners politiques pendant la session . Il voyait son parti grandir . C' était le moment de s' affirmer , de paraître avec éclat . Il dit mystérieusement : - telle circonstance peut se présenter où nous aurons besoin du concours de tous nos amis . Vous n' avez pas suivi la marche des événements , * Thérèse ? -non , mon ami . - j' en suis fâché . Vous avez du jugement , une grande ouverture d' esprit . Si vous aviez suivi la marche des événements , vous auriez été frappée du courant qui ramène le pays aux opinions modérées . Le pays est las des exagérations . Il rejette les hommes compromis dans la politique radicale et dans les persécutions religieuses . Il faudra un jour ou l' autre refaire un ministère * Casimir- * Perier avec d' autres hommes , et ce jour -là ... il s' arrêta : elle l' écoutait vraiment trop peu et trop mal . Elle songeait , triste et désenchantée . Il lui semblait que cette jolie femme qui , là-bas , sous les ombres chaudes de la chambre close , trempait ses pieds nus dans la fourrure de l' ours brun , et à qui un ami donnait des baisers sur la nuque tandis qu' elle tordait ses cheveux devant la psyché , ce n' était point elle , ce n' était pas même une femme qu' elle connût beaucoup ni qu' elle voulût connaître , mais une dame dont les affaires ne l' intéressaient pas . Une épingle mal piquée dans ses cheveux , une des épingles de la coupe en verre de bohême , lui glissa dans le cou . Elle frissonna . - il faudra pourtant , dit * M . * Martin- * Bellème , donner trois ou quatre dîners à nos amis politiques . Nous mettrons les anciens radicaux avec des gens de notre monde . Il sera bon de trouver aussi quelques jolies femmes . On peut très bien inviter * Madame * Bérard * De * La * Malle : voilà deux ans qu' on ne dit plus rien d' elle . Qu' en pensez -vous ? -mais , mon ami , puisque je pars la semaine prochaine ... il fut consterné . Ils passèrent tous deux , muets et sombres , dans le petit salon où * Paul * Vence attendait . Il venait souvent , le soir , familièrement . Elle lui tendit la main . - je suis bien contente de vous voir . Je vous fais des adieux , de petits adieux . * Paris est froid et noir . Ce temps me fatigue et m' attriste . Je vais passer six semaines à * Florence , chez miss * Bell . * M. * Martin- * Bellème leva les yeux au ciel . * Vence demanda si elle n' était pas allée déjà plusieurs fois en * Italie . - trois fois . Mais je n' ai rien vu . Cette fois je veux voir , me jeter , me tremper dans les choses . De * Florence je ferai des promenades en * Toscane , dans l' * Ombrie . Et , pour finir , j' irai à * Venise . - vous ferez bien . * Venise , c' est le repos du dimanche , dans la grande semaine de l' * Italie créatrice et divine . - votre ami * Dechartre m' a parlé très joliment de * Venise , de l' air de * Venise , qui sème des perles . - oui , à * Venise , le ciel est coloriste . à * Florence , il est spirituel . Un vieil auteur a dit : " le ciel de * Florence , léger et subtil , nourrit les belles idées des hommes . " j' ai vécu des jours délicieux en * Toscane . Je voudrais bien en vivre de nouveaux . - venez m' y retrouver . Il soupira : - les journaux , les revues , la tâche quotidienne ! ... * M. * Martin- * Bellème dit qu' il fallait s' incliner devant ces raisons , et qu' on était trop heureux de lire les articles et les livres de * M . * Paul * Vence pour vouloir le distraire de son travail . - oh ! Mes livres ! ... on ne dit rien dans un livre de ce qu' on voudrait dire . S' exprimer , c' est impossible ! ... eh ! Oui , je sais parler avec ma plume , tout comme un autre . Mais parler , écrire , quelle pitié ! C' est une misère , quand on y songe , que ces petits signes dont sont formés les syllabes , les mots , les phrases . Que devient l' idée , la belle idée , sous ces méchants hiéroglyphes à la fois communs et bizarres ? Qu' est -ce qu' il en fait , le lecteur , de ma page d' écriture ? Une suite de faux sens , de contresens et de non-sens . Lire , entendre , c' est traduire . Il y a de belles traductions , peut-être ; il n' y en a pas de fidèles . Qu' est -ce que ça me fait qu' ils admirent mes livres , puisque c' est ce qu' ils ont mis dedans qu' ils admirent ? Chaque lecteur substitue ses visions aux nôtres . Nous lui fournissons de quoi frotter son imagination . Il est horrible de donner matière à de pareils exercices . C' est une profession infâme . - vous plaisantez , dit * M . * Martin . -je ne crois pas , dit * Thérèse . Il reconnaît que les âmes sont impénétrables aux âmes , et il en souffre . Il se sent seul quand il pense , seul quand il écrit . Quoi qu' on fasse , on est toujours seul au monde . C' est ce qu' il veut dire . Il a raison . On s' explique toujours , on ne se comprend jamais . - il y a les gestes , dit * Paul * Vence . - ne pensez -vous pas , * Monsieur * Vence , que c' est encore un genre d' hiéroglyphes ? Donnez -moi des nouvelles de * Monsieur * Choulette ? Je ne le vois plus . * Vence répondit que * Choulette était très occupé pour le moment à réformer le tiers ordre de * Saint- * François . - l' idée de cette oeuvre , madame , lui est venue d' une façon merveilleuse , un jour qu' il allait visiter * Maria dans la rue où elle demeure derrière l' hôtel-dieu , une rue toujours humide , aux maisons penchantes . Vous savez que * Maria est la sainte et la martyre qui expie les péchés du peuple . Il tira le pied-de-biche graissé par deux siècles de visiteurs . Soit que la martyre se trouvât chez le marchand de vin où elle était familière , soit qu' elle fût occupée dans sa chambre , elle n' ouvrit pas . * Choulette sonna longtemps , et si fort que le pied-de-biche avec le cordon lui resta dans la main . Habile à concevoir les symboles et à pénétrer le sens caché des choses , il comprit tout de suite que ce cordon ne s' était pas détaché sans la permission des puissances spirituelles . Il le médita . Le chanvre était couvert d' une crasse noire et gluante . Il s' en fit une ceinture et connut qu' il était choisi pour ramener à la pureté première le tiers ordre de * Saint- * François . Il renonça à la beauté des femmes , aux délices de la poésie , aux éclats de la gloire , et il étudia la vie et la doctrine du bienheureux . Cependant il a vendu à son éditeur un livre intitulé les blandices , qui renferme , dit -il , la description de toutes les sortes d' amours . Il se flatte de s' y être montré criminel avec quelque élégance . Mais , loin de contrarier ses entreprises mystiques , ce livre les favorise en ce sens que , corrigé par un ouvrage ultérieur , il deviendra très honnête et exemplaire , et parce que l' or , il dit même " les ors " , qu' il a reçus en paiement , et qu' on ne lui aurait pas donnés d' un écrit plus chaste , lui serviront à faire un pèlerinage à * Assise . * Madame * Martin , amusée , demanda ce qu' il y avait de réellement vrai dans cette histoire . * Vence répondit qu' il ne fallait pas chercher à le savoir . Il avouait à demi qu' il était l' historien idéaliste du poète et qu' on ne devait pas prendre les aventures qu' il en contait au sens littéral et judaïque . Du moins affirmait -il que * Choulette publiait les blandices et voulait visiter la cellule et le tombeau de * Saint- * François . - mais alors , s' écria * Madame * Martin , je l' emmène en * Italie . * Monsieur * Vence , trouvez -le et amenez-le -moi . Je pars la semaine prochaine . * M. * Martin s' excusa de ne pouvoir rester plus longtemps . Il fallait qu' il terminât un rapport qui devait être déposé le lendemain . * Madame * Martin dit qu' il n' y avait personne qui l' intéressât plus que * Choulette . * Paul * Vence le tenait aussi pour une grande singularité humaine : - il n' est pas bien différent des saints dont nous lisons la vie extraordinaire . Il est sincère comme eux , d' une délicatesse exquise de sentiment et d' une violence d' âme terrible . S' il choque par beaucoup de ses actions , c' est qu' il est plus faible , moins soutenu , ou peut-être seulement observé de plus près . Et puis il y a de mauvais saints , comme de mauvais anges : * Choulette est un mauvais saint , voilà tout ! Mais ses poèmes sont de vrais poèmes spirituels , et bien plus beaux que tout ce que firent en ce genre , au dix-septième siècle , les évêques de cour et les poètes de théâtre . Elle l' interrompit : - pendant que j' y pense , je veux vous faire compliment de votre ami * Dechartre . C' est un esprit charmant . Elle ajouta : - peut-être un peu trop replié sur lui-même . * Vence lui rappela qu' il avait bien dit que * Dechartre l' intéresserait . - je le sais par coeur , c' est un ami d' enfance . - vous avez connu sa famille ? -oui . Il est le fils unique de * Philippe * Dechartre . - l' architecte ? ... - l' architecte qui , sous * Napoléon * III , restaura tant de châteaux et d' églises en * Touraine et dans l' * Orléanais . Il avait du goût et du savoir . Solitaire et très doux , il eut l' imprudence d' attaquer * Viollet- * Le- * Duc , alors tout-puissant . Ce qu' il lui reprochait , c' était de vouloir rétablir les édifices dans leur plan primitif , tels qu' ils avaient été ou tels qu' ils avaient dû être à l' origine . * Philippe * Dechartre voulait , au contraire , qu' on respectât tout ce que les siècles avaient ajouté peu à peu à une église , à une abbaye , à un château . Faire disparaître les anachronismes et ramener un édifice à son unité première , lui semblait une barbarie scientifique aussi redoutable que celle de l' ignorance . Il disait , il répétait sans cesse : " c' est un crime que d' effacer les empreintes successives imprimées dans la pierre par la main et l' âme de nos aïeux . Les pierres neuves taillées dans un vieux style sont de faux témoins . " il voulait que la tâche de l' architecte archéologue fût bornée à soutenir et à consolider les murailles . Il avait raison . On lui donna tort . Il acheva de se nuire en mourant jeune , dans le triomphe de son rival . Il laissait pourtant à sa veuve et à son fils une fortune honnête . * Jacques * Dechartre fut élevé par sa mère , qui l' adorait . Je ne crois pas que la tendresse maternelle ait jamais été si impétueuse . * Jacques est un charmant garçon ; mais c' est un enfant gâté . - il a l' air pourtant si indifférent , si facile à vivre , si loin de tout ! -ne vous y fiez pas . C' est une imagination tourmentée et tourmentante . - est -ce qu' il aime les femmes ? -pourquoi me demandez -vous cela ? -oh ! Ce n' est pas pour un mariage . - oui , il les aime . Je vous ai dit que c' était un égoïste . Il n' y a que les égoïstes qui aiment vraiment les femmes . Après la mort de sa mère , il a eu une longue liaison avec une actrice connue , * Jeanne * Tancrède . * Madame * Martin se rappelait un peu * Jeanne * Tancrède , pas très jolie , mais très bien faite , d' une grâce un peu traînante dans ses rôles d' amoureuse . - elle-même , reprit * Paul * Vence . Ils vivaient presque tout à fait ensemble dans une petite maison de la cité des jasmins , à * Auteuil . J' allais souvent les voir . Je le trouvais perdu dans ses rêves , oubliant de modeler une figure qui séchait sous ses linges , seul avec lui-même , suivant son idée , absolument incapable d' écouter personne ; elle , piochant ses rôles , le teint brûlé par le fard , les yeux tendres , jolie d' intelligence et d' activité . Elle se plaignait à moi qu' il fût distrait , maussade , difficile . Elle l' aimait bien et ne le trompait que pour avoir des rôles . Et , quand elle le trompait , c' était fait tout de suite ; après , elle n' y pensait plus . Une femme sérieuse . Mais elle se laissa voir , s' afficha avec * Joseph * Springer , dans l' espoir qu' il la ferait entrer à la comédie-française . * Dechartre se fâcha et rompit . Maintenant , elle trouve plus pratique de vivre avec ses directeurs , et * Jacques plus agréable de faire des voyages . - est -ce qu' il la regrette ? -comment voulez -vous qu' on sache ce qui se passe dans un esprit inquiet et mobile , égoïste et passionné , avide de se donner , prompt à se reprendre , s' aimant généreusement lui-même dans tout ce qu' il rencontre de beau au monde ? Elle changea brusquement de propos . - et votre roman , * Monsieur * Vence ? -j'en suis au dernier chapitre , madame . Mon petit ouvrier ciseleur a été guillotiné . Il est mort avec cette indifférence des vierges sans désir , qui n' ont jamais senti aux lèvres le goût chaud de la vie . Les journaux et le public approuvent avec convenance l' acte de justice qui vient d' être accompli . Mais dans une mansarde , un autre ouvrier , sobre , triste et chimiste , se jure de commettre le meurtre expiatoire . Il se leva et prit congé . Elle le rappela . - * Monsieur * Vence , vous savez que c' est sérieux . Amenez -moi * Choulette . Lorsqu' elle monta dans sa chambre , son mari sur le palier , la guettait , en robe de chambre de peluche mordorée , une espèce de bonnet de doge encadrant son visage pâle et creux . Il avait un air de gravité . Derrière lui , par la porte ouverte de son cabinet de travail , apparaissaient , sous la lampe , un amas de dossiers et de documents à couvertures bleues , les in-quarto ouverts des budgets annuels . Avant qu' elle pût gagner sa chambre , il lui fit signe qu' il voulait lui parler . - ma chère amie , je ne vous conçois pas . Vous êtes d' une inconséquence qui peut vous faire le plus grand tort . Vous désertez votre maison , sans motif , sans même un prétexte . Et vous voulez courir l' * Europe avec qui ? Avec un bohème , un ivrogne , ce * Choulette . Elle répondit qu' elle voyagerait avec * Madame * Marmet , et qu' il n' y avait rien là que de très convenable . - mais vous annoncez votre départ à tout le monde , et vous ne savez pas seulement si * Madame * Marmet pourra vous accompagner . - oh ! Elle aura bientôt fait ses malles , la bonne * Madame * Marmet . Il n' y a que son chien qui la retienne à * Paris . Elle vous le laissera , vous le soignerez . - et votre père , est -il informé de vos projets ? C' était sa ressource d' invoquer l' autorité de * Montessuy , quand la sienne était méconnue . Il savait que sa femme craignait beaucoup de mécontenter son père ou d' être mal jugée par lui . Il insista : - votre père est plein de sens et de tact . J' ai été heureux de me rencontrer plusieurs fois avec lui dans les conseils que je me suis permis de vous donner . Il trouve comme moi que la maison de * Madame * Meillan n' était pas convenable pour une femme comme vous . Le monde y est très mêlé et la maîtresse de la maison favorise les intrigues . Vous avez un grand tort , je dois vous le dire : c' est de ne pas tenir assez compte de l' opinion du monde . Je me trompe bien si votre père ne trouve pas singulier que vous vous envoliez avec cette ... légèreté . Et votre absence sera d' autant plus remarquée , ma chère amie , que dans le cours de cette législature , permettez -moi de vous le rappeler , les circonstances m' ont mis en vue . Mon mérite n' est pour rien assurément dans cette situation . Mais , si vous aviez consenti à m' écouter pendant le dîner , je vous aurais démontré que le groupe d' hommes politiques auquel j' appartiens est à deux doigts du pouvoir . Ce n' est pas dans un pareil moment que vous devez renoncer à vos devoirs de maîtresse de maison . Vous le comprenez vous-même . Elle lui répondit : - vous m' ennuyez . Et , lui tournant le dos , elle alla s' enfermer dans sa chambre . Ce soir -là , dans son lit , elle ouvrit un livre , comme à l' ordinaire , avant de s' endormir . C' était un roman . Elle tournait les feuillets avec distraction , quand elle trouva ces lignes : l' amour est comme la dévotion : il vient tard . on n' est guère amoureuse ni dévote à vingt ans , à moins d' une disposition spéciale , d' une sorte de sainteté native . Les prédestinées elles-mêmes luttent longtemps contre cette grâce d' aimer plus terrible que la foudre qui tombe sur le chemin de * Damas . Une femme , le plus souvent , ne cède à l' amour-passion qu' à l' âge où la solitude n' effraye plus . C' est qu' en effet la passion est un désert aride , une thébaïde brûlante . La passion , c' est l' ascétisme profane , aussi rude que l' ascétisme religieux . aussi voit -on que les grandes amoureuses sont aussi rares que les grandes pénitentes . Ceux qui connaissent bien la vie et le monde savent que les femmes ne mettent pas volontiers sur leur poitrine délicate le cilice d' un véritable amour . Ils savent que rien n' est moins commun qu' un long sacrifice . Et considérez ce qu' une mondaine doit immoler quand elle aime . Liberté , quiétude , jeux charmants d' une âme libre , coquetterie , amusements , plaisirs , elle y perd tout . le flirt est permis . Il est conciliable avec toutes les exigences de la vie élégante . L' amour point . C' est la moins mondaine des passions , la plus antisociale , la plus sauvage , la plus barbare . Aussi le monde le juge -t-il plus sévèrement que la galanterie et que la légèreté des moeurs . En un sens il a raison . une parisienne amoureuse dément sa nature et manque à sa fonction , qui est d' être à tous , comme une oeuvre d' art. C' en est une , et la plus merveilleuse que l' industrie de l' homme ait jamais produite . C' est un prestigieux artifice , dû au concours de tous les arts mécaniques et de tous les arts libéraux , c' est l' oeuvre commune , c' est le bien commun . Son devoir est de paraître . * Thérèse ferma le livre et songea que c' étaient là des rêves de romanciers qui ne connaissaient pas la vie . Elle le savait bien , elle , qu' il n' y avait dans la réalité ni carmel de la passion , ni cilice de l' amour , ni vocation belle et terrible à laquelle la prédestinée résistait en vain ; elle le savait , que l' amour , c' était seulement une petite ivresse courte d' où l' on sortait un peu triste ... si pourtant elle ne savait pas tout , s' il existait des amours où l' on s' abîmât délicieusement ! ... elle éteignit sa lampe . Les rêves de sa première jeunesse , du fond du passé , revenaient à elle . Chapitre vi : il pleuvait . * Madame * Martin- * Bellème voyait confusément , à travers les glaces ruisselantes de son coupé , la multitude des parapluies cheminer pareils à des tortues noires sous les eaux du ciel . Elle songeait . Ses pensées étaient grises et indistinctes ainsi que les aspects des rues et des places que la pluie effaçait . Elle ne savait plus pourquoi l' idée lui était venue d' aller passer un mois chez miss * Bell . Et vraiment elle ne l' avait jamais bien su . C' était comme une source d' abord cachée par quelques brins de plantain , qui , maintenant , formait le courant d' une eau profonde et rapide . Elle se rappelait bien que le mardi soir , à dîner , elle avait dit tout à coup qu' elle voulait partir , mais elle ne remontait pas au premier filet de ce désir . Ce n' était pas l' envie d' agir avec * Robert * Le * Ménil comme il agissait avec elle . Sans doute , elle trouvait excellent d' aller se promener aux cascine tandis qu' il allait chasser le renard . Cela lui paraissait d' une agréable symétrie . * Robert , qui était toujours très content de la retrouver , ne la retrouverait pas à son retour . Elle jugeait bon de lui donner cette juste contrariété . Mais elle n' y avait pas songé tout d' abord . Et depuis elle n' y songeait guère , et vraiment elle ne partait pas pour le plaisir de lui faire de la peine et dans l' espièglerie d' une petite vengeance . Elle gardait contre lui une pensée moins piquante , plus sourde et plus dure . Surtout elle ne voulait pas le revoir de sitôt . Sans que leur liaison fût en rien rompue , il était devenu pour elle un étranger . Il lui apparaissait un homme comme les autres , mieux que la plupart des autres , très bien d' aspect , de manières , d' un caractère estimable , et qui ne lui déplaisait pas , mais ne l' occupait pas beaucoup . Tout à coup il était sorti de sa vie . Elle ne se rappelait pas volontiers combien il y avait été mêlé . L' idée d' être à lui la choquait , lui paraissait une inconvenance . La prévision qu' ils se retrouveraient ensemble dans le petit appartement de la rue * Spontini lui était assez pénible pour qu' elle l' écartât tout de suite . Elle aimait mieux croire qu' un événement imprévu , nécessaire , empêcherait leur réunion : la fin du monde , par exemple . * M . * Lagrange , de l' académie des sciences , lui avait parlé la veille , chez * Madame de * Morlaine , d' une comète qui , venue de l' abîme céleste , rencontrerait peut-être un jour la terre , l' envelopperait de sa chevelure flamboyante , la brûlerait de son haleine , donnerait à respirer aux animaux et aux plantes des poisons inconnus et feraient mourir tous les hommes dans un rire frénétique ou dans une morne stupeur . C' est cela ou quelque autre chose de ce genre qu' il lui fallait pour le mois prochain . Il n' était donc pas inexplicable qu' elle eût voulu partir . Mais qu' à son désir de s' envoler se mêlât une joie vague , qu' elle fût par avance sous le charme de ce qu' elle allait trouver , elle n' y savait point de raison . La voiture la mit au coin de la petite rue de la chaise . C' est là , sous le toit d' une haute maison , au long du balcon , derrière cinq fenêtres chauffées le matin par le soleil , que , dans un étroit logement très propre , demeurait * Madame * Marmet , depuis la mort de son mari . La comtesse * Martin était venue la voir à son jour . Elle trouva dans le salon modeste et reluisant * M . * Lagrange , sommeillant dans un fauteuil vis-à-vis de la bonne dame , douce et tranquille sous sa couronne de cheveux blancs . Ce vieux savant mondain lui était resté fidèle . C' est lui qui , le lendemain des obsèques de * Marmet , avait apporté à la malheureuse veuve le discours empoisonné de * Schmoll , et qui , pensant la consoler , l' avait vue suffoquée de colère et de douleur . Elle s' était évanouie dans ses bras . * Madame * Marmet trouvait qu' il manquait de jugement . C' était son meilleur ami . Ils dînaient souvent ensemble aux tables riches . * Madame * Martin , fine et ferme dans sa veste de zibeline entr'ouverte sur un flot de dentelles , réveilla de l' éclat charmant de ses yeux gris le bonhomme qui était sensible à la grâce des femmes . Il lui avait dit , la veille , chez * Madame * De * Morlaine , comment viendrait la fin du monde . Il lui demanda si elle n' avait pas eu peur en revoyant la nuit ces tableaux de la terre dévorée par les flammes , ou morte de froid , blanche comme la lune . Tandis qu' il lui parlait avec une galanterie affectée , elle regardait la bibliothèque d' acajou , qui occupait tout le panneau du salon opposé aux fenêtres . Il n' y restait guère de livres , mais sur la tablette inférieure s' allongeait un squelette avec ses armes . On s' étonnait de voir logé chez cette bonne dame ce guerrier étrusque gardant attaché à son crâne un casque de bronze vert , et portant sur sa poitrine disloquée les lames rongées de sa cuirasse . Il dormait , épars et farouche , parmi des boîtes de bonbons , des vases de porcelaine dorée , des saintes vierges en stuc et de menues boiseries découpées , souvenirs de * Lucerne et du * Righi . * Madame * Marmet , dans la gêne de son veuvage , avait vendu les livres de travail laissés par son mari ; de tous les objets anciens recueillis par l' archéologue , elle n' avait conservé que cet étrusque . Ce n' est pas qu' on n' eût essayé de l' en débarrasser . Les vieux confrères de * Marmet lui en avaient trouvé le placement . * Paul * Vence avait obtenu de l' administration des musées qu' on l' achetât pour le * Louvre . Mais la bonne veuve n' avait pas voulu s' en séparer . Il lui semblait qu' avec ce guerrier au casque de bronze vert , ceint d' un léger feuillage d' or , elle eût perdu le nom qu' elle portait dignement et cessé d' être la veuve de * Louis * Marmet , de l' académie des inscriptions . - rassurez -vous , madame ; une comète ne viendra pas de sitôt heurter la terre . De telles rencontres sont extrêmement peu probables . * Madame * Martin répondit qu' elle ne voyait aucun inconvénient sérieux à ce que la terre et l' humanité fussent anéanties tout de suite . Le vieux * Lagrange se récria avec une sincérité profonde . Il lui importait grandement que le cataclysme fût retardé . Elle le regarda . Son crâne aride nourrissait à peine quelques cheveux teints en noir . Ses paupières traînaient comme des loques sur ses yeux encore souriants ; de longues peaux pendaient sur sa face jaune , et l' on devinait sous les habits un corps desséché . Elle songea : " il aime la vie ! " * Madame * Marmet non plus ne voulait pas que la fin du monde fût si proche . - * Monsieur * Lagrange , dit * Madame * Martin , vous habitez , n' est -ce pas , une jolie petite maison dont les fenêtres , tapissées de glycine , regardent le jardin des plantes ? Il me semble que c' est une joie de vivre dans ce jardin qui me fait penser aux arches de * Noé de mon enfance et au paradis terrestre des vieilles bibles . Mais il n' était pas charmé . La maison était petite , mal aménagée , infestée de rats . Elle reconnut qu' on n' était bien nulle part , et qu' il y avait partout des rats , ou réels ou symboliques , des légions de petits êtres qui nous tourmentaient . Pourtant , elle aimait le jardin des plantes ; elle voulait toujours y aller et n' y allait jamais . Il y avait aussi le muséum , où elle n' était pas entrée , et qu' elle était curieuse de visiter . Souriant , heureux , il s' offrit à lui en faire les honneurs . C' était sa maison . Il lui montrerait les aérolithes . On en conservait là de superbes . Elle ne savait pas du tout ce que c' était qu' un aérolithe . Mais elle se rappela qu' on lui avait dit qu' on voyait au muséum des os de renne travaillés par les premiers hommes , des plaques d' ivoire sur lesquelles étaient gravés des animaux dont la race est depuis longtemps perdue . Elle demanda si c' était vrai , * Lagrange ne souriait plus . Il répondit avec une indifférence maussade que ces objets concernaient un de ses confrères . - ah ! Dit * Madame * Martin , ce n' est pas votre vitrine . Elle s' apercevait que les savants ne sont pas curieux et qu' il est indiscret de les interroger sur ce qui n' est pas dans leur vitrine . Il est vrai que * Lagrange avait fait sa fortune scientifique des pierres tombées du ciel . Cela l' avait amené à considérer les comètes . Mais il était sage . Depuis vingt ans il ne s' occupait plus guère que de dîner en ville . Quand il fut parti , la comtesse * Martin dit à * Madame * Marmet ce qu' elle voulait d' elle . - je vais la semaine prochaine à * Fiesole , chez miss * Bell , et vous venez avec moi . La bonne * Madame * Marmet , le front placide sur des yeux fureteurs , garda un moment le silence , refusa mollement , se fit prier et consentit . Chapitre VII : le rapide de * Marseille était formé sur le quai , où couraient les facteurs et roulaient les camions dans la fumée et le bruit , sous la clarté livide qui tombait des vitrages . Devant les portières ouvertes , les voyageurs en long manteau allaient et venaient . à l' extrémité de la galerie aveuglée de suie et de poussière , apparaissait , comme au bout d' une lunette , un petit arc de ciel . Grand comme la main , l' infini du voyage . La comtesse * Martin et la bonne * Madame * Marmet étaient déjà dans leur coupé , sous le filet chargé de sacs , les journaux jetés près d' elles sur les coussins . * Choulette ne venait pas , et * Madame * Martin ne l' attendait plus . Il avait pourtant promis de se trouver à la gare . Il avait pris ses arrangements pour le départ et reçu de son éditeur le prix des blandices . * Paul * Vence l' avait amené , un soir , à l' hôtel du quai debilly . Il s' était montré doux , poli , plein de gaieté spirituelle et de joie naïve . Elle se promettait , depuis lors , quelque plaisir à voyager avec un homme de génie , et si original , d' une laideur pittoresque , d' une folie amusante , vieil enfant perdu , plein de vices sincères et d' innocence . Les portières se fermaient : elle ne l' attendait plus . Aussi n' avait -elle pas dû compter sur cette âme impulsive et vagabonde . Au moment où la machine commençait à pousser des souffles rauques , * Madame * Marmet , qui regardait par la portière , dit tranquillement : - je crois que voici * Monsieur * Choulette . Il longeait le quai , boitant d' une jambe , le chapeau en arrière sur son crâne bossué , la barbe inculte et traînant un vieux sac de tapisserie . Il était presque terrible , et , malgré ses cinquante ans , avait l' air jeune , tant ses yeux bleus étaient clairs et luisaient , tant son visage jauni et creusé avait gardé d' audace ingénue , tant jaillissait de ce vieil homme ruineux l' éternelle adolescence du poète et de l' artiste . En le voyant , * Thérèse regretta de s' être donné un compagnon si étrange . Il allait , jetant dans chaque voiture un regard brusque , qui devenait peu à peu mauvais et méfiant . Mais quand , arrivé au coupé des deux dames , il reconnut * Madame * Martin , il sourit si joliment et lui donna le bonjour d' une voix si caressante , qu' il ne lui restait plus rien du farouche vagabond errant sur le quai , rien que la très vieille valise de tapisserie qu' il tirait par les anses à demi rompues . Il la plaça dans le filet avec un soin minutieux , parmi les sacs corrects , enveloppés de toile grise , où elle fit une tache éclatante et sordide . On vit alors qu' elle était semée de fleurs jaunes , sur un fond couleur de sang . Très à son aise , il fit compliment à * Madame * Martin des pèlerines de son carrick carmélite . - excusez -moi , mesdames , ajouta -t-il , j' ai craint d' être en retard . Je suis allé entendre ce matin la messe de six heures à * Saint- * Séverin , ma paroisse , dans la chapelle de la vierge , sous ces jolis piliers absurdes qui montent au ciel en devises de mirliton , comme nous , pauvres pécheurs que nous sommes . - alors , lui dit * Madame * Martin , vous êtes pieux aujourd'hui ? Et elle lui demanda s' il emportait le cordon de l' ordre qu' il fondait . Il prit un air grave et contristé . - je crains bien , madame , que * Monsieur * Paul * Vence ne vous ait fait à ce sujet beaucoup de mensonges absurdes . Il m' est revenu qu' il allait semant dans les salons que mon cordon est un cordon de sonnette , et de quelle sonnette ! Je serais désolé qu' on pût se laisser prendre un moment à des inventions si misérables . Mon cordon , madame , est un cordon symbolique . Il est représenté par un simple fil qu' on porte sous les vêtements après qu' un pauvre l' a touché , en signe que la pauvreté est saine , et qu' elle sauvera le monde . Il n' y a de bien qu' en elle ; et depuis que j' ai reçu le prix des blandices , je me sens injuste et dur . Il est bon de savoir que j' ai mis dans mon sac quelques-unes de ces cordelettes mystiques . Et , montrant du doigt l' horrible tapisserie couleur de sang rouillé : - j' y ai mis aussi une hostie qu' un mauvais prêtre m' a donnée , les oeuvres de * Monsieur * De * Maistre , des chemises et diverses autres choses . * Madame * Martin leva les yeux , un peu effarée . Mais la bonne * Madame * Marmet gardait sa placidité coutumière . Tandis que le train roulait à travers les laideurs de la banlieue , sur cette frange noire qui borde tristement la ville , * Choulette tira de sa poche un vieux portefeuille dans lequel il se mit à fouiller . Le scribe , caché sous le vagabond , se révélait . * Choulette était paperassier sans vouloir le paraître . Il s' assura qu' il n' avait perdu ni les bouts de papier sur lesquels il notait au café ses idées de poèmes , ni la douzaine de lettres flatteuses que , salies , tachées , coupées à tous les plis , il portait sur lui constamment , prêt à les lire à des compagnons de rencontre , la nuit , sous les becs de gaz . Ayant reconnu qu' il ne lui manquait rien , il ôta du portefeuille une lettre pliée dans une enveloppe ouverte . Longtemps il l' agita dans sa main avec un air d' impudence mystérieuse , puis il la tendit à la comtesse * Martin . C' était une lettre de présentation que la marquise de * Rieu lui avait donnée pour une princesse de la maison de * France , une très proche parente du comte de * Chambord , qui , veuve et vieillie , vivait retirée aux portes de * Florence . Ayant joui de l' effet qu' il pensait produire , il dit qu' il verrait peut-être cette princesse ; que c' était une bonne personne , et pieuse . - une vraie grande dame , ajouta -t-il , et qui ne montre pas sa magnificence par des robes et des chapeaux . Elle porte ses chemises six semaines et quelquefois davantage . Les gentilshommes de sa suite lui ont vu des bas blancs , très sales , qui lui tombaient sur les talons . Les vertus des grandes reines d' * Espagne revivent en elle . ô ces bas sales , quelle gloire véritable ! Il reprit la lettre et la renferma dans son portefeuille . Puis , s' étant armé d' un couteau à manche de corne , il attaqua de la pointe une figure à peine ébauché dans la poignée de son bâton . Cependant il s' en donnait lui-même des louanges : - je suis habile dans tous les arts des mendiants et des vagabonds . Je sais ouvrir les serrures avec un clou et sculpter le bois avec un mauvais eustache . La tête commençait à paraître . C' était un maigre visage de femme , qui pleurait . * Choulette y voulait exprimer la misère humaine , non point simple et touchante , telle que l' avaient pu sentir les hommes d' autrefois , dans un monde mêlé de rudesse et de bonté , mais hideuse et fardée , à cet état de laideur parfaite où l' ont portée les bourgeois libres penseurs et les militaires patriotes , issus de la révolution française . Selon lui , le régime actuel n' était qu' hypocrisie et brutalité . Le militarisme lui faisait horreur . - la caserne est une invention hideuse des temps modernes . Elle ne remonte qu' au XVIIe siècle . Avant , on n' avait que le bon corps de garde où les soudards jouaient aux cartes et faisaient des contes de * Merlusine . * Louis * xiv est un précurseur de la convention et de * Bonaparte . Mais le mal a atteint sa plénitude depuis l' institution monstrueuse du service pour tous . Avoir fait une obligation aux hommes de tuer , c' est la honte des empereurs et des républiques , le crime des crimes . Aux âges qu' on dit barbares , les villes et les princes confiaient leur défense à des mercenaires qui faisaient la guerre en gens avisés et prudents ; il n' y avait parfois que cinq ou six morts dans une grande bataille . Et , quand les chevaliers allaient en guerre , du moins n' y étaient -ils point forcés ; ils se faisaient tuer pour leur plaisir . Sans doute n' étaient -ils bons qu' à cela . Personne , au temps de saint * Louis , n' aurait eu l' idée d' envoyer à la bataille un homme de savoir et d' entendement . Et l' on n' arrachait pas non plus le laboureur à la glèbe pour le mener à l' ost . Maintenant , on fait un devoir à un pauvre paysan d' être soldat . On l' exile de la maison dont le toit fume dans le silence doré du soir , des grasses prairies où paissent les boeufs , des champs , des bois paternels ; on lui enseigne , dans la cour d' une vilaine caserne , à tuer régulièrement des hommes ; on le menace , on l' injurie , on le met en prison ; on lui dit que c' est un honneur , et , s' il ne veut point s' honorer de cette manière , on le fusille . Il obéit parce qu' il est sujet à la peur et de tous les animaux domestiques le plus doux , le plus riant et le plus docile . Nous sommes militaires , en * France , et nous sommes citoyens . Autre motif d' orgueil , que d' être citoyen ! Cela consiste pour les pauvres à soutenir et à conserver les riches dans leur puissance et leur oisiveté . Ils y doivent travailler devant la majestueuse égalité des lois , qui interdit au riche comme au pauvre de coucher sous les ponts , de mendier dans les rues et de voler du pain . C' est un des bienfaits de la révolution . Comme cette révolution a été faite par des fous et des imbéciles au profit des acquéreurs de biens nationaux et qu' elle n' aboutit en somme qu' à l' enrichissement des paysans madrés et des bourgeois usuriers , elle éleva , sous le nom d' égalité , l' empire de la richesse . Elle a livré la * France aux hommes d' argent , qui depuis cent ans la dévorent . Ils y sont maîtres et seigneurs . Le gouvernement apparent , composé de pauvres diables piteux , miteux , marmiteux et calamiteux , est aux gages des financiers . Depuis cent ans , dans ce pays empoisonné , quiconque aime les pauvres est tenu pour traître à la société . Et l' on est un homme dangereux quand on dit qu' il est des misérables . On a fait même des lois contre l' indignation et la pitié . Et ce que je dis ici ne pourrait pas s' imprimer . * Choulette s' animait , agitait son couteau , tandis que , sous le soleil frileux , passaient les champs de terre brune , les bouquets violets des arbres dépouillés par l' hiver et les rideaux de peupliers au bord des rivières argentées . Il regarda avec attendrissement la figure sculptée sur son bâton . - te voilà , lui dit -il , pauvre humanité , maigre et pleurante , stupide de honte et de misère , telle que t' ont faite tes maîtres , le soldat et le riche . La bonne * Madame * Marmet , qui avait un neveu capitaine d' artillerie , jeune homme charmant , attaché à sa profession , était choquée de la violence avec laquelle * Choulette attaquait l' armée . * Madame * Martin n' y voyait qu' une fantaisie amusante . Les idées de * Choulette ne l' effrayaient pas : elle n' avait peur de rien ; mais elle les trouvait un peu absurdes ; elle ne pensait point que le passé eût jamais été meilleur que le présent . - je crois , * Monsieur * Choulette , que les hommes ont été de tout temps ce qu' ils sont aujourd'hui , égoïstes , violents , avares et sans pitié . Je crois que les lois et les moeurs ont toujours été dures et cruelles aux malheureux . Entre * La * Roche et * Dijon , ils déjeunèrent dans le wagon-restaurant et y laissèrent * Choulette seul avec sa pipe , son verre de bénédictine et son âme irritée . Dans le coupé , * Madame * Marmet parla avec une tendresse paisible du mari qu' elle avait perdu . Il l' avait épousée par amour ; il lui faisait des vers admirables , qu' elle avait gardés et qu' elle ne montrait à personne . Il était très vif et très gai . On ne l' eût pas cru à le voir plus tard fatigué par le travail , affaibli par la maladie . Il avait étudié jusqu'au dernier moment . Souffrant d' une hypertrophie du coeur , il ne pouvait se coucher , et passait la nuit dans son fauteuil , avec ses livres sur une tablette . Deux heures avant sa mort , il essaya de lire encore . Il était affectueux et bon . Dans sa souffrance il garda toute sa douceur . * Madame * Martin , faute de trouver mieux , lui dit : - vous avez eu de longues années heureuses , vous en gardez le souvenir ; c' est encore une part de bonheur en ce monde . Mais la bonne * Madame * Marmet soupira , un nuage passa sur son front tranquille . - oui , dit -elle , * Louis fut le meilleur des hommes et le meilleur des maris . Pourtant , il m' a rendue bien malheureuse . Il n' avait qu' un seul défaut , mais j' en ai cruellement souffert . Il était jaloux . Lui si bon , si tendre , si généreux , cette horrible passion le rendait injuste , tyrannique , violent . Je vous assure bien que ma conduite ne prêtait pas au soupçon . Je n' étais pas coquette . Mais j' étais jeune , fraîche ; je passais pour presque jolie . Cela suffisait . Il m' empêchait de sortir seule , me défendait de recevoir des visites en son absence . Quand nous étions au bal ensemble , je tremblais d' avance des scènes qu' il me ferait en voiture . Et la bonne * Madame * Marmet ajouta en soupirant : - c' est vrai que j' aimais la danse . Mais il a fallu y renoncer . Il en souffrait trop . La comtesse * Martin laissait paraître sa surprise . Elle s' était toujours figuré * Marmet comme un vieux monsieur timide et absorbé , un peu ridicule entre sa femme grasse , blanche , si douce , et le squelette coiffé de bronze et d' or de son guerrier étrusque . Mais l' excellente veuve lui confia qu' à cinquante-cinq ans , quand elle en avait cinquante-trois , * Louis restait jaloux comme au premier jour . Et * Thérèse songea que * Robert ne l' avait jamais tourmentée de sa jalousie . était -ce de sa part une preuve de tact et de bon goût , une marque de confiance , ou ne l' aimait -il pas assez pour la faire souffrir ? Elle ne le savait pas et elle n' avait pas le coeur à tâcher de le savoir . Il aurait fallu fouiller dans des tiroirs de son âme qu' elle ne voulait pas ouvrir . Elle murmura sans y prendre garde : - nous voulons être aimées , et , quand on nous aime , on nous tourmente ou on nous ennuie . La journée s' acheva en lectures et en rêveries . * Choulette n' avait pas reparu . La nuit couvrit peu à peu de ses cendres grises les mûriers du * Dauphiné. * Madame * Marmet s' endormit d' un sommeil paisible , reposant sur elle-même comme sur un amas d' oreillers . * Thérèse la regarda et songea : " c' est vrai qu' elle est heureuse , puisqu' elle aime à se rappeler . " la tristesse de la nuit lui entra dans le coeur . Et , lorsque la lune se leva sur les champs d' oliviers , voyant passer ces douces lignes de plaines et de coteaux et couler les ombres bleues , * Thérèse , dans ce paysage où tout parlait de paix et d' oubli et rien ne lui parlait d' elle , regretta la * Seine , l' arc de triomphe et ses rayons d' avenues , les allées du bois , où , du moins , les arbres et les pierres la connaissaient . Soudain , avec une brusquerie sournoise , * Choulette se jeta dans le wagon . Armé de son bâton noueux , le visage , la tête tout enveloppés de lainages rouges et de peaux farouches , il lui fit presque peur . C' est ce qu' il voulait . Ses attitudes violentes et sa mise sauvage étaient toujours étudiées . Sans cesse occupé d' effets puérils et bizarres , il se plaisait à paraître effrayant . Prompt lui-même à l' épouvante , il était content d' inspirer les terreurs qu' il éprouvait . Un moment auparavant , comme il fumait sa pipe , seul , au fond du couloir , il avait ressenti , en voyant la lune courir dans les nuées sur la * Camargue , une de ces peurs sans cause , une de ces peurs d' enfant , qui bouleversaient son âme imagée et légère . Il était venu se rassurer auprès de la comtesse * Martin . - * Arles , dit -il . Connaissez -vous * Arles ? C' est la pure beauté ! J' ai vu dans le cloître de * Saint- * Trophime des colombes se poser sur les épaules des statues , et j' ai vu les petits lézards gris se chauffer au soleil sur les sarcophages des aliscamps . Les tombes sont maintenant rangées des deux côtés du chemin qui mène à l' église . Elles sont en forme de cuve et servent la nuit de lit aux malheureux . Un soir , me promenant avec * Paul * Arène , je rencontrai une bonne vieille qui étendait des herbes sèches dans la tombe d' une vierge antique , expirée le jour de ses noces . Nous lui souhaitâmes une bonne nuit . Elle répondit : " * Dieu vous entende ! Mais un sort mauvais veut que cette cuve soit ouverte du côté du mistral . Si la fente se trouvait dans l' autre partie , je serais couchée comme la reine * Jeanne . " * Thérèse ne répondit rien . Elle était assoupie . Et * Choulette frissonna dans le froid de la nuit , ayant peur de la mort . Chapitre VIII : dans sa charrette anglaise , qu' elle conduisait elle-même , miss * Bell avait amené de la gare de * Florence , par les rampes de la colline , la comtesse * Martin- * Bellème et * Madame * Marmet à sa maison de * Fiesole qui , rose et couronnée d' un bandeau de balustres , regardait la ville incomparable . La femme de chambre suivait avec les bagages . * Choulette , logé , par les soins de miss * Bell , chez la veuve d' un sacristain , dans l' ombre de la cathédrale de * Fiesole , n' était attendu que pour le dîner . Laide et gentille , les cheveux courts , en veste , une chemise d' homme sur sa poitrine de garçon , presque gracieuse avec très peu de hanches , la poétesse faisait à ses amies françaises les honneurs du logis qui reflétait les délicatesses ardentes de son goût . Aux murs du salon , des vierges siennoises , pâles , les mains longues , régnaient paisiblement au milieu des anges , des patriarches et des saints , dans les belles architectures dorées des triptyques . Sur un socle se tenait debout une * Madeleine , vêtue de ses cheveux , effrayante de maigreur et de vieillesse , quelque mendiante de la route de * Pistoïa , brûlée par les soleils et les neiges , qu' avait copiée dans l' argile , avec une fidélité horrible et touchante , un précurseur inconnu de * Donatello . Et partout les armoiries de miss * Bell : des cloches et des clochettes . Les plus grosses élevaient leur dôme de bronze aux angles de la chambre ; d' autres , se touchant , formaient leur chaîne au pied des murs . De plus petites couraient tout le long des corniches . Il y en avait sur le poêle , sur les coffres et sur les bahuts . Les vitrines étaient remplies de cloches d' argent et de vermeil . Grosses cloches de bronze , marquées du lys florentin , sonnettes du XVIe siècle , faites d' une dame portant un large vertugadin , sonnettes des trépassés , décorées de larmes et d' ossements , sonnettes ajourées , couvertes d' animaux symboliques et de feuillages , qui sonnaient dans les églises au temps de saint * Louis , sonnettes de table du XVIIe siècle , ayant une statuette pour poignée , clochettes plates et claires des vaches des vallées du * Rutli , cloches hindoues qu' on fait résonner mollement avec une corne de cerf , cloches chinoises en forme de cylindre , elles étaient venues là de tous les pays et de tous les temps , à l' appel magique de cette petite miss * Bell . - vous regardez mes armes parlantes , dit -elle à * Madame * Martin . Je crois que toutes ces misses * Bell se plaisent ici et je ne serais pas trop étonnée si un jour elles se mettaient à chanter ensemble . Mais il ne faut pas les admirer toutes également . Il faut garder les louanges les plus pures et les plus ferventes pour celle -ci . Et , frappant du doigt une cloche sombre et nue , qui rendit un son grêle : - celle -ci , reprit -elle , est une sainte villageoise du ve siècle . C' est une fille spirituelle de saint * Paulin * De * Nole , qui le premier fit chanter le ciel sur nos têtes . Elle est d' un métal rare , qu' on a nommé airain de * Campanie . Bientôt je vous montrerai près d' elle une florentine de toute gentillesse , la reine des cloches . Elle va venir . Mais je vous ennuie , darling , avec ces babioles . Et j' ennuie aussi la bonne * Madame * Marmet . C' est mal ! Elle les conduisit à leurs chambres . Une heure après , * Madame * Martin , reposée , fraîche , en déshabillé de foulard et de dentelle , descendit sur la terrasse où l' attendait miss * Bell . L' air humide , tiédi par un soleil encore faible et déjà généreux , soufflait l' inquiète douceur du printemps . * Thérèse , accoudée à la balustrade , baignait ses yeux dans la lumière . à ses pieds , les cyprès élevaient leurs quenouilles noires et les oliviers moutonnaient sur les pentes . Au creux de la vallée , * Florence étendait ses dômes , ses tours et la multitude de ses toits rouges , à travers laquelle l' arno laissait deviner à peine sa ligne ondoyante . Au delà , bleuissaient les collines . Elle cherchait à reconnaître les jardins * Boboli , où elle s' était promenée dans un premier voyage , les * Cascine , qu' elle n' aimait guère , le palais * Pitti , sainte- * Marie- * De- * La- * Fleur . Puis l' infini charmant du ciel l' attira . Elle suivait dans les nuages les formes qui s' écoulent . Après un long silence , * Vivian * Bell étendit la main vers l' horizon . - darling , je ne puis pas dire , je ne sais pas dire . Mais regardez , darling , regardez encore . Ce que vous voyez est unique au monde . Nulle part la nature n' est à ce point subtile , élégante et fine . Le dieu qui fit les collines de * Florence était artiste . Oh ! Il était joaillier , graveur en médailles , sculpteur , fondeur en bronze et peintre ; c' était un florentin . Il n' a fait que cela au monde , darling ! Le reste est d' une main moins délicate , d' un travail moins parfait . Comment voulez -vous que cette colline violette de * San * Miniato , d' un relief si ferme et si pur , soit de l' auteur du * Mont * Blanc ? Ce n' est pas possible . Ce paysage , darling , a la beauté d' une médaille ancienne et d' une peinture précieuse . Il est une parfaite et mesurée oeuvre d' art. Et voici une autre chose que je ne sais pas dire , que je ne sais pas comprendre , et qui est une chose véritable . Dans ce pays , je me sens , et vous vous sentirez comme moi , darling , à demi vivante et à demi morte , dans un état très noble , très triste et très doux . Regardez , regardez beaucoup ; vous découvrirez la mélancolie de ces collines qui entourent * Florence , et vous verrez une tristesse délicieuse monter de la terre des morts . Le soleil penchait à l' horizon . Les pointes des cimes s' éteignaient l' une après l' autre tandis que les nuées s' enflammaient dans le ciel . * Madame * Marmet éternua . Miss * Bell fit apporter des châles et avertit les françaises que les soirées étaient fraîches et malignes . Et tout à coup : - darling , vous connaissez * Monsieur * Jacques * Dechartre ? Eh bien , il m' a écrit qu' il serait à * Florence la semaine prochaine . Je suis contente que * Monsieur * Jacques * Dechartre se rencontre avec vous dans notre ville . Il nous accompagnera aux églises et aux musées , et il sera un bon guide . Il comprend les belles choses parce qu' il les aime . Et il a un exquis talent de sculpteur . Ses figures et ses médaillons sont encore plus admirés en * Angleterre qu' en * France . Oh ! Je suis si contente que * Monsieur * Jacques * Dechartre se rencontre à * Florence avec vous , darling ! Chapitre : le lendemain , comme , au sortir de sainte- * Marie- * Nouvelle , elles traversaient la place où sont plantées , à l' imitation des cirques antiques , deux bornes de marbre , * Madame * Marmet dit à la comtesse * Martin : - je crois que voici * Monsieur * Choulette . Assis dans l' échoppe d' un cordonnier , sa pipe à la main , * Choulette faisait des gestes rythmiques , et semblait réciter des vers . Le savetier florentin , tout en poussant l' alène , écoutait avec un bon sourire . C' était un petit homme chauve , qui représentait un des types familiers à la peinture flamande . Sur la table , parmi les formes de bois , les clous , les morceaux de cuir et les boules de poix , un pied de basilic étalait sa tête verte et ronde . Un moineau , à qui manquait une patte , qu' on avait remplacée par un bout d' allumette , sautillait gaiement sur l' épaule et sur la tête du vieillard . * Madame * Martin , égayée à cette vue , appela du seuil * Choulette qui prononçait très doucement des paroles chantantes , et elle lui demanda pourquoi il n' était pas allé avec elle visiter la chapelle des espagnols . Il se leva et répondit : - madame , vous vous occupez de vaines images , mais moi , je demeure dans la vie et dans la vérité . Il pressa la main du savetier et suivit les deux dames . Mais , les retenant un moment sur le seuil : - en allant à sainte- * Marie- * Nouvelle , leur dit -il , j' ai vu ce vieillard qui , courbé sur son ouvrage et serrant la forme entre ses genoux comme dans un étau , cousait des chaussures grossières . J' ai senti qu' il était simple et bon . Je lui ai dit en italien : " mon père , voulez -vous boire avec moi un verre de vin de chianti ? " il a bien voulu . Il est allé chercher un flacon et des verres , et j' ai gardé sa demeure . Et * Choulette montra deux verres et une bouteille posés sur le poêle . - quand il est revenu , nous avons bu ensemble ; je lui ai dit des choses obscures et bonnes et je l' ai charmé par la douceur des sons . Je retournerai dans son échoppe ; j' apprendrai de lui à faire des souliers et à vivre sans désirs . Après quoi , je n' aurai plus de tristesse . Car seuls le désir et l' oisiveté nous rendent tristes . La comtesse * Martin sourit . - * Monsieur * Choulette , je ne désire rien , et pourtant je ne suis pas gaie . Est -ce qu' il faut aussi que je fasse des souliers ? * Choulette répondit gravement : - il n' est pas temps encore . Parvenus aux jardins des * Oricellari , * Madame * Marmet se laissa tomber sur un banc . Elle avait examiné à sainte- * Marie- * Nouvelle les fresques tranquilles de * Ghirlandajo , les stalles du choeur , la vierge de * Cimabuë , les peintures du cloître . Elle l' avait fait avec soin , pour la mémoire de son mari , qui avait beaucoup aimé , disait -on , l' art italien . Elle était fatiguée . * Choulette s' assit près d' elle et lui dit : - madame , pourriez -vous me dire s' il est vrai que le pape fait faire ses robes chez * Worth ? * Madame * Marmet ne le croyait pas . Pourtant , * Choulette l' avait entendu dire dans les cafés . * Madame * Martin était surprise que , catholique et socialiste , * Choulette parlât avec si peu de respect d' un pape ami de la république . Mais il n' aimait guère * Léon * XIII . - la sagesse des princes est courte , dit -il ; le salut de l' église viendra de la république italienne , ainsi que le croit et le veut * Léon * XIII , mais l' église ne sera pas sauvée de la manière que le pense ce pieux * Machiavel . La révolution fera perdre au pape son denier inique avec le reste de son patrimoine . Et ce sera le salut . Le pape , dépouillé et pauvre , deviendra puissant . Il agitera le monde . On reverra * Pierre , * Lin , * Clet , * Anaclet et * Clément , les humbles , les ignorants , les saints des premiers jours , qui changèrent la face de la terre . Si demain , par impossible , dans la chaire de * Pierre s' asseyait un véritable évêque , un chrétien véritable , j' irais le trouver et je lui dirais : " ne soyez pas le vieillard enseveli vivant dans une tombe d' or , laissez vos camériers , vos gardes nobles et vos cardinaux , quittez votre cour et les simulacres de la puissance . Venez à mon bras mendier votre pain par les nations . Couvert de haillons , pauvre , malade , mourant , allez le long des routes montrant en vous l' image de * Jésus . Dites : " je mendie mon pain pour la condamnation des riches . " entrez dans les villes et criez de porte en porte avec une stupidité sublime : " soyez humbles , soyez doux , soyez pauvres ! " annoncez dans les cités noires , dans les bouges et dans les casernes , la paix et la charité . On vous méprisera , on vous jettera des pierres . Les gendarmes vous traîneront en prison . Vous serez aux humbles comme aux puissants , aux pauvres comme aux riches un sujet de risée , un objet de dégoût et de pitié . Vos prêtres vous déposeront et ils élèveront contre vous un anti-pape . Tous diront que vous êtes fou . Et il faut qu' ils disent vrai ; il faut que vous soyez un fou : les fous ont sauvé le monde . Les hommes vous donneront la couronne d' épines et le sceptre de roseau et ils vous cracheront au visage , et c' est à ce signe que vous paraîtrez * Christ et vrai roi ; et c' est par de tels moyens que vous établirez le socialisme chrétien , qui est le royaume de * Dieu sur la terre . Ayant parlé de la sorte , * Choulette alluma un de ces longs et tortueux cigares italiens , traversés par une paille . Il en tira quelques bouffées d' une vapeur infecte , puis il reprit tranquillement : - et ce serait pratique . On peut me refuser tout , excepté une vue très nette des situations . Ah ! * Madame * Marmet , vous ne saurez jamais à quel point il est vrai que les grandes oeuvres de ce monde ont toujours été accomplies par des fous . Croyez -vous , * Madame * Martin , que si saint * François * D' * Assise avait été raisonnable , il aurait versé sur la terre , pour le rafraîchissement des peuples , les eaux vives de la charité et tous les parfums de l' amour ? -je ne sais , répondit * Madame * Martin . Mais les gens raisonnables m' ont toujours paru bien ennuyeux . Je puis le dire à vous , * Monsieur * Choulette . Ils retournèrent à * Fiesole par le tram qui monte la colline . La pluie tomba . * Madame * Marmet s' endormit et * Choulette se lamenta . Tous ses maux revinrent l' assaillir à la fois : l' humidité de l' air lui donnait des douleurs au genou et il ne pouvait plier la jambe ; son sac de voyage , égaré la veille dans le trajet de la gare à * Fiesole , ne se retrouvait pas , et c' était un désastre irréparable ; une revue parisienne venait de publier un de ses poèmes avec des fautes d' impression , coquilles aussi larges que des bénitiers , vastes comme la conque d' * Aphrodite . Il accusa les hommes et les choses de lui être hostiles et funestes . Il fut puéril , absurde , odieux . * Madame * Martin , qu' attristaient * Choulette et la pluie , croyait que la montée ne finirait pas . Quand elle rentra à la maison des cloches , dans le salon , miss * Bell , d' une écriture formée d' après l' italique des * Aldes , copiait avec de l' encre d' or , sur une feuille de parchemin , les vers qu' elle avait trouvés dans la nuit . à la venue de son amie , elle leva sa petite tête laide , éclairée et brûlée par des yeux splendides . - darling , je vous présente le prince * Albertinelli . Le prince étalait contre le poêle sa beauté de jeune dieu , que fortifiait une barbe drue et noire . Il salua . - madame ferait aimer la * France , si ce sentiment n' était pas déjà dans nos coeurs . La comtesse et * Choulette prièrent miss * Bell de leur lire les vers qu' elle écrivait . Elle s' excusa , étrangère , de faire entendre ses incertaines cadences au poète français qu' elle goûtait le mieux après * François * Villon ; puis , de sa jolie voix sifflante d' oiseau , elle récita : lors au pied des rochers où la source penchante , pareille à la naïade et qui rit et qui chante , agite ses bras frais et vole vers l' * Arno , deux beaux enfants avaient échangé leur anneau , et le bonheur d' aimer coulait dans leurs poitrines comme l' eau du torrent au versant des collines . elle avait nom * Gemma . Mais l' amant de * Gemma , nul entre les conteurs jamais ne le nomma . le jour , ces innocents , la bouche sur la bouche , mêlaient leurs jeunes corps dans la sauvage couche de thym que visitait la chèvre . Et vers le soir , à l' heure où l' artisan fatigué va s' asseoir sous les tilleuls , surpris , ils regagnaient la ville . nul n' avait souci d' eux dans la foule servile , et souvent ils pleuraient , se sentant trop heureux . ils comprirent que vivre était mauvais pour eux . or , dans cette prairie où , déchirés de joie , ils étaient l' orme vert et la vigne qui ploie , et tordaient sous le ciel leurs rameaux gémissants , s' élevait une plante étrange , aux fleurs de sang , qui dardait son feuillage en pâles fers de lance . les bergers la nommaient la plante du silence . et * Gemma le savait , que le sommeil divin et l' éternel repos et le rêve sans fin viendraient de cette plante à qui l' aurait mordue . un jour qu' elle riait sous l' arbuste étendue , elle en mit une feuille aux lèvres de l' ami . quand il fut dans la joie à jamais endormi , elle mordit aussi la feuille bien-aimée . aux pieds de son amant elle tomba pâmée . les colombes au soir sur eux vinrent gémir , et rien plus ne troubla leur amoureux dormir . - cela est bien joli , dit * Choulette , et d' une * Italie doucement voilée des brumes de * Thulé ! -oui , reprit la comtesse * Martin , cela est joli . Mais pourquoi , chère * Vivian , vos deux beaux innocents voulaient -ils mourir ? -oh ! Darling , parce qu' ils se sentaient aussi heureux que possible , et qu' ils ne désiraient plus rien . C' était désespérant , darling , désespérant . Comment ne comprenez -vous pas cela ? -et vous croyez que , si nous vivons , c' est que nous espérons encore ? -oh ! Oui , darling , nous vivons dans l' attente de ce que demain , demain , roi du pays des fées , apportera dans son manteau noir ou bleu , semé de fleurs , d' étoiles , de larmes . oh ! Bright king to-morrow ! chapitre x : on s' était habillé pour le dîner . Dans le salon , miss * Bell dessinait des monstres , imités de * Léonard . Elle les créait , pour savoir ce qu' ils diraient ensuite , bien sûre qu' ils parleraient et qu' ils exprimeraient en rythmes bizarres des idées rares . Elle les écouterait . C' était de cette manière , le plus souvent , qu' elle trouvait ses poèmes . Le prince * Albertinelli fredonnait au piano la sicilienne : ô * Lola ! ses doigts effleuraient mollement les touches . * Choulette , plus rude encore que de coutume , demandait du fil et des aiguilles pour raccommoder lui-même ses habits . Il gémissait d' avoir perdu un humble nécessaire qu' il portait dans sa poche depuis trente ans , et qui lui était cher pour la douceur des souvenirs et la force des conseils qu' il en recevait . Il pensait avoir fait cette perte dans une salle profane du * Pitti ; il la reprochait aux * Médicis et à tous les peintres italiens . Regardant miss * Bell d' un oeil mauvais : - moi , c' est en recousant mes hardes que je compose mes vers . Je me plais au travail de mes mains . Je me chante mes chansons en balayant ma chambre ; c' est pourquoi ces chansons sont allées au coeur des hommes , comme les vieilles chansons des laboureurs et des artisans , qui sont plus belles encore que les miennes , mais non pas plus naturelles . J' ai cette fierté de ne vouloir de serviteur que moi-même . La veuve du sacristain m' a demandé de réparer mes nippes . Je ne le lui ai pas permis . Il est mal de faire accomplir servilement par autrui les oeuvres auxquelles nous pouvons travailler nous-mêmes avec une noble liberté . Le prince jouait nonchalamment la nonchalante musique . * Thérèse , qui , depuis huit jours , courait les églises et les musées en compagnie de * Madame * Marmet , songeait à l' ennui que lui causait sa compagne en découvrant sans cesse dans les figures des vieux peintres la ressemblance de quelque personne à elle connue . Le matin , au palais * Ricardi , sur les seules fresques de * Benozzo * Gozzoli , elle avait reconnu * M . * Garain , * M . * Lagrange , * M . * Schmoll , la princesse * Seniavine en page et * M . * Renan à cheval . * M . * Renan , elle s' effrayait elle-même de le retrouver partout . Elle ramenait toutes les idées à son petit cercle d' académiciens et de gens du monde , par un tour facile , qui agaçait son amie . Elle rappelait avec une voix douce les séances publiques de l' institut , les cours de la sorbonne , les soirées où brillaient les philosophes spiritualistes et mondains . Quant aux femmes , elles étaient toutes , à son avis , charmantes et irréprochables . Elle dînait chez toutes . Et * Thérèse songeait : " elle est trop prudente , la bonne * Madame * Marmet . Elle m' ennuie . " et elle méditait de la laisser à * Fiesole et d' aller seule visiter les églises . Employant , au dedans d' elle-même , un mot que * Le * Ménil lui avait appris , elle se disait : " je vais semer * Madame * Marmet . " un vieillard svelte entra dans le salon . Ses moustaches cirées et sa barbiche blanche lui donnaient l' apparence d' un vieux militaire . Mais son regard trahissait , sous les lunettes , cette douceur des yeux usés dans la science et dans la volupté . C' était un florentin , ami de miss * Bell et du prince , le professeur * Arrighi , jadis adoré des femmes et célèbre maintenant en * Toscane et dans l' * émilie pour ses études sur l' agriculture . Il plut tout de suite à la comtesse * Martin , qui , bien qu' elle ne se fît pas une idée favorable de la vie rustique en * italie , prit soin d' interroger le professeur sur ses méthodes et sur les résultats qu' il en obtenait . Il procédait avec une énergie prudente . - la terre , dit -il , est comme les femmes : elle veut qu' on ne soit avec elle ni timide ni brutal . L' ave * Maria , sonné dans tous les campaniles , faisait du ciel un immense instrument de musique religieuse . - darling , dit miss * Bell , remarquez -vous que l' air de * Florence est sonore et tout argenté , le soir , du son des cloches ? -c'est singulier , dit * Choulette , nous avons l' air de gens qui attendent . * Vivian * Bell lui répondit qu' ils attendaient , en effet , * M. * Dechartre . Il était un peu en retard ; elle craignait qu' il n' eût manqué le train . * Choulette s' approcha de * Madame * Marmet et , très grave : - * Madame * Marmet , vous est -il possible de regarder une porte , une simple porte de bois peint , comme la vôtre ( je suppose ) ou la mienne , ou celle -ci , ou toute autre , sans être saisie d' épouvante et d' horreur à la pensée du visiteur qui peut à tout moment venir ? La porte de notre demeure , * Madame * Marmet , ouvre sur l' infini . Y aviez -vous songé ? Savons -nous jamais le vrai nom de celui ou de celle qui , sous une apparence humaine , avec une figure connue , dans des habits vulgaires , entre chez nous ? Pour lui , enfermé dans sa chambre , il n' en pouvait regarder la porte sans que la peur lui fît dresser les cheveux sur la tête . Mais * Madame * Marmet voyait les portes de son salon s' ouvrir sans épouvante . Elle savait le nom de tous ceux qui venaient chez elle : des personnes charmantes . * Choulette la regarda avec tristesse et , secouant la tête : - * Madame * Marmet , * Madame * Marmet , ceux que vous nommez de leur nom terrestre ont un autre nom , que vous ne connaissez pas , et qui est leur nom véritable . * Madame * Martin demanda à * Choulette s' il croyait que le malheur eût besoin de franchir le seuil pour entrer chez les gens . - il est ingénieux et subtil . Il vient par la fenêtre , il traverse les murs . Il ne se montre pas toujours : il est toujours là . Les pauvres portes sont bien innocentes de la venue de ce mauvais visiteur . * Choulette avertit sévèrement * Madame * Martin de ne point nommer mauvaise la visite du malheur . - le malheur est notre plus grand maître et notre meilleur ami . C' est lui qui nous enseigne le sens de la vie . Mesdames , quand vous souffrirez , vous saurez ce qu' il faut savoir , vous croirez ce qu' il faut croire , vous ferez ce qu' il faut faire , vous serez ce qu' il faut être . Et vous aurez la joie , que chasse le plaisir . La joie est timide et ne se plaît point dans les fêtes . Le prince * Albertinelli dit que miss * Bell et ses deux amies françaises n' avaient pas besoin d' être malheureuses pour être parfaites et que la doctrine du perfectionnement par la souffrance était une cruauté barbare , en horreur au beau ciel de l' * Italie . Puis , dans la langueur de la conversation , il se remit à chercher prudemment les phrases de la gracieuse et banale sicilienne , craignant de glisser sur un air du trovatore , de même allure . * Vivian * Bell interrogeait tout bas les monstres qu' elle avait fait naître , et se plaignait de leurs réponses absurdes et narquoises . - en ce moment , disait -elle , je ne voudrais entendre que des figures de tapisseries qui diraient des choses pâles , anciennes et précieuses comme elles . Et le beau prince , emporté maintenant au flot de la mélodie , chantait . Sa voix s' étalait , se nuait en queue de paon , se rengorgeait et puis mourait dans des " ah ! Ah ! Ah ! " pâmés . La bonne * Madame * Marmet , les yeux sur la porte vitrée , dit : - je crois que voici * Monsieur * Dechartre . Miss * Bell l' accueillit par des petits cris d' oiseau . - monsieur * Dechartre , nous étions très impatients de vous voir . * Monsieur * Choulette disait du mal des portes ... oui , des portes qui sont aux maisons , et il disait aussi que le malheur est un vieux gentleman très obligeant . Vous avez perdu toutes ces belles choses . Vous vous êtes beaucoup fait attendre , * Monsieur * Dechartre ; pourquoi ? Il s' excusa : il n' avait pris que le temps de passer à son hôtel , et de faire très peu de toilette . Il n' était même pas allé saluer son bon et grand ami , le * San * Marco de bronze , si touchant dans sa niche , au mur d' or * San * Michele . Il donna des louanges à la poétesse et salua la comtesse * Martin avec une joie à peine contenue : - avant de quitter * Paris , je suis allé vous voir quai * debilly , où l' on m' a appris que vous attendiez le printemps à * Fiesole , chez miss * Bell . J' ai eu alors l' espoir de vous retrouver dans ce pays , que j' aime plus que jamais . Elle lui demanda s' il avait passé d' abord à * Venise , s' il avait revu , à * Ravenne , les impératrices nimbées , les fantômes étincelants . Non , il ne s' était arrêté nulle part . Elle ne dit rien . Son regard restait fixé à l' angle du mur sur la cloche de saint * Paulin . Il lui dit : - vous regardez la nolette . * Vivian * Bell jeta ses papiers et ses crayons . - vous verrez bientôt une merveille qui vous touchera davantage , * Monsieur * Dechartre . J' ai mis la main sur la reine des petites cloches . Je l' ai trouvée à * Rimini , dans un pressoir en ruine , qui sert aujourd'hui de magasin , où j' étais allée chercher de ces vieux bois pénétrés par l' huile , et qui sont devenus si durs , si sombres et si brillants ! Je l' ai achetée , et l' ai fait emballer moi-même . Je l' attends , je ne vis plus . Vous verrez . Elle porte sur la panse un christ en croix , entre la vierge et saint * Jean , avec la date de 1400 et les armes des * malatesta ... * Monsieur * Dechartre , vous n' écoutez pas assez . écoutez -moi beaucoup . En 1400 , * Lorenzo * Ghiberti , qui fuyait la guerre et la peste , s' était réfugié à * Rimini , chez * Paolo * Malatesta . C' est lui qui a certainement modelé les figures de ma cloche . Et vous verrez ici , la semaine prochaine , un ouvrage de * Ghiberti . On vint annoncer qu' elle était servie . Elle s' excusa de les faire dîner à l' italienne . Son cuisinier était un poète de * Fiesole . à table , devant les fiasques entourées de paille de maïs , ils parlèrent de ce bienheureux XVe siècle qu' ils aimaient . Le prince * Albertinelli loua les artistes de ce temps pour leur universalité , pour l' amour fervent qu' ils donnaient à leur art et pour le génie qui les dévorait . Il parlait avec emphase , d' une voix caressante . * Dechartre les admirait . Mais il les admirait d' une autre manière . - pour louer convenablement ces hommes , dit -il , qui , de * Giotto à * Masaccio , travaillèrent d' un si bon coeur , je voudrais que la louange fût modeste et précise . Il faudrait d' abord les montrer dans l' atelier , dans la boutique où ils vivaient en artisans . C' est là , en les voyant à l' ouvrage , qu' on goûterait leur simplicité et leur génie . Ils étaient ignorants et rudes . Ils avaient lu peu de chose et vu peu de chose . Les collines qui entourent * Florence fermaient l' horizon de leurs yeux et de leur âme . Ils ne connaissaient que leur ville , l' écriture sainte et quelques débris de sculptures antiques , étudiés , caressés avec amour . - vous dites bien , fit le professeur * Arrighi . Ils n' avaient souci que d' employer les meilleurs procédés . Leur esprit était tout tendu à préparer l' enduit et à bien broyer les couleurs . Celui qui imagina de coller une toile sur le panneau , pour que la peinture ne se fendît pas avec le bois , passa pour un homme merveilleux . Chaque maître avait ses recettes et ses formules , qu' il tenait soigneusement cachées . - bienheureux temps , reprit * Dechartre , où l' on n' avait pas soupçon de cette originalité que nous cherchons si avidement aujourd'hui . L' apprenti tâchait de faire comme le maître . Il n' avait pas d' autre ambition que de lui ressembler , et c' était sans le savoir qu' il se montrait différent des autres . Ils travaillaient non pour la gloire , mais pour vivre . - ils avaient raison dit * Choulette . Rien n' est meilleur que de travailler pour vivre . - le désir d' atteindre la postérité , poursuivit * Dechartre , ne les troublait pas . Ne connaissant point le passé , ils ne concevaient point l' avenir , et leur rêve n' allait pas au delà de leur vie . Ils mettaient à bien faire une volonté puissante . étant simples , ils ne se trompaient pas beaucoup et voyaient la vérité que notre intelligence nous cache . Cependant * Choulette commençait de conter à * Madame * Marmet la visite qu' il avait faite , dans la journée , à la princesse de la maison de * France pour qui la marquise * De * Rieu lui avait donné une lettre de présentation . Il se plaisait à faire sentir que lui , le bohème et le vagabond , il avait été reçu par cette princesse royale chez laquelle ni miss * Bell ni la comtesse * Martin n' eussent été admises , et que le prince * Albertinelli se flattait d' avoir rencontrée un jour dans une cérémonie . - elle se livre , dit le prince , aux pratiques d' une piété minutieuse . - elle est admirable de noblesse et de simplicité , dit * Choulette . Dans sa maison , entourée de ses gentilshommes et de ses dames , elle fait observer l' étiquette la plus rigoureuse , afin que sa grandeur soit une pénitence , et elle va tous les matin laver le pavé de l' église . C' est une église de village où fréquentent les poules , tandis que le curé joue à la briscola avec le sacristain . Et * Choulette , se penchant sur la table , imita avec sa serviette la laveuse accroupie . Puis , relevant la tête , il dit gravement : - après une attente congrue dans des salons consécutifs , j' ai été admis à lui baiser la main . Et il se tut . * Madame * Martin impatientée demanda : - enfin qu' est -ce qu' elle vous a dit , cette princesse admirable de noblesse et de simplicité ? -elle m' a dit : " avez -vous visité * Florence ? On m' assure qu' il s' y est ouvert depuis peu de très beaux magasins , qui sont éclairés le soir . " elle m' a dit encore : " nous avons ici un bon pharmacien . Ceux d' * autriche ne sont pas meilleurs . Il m' a posé à la jambe , voilà six semaines , un emplâtre qui n' est pas encore tombé . " telles sont les paroles que * Marie- * Thérèse daigna m' adresser . ô simple grandeur ! ô vertu chrétienne ! ô fille de saint * Louis ! ô merveilleux écho de votre voix , très sainte * élisabeth * De * Hongrie ! * Madame * Martin sourit . Elle pensait que * Choulette se moquait . Mais il s' en défendit , indigné . Et miss * Bell donna tort à son amie . C' était disait -elle , un penchant des français de toujours croire qu' on plaisante . Puis on revint aux idées d' art qui , dans ce pays , se respirent avec l' air . - pour moi , dit la comtesse * Martin , je ne suis pas assez savante pour admirer * Giotto et son école . Ce qui me frappe , c' est la sensualité de cet art du XVe siècle , qu' on dit chrétien . Je n' ai vu de piété et de pureté que dans les images , pourtant bien jolies , de * Fra * Angelico . Le reste , ces figures de vierges et d' anges , sont voluptueuses , caressantes , et parfois d' une ingénuité perverse . Qu' ont -ils de religieux , ces jeunes rois mages , beaux comme des femmes , ce saint * Sébastien , brillant de jeunesse , qui est comme le * Bacchus douloureux du christianisme ? * Dechartre lui répondit qu' il pensait de même et qu' il fallait bien qu' ils eussent raison , elle et lui , puisque * Savonarole était de leur avis , et que , ne trouvant de piété à aucun ouvrage d' art , il voulait les brûler tous . - on voyait déjà , dit -il , à * Florence , au temps de ce superbe * Manfred , à demi musulman , des hommes qu' on disait de la secte d' épicure et qui cherchaient des arguments contre l' existence de * Dieu . Le beau * Guido * Cavalcanti méprisait les ignorants qui croyaient à l' âme immortelle . On citait de lui ce mot : " la mort des hommes est toute semblable à celle des bêtes . " plus tard , quand l' antique beauté sortit des tombeaux , le ciel chrétien parut triste . Les peintres qui travaillaient dans les églises et dans les cloîtres n' étaient ni dévots , ni chastes . Le pérugin était athée , et ne s' en cachait pas . - oui , dit miss * Bell , mais on disait qu' il avait la tête dure , et que les vérités célestes ne pouvaient percer son crâne épais . Il était âpre et avare , et tout à fait enfoncé dans les intérêts matériels . Il ne pensait qu' à acheter des maisons . Le professeur * Arrighi prit la défense de * Pietro * Vanucci de * Pérouse . - c' était , dit -il , un homme probe . Et le prieur des * Cesuati de * Florence eut bien tort de se défier de lui . Ce religieux pratiquait l' art de fabriquer du bleu d' outremer en broyant des pierres de lapis-lazuli calcinées . L' outre-mer valait alors son poids d' or ; et le prieur , qui avait sans doute des secrets , estimait le sien plus précieux que le rubis et le saphir . Il demanda à * Pietro * Vanucci de décorer les deux cloîtres de son couvent , et il attendait des merveilles moins de l' habileté du maître que de la beauté de cet outremer répandu sur les ciels . Tout le temps que le peintre travailla dans les cloîtres à l' histoire de * Jésus- * Christ , le prieur se tenait à son côté et lui présentait la poudre précieuse dans un petit sac qu' il ne lâchait jamais . * Pietro y puisait , sous le regard du saint homme , et trempait son pinceau chargé de couleur dans un godet plein d' eau , avant d' en frotter l' enduit de la muraille . Il employait de la sorte une grande quantité de poudre . Et le bon père , voyant son sachet maigrir et s' épuiser , soupirait : " * Jésus ! Combien cette chaux dévore d' outremer ! " quand les fresques furent terminées , quand le * Pérugin eut reçu du religieux le prix convenu , il lui mit dans la main un paquet de poudre bleue : " ceci est à vous , mon père . Votre outremer que je prenais avec mon pinceau descendait au fond de mon godet , où je le recueillais chaque jour . Je vous le rends . Apprenez à vous fier aux hommes de bien . " -oh ! Dit * Thérèse , il n' y a rien d' extraordinaire à ce que le * Pérugin ait été avare et probe . Ce ne sont pas toujours les gens intéressés qui sont les moins scrupuleux . Il y a beaucoup d' avares honnêtes . - naturellement , darling ! Dit miss * Bell . Les avares ne veulent rien devoir , et les prodigues trouvent très supportable d' avoir des dettes . Il ne pensent guère à l' argent qu' ils ont , et ils pensent encore moins à celui qu' ils doivent . Je n' ai pas dit que * Pietro * Vanucci , de * Pérouse , était un homme sans probité . J' ai dit qu' il avait la tête dure , et qu' il achetait des maisons , beaucoup . Je suis bien contente d' apprendre qu' il a rendu l' outremer au prieur des * Gesuati . - puisque votre * Pietro était riche , dit * Choulette , il devait rendre l' outremer . Les riches sont moralement tenus d' être probes ; les pauvres , non . à ce moment , le maître d' hôtel lui présenta le bassin d' argent , au-dessus duquel duquel il penchait l' aiguière qui contenait l' eau parfumée . C' était un vase ciselé et une coupe à double fond que miss * Bell faisait passer , selon l' usage antique , à ses convives , après le repas . Mais * Choulette ne tendit pas même le bout des doigts , sous prétexte de ne point faire le geste de * Pilate , mais , en réalité , parce qu' il n' aimait pas à se laver les mains . Et il se leva , farouche , après miss * Bell , qui sortait de table au bras du professeur * Arrighi . Dans le salon , elle dit , en servant le café : - * Monsieur * Choulette , pourquoi nous condamnez -vous aux tristesses sauvages de l' égalité ? Pourquoi ? La flûte de * Daphnis ne chanterait pas bien , si elle était faite de sept roseaux égaux . Vous voulez détruire les belles harmonies du maître et des serviteurs , de l' aristocrate et des artisans . Oh ! Vous êtes un barbare , * Monsieur * Choulette . Vous avez de la pitié pour les nécessiteux et vous n' avez pas de pitié pour la divine beauté que vous exilez de ce monde . Vous la chassez , * Monsieur * Choulette , vous la répudiez nue et pleurante . Soyez -en sûr : elle ne restera pas sur la terre quand les pauvres petits hommes seront tous faibles , chétifs , ignorants . Oh ! Défaire les groupes ingénieux que forment dans la société les hommes de conditions diverses , les humbles avec les magnifiques , c' est être l' ennemi des pauvres comme des riches , c' est être l' ennemi du genre humain . - les ennemis du genre humain ! Répondit * Choulette en sucrant son café , c' est ainsi que le dur * Romain nommait les chrétiens qui lui enseignaient l' amour . * Dechartre , pendant ce temps , assis près de * Madame * Martin , l' interrogeait sur ses goûts d' art et de beauté , soutenait , conduisait , animait ses admirations , la poussait parfois avec une brusquerie caressante , voulait qu' elle vît tout ce qu' il avait vu , qu' elle aimât tout ce qu' il aimait . Il ne désirait pas moins qu' elle allât dans les jardins dès la fine pointe du printemps . Il la contemplait d' avance sur les nobles terrasses , il voyait déjà la lumière jouer à sa nuque et dans ses cheveux , l' ombre des lauriers descendre sur l' orbe assombri de ses yeux . Pour lui , la terre et le ciel de * Florence n' avaient plus à faire qu' à servir de parure à cette jeune femme . Il la loua de cette simplicité avec laquelle elle s' habillait , dans le caractère de sa forme et de sa grâce , de la franchise charmante des lignes qui naissaient de chacun de ses mouvements . Il aimait , disait -il , ces toilettes animées et vivantes , souples , spirituelles et libres , qu' on voit si rarement , qu' on n' oublie pas . Très adulée , elle n' avait jamais entendu de louanges qui lui fissent plus de plaisir . Elle savait qu' elle s' habillait très bien , avec un goût hardi et sûr . Mais aucun homme , excepté son père , ne lui avait fait à ce sujet les compliments d' un connaisseur . Elle croyait les hommes capables seulement de sentir l' effet d' une toilette , sans en comprendre les détails ingénieux . Quelques-uns , qui avaient l' intelligence du chiffon , la déconcertaient par un air efféminé et des goûts équivoques . Elle se résignait à ne voir apprécier les élégances de sa mise que par des femmes , qui y apportaient un esprit petit , de la malveillance et de l' envie . L' admiration artiste et mâle de * Dechartre la surprit et lui plut . Elle reçut agréablement les louanges qu' il lui donnait , sans songer à les trouver trop intimes et presque indiscrètes . - alors , vous regardez les toilettes , * Monsieur * Dechartre ? Non , il n' en regardait guère . On voyait si peu de femmes bien habillées , même en ce temps , où les femmes s' habillent aussi bien et mieux que jamais ! Il ne prenait pas plaisir à voir marcher des paquets . Mais qu' une femme passât devant lui ayant le rythme et la ligne , il l' en bénissait . Il poursuivit , d' une voix un peu plus élevée : - je ne puis songer à une femme qui prend soin de se parer chaque jour , sans méditer la grande leçon qu' elle donne aux artistes . Elle s' habille et se coiffe pour peu d' heures , et c' est un soin qui n' est pas perdu . Nous devons , comme elle , orner la vie sans penser à l' avenir . Peindre , sculpter , écrire pour la postérité n' est que la sottise de l' orgueil . - * Monsieur * Dechartre , demanda le prince * Albertinelli , que dites -vous , pour miss * Bell , d' un peignoir mauve semé de fleurs d' argent ? Elles se sont facilement évanouies , ne laissant à mes vers qu' une espèce d' existence métaphysique . C' était un air de négligence qu' il se donnait . En fait , il n' avait jamais perdu une ligne de son écriture . * Dechartre était plus sincère . Il n' avait point envie de se survivre . Miss * Bell l' en blâma . - * Monsieur * Dechartre , pour que la vie soit grande et pleine , il faut y mettre le passé et l' avenir . Nos oeuvres de poésie et d' art , il faut les accomplir en l' honneur des morts , et dans la pensée de ceux qui naîtront . Et nous participerons ainsi de ce qui fut , de ce qui est et de ce qui sera . Vous ne voulez pas être immortel , * Monsieur * Dechartre . Prenez garde que le dieu vous entende . Il répondit : - il me suffit de vivre un moment encore . Et il prit congé , promettant de revenir le lendemain de bonne heure pour conduire * Madame * Martin à la chapelle brancacci . Une heure plus tard , dans la chambre de goût esthétique , tapissée d' étoffes où des citronniers , chargés d' énormes fruits d' or , formaient comme un bois de féerie , * Thérèse , la tête sur l' oreiller et son beau bras nu replié sur la tête , songeait , sous la lampe , et voyait flotter confusément devant elle les images de sa nouvelle vie : * Vivian * Bell et ses cloches , ces figures des préraphaélites légères comme des ombres , ces dames , ces cavaliers isolés , indifférents , au milieu des scènes pieuses , un peu tristes et regardant qui vient , mieux plaisants ainsi , et plus amis dans leur douce léthargie ; et , le soir , à la villa de * Fiesole , le prince * Albertinelli , le professeur * Arrighi , * Choulette , les propos agiles , le jeu bizarre des idées , et * Dechartre , l' oeil jeune sur un visage un peu fatigué , l' air africain avec son teint bistré et sa barbe en pointe . Elle songea qu' il avait une imagination charmante , une âme plus riche que toutes celles qui s' étaient ouvertes à elle , et un attrait auquel elle ne résistait plus . Elle lui avait tout d' abord reconnu le don de plaire . Elle lui en découvrait maintenant la volonté . Cette idée lui fut délicieuse ; elle ferma les yeux comme pour la retenir . Puis , subitement , elle tressaillit . Elle avait senti un coup sourd , frappé au dedans d' elle , dans le mystère de son être , un heurt douloureux . Elle eut la vision brusque , inattendue , de son ami , le fusil sous le bras , dans les bois . Il allait , de son pas ferme et régulier , dans l' allée profonde . Elle ne pouvait voir son visage , et cela la troublait . Elle ne lui en voulait plus . Elle n' était plus mécontente de lui . Maintenant , c' est d' elle-même qu' elle était mécontente . Et * Robert allait droit devant lui sans tourner la tête , loin , toujours plus loin , jusqu'à n' être plus qu' un point noir dans le bois désolé . Elle se jugeait brusque et capricieuse , et dure , de l' avoir quitté sans adieu , même sans une lettre . C' était son ami , son seul ami . Elle n' en avait jamais eu d' autre . Elle pensa : " je ne voudrais pas qu' il fût malheureux à cause de moi . " peu à peu , elle se rassura . Il l' aimait sans doute ; mais il n' était pas très sensible , pas ingénieux , heureusement , à s' inquiéter et à se tourmenter . Elle se dit : " il chasse . Il est content . Il voit sa tante de * Lannoix , qu' il admire ... " elle se tranquillisa et se reprit aux blandices de * Florence . En visitant seule les offices , un petit hercule d' * Antonio * Pollaiuolo avait , croyait -elle , tout d' abord piqué sa curiosité . Mais , en vérité , elle ne s' y était intéressée que le jour où * Dechartre , au hasard d' une causerie , le lui avait vanté pour la force du dessin , la beauté du paysage et l' agrément d' un clair-obscur qui faisait pressentir l' art du * Vinci . Et maintenant , se rappelant mal ce petit hercule , elle éprouvait une ardente impatience de le revoir . Sur ce désir , elle éteignit sa lampe et s' endormit . Le matin , elle rêva qu' elle rencontrait , dans une église déserte , * Robert * Le * Ménil enveloppé d' une pelisse de fourrure qu' elle ne lui connaissait pas . Il l' attendait , mais une foule de prêtres et de fidèles , survenue tout à coup , les avait séparés . Elle ne savait ce qu' il était devenu . Elle n' avait pu voir son visage et cela l' effrayait . S' étant réveillée , elle entendit à sa fenêtre , qu' elle avait laissée ouverte , un petit cri monotone et triste , et elle vit dans l' aube laiteuse passer une hirondelle . Alors , sans cause , sans raison , elle pleura . Chapitre XI : de bonne heure , elle prit plaisir à s' habiller avec un soin délicat et caché . Son cabinet de toilette , sorti d' une fantaisie esthétique de * Vivian * Bell , avec sa poterie grossièrement vernissée , ses grandes cruches de cuivre et le damier de ses carreaux de faïence , ressemblait à une cuisine , mais à une cuisine de féerie . Il était rustique et merveilleux à point pour que la comtesse * Martin eût la surprise agréable de s' y croire peau-d'âne . Tandis que sa femme de chambre la coiffait , elle entendit * Dechartre et * Choulette qui causaient ensemble sous ses fenêtres . Elle refit tout ce qu' avait fait * Pauline , et découvrit hardiment cette ligne de la nuque , qu' elle avait belle . Elle se regarda une dernière fois dans la glace et descendit au jardin . Dans le jardin , planté d' ifs comme un cimetière heureux , * Dechartre disait des vers de * Dante en regardant * Florence : " à l' heure où notre esprit , plus étranger à la chair ... " près de lui , * Choulette , assis sur la balustrade de la terrasse , les jambes pendantes et le nez dans sa barbe , sculptait la figure de la misère sur son bâton de vagabond . Et * Dechartre reprenait les rimes de la cantique : " à l' heure où notre esprit , plus étranger à la chair et moins obsédé de pensées , est presque divin dans ses visions ... " elle venait , le long des buis taillés , sous son ombrelle , dans sa robe couleur de maïs . Le fin soleil d' hiver l' enveloppait d' or pâle . * Dechartre mit de la joie dans le bonjour qu' il lui donna . Elle lui dit : - vous récitez des vers que je ne connais pas . Je ne connais que * Métastase . Mon professeur d' italien aimait beaucoup * Métastase et n' aimait que lui . Quelle est cette heure où l' esprit est divin dans ses visions ? -madame , c' est l' aube du jour . Ce peut être aussi l' aube de la foi et de l' amour . * Choulette doutait que le poète eût voulu parler des rêves du matin , qui laissent au réveil une impression si vive et parfois si pénible , et qui ne sont pas étrangers à la chair . Mais * Dechartre n' avait cité ces vers que dans le ravissement de l' aube d' or qu' il avait vue ce matin sur les collines blondes . Il s' était depuis longtemps inquiété des images formées pendant le sommeil , et il croyait que ces images ne se rapportent pas à l' objet qui nous occupe le plus , mais au contraire à des idées délaissées pendant le jour . Alors * Thérèse se rappela son rêve du matin , le chasseur perdu dans l' allée profonde . - oui , disait * Dechartre , ce que nous voyons la nuit , ce sont les restes malheureux de ce que nous avons négligé dans la veille . Le rêve est souvent la revanche des choses qu' on méprise ou le reproche des êtres abandonnés . De là son imprévu et parfois sa tristesse . Elle resta un moment songeuse et dit : - c' est peut-être vrai . Puis , vivement , elle demanda à * Choulette s' il avait achevé le portrait de la misère à la pomme de sa canne . Cette misère était devenue une pietà , et * Choulette y reconnaissait la vierge . Il avait même composé un quatrain pour l' écrire dessous en spirale , un quatrain didactique et moral . Il ne voulait plus écrire que dans le style des commandements de * Dieu mis en vers français . Les quatre vers étaient de cette simple et bonne sorte . Il consentit à les dire : je pleure au pied de la croix avec moi pleure , aime et crois , sous cet arbre salutaire qui doit ombrager la terre . comme au jour de son arrivée , * Thérèse s' accouda à la balustrade de la terrasse et chercha dans le lointain , au fond de la mer de lumière , les cimes de * Vallombrose , presque aussi fluides que le ciel . * Jacques * Dechartre la regardait . Il croyait la voir pour la première fois , tant il découvrait de délicatesse sur ce visage , où le travail de la vie et de l' âme avait mis des profondeurs sans en altérer la grâce jeune et fraîche . La lumière , qu' elle aimait , lui était indulgente . Et , vraiment , elle était jolie , baignée dans ce jour léger de * Florence , qui caresse les belles formes et nourrit les nobles pensées . Un rose fin montait à ses joues bien arrondies . Ses prunelles , d' un gris bleuissant , riaient ; et , quand elle parlait , l' éclair de ses dents avait une douceur ardente . Il la prit d' un regard qui embrassait le buste souple , les hanches pleines et la cambrure hardie de la taille . Elle tenait son ombrelle de la main gauche , l' autre main jouait nue avec des violettes . * Dechartre avait le goût , l' amour , la folie des belles mains . Les mains présentaient à ses yeux une physionomie aussi frappante que le visage , un caractère , une âme . Celles -là le ravissaient . Il les trouvait sensuelles et spirituelles . Il lui semblait qu' elles étaient nues par volupté . Il en adorait les doigts fuselés , les ongles roses , la paume un peu grasse et tendre , traversée de lignes élégantes comme des arabesques et s' élevant à la base des doigts en petits monts harmonieux . Il les examina avec une attention charmée jusqu'à ce qu' elle les eût fermées sur le manche de son ombrelle . Alors , un peu en arrière d' elle , il la regarda encore . Le buste et les bras d' une ligne gracile et pure , les hanches riches , les chevilles fines , dans sa belle forme d' amphore vivante , elle lui plut toute . - * Monsieur * Dechartre , cette tache noire , là-bas , ce sont les jardins boboli , n' est -ce pas ? Je les ai vus , il y a trois ans . Ils n' avaient guère de fleurs . Pourtant , avec leurs grands arbres tristes , je les aimais . Il fut presque surpris qu' elle parlât , qu' elle pensât . Le son clair de cette voix l' étonnait comme s' il ne l' avait pas encore entendue . Il répondit au hasard , et sourit avec effort pour cacher le fond brutal et précis de son désir . Il fut gauche et maladroit . Elle ne parut pas s' en apercevoir . Elle semblait contente . Cette voix profonde , qui se voilait et défaillait , la caressait à son insu . Elle disait , comme lui , des choses faciles : - cette vue est bien belle . Le temps est doux . Chapitre XII : le matin , la tête sur l' oreiller brodé d' un écusson en forme de cloche , * Thérèse songeait aux promenades de la veille , à ces vierges si fines dans un encadrement d' anges , à ces innombrables enfants , peints ou sculptés , tous beaux , tous heureux , qui chantent ingénument par la ville l' alleluia de la grâce et de la beauté . Dans la chapelle illustre des * Brancacci , devant ces fresques pâles et resplendissantes comme une aube divine , il lui avait parlé de * Masaccio , dans un langage si vif et si coloré , qu' elle avait cru le voir , l' adolescent maître des maîtres , la bouche entr'ouverte , l' oeil sombre et bleu , distrait , mourant , ravi . Et elle avait aimé ces merveilles d' un matin plus charmant que le jour . * Dechartre était pour elle l' âme de ces formes magnifiques , l' esprit de ces nobles choses . C' est par lui , c' est en lui qu' elle comprenait l' art de la vie . Elle ne s' intéressait aux spectacles du monde qu' autant qu' il s' y intéressait lui-même . Comment cette sympathie lui était -elle venue ? Elle n' en avait pas un souvenir précis . D' abord , lorsque * Paul * Vence voulut le lui présenter , elle n' avait aucun désir de le connaître , aucun pressentiment qu' il lui plairait . Elle se rappelait des bronzes élégants , de fines cires signées de son nom , qu' elle avait remarqués au salon du champ-de-mars ou chez * Durand- * Ruel . Mais elle n' imaginait pas qu' il pût être lui-même agréable , ni plus séduisant que tant d' artistes et d' amateurs d' art dont elle s' amusait dans ses déjeuners intimes . Quand elle le vit , il lui plut ; elle eut l' idée paisible de l' attirer , de le voir souvent . Le soir qu' il dîna chez elle , elle s' aperçut qu' elle avait pour lui un goût très noble qui la flattait elle-même . Mais , bientôt après , il l' irrita un peu : elle s' impatientait de le voir trop enfermé en lui-même et dans son monde intérieur , trop peu occupé d' elle . Elle aurait voulu le troubler . C' est dans cet état d' impatience , et d' ailleurs énervée , se sentant seule au monde , qu' elle l' avait rencontré , un soir , devant la grille du musée des religions , et qu' il lui avait parlé de * Ravenne et de cette impératrice assise sur une chaise d' or dans son tombeau . Elle l' avait trouvé grave et charmant , la voix chaude , l' oeil doux , dans l' ombre de la nuit , mais trop étranger , trop lointain , trop inconnu . Elle en éprouvait comme un malaise , et ne savait plus , à ce moment , le long des buis qui bordent la terrasse , si elle avait envie de le voir tous les jours ou de ne le revoir jamais . Depuis qu' elle l' avait retrouvé à * Florence , elle se plaisait uniquement à le sentir près d' elle , à l' entendre . Il lui rendait la vie aimable , diverse et colorée , neuve , toute neuve . Il lui révélait les joies délicates et les tristesses délicieuses de la pensée , il éveillait les voluptés qu' elle portait dormantes en elle . Maintenant elle était bien décidée à le garder . Mais comment ? Elle prévoyait les difficultés ; son esprit lucide et son tempérament les lui présentaient toutes . Un moment elle essaya de se tromper elle-même : elle se dit que peut-être , rêveur , exalté , distrait , perdu dans ses études d' art , il n' avait pas le goût violent des femmes , et qu' il resterait assidu sans se montrer exigeant . Mais aussitôt , secouant sur l' oreiller sa belle tête qui trempait dans les sombres ruisseaux de sa chevelure , elle ne voulut pas se rassurer sur cette idée . Si * Dechartre n' était pas un amoureux , il perdait pour elle tout son charme . Elle n' osa plus songer à l' avenir . Elle vivait dans l' heure présente ; heureuse , inquiète et fermant les yeux . Elle rêvait ainsi , dans l' ombre traversée de flèches de lumière , quand * Pauline lui apporta des lettres avec le thé du matin . Sur une enveloppe marquée au chiffre du cercle de la rue royale , elle reconnut l' écriture rapide et simple de * Le * Ménil . Elle s' attendait à recevoir cette lettre , surprise seulement que ce qui devait arriver arrivât en effet , comme dans son enfance , lorsque la pendule infaillible sonnait l' heure de la leçon de piano . Dans sa lettre , * Robert lui faisait des reproches raisonnables . Pourquoi être partie sans rien dire , sans laisser un mot d' adieu ? Depuis son retour à * Paris , il attendait chaque matin une lettre qui n' était pas venue . Il était plus heureux l' année précédente , quand il trouvait à son réveil , deux ou trois fois par semaine , des lettres si gentilles et si bien tournées , qu' il regrettait de ne pouvoir faire imprimer . Inquiet , il avait couru chez elle . " j' ai été ahuri d' apprendre votre départ . Votre mari m' a reçu . Il m' a dit que , cédant à ses conseils , vous étiez allée finir l' hiver à * Florence , auprès de miss * Bell . Depuis quelque temps il vous trouvait pâle , maigrie . Il avait pensé qu' un changement d' air vous ferait du bien . Vous ne vouliez pas partir ; mais , comme vous étiez de plus en plus souffrante , il est parvenu à vous décider . " je n' ai pas vu , moi , que vous eussiez maigri . Il me semblait qu' au contraire votre santé ne laissait rien à désirer . Et puis * Florence n' est pas une bonne station d' hiver . Je ne comprends rien à votre départ , j' en suis très tourmenté . Rassurez -moi tout de suite , je vous en prie ... " si vous croyez que c' est agréable pour moi d' avoir de vos nouvelles par votre mari et de recevoir ses confidences ! Il s' afflige de votre absence et il est désolé que les obligations de la vie publique le retiennent en ce moment à * Paris . J' ai entendu dire au cercle qu' il avait des chances de devenir ministre . ça m' étonne , parce qu' on n' a pas l' habitude de choisir les ministres parmi les gens du monde . " puis il lui contait ses histoires de chasse . Il avait rapporté pour elle trois peaux de renard , dont une très belle ; la peau d' un brave animal qu' il avait tiré de son terrier par la queue et qui , s' étant retourné , l' avait mordu à la main . " après tout , disait -il , cette bête était dans son droit . " à * Paris il avait des ennuis . Son petit cousin se présentait au cercle . Il craignait qu' il ne fût blackboulé . La candidature était déjà affichée . Dans ces conditions , il n' osait lui conseiller de la retirer ; c' était prendre une bien grande responsabilité . D' un autre côté , un échec serait vraiment désagréable . Il terminait en la suppliant de donner de ses nouvelles et de revenir bientôt . Ayant lu cette lettre , elle la déchira très doucement , la jeta au feu , et avec une tristesse sèche , dans une rêverie sans grâce , la regarda brûler . Sans doute , il avait raison . Il disait ce qu' il devait dire ; il se plaignait comme il devait se plaindre . Que lui répondre ? Continuer à lui faire une mauvaise querelle , le bouder encore ? Il s' agissait bien de bouderie , maintenant ! Le sujet de leur querelle lui était devenu si indifférent qu' elle avait besoin de réflexion pour se le rappeler . Oh ! Non , elle n' avait plus envie de le tourmenter . Combien , au contraire , elle se sentait douce envers lui ! Voyant qu' il l' aimait avec confiance , dans une tranquillité têtue , elle s' en attristait et s' en effrayait . Il n' avait pas changé , lui . Il était le même homme qu' avant . Elle n' était plus la même femme . Ils étaient séparés maintenant par des choses imperceptibles et fortes comme ces influences de l' air qui font vivre ou mourir . Quand sa femme de chambre vint l' habiller , elle n' avait pas commencé d' écrire la réponse . Soucieuse , elle songeait : " il a confiance en moi . Il est tranquille . " c' est ce qui l' impatientait le plus . Elle s' irritait contre ces gens simples qui ne doutent ni d' eux ni des autres . étant descendue au salon des cloches , elle y trouva * Vivian * Bell écrivant , qui lui dit : - voulez -vous savoir , darling , ce que je faisais en vous attendant ? Rien du tout . Des vers . Oh ! Darling , il faut que la poésie , ce soit notre âme épanchée naturellement . * Thérèse embrassa miss * Bell , et , la tête sur l' épaule de son amie : - on peut regarder ? -oh ! Darling , regardez . Ce sont des vers faits sur le modèle des chansons populaires de votre pays . Et * Thérèse lut : elle jeta la pierre blanche dans le lac profond . la pierre sur l' onde tranquille fit un petit rond . alors la jeteuse de pierres eut honte et douleur d' avoir mis dans le lac perfide le poids de son coeur . - c' est un symbole , * Vivian ? Expliquez-le -moi . - oh ! Darling , pourquoi expliquer , pourquoi ? Une image poétique doit avoir plusieurs sens . Celui que vous aurez trouvé sera pour vous le sens véritable . Mais il y en a un très clair , my : c' est qu' il ne faut pas se débarrasser légèrement de ce qu' on a mis dans son coeur . Les chevaux étaient attelés . Elles allèrent , comme il était convenu , visiter la galerie * Albertinelli , via del moro . Le prince les attendait et * Dechartre devait les retrouver dans le palais . En chemin , tandis que la voiture glissait sur les larges dalles de la chaussée , * Vivian * Bell répandait en petits mots chantants sa gaieté fine et précieuse . Comme elles descendaient entre des maisons roses ou blanches , des jardins en étages , ornés de statues et de fontaines , elle montra à son amie la villa , cachée sous les pins bleuissants , où les dames et les cavaliers du décameron allèrent fuir la peste qui ravageait * Florence et se divertirent en disant des contes galants , facétieux ou tragiques . Puis elle avoua la bonne pensée qu' elle avait eue la veille . - vous étiez allée , darling , au carmine avec * Monsieur * Dechartre , et vous aviez laissé à * Fiesole * Madame * Marmet , qui est une agréable vieille dame , une modérée et polie vieille dame . Elle sait beaucoup d' anecdotes sur les personnes de distinction qui habitent * Paris . Et , lorsqu' elle les conte , elle fait comme mon cuisinier * Pampaloni quand il sert les oeufs sur le plat : il ne les sale pas , mais il met la salière à côté . La langue de * Madame * Marmet est très douce . Le sel est à côté , dans ses yeux . C' est le plat de * Pampaloni , my love : chacun le mange à son goût . Oh ! J' aime beaucoup * Madame * Marmet . Hier , après votre départ , je l' ai trouvée seule et triste dans un coin du salon . Elle pensait à son mari , et c' était une pensée de deuil . Je lui ai dit : " voulez -vous que je pense aussi à votre mari ? J' y penserai bien volontiers avec vous . On m' a appris qu' il était un savant homme , et membre de la société royale de * Paris . * Madame * Marmet , parlez -moi de lui . " elle m' a répondu qu' il s' était voué aux étrusques , et qu' il leur avait donné sa vie entière . Oh ! Darling , j' ai tout de suite chéri la mémoire de ce * Monsieur * Marmet qui vécut pour les étrusques . Et c' est alors qu' une bonne idée m' est venue . J' ai dit à * Madame * Marmet : " nous avons à * Fiesole , dans le palais pretorio , un modeste petit musée étrusque . Venez le visiter avec moi ! Voulez -vous ? " elle m' a répondu que c' est ce qu' elle désirait le plus connaître de toute l' * Italie . Nous sommes allées toutes deux au palais pretorio ; nous avons vu une lionne et beaucoup de petits hommes de bronze , grotesques , très gras ou très maigres . Les étrusques étaient un peuple sérieusement gai . Ils faisaient des caricatures d' airain . Mais ces marmousets , les uns accablés de leur gros ventre , les autres étonnés de montrer tous leurs os à nu , * Madame * Marmet les regardait avec une admiration douloureuse . Elle les contemplait comme ... il y a un mot français très beau que je cherche ... comme les monuments et les trophées de * Monsieur * Marmet . * Madame * Martin sourit . Mais elle était soucieuse . Elle trouvait le ciel maussade , les rues laides , les passants vulgaires . - oh ! Darling , le prince sera bien content de vous recevoir dans son palais . - je ne crois pas . - pourquoi , darling , pourquoi ? -parce que je ne lui plais guère . * Vivian * Bell affirma que le prince , au contraire , était un grand admirateur de la comtesse * Martin . Les chevaux s' arrêtèrent devant le palais * Albertinelli . à la sombre façade , de rustique appareil , étaient scellés ces anneaux de bronze , qui , jadis , dans les nuits de fête , portaient des torches de résine . Ces anneaux marquent , à * Florence , l' habitation des plus illustres familles . Le palais avait ainsi un air de fierté farouche ; au dedans , il se laissait voir vide , oisif , ennuyé . Le prince s' empressa à leur rencontre et les conduisit , à travers les salons démeublés , jusqu'à la galerie . Il s' excusa de montrer des toiles qui n' étaient pas sans doute d' un aspect flatteur . La galerie avait été formée par le cardinal * Giulio * Albertinelli , à l' époque où dominait le goût , maintenant tombé , du guide et des carrache . Son ancêtre s' était plu à rassembler les ouvrages de l' école de * Bologne . Mais il ferait voir à * Madame * Martin quelques peintures qui n' avaient pas déplu à miss * Bell ; entre autres , un * Mantegna . La comtesse * Martin reconnut du premier coup d' oeil une galerie truquée , un dépôt de faux chefs-d'oeuvre à vendre , des toiles pour financiers , comme son père en recevait tant de fois l' offre , qu' il déclinait par sens des affaires à défaut de sens artiste . Un valet de chambre vint présenter une carte . Le prince lut tout haut le nom de * Jacques * Dechartre . En ce moment , il tournait le dos aux deux visiteuses . Son visage prit cette expression de mécontentement cruel qu' on ne voit qu' à des marbres d' empereurs romains . * Dechartre était sur le palier de l' escalier d' honneur . Le prince alla au-devant de lui avec un sourire languissant . - j' ai moi-même , hier , lui dit miss * Bell , engagé * Monsieur * Dechartre à venir au palais * Albertinelli . Je savais vous faire plaisir . Il désirait voir votre galerie . Et c' était vrai que * Dechartre avait désiré s' y trouver avec * Madame * Martin . Maintenant , tous quatre , ils allaient parmi les guide et les albane . Miss * Bell gazouillait au prince de jolies choses sur ces vieillards et ces vierges dont les manteaux bleus étaient agités par une tempête immobile . * Dechartre , pâle , énervé , s' approcha de * Thérèse et lui dit tout bas : - cette galerie est un dépôt où les marchands de tableaux du monde entier accrochent le rebut de leurs magasins . Et le prince y vend ce que des juifs n' avaient pu vendre . Il la conduisit devant une sainte famille exposée sur un chevalet drapé de velours vert , et portant sur la bordure le nom de * Michel- * Ange . - j' ai vu cette sainte famille chez des marchands de * Londres , de * Bâle et de * Paris . Comme ils n' en ont pas trouvé les vingt-cinq louis qu' elle vaut , ils ont chargé le dernier des * Albertinelli d' en demander cinquante mille francs . Le prince , les voyant chuchoter , et devinant assez bien ce qu' ils disaient , s' approcha très gracieux . - il existe une réplique de ce tableau qu' on a offerte un peu partout . Je n' affirme pas que celui -ci soit l' original . Mais il est toujours resté dans la famille , et les vieux inventaires l' attribuent à * Michel- * Ange . C' est tout ce que je puis dire . Et le prince retourna vers miss * Bell , qui cherchait les primitifs . * Dechartre était mal à l' aise . Depuis la veille , il pensait à * Thérèse . Il avait toute la nuit songé et travaillé sur son image . Il la revoyait délicieuse , mais autrement délicieuse et plus désirable encore qu' il ne l' avait rêvée dans l' insomnie ; moins fondue et flottante , d' un goût de chair plus vif , plus fort , plus âcre , et aussi d' une âme plus mystérieuse et plus impénétrable . Elle était triste ; elle lui parut froide et distraite . Il se dit qu' il n' était rien pour elle , qu' il devenait importun et ridicule . Il s' assombrit et s' irrita . Il lui murmura amèrement dans l' oreille : - j' avais réfléchi . Je ne voulais pas venir . Pourquoi suis -je venu ? Elle comprit tout de suite ce qu' il voulait dire , et qu' il la craignait maintenant , et qu' il était impatient , timide et maladroit . Il lui plaisait ainsi , et elle lui savait gré du trouble et des désirs qu' elle lui donnait . Elle eut des battements de coeur . Mais , affectant de comprendre qu' il regrettait de s' être dérangé pour de la mauvaise peinture , elle lui répondit qu' en effet cette galerie n' avait rien d' intéressant . Déjà sous la terreur de lui déplaire , il fut rassuré et crut que vraiment , indifférente et distraite , elle n' avait saisi ni l' accent ni la signification de la parole échappée . Il reprit : - non , rien d' intéressant . Le prince , qui retenait les deux visiteuses à déjeuner , pria leur ami de rester avec elles . * Dechartre s' excusa . Il allait sortir lorsque , dans le grand salon vide , orné sur les consoles de boîtes de confiseur , il se trouva seul avec * Madame * Martin . Il avait eu l' idée de la fuir , il n' avait plus , maintenant , que l' idée de la revoir . Il lui rappela qu' elle devait , le lendemain , visiter le bargello . - vous avez bien voulu me permettre de vous accompagner . Elle lui demanda s' il ne l' avait pas trouvée ennuyeuse et maussade aujourd'hui . Oh ! Non , il ne l' avait pas trouvée ennuyeuse , mais il avait cru qu' elle était un peu triste . - hélas ! Ajouta -t-il , vos tristesses , vos joies , je n' ai pas le droit de les connaître . Elle tourna sur lui un regard rapide , presque dur . - vous ne pensez pas que je vais vous prendre pour confident , n' est -ce pas ? Et elle s' éloigna brusquement . Chapitre XIII : après dîner , dans le salon plein de cloches et de clochettes , sous les lampes dont les grands abat-jour ne laissaient monter qu' une obscure lumière vers les vierges siennoises aux longues mains , la bonne * Madame * Marmet se chauffait au poêle , une chatte blanche sur ses genoux . La soirée était fraîche . * Madame * Martin , les yeux encore pleins d' air léger , de cimes violettes et d' yeuses antiques tordant leurs bras monstrueux sur le chemin , souriait de fatigue heureuse . Elle était allée avec miss * Bell , * Dechartre et * Madame * Marmet , à la chartreuse d' ema . Et maintenant , dans la fine ivresse de ses visions , elle oubliait les soucis de l' avant-veille , les lettres importunes , les reproches lointains , et ne songeait pas qu' il y eût autre chose au monde que des cloîtres ciselés et peints , avec un puits dans l' herbe de la cour , des villages aux toits rouges et des routes où , bercée de paroles flatteuses , elle voyait poindre le printemps . * Dechartre venait de modeler pour miss * Bell la maquette en cire d' une petite * Béatrice. * Vivian peignait des anges . Penché sur elle , avec mollesse , le prince * Albertinelli , la hanche amplement arrondie , se caressait la barbe et lançait autour de lui des oeillades de courtisane . Répondant à une réflexion de * Vivian * Bell sur le mariage et l' amour : - il faut qu' une femme choisisse , dit -il . Avec un homme aimé des femmes , elle n' est pas tranquille . Avec un homme que les femmes n' aiment pas , elle n' est pas heureuse . - darling , demanda miss * Bell , que choisissez -vous pour une amie qui vous serait chère ? -je souhaiterais , * Vivian , que mon amie fût heureuse , et je souhaiterais aussi qu' elle fût tranquille . Elle voudrait l' être en haine de la trahison , des soupçons humiliants , des basses défiances . - mais , darling , puisque le prince a dit qu' une femme ne pouvait pas avoir à la fois le bonheur et la sécurité , dites ce que choisit votre amie , dites -le , darling . - on ne choisit pas , * Vivian , on ne choisit pas . Ne me faites pas dire ce que je pense du mariage . à ce moment , * Choulette parut , l' air magnifique d' un de ces mendiants dont s' honorent les portes des vieilles villes . Il venait de jouer à la briscola avec des paysans , dans un cabaret de * Fiesole . - voici * Monsieur * Choulette , dit miss * Bell . C' est lui qui nous enseignera ce que nous devons penser du mariage . Je suis encline à l' écouter comme un oracle . Il ne voit pas que nous voyons , et il voit ce que nous ne voyons pas . * Monsieur * Choulette , que pensez -vous du mariage ? Il s' assit et leva en l' air un doigt socratique : - parlez -vous , mademoiselle , de l' union solennelle de l' homme et de la femme ? En ce sens , le mariage est un sacrement . D' où il suit que c' est presque toujours un sacrilège . Quant au mariage civil , c' est une formalité . L' importance qu' on y donne dans notre société est une niaiserie qui eût bien fait rire les femmes de l' ancien régime . Nous devons ce préjugé , comme tant d' autres , à cette effervescence des bourgeois , à cette poussée des fiscaux et des robins , qu' on a appelée la révolution et qui semble admirable aux gens qui en vivent . C' est la mère * Gigogne des bêtises . Depuis un siècle il sort quotidiennement de nouvelles inepties de ses jupes tricolores . Le mariage civil n' est en réalité qu' une inscription , comme tant d' autres , que l' état prend pour s' assurer de la condition des personnes : car , dans un état policé , chacun doit avoir sa fiche . Et toutes ces fiches se valent au regard du fils de * Dieu . Moralement , cette inscription dans un gros registre n' a pas même la vertu d' induire une femme à prendre un amant . Trahir le serment prêté devant un maire , qui y songe seulement ? Pour se donner les joies de l' adultère , il faut être une personne pieuse . - mais , monsieur , dit * Thérèse , nous avons été mariées à l' église . Puis , d' un accent de sincérité : - je ne comprends pas qu' un homme se marie , ni qu' une femme , à l' âge où l' on sait ce que l' on fait , puisse faire cette folie . Le prince la regarda avec défiance . Il avait de la finesse , mais il était tout à fait incapable de concevoir qu' on pût jamais parler sans but , avec désintéressement et pour exprimer des idées générales . Il s' imagina que la comtesse * Martin- * Bellème lui découvrait des projets qu' elle voulait traverser . Et , comme déjà il songeait à se défendre et à se venger , il lui fit des yeux de velours et lui parla avec une tendre galanterie : - vous montrez , madame , la fierté des belles et intelligentes françaises , que le joug irrite . Les françaises aiment la liberté , et nulle d' elles n' en est plus digne que vous . Moi-même , j' ai un peu vécu en * France . J' ai connu et admiré l' élégante société de * Paris , les salons , les fêtes , les conversations , le jeu . Mais dans nos montagnes , sous nos oliviers , nous redevenons des rustiques . Nous reprenons des moeurs champêtres , et le mariage est pour nous une idylle pleine de fraîcheur . * Vivian * Bell examina la maquette que * Dechartre avait laissée sur la table . - oh ! C' est bien ainsi qu' était * Béatrice , j' en suis sûre . Et savez -vous , * Monsieur * Dechartre , qu' il y a de méchants hommes qui disent que * Béatrice n' a pas existé ? * Choulette déclara qu' il était du nombre de ces méchants . Il ne croyait pas que * Béatrice eût plus de réalité que ces autres dames par lesquelles les vieux poètes d' amour représentaient quelque idée scolastique d' une ridicule subtilité . Impatient des louanges égarées qu' il ne recevait pas , jaloux de * Dante , comme de tout l' univers , très fin lettré d' ailleurs , il crut trouver le défaut de l' armure et frappa : - je soupçonne , dit -il , que la jeune soeur des anges n' a jamais vécu que dans l' imagination sèche de l' altissime poète . Encore y semble -t-elle une pure allégorie , ou plutôt un exercice de calcul et un thème d' astrologie . * Dante qui , entre nous , était un bon docteur de * Bologne et avait beaucoup de lunes dans la tête , sous son bonnet carré , * Dante croyait à la vertu des nombres . Ce géomètre enflammé rêvait sur des chiffres , et sa * Béatrice est une fleur d' arithmétique . Voilà tout ! Et il alluma sa pipe . * Vivian * Bell se récria : - oh ! Ne parlez pas ainsi , * Monsieur * Choulette . Vous me faites de la peine , et , si notre ami * Monsieur * Gebhart vous entendait , il serait très fâché contre vous . Pour vous punir , le prince * Albertinelli va vous lire la cantique dans laquelle * Béatrice explique les taches de la lune . Prenez la divine comédie , * Eusebio . C' est ce livre blanc que vous voyez sur la table . Ouvrez -le et lisez . Pendant la lecture sous la lampe , * Dechartre , assis sur le canapé auprès de la comtesse * Martin , parlait tout bas de * Dante avec enthousiasme , comme du plus sculpteur des poètes . Il vint à rappeler à * Thérèse la peinture qu' ils avaient vue ensemble , l' avant-veille , à * Santa- * Maria , sur la porte des servi , fresque presque effacée , où l' on devinait à peine encore le poète au chaperon ceint de lauriers , * Florence et les sept cercles . C' en était assez pour exalter l' artiste . Mais elle n' avait rien distingué , elle n' avait pas été émue . Et puis , elle en convenait : * Dante , trop sombre , ne l' attirait guère . * Dechartre , accoutumé à ce qu' elle entrât dans toutes ses idées d' art et de poésie , éprouva de la surprise et un peu de mécontentement . Il lui dit tout haut : - il y a des choses grandes et fortes que vous ne sentez pas . Miss * Bell , levant la tête , demanda quelles étaient ces choses que darling ne sentait pas ; et , quand elle apprit que c' était le génie de * Dante , elle s' écria avec une fausse colère : - oh ! Vous n' honorez pas le père , le maître digne de toutes louanges , le dieu fleuve ? Je ne vous aime plus , darling . Je vous déteste . Et , comme un reproche à * Choulette et à la comtesse * Martin , elle rappela la piété de ce citoyen de * Florence qui prit à l' autel les cierges allumés en l' honneur de * Jésus- * Christ , et les porta devant le buste de * Dante . Le prince avait repris sa lecture interrompue : au dedans d' elle nous reçut la perle éternelle ... * Dechartre s' obstina à vouloir faire admirer à * Thérèse ce qu' elle ne connaissait pas . Certes il lui eût facilement sacrifié * Dante et tous les poète avec le reste de l' univers . Mais près de lui , tranquille et désirée , elle l' irritait à son insu par le charme de sa beauté riante . Il s' obstinait à lui imposer ses idées , ses passions d' art , jusqu'à ses fantaisies et ses caprices . Il la pressait tout bas , en paroles serrées et querelleuses . Elle lui dit : - mon * Dieu ! Que vous êtes violent ! Alors , il se pencha à son oreille , et , d' une voix ardente qu' il cherchait à étouffer : - il faut que vous me preniez avec mon âme . Je n' aurais pas de joie à vous gagner avec une âme étrangère . Cette parole donna à * Thérèse un petit frisson de peur et de joie . Chapitre XIV : le lendemain à son réveil , elle se dit qu' il fallait répondre à * Robert . Il pleuvait . Elle écoutait languissamment les gouttes d' eau tomber sur la terrasse . * Vivian * Bell , soigneuse et raffinée , avait fait placer sur la table toute une papeterie artiste : des feuillets imitant le vélin des missels , et d' autres , d' un violet pâle , semés d' une cendre d' argent ; des plumes de celluloïd , blanches et légères , qu' il fallait manier comme des pinceaux ; une encre irisée qui , sur la page , se nuait d' azur et d' or . * Thérèse s' impatientait de ces délicatesses et de ces préciosités , mal appropriées à une lettre qu' elle aurait voulue simple et peu voyante . En s' apercevant que ce nom d' " ami " , donné à * Robert à la première ligne , jouait sur le papier argenté , se teintait en gorge de pigeon et en coquille de nacre , il lui vint aux lèvres un demi-sourire . Les premières phrases lui donnèrent de la peine . Elle précipita le reste , parla beaucoup de * Vivian * Bell et du prince * Albertinelli , un peu de * Choulette , dit qu' elle avait vu * Dechartre de passage à * Florence . Elle vanta quelques tableaux des musées , mais sans goût et seulement pour remplir les pages . Elle savait que * Robert n' entendait rien à la peinture ; qu' il admirait uniquement un petit cuirassier , de * Detaille , acheté chez * Goupil . Elle le revoyait , ce petit cuirassier , qu' il lui avait montré un jour , avec orgueil , dans sa chambre à coucher , près de la glace , sous des portraits de famille . Tout cela , de loin , lui semblait mesquin , ennuyeux et triste . Elle finit sa lettre par des mots d' amitié , d' une douceur qui n' était pas feinte . Car , vraiment , elle ne s' était jamais sentie à ce point paisible et clémente envers son ami . En quatre pages , elle avait peu dit et fait comprendre moins encore . Elle annonçait seulement qu' elle resterait un mois à * Florence , dont l' air lui faisait du bien . Elle écrivit ensuite à son père , à son mari et à la princesse * Seniavine . Elle descendit l' escalier , ses lettres à la main . Dans l' antichambre , elle en jeta trois sur le plateau d' argent destiné à recevoir les papiers pour la poste . Se méfiant des yeux fureteurs de * Madame * Marmet , elle glissa dans son sac à main la lettre à * Le * Ménil , comptant sur le hasard des promenades pour la couler dans une boîte . Presque aussitôt , * Dechartre vint prendre les trois amies pour les accompagner dans la ville . Comme il attendait un moment dans l' antichambre , il vit les lettres sur le plateau . Sans croire en aucune manière à la divination des âmes par l' écriture , il était sensible à la forme des lettres comme à une sorte de dessin qui peut avoir aussi son élégance . L' écriture de * Thérèse le charmait pour le souvenir d' elle et comme une fraîche relique , et il en goûtait aussi la franchise mordante , le tour hardi et simple . Il contempla les adresses sans les lire , avec une admiration sensuelle . Ils visitèrent , ce matin -là , * Sainte- * Marie-nouvelle , où la comtesse * Martin était déjà allée avec * Madame * Marmet . Mais miss * Bell leur avait fait honte de n' avoir pas vu la belle * Ginevra * De * Benci , sur une fresque du choeur . " il fallait , disait * Vivian , visiter dans la lumière du matin cette figure matinale . " tandis que la poétesse et * Thérèse causaient ensemble , * Dechartre , attaché à * Madame * Marmet , écoutait avec patience des anecdotes où des académiciens dînaient chez des femmes élégantes ; et il entrait dans les soucis de cette dame , très préoccupée depuis plusieurs jours d' acheter une voilette de tulle . Elle n' en trouvait pas à son goût dans les magasins de * Florence , et elle regrettait la rue du bac . Au sortir de l' église , ils passèrent devant l' échoppe du savetier que * Choulette avait pris pour son maître . Le bonhomme rapiéçait des chaussures rustiques . Le basilic élevait près de lui sa boule verte , et le moineau à la patte de bois pépiait . * Madame * Martin demanda au vieillard s' il se portait bien , s' il avait assez de travail pour vivre , s' il était content . à toutes ces questions il répondait par le " oui " charmant de l' * Italie , le " si " , qui chantait doucement dans sa bouche édentée . Elle lui fit dire l' histoire de son moineau . La pauvre bestiole avait un jour trempé sa patte dans la poix bouillante . - j' ai fait au petit compagnon une jambe de bois avec une allumette , et il se perche sur mon épaule comme autrefois . - c' est ce bon vieil homme , dit miss * Bell , qui enseigne la sagesse à * Monsieur * Choulette . Il y avait à * Athènes un cordonnier nommé * Simon , qui écrivait des livres de philosophie et qui était l' ami de * Socrate . J' ai toujours trouvé que * Monsieur * Choulette ressemblait à * Socrate . * Thérèse demanda au cordonnier de dire son nom , son histoire . Il se nommait * Serafino * Stoppini , natif de * Stia . Il était vieux . Il avait eu des peines dans sa vie . Il souleva ses lunettes sur son front , découvrant des yeux bleus , très doux et presque éteints sous leurs paupières rouges : - j' ai eu une femme , des enfants , je n' en ai plus . J' ai su des choses que je ne sais plus . Miss * Bell et * Madame * Marmet s' en étaient allées à la recherche d' une voilette . " il n' a au monde , songea * Thérèse , que ses outils , une poignée de clous , le baquet où il trempe ses cuirs et un pot de basilic , et il est heureux . " elle lui dit : - cette plante sent bon et elle fleurira bientôt . Il répondit : - si la pauvre petite fleurit , elle mourra . * Thérèse , en le quittant , laissa sur la table une pièce de monnaie . * Dechartre était près d' elle . Gravement , presque sévèrement , il lui dit : - vous le saviez ? ... elle le regarda et attendit . Il acheva : - ... que je vous aime . Elle continua un moment d' attacher sur lui , en silence , le regard de ses yeux clairs dont les paupières battaient . Puis elle fit de la tête signe que oui . Et , sans qu' il essayât de la retenir , elle alla rejoindre miss * Bell et * Madame * Marmet qui l' attendaient au bout de la rue .