Le Mystère de la chambre jaune

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FRANTEXT (E)
Nom de fichier:
Le Mystère de la chambre jaune
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ATILF / Étienne Petitjean
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Type:
littérature
Modalité:
écrit
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/annis-sample/frantext/LeMystereDeLaChambreJaune_GastonLeroux_1907_P1.html
Texte:
I où l' on commence à ne pas comprendre ce n' est pas sans une certaine émotion que je commence à raconter ici les aventures extraordinaires de * Joseph * Boitabille . Celui -ci , jusqu'à ce jour , s' y était si formellement opposé que j' avais fini par désespérer de publier jamais l' histoire policière la plus curieuse de ces quinze dernières années . J' imagine même que le public n' aurait jamais connu toute la vérité sur la prodigieuse affaire dite de la chambre jaune , génératrice de tant de mystérieux et cruels et sensationnels drames , et à laquelle mon ami fut si intimement mêlé , si , à propos de la nomination récente de l' illustre * Stangerson au grade de grand-croix de la légion d' honneur , un journal du soir , dans un article misérable d' ignorance ou d' audacieuse perfidie , n' avait ressuscité une terrible aventure que * Joseph * Boitabille eût voulu savoir , me disait -il , oubliée pour toujours . La chambre jaune ! qui donc se souvenait de cette affaire qui fit couler tant d' encre , il y a une quinzaine d' années ? On oublie si vite à * Paris . N' a -t-on pas oublié le nom même du procès de * Nayves et la tragique histoire de la mort du petit * Menaldo ? Et cependant l' attention publique était à cette époque si tendue vers les débats , qu' une crise ministérielle , qui éclata sur ces entrefaites , passa complètement inaperçue . Or , le procès de la chambre jaune , qui précéda l' affaire de * Nayves de quelques années , eut plus de retentissement encore . Le monde entier fut penché pendant des mois sur ce problème obscur , - le plus obscur à ma connaissance qui ait jamais été proposé à la perspicacité de notre police , qui ait jamais été posé à la conscience de nos juges . La solution de ce problème affolant , chacun la chercha . Ce fut comme un dramatique rébus sur lequel s' acharnèrent la vieille * Europe et la jeune * Amérique . C' est qu' en vérité- il m' est permis de le dire puisqu' il ne saurait y avoir en tout ceci aucun amour-propre d' auteur et que je ne fais que transcrire des faits sur lesquels une documentation exceptionnelle me permet d' apporter une lumière nouvelle-c'est qu' en vérité , je ne sache pas que , dans le domaine de la réalité ou de l' imagination , même chez l' auteur du double assassinat , rue morgue , même dans les inventions des sous- * Edgar * Poë et des truculents * Conan- * Doyle , on puisse retenir quelque chose de comparable , quant au mystère , au naturel mystère de la chambre jaune . ce que personne ne put découvrir , le jeune * Joseph * Boitabille , âgé de dix-huit ans , alors petit reporter dans un grand journal , le trouva ! Mais , lorsqu' en cour d' assises il apporta la clef de toute l' affaire , il ne dit pas toute la vérité . Il n' en laissa apparaître que ce qu' il fallait pour expliquer l' inexplicable et pour faire acquitter un innocent . Les raisons qu' il avait de se taire ont disparu aujourd'hui . Bien mieux , mon ami doit parler . Vous allez donc tout savoir ; et , sans plus ample préambule , je vais poser devant vos yeux le problème de la chambre jaune , tel qu' il le fut aux yeux du monde entier , au lendemain du drame du château du * Glandier . Le 25 octobre 1892 , la note suivante paraissait en dernière heure du temps : " un crime affreux vient d' être commis au * Glandier , sur la lisière de la forêt de sainte- * Geneviève , au-dessus * D' * épinay- * Sur- * Orge , chez le professeur * Stangerson . Cette nuit , pendant que le maître travaillait dans son laboratoire , on a tenté d' assassiner * Mlle * Stangerson , qui reposait dans une chambre attenante à ce laboratoire . Les médecins ne répondent pas de la vie de * Mlle * Stangerson . " vous imaginez l' émotion qui s' empara de * Paris . Déjà , à cette époque , le monde savant était extrêmement intéressé par les travaux du professeur * Stangerson et de sa fille . Ces travaux , les premiers qui furent tentés sur la radiographie , devaient conduire plus tard * M et * Mme * Curie à la découverte du radium . On était , du reste , dans l' attente d' un mémoire sensationnel que le professeur * Stangerson allait lire , à l' académie des sciences , sur sa nouvelle théorie : la dissociation de la matière . théorie destinée à ébranler sur sa base toute la science officielle qui repose depuis si longtemps sur le principe : rien ne se perd , rien ne se crée . Le lendemain , les journaux du matin étaient pleins de ce drame . le matin , entre autres , publiait l' article suivant , intitulé : un crime surnaturel : " voici les seuls détails-écrit le rédacteur anonyme du matin -que nous ayons pu obtenir sur le crime du château du * Glandier . L' état de désespoir dans lequel se trouve le professeur * Stangerson , l' impossibilité où l' on est de recueillir un renseignement quelconque de la bouche de la victime ont rendu nos investigations et celles de la justice tellement difficiles qu' on ne saurait , à cette heure , se faire la moindre idée de ce qui s' est passé dans la chambre jaune , où l' on a trouvé * Mlle * Stangerson , en toilette de nuit , râlant sur le plancher . Nous avons pu , du moins , interviewer le père * Jacques-comme on l' appelle dans le pays-un vieux serviteur de la famille * Stangerson . Le père * Jacques est entré dans la chambre jaune en même temps que le professeur . Cette chambre est attenante au laboratoire . Laboratoire et chambre jaune se trouvent dans un pavillon , au fond du parc , à trois cents mètres environ du château . " -il était minuit et demi , nous a raconté ce brave homme ( ? ) , et je me trouvais dans le laboratoire où travaillait encore * M * Stangerson quand l' affaire est arrivée . J' avais rangé , nettoyé des instruments toute la soirée , et j' attendais le départ de * M * Stangerson pour aller me coucher . * Mlle * Mathilde avait travaillé avec son père jusqu'à minuit ; les douze coups de minuit sonnés au coucou du laboratoire , elle s' était levée , avait embrassé * M * Stangerson , lui souhaitant une bonne nuit . Elle m' avait dit : " bonsoir , père * Jacques ! " et avait poussé la porte de la chambre jaune . nous l' avions entendue qui fermait la porte à clef et poussait le verrou , si bien que je n' avais pu m' empêcher d' en rire et que j' avais dit à monsieur : " voilà mademoiselle qui s' enferme à " double tour . Bien sûr qu' elle a peur de la bête du bon * Dieu ! " monsieur ne m' avait même pas entendu tant il était absorbé . Mais un miaulement abominable me répondit au dehors et je reconnus justement le cri de la bête du bon * Dieu ! ... que ça vous en donnait le frisson ... " est -ce qu' elle va encore nous empêcher de dormir , cette nuit ? " pensai -je , car il faut que je vous dise , monsieur , que , jusqu'à fin octobre , j' habite dans le grenier du pavillon , au-dessus de la chambre jaune , à seule fin que mademoiselle ne reste pas seule toute la nuit au fond du parc . C' est une idée de mademoiselle de passer la bonne saison dans le pavillon ; elle le trouve sans doute plus gai que le château et , depuis quatre ans qu' il est construit , elle ne manque jamais de s' y installer dès le printemps . Quand revient l' hiver , mademoiselle retourne au château , car dans la chambre jaune , il n' y a point de cheminée . " nous étions donc restés , * M * Stangerson et moi , dans le pavillon . Nous ne faisions aucun bruit . Il était , lui , à son bureau . Quant à moi , assis sur une chaise , ayant terminé ma besogne , je le regardais et je me disais : " quel homme ! Quelle intelligence ! " quel savoir ! " j' attache de l' importance à ceci que nous ne faisions aucun bruit , car à cause de cela , l' assassin a cru certainement que nous étions partis . et tout à coup , pendant que le coucou faisait entendre la demie passé minuit , une clameur désespérée partit de la chambre jaune . c' était la voix de mademoiselle qui criait : " à l' assassin ! à l' assassin ! Au secours ! " aussitôt des coups de revolver retentirent et il y eut un grand bruit de tables , de meubles renversés , jetés par terre , comme au cours d' une lutte , et encore la voix de mademoiselle qui criait : " à l' assassin ! ... au secours ! ... papa ! " papa ! " vous pensez si nous avons bondi et si * M * Stangerson et moi nous nous sommes rués sur la porte . Mais , hélas ! Elle était fermée et bien fermée à l' intérieur par les soins de mademoiselle , comme je vous l' ai dit , à clef et au verrou . Nous essayâmes de l' ébranler , mais elle était solide . * M * Stangerson était comme fou , et vraiment il y avait de quoi le devenir , car on entendait mademoiselle qui râlait : " au secours ! ... au secours ! " et * M * Stangerson frappait des coups terribles contre la porte , et il pleurait de rage et il sanglotait de désespoir et d' impuissance . C' est alors que j' ai eu une inspiration . " l' assassin se sera introduit par la fenêtre , " m' écriai -je , je vais à la fenêtre ! " et je suis sorti du pavillon , courant comme un insensé ! Le malheur était que la fenêtre de la chambre jaune donne sur la campagne , de sorte que le mur du parc qui vient aboutir au pavillon m' empêchait de parvenir tout de suite à cette fenêtre . Pour y arriver , il fallait d' abord sortir du parc . Je courus du côté de la grille et , en route , je rencontrai * Bernier et sa femme , les concierges , qui venaient , attirés par les détonations et par nos cris . Je les mis , en deux mots , au courant de la situation ; je dis au concierge d' aller rejoindre tout de suite * M * Stangerson et j' ordonnai à sa femme de venir avec moi pour m' ouvrir la grille du parc . Cinq minutes plus tard , nous étions , la concierge et moi , devant la fenêtre de la chambre jaune . il faisait un beau clair de lune et je vis bien qu' on n' avait pas touché à la fenêtre . non seulement les barreaux étaient intacts , mais encore les volets , derrière les barreaux , étaient fermés , comme je les avais fermés moi-même , la veille au soir , comme tous les soirs , bien que mademoiselle , qui me savait très fatigué et surchargé de besogne , m' eût dit de ne point me déranger , qu' elle les fermerait elle-même ; et ils étaient restés tels quels , assujettis , comme j' en avais pris le soin , par un loquet de fer , à l' intérieur . l' assassin n' avait donc pas passé par là et ne pouvait se sauver par là ; mais moi non plus , je ne pouvais entrer par là ! C' était le malheur ! On aurait perdu la tête à moins . La porte de la chambre fermée à clef à l' intérieur , les volets de l' unique fenêtre fermés , eux aussi , à l' intérieur , et , par-dessus les volets , les barreaux intacts , des barreaux à travers lesquels vous n' auriez pas passé le bras ... et mademoiselle qui appelait au secours ! ... ou plutôt non , on ne l' entendait plus ... elle était peut-être morte ... mais j' entendais encore , au fond du pavillon , monsieur qui essayait d' ébranler la porte ... nous avons repris notre course , la concierge et moi , et nous sommes revenus au pavillon . La porte tenait toujours , malgré les coups furieux de * M * Stangerson et de * Bernier . Enfin elle céda sous nos efforts enragés et , alors , qu' est -ce que nous avons vu ? Il faut vous dire que , derrière nous , la concierge tenait la lampe du laboratoire , une lampe puissante qui illuminait toute la chambre . Il faut vous dire encore , monsieur , que la chambre jaune est toute petite . Mademoiselle l' avait meublée d' un lit en fer assez large , d' une petite table , d' une table de nuit , d' une toilette et de deux chaises . Aussi , à la clarté de la grande lampe que tenait la concierge , nous avons tout vu du premier coup d' oeil . Mademoiselle , dans sa chemise de nuit , était par terre , au milieu d' un désordre incroyable . Tables et chaises avaient été renversées montrant qu' il y avait eu là une sérieuse " batterie " . On avait certainement arraché mademoiselle de son lit ; elle était pleine de sang avec des marques d' ongles terribles au cou Quand * M * Stangerson aperçut sa fille dans un pareil état , il se précipita sur elle en poussant un cri de désespoir que ça faisait pitié à entendre . Il constata que la malheureuse respirait encore et ne s' occupa que d' elle . Quant à nous , nous cherchions l' assassin , le misérable qui avait voulu tuer notre maîtresse , et je vous jure , monsieur , que , si nous l' avions trouvé , nous lui aurions fait un mauvais parti . Mais comment expliquer qu' il n' était pas là , qu' il s' était déjà enfui ? ... cela dépasse toute imagination . Personne sous le lit , personne derrière les meubles , personne ! Nous n' avons retrouvé que ses traces ; les marques ensanglantées d' une large main d' homme sur les murs et sur la porte , un grand mouchoir rouge de sang , sans aucune initiale , un vieux béret et la marque fraîche , sur le plancher , de nombreux pas d' homme . L' homme qui avait marché là avait un grand pied et les semelles laissaient derrière elles une espèce de suie noirâtre . Par où cet homme était -il passé ? Par où s' était -il évanoui ? n' oubliez pas , monsieur , qu' il n' y a pas de cheminée dans la chambre jaune . il ne pouvait s' être échappé par la porte , qui est très étroite et sur le seuil de laquelle la concierge est entrée avec sa lampe , tandis que le concierge et moi nous cherchions l' assassin dans ce petit carré de chambre où il est impossible de se cacher et où , du reste , nous ne trouvions personne . La porte défoncée et rabattue sur le mur ne pouvait rien dissimuler , et nous nous en sommes assurés . Par la fenêtre restée fermée avec ses volets clos et ses barreaux auxquels on n' avait pas touché , aucune fuite n' avait été possible . Alors ? Alors ... je commençais à croire au diable . " mais voilà que nous avons découvert , par terre , mon revolver . oui , mon propre revolver ... ça , ça m' a ramené au sentiment de la réalité ! Le diable n' aurait pas eu besoin de me voler mon revolver pour tuer mademoiselle . L' homme qui avait passé là était d' abord monté dans mon grenier , m' avait pris mon revolver dans mon tiroir et s' en était servi pour ses mauvais desseins . C' est alors que nous avons constaté , en examinant les cartouches , que l' assassin avait tiré deux coups de revolver . Tout de même , monsieur , j' ai eu de la veine , dans un pareil malheur , que * M * Stangerson se soit trouvé là , dans son laboratoire , quand l' affaire est arrivée et qu' il ait constaté de ses propres yeux que je m' y trouvais moi aussi , car , avec cette histoire de revolver , je ne sais pas où nous serions allés ; pour moi , je serais déjà sous les verrous . Il n' en faut pas davantage à la justice pour faire monter un homme sur l' échafaud ! " le rédacteur du matin fait suivre cette interview des lignes suivantes : nous avons laissé , sans l' interrompre , le père * Jacques nous raconter grossièrement ce qu' il sait du crime de la chambre jaune . nous avons reproduit les termes mêmes dont il s' est servi ; nous avons fait seulement grâce au lecteur des lamentations continuelles dont il émaillait sa narration . C' est entendu , père * Jacques ! C' est entendu , vous aimez bien vos maîtres ! Vous avez besoin qu' on le sache , et vous ne cessez de le répéter , surtout depuis la découverte du revolver . C' est votre droit et nous n' y voyons aucun inconvénient ! Nous aurions voulu poser bien des questions encore au père * Jacques- * Jacques- * Louis * Moustier-mais on est venu justement le chercher de la part du juge d' instruction qui poursuivait son enquête dans la grande salle du château . Il nous a été impossible de pénétrer au * Glandier , -et , quant à la chênaie , elle est gardée , dans un large cercle , par quelques policiers qui veillent jalousement sur toutes les traces qui peuvent conduire au pavillon et peut-être à la découverte de l' assassin . Nous aurions voulu également interroger les concierges , mais ils sont invisibles . Enfin nous avons attendu dans une auberge , non loin de la grille du château , la sortie de * M * De * Marquet , le juge d' instruction de * Corbeil . à cinq heures et demie , nous l' avons aperçu avec son greffier . Avant qu' il ne montât en voiture , nous avons pu lui poser la question suivante : - pouvez -vous , * Monsieur * De * Marquet , nous donner quelque renseignement sur cette affaire , sans que cela gêne votre instruction ? -il nous est impossible , nous répondit * M * De * Marquet , de dire quoi que ce soit . Du reste , c' est bien l' affaire la plus étrange que je connaisse . plus nous croyons savoir quelque chose , plus nous ne savons rien ! nous demandâmes à * M * De * Marquet de bien vouloir nous expliquer ces dernières paroles . Et voici ce qu' il nous dit , dont l' importance n' échappera à personne : - si rien ne vient s' ajouter aux constatations matérielles faites aujourd'hui par le parquet , je crains bien que le mystère qui entoure l' abominable attentat dont * Mlle * Stangerson a été victime ne soit pas près de s' éclaircir ; mais il faut espérer , pour la raison humaine , que les sondages des murs , du plafond et du plancher de la chambre jaune , sondages auxquels je vais me livrer dès demain avec l' entrepreneur qui a construit le pavillon il y a quatre ans , nous apporteront la preuve qu' il ne faut jamais désespérer de la logique des choses . Car le problème est là : nous savons par où l' assassin s' est introduit , - il est entré par la porte et s' est caché sous le lit en attendant * Mlle * Stangerson ; - mais par où est -il sorti ? Comment a -t-il pu s' enfuir ? Si l' on ne trouve ni trappe , ni porte secrète , ni réduit , ni ouverture d' aucune sorte , si l' examen des murs et même leur démolition-car je suis décidé , et * M * Stangerson est décidé à aller jusqu'à la démolition du pavillon-ne viennent révéler aucun passage praticable , non seulement pour un être humain , mais encore pour un être quel qu' il soit , si le plafond n' a pas de trou , si le plancher ne cache pas de souterrain , il faudra bien croire au diable , comme dit le père * Jacques ! " et le rédacteur anonyme fait remarquer , dans cet article-article que j' ai choisi comme étant le plus intéressant de tous ceux qui furent publiés ce jour -là sur la même affaire-que le juge d' instruction semblait mettre une certaine intention dans cette dernière phrase : il faudra bien croire au diable , comme dit le père * Jacques . l' article se termine sur ces lignes : " nous avons voulu savoir ce que le père * Jacques entendait par : le cri de la bête du bon * Dieu . on appelle ainsi le cri particulièrement sinistre , nous a expliqué le propriétaire de l' auberge du donjon , que pousse , quelquefois , la nuit , le chat d' une vieille femme , la mère " * Agenoux " , comme on l' appelle dans le pays . La mère " * Agenoux " est une sorte de sainte qui habite une cabane , au coeur de la forêt , non loin de la " grotte de sainte- * Geneviève " . " la chambre jaune , la bête du bon * Dieu , la mère * Agenoux , le diable , sainte * Geneviève , le père * Jacques , voilà un crime bien embrouillé , qu' un coup de pioche dans les murs nous débrouillera demain ; espérons -le , du moins , pour la raison humaine , comme dit le juge d' instruction . En attendant , on croit que * Mlle * Stangerson , qui n' a cessé de délirer et qui ne prononce distinctement que ce mot : assassin ! Assassin ! Assassin ! ... ne passera pas la nuit ... " enfin , en dernière heure , le même journal annonçait que le chef de la sûreté avait télégraphié au fameux inspecteur * Frédéric * Larsan , qui avait été envoyé à * Londres pour une affaire de titres volés , de revenir immédiatement à * Paris . II où apparaît pour la première fois * Joseph * Boitabille je me souviens , comme si la chose s' était passée hier , de l' entrée du jeune * Boitabille , dans ma chambre , ce matin -là . Il était environ huit heures , et j' étais encore au lit , lisant l' article du matin , relatif au crime du * Glandier . Mais , avant toute autre chose , le moment est venu de vous présenter mon ami . J' ai connu * Joseph * Boitabille quand il était petit reporter . à cette époque , je débutais au barreau et j' avais souvent l' occasion de le rencontrer dans les couloirs des juges d' instruction , quand j' allais demander un " permis de communiquer " pour * Mazas ou pour saint- * Lazare . Il avait , comme on dit , " une bonne balle " . Il semblait avoir pris sa tête , ronde comme un boulet , dans une boîte à billes , et c' est de là , pensai -je , que ses camarades de la presse du palais , déterminés joueurs de billard , lui avaient donné ce surnom qui devait lui rester et qu' il devait illustrer . " * Boitabille ! -as -tu vu * Boitabille ! - tiens ! Voilà ce " sacré " * Boitabille ! " il était toujours rouge comme une tomate , tantôt gai comme un pinson , et tantôt sérieux comme un pape . Comment , si jeune -il avait , quand je le vis pour la première fois , seize ans et demi-gagnait -il déjà sa vie dans la presse ? Voilà ce qu' on eût pu se demander si tous ceux qui l' approchaient n' avaient été au courant de ses débuts . Lors de l' affaire de la femme coupée en morceaux de la rue * Oberkampf-encore une histoire bien oubliée -il avait apporté au rédacteur en chef de l' époque , journal qui était alors en rivalité d' informations avec le matin , le pied gauche qui manquait dans le panier où furent découverts les lugubres débris . Ce pied gauche , la police le cherchait en vain depuis huit jours , et le jeune * Boitabille l' avait trouvé dans un égout où personne n' avait eu l' idée de l' y aller chercher . Il lui avait fallu , pour cela , s' engager dans une équipe d' égoutiers d' occasion que l' administration de la ville de * Paris avait réquisitionnée à la suite des dégâts causés par une exceptionnelle crue de la * Seine . Quand le rédacteur en chef fut en possession du précieux pied et qu' il eut compris par quelle suite d' intelligentes déductions un enfant avait été amené à le découvrir , il fut partagé entre l' admiration que lui causait tant d' astuce policière dans un cerveau de seize ans , et l' allégresse de pouvoir exhiber , à la " morgue-vitrine " du journal , le pied gauche de la rue * Oberkampf . " avec ce pied , s' écria -t-il , je ferai un article de tête . " puis , quand il eut confié le sinistre colis au médecin-légiste attaché à la rédaction de l' époque , il demanda à celui qui allait être bientôt * Boitabille ce qu' il voulait gagner pour faire partie , en qualité de petit reporter , du service des " faits divers " . - deux cents francs par mois , fit modestement le jeune homme , surpris jusqu'à la suffocation d' une pareille proposition . - vous en aurez deux cent cinquante , repartit le rédacteur en chef ; seulement vous déclarerez à tout le monde que vous faites partie de la rédaction depuis un mois . Qu' il soit bien entendu que ce n' est pas vous qui avez découvert le pied gauche de la rue * Oberkampf , mais le journal l' époque . ici , mon petit ami , l' individu n' est rien ; le journal est tout ! Sur quoi il pria le nouveau rédacteur de se retirer . Sur le seuil de la porte , il le retint cependant pour lui demander son nom . L' autre répondit : - * Joseph * Joséphin . - ça n' est pas un nom , ça , fit le rédacteur en chef , mais puisque vous ne signez pas , ça n' a pas d' importance ... tout de suite , le rédacteur imberbe se fit beaucoup d' amis , car il était serviable et doué d' une bonne humeur qui enchantait les plus grognons , et désarma les plus jaloux . Au café du barreau où les reporters de faits divers se réunissaient alors avant de monter au parquet ou à la préfecture chercher leur crime quotidien , il commença de se faire une réputation de débrouillard qui franchit bientôt les portes mêmes du cabinet du chef de la sûreté ! Quand une affaire en valait la peine et que * Boitabille -il était déjà en possession de son surnom-avait été lancé sur la piste de guerre par son rédacteur en chef , il lui arrivait souvent de " damer le pion " aux inspecteurs les plus renommés . C' est au café du barreau que je fis avec lui plus ample connaissance . Avocats , criminels et journalistes ne sont point ennemis , les uns ayant besoin de réclame et les autres de renseignements . Nous causâmes et j' éprouvai tout de suite une grande sympathie pour ce brave petit bonhomme de * Boitabille . Il était d' une intelligence si éveillée et si originale ! Et il avait une qualité de pensée que je n' ai jamais retrouvée ailleurs . à quelque temps de là , je fus chargé de la chronique judiciaire au cri du boulevard . mon entrée dans le journalisme ne pouvait que resserrer les liens d' amitié qui , déjà , s' étaient noués entre * Boitabille et moi . Enfin , mon nouvel ami ayant eu l' idée d' une petite correspondance judiciaire qu' on lui faisait signer business à son journal l' époque , je fus à même de lui fournir souvent les renseignements de droit dont il avait besoin . Près de deux années se passèrent ainsi , et plus j' apprenais à le connaître , plus je l' aimais , car , sous ses dehors de joyeuse extravagance , je l' avais découvert extraordinairement sérieux pour son âge . Enfin , plusieurs fois , moi qui étais habitué à le voir très gai et souvent trop gai , je le trouvai plongé dans une tristesse profonde . Je voulus le questionner sur la cause de ce changement d' humeur , mais chaque fois il se reprit à rire et ne répondit point . Un jour , l' ayant interrogé sur ses parents , dont il ne parlait jamais , il me quitta , faisant celui qui ne m' avait pas entendu . Sur ces entrefaites éclata la fameuse affaire de la chambre jaune , qui devait non seulement le classer le premier des reporters , mais encore en faire le premier policier du monde , double qualité qu' on ne saurait s' étonner de trouver chez la même personne , attendu que la presse quotidienne commençait déjà à se transformer et à devenir ce qu' elle est à peu près aujourd'hui : la gazette du crime . Des esprits moroses pourront s' en plaindre ; moi j' estime qu' il faut s' en féliciter . On n' aura jamais assez d' armes , publiques ou privées , contre le criminel . à quoi ces esprits moroses répliquent qu' à force de parler de crimes , la presse finit par les inspirer . Mais il y a des gens , n' est -ce pas ? Avec lesquels on n' a jamais raison ... voici donc * Boitabille dans ma chambre , ce matin -là , 26 octobre 1892 . Il était encore plus rouge que de coutume ; les yeux lui sortaient de la tête , comme on dit , et il paraissait en proie à une sérieuse exaltation . Il agitait le matin d' une main fébrile . Il me cria : - eh bien , mon cher * Sainclair ... vous avez lu ? ... - le crime du * Glandier ! -oui ; la chambre jaune ! qu' est -ce que vous en pensez ? -dame , je pense que c' est le diable ou la bête du bon * Dieu qui a commis le crime . - soyez sérieux . - eh bien , je vous dirai que je ne crois pas beaucoup aux assassins qui s' enfuient à travers les murs . Le père * Jacques , pour moi , a eu tort de laisser derrière lui l' arme du crime et , comme il habite au-dessus de la chambre de * Mlle * Stangerson , l' opération architecturale à laquelle le juge d' instruction doit se livrer aujourd'hui va nous donner la clef de l' énigme , et nous ne tarderons pas à savoir par quelle trappe naturelle ou par quelle porte secrète le bonhomme a pu se glisser pour revenir immédiatement dans le laboratoire , auprès de * M * Stangerson qui ne se sera aperçu de rien . Que vous dirais -je ? C' est une hypothèse ! ... * Boitabille s' assit dans un fauteuil , alluma sa pipe , qui ne le quittait jamais , fuma quelques instants en silence , le temps sans doute de calmer cette fièvre qui , visiblement , le dominait , et puis il me méprisa : - jeune homme ! Fit -il , sur un ton dont je n' essayerai point de rendre la regrettable ironie , jeune homme ... vous êtes avocat , et je ne doute pas de votre talent à faire acquitter les coupables ; mais , si vous êtes un jour magistrat instructeur , combien vous sera -t-il facile de faire condamner les innocents ! ... vous êtes vraiment doué , jeune homme ! Sur quoi , il fuma avec énergie , et reprit : - on ne trouvera aucune trappe , et le mystère de la chambre jaune deviendra de plus en plus mystérieux . Voilà pourquoi il m' intéresse . Le juge d' instruction a raison : on n' aura jamais vu quelque chose de plus étrange que ce crime -là ... - avez -vous quelque idée du chemin que l' assassin a pu prendre pour s' enfuir ? Demandai -je . - aucune , me répondit * Boitabille , aucune pour le moment ... mais j' ai déjà mon idée faite sur le revolver , par exemple ... le revolver n' a pas servi à l' assassin ... - et à qui donc a -t-il servi , mon dieu ? ... - eh bien , mais ... à * Mlle * Stangerson ... - je ne comprends plus , fis -je ... ou mieux je n' ai jamais compris ... * Boitabille haussa les épaules : - rien ne vous a particulièrement frappé dans l' article du matin ? -ma foi non ... j' ai trouvé tout ce qu' il raconte également bizarre ... - eh bien , mais ... et la porte fermée à clef ? -c'est la seule chose naturelle du récit ... - vraiment ! ... et le verrou ? ... - le verrou ? voilà bien des précautions prises par * Mlle * Stangerson ... * Mlle * Stangerson , quant à moi , savait qu' elle avait à craindre quelqu' un ; elle avait pris ses précautions ; elle avait même pris le revolver du père * Jacques , sans lui en parler . Sans doute , elle ne voulait effrayer personne ; elle ne voulait surtout pas effrayer son père ... ce que * Mlle * Stangerson redoutait est arrivé ... et elle s' est défendue , et il y a eu bataille et elle s' est servie assez adroitement de son revolver pour blesser l' assassin à la main-ainsi s' explique l' impression de la large main d' homme ensanglantée sur le mur et sur la porte , de l' homme qui cherchait presque à tâtons une issue pour fuir-mais elle n' a pas tiré assez vite pour échapper au coup terrible qui venait la frapper à la tempe droite . - ce n' est donc point le revolver qui a blessé * Mlle * Stangerson à la tempe ? toujours parce qu' il m' apparaît logique que le revolver a servi à * Mlle * Stangerson contre l' assassin . Maintenant , quelle était l' arme de l' assassin ? Ce coup à la tempe semblerait attester que l' assassin a voulu assommer * Mlle * Stangerson ... après avoir vainement essayé de l' étrangler ... l' assassin devait savoir que le grenier était habité par le père * Jacques , et c' est une des raisons pour lesquelles , je pense , il a voulu opérer avec une arme de silence , une matraque peut-être , ou un marteau ... - tout cela ne nous explique pas , fis -je , comment notre assassin est sorti de la chambre jaune ! -évidemment , répondit * Boitabille en se levant , et , comme il faut l' expliquer , je vais au château du * Glandier , et je viens vous chercher pour que vous y veniez avec moi ... - moi ! -oui , cher ami , j' ai besoin de vous . l' époque m' a chargé définitivement de cette affaire , et il faut que je l' éclaircisse au plus vite . - mais en quoi puis -je vous servir ? - * M * Robert * Darzac est au château du * Glandier . - c' est vrai ... son désespoir doit être sans bornes ! -il faut que je lui parle ... * Boitabille prononça cette phrase sur un ton qui me surprit : - est -ce que ... est -ce que vous croyez à quelque chose d' intéressant de ce côté ? ... demandai -je . - oui . Et il ne voulut pas en dire davantage . Il passa dans mon salon en me priant de hâter ma toilette . Je connaissais * M * Robert * Darzac pour lui avoir rendu un très gros service judiciaire dans un procès civil , alors que j' étais secrétaire de Me * Barbet- * Delatour . * M * Robert * Darzac , qui avait , à cette époque , une quarantaine d' années , était professeur de physique à la sorbonne . Il était intimement lié avec les * Stangerson , puisqu' après sept ans d' une cour assidue , il se trouvait enfin sur le point de se marier avec * Mlle * Stangerson , personne d' un certain âge ( elle devait avoir dans les trente-cinq ans ) , mais encore remarquablement jolie . Pendant que je m' habillais , je criai à * Boitabille qui s' impatientait dans mon salon : - est -ce que vous avez une idée sur la condition de l' assassin ? -oui , répondit -il , je le crois sinon un homme du monde , du moins d' une classe assez élevée ... ce n' est encore qu' une impression ... - et qu' est -ce qui vous la donne , cette impression ? -eh bien , mais , répliqua le jeune homme , le béret crasseux , le mouchoir vulgaire et les traces de la chaussure grossière sur le plancher ... - je comprends , fis -je ; on ne laisse pas tant de traces derrière soi , quand elles sont l' expression de la vérité ! -on fera quelque chose de vous , mon cher * Sainclair ! Conclut * Boitabille . III " un homme a passé comme une ombre à travers les volets " une demi-heure plus tard , nous étions , * Boitabille et moi , sur le quai de la gare d' * Orléans , attendant le départ du train qui allait nous déposer à * épinay- * Sur- * Orge . Nous vîmes arriver le parquet de * Corbeil , représenté par * M * De * Marquet et son greffier . * M * De * Marquet avait passé la nuit à * Paris-avec son greffier-pour assister , à la * Scala , à la répétition générale d' une revuette dont il était l' auteur masqué et qu' il avait signé simplement : * Castigat * Ridendo . * M * De * Marquet commençait d' être un noble vieillard . Il était , à l' ordinaire , plein de politesse et de " galantise " , et n' avait eu , toute sa vie , qu' une passion : celle de l' art dramatique . Dans sa carrière de magistrat , il ne s' était véritablement intéressé qu' aux affaires susceptibles de lui fournir au moins la nature d' un acte . Bien que , décemment apparenté , il eût pu aspirer aux plus hautes situations judiciaires , il n' avait jamais travaillé , en réalité , que pour " arriver " à la romantique porte- * Saint- * Martin ou à l' odéon pensif . Un tel idéal l' avait conduit , sur le tard , à être juge d' instruction à * Corbeil , et à signer * Castigat * Ridendo un petit acte indécent à la * Scala . L' affaire de la chambre jaune , par son côté inexplicable , devait séduire un esprit aussi ... littéraire . Elle l' intéressa prodigieusement ; et * M * De * Marquet s' y jeta moins comme un magistrat avide de connaître la vérité que comme un amateur d' imbroglios dramatiques dont toutes les facultés sont tendues vers le mystère de l' intrigue , et qui ne redoute cependant rien tant que d' arriver à la fin du dernier acte , où tout s' explique . Ainsi , dans le moment que nous le rencontrâmes , j' entendis * M * De * Marquet dire avec un soupir à son greffier : - pourvu , mon cher * Monsieur * Maleine , pourvu que cet entrepreneur , avec sa pioche , ne nous démolisse pas un aussi beau mystère ! -n'ayez crainte , répondit * M * Maleine , sa pioche démolira peut-être le pavillon , mais elle laissera notre affaire intacte . J' ai tâté les murs et étudié plafond et plancher , et je m' y connais . On ne me trompe pas . Nous pouvons être tranquilles . Nous ne saurons rien . Ayant ainsi rassuré son chef , * M * Maleine nous désigna d' un mouvement de tête discret à * M * De * Marquet . La figure de celui -ci se renfrogna et , comme il vit venir à lui * Boitabille qui , déjà , se découvrait , il se précipita sur une portière et sauta dans le train en jetant à mi-voix à son greffier : " surtout , pas de journalistes ! " * M * Maleine répliqua : " compris ! " , arrêta * Boitabille dans sa course et eut la prétention de l' empêcher de monter dans le compartiment du juge d' instruction . - pardon , messieurs ! Ce compartiment est réservé ... - je suis journaliste , monsieur , rédacteur à l' époque , fit mon jeune ami avec une grande dépense de salutations et de politesses , et j' ai un petit mot à dire à * M * De * Marquet . - * M * De * Marquet est très occupé par son enquête ... - oh ! Son enquête m' est absolument indifférente , veuillez le croire ... je ne suis pas , moi , un rédacteur de chiens écrasés , déclara le jeune * Boitabille dont la lèvre inférieure exprimait alors un mépris infini pour la littérature des " faits diversiers " ; je suis courriériste des théâtres ... et comme je dois faire , ce soir , un petit compte rendu de la revue de la * Scala ... - montez , monsieur , je vous en prie ... fit le greffier s' effaçant . * Boitabille était déjà dans le compartiment . Je l' y suivis . Je m' assis à ses côtés ; le greffier monta et ferma la portière . * M * De * Marquet regardait son greffier . - oh ! Monsieur , débuta * Boitabille , n' en veuillez pas " à ce brave homme " si j' ai forcé la consigne ; ce n' est pas à * M * De * Marquet que je veux avoir l' honneur de parler : c' est à * M * Castigat * Ridendo ! ... permettez -moi de vous féliciter , en tant que courriériste théâtral à l' époque ... et * Boitabille , m' ayant présenté d' abord , se présenta ensuite . * M * De * Marquet , d' un geste inquiet , caressait sa barbe en pointe . Il exprima en quelques mots à * Boitabille qu' il était trop modeste auteur pour désirer que le voile de son pseudonyme fût publiquement levé , et il espérait bien que l' enthousiasme du journaliste pour l' oeuvre du dramaturge n' irait point jusqu'à apprendre aux populations que * M * Castigat * Ridendo n' était autre que le juge d' instruction de * Corbeil . - l' oeuvre de l' auteur dramatique pourrait nuire , ajouta -t-il , après une légère hésitation , à l' oeuvre du magistrat ... surtout en province où l' on est resté un peu routinier ... - oh ! Comptez sur ma discrétion ! S' écria * Boitabille en levant des mains qui attestaient le ciel . Le train s' ébranlait alors ... - nous partons ! Fit le juge d' instruction , surpris de nous voir faire le voyage avec lui . - oui , monsieur , la vérité se met en marche ... dit en souriant aimablement * Boitabille ... en marche vers le château du * Glandier ... belle affaire , * Monsieur * De * Marquet , belle affaire ! ... - obscure affaire ! Incroyable , insondable , inexplicable affaire ... et je ne crains qu' une chose , * Monsieur * Boitabille ... c' est que les journalistes se mêlent de la vouloir expliquer ... mon ami sentit le coup droit . - oui , fit -il simplement , il faut le craindre ... ils se mêlent de tout ... quant à moi , je ne vous parle que parce que le hasard , monsieur le juge d' instruction , le pur hasard , m' a mis sur votre chemin et presque dans votre compartiment . - où allez -vous donc , demanda * M * De * Marquet . - au château du * Glandier , fit sans broncher * Boitabille . * M * De * Marquet sursauta . - vous n' y entrerez pas , * Monsieur * Boitabille ! ... - vous vous y opposerez ? Fit mon ami , déjà prêt à la bataille . - que non pas ! J' aime trop la presse et les journalistes pour leur être désagréable en quoi que ce soit , mais * M * Stangerson a consigné sa porte à tout le monde . Et elle est bien gardée . Pas un journaliste , hier , n' a pu franchir la grille du * Glandier . -tant mieux , répliqua * Boitabille , j' arrive bien . * M * De * Marquet se pinça les lèvres et parut prêt à conserver un obstiné silence . Il ne se détendit un peu que lorsque * Boitabille ne lui eut pas laissé ignorer plus longtemps que nous nous rendions au * Glandier pour y serrer la main " d' un vieil ami intime " , déclara -t-il , en parlant de * M * Robert * Darzac , qu' il avait peut-être vu une fois dans sa vie . - ce pauvre * Robert ! Continua le jeune reporter ... ce pauvre * Robert ! Il est capable d' en mourir ... il aimait tant * Mlle * Stangerson ... - la douleur de * M * Robert * Darzac fait , il est vrai , peine à voir , ... laissa échapper comme à regret * M * De * Marquet ... - mais il faut espérer que * Mlle * Stangerson sera sauvée ... - espérons -le ... son père me disait hier que , si elle devait succomber , il ne tarderait point , quant à lui , à l' aller rejoindre dans la tombe ... quelle perte incalculable pour la science ! ... - la blessure à la tempe est grave , n' est -ce pas ? ... - évidemment ! Mais c' est une chance inouïe qu' elle n' ait pas été mortelle ... le coup a été donné avec une force ! ... - ce n' est donc pas le revolver qui a blessé * Mlle * Stangerson , fit * Boitabille ... en me jetant un regard de triomphe ... * M * De * Marquet parut fort embarrassé . - je n' ai rien dit , je ne veux rien dire , et je ne dirai rien ! Et il se tourna vers son greffier , comme s' il ne nous connaissait plus ... mais on ne se débarrassait pas ainsi de * Boitabille . Celui -ci s' approcha du juge d' instruction , et , montrant le matin , qu' il tira de sa poche , il lui dit : - il y a une chose , monsieur le juge d' instruction , que je puis vous demander sans commettre d' indiscrétion . Vous avez lu le récit du matin ? il est absurde , n' est -ce pas ? -pas le moins du monde , monsieur ... à suivre . - eh quoi ! La chambre jaune n' a qu' une fenêtre grillée dont les barreaux n' ont pas été descellés , et une porte que l' on défonce ... et l' on n' y trouve pas l' assassin ! -c'est ainsi , monsieur ! C' est ainsi ! ... c' est ainsi que la question se pose ! ... * Boitabille ne dit plus rien et partit pour des pensers inconnus ... un quart d' heure ainsi s' écoula . quant il revint à nous , il dit , s' adressant encore au juge d' instruction : - comment était , ce soir -là , la coiffure de * Mlle * Stangerson ? -je ne saisis pas , fit * M * De * Marquet . - ceci est de la dernière importance , répliqua * Boitabille . les cheveux en bandeaux , n' est -ce pas ? Je suis sûr qu' elle portait ce soir -là , le soir du drame , les cheveux en bandeaux ! -eh bien , * Monsieur * Boitabille , vous êtes dans l' erreur , répondit le juge d' instruction ; * Mlle * Stangerson était coiffée , ce soir -là , les cheveux relevés entièrement en torsade sur la tête ... ce doit être sa coiffure habituelle ... le front entièrement découvert , ... je puis vous l' affirmer , car nous avons examiné longuement la blessure . Il n' y avait pas de sang aux cheveux ... et l' on n' avait pas touché à la coiffure depuis l' attentat . - vous êtes sûr ! Vous êtes sûr que * Mlle * Stangerson , la nuit de l' attentat , n' avait pas la coiffure en bandeaux ? ... - tout à fait certain , continua le juge en souriant ... car , justement , j' entends encore le docteur me dire pendant que j' examinais la blessure : " c' est grand dommage que * Mlle * Stangerson ait l' habitude de se coiffer les cheveux relevés sur le front . Si elle avait porté la coiffure en bandeaux , le coup qu' elle a reçu à la tempe aurait été amorti . " maintenant , je vous dirai qu' il est étrange que vous attachiez de l' importance ... - oh ! Si elle n' avait pas les cheveux en bandeaux ! gémit * Boitabille , où allons -nous ? où allons -nous ? il faudra que je me renseigne . Et il eut un geste désolé . - et la blessure à la tempe est terrible ? Demanda -t-il encore . - terrible . -enfin , par quelle arme a -t-elle été faite ? -ceci , monsieur , est le secret de l' instruction . - avez -vous retrouvé cette arme ? Le juge d' instruction ne répondit pas . - et la blessure à la gorge ? Ici , le juge d' instruction voulut bien nous confier que la blessure à la gorge était telle que l' on pouvait affirmer , de l' avis même des médecins , que , si l' assassin avait serré cette gorge quelques secondes de plus , * Mlle * Stangerson mourait étranglée . - l' affaire , telle que la rapporte le matin , reprit * Boitabille , acharné , me paraît de plus en plus inexplicable . Pouvez -vous me dire , monsieur le juge , quelles sont les ouvertures du pavillon , portes et fenêtres ? -il y en a cinq , répondit * M * De * Marquet , après avoir toussé deux ou trois fois , mais ne résistant plus au désir qu' il avait d' étaler tout l' incroyable mystère de l' affaire qu' il instruisait . Il y en a cinq , dont la porte du vestibule qui est la seule porte d' entrée du pavillon , porte toujours automatiquement fermée , et ne pouvant s' ouvrir , soit de l' intérieur , soit de l' extérieur , que par deux clefs spéciales qui ne quittent jamais le père * Jacques et * M * Stangerson . * Mlle * Stangerson n' en a point besoin puisque le père * Jacques est à demeure dans le pavillon et que , dans la journée , elle ne quitte point son père . Quand ils se sont précipités tous les quatre dans la chambre jaune dont ils avaient enfin défoncé la porte , la porte d' entrée du vestibule , elle , était restée fermée comme toujours , et les deux clefs de cette porte étaient l' une dans la poche de * M * Stangerson , l' autre dans la poche du père * Jacques . Quant aux fenêtres du pavillon , elles sont quatre : l' unique fenêtre de la chambre jaune , les deux fenêtres du laboratoire et la fenêtre du vestibule . La fenêtre de la chambre jaune et celles du laboratoire donnent sur la campagne ; seule la fenêtre du vestibule donne dans le parc . - c' est par cette fenêtre -là qu' il s' est sauvé du pavillon ! s' écria * Boitabille . - comment le savez -vous ? Fit * M * De * Marquet en fixant sur mon ami un étrange regard . - nous verrons plus tard comment l' assassin s' est enfui de la chambre jaune , répliqua * Boitabille , mais il a dû quitter le pavillon par la fenêtre du vestibule ... - encore une fois , comment le savez -vous ? -eh ! Mon dieu ! C' est bien simple . Du moment qu' il ne peut s' enfuir par la porte du pavillon , il faut bien qu' il passe par une fenêtre , et il faut qu' il y ait au moins , pour qu' il passe , une fenêtre qui ne soit pas grillée . La fenêtre de la chambre jaune est grillée , parce qu' elle donne sur la campagne ; les deux fenêtres du laboratoire doivent l' être certainement pour la même raison . puisque l' assassin s' est enfui , j' imagine qu' il a trouvé une fenêtre sans barreaux , et ce sera celle du vestibule qui donne sur le parc , c' est-à-dire à l' intérieur de la propriété . Cela n' est pas sorcier ! ... - oui , fit * M * De * Marquet , mais ce que vous ne pourriez deviner , c' est que cette fenêtre du vestibule , qui est la seule , en effet , à n' avoir point de barreaux , possède de solides volets de fer . or , ces volets de fer sont restés fermés à l' intérieur par leur loquet de fer , et cependant nous avons la preuve que l' assassin s' est , en effet , enfui du pavillon par cette même fenêtre ! des traces de sang sur le mur à l' intérieur et sur les volets et des pas sur la terre , des pas entièrement semblables à ceux dont j' ai relevé la mesure dans la chambre jaune , attestent bien que l' assassin s' est enfui par là ! Mais alors ! Comment a -t-il fait , puisque les volets sont restés fermés à l' intérieur ? il a passé comme une ombre à travers les volets . et , enfin , le plus affolant de tout , n' est -ce point la trace retrouvée de l' assassin au moment où il fuit du pavillon , quand il est impossible de se faire la moindre idée de la façon dont l' assassin est sorti de la chambre jaune , ni comment il a traversé forcément le laboratoire pour arriver au vestibule ! ah ! Oui , * Monsieur * Boitabille , cette affaire est hallucinante ... c' est une belle affaire , allez ! Et dont on ne trouvera pas la clef d' ici longtemps , je l' espère bien ! ... - vous espérez quoi , monsieur le juge d' instruction ? ... * M * De * Marquet rectifia : - ... je ne l' espère pas ... je le crois ... - on aurait donc refermé la fenêtre , à l' intérieur , après la fuite de l' assassin ? Demanda * Boitabille ... - évidemment , voilà ce qui me semble , pour le moment , naturel quoique inexplicable ... car il faudrait un complice ou des complices ... et je ne les vois pas ... après un silence , il ajouta : - ah ! Si * Mlle * Stangerson pouvait aller assez bien aujourd'hui pour qu' on l' interrogeât ... * Boitabille , poursuivant sa pensée , demanda : - et le grenier ? Il doit y avoir une ouverture au grenier ? -oui , je ne l' avais pas comptée , en effet ; cela fait six ouvertures ; il y a là-haut une petite fenêtre , plutôt une lucarne , et , comme elle donne sur l' extérieur de la propriété , * M * Stangerson l' a fait également garnir de barreaux . à cette lucarne , comme aux fenêtres du rez-de-chaussée , les barreaux sont restés intacts et les volets , qui s' ouvrent naturellement en dedans , sont restés fermés en dedans . Du reste , nous n' avons rien découvert qui puisse nous faire soupçonner le passage de l' assassin dans le grenier . - pour vous , donc , il n' est point douteux , monsieur le juge d' instruction , que l' assassin s' est enfui- sans que l' on sache comment-par la fenêtre du vestibule ! -tout le prouve ... - je le crois aussi , obtempéra gravement * Boitabille . Puis un silence , et il reprit : - si vous n' avez trouvé aucune trace de l' assassin dans le grenier , comme par exemple , ces pas noirâtres que l' on relève sur le parquet de la chambre jaune , vous devez être amené à croire que ce n' est point lui qui a volé le revolver du père * Jacques ... -il n' y a de traces , au grenier , que celles du père * Jacques , fit le juge avec un haussement de tête significatif ... et il se décida à compléter sa pensée : - le père * Jacques était avec * M * Stangerson ... c' est heureux pour lui ... - alors , quid du rôle du revolver du père * Jacques dans le drame ? Il semble bien démontré que cette arme a moins blessé * Mlle * Stangerson qu' elle n' a blessé l' assassin ... sans répondre à cette question , qui sans doute l' embarrassait , * M * Stangerson nous apprit qu' on avait retrouvé les deux balles dans la chambre jaune , l' une dans un mur , le mur où s' étalait la main rouge-une main rouge d' homme -l'autre dans le plafond . - oh ! Oh ! Dans le plafond ! Répéta à mi-voix * Boitabille ... vraiment ... dans le plafond ! Voilà qui est fort curieux ... dans le plafond ! ... il se mit à fumer en silence , s' entourant de tabagie . Quand nous arrivâmes à * Savigny- * Sur- * Orge , je dus lui donner un coup sur l' épaule pour le faire descendre de son rêve et sur le quai . Là , le magistrat et son greffier nous saluèrent , nous faisant comprendre qu' ils nous avaient assez vus ; puis ils montèrent rapidement dans un cabriolet qui les attendait . - combien de temps faut -il pour aller à pied d' ici au château du * Glandier ? Demanda * Boitabille à un employé de chemin de fer . - une heure et demie , une heure trois quarts , sans se presser , répondit l' homme . * Boitabille regarda le ciel , le trouva à sa convenance et , sans doute , à la mienne , car il me prit sous le bras et me dit : - allons ! ... j' ai besoin de marcher . - eh bien ! Lui demandai -je . ça se débrouille ? ... - oh ! Fit -il , oh ! Il n' y a rien de débrouillé du tout ! ... c' est encore plus embrouillé qu' avant ! il est vrai que j' ai une idée ... - dites -la . -oh ! Je ne peux rien dire pour le moment ... mon idée est une question de vie ou de mort pour deux personnes au moins ... - croyez -vous à des complices ? -je n' y crois pas ... nous gardâmes un instant le silence , puis il reprit : - c' est une veine d' avoir rencontré ce juge d' instruction et son greffier ... hein ! Que vous avais -je dit pour le revolver ? ... il avait le front penché vers la route , les mains dans les poches , et il sifflotait . Au bout d' un instant , je l' entendis murmurer : - pauvre femme ! ... - c' est * Mlle * Stangerson que vous plaignez ? ... - oui , c' est une très noble femme , et tout à fait digne de pitié ! ... c' est un très grand , un très grand caractère ... j' imagine ... j' imagine ... - vous connaissez donc * Mlle * Stangerson ? je ne l' ai vue qu' une fois ... - pourquoi dites -vous : c' est un très grand caractère ? ... - parce qu' elle a su tenir tête à l' assassin , parce qu' elle s' est défendue avec courage , et surtout , surtout , à cause de la balle dans le plafond ! je regardai * Boitabille , me demandant in petto s' il ne se moquait pas tout à fait de moi ou s' il n' était pas devenu subitement fou . Mais je vis bien que le jeune homme n' avait jamais eu moins envie de rire , et l' éclat intelligent de ses petits yeux ronds me rassura sur l' état de sa raison . Et puis , j' étais un peu habitué à ses propos rompus ... rompus pour moi qui n' y trouvais souvent qu' incohérence et mystère jusqu'au moment où , en quelques phrases rapides et nettes , il me livrait le fil de sa pensée . Alors , tout s' éclairait soudain ; les mots qu' il avait dits , et qui m' avaient paru vides de sens , se reliaient avec une facilité et une logique telles que je ne pouvais comprendre comment je n' avais pas compris plus tôt . IV " au sein d' une nature sauvage " le château du * Glandier est un des plus vieux châteaux de ce pays d' * île- * De- * France où se dressent encore tant d' illustres pierres de l' époque féodale . Bâti au coeur des forêts , sous * Philippe * Le * Bel , il apparaît à quelques centaines de mètres de la route qui conduit du village de * Sainte- * Geneviève- * Des- * Bois à * Montlhéry . Amas de constructions disparates , il est dominé par un donjon . Quand le visiteur a gravi les marches branlantes de cet antique donjon et qu' il débouche sur la petite plate-forme où , au dix-septième siècle , * Georges- * Philibert * De * Séquigny , seigneur du * Glandier , * Maisons- * Neuves et autres lieux , a fait édifier la lanterne actuelle , d' un abominable style rococo , on aperçoit , à trois lieues de là , au-dessus de la vallée et de la plaine , l' orgueilleuse tour de * Montlhéry . Donjon et tour se regardent encore , après tant de siècles , et semblent se raconter , au-dessus des forêts verdoyantes ou des bois morts , les plus vieilles légendes de l' histoire de * France . On dit que le donjon du * Glandier veille sur une ombre héroïque et sainte , celle de la bonne patronne de * Paris , devant qui recula * Attila . Sainte * Geneviève dort là son dernier sommeil dans les vieilles douves du château . L' été , les amoureux , balançant d' une main distraite le panier des déjeuners sur l' herbe , viennent rêver ou échanger des serments devant la tombe de la sainte , pieusement fleurie de myosotis . Non loin de cette tombe est un puits qui contient , dit -on , une eau miraculeuse . La reconnaissance des mères a élevé en cet endroit une statue à sainte * Geneviève et suspendu sous ses pieds les petits chaussons ou les bonnets des enfants sauvés par cette onde sacrée . C' est dans ce lieu qui semblait devoir appartenir tout entier au passé que le professeur * Stangerson et sa fille étaient venus s' installer pour préparer la science de l' avenir . Sa solitude au fond des bois leur avait plu tout de suite . Ils n' auraient là , comme témoins de leurs travaux et de leurs espoirs , que de vieilles pierres et de grands chênes . Le * Glandier , autrefois * Glandierum , s' appelait ainsi du grand nombre de glands que , de tout temps , on avait recueillis en cet endroit . Cette terre , aujourd'hui tristement célèbre , avait reconquis , grâce à la négligence ou à l' abandon des propriétaires , l' aspect sauvage d' une nature primitive ; seuls , les bâtiments qui s' y cachaient avaient conservé la trace d' étranges métamorphoses . Chaque siècle y avait laissé son empreinte : un morceau d' architecture auquel se reliait le souvenir de quelque événement terrible , de quelque rouge aventure ; et , tel quel , ce château , où allait se réfugier la science , semblait tout désigné à servir de théâtre à des mystères d' épouvante et de mort . Ceci dit , je ne puis me défendre d' une réflexion . La voici : si je me suis attardé quelque peu à cette triste peinture du * Glandier , ce n' est point que j' aie trouvé ici l' occasion dramatique de " créer l' atmosphère " nécessaire aux drames qui vont se dérouler sous les yeux du lecteur et , en vérité , mon premier soin , dans toute cette affaire , sera d' être aussi simple que possible . Je n' ai point la prétention d' être un auteur . Qui dit : auteur , dit toujours un peu : romancier , et , dieu merci ! Le mystère de la chambre jaune est assez plein de tragique horreur réelle pour se passer de littérature . Je ne suis et ne veux être qu' un fidèle " rapporteur " . Je dois rapporter l' événement ; je situe cet événement dans son cadre , voilà tout . Il est tout naturel que vous sachiez où les choses se passent . Je reviens à * M * Stangerson . Quand il acheta le domaine , une quinzaine d' années environ avant le drame qui nous occupe , le * Glandier n' était plus habité depuis longtemps . Un autre vieux château , dans les environs , construit au quatorzième siècle par * Jean * De * Belmont , était également abandonné , de telle sorte que le pays était à peu près inhabité . Quelques maisonnettes au bord de la route qui conduit à * Corbeil , une auberge , l' auberge du donjon , qui offrait une passagère hospitalité aux rouliers ; c' était là à peu près tout ce qui rappelait la civilisation dans cet endroit délaissé qu' on ne s' attendait guère à rencontrer à quelques lieues de la capitale . Mais ce parfait délaissement avait été la raison déterminante du choix de * M * Stangerson et de sa fille . * M * Stangerson était déjà célèbre ; il revenait d' * Amérique où ses travaux avaient eu un retentissement considérable . Le livre qu' il avait publié à * Philadelphie sur la dissociation de la matière par les actions électriques avait soulevé la protestation de tout le monde savant . * M * Stangerson était français , mais d' origine américaine . De très importantes affaires d' héritage l' avaient fixé pendant plusieurs années aux * états- * Unis . Il avait continué , là-bas , une oeuvre commencée en * France , et il était revenu en * France l' y achever après avoir réalisé une grosse fortune , tous ses procès s' étant heureusement terminés soit par des jugements qui lui donnaient gain de cause , soit par des transactions . Cette fortune fut la bienvenue . * M * Stangerson , qui eût pu , s' il l' avait voulu , gagner des millions de dollars en exploitant ou en faisant exploiter deux ou trois de ses découvertes chimiques relatives à de nouveaux procédés de teinture , avait toujours répugné à faire servir à son intérêt propre le don merveilleux d' inventer qu' il avait reçu de la nature ; mais il ne pensait point que son génie lui appartînt . Il le devait aux hommes , et tout ce que son génie mettait au monde tombait , de par cette volonté philanthropique , dans le domaine public . S' il n' essaya point de dissimuler la satisfaction que lui causait la mise en possession de cette fortune inespérée qui allait lui permettre de se livrer jusqu'à sa dernière heure à sa passion pour la science pure , le professeur dut s' en réjouir également , semblait -il , pour une autre cause . * Mlle * Stangerson avait , au moment où son père revint d' * Amérique et acheta le * Glandier , vingt ans . Elle était plus jolie qu' on ne saurait l' imaginer , tenant à la fois toute la grâce parisienne de sa mère , morte en lui donnant le jour , et toute la splendeur , toute la richesse du jeune sang américain de son grand-père paternel , * William * Stangerson . Celui -ci , citoyen de * Philadelphie , avait dû se faire naturaliser français pour obéir à des exigences de famille , au moment de son mariage avec une française , celle qui devait être la mère de l' illustre * Stangerson . Ainsi s' explique la nationalité française du professeur * Stangerson . Vingt ans , adorablement blonde , des yeux bleus , un teint de lait , rayonnante , d' une santé divine , * Mathilde * Stangerson était l' une des plus belles filles à marier de l' ancien et du nouveau continent . Il était du devoir de son père , malgré la douleur prévue d' une inévitable séparation , de songer à ce mariage , et il ne dut pas être fâché de voir arriver la dot . Quoi qu' il en soit , il ne s' en enterra pas moins , avec son enfant , au * Glandier , dans le moment où ses amis s' attendaient à ce qu' il produisît * Mlle * Mathilde dans le monde . Certains vinrent le voir et manifestèrent leur étonnement . Aux questions qui lui furent posées , le professeur répondit : " c' est la volonté de ma fille . Je ne sais rien lui refuser . C' est elle qui a choisi le * Glandier . " interrogé à son tour , la jeune fille répliqua avec sérénité : " où aurions -nous mieux travaillé que dans cette solitude ? " car * Mlle * Mathilde * Stangerson collaborait déjà à l' oeuvre de son père , mais on ne pouvait imaginer alors que sa passion pour la science irait jusqu'à lui faire repousser tous les partis qui se présenteraient à elle , pendant plus de quinze ans . Si retirés vivaient -ils , le père et la fille durent se montrer dans quelques réceptions officielles , et , à certaines époques de l' année , dans deux ou trois salons amis où la gloire du professeur et la beauté de * Mathilde firent sensation . L' extrême froideur de la jeune fille ne découragea pas tout d' abord les soupirants ; mais , au bout de quelques années , ils se lassèrent . Un seul persista avec une douce ténacité et mérita ce nom d' éternel fiancé , qu' il accepta avec mélancolie ; c' était * M * Robert * Darzac . Maintenant * Mlle * Stangerson n' était plus jeune , et il semblait bien que , n' ayant point trouvé de raisons pour se marier , jusqu'à l' âge de trente-cinq ans , elle n' en découvrirait jamais . Un tel argument apparaissait sans valeur , évidemment , à * M * Robert * Darzac , puisque celui -ci ne cessait point sa cour , si tant est qu' on peut encore appeler " cour " les soins délicats et tendres dont on ne cesse d' entourer une femme de trente-cinq ans , restée fille et qui a déclaré qu' elle ne se marierait point . Soudain , quelques semaines avant les événements qui nous occupent , un bruit auquel on n' attacha pas d' abord d' importance-tant on le trouvait incroyable-se répandit dans * Paris ; * Mlle * Stangerson consentait enfin à " couronner " l' inextinguible flamme de * M * Robert * Darzac ! Il fallut que * M * Robert * Darzac lui-même ne démentît point ces propos matrimoniaux pour qu' on se dît enfin qu' il pouvait y avoir un peu de vérité dans une rumeur aussi invraisemblable . Enfin * M * Stangerson voulut bien annoncer , en sortant un jour de l' académie des sciences , que le mariage de sa fille et de * M * Robert * Darzac serait célébré dans l' intimité , au château du * Glandier , sitôt que sa fille et lui auraient mis la dernière main au rapport qui allait résumer tous leurs travaux sur la dissociation de la matière , c' est-à-dire sur le retour de la matière à l' éther . Le nouveau ménage s' installerait au * Glandier et le gendre apporterait sa collaboration à l' oeuvre à laquelle le père et la fille avaient consacré leur vie . Le monde scientifique n' avait pas encore eu le temps de se remettre de cette nouvelle que l' on apprenait l' assassinat de * Mlle * Stangerson dans les conditions fantastiques que nous avons énumérées et que notre visite au château va nous permettre de préciser davantage encore . Je n' ai point hésité à fournir au lecteur tous ces détails rétrospectifs que je connaissais par suite de mes rapports d' affaires avec * M * Robert * Darzac , pour qu' en franchissant le seuil de la chambre jaune , il fût aussi documenté que moi . V où * Joseph * Boitabille adresse à * M * Robert * Darzac une phrase qui produit son petit effet nous marchions depuis quelques minutes , * Boitabille et moi , le long d' un mur qui bordait la vaste propriété de * M * Stangerson , et nous apercevions déjà la grille d' entrée , quand notre attention fut attirée par un personnage qui , à demi courbé sur la terre , semblait tellement préoccupé qu' il ne nous vit pas venir . Tantôt il se penchait , se couchait presque sur le sol , tantôt il se redressait et considérait attentivement le mur ; tantôt il regardait dans le creux de sa main , puis faisait de grands pas , puis se mettait à courir et regardait encore dans le creux de sa main droite . * Boitabille m' avait arrêté d' un geste : - chut ! * Frédéric * Larsan qui travaille ! ... ne le dérangeons pas ! * Joseph * Boitabille avait une grande admiration pour le célèbre policier . Je n' avais jamais vu , moi , * Frédéric * Larsan , mais je le connaissais beaucoup de réputation . L' affaire des lingots d' or de l' hôtel de la monnaie , qu' il débrouilla quand tout le monde jetait sa langue aux chiens , et l' arrestation des forceurs de coffres-forts du crédit universel avaient rendu son nom presque populaire . Il passait alors , à cette époque où * Joseph * Boitabille n' avait pas encore donné les preuves admirables d' un talent unique , pour l' esprit le plus apte à démêler l' écheveau embrouillé des plus mystérieux et plus obscurs crimes . Sa réputation s' était étendue dans le monde entier et souvent les polices de * Londres ou de * Berlin , ou même d' * Amérique l' appelaient à l' aide quand les inspecteurs et les détectives nationaux s' avouaient à bout d' imagination et de ressources . On ne s' étonnera donc point que , dès le début du mystère de la chambre jaune , le chef de la sûreté ait songé à télégraphier à son précieux subordonné , à * Londres , où * Frédéric * Larsan avait été envoyé pour une grosse affaire de titres volés : revenez vite . * Frédéric , que l' on appelait , à la sûreté , le grand * Fred , avait fait diligence , sachant sans doute par expérience que , si on le dérangeait , c' est qu' on avait bien besoin de ses services , et , ainsi que le disait * Boitabille , ce matin -là , il était déjà à la besogne . nous comprîmes bientôt en quoi elle consistait . Ce qu' il ne cessait de regarder dans le creux de sa main droite n' était autre chose que sa montre et il paraissait fort occupé à compter des minutes . Puis il rebroussa chemin , reprit une fois encore sa course , ne l' arrêta qu' à la grille du parc , reconsulta sa montre , la mit dans sa poche , haussa les épaules d' un geste découragé , poussa la grille , pénétra dans le parc , referma la grille à clef , leva la tête et , à travers les barreaux , nous aperçut . * Boitabille courut et je le suivis . * Frédéric * Larsan nous attendait . - * Monsieur * Fred , dit * Boitabille en se découvrant et en montrant les marques d' un profond respect basé sur la réelle admiration que le jeune reporter avait pour le célèbre policier , pourriez -vous nous dire si * M * Robert * Darzac est au château en ce moment ? Voici un de ses amis , du barreau de * Paris , qui désirerait lui parler . - je n' en sais rien , * Monsieur * Boitabille , répliqua * Fred en serrant la main de mon ami , car il avait eu l' occasion de le rencontrer plusieurs fois au cours de ses enquêtes les plus difficiles ... je ne l' ai pas vu . - les concierges nous renseigneront sans doute ? Fit * Boitabille en désignant une maisonnette de briques dont porte et fenêtres étaient closes et qui devait inévitablement abriter ces fidèles gardiens de la propriété . - les concierges ne vous renseigneront point , * Monsieur * Boitabille . - et pourquoi donc ? -parce que , depuis une demi-heure , ils sont arrêtés ! ... - arrêtés ! S' écria * Boitabille ... ce sont eux les assassins ! ... * Frédéric * Larsan haussa les épaules . - quand on ne peut pas , dit -il , d' un air de suprême ironie , arrêter l' assassin , on peut toujours se payer le luxe de découvrir les complices ! -c'est vous qui les avez fait arrêter , * Monsieur * Fred ? -ah ! Non ! Par exemple ! Je ne les ai pas fait arrêter , d' abord parce que je suis à peu près sûr qu' ils ne sont pour rien dans l' affaire , et puis parce que ... - parce que quoi ? Interrogea anxieusement * Boitabille . -parce que ... rien ... fit * Larsan en secouant la tête . - parce qu' il n' y a pas de complices ! souffla * Boitabille . * Frédéric * Larsan s' arrêta net , regardant * Boitabille avec intérêt . - ah ! Ah ! Vous avez donc une idée sur l' affaire ... pourtant vous n' avez rien vu , jeune homme ... vous n' avez pas encore pénétré ici ... - j' y pénétrerai . - j' en doute ... la consigne est formelle . - j' y pénétrerai si vous me faites voir * M * Robert * Darzac ... faites cela pour moi ... vous savez que nous sommes de vieux amis ... * Monsieur * Fred ... je vous en prie ... rappelez -vous le bel article que je vous ai fait à propos des " lingots d' or " . Un petit mot à * M * Robert * Darzac , s' il vous plaît ? La figure de * Boitabille était vraiment comique à voir en ce moment . Elle reflétait un désir si irrésistible de franchir ce seuil au delà duquel il se passait quelque prodigieux mystère ; elle suppliait avec une telle éloquence non seulement de la bouche et des yeux , mais encore de tous les traits , que je ne pus m' empêcher d' éclater de rire . * Frédéric * Larsan , pas plus que moi , ne garda son sérieux . Cependant , derrière la grille , * Frédéric * Larsan remettait tranquillement la clef dans sa poche . Je l' examinai . C' était un homme qui pouvait avoir une cinquantaine d' années . Sa tête était belle , aux cheveux grisonnants , au teint mat , au profil dur ; le front était proéminent ; le menton et les joues étaient rasés avec soin ; la lèvre , sans moustache , était finement dessinée ; les yeux , un peu petits et ronds , fixaient les gens bien en face d' un regard fouilleur qui étonnait et inquiétait . Il était de taille moyenne et bien prise ; l' allure générale était élégante et sympathique . Rien du policier vulgaire . C' était un grand artiste en son genre , et il le savait , et l' on sentait qu' il avait une haute idée de lui-même . Le ton de sa conversation était d' un sceptique et d' un désabusé . Son étrange profession lui avait fait côtoyer tant de crimes et de vilenies qu' il eût été inexplicable qu' elle ne lui eût point un peu durci les sentiments , selon la curieuse expression de * Boitabille . * Larsan tourna la tête au bruit d' une voiture qui arrivait derrière lui . Nous reconnûmes le cabriolet qui , en gare d' * épinay , avait emporté le juge d' instruction et son greffier . - tenez ! Fit * Frédéric * Larsan , vous vouliez parler à * M * Robert * Darzac ; le voilà ! Le cabriolet était déjà à la grille et * Robert * Darzac priait * Frédéric * Larsan de lui ouvrir l' entrée du parc , lui disant qu' il était très pressé et qu' il n' avait que le temps d' arriver à * épinay pour prendre le prochain train pour * Paris , quand il me reconnut . Pendant que * Larsan ouvrait la grille , * M * Darzac me demanda ce qui pouvait m' amener au * Glandier dans un moment aussi tragique . Je remarquai alors qu' il était atrocement pâle et qu' une douleur infinie était peinte sur son visage . - * Mlle * Stangerson va -t-elle mieux ? Demandai -je immédiatement . - oui , fit -il . On la sauvera peut-être . Il faut qu' on la sauve . Il n' ajouta pas " ou j' en mourrai " , mais on sentait trembler la fin de la phrase au bout de ses lèvres exsangues . * Boitabille intervint alors : - monsieur , vous êtes pressé . Il faut cependant que je vous parle . J' ai quelque chose de la dernière importance à vous dire . * Frédéric * Larsan interrompit : - je peux vous laisser ? Demanda -t-il à * Robert * Darzac . Vous avez une clef ou voulez -vous que je vous donne celle -ci ? -oui , merci , j' ai une clef . Je fermerai la grille . * Larsan s' éloigna rapidement dans la direction du château dont on apercevait , à quelques centaines de mètres , la masse imposante . * Robert * Darzac , le sourcil froncé , montrait déjà de l' impatience . Je présentai * Boitabille comme un excellent ami ; mais , dès qu' il sut que ce jeune homme était journaliste , * M * Darzac me regarda d' un air de grand reproche , s' excusa sur la nécessité où il était d' atteindre * épinay en vingt minutes , salua et fouetta son cheval . Mais déjà * Boitabille avait saisi , à ma profonde stupéfaction , la bride , arrêté le petit équipage d' un poing vigoureux , cependant qu' il prononçait cette phrase dépourvue pour moi du moindre sens : - le presbytère n' a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat . ces mots ne furent pas plutôt sortis de la bouche de * Boitabille que je vis * Robert * Darzac chanceler ; si pâle qu' il fût , il pâlit encore ; ses yeux fixèrent le jeune homme avec épouvante et il descendit immédiatement de sa voiture dans un désordre d' esprit inexprimable . - allons ! Allons ! Dit -il en balbutiant . Et puis , tout à coup , il reprit avec une sorte de fureur : - allons ! Monsieur ! Allons ! Et il refit le chemin qui conduisait au château , sans plus dire un mot , cependant que * Boitabille suivait , tenant toujours le cheval . J' adressai quelques paroles à * M * Darzac ... mais il ne me répondit pas . J' interrogeai de l' oeil * Boitabille , qui ne me vit pas . VI au fond de la chênaie nous arrivâmes au château . Le vieux donjon se reliait à la partie du bâtiment entièrement refaite sous * Louis * XIV par un autre corps de bâtiment moderne , style * Viollet- * Le- * Duc , où se trouvait l' entrée principale . Je n' avais encore rien vu d' aussi original , ni peut-être d' aussi laid , ni surtout d' aussi étrange en architecture que cet assemblage bizarre de styles disparates . C' était monstrueux et captivant . En approchant , nous vîmes deux gendarmes qui se promenaient devant une petite porte ouvrant sur le rez-de-chaussée du donjon . Nous apprîmes bientôt que , dans ce rez-de-chaussée , qui était autrefois une prison et qui servait maintenant de chambre de débarras , on avait enfermé les concierges , * M et * Mme * Bernier . à suivre . * M * Robert * Darzac nous fit entrer dans la partie moderne du château par une vaste porte que protégeait une " marquise " . * Rouletabille , qui avait abandonné le cheval et le cabriolet aux soins d' un domestique , ne quittait pas des yeux * M * Darzac ; je suivis son regard , et je m' aperçus que celui -ci était uniquement dirigé vers les mains gantées du professeur à la sorbonne . Quand nous fûmes dans un petit salonet garni de meubles vieillots , * M * Darzac se tourna vers * Rouletabille et assez brusquement lui demanda : - parlez ! Que me voulez -vous ? Le reporter répondit avec la même brusquerie : - vous serrer la main ! * Darzac se recula : - que signifie ? évidemment il avait compris ce que je comprenais alors : que mon ami le soupçonnait de l' abominable attentat . La trace de la main ensanglantée sur les murs de la chambre jaune lui apparut ... je regardai cet homme à la physionomie si hautaine , au regard si droit d' ordinaire et qui se troublait en ce moment si étrangement . Il tendit sa main droite , et , me désignant : - vous êtes l' ami de * M * Sainclair qui m' a rendu un service inespéré dans une juste cause , monsieur , et je ne vois pas pourquoi je vous refuserais la main ... * Rouletabille ne prit pas cette main . Il dit , mentant avec une audace sans pareille : - monsieur , j' ai vécu quelques années en * Russie , d' où j' ai rapporté cet usage de ne jamais serrer la main à quiconque ne se dégante pas . Je crus que le professeur en sorbonne allait donner un libre cours à la fureur qui commençait à l' agiter , mais au contraire , d' un violent effort visible , il se calma , se déganta et présenta ses mains . Elles étaient nettes de toute cicatrice . - êtes -vous satisfait ? -non ! Répliqua * Rouletabille . Mon cher ami , fit -il en se tournant vers moi , je suis obligé de vous demander de nous laisser seuls un instant . Je saluai et me retirai , stupéfait de ce que je venais de voir et d' entendre , et ne comprenant pas que * M * Robert * Darzac n' eût point déjà jeté à la porte mon impertinent , mon injurieux , mon stupide ami ... car , à cette minute , j' en voulais à * Rouletabille de ses soupçons qui avaient abouti à cette scène inouïe des gants ... je me promenai environ vingt minutes devant le château , essayant de relier entre eux les différents événements de cette matinée , et n' y parvenant pas . Quelle était l' idée de * Rouletabille ? était -il possible que * M * Robert * Darzac lui apparût comme l' assassin ? Comment penser que cet homme , qui devait se marier dans quelques jours avec * Mlle * Stangerson , s' était introduit dans la chambre jaune pour assassiner sa fiancée ? Enfin , rien n' était venu m' apprendre comment l' assassin avait pu sortir de la chambre jaune ; et , tant que ce mystère qui me paraissait inexplicable ne me serait pas expliqué , j' estimais , moi , qu' il était du devoir de tous de ne soupçonner personne . Enfin , que signifiait cette phrase insensée qui sonnait encore à mes oreilles : " le presbytère n' a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat ! " j' avais hâte de me retrouver seul avec * Rouletabille pour le lui demander . à ce moment , le jeune homme sortit du château avec * M * Robert * Darzac . Chose extraordinaire , je vis au premier coup d' oeil qu' ils étaient les meilleurs amis du monde . - nous allons à la chambre jaune , me dit * Rouletabille , venez avec nous . Dites-donc , cher ami , vous savez que je vous garde toute la journée . Nous déjeunons ensemble dans le pays ... - vous déjeunerez avec moi , ici , messieurs ... - non , merci , répliqua le jeune homme . Nous déjeunerons à l' auberge du donjon ... - vous y serez très mal ... vous n' y trouverez rien . - croyez -vous ? ... moi j' espère y trouver quelque chose , répliqua * Rouletabille . Après déjeuner , nous retravaillerons , je ferai mon article , vous serez assez aimable pour me le porter à la rédaction ... - et vous ? Vous ne revenez pas avec moi ? -non ; je couche ici ... je me retournai vers * Rouletabille . Il parlait sérieusement , et * M * Robert * Darzac me parut nullement étonné ... nous passions alors devant le donjon et nous entendîmes des gémissements . * Rouletabille demanda : - pourquoi a -t-on arrêté ces gens -là ? -c'est un peu de ma faute , dit * M * Darzac . J' ai fait remarquer hier au juge d' instruction qu' il est inexplicable que les concierges aient eu le temps d' entendre les coups de revolver , de s' habiller , de parcourir l' espace assez grand qui sépare leur loge du pavillon , tout cela en deux minutes ; car il ne s' est pas écoulé plus de deux minutes entre les coups de revolver et le moment où ils ont été rencontrés par le père * Jacques . - évidemment , c' est louche , acquiesça * Rouletabille ... et ils étaient habillés ... ? -voilà ce qui est incroyable ... ils étaient habillés ... entièrement , solidement et chaudement ... il ne manquait aucune pièce à leur costume . La femme était en sabots , mais l' homme avait ses souliers lacés . or , ils ont déclaré s' être couchés comme tous les soirs à neuf heures . En arrivant , ce matin , le juge d' instruction , qui s' était muni , à * Paris , d' un revolver de même calibre que celui du crime ( car il ne veut pas toucher au revolver-pièce à conviction ) , a fait tirer deux coups de revolver par son greffier dans la chambre jaune , fenêtre et porte fermées . Nous étions avec lui dans la loge des concierges ; nous n' avons rien entendu ... on ne peut rien entendre . Les concierges ont donc menti , cela ne fait point de doute ... ils étaient prêts ; ils étaient déjà dehors non loin du pavillon ; ils attendaient quelque chose . certes , on ne les accuse point d' être les auteurs de l' attentat , mais leur complicité n' est pas improbable ... * M * De * Marquet les a fait arrêter aussitôt . - s' ils avaient été complices , dit * Rouletabille , ils seraient arrivés débraillés , ou plutôt ils ne seraient pas arrivés du tout . Quand on se précipite dans les bras de la justice , avec sur soi tant de preuves de complicité , c' est qu' on n' est pas complice . Je ne crois pas aux complices dans cette affaire . - alors , pourquoi étaient -ils dehors à minuit ? Qu' ils le disent ? ... - ils ont certainement un intérêt à se taire . Il s' agit de savoir lequel ... même s' ils ne sont pas complices , cela peut avoir quelque importance . tout est important de ce qui se passe dans une nuit pareille ... nous venions de traverser un vieux pont jeté sur la * Douve et nous entrions dans cette partie du parc appelée " la chênaie " . Il y avait là des chênes centenaires . L' automne avait déjà recroquevillé leurs feuilles jaunies et leurs hautes branches noires et serpentines semblaient d' affreuses chevelures , des noeuds de reptiles géants entremêlés comme le sculpteur antique en a tordu sur sa tête de * Méduse . Ce lieu , que * Mlle * Stangerson habitait l' été parce qu' elle le trouvait gai , nous apparut , en cette saison , triste et funèbre . Le sol était noir , tout fangeux des pluies récentes et de la bourbe des feuilles mortes , les troncs des arbres étaient noirs , le ciel lui-même , au-dessus de nos têtes , était en deuil , charriait de gros nuages lourds . Et , dans cette retraite sombre et désolée , nous aperçûmes les murs blancs du pavillon . étrange bâtisse , sans une fenêtre visible du point où elle nous apparaissait . Seule une petite porte en marquait l' entrée . On eût dit un tombeau , un vaste mausolée au fond d' une forêt abandonnée ... à mesure que nous approchions , nous en devinions la disposition . Ce bâtiment prenait toute la lumière dont il avait besoin , au midi , c' est-à-dire de l' autre côté de la propriété , du côté de la campagne . La petite porte refermée sur le parc , * M et * Mlle * Stangerson devaient trouver là une prison idéale pour y vivre avec leurs travaux et leur rêve . Je vais donner tout de suite , du reste , le plan de ce pavillon . Il n' avait qu' un rez-de-chaussée , où l' on accédait par quelques marches , et un grenier assez élevé qui ne nous occupera en aucune façon . C' est donc le plan du rez-de-chaussée dans toute sa simplicité que je soumets au lecteur . ( ... ) il a été tracé par * Rouletabille lui-même , et j' ai constaté qu' il n' y manquait pas une ligne , pas une indication susceptible d' aider à la solution du problème qui se posait alors devant la justice . Avec la légende et le plan , les lecteurs en sauront tout autant , pour arriver à la vérité , qu' en savait * Rouletabille quand il pénétra dans le pavillon pour la première fois et que chacun se demandait : par où l' assassin a -t-il pu fuir de la chambre jaune ? avant de gravir les trois marches de la porte du pavillon , * Rouletabille nous arrêta et demanda à brûle-pourpoint à * M * Darzac : - eh bien ! Et le mobile du crime ? -pour moi , monsieur , il n' y a aucun doute à avoir à ce sujet , fit le fiancé de * Mlle * Stangerson avec une grande tristesse . Les traces de doigts , les profondes écorchures sur la poitrine et au cou de * Mlle * Stangerson attestent que le misérable qui était là avait essayé un affreux attentat . Les médecins experts , qui ont examiné hier ces traces , affirment qu' elles ont été faites par la même main dont l' image ensanglantée est restée sur le mur ; une main énorme , monsieur , et qui ne tiendrait point dans mon gant , ajouta -t-il avec un amer et indéfinissable sourire ... - cette main rouge , interrompis -je , ne pourrait donc pas être la trace des doigts ensanglantés de * Mlle * Stangerson , qui , au moment de s' abattre , aurait rencontré le mur et y aurait laissé , en glissant , une image élargie de sa main pleine de sang ? -il n' y avait pas une goutte de sang aux mains de * Mlle * Stangerson quand on l' a relevée , répondit * M * Darzac . - on est donc sûr , maintenant , fis -je , que c' est bien * Mlle * Stangerson qui s' était armée du revolver du père * Jacques , puisqu' elle a blessé la main de l' assassin . elle redoutait donc quelque chose ou quelqu' un ? -c'est probable ... - vous ne soupçonnez personne ? -non ... , répondit * M * Darzac , en regardant * Rouletabille . * Rouletabille , alors , me dit : - il faut que vous sachiez , mon ami , que l' instruction est un peu plus avancée que n' a voulu nous le confier ce petit cachottier de * M * De * Marquet . Non seulement l' instruction sait maintenant que le revolver fut l' arme dont se servit , pour se défendre , * Mlle * Stangerson , mais elle connaît , mais elle a connu tout de suite l' arme qui a servi à attaquer , à frapper * Mlle * Stangerson . C' est , m' a dit * M * Darzac , un os de mouton . pourquoi * M * De * Marquet entoure -t-il cet os de mouton de tant de mystère ? Dans le dessein de faciliter les recherches des agents de la sûreté ? Sans doute . Il imagine peut-être qu' on va retrouver son propriétaire parmi ceux qui sont bien connus , dans la basse pègre de * Paris , pour se servir de cet instrument de crime , le plus terrible que la nature ait inventé ... et puis , est -ce qu' on sait jamais ce qui peut se passer dans une cervelle de juge d' instruction ? Ajouta * Rouletabille avec une ironie méprisante . J' interrogeai : - on a donc trouvé un os de mouton dans la chambre jaune ? -oui , monsieur , fit * Robert * Darzac , au pied du lit ; mais je vous en prie : n' en parlez point . * M * De * Marquet nous a demandé le secret . ( je fis un geste de protestation . ) c' est un énorme os de mouton dont la tête , ou , pour mieux dire , dont l' articulation était encore toute rouge du sang de l' affreuse blessure qu' il avait faite à * Mlle * Stangerson . C' est un vieil os de mouton qui a dû servir déjà à quelques crimes , suivant les apparences . Ainsi pense * M * De * Marquet , qui l' a fait porter à * Paris , au laboratoire municipal , pour qu' il fût analysé . Il croit , en effet , avoir relevé sur cet os non seulement le sang frais de la dernière victime , mais encore des traces roussâtres qui ne seraient autres que des taches de sang séché , témoignages de crimes antérieurs . - un os de mouton , dans la main d' un assassin exercé , est une arme effroyable , dit * Rouletabille , une arme plus utile et plus sûre qu' un lourd marteau . - le misérable l' a d' ailleurs prouvé , fit douloureusement * M * Robert * Darzac . L' os de mouton a terriblement frappé * Mlle * Stangerson au front . L' articulation de l' os de mouton s' adapte parfaitement à la blessure . Pour moi , cette blessure eût été mortelle si l' assassin n' avait été à demi arrêté , dans le coup qu' il donnait , par le revolver de * Mlle * Stangerson . Blessé à la main , il lâchait son os de mouton et s' enfuyait . Malheureusement , le coup de l' os de mouton était parti et était déjà arrivé ... et * Mlle * Stangerson était quasi assommée , après avoir failli être étranglée . Si * Mlle * Stangerson avait réussi à blesser l' homme de son premier coup de revolver , elle eût , sans doute , échappé à l' os de mouton ... mais elle a saisi certainement son revolver trop tard ; puis , le premier coup , dans la lutte , a dévié , et la balle est allée se loger dans le plafond ; ce n' est que le second coup qui a porté ... ayant ainsi parlé , * M * Darzac frappa à la porte du pavillon . Vous avouerai -je mon impatience de pénétrer dans le lieu même du crime ? J' en tremblais , et , malgré tout l' immense intérêt que comportait l' histoire de l' os de mouton , je bouillais de voir que notre conversation se prolongeait et que la porte du pavillon ne s' ouvrait pas . Enfin , elle s' ouvrit . Un homme , que je reconnus pour être le père * Jacques , était sur le seuil . Il me parut avoir la soixantaine bien sonnée . Une longue barbe blanche , des cheveux blancs sur lesquels il avait posé un béret basque , un complet de velours marron à côtes usé , des sabots ; l' air bougon , une figure assez rébarbative qui s' éclaira cependant dès qu' il eut aperçu * M * Robert * Darzac . - des amis , fit simplement notre guide . Il n' y a personne au pavillon , père * Jacques ? -je ne dois laisser entrer personne , * Monsieur * Robert , mais bien sûr la consigne n' est pas pour vous ... et pourquoi ? Ils ont vu tout ce qu' il y avait à voir , ces messieurs de la justice . Ils en ont fait assez des dessins et des procès-verbaux ... - pardon , * Monsieur * Jacques , une question avant toute autre chose , fit * Rouletabille . - dites , jeune homme , et , si je puis y répondre ... - votre maîtresse portait -elle , ce soir -là , les cheveux en bandeaux , vous savez bien , les cheveux en bandeaux sur le front ? -non , mon p'tit monsieur . Ma maîtresse n' a jamais porté les cheveux en bandeaux comme vous dites , ni ce soir -là , ni les autres jours . Elle avait , comme toujours , les cheveux relevés de façon à ce qu' on pouvait voir son beau front , pur comme celui de l' enfant qui vient de naître ! ... * Rouletabille grogna , et se mit aussitôt à inspecter la porte . Il se rendit compte de la fermeture automatique . Il constata que cette porte ne pouvait jamais rester ouverte et qu' il fallait une clef pour l' ouvrir . Puis nous entrâmes dans le vestibule , petite pièce assez claire , pavée de carreaux rouges . - ah ! Voici la fenêtre , dit * Rouletabille , par laquelle l' assassin s' est sauvé ... - qu' ils disent ! Monsieur , qu' ils disent ! Mais , s' il s' était sauvé par là , nous l' aurions bien vu , pour sûr ! Sommes pas aveugles ! Ni * M * Stangerson , ni moi , ni les concierges qui-z-ont qui-z-ont mis en prison ! Pourquoi qui ne m' y mettent pas en prison , moi aussi , à cause de mon revolver ! * Rouletabille avait déjà ouvert la fenêtre et examiné les volets . - ils étaient fermés , à l' heure du crime ? -au loquet de fer , en dedans , fit le père * Jacques ... et moi j' suis bien sûr qu' l' assassin a pas passé au travers ... - il y a des taches de sang ? ... - oui , tenez , là , sur la pierre , en dehors ... mais du sang de quoi ? ... - ah ! Fit * Rouletabille , on voit les pas ... là , sur le chemin ... la terre était très détrempée ... nous examinerons cela tout à l' heure ... - des bêtises ! Interrompit le père * Jacques ... l' assassin n' a pas passé par là ! ... - eh bien , par où ? ... - est -ce que je sais ! ... * Rouletabille voyait tout , flairait tout . Il se mit à genoux et passa rapidement en revue les carreaux maculés du vestibule . Le père * Jacques continuait : - ah ! Vous ne trouverez rien , mon p'tit monsieur . Y n' ont rien trouvé ... et puis maintenant , c' est trop sale ... il est entré trop de gens ! Ils veulent point que je lave le carreau ... mais , le jour du crime , j' avais lavé tout ça à grande eau , moi , père * Jacques ... et , si l' assassin avait passé par là avec ses " ripatons " , on l' aurait bien vu ; il a assez laissé la marque de ses godillots dans la chambre de mademoiselle ! ... * Rouletabille se releva et demanda : - quand avez -vous lavé ces dalles pour la dernière fois ? Et il fixait le père * Jacques d' un oeil auquel rien n' échappe . - mais dans la journée même du crime , j' vous dis ! Vers les cinq heures et demie ... pendant que mademoiselle et son père faisaient un tour de promenade avant de dîner ici même , car ils ont dîné dans le laboratoire . Le lendemain , quand le juge est venu , il a pu voir toutes les traces des pas par terre comme qui dirait de l' encre sur du papier blanc ... eh bien , ni dans le laboratoire , ni dans le vestibule qu' étaient propres comme un sou neuf , on n' a retrouvé ses pas ... à l' homme ! ... puisqu' on les retrouve auprès de la fenêtre , dehors , il faudrait donc qu' il ait troué le plafond de la chambre jaune , qu' il ait passé par le grenier , qu' il ait troué le toit , et qu' il soit redescendu juste à la fenêtre du vestibule , en se laissant tomber ... eh bien , mais , y n' y a pas de trou au plafond de la chambre jaune ... ni dans mon grenier , bien sûr ! ... alors , vous voyez bien qu' on ne sait rien ... mais rien de rien ! ... et qu' on ne saura , ma foi , jamais rien ! ... c' est un mystère du diable ! * Rouletabille se rejeta soudain à genoux , presque en face de la porte d' un petit lavatory qui s' ouvrait au fond du vestibule . Il resta dans cette position au moins une minute . - eh bien ? Lui demandai -je quand il se releva . - oh ! Rien de bien important ; une goutte de sang . Le jeune homme se retourna vers le père * Jacques . - quand vous vous êtes mis à laver le laboratoire et le vestibule , la fenêtre du vestibule était ouverte ? -non , monsieur , elle était fermée ; mais , après avoir lavé , j' ai allumé du charbon de bois pour monsieur , sur le fourneau du laboratoire ; et , comme je l' ai allumé avec des journaux , il y a eu de la fumée ; j' ai ouvert les fenêtres du laboratoire et celle du vestibule pour faire courant d' air ; puis j' ai refermé celles du laboratoire et laissé ouverte celle du vestibule , et puis je suis sorti ... quand je suis rentré au pavillon , la fenêtre était fermée et monsieur et mademoiselle travaillaient déjà dans le laboratoire . - * M ou * Mlle * Stangerson avaient sans doute fermé la fenêtre en entrant ? -sans doute . - vous ne leur avez pas demandé ? -non ! ... après un coup d' oeil assidu au petit lavatory et à la cage de l' escalier qui conduisait au grenier , * Rouletabille , pour qui nous semblions ne plus exister , pénétra dans le laboratoire . C' est , je l' avoue , avec une forte émotion que je l' y suivis . * Robert * Darzac ne perdait pas un geste de mon ami ... quant à moi , mes yeux allèrent tout de suite à la porte de la chambre jaune . elle était refermée , ou plutôt poussée sur le laboratoire , car je constatai immédiatement qu' elle était à moitié défoncée et hors d' usage ... les efforts de ceux qui s' étaient rués sur elle , au moment du drame , l' avaient brisée ... mon jeune ami , qui menait sa besogne avec méthode , considérait , sans dire un mot , la pièce dans laquelle nous nous trouvions ... elle était vaste et bien éclairée . Deux grandes fenêtres , presque des baies , garnies de barreaux , prenaient jour sur l' immense campagne . Une trouée dans la forêt ; une vue merveilleuse sur toute la vallée , sur la plaine , jusqu'à la grande ville qui devait apparaître , là-bas , tout au bout , les jours de soleil . Mais , aujourd'hui , il n' y a que de la boue sur la terre , de la suie au ciel ... et du sang dans cette chambre ... tout un côté du laboratoire était occupé par une vaste cheminée , par des creusets , par des fours propres à toutes expériences de chimie . Des cornues , des instruments de physique un peu partout ; des tables surchargées de fioles , de papiers , de dossiers , une machine électrique ... des piles ... un appareil , me dit * M * Robert * Darzac , employé par le professeur * Stangerson pour démontrer la dissociation de la matière sous l' action de la lumière solaire , etc ... et , tout le long des murs , des armoires , armoires pleines ou armoires-vitrines , laissant apercevoir des microscopes , des appareils photographiques spéciaux , une quantité incroyable de cristaux ... * Rouletabille avait le nez fourré dans la cheminée ... du bout du doigt , il fouillait dans les creusets ... tout d' un coup , il se redressa , tenant un petit morceau de papier à moitié consumé ... il vint à nous qui causions auprès d' une fenêtre , et il dit : - conservez -nous cela , * Monsieur * Darzac . Je me penchai sur le bout de papier roussi que * M * Darzac venait de prendre des mains de * Rouletabille . Et je lus , distinctement , ces seuls mots qui restaient lisibles : presbytère rien perdu charme , ni le jar de son éclat . et , au-dessous : 23 octobre . deux fois , depuis ce matin , ces mêmes mots insensés venaient me frapper , et , pour la deuxième fois , je vis qu' ils produisaient sur le professeur en sorbonne le même effet foudroyant . Le premier soin de * M * Darzac fut de regarder du côté du père * Jacques . Mais celui -ci ne nous avait pas vus , occupé qu' il était à l' autre fenêtre ... alors , le fiancé de * Mlle * Stangerson ouvrit son portefeuille en tremblant , y serra le papier , et soupira : " mon dieu ! " pendant ce temps , * Rouletabille était monté dans la cheminée ; c' est-à-dire que , debout sur les briques d' un fourneau , il considérait attentivement cette cheminée qui allait se rétrécissant , et qui , à cinquante centimètres au-dessus de sa tête , se fermait entièrement par des plaques de fer scellées dans la brique , laissant passer trois tuyaux d' une quinzaine de centimètres de diamètre chacun . - impossible de passer par là , énonça le jeune homme en sautant dans le laboratoire . Du reste , s' il l' avait même tenté , toute cette ferraille serait par terre . Non ! Non ! Ce n' est pas de ce côté qu' il faut chercher ... * Rouletabille examina ensuite les meubles et ouvrit des portes d' armoires . Puis , ce fut le tour des fenêtres qu' il déclara infranchissables et infranchies . à la seconde fenêtre , il trouva le père * Jacques en contemplation . - eh bien , père * Jacques , qu' est -ce que vous regardez par là ? -je r'garde l' homme de la police qui ne cesse point de faire le tour de l' étang ... encore un malin qui n' en verra pas plus long qu' les autres ! -vous ne connaissez pas * Frédéric * Larsan , père * Jacques ! Dit * Rouletabille , en secouant la tête avec mélancolie , sans cela vous ne parleriez pas comme ça ... s' il y en a un ici qui trouve l' assassin , ce sera lui , faut croire ! Et * Rouletabille poussa un soupir . - avant qu' on le retrouve , faudrait savoir comment on l' a perdu ! ... répliqua le père * Jacques , têtu . Enfin , nous arrivâmes à la porte de la chambre jaune . - voilà la porte derrière laquelle il se passait quelque chose ! fit * Rouletabille avec une solennité qui , en toute autre circonstance , eût été comique . VII où * Rouletabille part en expédition sous le lit * Rouletabille ayant poussé la porte de la chambre jaune s' arrêta sur le seuil , disant avec une émotion que je ne devais comprendre que plus tard : " oh ! Le parfum de la dame en noir ! " la chambre était obscure ; le père * Jacques voulut ouvrir les volets , mais * Rouletabille l' arrêta : - est -ce que , dit -il , le drame s' est passé en pleine obscurité ? -non , jeune homme , je ne pense point . Mam'zelle tenait beaucoup à avoir une veilleuse sur sa table , et c' est moi qui la lui allumais tous les soirs avant qu' elle aille se coucher ... j' étais quasi sa femme de chambre , quoi ! Quand v'nait le soir ! La vraie femme de chambre ne v'nait guère que le matin . Mam'zelle travaille si tard ... la nuit ! -où était cette table qui supportait la veilleuse ? Loin du lit ? -loin du lit . - pouvez -vous , maintenant , allumer la veilleuse ? Du reste , tout est resté dans le même état . Je n' ai qu' à ouvrir les volets et vous allez voir ... - attendez ! * Rouletabille rentrant dans le laboratoire , alla fermer les volets des deux fenêtres et la porte du vestibule . Quand nous fûmes dans la nuit noire , il alluma une allumette-bougie , la donna au père * Jacques , dit à celui -ci de se diriger avec son allumette vers le milieu de la chambre jaune , à l' endroit où brûlait , cette nuit -là , la veilleuse . Le père * Jacques , qui était en chaussons ( il laissait à l' ordinaire ses sabots dans le vestibule ) , entra dans la chambre jaune avec son bout d' allumette , et nous distinguâmes vaguement , mal éclairés par la petite flamme mourante , des objets renversés sur le carreau , un lit dans le coin , et , en face de nous , à gauche , le reflet d' une glace , pendue au mur , près du lit . Ce fut rapide . * Rouletabille dit : " c' est assez ! Vous pouvez ouvrir les volets . " -surtout n' avancez pas , pria le père * Jacques ; vous pourriez faire des marques avec vos souliers ... et il ne faut rien déranger ... c' est une idée du juge , une idée comme ça , bien que son affaire soit déjà faite ... et il poussa les volets . Le jour livide du dehors entra , éclairant un désordre sinistre , entre des murs de safran . Le plancher-car si le vestibule et le laboratoire étaient carrelés , la chambre jaune était planchéiée-était recouvert d' une natte jaune , d' un seul morceau , qui tenait presque toute la pièce , allant sous le lit et sous la table-toilette , seuls meubles qui , avec le lit , fussent encore sur leurs pieds . La table ronde du milieu , la table de nuit et deux chaises étaient renversées . Elles n' empêchaient point de voir , sur la natte , une large tache de sang qui provenait , nous dit le père * Jacques , de la blessure au front de * Mlle * Stangerson . En outre , des gouttelettes de sang étaient répandues un peu partout et suivaient , en quelque sorte , la trace très visible des pas , des larges pas noirs , de l' assassin . Tout faisait présumer que ces gouttes de sang venaient de la blessure de l' homme qui avait , un moment , imprimé sa main rouge sur le mur . Il y avait d' autres traces de cette main sur le mur , mais beaucoup moins distinctes . C' était bien là la trace d' une rude main d' homme ensanglantée . Je ne pus m' empêcher de m' écrier : - voyez ! ... voyez ce sang sur le mur ... l' homme qui a appliqué si fermement sa main ici était alors dans l' obscurité et croyait certainement tenir une porte . Il croyait la pousser ! C' est pourquoi il a fortement appuyé , laissant sur le papier jaune un dessin terriblement accusateur , car je ne sache point qu' il y ait beaucoup de mains au monde de cette sorte -là . Elle est grande et forte , et les doigts sont presque aussi longs les uns que les autres ! Quant au pouce , il manque ! Nous n' avons que la marque de la paume . Et si nous suivons la trace de cette main , continuai -je , nous la voyons , qui , après s' être appuyée au mur , le tâte , cherche la porte , la trouve , cherche la serrure ... - sans doute , interrompit * Rouletabille en ricanant , mais il n' y a pas de sang à la serrure , ni au verrou ! ... - qu' est -ce que cela prouve ? Répliquai -je avec un bon sens dont j' étais fier , il aura ouvert serrure et verrou de la main gauche , ce qui est tout naturel puisque la main droite est blessée ... - il n' a rien ouvert du tout ! S' exclama encore le père * Jacques . Nous ne sommes pas fous , peut-être ! Et nous étions quatre quand nous avons fait sauter la porte ! Je repris : - quelle drôle de main ! Regardez -moi cette drôle de main ! -c'est une main fort naturelle , répliqua * Rouletabille , dont le dessin a été déformé par le glissement sur le mur . l' homme a essuyé sa main blessée sur le mur ! cet homme doit mesurer un mètre quatre-vingt . - à quoi voyez -vous cela ? -à la hauteur de la main sur le mur ... mon ami s' occupa ensuite de la trace de la balle dans le mur . Cette trace était un trou rond . - la balle , dit * Rouletabille , est arrivée de face : ni d' en haut , par conséquent , ni d' en bas . Et il nous fit observer encore qu' elle était de quelques centimètres plus bas sur le mur que le stigmate laissé par la main . * Rouletabille , retournant à la porte , avait le nez , maintenant , sur la serrure et le verrou . Il constatait qu' on avait bien fait sauter la porte , du dehors , serrure et verrou étant encore , sur cette porte défoncée , l' une fermée , l' autre poussé , et , sur le mur , les deux gâches étant quasi arrachées , pendantes , retenues encore par une vis . Le jeune rédacteur de l' époque les considéra avec attention , reprit la porte , la regarda des deux côtés , s' assura qu' il n' y avait aucune possibilité de fermeture ou d' ouverture du verrou de l' extérieur , et s' assura qu' on avait retrouvé la clef dans la serrure , à l' intérieur . il s' assura encore qu' une fois la clef dans la serrure à l' intérieur , on ne pouvait ouvrir cette serrure de l' intérieur avec une autre clef . Enfin , ayant constaté qu' il n' y avait , à cette porte , aucune fermeture automatique , bref , qu' elle était la plus naturelle de toutes les portes , munie d' une serrure et d' un verrou très solides qui étaient restés fermés , il laissa tomber ces mots : " ça va mieux ! " puis , s' asseyant par terre , il se déchaussa hâtivement . Et , sur ses chaussettes , il s' avança dans la chambre . La première chose qu' il fit fut de se pencher sur les meubles renversés et de les examiner avec un soin extrême . Nous le regardions en silence . Le père * Jacques lui disait , de plus en plus ironique : - oh ! Mon p'tit ! Oh ! Mon p'tit ! Vous vous donnez bien du mal ! ... à suivre . mais * Rouletabille redressa la tête : - vous avez dit la pure vérité , père * Jacques , votre maîtresse n' avait pas , ce soir -là , ses cheveux en bandeaux ; c' est moi qui étais une vieille bête de croire cela ! ... et , souple comme un serpent , il se glissa sous le lit . Et le père * Jacques reprit : - et dire , monsieur , et dire que l' assassin était caché là-dessous ! il y était quand je suis entré à dix heures , pour fermer les volets et allumer la veilleuse , puisque ni * M * Stangerson , ni * Mlle * Mathilde , ni moi , n' avons plus quitté le laboratoire jusqu'au moment du crime . on entendait la voix de * Rouletabille , sous le lit : - à quelle heure , * Monsieur * Jacques , * M et * Mlle * Stangerson sont -ils arrivés dans le laboratoire pour ne plus le quitter ? -à six heures ! La voix de * Rouletabille continuait : - oui , il est venu là-dessous ... c' est certain ... du reste , il n' y a que là qu' il pouvait se cacher ... voici encore la trace de ses godillots ... quand vous êtes entré , tous les quatre , vous avez regardé sous le lit ? -tout de suite ... nous avons même entièrement bousculé le lit avant de le remettre à sa place . - et entre les matelas ? -il n' y avait , à ce lit , qu' un matelas sur lequel on a posé * Mlle * Mathilde . Et le concierge et * M * Stangerson ont transporté ce matelas immédiatement dans le laboratoire . Sous le matelas , il n' y avait que le sommier métallique qui ne saurait dissimuler rien , ni personne . Enfin , monsieur , songez que nous étions quatre , et que rien ne pouvait nous échapper , la chambre étant si petite , dégarnie de meubles , et tout étant fermé derrière nous , dans le pavillon . J' osai une hypothèse : - il est peut-être sorti avec le matelas ! dans le matelas , peut-être ... tout est possible devant un pareil mystère ! Dans leur trouble , * M * Stangerson et le concierge ne se seront pas aperçus qu' ils transportaient double poids ... et puis , si le concierge est complice ! ... je vous donne cette hypothèse pour ce qu' elle vaut , mais voilà qui expliquerait bien des choses ... et , particulièrement , le fait que le laboratoire et le vestibule sont restés vierges des traces de pas qui se trouvent dans la chambre . Quand on a transporté mademoiselle du laboratoire au château , le matelas , arrêté un instant près de la fenêtre , aurait pu permettre à l' homme de se sauver ... - et puis quoi encore ? Et puis quoi encore ? Et puis quoi encore ? Me lança * Rouletabille , en riant délibérément , sous le lit ... j' étais un peu vexé : - vraiment on ne sait plus ... tout paraît possible ... le père * Jacques fit : - c' est une idée qu' a eue le juge d' instruction , monsieur , et il a fait examiner sérieusement le matelas . Il a été obligé de rire de son idée , monsieur , comme votre ami rit en ce moment , car ça n' était bien sûr pas un matelas à double fond ! ... et puis , quoi ! S' il y avait eu un homme dans le matelas on l' aurait vu ! ... je dus rire moi-même , et , en effet , j' eus la preuve , depuis , que j' avais dit quelque chose d' absurde . Mais où commençait , où finissait l' absurde dans une affaire pareille ! Mon ami , seul , était capable de le dire , et encore ! ... - dites donc ! S' écria le reporter , toujours sous le lit , elle a été bien remuée , cette carpette -là ? -par nous , monsieur , expliqua le père * Jacques . Quand nous n' avons pas trouvé l' assassin , nous nous sommes demandé s' il n' y avait pas un trou dans le plancher ... - il n' y en a pas , répondit * Rouletabille . Avez -vous une cave ? -non , il n' y a pas de cave ... mais cela n' a pas arrêté nos recherches et ça n' a pas empêché M le juge d' instruction , et surtout son greffier , d' étudier le plancher planche à planche , comme s' il y avait eu une cave dessous ... le reporter , alors , réapparut . Ses yeux brillaient , ses narines palpitaient ; on eût dit un jeune animal au retour d' un heureux affût ... il resta à quatre pattes . En vérité , je ne pouvais mieux le comparer dans ma pensée qu' à une admirable bête de chasse sur la piste de quelque surprenant gibier ... et il flaira les pas de l' homme , de l' homme qu' il s' était juré de rapporter à son maître , M le directeur de l' époque , car il ne faut pas oublier que notre * Joseph * Rouletabille était journaliste ! ainsi , à quatre pattes , il s' en fut aux quatre coins de la pièce , reniflant tout , faisant le tour de tout , de tout ce que nous voyions , ce qui était peu de chose , et de tout ce que nous ne voyions pas et qui était , paraît -il , immense . La table-toilette était une simple tablette sur quatre pieds ; impossible de la transformer en une cachette passagère ... pas une armoire ... * Mlle * Stangerson avait sa garde-robe au château . Le nez , les mains de * Rouletabille montaient le long des murs , qui étaient partout de brique épaisse . quand il eut fini avec les murs et passé ses doigts agiles sur toute la surface du papier jaune , atteignant ainsi le plafond auquel il put toucher , en montant sur une chaise qu' il avait placée sur la table-toilette , et en faisant glisser autour de la pièce cet ingénieux escabeau ; quand il eut fini avec le plafond où il examina soigneusement la trace de l' autre balle , il s' approcha de la fenêtre et ce fut encore le tour des barreaux et celui des volets , tous bien solides et intacts . Enfin , il poussa un ouf ! de satisfaction et déclara que , maintenant , il était tranquille ! -eh bien , croyez -vous qu' elle était enfermée , la pauvre chère mademoiselle quand on nous l' assassinait ! Quand elle nous appelait à son secours ! ... gémit le père * Jacques . - oui , fit le jeune reporter , en s' essuyant le front ... la chambre jaune était , ma foi , fermée comme un coffre-fort ... - de fait , observai -je , voilà bien pourquoi ce mystère est le plus surprenant que je connaisse , même dans le domaine de l' imagination . dans le " double assassinat de la rue morgue " , * Edgar * Poë n' a rien inventé de semblable . Le lieu du crime était assez fermé pour ne pas laisser échapper un homme , mais il y avait encore cette fenêtre par laquelle pouvait se glisser l' auteur des assassinats qui était un singe ! ... mais ici , il ne saurait être question d' aucune ouverture d' aucune sorte . La porte close et les volets fermés comme ils l' étaient , et la fenêtre fermée comme elle l' était , une mouche ne pouvait entrer ni sortir ! -en vérité ! En vérité ! Acquiesça * Rouletabille , qui s' épongeait toujours le front , semblant suer moins de son récent effort corporel que de l' agitation de ses pensées . En vérité ! C' est un très grand et très beau et très curieux mystère ! ... - la bête du bon * Dieu , bougonna le père * Jacques , la bête du bon * Dieu elle-même , si elle avait commis le crime , n' aurait pas pu s' échapper ... écoutez ! ... l' entendez -vous ? ... silence ! ... le père * Jacques nous faisait signe de nous taire et , le bras tendu vers le mur , vers la prochaine forêt , écoutait quelque chose que nous n' entendions point . - elle est repartie , finit -il par dire . Il faudra que je la tue ... elle est trop sinistre , cette bête -là ... mais c' est la bête du bon * Dieu ; elle va prier toutes les nuits sur la tombe de sainte * Geneviève , et personne n' ose y toucher de peur que la mère * Agenoux jette un mauvais sort ... - comment est -elle grosse , la bête du bon * Dieu ? -quasiment comme un gros chien basset ... c' est un monstre que je vous dis . Ah ! Je me suis demandé plus d' une fois si ça n' était pas elle qui avait pris de ses griffes notre pauvre mademoiselle à la gorge ... mais la bête du bon * Dieu ne porte pas des godillots , ne tire pas des coups de revolver , n' a pas une main pareille ! ... s' exclama le père * Jacques en nous montrant encore la main rouge sur le mur . Et puis , on l' aurait vue aussi bien qu' un homme , et elle aurait été enfermée dans la chambre et dans le pavillon , aussi bien qu' un homme ! ... - évidemment , fis -je . De loin , avant d' avoir vu la chambre jaune , je m' étais , moi aussi , demandé si le chat de la mère * Agenoux ... - vous aussi ! S' écria * Rouletabille . - et vous ? Demandai -je . - moi non , pas une minute ... depuis que j' ai lu l' article du matin , je sais qu' il ne s' agit pas d' une bête ! maintenant , je jure qu' il s' est passé là une tragédie effroyable ... mais vous ne parlez pas du béret retrouvé , ni du mouchoir , père * Jacques ? Le reporter lui dit , très grave : - je n' ai vu , moi , ni le mouchoir , ni le béret , mais je peux cependant vous dire comment ils sont faits . - ah ! Vous êtes bien malin ... , et le père * Jacques toussa , embarrassé . - le mouchoir est un gros mouchoir bleu à raies rouges , et le béret , est un vieux béret basque , comme celui -là , ajouta * Rouletabille en montrant la coiffure de l' homme . - c' est pourtant vrai ... vous êtes sorcier ... et le père * Jacques essaya de rire , mais n' y parvint pas . - comment qu' vous savez que le mouchoir est bleu à raies rouges ? -parce que , s' il n' avait pas été bleu à raies rouges , on n' aurait pas trouvé de mouchoir du tout ! sans plus s' occuper du père * Jacques , mon ami prit dans sa poche un morceau de papier blanc , ouvrit une paire de ciseaux , se pencha sur les traces de pas , appliqua son papier sur l' une des traces et commença à découper . Il eut ainsi une semelle de papier d' un contour très net , et me la donna en me priant de ne pas la perdre . Il se retourna ensuite vers la fenêtre et , montrant au père * Jacques * Frédéric * Larsan qui n' avait pas quitté les bords de l' étang , il s' inquiéta de savoir si le policier n' était point venu , lui aussi , travailler dans la chambre jaune . - non ! Répondit * M * Robert * Darzac , qui , depuis que * Rouletabille lui avait passé le petit bout de papier roussi , n' avait pas prononcé un mot . Il prétend qu' il n' a point besoin de voir la chambre jaune , que l' assassin est sorti de la chambre jaune d' une façon très naturelle , et qu' il s' en expliquera ce soir ! en entendant * M * Robert * Darzac parler ainsi , * Rouletabille-chose extraordinaire-pâlit . - * Frédéric * Larsan posséderait -il la vérité que je ne fais que pressentir ! Murmura -t-il . * Frédéric * Larsan est très fort ... très fort ... et je l' admire ... mais aujourd'hui , il s' agit de faire mieux qu' une oeuvre de policier ... mieux que ce qu' enseigne l' expérience ! ... il s' agit d' être logique , mais logique , entendez -moi bien , comme le bon * Dieu a été logique quand il a dit : 2 plus 2 égal 4 ! ... il s' agit de prendre la raison par le bon bout ! Et le reporter se précipita dehors , éperdu à cette idée que le grand , le fameux * Fred pouvait apporter avant lui la solution du problème de la chambre jaune ! je parvins à le rejoindre sur le seuil du pavillon . - allons ! Lui dis -je , calmez -vous ... vous n' êtes donc pas content ? -oui , m' avoua -t-il avec un grand soupir . je suis très content . j' ai découvert bien des choses ... - de l' ordre moral ou de l' ordre matériel ? -quelques-unes de l' ordre moral et une de l' ordre matériel . Tenez , ceci , par exemple . Et , rapidement , il sortit de la poche de son gilet une feuille de papier qu' il avait dû y serrer pendant son expédition sous le lit , et dans le pli de laquelle il avait déposé un cheveu blond de femme . VIII le juge d' instruction interroge * Mlle * Stangerson cinq minutes plus tard , * Joseph * Rouletabille se penchait sur les empreintes de pas découvertes dans le parc , sous la fenêtre même du vestibule , quand un homme , qui devait être un serviteur du château , vint à nous à grandes enjambées , et cria à * M * Robert * Darzac qui descendait du pavillon : - vous savez , * Monsieur * Robert , que le juge d' instruction est en train d' interroger mademoiselle . * M * Robert * Darzac nous jeta aussitôt une vague excuse et se prit à courir dans la direction du château ; l' homme courut derrière lui . - si le cadavre parle , fis -je , cela va devenir intéressant . - il faut savoir , dit mon ami . Allons au château . Et il m' entraîna . Mais , au château , un gendarme placé dans le vestibule nous interdit l' accès de l' escalier du premier étage . Nous dûmes attendre . Pendant ce temps -là , voici ce qui se passait dans la chambre de la victime . Le médecin de la famille , trouvant que * Mlle * Stangerson allait beaucoup mieux , mais craignant une rechute fatale qui ne permettrait plus de l' interroger , avait cru de son devoir d' avertir le juge d' instruction ... et celui -ci avait résolu de procéder immédiatement à un bref interrogatoire . à cet interrogatoire assistèrent * M * De * Marquet , le greffier , * M * Stangerson , le médecin . Je me suis procuré plus tard , au moment du procès , le texte de cet interrogatoire . Le voici , dans toute sa sécheresse juridique : demande . - sans trop vous fatiguer , êtes -vous capable , mademoiselle , de nous donner quelques détails nécessaires sur l' affreux attentat dont vous avez été victime ? Réponse . - je me sens beaucoup mieux , monsieur , et je vais vous dire ce que je sais . Quand j' ai pénétré dans ma chambre , je ne me suis aperçue de rien d' anormal . D-pardon , mademoiselle , si vous me le permettez , je vais vous poser des questions et vous y répondrez . Cela vous fatiguera moins qu' un long récit . R-faites , monsieur . D-quel fut ce jour -là l' emploi de votre journée ? Je le désirerais aussi précis , aussi méticuleux que possible . Je voudrais , mademoiselle , suivre tous vos gestes , ce jour -là , si ce n' est point trop vous demander . R -je me suis levée tard , à dix heures , car mon père et moi nous étions rentrés tard dans la nuit , ayant assisté au dîner et à la réception offerts par le président de la république , en l' honneur des délégués de l' académie des sciences de * Philadelphie . Quand je suis sortie de ma chambre , à dix heures et demie , mon père était déjà au travail dans le laboratoire . Nous avons travaillé ensemble jusqu'à midi ; nous avons fait une promenade d' une demi-heure dans le parc ; nous avons déjeuné au château . Une demi-heure de promenade , jusqu'à une heure et demie , comme tous les jours . Puis , mon père et moi , nous retournons au laboratoire . Là , nous trouvons ma femme de chambre qui vient de faire ma chambre . J' entre dans la chambre jaune pour donner quelques ordres sans importance à cette domestique qui quitte le pavillon aussitôt et je me remets au travail avec mon père . à cinq heures , nous quittons le pavillon pour une nouvelle promenade et le thé . D-au D-au moment de sortir , à cinq heures , êtes -vous entrée dans votre chambre ? R-non , monsieur , c' est mon père qui est entré dans ma chambre , pour y chercher , sur ma prière , mon chapeau . D-et il n' y a rien trouvé de suspect ? * M * Stangerson-évidemment non , monsieur . D-du reste , il est à peu près sûr que l' assassin n' était pas encore sous le lit , à ce moment -là . Quand vous êtes partie , la porte de la chambre n' avait pas été fermée à clef ? * Mlle * Stangerson-non . Nous n' avions aucune raison pour cela ... d -vous avez été combien de temps partis du pavillon à ce moment -là , * M * Stangerson et vous ? R-une heure environ . D-c'est pendant cette heure -là , sans doute , que l' assassin s' est introduit dans le pavillon . Mais comment ? On ne le sait pas . On trouve bien , dans le parc , des traces de pas qui s' en vont de la fenêtre du vestibule , on n' en trouve point qui y viennent . aviez -vous remarqué que la fenêtre du vestibule fût ouverte quand vous êtes sortie avec votre père ? R -je ne m' en souviens pas . * M * Stangerson -elle était fermée . d-et quand vous êtes rentrés ? * Mlle * Stangerson -je n' ai pas fait attention . * M * Stangerson -elle était encore fermée ... je m' en souviens très bien , car , en rentrant , j' ai dit tout haut : " vraiment , pendant notre absence , le père * Jacques aurait pu ouvrir ! ... " d-étrange ? étrange ? Rappelez -vous , * Monsieur * Stangerson , que le père * Jacques , en votre absence , et avant de sortir , l' avait ouverte . Vous êtes donc rentrés à six heures dans le laboratoire et vous vous êtes remis au travail ? * Mlle * Stangerson-oui , monsieur . D-et vous n' avez plus quitté le laboratoire depuis cette heure -là jusqu'au moment où vous êtes entrée dans votre chambre ? * M * Stangerson-ni ma fille , ni moi , monsieur . Nous avions un travail tellement pressé que nous ne perdions pas une minute . C' est à ce point que nous négligions toute autre chose . D -vous avez dîné dans le laboratoire ? R-oui , pour la même raison . D-avez -vous coutume de dîner dans le laboratoire ? R -nous y dînons rarement . D -l'assassin ne pouvait pas savoir que vous dîneriez , ce soir -là , dans le laboratoire ? * M * Stangerson-mon dieu ! Monsieur , je ne pense pas ... c' est dans le temps que nous revenions , vers six heures , au pavillon , que je pris cette résolution de dîner dans le laboratoire , ma fille et moi . à ce moment , je fus abordé par mon garde qui me retint un instant pour me demander de l' accompagner dans une tournée urgente du côté des bois dont j' avais décidé la coupe . Je ne le pouvais point et emis au lendemain cette besogne , et je priai alors le garde , puisqu' il passait par le château , d' avertir le maître d' hôtel que nous dînerions dans le laboratoire . le garde me quitta , allant faire ma commission , et je rejoignis ma fille qui était déjà au travail . D-à quelle heure , mademoiselle , avez -vous pénétré dans votre chambre pendant que votre père continuait à travailler ? * Mlle * Stangerson-à minuit . D r-pour fermer les volets et allumer la veilleuse , comme chaque soir ... d -il n' a rien remarqué de suspect ? R -il nous l' aurait dit . Le père * Jacques est un brave homme qui m' aime beaucoup . D -vous affirmez , * Monsieur * Stangerson , que le père * Jacques , ensuite , n' a pas quitté le laboratoire ? Qu' il est resté tout le temps avec vous ? * M * Stangerson-j'en suis sûr . Je n' ai aucun soupçon de ce côté . D-mademoiselle , quand vous avez pénétré dans votre chambre , vous avez immédiatement fermé votre porte à clef et au verrou ? Voilà bien des précautions , sachant que votre père et votre serviteur sont là . Vous craigniez donc quelque chose ? R-mon père n' allait pas tarder à rentrer au château , et le père * Jacques , à aller se coucher . Et puis , en effet , je craignais quelque chose . D -vous craigniez si bien quelque chose que vous aviez emprunté le revolver du père * Jacques sans le lui dire ? R-c'est vrai , je ne voulais effrayer personne , d' autant plus que mes craintes pouvaient être tout à fait puériles . D-et que craigniez -vous donc ? R -je ne saurais au juste vous le dire ; depuis plusieurs nuits , il me semblait entendre dans le parc et hors du parc , autour du pavillon , des bruits insolites , quelquefois des pas , des craquements de branches . La nuit qui a précédé l' attentat , nuit où je ne me suis pas couchée avant trois heures du matin , à notre retour de l' élysée , je suis restée un instant à ma fenêtre et j' ai bien cru voir des ombres ... d-combien d' ombres ? R-deux ombres qui tournaient autour de l' étang ... puis la lune s' est cachée et je n' ai plus rien vu . à cette époque de la saison , tous les ans , j' ai déjà réintégré mon appartement du château où je reprends mes habitudes d' hiver ; mais , cette année , je m' étais dit que je ne quitterais le pavillon que lorsque mon père aurait terminé , pour l' académie des sciences , le résumé de ses travaux sur la dissociation de la matière . je ne voulais pas que cette oeuvre considérable , qui allait être achevée dans quelques jours , fût troublée par un changement quelconque dans nos habitudes immédiates . Vous comprendrez que je n' aie point voulu parler à mon père de mes craintes enfantines et que je les aie tues au père * Jacques qui n' aurait pu tenir sa langue . Quoi qu' il en soit , comme je savais que le père * Jacques avait un revolver dans le tiroir de sa table de nuit , je profitai d' un moment où le bonhomme s' absenta dans la journée pour monter rapidement dans son grenier et emporter son arme que je glissai dans le tiroir de ma table de nuit , à moi . D -vous ne vous connaissez pas d' ennemis ? R-aucun . D -vous comprendrez , mademoiselle , que ces précautions exceptionnelles sont faites pour surprendre . * M * Stangerson-évidemment , mon enfant , voilà des précautions bien surprenantes . R-non ; je vous dis que , depuis deux nuits , je n' étais pas tranquille , mais pas tranquille du tout . * M * Stangerson -tu aurais dû me parler de cela . Tu es impardonnable . Nous aurions évité un malheur ! D -la porte de la chambre jaune fermée , mademoiselle , vous vous couchez ? R-oui , et , très fatiguée , je dors tout de suite . D R-oui ; mais elle répand une très faible clarté ... d-alors , mademoiselle , dites ce qui est arrivé ? R -je ne sais s' il y avait longtemps que je dormais , mais soudain je me réveille ... je poussai un grand cri ... * M * Stangerson-oui , un cri horrible ... à l' assassin ! ... je l' ai encore dans les oreilles . D -vous poussez un grand cri ? R-un homme était dans ma chambre . Il se précipitait sur moi , me mettait la main à la gorge , essayait de m' étrangler . J' étouffais déjà ; tout à coup , ma main , dans le tiroir entr'ouvert de ma table de nuit , parvint à saisir le revolver que j' y avais déposé et qui était prêt à tirer . à ce moment , l' homme me fit rouler à bas de mon lit et brandit sur ma tête une espèce de masse . Mais j' avais tiré . Aussitôt , je me sentis frappée par un grand coup , un coup terrible à la tête . Tout ceci , monsieur le juge , fut plus rapide que je ne le pourrais dire , et je ne sais plus rien . D-plus rien ! ... vous n' avez pas une idée de la façon dont l' assassin a pu s' échapper de votre chambre ? R-aucune idée ... je ne sais plus rien . On ne sait pas ce qui se passe autour de soi quand on est morte ! D-cet homme était -il grand , petit ? R -je n' ai vu qu' une ombre qui m' a paru formidable ... d -vous ne pouvez nous donner aucune indication ? R-monsieur , je ne sais plus rien ; un homme s' est rué sur moi , j' ai tiré sur lui ... je ne sais plus rien ... ici se termine l' interrogatoire de * Mlle * Stangerson . * Joseph * Rouletabille attendit patiemment * M * Robert * Darzac . Celui -ci ne tarda pas à apparaître . Dans une pièce voisine de la chambre de * Mlle * Stangerson , il avait écouté l' interrogatoire et venait le rapporter à mon ami avec une grande exactitude , une grande mémoire , et une docilité qui me surprit encore . Grâce aux notes hâtives qu' il avait prises au crayon , il put reproduire presque textuellement les demandes et les réponses . En vérité , * M * Darzac avait l' air d' être le secrétaire de mon jeune ami et agissait en tout comme quelqu' un qui n' a rien à lui refuser ; mieux encore , quelqu' un qui aurait travaillé pour lui . le fait de la fenêtre fermée frappa beaucoup le reporter comme il avait frappé le juge d' instruction . En outre , * Rouletabille demanda à * M * Darzac de lui répéter encore l' emploi du temps de * M et * Mlle * Stangerson , le jour du drame , tel que * Mlle * Stangerson et * M * Stangerson l' avaient établi devant le juge . La circonstance du dîner dans le laboratoire sembla l' intéresser au plus haut point et il se fit redire deux fois , pour en être plus sûr , que , seul , le garde savait que le professeur et sa fille dînaient dans le laboratoire , et de quelle sorte le garde l' avait su . Quand * M * Darzac se fut tu , je dis : - voilà un interrogatoire qui ne fait pas avancer beaucoup le problème . - il le recule , obtempéra * M * Darzac . - il l' éclaire , fit , pensif , * Rouletabille . IX reporter et policier nous retournâmes tous trois du côté du pavillon . à une centaine de mètres du bâtiment , le reporter nous arrêta , et , nous montrant un petit bosquet sur notre droite , il nous dit : - voilà d' où est parti l' assassin pour entrer dans le pavillon . Comme il y avait d' autres bosquets de cette sorte entre les grands chênes , je demandai pourquoi l' assassin avait choisi celui -ci plutôt que les autres ; * Rouletabille me répondit en me désignant le sentier qui passait tout près de ce bosquet et qui conduisait à la porte du pavillon . - ce sentier est garni de graviers , comme vous voyez , fit -il . il faut que l' homme ait passé par là pour aller au pavillon , puisqu' on ne trouve pas la trace de ses pas du " voyage aller " , sur la terre molle . Cet homme n' a point d' ailes . Il a marché ; mais il a marché sur le gravier qui a roulé sous sa chaussure sans en conserver l' empreinte : ce gravier , en effet , a été roulé par beaucoup d' autres pieds puisque le sentier est le plus direct qui aille du pavillon au château . Quant au bosquet , formé de ces sortes de plantes qui ne viennent point pendant la mauvaise saison-lauriers et fusains -il a fourni à l' assassin un abri suffisant en attendant que le moment fût venu , pour celui -ci , de se diriger vers le pavillon . C' est , caché dans ce bosquet , que l' homme a vu sortir * M et * Mlle * Stangerson , puis le père * Jacques . On a répandu du gravier jusqu'à la fenêtre-presque-du vestibule . Une empreinte des pas de l' homme , parallèle au mur , empreinte que nous remarquions tout à l' heure , et que j' ai déjà vue , prouve qu' il n' a eu à faire qu' une enjambée pour se trouver en face de la fenêtre du vestibule , laissée ouverte par le père * Jacques . L' homme se hissa alors sur les poignets , et pénétra dans le vestibule . - après tout , c' est bien possible ! Fis -je ... - après tout , quoi ? Après tout , quoi ? ... s' écria * Rouletabille , soudain pris d' une colère que j' avais bien innocemment déchaînée ... pourquoi dites -vous : après tout , c' est bien possible ! ... je le suppliai de ne point se fâcher , mais il l' était déjà beaucoup trop pour m' écouter , et il déclara qu' il admirait le doute prudent avec lequel certaines gens ( moi ) abordaient de loin les problèmes les plus simples , ne se risquant jamais à dire : " ceci est " ou " ceci n' est pas " , de telle sorte que leur intelligence aboutissait tout juste au même résultat qui aurait été obtenu si la nature avait oublié de garnir leur boîte cranienne d' un peu de matière grise . Comme je paraissais vexé , mon jeune ami me prit par le bras et m' accorda " qu' il n' avait point dit cela pour moi , attendu qu' il m' avait en particulière estime " . - mais enfin ! Reprit -il , il est quelquefois criminel de ne point , quand on le peut , raisonner à coup sûr ! ... si je ne raisonne point , comme je le fais , avec ce gravier , il me faudra raisonner avec un ballon ! Mon cher , la science de l' aérostation dirigeable n' est point encore assez développée pour que je puisse faire entrer , dans le jeu de mes cogitations , l' assassin qui tombe du ciel ! Ne dites donc point qu' une chose est possible , quand il est impossible qu' elle soit autrement . Nous savons , maintenant , comment l' homme est entré par la fenêtre , et nous savons aussi à quel moment il est entré . Il y est entré pendant la promenade de cinq heures . Le fait de la présence de la femme de chambre qui vient de faire la chambre jaune , dans le laboratoire , au moment du retour du professeur et de sa fille , à une heure et demie , nous permet d' affirmer qu' à une heure et demie , l' assassin n' était pas dans la chambre , sous le lit , à moins qu' il n' y ait complicité de la femme de chambre . Qu' en dites -vous , * Monsieur * Robert * Darzac ? * M * Darzac secoua la tête , déclara qu' il était sûr de la fidélité de la femme de chambre de * Mlle * Stangerson , et que c' était une fort honnête et fort dévouée domestique . - et puis , à cinq heures , * M * Stangerson est entré dans la chambre pour chercher le chapeau de sa fille ! Ajouta -t-il ... - il y a encore cela ! Fit * Rouletabille . - l' homme est donc entré , dans le moment que vous dites , par cette fenêtre , fis -je , je l' admets , mais pourquoi a -t-il refermé la fenêtre , ce qui devait , nécessairement , attirer l' attention de ceux qui l' avaient ouverte ? -il se peut que la fenêtre n' ait point été refermée tout de suite , me répondit le jeune reporter . mais , s' il a refermé la fenêtre , il l' a refermée à cause du coude que fait le sentier garni de gravier , à vingt-cinq mètres du pavillon , et à cause des trois chênes qui s' élèvent à cet endroit . - que voulez -vous dire ? Demanda * M * Robert * Darzac qui nous avait suivis , et qui écoutait * Rouletabille avec une attention presque haletante . - je vous l' expliquerai plus tard , monsieur , quand j' en jugerai le moment venu ; mais je ne crois pas avoir prononcé de paroles plus importantes sur cette affaire , si mon hypothèse se justifie . - et quelle est votre hypothèse ? -vous ne la saurez jamais si elle ne se révèle point être la vérité . C' est une hypothèse beaucoup trop grave , voyez -vous , pour que je la livre tant qu' elle ne sera qu' hypothèse . - avez -vous , au moins , quelque idée de l' assassin ? -non , monsieur , je ne sais pas qui est l' assassin , mais ne craignez rien , monsieur * Robert * Darzac , je le saurai . à suivre . je dus constater que * M * Robert * Darzac était très ému ; et je soupçonnai que l' affirmation de * Rouletabille n' était pas pour lui plaire . Alors , pourquoi , s' il craignait réellement qu' on découvrît l' assassin ( je questionnais ici ma propre pensée ) , pourquoi aidait -il le reporter à le retrouver ? Mon jeune ami sembla avoir reçu la même impression que moi , et il dit brutalement : - cela ne vous déplaît pas , * Monsieur * Robert * Darzac , que je découvre l' assassin ? -ah ! Je voudrais le tuer de ma main ! S' écria le fiancé de * Mlle * Stangerson , avec un élan qui me stupéfia . - je vous crois ! Fit gravement * Rouletabille , mais vous n' avez pas répondu à ma question . nous passions près du bosquet , dont le jeune reporter nous avait parlé à l' instant ; j' y entrai et lui montrai les traces évidentes du passage d' un homme qui s' était caché là . * Rouletabille , une fois de plus , avait raison . - mais oui ! Fit -il , mais oui ! ... nous avons affaire à un individu en chair et en os , qui ne dispose pas d' autres moyens que les nôtres , et il faudra bien que tout s' arrange ! ce disant , il me demanda la semelle de papier qu' il m' avait confiée et l' appliqua sur une empreinte très nette , derrière le bosquet . Puis il se releva en disant : parbleu ! je croyais qu' il allait , maintenant , suivre à la piste les pas de la fuite de l' assassin , depuis la fenêtre du vestibule , mais il nous entraîna assez loin vers la gauche , en nous déclarant que c' était inutile de se mettre le nez sur cette fange , et qu' il était sûr , maintenant , de tout le chemin de la fuite de l' assassin . - il est allé jusqu'au bout du mur , à cinquante mètres de là , et puis il a sauté la haie et le fossé ; tenez , juste en face ce petit sentier qui conduit à l' étang . C' est le chemin le plus rapide pour sortir de la propriété et aller à l' étang . - comment savez -vous qu' il est allé à l' étang ? -parce que * Frédéric * Larsan n' en a pas quitté les bords depuis ce matin . Il doit y avoir là de fort curieux indices . Quelques minutes plus tard , nous étions près de l' étang . C' était une petite nappe d' eau marécageuse , entourée de roseaux , et sur laquelle flottait encore quelques pauvres feuilles mortes de nénuphar . Le grand * Fred nous vit peut-être venir , mais il est probable que nous l' intéressions peu , car il ne prit guère attention à nous et continua de remuer , du bout de sa canne , quelque chose que nous ne voyions pas ... - tenez , fit * Rouletabille , voilà à nouveau les pas de la fuite de l' homme ; ils tournent l' étang ici , reviennent et disparaissent enfin , près de l' étang , juste devant ce sentier qui conduit à la grande route d' * épinay . L' homme a continué sa fuite vers * Paris ... -qui vous le fait croire , interrompis -je , puisqu' il n' y a plus les pas de l' homme sur le sentier ? ... - ce qui me le fait croire ? mais ces pas -là , ces pas que j' attendais ! s' écria -t-il , en désignant l' empreinte très nette d' une chaussure élégante ... voyez ! ... et il interpella * Frédéric * Larsan . - * Monsieur * Fred , cria -t-il ... ces pas élégants sur la route sont bien là depuis la découverte du crime ? -oui , jeune homme ; oui , ils ont été relevés soigneusement , répondit * Fred sans lever la tête . Vous voyez , il y a les pas qui viennent , et les pas qui repartent ... - et cet homme avait une bicyclette ! S' écria le reporter ... ici , après avoir regardé les empreintes de la bicyclette qui suivaient , aller et retour , les pas élégants , je crus pouvoir intervenir . - la bicyclette explique la disparition des pas grossiers de l' assassin , fis -je . L' assassin , aux pas grossiers , est monté à bicyclette ... son complice , l' homme aux pas élégants , était venu l' attendre au bord de l' étang , avec la bicyclette . On peut supposer que l' assassin agissait pour le compte de l' homme aux pas élégants ? -non ! Non ! Répliqua * Rouletabille avec un étrange sourire ... j' attendais ces pas -là depuis le commencement de l' affaire . je les ai , je ne vous les abandonne pas . Ce sont les pas de l' assassin ! -et les autres pas , les pas grossiers , qu' en faites -vous ? -ce sont encore les pas de l' assassin . - alors , il y en a deux ? -non ! Il n' y en a eu qu' un , et il n' a pas de complice ... - très fort ! Très fort ! Cria de sa place * Frédéric * Larsan . - tenez , continua le jeune reporter , en nous montrant la terre remuée par des talons grossiers ; l' homme s' est assis là et a enlevé les godillots qu' il avait mis pour tromper la justice , et puis , les emportant sans doute avec lui , il s' est relevé avec ses pieds à lui et , tranquillement , a regagné , au pas , la grande route , en tenant sa bicyclette à la main . Il ne pouvait se risquer , sur ce très mauvais sentier , à courir à bicyclette . du reste , ce qui le prouve , c' est la marque légère et hésitante de la bécane sur le sentier , malgré la mollesse du sol . s' il y avait eu un homme sur cette bicyclette , les roues fussent entrées profondément dans le sol ... non , non , il n' y avait là qu' un seul homme : l' assassin , à pied ! -bravo ! Bravo ! Fit encore le grand * Fred ... et , tout à coup , celui -ci vint à nous , se planta devant * M * Robert * Darzac et lui dit : - si nous avions une bicyclette ici ... nous pourrions démontrer la justesse du raisonnement de ce jeune homme , * Monsieur * Robert * Darzac ... vous ne savez pas s' il s' en trouve une au château ? -non ! Répondit * M * Darzac . Il n' y en a pas ; j' ai emporté la mienne , il y a quatre jours , à * Paris , la dernière fois que je suis venu au château avant le crime . - c' est dommage ! Répliqua * Fred sur le ton d' une extrême froideur . Et , se retournant vers * Rouletabille : - si cela continue , dit -il , vous verrez que nous aboutirons tous les deux aux mêmes conclusions . Avez -vous une idée sur la façon dont l' assassin est sorti de la chambre jaune ? -oui , fit mon ami , une idée ... - moi aussi , continua * Fred , et ce doit être la même . Il n' y a pas deux façons de raisonner dans cette affaire . J' attends , pour m' expliquer devant le juge , l' arrivée de mon chef . - ah ! Le chef de la sûreté va venir ? -oui , cet après-midi , pour la confrontation dans le laboratoire , devant le juge d' instruction , de tous ceux qui ont joué ou pu jouer un rôle dans le drame . Ce sera très intéressant . Il est malheureux que vous ne puissiez y assister . - j' y assisterai , affirma * Rouletabille . - vraiment ... vous êtes extraordinaire ... pour votre âge ! Répliqua le policier sur un ton non dénué d' une certaine ironie ... vous feriez un merveilleux policier ... si vous aviez un peu plus de méthode ... si vous obéissiez moins à votre instinct et aux bosses de votre front . c' est une chose que j' ai déjà observée plusieurs fois , * Monsieur * Rouletabille : vous raisonnez trop ... vous ne vous laissez pas assez conduire par votre observation ... que dites -vous du mouchoir plein de sang et de la main rouge sur le mur ? Vous avez vu , vous , la main rouge sur le mur ; moi , je n' ai vu que le mouchoir ... dites ... - bah ! Fit * Rouletabille , un peu interloqué , l' assassin a été blessé à la main par le revolver de * Mlle * Stangerson ! -ah ! Observation brutale , instinctive ... prenez garde , vous êtes trop directement logique , * Monsieur * Rouletabille ; la logique vous jouera un mauvais tour si vous la brutalisez ainsi . Il est de nombreuses circonstances dans lesquelles il faut la traiter en douceur , la prendre de loin ... * Monsieur * Rouletabille , vous avez raison quand vous parlez du revolver de * Mlle * Stangerson . Il est certain que la victime a tiré . Mais vous avez tort quand vous dites qu' elle a blessé l' assassin à la main ... - je suis sûr , s' écria * Rouletabille ... * Fred , imperturbable , l' interrompit : - défaut d' observation ! ... défaut d' observation ! ... l' examen du mouchoir , les innombrables petites taches rondes , écarlates , impressions de gouttes que je retrouve sur la trace des pas , au moment même où le pas pose à terre , me prouvent que l' assassin n' a pas été blessé . l' assassin , * Monsieur * Rouletabille , a saigné du nez ! ... le grand * Fred était sérieux . Je ne pus retenir , cependant , une exclamation . Le reporter regardait * Fred qui regardait sérieusement le reporter . Et * Fred tira aussitôt une conclusion : - l' homme qui saignait du nez dans sa main et dans son mouchoir , a essuyé sa main sur le mur . La chose est fort importante , ajouta -t-il , car l' assassin n' a pas besoin d' être blessé à la main pour être l' assassin ! * Rouletabille sembla réfléchir profondément , et dit : - il y a quelque chose , * Monsieur * Frédéric * Larsan , qui est beaucoup plus grave que le fait de brutaliser la logique , c' est cette disposition d' esprit propre à certains policiers qui leur fait , en toute bonne foi , plier en douceur cette logique aux nécessités de leurs conceptions . vous avez votre idée , déjà , sur l' assassin , * Monsieur * Fred , ne le niez pas ... et il ne faut pas que votre assassin ait été blessé à la main , sans quoi votre idée tomberait d' elle-même ... et vous avez cherché , et vous avez trouvé autre chose . C' est un système bien dangereux , * Monsieur * Fred , bien dangereux , que celui qui consiste à partir de l' idée que l' on se fait de l' assassin pour arriver aux preuves dont on a besoin ! ... cela pourrait vous mener loin ... prenez garde à l' erreur judiciaire , * Monsieur * Fred ; elle vous guette ! ... et , ricanant un peu , les mains dans les poches , légèrement goguenard , * Rouletabille , de ses petits yeux malins , fixa le grand * Fred . * Frédéric * Larsan considéra en silence ce gamin qui prétendait être plus fort que lui ; il haussa les épaules , nous salua , et s' en alla , à grandes enjambées , frappant la pierre du chemin de sa grande canne . * Rouletabille le regardait s' éloigner ; puis le jeune reporter se retourna vers nous , la figure joyeuse et déjà triomphante : - je le battrai ! Nous jeta -t-il ... je battrai le grand * Fred , si fort soit -il ; je les battrai tous ... * Rouletabille est plus fort qu' eux tous ! ... et le grand * Fred , l' illustre , le fameux , l' immense * Fred ... l' unique * Fred raisonne comme une savate ! ... comme une savate ! ... comme une savate ! Et il esquissa un entrechat ; mais il s' arrêta subitement dans sa chorégraphie ... mes yeux allèrent où allaient ses yeux ; ils étaient attachés sur * M * Robert * Darzac qui , la face décomposée , regardait sur le sentier , la marque de ses pas , à côté de la marque du pas élégant . Il n' y avait pas de différence ! nous crûmes qu' il allait défaillir ; ses yeux , agrandis par l' épouvante , nous fuirent un instant , cependant que sa main droite tiraillait d' un mouvement spasmodique le collier de barbe qui entourait son honnête et douce et désespérée figure . Enfin , il se ressaisit , nous salua , nous dit d' une voix changée , qu' il était dans la nécessité de rentrer au château et partit . - diable ! Fit * Rouletabille . Le reporter , lui aussi , avait l' air consterné . Il tira de son portefeuille un morceau de papier blanc comme je le lui avais vu faire précédemment , et découpa avec ses ciseaux les contours de pieds élégants de l' assassin , dont le modèle était là , sur la terre . Et puis il transporta cette nouvelle semelle de papier sur les empreintes de la bottine de * M * Darzac . L' adaptation était parfaite et * Rouletabille se releva en répétant : " diable " ! Je n' osais pas prononcer une parole , tant j' imaginais que ce qui se passait , dans ce moment , dans les bosses de * Rouletabille était grave . Il dit : - je crois pourtant que * M * Robert * Darzac est un honnête homme ... et il m' entraîna vers l' auberge du donjon , que nous apercevions à un kilomètre de là , sur la route , à côté d' un petit bouquet d' arbres . X " maintenant , il va falloir manger du saignant " l' auberge du donjon n' avait pas grande apparence ; mais j' aime ces masures aux poutres noircies par le temps et la fumée de l' âtre , ces auberges de l' époque des diligences , bâtisses branlantes qui ne seront bientôt plus qu' un souvenir . Elles tiennent au passé , elles se rattachent à l' histoire , elles continuent quelque chose et elles font penser aux vieux contes de la route , quand il y avait , sur la route , des aventures . Je vis tout de suite que l' auberge du donjon avait bien ses deux siècles et même peut-être davantage . Pierraille et plâtras s' étaient détachés çà et là de la forte armature de bois dont les X et les V supportaient encore gaillardement le toit vétuste . Celui -ci avait glissé légèrement sur ses appuis , comme glisse la casquette sur le front d' un ivrogne . Au-dessus de la porte d' entrée , une enseigne de fer gémissait sous le vent d' automne . Un artiste de l' endroit y avait peint une sorte de tour surmontée d' un toit pointu et d' une lanterne comme on en voyait au donjon du château du * Glandier . Sous cette enseigne , sur le seuil , un homme , de mine assez rébarbative , semblait plongé dans des pensées assez sombres , s' il fallait en croire les plis de son front et le méchant rapprochement de ses sourcils touffus . Quand nous fûmes tout près de lui , il daigna nous voir et nous demanda d' une façon peu engageante si nous avions besoin de quelque chose . C' était , à n' en pas douter , l' hôte peu aimable de cette charmante demeure . Comme nous manifestions l' espoir qu' il voudrait bien nous servir à déjeuner , il nous avoua qu' il n' avait aucune provision et qu' il serait fort embarrassé de nous satisfaire ; et , ce disant , il nous regardait d' un oeil dont je ne parvenais pas à m' expliquer la méfiance . - vous pouvez nous faire accueil , lui dit * Rouletabille , nous ne sommes pas de la police . - je ne crains pas la police , répondit l' homme ; je ne crains personne . Déjà je faisais comprendre par un signe à mon ami que nous serions bien inspirés de ne pas insister , mais mon ami , qui tenait évidemment à entrer dans cette auberge , se glissa sous l' épaule de l' homme et fut dans la salle . - venez , dit -il , il fait très bon ici . De fait , un grand feu de bois flambait dans la cheminée . Nous nous en approchâmes et tendîmes nos mains à la chaleur du foyer , car , ce matin -là , on sentait déjà venir l' hiver . La pièce était assez grande ; deux épaisses tables de bois , quelques escabeaux , un comptoir , où s' alignaient des bouteilles de sirop et d' alcool , la garnissaient . Trois fenêtres donnaient sur la route . Une chromo-réclame , sur le mur , vantait , sous les traits d' une jeune parisienne levant effrontément son verre , les vertus apéritives d' un nouveau vermout . Sur la tablette de la haute cheminée , l' aubergiste avait disposé un grand nombre de pots et de cruches en grès et en faïence . - voilà une belle cheminée pour faire rôtir un poulet , dit * Rouletabille . - nous n' avons point de poulet , fit l' hôte ; pas même un méchant lapin . - je sais , répliqua mon ami , d' une voix goguenarde qui me surprit , je sais que , maintenant , il va falloir manger du saignant . j' avoue que je ne comprenais rien à la phrase de * Rouletabille . Pourquoi disait -il à cet homme : maintenant , il va falloir manger du saignant ... ? et pourquoi l' aubergiste , aussitôt qu' il eut entendu cette phrase , laissa -t-il échapper un juron qu' il étouffa aussitôt et se mit -il à notre disposition aussi docilement que * M * Robert * Darzac lui-même quand il eut entendu ces mots fatidiques : le presbytère n' a rien perdu de son charme , ni le jardin de son éclat ... ? décidément mon ami avait le don de se faire comprendre des gens avec des phrases tout à fait incompréhensibles . Je lui en fis l' observation et il voulut bien sourire . J' eusse préféré qu' il daignât me donner quelque explication , mais il avait mis un doigt sur sa bouche , ce qui signifiait évidemment que non seulement il s' interdisait de parler , mais encore qu' il me recommandait le silence . Entre temps , l' homme , poussant une petite porte , avait crié qu' on lui apportât une demi-douzaine d' oeufs et " le morceau de faux filet " . La commission fut bientôt faite par une jeune femme fort accorte , aux admirables cheveux blonds et dont les beaux grands yeux doux nous regardèrent avec curiosité . L' aubergiste lui dit d' une voix rude : - va -t'en ! et si l' homme vert s' en vient , que je ne te voie pas ! et elle disparut . * Rouletabille s' empara des oeufs qu' on lui apporta dans un bol et de la viande qu' on lui servit sur un plat , plaça le tout précieusement à côté de lui , dans la cheminée , décrocha une poêle et un gril pendus dans l' âtre et commença de battre notre omelette en attendant qu' il fît griller notre bifteck . Il commanda encore à l' homme deux bonnes bouteilles de cidre et semblait s' occuper aussi peu de son hôte que son hôte s' occupait de lui . L' homme tantôt le couvait des yeux et tantôt me regardait avec un air d' anxiété qu' il essayait en vain de dissimuler . Il nous laissa faire notre cuisine et mit notre couvert auprès d' une fenêtre . Tout à coup je l' entendis qui murmurait : " ah ! Le voilà ! " et , la figure changée , n' exprimant plus qu' une haine atroce , il alla se coller contre la fenêtre , regardant la route . Je n' eus point besoin d' avertir * Rouletabille . Le jeune homme avait déjà lâché son omelette et rejoignait l' hôte à la fenêtre . J' y fus avec lui . Un homme , tout habillé de velours vert , la tête prise dans une casquette ronde de même couleur , s' avançait , à pas tranquilles sur la route , en fumant sa pipe . Il portait un fusil en bandoulière et montrait dans ses mouvements une aisance presque aristocratique . Cet homme pouvait avoir quarante-cinq ans . Les cheveux et la moustache étaient gris-sel . Il était remarquablement beau . Il portait binocle . Quand il passa près de l' auberge , il parut hésiter , se demandant s' il entrerait , jeta un regard de notre côté , lâcha quelques bouffées de sa pipe et d' un même pas nonchalant reprit sa promenade . * Rouletabille et moi nous regardâmes l' hôte . Ses yeux fulgurants , ses poings fermés , sa bouche frémissante , nous renseignaient sur les sentiments tumultueux qui l' agitaient . - il a bien fait de ne pas entrer aujourd'hui ! Siffla -t-il . - quel est cet homme ? Demanda * Rouletabille , en retournant à son omelette . - l' homme vert ! gronda l' aubergiste ... vous ne le connaissez pas ? Tant mieux pour vous . C' est pas une connaissance à faire ... eh ben , c' est l' garde à * M * Stangerson . - vous ne paraissez pas l' aimer beaucoup ? Demanda le reporter en versant son omelette dans la poêle . - personne ne l' aime dans le pays , monsieur ; et puis c' est un fier , qui a dû avoir de la fortune autrefois ; et il ne pardonne à personne de s' être vu forcé , pour vivre , de devenir domestique . Car un garde , c' est un larbin comme un autre ! N' est -ce pas ? Ma parole ! On dirait que c' est lui qu' est le maître du * Glandier , que toutes les terres et tous les bois lui appartiennent . Il ne permettrait pas à un pauvre de déjeuner d' un morceau de pain sur l' herbe , sur son herbe ! -il vient quelquefois ici ? -il vient trop . Mais je lui ferai bien comprendre que sa figure ne me revient pas . Il y a seulement un mois , il ne m' embêtait pas ! L' auberge du donjon n' avait jamais existé pour lui ! ... il n' avait pas le temps ! Fallait -il pas qu' il fasse sa cour à l' hôtesse des trois lys , à * Saint- * Michel . Maintenant qu' il y a eu de la brouille dans les amours , il cherche à passer le temps ailleurs ... coureur de filles , trousseur de jupes , mauvais gars ... y a pas un honnête homme qui puisse le supporter , cet homme -là ... tenez , les concierges du château ne pouvaient pas le voir en peinture , l' homme vert ! ... - les concierges du château sont donc d' honnêtes gens , monsieur l' aubergiste ? -appelez -moi donc père * Mathieu ; c' est mon nom ... eh ben , aussi vrai que je m' appelle * Mathieu , oui m' sieur , j' les crois honnêtes . - on les a pourtant arrêtés ? -què-que ça prouve ? Mais je ne veux pas me mêler des affaires du prochain ... - et qu' est -ce que vous pensez de l' assassinat ? -de l' assassinat de cette pauvre mademoiselle ? Une brave fille , allez , et qu' on aimait bien dans le pays . C' que j' en pense ? -oui , ce que vous en pensez . - rien ... et bien des choses ... mais ça ne regarde personne . - pas même moi ? Insista * Rouletabille . L' aubergiste le regarda de côté , grogna , et dit : - pas même vous ... l' omelette était prête ; nous nous mîmes à table et nous mangions en silence , quand la porte d' entrée fut poussée et une vieille femme , habillée de haillons , appuyée sur un bâton , la tête branlante , les cheveux blancs qui pendaient en mèches folles sur le front encrassé , se montra sur le seuil . - ah ! Vous v'là , la mère * Agenoux ! Y a longtemps qu' on ne vous a vue , fit notre hôte . - j' ai été bien malade , toute prête à mourir , dit la vieille . Si quelquefois vous aviez des restes pour la bête du bon * Dieu ... ? et elle pénétra dans l' auberge , suivie d' un chat si énorme que je ne soupçonnais pas qu' il pût en exister de cette taille . La bête nous regarda et fit entendre un miaulement si désespéré que je me sentis frissonner . Je n' avais jamais entendu un cri aussi lugubre . Comme s' il avait été attiré par ce cri , un homme entra , derrière la vieille . C' était l' homme vert . il nous salua d' un geste de la main à sa casquette et s' assit à la table voisine de la nôtre . - donnez -moi un verre de cidre , père * Mathieu . Quand l' homme vert était entré , le père * Mathieu avait eu un mouvement violent de tout son être vers le nouveau venu ; mais , visiblement , il se dompta et répondit : - y a plus de cidre , j' ai donné les dernières bouteilles à ces messieurs . - alors donnez -moi un verre de vin blanc , fit l' homme vert sans marquer le moindre étonnement . - y a plus de vin blanc , y a plus rien ! Le père * Mathieu répéta , d' une voix sourde : - y a plus rien ! -comment va * Madame * Mathieu ? L' aubergiste , à cette question de l' homme vert , serra les poings , se retourna vers lui , la figure si mauvaise que je crus qu' il allait frapper , et puis il dit : - elle va bien , merci . Ainsi , la jeune femme aux grands yeux doux que nous avions vue tout à l' heure était l' épouse de ce rustre répugnant et brutal , et dont tous les défauts physiques semblaient dominés par ce défaut moral : la jalousie . Claquant la porte , l' aubergiste quitta la pièce . La mère * Agenoux était toujours là debout , appuyée sur son bâton et le chat au bas de ses jupes . l' homme vert lui demanda : - vous avez été malade , mère * Agenoux , qu' on ne vous a pas vue depuis bientôt huit jours ? -oui , m' sieur l' garde . Je ne me suis levée que trois fois pour aller prier sainte * Geneviève , notre bonne patronne , et l' reste du temps , j' ai été étendue sur mon grabat . Il n' y a eu pour me soigner que la bête du bon * Dieu ! -elle ne vous a pas quittée ? -ni jour ni nuit . - vous en êtes sûre ? -comme du paradis . - alors , comment ça se fait -il , mère * Agenoux , qu' on n' ait entendu que le cri de la bête du bon * Dieu toute la nuit du crime ? La mère * Agenoux alla se planter face au garde , et frappa le plancher de son bâton : - je n' en sais rien de rien . Mais , voulez -vous que j' vous dise ? Il n' y a pas deux bêtes au monde qui ont ce cri -là ... eh bien , moi aussi , la nuit du crime , j' ai entendu , au dehors , le cri de la bête du bon * Dieu ; et pourtant elle était sur mes genoux , m' sieur le garde , et elle n' a pas miaulé une seule fois , je vous le jure . Je m' suis signée , quand j' ai entendu ça , comme si j' entendais l' diable ! Je regardais le garde pendant qu' il posait cette dernière question , et je me trompe fort si je n' ai pas surpris sur ses lèvres un mauvais sourire goguenard . à ce moment , le bruit d' une querelle aiguë parvint jusqu'à nous . Nous crûmes même percevoir des coups sourds , comme si l' on battait , comme si l' on assommait quelqu' un . l' homme vert se leva et courut résolument à la porte , à côté de l' âtre , mais celle -ci s' ouvrit et l' aubergiste , apparaissant , dit au garde : - ne vous effrayez pas , m' sieur le garde ; c' est ma femme qu' a mal aux dents ! Et il ricana . - tenez , mère * Agenoux , v'là du mou pour vot'chat . Il tendit à la vieille un paquet ; la vieille s' en empara avidement et sortit , toujours suivie de son chat . l' homme vert demanda : - vous ne voulez rien me servir ? Le père * Mathieu ne retint plus l' expression de sa haine : - y a rien pour vous ! Y a rien pour vous ! Allez-vous -en ! ... l' homme vert , tranquillement , bourra sa pipe , l' alluma , nous salua et sortit . Il n' était pas plutôt sur le seuil que * Mathieu lui claquait la porte dans le dos et , se retournant vers nous , les yeux injectés de sang , la bouche écumante , nous sifflait , le poing tendu vers cette porte qui venait de se fermer sur l' homme qu' il détestait : - je ne sais pas qui vous êtes , vous qui venez me dire : " maintenant va falloir manger du saignant . " mais si ça vous intéresse : l' assassin , le v'là ! Aussitôt qu' il eût ainsi parlé , le père * Mathieu nous quitta . * Rouletabille retourna vers l' âtre , et dit : - maintenant , nous allons griller notre bifteck . Comment trouvez -vous le cidre ? Un peu dur , comme je l' aime . Ce jour -là , nous ne revîmes plus * Mathieu et un grand silence régnait dans l' auberge quand nous la quittâmes , après avoir laissé cinq francs sur notre table , en payement de notre festin . * Rouletabille me fit aussitôt faire près d' une lieue autour de la propriété du professeur * Stangerson . Il s' arrêta dix minutes , au coin d' un petit chemin tout noir de suie , auprès des cabanes de charbonniers qui se trouvent dans la partie de la forêt de sainte- * Geneviève , qui touche à la route allant * D' * épinay à * Corbeil , et me confia que l' assassin avait certainement passé par là , vu l' état des chaussures grossières , avant de pénétrer dans la propriété et d' aller se cacher dans le bosquet . - vous ne croyez donc pas que le garde a été dans l' affaire ? Interrompis -je . - nous verrons cela plus tard , me répondit -il . Pour le moment , ce que l' aubergiste a dit de cet homme ne m' occupe pas . Il en a parlé avec sa haine . Ce n' est pas pour l' homme vert que je vous ai emmené déjeuner au donjon . ayant ainsi parlé , * Rouletabille , avec de grandes précautions , se glissa-et je me glissai derrière lui-jusqu'à la bâtisse , qui , près de la grille , servait de logement aux concierges , arrêtés le matin même . Il s' introduisit , avec une acrobatie que j' admirai , dans la maisonnette , par une lucarne de derrière restée ouverte , et en ressortit dix minutes plus tard en disant ce mot qui signifiait , dans sa bouche , tant de choses : parbleu ! dans le moment que nous allions reprendre le chemin du château , il y eut un grand mouvement à la grille . Une voiture arrivait , et , du château , on venait au-devant d' elle . * Rouletabille me montra un homme qui en descendait : - voici le chef de la sûreté ; nous allons voir ce que * Frédéric * Larsan a dans le ventre , et s' il est plus malin qu' un autre ... derrière la voiture du chef de la sûreté , trois autres voitures suivaient , remplies de reporters qui voulurent , eux aussi , entrer dans le parc . Mais on mit à la grille deux gendarmes , avec défense de laisser passer . Le chef de la sûreté calma leur impatience en prenant l' engagement de donner , le soir même , à la presse , le plus de renseignements qu' il pourrait , sans gêner le cours de l' instruction . XI où * Frédéric * Larsan explique comment l' assassin a pu sortir de la chambre jaune dans la masse de papiers , documents , mémoires , extraits de journaux , pièces de justice dont je dispose relativement au mystère de la chambre jaune , se trouve un morceau des plus intéressants . C' est la narration du fameux interrogatoire des intéressés qui eut lieu , cet après-midi -là , dans le laboratoire du professeur * Stangerson , devant le chef de la sûreté . Cette narration est due à la plume de * M * Maleine , le greffier , qui , tout comme le juge d' instruction , faisait , à ses moments perdus , de la littérature . Ce morceau devait faire partie d' un livre qui n' a jamais paru et qui devait s' intituler : mes interrogatoires . il m' a été donné par le greffier lui-même , quelque temps après le dénouement inouï de ce procès unique dans les fastes juridiques . Le voici . Ce n' est plus une sèche transcription de demandes et de réponses . Le greffier y relate souvent ses impressions personnelles . la narration du greffier : depuis une heure , raconte le greffier , le juge d' instruction et moi , nous nous trouvions dans la chambre jaune , avec l' entrepreneur qui avait construit , sur les plans du professeur * Stangerson , le pavillon . L' entrepreneur était venu avec un ouvrier . * M * De * Marquet avait fait nettoyer entièrement les murs , c' est-à-dire qu' il avait fait enlever par l' ouvrier tout le papier qui les décorait . Des coups de pioches et de pics , çà et là , nous avaient démontré l' inexistence d' une ouverture quelconque . Le plancher et le plafond avaient été longuement sondés . Nous n' avions rien découvert . Il n' y avait rien à découvrir . * M * De * Marquet paraissait enchanté et ne cessait de répéter : - quelle affaire ! Monsieur l' entrepreneur , quelle affaire ! Vous verrez que nous ne saurons jamais comment l' assassin a pu sortir de cette chambre -là ! Tout à coup , * M * De * Marquet , la figure rayonnante , parce qu' il ne comprenait pas , voulut bien se souvenir que son devoir était de chercher à comprendre , et il appela le brigadier de gendarmerie . - brigadier , fit -il , allez donc au château et priez * M * Stangerson et * M * Robert * Darzac de venir me rejoindre dans le laboratoire , ainsi que le père * Jacques , et faites -moi amener aussi , par vos hommes , les deux concierges . Cinq minutes plus tard , tout ce monde fut réuni dans le laboratoire . Le chef de la sûreté , qui venait d' arriver au * Glandier , nous rejoignit aussi dans ce moment . J' étais assis au bureau de * M * Stangerson , prêt au travail , quand * M * De * Marquet nous tint ce petit discours , aussi original qu' inattendu : - si vous le voulez , messieurs , disait -il , puisque les interrogatoires ne donnent rien , nous allons abandonner , pour une fois , le vieux système des interrogatoires . Je ne vous ferai point venir devant moi à tour de rôle ; non . Nous resterons tous ici : * M * Stangerson , * M * Robert * Darzac , le père * Jacques , les deux concierges , m le chef de la sûreté , m le greffier et moi ! Et nous serons là , tous , au même titre ; les concierges voudront bien oublier un instant qu' ils sont arrêtés . nous allons causer ! je vous ai fait venir pour causer . nous sommes sur les lieux du crime ; eh bien , de quoi causerions -nous si nous ne causions pas du crime ? Parlons -en donc ! Parlons -en ! Avec abondance , avec intelligence , ou avec stupidité . Disons tout ce qui nous passera par la tête ! Parlons sans méthode , parce que la méthode ne nous réussit point . J' adresse une fervente prière au dieu hasard , le hasard de nos conceptions ! Commençons ! ... sur quoi , en passant devant moi , il me dit , à voix basse : - hein ! Croyez -vous , quelle scène ! Auriez -vous imaginé ça , vous ? J' en ferai un petit acte pour le * Vaudeville . Et il se frottait les mains avec jubilation . Je portai les yeux sur * M * Stangerson . L' espoir que devait faire naître en lui le dernier bulletin des médecins qui avaient déclaré que * Mlle * Stangerson pourrait survivre à ses blessures , n' avait pas effacé de ce noble visage les marques de la plus grande douleur . à suivre . ( suite de la narration du greffier ) . cet homme avait cru sa fille morte , et il en était encore tout ravagé . Ses yeux bleus si doux et si clairs étaient alors d' une infinie tristesse . J' avais eu l' occasion , plusieurs fois , dans des cérémonies publiques , de voir * M * Stangerson . J' avais été , dès l' abord , frappé par son regard , si pur qu' il semblait celui d' un enfant : regard de rêve , regard sublime et immatériel de l' inventeur ou du fou . Dans ces cérémonies , derrière lui ou à ses côtés , on voyait toujours sa fille , car ils ne se quittaient jamais , disait -on , partageant les mêmes travaux depuis de longues années . Cette vierge , qui avait alors trente-cinq ans et qui en paraissait à peine trente , consacrée tout entière à la science , soulevait encore l' admiration par son impériale beauté , restée intacte , sans une ride , victorieuse du temps et de l' amour . Qui m' eût dit alors que je me trouverais , un jour prochain , au chevet de son lit , avec mes paperasses , et que je la verrais , presque expirante , nous raconter , avec effort , le plus monstrueux et le plus mystérieux attentat que j' ai ouï de ma carrière ? Qui m' eût dit que je me trouverais , comme cet après-midi -là , en face d' un père désespéré cherchant en vain à s' expliquer comment l' assassin de sa fille avait pu lui échapper ? à quoi sert donc le travail silencieux , au fond de la retraite obscure des bois , s' il ne vous garantit point de ces grandes catastrophes de la vie et de la mort , réservées d' ordinaire à ceux d' entre les hommes qui fréquentent les passions de la ville ? -voyons ! * Monsieur * Stangerson , fit * M * De * Marquet , avec un peu d' importance ; placez -vous exactement à l' endroit où vous étiez quand * Mlle * Stangerson vous a quitté pour entrer dans sa chambre . * M * Stangerson se leva et , se plaçant à cinquante centimètres de la porte de la chambre jaune , il dit d' une voix sans accent , sans couleur , d' une voix que je qualifierai de morte : - je me trouvais ici . Vers onze heures , après avoir procédé , sur les fourneaux du laboratoire , à une courte expérience de chimie , j' avais fait glisser mon bureau jusqu'ici , car le père * Jacques , qui passa la soirée à nettoyer quelques-uns de mes appareils , avait besoin de toute la place qui se trouvait derrière moi . Ma fille travaillait au même bureau que moi . Quand elle se leva , après m' avoir embrassé et souhaité le bonsoir au père * Jacques , elle dut , pour entrer dans sa chambre , se glisser assez difficilement entre mon bureau et la porte . C' est vous dire que j' étais bien près du lieu où le crime allait se commettre . - et ce bureau ? Interrompis -je , obéissant , en me mêlant à cette conversation , aux désirs exprimés par mon chef , ... et ce bureau , aussitôt que vous eûtes , * Monsieur * Stangerson , entendu crier : " à l' assassin ! " et qu' eurent éclaté les coups de revolver ... ce bureau , qu' est -il devenu ? Le père * Jacques répondit : - nous l' avons rejeté contre le mur , ici , à peu près où il est en ce moment , pour pouvoir nous précipiter à l' aise sur la porte , m' sieur le greffier ... je suivis mon raisonnement , auquel , du reste , je n' attachais qu' une importance de faible hypothèse : - le bureau était si près de la chambre qu' un homme , sortant , courbé , de la chambre et se glissant sous le bureau , aurait pu passer inaperçu ? -vous oubliez toujours , interrompit * M * Stangerson , avec lassitude , que ma fille avait fermé sa porte à clef et au verrou , que la porte est restée fermée , que nous sommes restés à lutter contre cette porte dès l' instant où l' assassinat commençait , que nous étions déjà sur la porte alors que la lutte de l' assassin et de ma pauvre enfant continuait , que les bruits de cette lutte nous parvenaient encore et que nous entendions râler ma malheureuse fille sous l' étreinte des doigts dont son cou a conservé la marque sanglante . si rapide qu' ait été l' attaque , nous avons été aussi rapides qu' elle et nous nous sommes trouvés immédiatement derrière cette porte qui nous séparait du drame . Je me levai et allai à la porte que j' examinai à nouveau avec le plus grand soin . Puis je me relevai et fis un geste de découragement . - imaginez , dis -je , que le panneau inférieur de cette porte ait pu être ouvert sans que la porte ait été dans la nécessité de s' ouvrir , et le problème serait résolu ! Mais , malheureusement , cette dernière hypothèse est inadmissible , après l' examen de la porte . C' est une solide et épaisse porte de chêne constituée de telle sorte qu' elle forme un bloc inséparable ... c' est très visible , malgré les dégâts qui ont été causés par ceux qui l' ont enfoncée ... - oh ! Fit le père * Jacques ... c' est une vieille et solide porte du château qu' on a transportée ici ... une porte comme on n' en fait plus maintenant . Il nous a fallu cette barre de fer pour en avoir raison , à quatre ... car la concierge s' y était mise aussi , comme une brave femme qu' elle est , m' sieur l' juge ! C' est tout de même malheureux de les voir en prison , à c' t' heure ! Le père * Jacques n' eut pas plutôt prononcé cette phrase de pitié et de protestation que les pleurs et les jérémiades des deux concierges recommencèrent . Je n' ai jamais vu de prévenus aussi larmoyants . J' en étais profondément dégoûté . Même en admettant leur innocence , je ne comprenais pas que deux êtres pussent à ce point manquer de caractère devant le malheur . Une nette attitude , dans de pareils moments , vaut mieux mieux que toutes les larmes et que tous les désespoirs , lesquels , le plus souvent , sont feints et hypocrites . - eh ! S' écria * M * De * Marquet , encore une fois , assez de piailler comme ça ! Et dites -nous , dans votre intérêt , ce que vous faisiez , à l' heure où l' on assassinait votre maîtresse , sous les fenêtres du pavillon ! Car vous étiez tout près du pavillon quand le père * Jacques vous a rencontrés ... - nous venions au secours ! Gémirent -ils . Et la femme , entre deux hoquets , glapit : - ah ! Si nous le tenions , l' assassin , nous lui ferions passer le goût du pain ! ... et nous ne pûmes , une fois de plus , leur tirer deux phrases sensées de suite . Ils continuèrent de nier avec acharnement , d' attester le bon * Dieu et tous les saints qu' ils étaient dans leur lit quand ils avaient entendu un coup de revolver . - ce n' est pas un , mais deux coups qui ont été tirés . Vous voyez bien que vous mentez . Si vous avez entendu l' un , vous devez avoir entendu l' autre ! -mon dieu ! M' sieur le juge , nous n' avons entendu que le second . Nous dormions encore bien sûr quand on a tiré le premier ... - pour ça , on en a tiré deux ! Fit le père * Jacques . Je suis sûr , moi , que toutes les cartouches de mon revolver étaient intactes ; nous avons retrouvé deux cartouches brûlées , deux balles , et nous avons entendu deux coups de revolver , derrière la porte . N' est -ce pas , * Monsieur * Stangerson ? -oui , fit le professeur , deux coups de revolver , un coup sourd d' abord , puis un coup éclatant . - pourquoi continuez -vous à mentir ? S' écria * M * De * Marquet , se retournant vers les concierges . Croyez -vous la police aussi bête que vous ! Tout prouve que vous étiez dehors , près du pavillon , au moment du drame . Qu' y faisiez -vous ? Vous ne voulez pas le dire ? Votre silence atteste votre complicité ! Et , quant à moi , fit -il , en se tournant vers * M * Stangerson ... quant à moi , je ne puis m' expliquer la fuite de l' assassin que par l' aide apportée par ces deux complices . Aussitôt que la porte a été défoncée , pendant que vous , * Monsieur * Stangerson , vous vous occupiez de votre malheureuse enfant , le concierge et sa femme facilitaient la fuite du misérable qui se glissait derrière eux , parvenait jusqu'à la fenêtre du vestibule et sautait dans le parc . Le concierge refermait la fenêtre et les volets derrière lui . car , enfin , ces volets ne se sont pas fermés tout seuls ! voilà ce que j' ai trouvé ... si quelqu' un a imaginé autre chose , qu' il le dise ! ... * M * Stangerson intervint : - c' est impossible ! Je ne crois pas à la culpabilité ni à la complicité de mes concierges , bien que je ne comprenne pas ce qu' ils faisaient dans le parc à cette heure avancée de la nuit . Je dis : c' est impossible ! Parce que la concierge tenait la lampe et n' a pas bougé du seuil de la chambre ; parce que , moi , sitôt la porte défoncée , je me mis à genoux près du corps de mon enfant , et qu' il était impossible que l' on sortît ou que l' on entrât de cette chambre par cette porte sans enjamber le corps de ma fille et sans me bousculer , moi ! c' est impossible , parce que le père * Jacques et le concierge n' ont eu qu' à jeter un regard dans cette chambre et sous le lit , comme je l' ai fait en entrant , pour voir qu' il n' y avait plus personne , dans la chambre , que ma fille à l' agonie . - que pensez -vous , vous , * Monsieur * Darzac , qui n' avez encore rien dit ? Demanda le juge . * M * Darzac répondit qu' il ne pensait rien . - et vous , monsieur le chef de la sûreté ? * M * Dax , le chef de la sûreté , avait jusqu'alors uniquement écouté et examiné les lieux . Il daigna enfin desserrer les dents : - il faudrait , en attendant que l' on trouve le criminel , découvrir le mobile du crime . Cela nous avancerait un peu , fit -il . - monsieur le chef de la sûreté , le crime apparaît bassement passionnel , répliqua * M * De * Marquet . Les traces laissées par l' assassin , le mouchoir grossier et le béret ignoble nous portent à croire que l' assassin n' appartenait point à une classe de la société très élevée . Les concierges pourraient peut-être nous renseigner là dessus ? ... le chef de la sûreté continua , se tournant vers * M * Stangerson et sur ce ton froid qui est la marque , selon moi , des solides intelligences et des caractères fortement trempés . - * Mlle * Stangerson ne devait -elle pas prochainement se marier ? ... le professeur regarda douloureusement * M * Robert * Darzac : - avec mon ami que j' eusse été heureux d' appeler mon fils ... avec * M * Robert * Darzac ... - * Mlle * Stangerson va beaucoup mieux et se remettra rapidement de ses blessures . C' est un mariage simplement retardé , n' est -ce pas , monsieur ? Insista le chef de la sûreté . - je l' espère . - comment ! Vous n' en êtes pas sûr ? * M * Stangerson se tut . * M * Robert * Darzac parut agité , ce que je vis à un tremblement de sa main sur sa chaîne de montre , car rien ne m' échappe . * M * Dax toussotta comme faisait * M * De * Marquet quand il était embarrassé . - vous comprendrez , * Monsieur * Stangerson , dit -il , que , dans une affaire aussi embrouillée , nous ne pouvons rien négliger ; que nous devons tout savoir , même la plus petite , la plus futile chose se rapportant à la victime ... le renseignement , en apparence , le plus insignifiant ... qu' est -ce donc qui vous a fait croire que , dans la quasi-certitude , où nous sommes maintenant , que * Mlle * Stangerson vivra , ce mariage pourra ne pas avoir lieu ? Vous avez dit : " j' espère . " cette espérance m' apparaît comme un doute . Pourquoi doutez -vous ? * M * Stangerson fit un visible effort sur lui-même : - oui , monsieur , finit -il par dire . Vous avez raison . Il vaut mieux que vous sachiez une chose qui semblerait avoir de l' importance si je vous la cachais . * M * Robert * Darzac sera , du reste , de mon avis ! * M * Darzac , dont la pâleur , à ce moment , me parut tout à fait anormale , fit signe qu' il était de l' avis du professeur . Pour moi , si * M * Darzac ne répondait que par signe , c' est qu' il était incapable de prononcer un mot . - sachez donc , monsieur le chef de la sûreté , continua * M * Stangerson , que ma fille avait juré de ne jamais me quitter et tenait son serment malgré toutes mes prières , car j' essayai plusieurs fois de la décider au mariage , comme c' était mon devoir . Nous connûmes * M * Robert * Darzac de longues années . * M * Robert * Darzac aime ma fille . Je pus croire , un moment , qu' il en était aimé , puisque j' eus la joie récente d' apprendre de la bouche même de ma fille qu' elle consentait enfin à un mariage que j' appelais de tous mes voeux . Je suis d' un grand âge , monsieur , et ce fut une heure bénie que celle où je connus enfin qu' après moi * Mlle * Stangerson aurait à ses côtés , pour l' aimer et continuer nos travaux communs , un être que j' aime et que j' estime pour son grand coeur et pour sa science . Or , monsieur le chef de la sûreté , deux jours avant le crime , par je ne sais quel retour de sa volonté , ma fille m' a déclaré qu' elle n' épouserait pas * M * Robert * Darzac . Il y eut ici un silence pesant . La minute était grave . * M * Dax reprit : - et * Mlle * Stangerson ne vous a donné aucune explication , ne vous a point dit pour quel motif ? ... - elle m' a dit qu' elle était trop vieille maintenant pour se marier ... qu' elle avait attendu trop longtemps ... qu' elle avait bien réfléchi ... qu' elle estimait et même qu' elle aimait * M * Robert * Darzac ... mais qu' il valait mieux que les choses en restassent là ... que l' on continuerait le passé ... qu' elle serait heureuse même de voir les liens de pure amitié qui nous attachaient à * M * Robert * Darzac nous unir d' une façon encore plus étroite , mais qu' il fût bien entendu qu' on ne lui parlerait jamais plus de mariage . - voilà qui est étrange ! Murmura * M * Dax . - étrange ! Répéta * M * De * Marquet . * M * Stangerson , avec un pâle et glacé sourire , dit : - ce n' est point de ce côté , monsieur , que vous trouverez le mobile du crime . * M * Dax : - en tout cas , fit -il d' une voix impatiente , le mobile n' est pas le vol ! -oh ! Nous en sommes sûrs ! S' écria le juge d' instruction . à ce moment la porte du laboratoire s' ouvrit et le brigadier de gendarmerie apporta une carte au juge d' instruction . * M * De * Marquet lut et poussa une sourde exclamation : puis : - ah ! Voilà qui est trop fort ! -qu'est -ce ? Demanda le chef de la sûreté . - la carte d' un petit reporter de l' époque , * M * Joseph * Rouletabille , et ces mots : " l' un des mobiles du crime a été le vol ! " le chef de la sûreté sourit : - ah ! Ah ! Le jeune * Rouletabille ... j' en ai déjà entendu parler ... il passe pour ingénieux ... faites -le donc entrer , monsieur le juge d' instruction . Et l' on fit entrer * M * Joseph * Rouletabille . J' avais fait sa connaissance dans le train qui nous avait amenés , ce matin -là , à * épinay- * Sur- * Orge . Il s' était introduit , presque malgré moi , dans notre compartiment et j' aime mieux dire tout de suite que ses manières et sa désinvolture , et la prétention qu' il semblait avoir de comprendre quelque chose dans une affaire où la justice ne comprenait rien , me l' avaient fait prendre en grippe . Je n' aime point les journalistes . Ce sont des esprits brouillons et entreprenants qu' il faut fuir comme la peste . Cette sorte de gens se croit tout permis et ne respecte rien . Quand on a eu le malheur de leur accorder quoi que ce soit et de se laisser approcher par eux , on est tout de suite débordé et il n' est point d' ennuis que l' on ne doive redouter . Celui -ci paraissait une vingtaine d' années à peine , et le toupet avec lequel il avait osé nous interroger et discuter avec nous me l' avait rendu particulièrement odieux . Du reste , il avait une façon de s' exprimer qui attestait qu' il se moquait outrageusement de nous . Je sais bien que le journal l' époque est un organe influent avec lequel il faut savoir " composer " , mais encore ce journal ferait bien de ne point prendre ses rédacteurs à la mamelle . * M * Joseph * Rouletabille entra donc dans le laboratoire , nous salua et attendit que * M * De * Marquet lui demandât de s' expliquer . - vous prétendez , monsieur , dit celui -ci , que vous connaissez le mobile du crime , et que ce mobile , contre toute évidence , serait le vol ? -non , monsieur le juge d' instruction , je n' ai point prétendu cela . Je ne dis pas que le mobile du crime a été le vol et je ne le crois pas . - alors , que signifie cette carte ? -elle signifie que l' un des mobiles du crime a été le vol . - qu' est -ce qui vous a renseigné ? -ceci ! Si vous voulez bien m' accompagner . Et le jeune homme nous pria de le suivre dans le vestibule , ce que nous fîmes . Là , il se dirigea du côté du lavatory et pria M le juge d' instruction de se mettre à genoux à côté de lui . Ce lavatory recevait du jour par la porte vitrée et , quand la porte était ouverte , la lumière qui y pénétrait était suffisante pour l' éclairer parfaitement . * M * De * Marquet et * M * Joseph * Rouletabille s' agenouillèrent sur le seuil . Le jeune homme montrait un endroit de la dalle . - les dalles du lavatory n' ont point été lavées par le père * Jacques , fit -il , depuis un certain temps ; cela se voit à la couche de poussière qui les recouvre . Or , voyez , à cet endroit , la marque de deux larges semelles et de cette cendre noire qui accompagne partout les pas de l' assassin . Cette cendre n' est point autre chose que la poussière de charbon qui couvre le sentier que l' on doit traverser pour venir directement , à travers la forêt , * D' * épinay au * Glandier . Vous savez qu' à cet endroit il y a un petit hameau de charbonniers et qu' on y fabrique du charbon de bois en grande quantité . Voici ce qu' a dû faire l' assassin : il a pénétré ici l' après-midi quand il n' y eut plus personne au pavillon , a perpétré son vol ... - mais quel vol ? Où voyez -vous le vol ? Qui vous prouve le vol ? Nous écriâmes nous tous en même temps . - ce qui m' a mis sur la trace du vol , continua le journaliste ... - c' est ceci ! Interrompit * M * De * Marquet , toujours à genoux . - évidemment , fit * M * Rouletabille . Et * M * De * Marquet expliqua qu' il y avait , en effet , sur la poussière des dalles , à côté de la trace des deux semelles , l' empreinte fraîche d' un lourd paquet rectangulaire , et qu' il était facile de distinguer la marque des ficelles qui l' enserraient ... - mais vous êtes donc venu ici , * Monsieur * Rouletabille ; j' avais pourtant ordonné au père * Jacques de ne laisser entrer personne ; il avait la garde du pavillon . - ne grondez pas le père * Jacques , je suis venu ici avec * M * Robert * Darzac . - ah ! Vraiment ... s' exclama * M * De * Marquet mécontent , et jetant un regard de côté à * M * Darzac , lequel restait toujours silencieux . - quand j' ai vu la trace du paquet à côté de l' empreinte des semelles , je n' ai plus douté du vol , reprit * M * Rouletabille . Le voleur n' était pas venu avec un paquet ... il avait fait , ici , ce paquet , avec les objets volés sans doute , et il l' avait déposé dans ce coin , dans le dessein de l' y reprendre au moment de sa fuite ; il avait déposé aussi , à côté de son paquet , ses lourdes chaussures ; car , regardez , aucune trace de pas ne conduit à ces chaussures , et les semelles sont à côté l' une de l' autre , comme des semelles au repos et vides de leurs pieds . ainsi comprendrait -on que l' assassin , quand il s' enfuit de la chambre jaune , n' a laissé aucune trace de ses pas dans le laboratoire ni dans le vestibule . Après avoir pénétré avec ses chaussures dans la chambre jaune , il les y a défaites , sans doute parce qu' elles le gênaient ou parce qu' il voulait faire le moins de bruit possible . La marque de son passage " aller " à travers le vestibule et le laboratoire a été effacée par le lavage subséquent du père * Jacques . L' assassin , après qu' il eut défait ses chaussures , qui , certainement le gênaient , les a portées à la main dans le lavatory et les y a déposées du seuil , car , sur la poussière du lavatory , il n' y a pas trace de pieds nus ou enfermés dans des chaussettes , ou encore dans d' autres chaussures . il a donc déposé ses chaussures à côté de son paquet . Le vol était déjà , à ce moment , accompli . Puis l' homme retourne à la chambre jaune et s' y glisse alors sous le lit où la trace de son corps est parfaitement visible sur le plancher et même sur la natte qui a été , à cet endroit , légèrement roulée et très froissée . Des brins de paille même , fraîchement arrachés , témoignent également du passage de l' assassin sous le lit ... - oui , oui , cela nous le savons ... dit * M * De * Marquet . - ce retour sous le lit prouve que le vol , continua cet étonnant gamin de journaliste , n' était point le seul mobile de la venue de l' homme . ne me dites point qu' il s' y serait aussitôt réfugié en apercevant , par la fenêtre du vestibule , * M et * Mlle * Stangerson s' apprêtant à rentrer dans le pavillon . Il était beaucoup plus facile pour lui de grimper au grenier , et , caché , d' attendre une occasion de se sauver , si son dessein n' avait été que de fuir . non ! Non ! il fallait que l' assassin fût dans la chambre jaune ... ici , le chef de la sûreté intervint : - ça n' est pas mal du tout , cela , jeune homme ! Mes félicitations ... et si nous ne savons pas encore comment l' assassin est parti , nous suivons déjà , pas à pas , son entrée ici , et nous voyons ce qu' il y a fait : il a volé . Mais qu' a -t-il donc volé ? -des choses extrêmement précieuses , répondit le reporter . à ce moment , nous entendîmes un cri qui partait du laboratoire . Nous nous y précipitâmes , et nous y trouvâmes * M * Stangerson qui , les yeux hagards , les membres agités , nous montrait une sorte de meuble-bibliothèque qu' il venait d' ouvrir et qui nous apparut vide . Au même instant , il se laissa aller dans le grand fauteuil qui était poussé devant le bureau et gémit : - encore une fois , je suis volé ... et puis une larme , une lourde larme , coula sur sa joue : - surtout , dit -il , qu' on ne dise pas un mot de ceci à ma fille ... elle serait encore plus peinée que moi ... il poussa un profond soupir , et , sur le ton d' une douleur que je n' oublierai jamais : - qu' importe , après tout ... pourvu qu' elle vive ! ... - elle vivra ! Dit , d' une voix étrangement touchante , * Robert * Darzac . - et nous vous retrouverons les objets volés , fit * M * Dax . Mais qu' y avait -il dans ce meuble ? -vingt ans de ma vie , répondit sourdement l' illustre professeur , ou plutôt de notre vie , à ma fille et à moi . Oui , nos plus précieux documents , les relations les plus secrètes sur nos expériences et sur nos travaux , depuis vingt ans , étaient enfermés là . C' était une véritable sélection parmi tant de documents dont cette pièce est pleine . C' est une perte irréparable pour nous , et , j' ose dire , pour la science . Toutes les étapes par lesquelles j' ai dû passer pour arriver à la preuve décisive de l' anéantissement de la matière , avaient été , par nous , soigneusement énoncées , étiquetées , annotées , illustrées de photographies et de dessins . Tout cela était rangé là . Le plan de trois nouveaux appareils , l' un pour étudier la déperdition , sous l' influence de la lumière ultra-violette , des corps préalablement électrisés ; l' autre qui devait rendre visible la déperdition électrique sous l' action des particules de matière dissociée contenue dans les gaz des flammes ; un troisième , très ingénieux , nouvel électroscope condensateur différentiel ; tout le recueil de nos courbes traduisant les propriétés fondamentales de la substance intermédiaire entre la matière pondérable et l' éther impondérable ; vingt ans d' expériences sur la chimie intra-atomique et sur les équilibres ignorés de la matière ; un manuscrit que je voulais faire paraître sous ce titre : les métaux qui souffrent . est -ce que je sais ! Est -ce que je sais ? L' homme qui est venu là m' aura tout pris ... ma fille et mon oeuvre ... mon coeur et mon âme ... et le grand * Stangerson se prit à pleurer comme un enfant . Nous l' entourions en silence , émus par cette immense détresse . * M * Robert * Darzac , accoudé au fauteuil où le professeur était écroulé , essayait en vain de dissimuler ses larmes , ce qui faillit un instant me le rendre sympathique , malgré l' instinctive répulsion que son attitude bizarre et son émoi souvent inexpliqué m' avaient inspirée pour son énigmatique personnage . * M * Joseph * Rouletabille , seul , comme si son précieux temps et sa mission sur la terre ne lui permettaient point de s' appesantir sur la misère humaine , s' était rapproché , fort calme , du meuble vide et , le montrant au chef de la sûreté , rompait bientôt le religieux silence dont nous honorions le désespoir du grand * Stangerson . Il nous donna quelques explications , dont nous n' avions que faire , sur la façon dont il avait été amené à croire à un vol , par la découverte simultanée qu' il avait faite des traces dont j' ai parlé plus haut dans le lavatory , et de la vacuité de ce meuble précieux dans le laboratoire . Il n' avait fait , nous disait -il , que passer dans le laboratoire ; mais la première chose qui l' avait frappé avait été la forme étrange du meuble , sa solidité , sa construction en fer qui le mettait à l' abri d' un accident par la flamme , et le fait qu' un meuble comme celui -ci , destiné à conserver des objets auxquels on devait tenir par-dessus tout , avait , sur sa porte de fer , sa clef . " on n' a point d' ordinaire un coffre-fort pour le laisser ouvert ... " enfin , cette petite clef , à tête de cuivre , des plus compliquées , avait attiré , paraît -il , l' attention de * M * Joseph * Rouletabille , alors qu' elle avait endormi la nôtre . Pour nous autres , qui ne sommes point des enfants , la présence d' une clef sur un meuble éveille plutôt une idée de sécurité , mais pour * M * Joseph * Rouletabille , qui est évidemment un génie-comme dit * José * Dupuy dans les cinq cents millions de gladiator : " quel génie ! Quel dentiste ! " Mais , auparavant que de vous la faire connaître , je dois rapporter que * M * De * Marquet me parut fort perplexe , ne sachant s' il devait se réjouir du pas nouveau que le petit reporter avait fait faire à l' instruction ou s' il devait se désoler de ce que ce pas n' eût pas été fait par lui . Notre profession comporte de ces déboires , mais nous n' avons point le droit d' être pusillanime et nous devons fouler aux pieds notre amour-propre quand il s' agit du bien général . Aussi * M * De * Marquet triompha -t-il de lui-même et trouva -t-il bon de mêler enfin ses compliments à ceux de * M * Dax , qui , lui , ne les ménageait pas à * M * Rouletabille . Le gamin haussa les épaules , disant : " il n' y a pas de quoi ! " je lui aurais flanqué une gifle avec satisfaction , surtout dans le moment qu' il ajouta : - vous feriez bien , monsieur , de demander à * M * Stangerson qui avait la garde ordinaire de cette clef ? -ma fille , répondit * M * Stangerson . Et cette clef ne la quittait jamais . - ah ! Mais voilà qui change l' aspect des choses et qui ne correspond plus avec la conception de * M * Rouletabille , s' écria * M * De * Marquet . Si cette clef ne quittait jamais * Mlle * Stangerson , l' assassin aurait donc attendu * Mlle * Stangerson cette nuit -là , dans sa chambre , pour lui voler cette clef , et le vol n' aurait eu lieu qu' après l' assassinat ! mais , après l' assassinat , il y avait quatre personnes dans le laboratoire ! ... décidément , je n' y comprends plus rien ! ... et * M * De * Marquet répéta , avec une rage désespérée , qui devait être pour lui le comble de l' ivresse , car je ne sais si j' ai déjà dit qu' il n' était jamais aussi heureux que lorsqu' il ne comprenait pas : - ... plus rien ! c' est indubitable pour la raison que vous croyez et pour d' autres raisons que je crois . Et , quand l' assassin a pénétré dans le pavillon , il était déjà en possession de la clef à tête de cuivre . - ça n' est pas possible ! Fit doucement * M * Stangerson . - c' est si bien possible , monsieur , qu' en voici la preuve . Ce diable de petit bonhomme sortit alors de sa poche un numéro de l' époque daté du 21 octobre ( je rappelle que le crime a eu lieu dans la nuit du 24 au 25 ) , et , nous montrant une annonce , lut : - il a été perdu hier un réticule de satin noir dans les grands magasins de la louve . Ce réticule contenait divers objets dont une petite clef à tête de cuivre . Il sera donné une forte récompense à la personne qui l' aura trouvée . Cette personne devra écrire , poste restante , au bureau 40 , à cette adresse : * M * A * T * H * S * N. ces lettres ne désignent -elles point , continua le reporter , * Mlle * Stangerson ? Cette clef à tête de cuivre n' est -elle point cette clef -ci ? ... je lis toujours les annonces . Dans mon métier , comme dans le vôtre , monsieur le juge d' instruction , il faut toujours lire les petites annonces personnelles ... ce qu' on y découvre d' intrigues ! ... et de clefs d' intrigues ! Qui ne sont pas toujours à tête de cuivre , et qui n' en sont pas moins intéressantes . Cette annonce , particulièrement , par la sorte de mystère dont la femme qui avait perdu une clef , objet peu compromettant , s' entourait , m' avait frappé . Comme elle tenait à cette clef ! Comme elle promettait une forte récompense ! Et je songeai à ces six lettres : * M * A * T * H * S * N ... les quatre premières m' indiquaient tout de suite un prénom . " évidemment , faisais -je , * Math , * Mathilde , ... la personne qui a perdu la clef à tête de cuivre , dans un réticule , s' appelle * Mathilde ! ... " mais je ne pus rien faire des deux dernières lettres . Aussi , rejetant le journal , je m' occupai d' autre chose ... lorsque , quatre jours plus tard , les journaux du soir parurent avec d' énormes manchettes annonçant l' assassinat de * Mlle * Mathilde * Stangerson , ce nom de * Mathilde me rappela , sans que je fisse aucun effort pour cela , machinalement , les lettres de l' annonce . Intrigué un peu , je demandai le numéro de ce jour -là à l' administration . J' avais oublié les deux dernières lettres : * S * N. Quand je les revis , je ne pus retenir un cri : * Stangerson ! ... je sautai dans un fiacre et me précipitai au bureau 40 . Je demandai : " avez -vous une lettre avec cette adresse : * M * A * T * H * S * N ! L' employé me répondit : " non ! " et comme j' insistais , le priant , le suppliant de chercher encore , il me dit : " ah çà , monsieur , c' est une plaisanterie ! ... oui , j' ai eu une lettre aux initiales * M * A * T * H * S * N ; mais je l' ai donnée , il y a trois jours , à une dame qui me l' a réclamée . Vous venez aujourd'hui me réclamer cette lettre à votre tour . Or , avant-hier , un monsieur , avec la même insistance désobligeante , me la demandait encore ! ... j' en ai assez de cette fumisterie ... " je voulus questionner l' employé sur les deux personnages qui avaient déjà réclamé la lettre , mais , soit qu' il voulût se retrancher derrière le secret professionnel -il estimait , sans doute , à part lui , en avoir déjà trop dit-soit qu' il fût vraiment excédé d' une plaisanterie possible , il ne me répondit plus ... * Rouletabille se tut . Nous nous taisions tous . Chacun tirait les conclusions qu' il pouvait de cette bizarre histoire de lettre poste restante . De fait , il semblait maintenant qu' on tenait un fil solide par lequel on allait pouvoir suivre cette affaire insaisissable . * M * Stangerson dit : - il est donc à peu près certain que ma fille aura perdu cette clef , qu' elle n' a point voulu m' en parler pour m' éviter toute inquiétude et qu' elle aura prié celui ou celle qui aurait pu l' avoir trouvée d' écrire poste restante . Elle craignait évidemment que , donnant notre adresse , ce fait occasionnât des démarches qui m' auraient appris la perte de la clef . C' est très logique et très naturel . car j' ai déjà été volé , monsieur ! -où cela ? Et quand ? Demanda le directeur de la sûreté . - oh ! Il y a de nombreuses années , en * Amérique , à * Philadelphie . On m' a volé dans mon laboratoire le secret de deux inventions qui eussent pu faire la fortune d' un peuple ... non seulement je n' ai jamais su qui était le voleur , mais je n' ai jamais entendu parler de l' objet du vol sans doute parce que , pour déjouer les calculs de celui qui m' avait ainsi pillé , j' ai lancé moi-même dans le domaine public ces deux inventions , rendant inutile le larcin . C' est depuis cette époque que je suis très soupçonneux , que je m' enferme hermétiquement quand je travaille . Tous les barreaux de ces fenêtres , l' isolement de ce pavillon , ce meuble que j' ai fait construire moi-même , cette serrure spéciale , cette clef unique , tout cela est le résultat de mes craintes inspirées par une triste expérience . * M * Dax déclara : " très intéressant ! " et * M * Joseph * Rouletabille demanda des nouvelles du réticule . Ni * M * Stangerson , ni le père * Jacques n' avaient , depuis quelques jours , vu le réticule de * Mlle * Stangerson . Nous devions apprendre , quelques heures plus tard , de la bouche même de * Mlle * Stangerson , que ce réticule lui avait été volé ou qu' elle l' avait perdu , et que les choses s' étaient passées de la sorte que nous les avaient expliquées son père ; qu' elle était allée , le 23 octobre , au bureau de poste 40 , et qu' on lui avait remis une lettre qui n' était , nous affirma -t-elle , que celle d' un mauvais plaisant . Elle l' avait immédiatement brûlée . Pour en revenir à notre interrogatoire , ou plutôt à notre conversation , je dois signaler que le chef de la sûreté , ayant demandé à * M * Stangerson dans quelles conditions sa fille était allée à * Paris le 20 octobre , jour de la perte du réticule , nous apprîmes ainsi qu' elle s' était rendue dans la capitale , accompagnée de * M * Robert * Darzac , que l' on n' avait pas revu au château depuis cet instant jusqu'au lendemain du crime . le fait que * M * Robert * Darzac était aux côtés de * Mlle * Stangerson , dans les grands magasins de la louve quand le réticule avait disparu , ne pouvait passer inaperçu et retint , il faut le dire , assez fortement notre attention . Cette conversation entre magistrats , prévenus , victime , témoins et journaliste allait prendre fin quand se produisit un véritable coup de théâtre ; ce qui n' est jamais pour déplaire à * M * De * Marquet . Le brigadier de gendarmerie vint nous annoncer que * Frédéric * Larsan demandait à être introduit , ce qui lui fut immédiatement accordé . Il tenait à la main une grossière paire de chaussures vaseuses qu' il jeta dans le laboratoire . - voilà , dit -il , les souliers que chaussait l' assassin ! Les reconnaissez -vous , père * Jacques ? Le père * Jacques se pencha sur ce cuir infect et , tout stupéfait , reconnut de vieilles chaussures à lui qu' il avait jetées il y avait déjà un certain temps au rebut , dans un coin du grenier ; il était tellement troublé qu' il dut se moucher pour dissimuler son émotion . Alors , montrant le mouchoir dont se servait le père * Jacques , * Frédéric * Larsan dit : - voilà un mouchoir qui ressemble étonnamment à celui qu' on a trouvé dans la chambre jaune . - ah ! Je l' sais ben , fit le père * Jacques en tremblant ; ils sont quasiment pareils . - enfin , continua * Frédéric * Larsan , le vieux béret basque trouvé également dans la chambre jaune aurait pu autrefois coiffer le chef du père * Jacques . Tout ceci , monsieur le chef de la sûreté et monsieur le juge d' instruction , prouve , selon moi- remettez -vous , bonhomme ! Fit -il au père * Jacques qui défaillait-tout ceci prouve , selon moi , que l' assassin a voulu déguiser sa véritable personnalité . Il l' a fait d' une façon assez grossière ou du moins qui nous apparaît telle , parce que nous sommes sûrs que l' assassin n' est pas le père * Jacques , qui n' a pas quitté * M * Stangerson . mais imaginez que * M * Stangerson , ce soir -là , n' ait pas prolongé sa veille ; qu' après avoir quitté sa fille il ait regagné le château ; que * Mlle * Stangerson ait été assassinée alors qu' il n' y avait plus personne dans le laboratoire et que le père * Jacques dormait dans son grenier : il n' aurait fait de doute pour personne que le père * Jacques était l' assassin ! celui -ci ne doit son salut qu' à ce que le drame a éclaté trop tôt , l' assassin ayant cru , sans doute , à cause du silence qui régnait à côté , que le laboratoire était vide et que le moment d' agir était venu . L' homme qui a pu s' introduire si mystérieusement ici et prendre de telles précautions contre le père * Jacques était , à n' en pas douter , un familier de la maison . à quelle heure exactement s' est -il introduit ici ? Dans l' après-midi ? Dans la soirée ? Je ne saurais dire ... un être aussi familier des choses et des gens de ce pavillon a dû pénétrer dans la chambre jaune , à son heure . - il n' a pu cependant y entrer quand il y avait du monde dans le laboratoire ? S' écria * M * De * Marquet . - qu' en savons -nous , je vous prie ! Répliqua * Larsan ... il y a eu le dîner dans le laboratoire , le va-et-vient du service ... il y a eu une expérience de chimie qui a pu tenir , entre dix et onze heures , * M * Stangerson , sa fille et le père * Jacques autour des fourneaux ... dans ce coin de la haute cheminée ... qui me dit que l' assassin ... un familier ! un familier ! ... n' a pas profité de ce moment pour se glisser dans la chambre jaune , après avoir , dans le lavatory , retiré ses souliers ? -c'est bien improbable ! Fit * M * Stangerson . - sans doute , mais ce n' est pas impossible ... aussi je n' affirme rien . quant à sa sortie , c' est autre chose ! comment a -t-il pu s' enfuir ? le plus naturellement du monde . un instant , * Frédéric * Larsan se tut . Cet instant nous parut bien long . Nous attendions qu' il parlât avec une fièvre bien compréhensible . - je ne suis pas entré dans la chambre jaune , reprit * Frédéric * Larsan , mais j' imagine que vous avez acquis la preuve qu' on ne pouvait en sortir que par la porte . C' est donc par la porte que l' assassin est sorti . oh ! Puisqu' il est impossible qu' il en soit autrement , c' est que cela est ! Il a commis le crime et il est sorti par la porte ! à quel moment ? Au moment où cela lui a été le plus facile , au moment où cela devient le plus explicable , tellement explicable qu' il ne saurait y avoir d' autre explication . Examinons donc les " moments " qui ont suivi le crime . Il y a le premier moment , pendant lequel se trouvent , devant la porte , prêts à lui barrer le chemin , * M * Stangerson et le père * Jacques . Il y a le second moment , pendant lequel , le père * Jacques étant un instant absent , * M * Stangerson se trouve tout seul devant la porte . Il y a le troisième moment , pendant lequel * M * Stangerson est rejoint par le concierge . Il y a le quatrième moment , pendant lequel se trouvent devant la porte * M * Stangerson , le concierge , sa femme et le père * Jacques . Il y a le cinquième moment , pendant lequel la porte est défoncée et la chambre jaune envahie . le moment où la fuite est le plus explicable est le moment même où il y a le moins de personnes devant la porte . Il y a un moment où il n' y en a plus qu' une : c' est celui où * M * Stangerson reste seul devant la porte . à moins d' admettre la complicité de silence du père * Jacques , et je n' y crois pas , car le père * Jacques ne serait pas sorti du pavillon pour aller examiner la fenêtre de la chambre jaune , s' il avait vu s' ouvrir la porte et sortir l' assassin . La porte ne s' est donc ouverte que devant * M * Stangerson seul , et l' homme est sorti . ici , nous devons admettre que * M * Stangerson avait de puissantes raisons pour ne pas arrêter ou pour ne pas faire arrêter l' assassin , puisqu' il l' a laissé gagner la fenêtre du vestibule et qu' il a refermé cette fenêtre derrière lui ! ... ceci fait , comme le père * Jacques allait rentrer et qu' il fallait qu' il retrouvât les choses en l' état , * Mlle * Stangerson , horriblement blessée , a trouvé encore la force , sans doute sur les objurgations de son père , de refermer à nouveau la porte de la chambre jaune à clef et au verrou avant de s' écrouler , mourante , sur le plancher ... nous ne savons qui a commis le crime ; nous ne savons de quel misérable * M et * Mlle * Stangerson sont les victimes ; mais il n' y a point de doute qu' ils le savent , eux ! Ce secret doit être terrible pour que le père n' ait pas hésité à laisser sa fille agonisante derrière cette porte qu' elle refermait sur elle , terrible pour qu' il ait laissé échapper l' assassin ... mais il n' y a point d' autre façon au monde d' expliquer la fuite de l' assassin de la chambre jaune ! le silence qui suivit cette explication dramatique et lumineuse avait quelque chose d' affreux . Nous souffrions tous pour l' illustre professeur , acculé ainsi par l' impitoyable logique de * Frédéric * Larsan à nous avouer toute la vérité de son martyre ou à se taire , aveu plus terrible encore . Nous le vîmes se lever , cet homme , véritable statue de la douleur , et étendre la main d' un geste si solennel que nous en courbâmes la tête comme à l' aspect d' une chose sacrée . Il prononça alors ces paroles d' une voix éclatante qui sembla épuiser toutes ses forces : - je jure , sur la tête de ma fille à l' agonie , que je n' ai point quitté cette porte , de l' instant où j' ai entendu l' appel désespéré de mon enfant , que cette porte ne s' est point ouverte pendant que j' étais seul dans mon laboratoire , et qu' enfin , quand nous pénétrâmes dans la chambre jaune , mes trois domestiques et moi , l' assassin n' y était plus ! Je jure que je ne connais pas l' assassin ! Faut -il que je dise que , malgré la solennité d' un pareil serment , nous ne crûmes guère à la parole de * M * Stangerson ? * Frédéric * Larsan venait de nous faire entrevoir la vérité : ce n' était point pour la perdre de si tôt . Comme * M * De * Marquet nous annonçait que la conversation était terminée et que nous nous apprêtions à quitter le laboratoire , le jeune reporter , ce gamin de * Joseph * Rouletabille , s' approcha de * M * Stangerson , lui prit la main avec le plus grand respect et je l' entendis qui disait : - moi , je vous crois , monsieur ! J' arrête ici la citation que j' ai cru devoir faire de la narration de * M * Maleine , greffier au tribunal de * Corbeil . Je n' ai point besoin de dire au lecteur que tout ce qui venait de se passer dans le laboratoire me fut fidèlement et aussitôt rapporté par * Rouletabille lui-même . XII la canne de * Frédéric * Larsan je ne me disposai à quitter le château que vers six heures du soir , emportant l' article que mon ami avait écrit à la hâte dans le petit salon que * M * Robert * Darzac avait fait mettre à notre disposition . Le reporter devait coucher au château , usant de cette inexplicable hospitalité que lui avait offerte * M * Robert * Darzac , sur qui * M * Stangerson , en ces tristes moments , se reposait de tous les tracas domestiques . Néanmoins il voulut m' accompagner jusqu'à la gare * D' * épinay . En traversant le parc , il me dit : - * Frédéric * Larsan est réellement très fort et n' a pas volé sa réputation . Vous savez comment il est arrivé à retrouver les souliers du père * Jacques ! Près de l' endroit où nous avons remarqué les traces des pas élégants et la disparition des empreintes des gros souliers , un creux rectangulaire dans la terre fraîche attestait qu' il y avait eu là , récemment , une pierre . * Larsan rechercha cette pierre sans la trouver et imagina tout de suite qu' elle avait servi à l' assassin à maintenir au fond de l' étang les souliers dont l' homme voulait se débarrasser . Le calcul de * Fred était excellent et le succès de ses recherches l' a prouvé . Ceci m' avait échappé ; mais il est juste de dire que mon esprit était déjà parti par ailleurs , car , par le trop grand nombre de faux témoignages de son passage laissé par l' assassin et par la mesure des pas noirs correspondant à la mesure des pas du père * Jacques , que j' ai établie sans qu' il s' en doutât sur le plancher de la chambre jaune , la preuve était déjà faite , à mes yeux , que l' assassin avait voulu détourner le soupçon du côté de ce vieux serviteur . C' est ce qui m' a permis de dire à celui -ci , si vous vous le rappelez , que , puisque l' on avait trouvé un béret dans cette chambre fatale , il devait ressembler au sien , et de lui faire une description du mouchoir en tous points semblable à celui dont je l' avais vu se servir . * Larsan et moi , nous sommes d' accord jusque -là , mais nous ne le sommes plus à partir de là , et cela va être terrible , car il marche de bonne foi à une erreur qu' il va me falloir combattre avec rien ! je fus surpris de l' accent profondément grave dont mon jeune ami prononça ces dernières paroles . Il répéta encore : - oui , terrible , terrible ! ... mais est -ce vraiment ne combattre avec rien , que de combattre avec l' idée ! à ce moment nous passions derrière le château . La nuit était tombée . Une fenêtre au premier étage était entr'ouverte . Une faible lueur en venait , ainsi que quelques bruits qui fixèrent notre attention . Nous avançâmes jusqu'à ce que nous ayons atteint l' encoignure d' une porte qui se trouvait sous la fenêtre . * Rouletabille me fit comprendre d' un mot prononcé à voix basse que cette fenêtre donnait sur la chambre de * Mlle * Stangerson . Les bruits qui nous avaient arrêtés se turent , puis reprirent un instant . C' étaient des gémissements étouffés ... nous ne pouvions saisir que trois mots qui nous arrivaient distinctement : mon pauvre * Robert ! * Rouletabille me mit la main sur l' épaule , se pencha à mon oreille : - si nous pouvions savoir , me dit -il , ce qui se dit dans cette chambre , mon enquête serait vite terminée ... il regarda autour de lui ; l' ombre du soir nous enveloppait ; nous ne voyions guère plus loin que l' étroite pelouse bordée d' arbres qui s' étendait derrière le château . Les gémissements s' étaient tus à nouveau . - puisqu' on ne peut pas entendre , continua * Rouletabille , on va au moins essayer de voir ... et il m' entraîna , en me faisant signe d' étouffer le bruit de mes pas , au delà de la pelouse jusqu'au tronc pâle d' un fort bouleau dont on apercevait la ligne blanche dans les ténèbres . Ce bouleau s' élevait juste en face de la fenêtre qui nous intéressait et ses premières branches étaient à peu près à hauteur du premier étage du château . Du haut de ces branches on pouvait certainement voir ce qui se passait dans la chambre de * Mlle * Stangerson ; et telle était bien la pensée de * Rouletabille , car , m' ayant ordonné de me tenir coi , il embrassa le tronc de ses jeunes bras vigoureux et grimpa . Il se perdit bientôt dans les branches , puis il y eut un grand silence . Là-bas , en face de moi , la fenêtre entr'ouverte était toujours éclairée . Je ne vis passer sur cette lueur aucune ombre . L' arbre , au-dessus de moi , restait silencieux ; j' attendais ; tout à coup mon oreille perçut , dans l' arbre , ces mots : - après vous ! ... - après vous , je vous en prie ! On dialoguait , là-haut , au-dessus de ma tête ... on se faisait des politesses , et quelle ne fut pas ma stupéfaction de voir apparaître , sur la colonne lisse de l' arbre , deux formes humaines qui bientôt touchèrent le sol ! * Rouletabille était monté là tout seul et redescendait deux ! -bonjour , * Monsieur * Sainclair ! C' était * Frédéric * Larsan ... le policier occupait déjà le poste d' observation quand mon jeune ami croyait y arriver solitaire ... ni l' un ni l' autre , du reste , ne s' occupèrent de mon étonnement . Je crus comprendre qu' ils avaient assisté du haut de leur observatoire à une scène pleine de tendresse et de désespoir entre * Mlle * Stangerson , étendue dans son lit , et * M * Darzac à genoux à son chevet . Et déjà chacun semblait en tirer fort prudemment des conclusions différentes . Il était facile de deviner que cette scène avait produit un gros effet dans l' esprit de * Rouletabille , en faveur de * M * Robert * Darzac , cependant que , dans celui de * Larsan , elle n' attestait qu' une parfaite hypocrisie servie par un art supérieur chez le fiancé de * Mlle * Stangerson ... comme nous arrivions à la grille du parc , * Larsan nous arrêta : - ma canne ! S' écria -t-il ... - vous avez oublié votre canne ? Demanda * Rouletabille . - oui , répondit le policier ... je l' ai laissée là-bas , auprès de l' arbre ... et il nous quitta , disant qu' il allait nous rejoindre tout de suite ... - avez -vous remarqué la canne de * Frédéric * Larsan ? Me demanda le reporter quand nous fûmes seuls . C' est une canne toute neuve ... que je ne lui ai jamais vue ... il a l' air d' y tenir beaucoup ... il ne la quitte pas ... on dirait qu' il a peur qu' elle ne soit tombée dans des mains étrangères ... avant ce jour , je n' ai jamais vu de canne à * Frédéric * Larsan ... où a -t-il trouvé cette canne -là ? ça n' est pas naturel qu' un homme qui ne porte jamais de canne ne fasse plus un pas sans canne , au lendemain du crime du * Glandier ... le jour de notre arrivée au château , quand il nous eut aperçus , il remit sa montre dans sa poche et ramassa par terre sa canne , geste auquel j' eus peut-être tort de n' attacher aucune importance ! nous étions maintenant hors du parc ; * Rouletabille ne disait rien ... sa pensée , certainement , n' avait pas quitté la canne de * Frédéric * Larsan . J' en eus la preuve quand , en descendant la côte * D' * épinay , il me dit : - * Frédéric * Larsan est arrivé au * Glandier avant moi ; il a commencé son enquête avant moi ; il a eu le temps de savoir des choses que je ne sais pas et a pu trouver des choses que je ne sais pas ... où a -t-il trouvé cette canne -là ? ... et il ajouta : - il est probable que son soupçon-plus que son soupçon , son raisonnement-qui va aussi directement à * Robert * Darzac , doit être servi par quelque chose de palpable qu' il palpe , lui , et que je ne palpe pas , moi ... serait -ce cette canne ? ... où diable a -t-il pu trouver cette canne -là ? ... à * épinay , il fallut attendre le train vingt minutes ; nous entrâmes dans un cabaret . Presque aussitôt , derrière nous , la porte se rouvrait et * Frédéric * Larsan faisait son apparition , brandissant la fameuse canne ... - je l' ai retrouvée ! Nous fit -il en riant . Tous trois nous nous assîmes à une table . * Rouletabille ne quittait pas des yeux la canne ; il était si absorbé qu' il ne vit pas un signe d' intelligence que * Larsan adressait à un employé du chemin de fer , un tout jeune homme dont le menton s' ornait d' une petite barbiche blonde mal peignée . L' employé se leva , paya sa consommation , salua et sortit . Je n' aurais moi-même attaché aucune importance à ce signe s' il ne m' était revenu à la mémoire quelques mois plus tard , lors de la réapparition de la barbiche blonde à l' une des minutes les plus tragiques de ce récit . J' appris alors que la barbiche blonde était un agent de * Larsan , chargé par lui de surveiller les allées et venues des voyageurs en gare * D' * épinay- * Sur- * Orge , car * Larsan ne négligeait rien de ce qu' il croyait pouvoir lui être utile . Je reportai les yeux sur * Rouletabille . - ah çà ! * Monsieur * Fred ! Disait -il , depuis quand avez -vous donc une canne ? ... je vous ai toujours vu vous promener , moi , les mains dans les poches ! ... - c' est un cadeau qu' on m' a fait , répondit le policier ... - il n' y a pas longtemps , insista * Rouletabille ... - non , on me l' a offerte à * Londres ... - c' est vrai , vous revenez de * Londres , * Monsieur * Fred ... on peut la voir , votre canne ? ... - mais , comment donc ? ... * Fred passa la canne à * Rouletabille . C' était une grande canne bambou jaune à bec de corbin , ornée d' une bague d' or . * Rouletabille l' examinait minutieusement . - eh bien , fit -il , en relevant une tête gouailleuse , on vous a offert à * Londres une canne de * France ! -c'est possible , fit * Fred , imperturbable ... - lisez la marque ici en lettres minuscules : cassette , 6 bis , opéra ... - on fait bien blanchir son linge à * Londres , dit * Fred ... les anglais peuvent bien acheter leurs cannes à * Paris ... * Rouletabille rendit la canne . Quand il m' eut mis dans mon compartiment , il me dit : - vous avez retenu l' adresse ? -oui , cassette , 6 bis , opéra ... comptez sur moi , vous recevrez un mot demain matin . Le soir même , en effet , à * Paris , je voyais * M * Cassette , marchand de cannes et de parapluies , et j' écrivais à mon ami : " un homme répondant à s' y méprendre au signalement de * M * Robert * Darzac , même taille , légèrement voûté , pardessus mastic , chapeau melon , est venu acheter une canne pareille à celle qui nous intéresse le soir même du crime , vers huit heures . * M * Cassette n' en a point vendu de semblable depuis deux ans . La canne de * Fred est neuve . Il s' agit donc bien de celle qu' il a entre les mains . Ce n' est pas lui qui l' a achetée puisqu' il se trouvait alors à * Londres . Comme vous , je pense qu' il l' a trouvée quelque part autour de * M * Robert * Darzac ... mais alors , si , comme vous le prétendez , l' assassin était dans la chambre jaune depuis cinq heures , ou même six heures , comme le drame n' a eu lieu que vers minuit , l' achat de cette canne procure un alibi irréfutable à * M * Robert * Darzac . " XIII " le presbytère n' a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat " huit jours après les événements que je viens de raconter , exactement le 2 novembre , je recevais à mon domicile , à * Paris , un télégramme ainsi libellé : " venez au * Glandier , par premier train . Apportez revolvers . Amitiés . * Rouletabille . " je vous ai déjà dit , je crois , qu' à cette époque , jeune avocat stagiaire et à peu près dépourvu de causes , je fréquentais le palais , plutôt pour me familiariser avec mes devoirs professionnels , que pour défendre la veuve et l' orphelin . Je ne pouvais donc m' étonner que * Rouletabille disposât ainsi de mon temps ; et il savait du reste combien je m' intéressais à ses aventures journalistiques en général et surtout à l' affaire du * Glandier . Je n' avais eu de nouvelles de celle -ci , depuis huit jours , que par les innombrables racontars des journaux et par quelques notes très brèves , de * Rouletabille dans l' époque . ces notes avaient divulgué le coup de l' os de mouton et nous avaient appris qu' à l' analyse les marques laissées sur l' os de mouton s' étaient révélées de sang humain ; il y avait là les traces fraîches du sang de * Mlle * Stangerson ; les traces anciennes provenaient d' autres crimes pouvant remonter à plusieurs années ... vous pensez si l' affaire défrayait la presse du monde entier . Jamais illustre crime n' avait intrigué davantage les esprits . Il me semblait bien cependant que l' instruction n' avançait guère ; aussi eussé -je été très heureux de l' invitation que me faisait mon ami de le venir rejoindre au * Glandier , si la dépêche n' avait contenu ces mots : apportez revolvers . à suivre . voilà qui m' intriguait fort . Si * Rouletabille me télégraphiait d' apporter des revolvers , c' est qu' il prévoyait qu' on aurait l' occasion de s' en servir . Or , je l' avoue sans honte : je ne suis point un héros . Mais quoi ! Il s' agissait , ce jour -là , d' un ami sûrement dans l' embarras qui m' appelait , sans doute , à son aide ; je n' hésitai guère ; et , après avoir constaté que le seul revolver que je possédais était bien armé , je me dirigeai vers la gare d' * Orléans . En route , je pensai qu' un revolver ne faisait qu' une arme et que la dépêche de * Rouletabille réclamait revolvers au pluriel ; j' entrai chez un armurier et achetai une petite arme excellente , que je me faisais une joie d' offrir à mon ami . J' espérais trouver * Rouletabille à la gare * D' * épinay , mais il n' y était point . Cependant un cabriolet m' attendait et je fus bientôt au * Glandier . Personne à la grille . Ce n' est que sur le seuil même du château que j' aperçus le jeune homme . Il me saluait d' un geste amical et me recevait aussitôt dans ses bras en me demandant , avec effusion , des nouvelles de ma santé . Quand nous fûmes dans le petit vieux salon dont j' ai parlé , * Rouletabille me fit asseoir et me dit tout de suite : - ça va mal ! -qu'est -ce qui va mal ? -tout ! Il se rapprocha de moi , et me confia à l' oreille : - * Frédéric * Larsan marche à fond contre * M * Robert * Darzac . Ceci n' était point pour m' étonner , depuis que j' avais vu le fiancé de * Mlle * Stangerson pâlir devant la trace de ses pas . cependant , j' observai tout de suite : - eh bien ! Et la canne ? -la canne ! Elle est toujours entre les mains de * Frédéric * Larsan qui ne la quitte pas ... - mais ... ne fournit -elle pas un alibi à * M * Robert * Darzac ? -pas le moins du monde . * M * Darzac , interrogé par moi en douceur , nie avoir acheté ce soir -là , ni aucun autre soir , une canne chez * Cassette ... quoi qu' il en soit , fit * Rouletabille , je ne jurerais de rien , car * M * Darzac a de si étranges silences qu' on ne sait exactement ce qu' il faut penser de ce qu' il dit ! ... - dans l' esprit de * Frédéric * Larsan , cette canne doit être une bien précieuse canne , une canne à conviction ... mais de quelle façon ? Car , toujours à cause de l' heure de l' achat , elle ne pouvait se trouver entre les mains de l' assassin ... - l' heure ne gênera pas * Larsan ... il n' est pas forcé d' adopter mon système qui commence par introduire l' assassin dans la chambre jaune entre cinq et six ; qu' est -ce qui l' empêche , lui , de l' y faire pénétrer entre dix heures et onze heures du soir ? à ce moment , justement , * M et * Mlle * Stangerson , aidés du père * Jacques , ont procédé à une intéressante expérience de chimie dans cette partie du laboratoire occupée par les fourneaux . * Larsan dira que l' assassin s' est glissé derrière eux , tout invraisemblable que cela paraisse ... il l' a déjà fait entendre au juge d' instruction ... quand on le considère de près , ce raisonnement est absurde , attendu que le familier- si familier il y a- devait savoir que le professeur allait bientôt quitter le pavillon ; et il y allait de sa sécurité , à lui familier , de remettre ses opérations après ce départ ... pourquoi aurait -il risqué de traverser le laboratoire pendant que le professeur s' y trouvait ? Et puis , quand le familier se serait -il introduit dans le pavillon ? ... autant de points à élucider avant d' admettre l' imagination de * Larsan . je n' y perdrai pas mon temps , quant à moi , car j' ai un système irréfutable qui ne me permet point de me préoccuper de cette imagination -là ! Seulement , comme je suis obligé momentanément de me taire et que * Larsan , quelquefois , parle ... il se pourrait que tout finît par s' expliquer contre * M * Darzac ... si je n' étais pas là ! ajouta le jeune homme avec orgueil . Car il y a contre ce * M * Darzac d' autres signes extérieurs autrement terribles que cette histoire de canne , qui reste pour moi incompréhensible , d' autant plus incompréhensible que * Larsan ne se gêne pas pour se montrer devant * M * Darzac avec cette canne qui aurait appartenu à * M * Darzac lui-même ! je comprends beaucoup de choses dans le système de * Larsan , mais je ne comprends pas encore la canne . - * Frédéric * Larsan est toujours au château ? -oui ; il ne l' a guère quitté ! Il y couche , comme moi , sur la prière de * M * Stangerson . * M * Stangerson a fait pour lui ce que * M * Robert * Darzac a fait pour moi . Accusé par * Frédéric * Larsan de connaître l' assassin et d' avoir permis sa fuite , * M * Stangerson a tenu à faciliter à son accusateur tous les moyens d' arriver à la découverte de la vérité . Ainsi * M * Robert * Darzac agit -il envers moi . - mais vous êtes , vous , persuadé de l' innocence de * M * Robert * Darzac ? -j'ai cru un instant à la possibilité de sa culpabilité . Ce fut à l' heure même où nous arrivions ici pour la première fois . Le moment est venu de vous raconter ce qui s' est passé entre * M * Darzac et moi . Ici , * Rouletabille s' interrompit et me demanda si j' avais apporté les armes . Je lui montrai les deux revolvers . Il les examina , dit : " c' est parfait ! " et me les rendit . - en aurons -nous besoin ? Demandai -je . - sans doute ce soir ; nous passons la nuit ici ; cela ne vous ennuie pas ? -au contraire , fis -je avec une grimace qui entraîna le rire de * Rouletabille . - allons ! Allons ! Reprit -il , ce n' est pas le moment de rire . Parlons sérieusement . Vous vous rappelez cette phrase qui a été le : " sésame , ouvre -toi ! " de ce château plein de mystère ? -oui , fis -je , parfaitement : le presbytère n' a rien perdu de son charme , ni le jardin de son éclat . c' est encore cette phrase -là , à moitié roussie , que vous avez retrouvée sur un papier dans les charbons du laboratoire . - oui , et , en bas de ce papier , la flamme avait respecté cette date : 23 octobre . souvenez -vous de cette date qui est très importante . Je vais vous dire maintenant ce qu' il en est de cette phrase saugrenue . Je ne sais si vous savez que , l' avant-veille du crime , c' est-à-dire le 23 , * M et * Mlle * Stangerson sont allés à une réception à l' élysée . Ils ont même assisté au dîner , je crois bien . Toujours est -il qu' ils sont restés à la réception , puisque je les y ai vus . j' y étais , moi , par devoir professionnel . Je devais interviewer un de ces savants de l' académie de * Philadelphie que l' on fêtait ce jour -là . Jusqu'à ce jour , je n' avais jamais vu ni * M ni * Mlle * Stangerson . J' étais assis dans le salon qui précède le salon des ambassadeurs , et , las d' avoir été bousculé par tant de nobles personnages , je me laissais aller à une vague rêverie , quand je sentis passer le parfum de la dame en noir . vous me demanderez : " qu' est -ce que le parfum de la dame en noir ? " qu' il vous suffise de savoir que c' est un parfum que j' ai beaucoup aimé , parce qu' il était celui d' une dame , toujours habillée de noir , qui m' a marqué quelque maternelle bonté dans ma première jeunesse . La dame qui , ce jour -là , était discrètement imprégnée du parfum de la dame en noir était habillée de blanc . Elle était merveilleusement belle . Je ne pus m' empêcher de me lever et de la suivre , elle et son parfum . Un homme , un vieillard , donnait le bras à cette beauté . Chacun se détournait sur leur passage , et j' entendis que l' on murmurait : " c' est le professeur * Stangerson et sa fille ! " c' est ainsi que j' appris qui je suivais . Ils rencontrèrent * M * Robert * Darzac que je connaissais de vue . Le professeur * Stangerson , abordé par l' un des savants américains , * Arthur- * William * Rance , s' assit dans un fauteuil de la grande galerie , et * M * Robert * Darzac entraîna * Mlle * Stangerson dans les serres . Je suivais toujours . Il faisait , ce soir -là , un temps très doux ; les portes sur le jardin étaient ouvertes . * Mlle * Stangerson jeta un fichu léger sur ses épaules et je vis bien que c' était elle qui priait * M * Darzac de pénétrer avec elle dans la quasi-solitude du jardin . Je suivis encore , intéressé par l' agitation que marquait alors * M * Robert * Darzac . Ils se glissaient maintenant , à pas lents , le long du mur qui longe l' avenue * Marigny . Je pris par l' allée centrale . Je marchais parallèlement à mes deux personnages . Et puis , je " coupai " à travers la pelouse pour les croiser . La nuit était obscure , l' herbe étouffait mes pas . Ils étaient arrêtés dans la clarté vacillante d' un bec de gaz et semblaient , penchés tous les deux sur un papier que tenait * Mlle * Stangerson , lire quelque chose qui les intéressait fort . Je m' arrêtai , moi aussi . J' étais entouré d' ombre et de silence . Ils ne m' aperçurent point , et j' entendis distinctement * Mlle * Stangerson qui répétait , en repliant le papier : " le presbytère n' a rien perdu de son charme , ni le jardin de son éclat ! et ce fut dit sur un ton à la fois si railleur et si désespéré , et fut suivi d' un éclat de rire si nerveux , que je crois bien que cette phrase me restera toujours dans l' oreille . Mais une autre phrase encore fut prononcée , celle -ci par * M * Robert * Darzac : " me faudra -t-il donc , pour vous avoir , commettre un crime ? " * M * Robert * Darzac était dans une agitation extraordinaire ; il prit la main de * Mlle * Stangerson , la porta longuement à ses lèvres et je pensai , au mouvement de ses épaules , qu' il pleurait . Puis , ils s' éloignèrent . Quand j' arrivai dans la grande galerie , continua * Rouletabille , je ne vis plus * M * Robert * Darzac , et je ne devais plus le revoir qu' au * Glandier , après le crime , mais j' aperçus * Mlle * Stangerson , * M * Stangerson et les délégués de * Philadelphie . * Mlle * Stangerson était près d' * Arthur * Rance . Celui -ci lui parlait avec animation et les yeux de l' américain , pendant cette conversation , brillaient d' un singulier éclat . Je crois bien que * Mlle * Stangerson n' écoutait même pas ce que lui disait * Arthur * Rance , et son visage exprimait une indifférence parfaite . * Arthur- * William * Rance est un homme sanguin , au visage couperosé ; il doit aimer le gin . Quand * M et * Mlle * Stangerson furent partis , il se dirigea vers le buffet et ne le quitta plus . Je l' y rejoignis et lui rendis quelques services , dans cette cohue . Il me remercia et m' apprit qu' il repartait pour l' * Amérique , trois jours plus tard , c' est-à-dire le 26 ( le lendemain du crime ) . Je lui parlai de * Philadelphie ; il me dit qu' il habitait cette ville depuis vingt-cinq ans , et que c' est là qu' il avait connu l' illustre professeur * Stangerson et sa fille . Là-dessus , il reprit du champagne et je crus qu' il ne s' arrêterait jamais de boire . Je le quittai quand il fut à peu près ivre . Telle a été ma soirée , mon cher ami . Je ne sais par quelle sorte de précision la double image de * M * Robert * Darzac et de * Mlle * Stangerson ne me quitta point de la nuit , et je vous laisse à penser l' effet que me produisit la nouvelle de l' assassinat de * Mlle * Stangerson . Comment ne pas me souvenir de ces mots : " me faudra -t-il , pour vous avoir , commettre un crime ? " ce n' est cependant point cette phrase que je dis à * M * Robert * Darzac quand nous le rencontrâmes au * Glandier . Celle où il est question du presbytère et du jardin éclatant , que * Mlle * Stangerson semblait avoir lue sur le papier qu' elle tenait à la main , suffit pour nous faire ouvrir toutes grandes les portes du château . Croyais -je , à ce moment , que * M * Robert * Darzac était l' assassin ? Non ! Je ne pense pas l' avoir tout à fait cru . à ce moment -là , je ne pensais sérieusement rien . j' étais si peu documenté . mais j' avais besoin qu' il me prouvât tout de suite qu' il n' était pas blessé à la main . Quand nous fûmes seuls , tous les deux , je lui contai ce que le hasard m' avait fait surprendre de sa conversation dans les jardins de l' élysée avec * Mlle * Stangerson ; et , quand je lui eus dit que j' avais entendu ces mots : " me faudra -t-il , pour vous avoir , commettre un crime ? " il fut tout à fait troublé , mais beaucoup moins , certainement , qu' il ne l' avait été par la phrase du " presbytère " . Ce qui le jeta dans une véritable consternation , ce fut d' apprendre , de ma bouche , que , le jour où il allait se rencontrer à l' élysée avec * Mlle * Stangerson , celle -ci était allée , dans l' après-midi , au bureau de poste 40 , chercher une lettre qui était peut-être celle qu' ils avaient lue tous les deux dans les jardins de l' élysée et qui se terminait par ces mots : " le presbytère n' a rien perdu de son charme , ni le jardin de son éclat ! " cette hypothèse me fut confirmée du reste , depuis , par la découverte que je fis , vous vous en souvenez , dans les charbons du laboratoire , d' un morceau de cette lettre qui portait la date du 23 octobre . La lettre avait été écrite et retirée du bureau le même jour . Il ne fait point de doute qu' en rentrant de l' élysée , la nuit même , * Mlle * Stangerson a voulu brûler ce papier compromettant . C' est en vain que * M * Robert * Darzac nia que cette lettre eût un rapport quelconque avec le crime . Je lui dis que , dans une affaire aussi mystérieuse , il n' avait pas le droit de cacher à la justice l' incident de la lettre ; que j' étais persuadé , moi , que celle -ci avait une importance considérable ; que le ton désespéré avec lequel * Mlle * Stangerson avait prononcé la phrase fatidique , que ses pleurs , à lui , * Robert * Darzac , et que cette menace d' un crime qu' il avait proférée à la suite de la lecture de la lettre , ne me permettaient pas d' en douter . * Robert * Darzac était de plus en plus agité . Je résolus de profiter de mon avantage . - vous deviez vous marier , monsieur , fis -je négligemment , sans plus regarder mon interlocuteur , et tout d' un coup ce mariage devient impossible à cause de l' auteur de cette lettre , puisque , aussitôt la lecture de la lettre , vous parlez d' un crime nécessaire pour avoir * Mlle * Stangerson . Il y a donc quelqu' un entre vous et * Mlle * Stangerson , quelqu' un qui lui défend de se marier , quelqu' un qui la tue avant qu' elle ne se marie ! et je terminai ce petit discours par ces mots : - maintenant , monsieur , vous n' avez plus qu' à me confier le nom de l' assassin ! J' avais dû , sans m' en douter , dire des choses formidables . Quand je relevai les yeux sur * Robert * Darzac , je vis un visage décomposé , un front en sueur , des yeux d' effroi . - monsieur , me dit -il , je vais vous demander une chose , qui va peut-être vous paraître insensée , mais en échange de quoi je donnerais ma vie : il ne faut pas parler devant les magistrats de ce que vous avez vu et entendu dans les jardins de l' élysée , ... ni devant les magistrats , ni devant personne au monde . Je vous jure que je suis innocent et je sais , et je sens , que vous me croyez , mais j' aimerais mieux passer pour coupable que de voir les soupçons de la justice s' égarer sur cette phrase : " le presbytère n' a rien perdu de son charme , ni le jardin de son éclat . " il faut que la justice ignore cette phrase . Toute cette affaire vous appartient , monsieur , je vous la donne , mais oubliez la soirée de l' élysée . il y aura pour vous cent autres chemins que celui -là qui vous conduiront à la découverte du criminel ; je vous les ouvrirai , je vous aiderai . Voulez -vous vous installer ici ? Parler ici en maître ? Manger , dormir ici ? Surveiller mes actes et les actes de tous ? Vous serez au * Glandier comme si vous en étiez le maître , monsieur , mais oubliez la soirée de l' élysée . * Rouletabille , ici , s' arrêta pour souffler un peu . Je comprenais maintenant l' attitude inexplicable de * M * Robert * Darzac vis-à-vis de mon ami , et la facilité avec laquelle celui -ci avait pu s' installer sur les lieux du crime . Tout ce que je venais d' apprendre ne pouvait qu' exciter ma curiosité . Je demandai à * Rouletabille de la satisfaire encore . Que s' était -il passé au * Glandier depuis huit jours ? Mon ami ne m' avait -il pas dit qu' il y avait maintenant contre * M * Darzac des signes extérieurs autrement terribles que celui de la canne trouvée par * Larsan ? -tout semble se tourner contre lui , me répondit mon ami , et la situation devient extrêmement grave . * M * Robert * Darzac semble ne point s' en préoccuper outre mesure ; il a tort ; mais rien ne l' intéresse que la santé de * Mlle * Stangerson qui allait s' améliorant tous les jours quand est survenu un événement plus mystérieux encore que le mystère de la chambre jaune ! -ça n' est pas possible ! M' écriai -je , et quel événement peut être plus mystérieux que le mystère de la chambre jaune ? -revenons d' abord à * M * Robert * Darzac , fit * Rouletabille en me calmant . Je vous disais que tout se tourne contre lui . les pas élégants relevés par * Frédéric * Larsan paraissent bien être les pas du fiancé de * Mlle * Stangerson . l' empreinte de la bicyclette peut être l' empreinte de sa bicyclette ; la chose a été contrôlée . Depuis qu' il avait cette bicyclette , il la laissait toujours au château . Pourquoi l' avoir emportée à * Paris justement à ce moment -là ? Est -ce qu' il ne devait plus revenir au château ? Est -ce que la rupture de son mariage devait entraîner la rupture de ses relations avec les * Stangerson ? Chacun des intéressés affirme que ces relations devaient continuer . Alors ? * Frédéric * Larsan , lui , croit que tout était rompu . depuis le jour où * Robert * Darzac a accompagné * Mlle * Stangerson aux grands magasins de la louve , jusqu'au lendemain du crime , l' ex-fiancé n' est point revenu au * Glandier . Se souvenir que * Mlle * Stangerson a perdu son réticule et la clef à tête de cuivre quand elle était en compagnie de * M * Robert * Darzac . Depuis ce jour jusqu'à la soirée de l' élysée , le professeur en sorbonne et * Mlle * Stangerson ne se sont point vus . Mais ils se sont peut-être écrit . * Mlle * Stangerson est allée chercher une lettre poste restante au bureau 40 , lettre que * Frédéric * Larsan croit de * Robert * Darzac , car * Frédéric * Larsan , qui ne sait rien naturellement de ce qui s' est passé à l' élysée , est amené à penser que c' est * Robert * Darzac lui-même qui a volé le réticule et la clef , dans le dessein de forcer la volonté de * Mlle * Stangerson en s' appropriant les papiers les plus précieux du père , papiers qu' il aurait restitués sous condition de mariage . Tout cela serait d' une hypothèse bien douteuse et presque absurde , comme me le disait le grand * Fred lui-même , s' il n' y avait pas encore autre chose , et autre chose de beaucoup plus grave . D' abord , chose bizarre , et que je ne parviens pas à m' expliquer : ce serait * M * Darzac en personne qui , le 24 , serait allé demander la lettre au bureau de poste , lettre qui avait été déjà retirée la veille par * Mlle * Stangerson ; la description de l' homme qui s' est présenté au guichet répond point par point au signalement de * M * Robert * Darzac . celui -ci , aux questions qui lui furent posées , à titre de simple renseignement , par le juge d' instruction , nie qu' il soit allé au bureau de poste ; et moi , je crois * M * Robert * Darzac , car , en admettant même que la lettre ait été écrite par lui -ce que je ne pense pas -il savait que * Mlle * Stangerson l' avait retirée , puisqu' il la lui avait vue , cette lettre , entre les mains , dans les jardins de l' élysée . Ce n' est donc pas lui qui s' est présenté , le lendemain 24 , au bureau 40 , pour demander une lettre qu' il savait n' être plus là . Pour moi , c' est quelqu' un qui lui ressemblait étrangement , et c' est bien le voleur du réticule qui dans cette lettre devait demander quelque chose à la propriétaire du réticule , à * Mlle * Stangerson , - quelque chose qu' il ne vit pas venir . il dut en être stupéfait , et fut amené à se demander si la lettre qu' il avait expédiée avec cette inscription sur l' enveloppe : * M * A * T * H * S * N avait été retirée . D' où sa démarche au bureau de poste et l' insistance avec laquelle il réclame la lettre . Puis il s' en va , furieux . La lettre a été retirée , et pourtant ce qu' il demandait ne lui a pas été accordé ! Que demandait -il ? Nul ne le sait que * Mlle * Stangerson . Toujours est -il que , le lendemain , on apprenait que * Mlle * Stangerson avait été quasi assassinée dans la nuit , et que je découvrais , le surlendemain , moi , que le professeur avait été volé du même coup , grâce à cette clef , objet de la lettre poste restante . Ainsi , il semble bien que l' homme qui est venu au bureau de poste doive être l' assassin ; et tout ce raisonnement , des plus logiques en somme , sur les raisons de la démarche de l' homme au bureau de poste , * Frédéric * Larsan se l' est tenu , mais , en l' appliquant à * Robert * Darzac . Vous pensez bien que le juge d' instruction , et que * Larsan , et que moi-même nous avons tout fait pour avoir , au bureau de poste , des détails précis sur le singulier personnage du 24 octobre . Mais on n' a pu savoir d' où il venait ni où il s' en est allé ! En dehors de cette description qui le fait ressembler à * M * Robert * Darzac , rien ! J' ai fait annoncer dans les plus grands journaux : " une forte récompense est promise au cocher qui a conduit un client au bureau de poste 40 , dans la matinée du 24 octobre , vers les dix heures . S' adresser à la rédaction de l' époque , et demander * M * R. " ça n' a rien donné . En somme , cet homme est peut-être venu à pied ; mais , puisqu' il était pressé , c' était une chance à courir qu' il fût venu en voiture . Je n' ai pas , dans ma note aux journaux , donné la description de l' homme pour que tous les cochers qui pouvaient avoir , vers cette heure -là , conduit un client au bureau 40 , vinssent à moi . Il n' en est pas venu un seul . Et je me suis demandé nuit et jour : quel est donc cet homme qui ressemble aussi étrangement à * M * Robert * Darzac et que je retrouve achetant la canne tombée entre les mains de * Frédéric * Larsan ? le plus grave de tout est que * M * Darzac , qui avait à faire , à la même heure , à l' heure où son sosie se présentait au bureau de poste , un cours à la sorbonne , ne l' a pas fait . un de ses amis le remplaçait . Et , quand on l' interroge sur l' emploi de son temps , il répond qu' il est allé se promener au bois de * Boulogne . Qu' est -ce que vous pensez de ce professeur qui se fait remplacer à son cours pour aller se promener au bois de * Boulogne ? Enfin , il faut que vous sachiez que , si * M * Robert * Darzac avoue s' être allé promener au bois de * Boulogne dans la matinée du 24 , il ne peut plus donner du tout l' emploi de son temps dans la nuit du 24 au 25 ! ... il a répondu fort paisiblement à * Frédéric * Larsan qui lui demandait ce renseignement que ce qu' il faisait de son temps , à * Paris , ne regardait que lui ... sur quoi , * Frédéric * Larsan a juré tout haut qu' il découvrirait bien , lui , sans l' aide de personne , l' emploi de ce temps . Tout cela semble donner quelque corps aux hypothèses du grand * Fred ; d' autant plus que le fait de * Robert * Darzac se trouvant dans la chambre jaune pourrait venir corroborer l' explication du policier sur la façon dont l' assassin se serait enfui : * M * Stangerson l' aurait laissé passer pour éviter un effroyable scandale ! C' est , du reste , cette hypothèse , que je crois fausse , qui égarera * Frédéric * Larsan , et ceci ne serait point pour me déplaire , s' il n' y avait pas un innocent en cause ! maintenant , cette hypothèse égare -t-elle réellement * Frédéric * Larsan ? Voilà ! Voilà ! voilà ! -eh ! * Frédéric * Larsan a peut-être raison ! M' écriai -je , interrompant * Rouletabille ... êtes -vous sûr que * M * Darzac soit innocent ? Il me semble que voilà bien des fâcheuses coïncidences ... - les coïncidences , me répondit mon ami , sont les pires ennemies de la vérité . - qu' en pense aujourd'hui le juge d' instruction ? - * M * De * Marquet , le juge d' instruction , hésite à découvrir * M * Robert * Darzac sans aucune preuve certaine . Non seulement , il aurait contre lui toute l' opinion publique , sans compter la sorbonne , mais encore * M * Stangerson et * Mlle * Stangerson . celle -ci adore * M * Robert * Darzac . si peu qu' elle ait vu l' assassin , on ferait croire difficilement au public qu' elle n' eût point reconnu * M * Robert * Darzac , si * M * Robert * Darzac avait été l' agresseur . La chambre jaune était obscure , sans doute , mais une petite veilleuse tout de même l' éclairait , ne l' oubliez pas . Voici , mon ami , où en étaient les choses quand , il y a trois jours , ou plutôt trois nuits , survint cet événement inouï dont je vous parlais tout à l' heure . XIV " j' attends l' assassin , ce soir " -il faut , me dit * Rouletabille , que je vous conduise sur les lieux pour que vous puissiez comprendre ou plutôt pour que vous soyez persuadé qu' il est impossible de comprendre . Je crois , quant à moi , avoir trouvé ce que tout le monde cherche encore : la façon dont l' assassin est sorti de la chambre jaune ... sans complicité d' aucune sorte et sans que * M * Stangerson y soit pour quelque chose . Tant que je ne serai point sûr de la personnalité de l' assassin , je ne saurais dire quelle est mon hypothèse , mais je crois cette hypothèse juste et , dans tous les cas , elle est tout à fait naturelle , je veux dire tout à fait simple . Quant à ce qui s' est passé il y a trois nuits , ici , dans le château même , cela m' a semblé pendant vingt-quatre heures dépasser toute faculté d' imagination . Et encore l' hypothèse qui , maintenant , s' élève du fond de mon moi est -elle si absurde , celle -là , que je préfère presque les ténèbres de l' inexplicable . Sur quoi , le jeune reporter m' invita à sortir ; il me fit faire le tour du château . Sous nos pieds craquaient les feuilles mortes ; c' est le seul bruit que j' entendais . On eût dit que le château était abandonné . Ces vieilles pierres , cette eau stagnante dans les fossés qui entouraient le donjon , cette terre désolée recouverte de la dépouille du dernier été , le squelette noir des arbres , tout concourait à donner à ce triste endroit , hanté par un mystère farouche , l' aspect le plus funèbre . Comme nous contournions le donjon , nous rencontrâmes l' homme vert , le garde , qui ne nous salua point et qui passa près de nous , comme si nous n' existions pas . Il était tel que je l' avais vu pour la première fois , à travers les vitres de l' auberge du père * Mathieu ; il avait toujours son fusil en bandoulière , sa pipe à la bouche et son binocle sur le nez . - drôle d' oiseau ! Me dit tout bas * Rouletabille . - lui avez -vous parlé ? Demandai -je . - oui , mais il n' y a rien à en tirer ... il répond par grognements , hausse les épaules et s' en va . Il habite à l' ordinaire au premier étage du donjon , une vaste pièce qui servait autrefois d' oratoire . Il vit là en ours , ne sort qu' avec son fusil . Il n' est aimable qu' avec les filles . Sous prétexte de courir après les braconniers , il se relève souvent la nuit ; mais je le soupçonne d' avoir des rendez -vous galants . La femme de chambre de * Mlle * Stangerson , * Sylvie , est sa maîtresse . En ce moment , il est très amoureux de la femme du père * Mathieu , l' aubergiste ; mais le père * Mathieu surveille de près son épouse , et je crois bien que c' est la presque impossibilité où l' homme vert se trouve d' approcher * Mme * Mathieu qui le rend encore plus sombre et taciturne . C' est un beau gars , bien soigné de sa personne , presque élégant ... les femmes , à quatre lieues à la ronde , en raffolent . Après avoir dépassé le donjon qui se trouve à l' extrémité de l' aile gauche , nous passâmes sur les derrières du château . * Rouletabille me dit en me montrant une fenêtre que je reconnus pour être l' une de celles qui donnent sur les appartements de * Mlle * Stangerson : - si vous étiez passé par ici il y a deux nuits , à une heure du matin , vous auriez vu votre serviteur au haut d' une échelle s' apprêtant à pénétrer dans le château , par cette fenêtre ! Comme j' exprimais quelque stupéfaction de cette gymnastique nocturne , il me pria de montrer beaucoup d' attention à la disposition extérieure du château , après quoi nous revînmes dans le bâtiment . - il faut maintenant , dit mon ami , que je vous fasse visiter le premier étage , aile droite . C' est là que j' habite . * Rouletabille me fit signe de monter derrière lui l' escalier monumental double qui , à la hauteur du premier étage , formait palier . De ce palier on se rendait directement dans l' aile droite ou dans l' aile gauche du château par une galerie qui y venait aboutir . La galerie , haute et large , s' étendait sur toute la longueur du bâtiment et prenait jour sur la façade du château exposée au nord . Les chambres dont les fenêtres donnaient sur le midi avaient leurs portes sur cette galerie . Le professeur * Stangerson habitait l' aile gauche du château , * Mlle * Stangerson avait son appartement dans l' aile droite . Nous entrâmes dans la galerie , aile droite . Un tapis étroit , jeté sur le parquet ciré , qui luisait comme une glace , étouffait le bruit de nos pas . * Rouletabille me disait à voix basse , de marcher avec précaution parce que nous passions devant la chambre de * Mlle * Stangerson . Il m' expliqua que l' appartement de * Mlle * Stangerson se composait de sa chambre , d' une antichambre , d' une petite salle de bain , d' un boudoir et d' un salon . On pouvait , naturellement , passer de l' une de ces pièces dans l' autre sans qu' il fût nécessaire de passer par la galerie . Le salon et l' antichambre étaient les seules pièces de l' appartement qui eussent une porte sur la galerie . La galerie se continuait , toute droite , jusqu'à l' extrémité est du bâtiment où elle avait jour sur l' extérieur par une haute fenêtre . Vers les deux tiers de sa longueur , cette galerie se rencontrait à angle droit avec une autre galerie qui tournait avec l' aile droite du château . Pour la clarté de ce récit , nous appellerons la galerie qui va de l' escalier jusqu'à la fenêtre à l' est la galerie droite , et le bout de galerie qui tourne avec l' aile droite et qui vient aboutir à la galerie droite , à angle droit , la galerie tournante . c' est au carrefour de ces deux galeries que se trouvait la chambre de * Rouletabille , touchant à celle de * Frédéric * Larsan . Les portes de ces deux chambres donnaient sur la galerie tournante , tandis que les portes de l' appartement de * Mlle * Stangerson donnaient sur la galerie droite . * Rouletabille poussa la porte de sa chambre , me fit entrer et referma la porte sur nous , poussant le verrou . Je n' avais pas encore eu le temps de jeter un coup d' oeil sur son installation qu' il poussait un cri de surprise en me montrant , sur un guéridon , un binocle . - qu' est -ce que c' est que cela ? Se demandait -il ; qu' est -ce que ce binocle est venu faire sur mon guéridon ? J' aurais été bien en peine de lui répondre . - à moins que , fit -il , à moins que ... à moins que ... à moins que ce binocle ne soit ce que je cherche ... et que ... et que ... et que ce soit un binocle de presbyte ! ... il se jetait littéralement sur le binocle ; ses doigts caressaient la convexité des verres ... et alors il me regarda d' une façon effrayante . - oh ! ... oh ! Et il répétait : oh ! ... oh ! Comme si sa pensée l' avait tout à coup rendu fou ... il se leva , me mit la main sur l' épaule , ricana comme un insensé et me dit : - ce binocle me rendra fou ! Car la chose est possible , voyez -vous , mathématiquement parlant ; mais humainement parlant elle est impossible ... ou alors ... ou alors ... ou alors ... on frappa deux petits coups à la porte de la chambre , * Rouletabille entr'ouvrit la porte ; une figure passa . Je reconnus la concierge que j' avais vue passer devant moi quand on l' avait amenée au pavillon pour l' interrogatoire et j' en fus étonné , car je croyais toujours cette femme sous les verrous . Cette femme dit à voix très basse : - dans la rainure du parquet ! * Rouletabille répondit : " merci ! " et la figure s' en alla . Il se retourna vers moi après avoir soigneusement refermé la porte . Et il prononça des mots incompréhensibles avec un air hagard . - puisque la chose est mathématiquement possible , pourquoi ne la serait -elle pas humainement ! ... mais si la chose est humainement possible , l' affaire est formidable ! J' interrompis * Rouletabille dans son soliloque : - les concierges sont donc en liberté , maintenant ? Demandai -je . - oui , me répondit * Rouletabille , je les ai fait remettre en liberté . J' ai besoin de gens sûrs . La femme m' est tout à fait dévouée et le concierge se ferait tuer pour moi ... et , puisque le binocle a des verres pour presbyte , je vais certainement avoir besoin de gens dévoués qui se feraient tuer pour moi ! -oh ! Oh ! Fis -je , vous ne souriez pas , mon ami ... et quand faudra -t-il se faire tuer ? -mais , ce soir ! Car il faut que je vous dise , mon cher , j' attends l' assassin ce soir ! -oh ! Oh ! Oh ! Oh ! ... vous attendez l' assassin ce soir ... vraiment , vraiment , vous attendez l' assassin ce soir ... mais vous connaissez donc l' assassin ? -oh ! Oh ! Oh ! maintenant , il se peut que je le connaisse . je serais un fou d' affirmer catégoriquement que je le connais , car l' idée mathématique que j' ai de l' assassin donne des résultats si effrayants , si monstrueux , que j' espère qu' il est encore possible que je me trompe ! oh ! Je l' espère de toutes mes forces ... - comment , puisque vous ne connaissiez pas , il y a cinq minutes , l' assassin , pouvez -vous dire que vous attendez l' assassin ce soir ? -parce que je sais qu' il doit venir . à suivre . * Rouletabille bourra une pipe , lentement , lentement et l' alluma . Ceci me présageait un récit des plus captivants . à ce moment quelqu' un marcha dans le couloir , passant devant notre porte . * Rouletabille écouta . Les pas s' éloignèrent . - est -ce que * Frédéric * Larsan est dans sa chambre ? Fis -je , en montrant la cloison . - non , me répondit mon ami , il n' est pas là ; il a dû partir ce matin pour * Paris ; il est toujours sur la piste de * Darzac ! ... * M * Darzac est parti lui aussi ce matin pour * Paris . Tout cela se terminera très mal ... je prévois l' arrestation de * M * Darzac avant huit jours . Le pire est que tout semble se liguer contre le malheureux : les événements , les choses , les gens ... il n' est pas une heure qui s' écoule qui n' apporte contre * M * Darzac une accusation nouvelle ... le juge d' instruction en est accablé et aveuglé ... du reste , je comprends que l' on soit aveuglé ! ... on le serait à moins ... - * Frédéric * Larsan n' est pourtant pas un novice . - j' ai cru , fit * Rouletabille avec une moue légèrement méprisante , que * Fred était beaucoup plus fort que cela ... évidemment , ce n' est pas le premier venu ... j' ai même eu beaucoup d' admiration pour lui quand je ne connaissais pas sa méthode de travail . Elle est déplorable ... il doit sa réputation uniquement à son habileté ; mais il manque de philosophie ; la mathématique de ses conceptions est bien pauvre ... je regardai * Rouletabille et ne pus m' empêcher de sourire en entendant ce gamin de dix-huit ans traiter d' enfant un garçon d' une cinquantaine d' années qui avait fait ses preuves comme le plus fin limier de la police d' * Europe ... - vous souriez , me fit * Rouletabille ... vous avez tort ! ... je vous jure que je le roulerai ... et d' une façon retentissante ... mais il faut que je me presse , car il a une avance colossale sur moi , avance que lui a donnée * M * Robert * Darzac et que * M * Robert * Darzac va augmenter encore ce soir ... songez donc : chaque fois que l' assassin vient au château , * M * Robert * Darzac , par une fatalité étrange , s' absente et se refuse à donner l' emploi de son temps ! -chaque fois que l' assassin vient au château ! M' écriai -je ... il y est donc revenu ... - oui , pendant cette fameuse nuit où s' est produit le phénomène ... j' allais donc connaître ce fameux phénomène auquel * Rouletabille faisait allusion depuis une demi-heure sans me l' expliquer . Mais j' avais appris à ne jamais presser * Rouletabille dans ses narrations ... il parlait quand la fantaisie lui en prenait ou quand il le jugeait utile , et se préoccupait beaucoup moins de ma curiosité que de faire un résumé complet pour lui-même d' un événement capital qui l' intéressait . Enfin , par petites phrases rapides , il m' apprit des choses qui me plongèrent dans un état voisin de l' abrutissement , car , en vérité , les phénomènes de cette science encore inconnue qu' est l' hypnotisme , par exemple , ne sont point plus inexplicables que cette disparition de la matière de l' assassin au moment ou ils étaient quatre à la toucher . je parle de l' hypnotisme comme je parlerais de l' électricité dont nous ignorons la nature , et dont nous connaissons si peu les lois , parce que , dans le moment , l' affaire me parut ne pouvoir s' expliquer que par de l' inexplicable , c' est-à-dire par un événement en dehors des lois naturelles connues . Et cependant , si j' avais eu la cervelle de * Rouletabille , j' aurais eu , comme lui , le pressentiment de l' explication naturelle : car le plus curieux dans tous les mystères du * Glandier a bien été la façon naturelle dont * Rouletabille les expliqua . mais qui donc eût pu et pourrait encore se vanter d' avoir la cervelle de * Rouletabille ? Les bosses originales et inharmoniques de son front , je ne les ai jamais rencontrées sur aucun autre front , si ce n' est-mais bien moins apparentes-sur le front de * Frédéric * Larsan , et encore fallait -il bien regarder le front du célèbre policier pour en deviner le dessin , tandis que les bosses de * Rouletabille sautaient-si j' ose me servir de cette expression un peu forte-sautaient aux yeux . J' ai , parmi les papiers qui me furent remis par le jeune homme après l' affaire , un carnet où j' ai trouvé un compte-rendu complet du phénomène de la disparition de la matière de l' assassin , et des réflexions qu' il inspira à mon ami . Il est préférable , je crois , de vous soumettre ce compte-rendu que de continuer à reproduire ma conversation avec * Rouletabille , car j' aurais peur , dans une pareille histoire , d' ajouter un mot qui ne fût point l' expression de la plus stricte vérité . XV traquenard , extrait du carnet de * Joseph * Rouletabille . la nuit dernière , nuit du 29 au 30 octobre , écrit * Joseph * Rouletabille , je me réveille vers une heure du matin . Insomnie ou bruit du dehors ? Le cri de la bête du bon * Dieu retentit avec une résonance sinistre , au fond du parc . Je me lève ; j' ouvre ma fenêtre . Vent froid et pluie ; ténèbres opaques , silence . Je referme ma fenêtre . La nuit est encore déchirée par la bizarre clameur . Je passe rapidement un pantalon , un veston . Il fait un temps à ne pas mettre un chat dehors ; qui donc , cette nuit , imite , si près du château , le miaulement du chat de la mère * Agenoux ? Je prends un gros gourdin , la seule arme dont je dispose , et , sans faire aucun bruit , j' ouvre ma porte . Me voici dans la galerie ; une lampe à réflecteur l' éclaire parfaitement ; la flamme de cette lampe vacille comme sous l' action d' un courant d' air . Je sens le courant d' air . Je me retourne . Derrière moi , une fenêtre est ouverte , celle qui se trouve à l' extrémité de ce bout de galerie sur laquelle donnent nos chambres , à * Frédéric * Larsan et à moi , galerie que j' appellerai " galerie tournante " pour la distinguer de la " galerie droite " , sur laquelle donne l' appartement de * Mlle * Stangerson . Ces deux galeries se croisent à angle droit . Qui donc a laissé cette fenêtre ouverte , ou qui vient de l' ouvrir ? Je vais à la fenêtre ; je me penche au dehors . à un mètre environ sous cette fenêtre , il y a une terrasse qui sert de toit à une petite pièce en encorbellement qui se trouve au rez-de-chaussée . On peut , au besoin , sauter de la fenêtre sur la terrasse , et de là , se laisser glisser dans la cour d' honneur du château . Celui qui aurait suivi ce chemin ne devait évidemment pas avoir sur lui la clef de la porte du vestibule . Mais pourquoi m' imaginer cette scène de gymnastique nocturne ? à cause d' une fenêtre ouverte ? Il n' y a peut-être là que la négligence d' un domestique . Je referme la fenêtre en souriant de la facilité avec laquelle je bâtis des drames avec une fenêtre ouverte . Nouveau cri de la bête du bon * Dieu , dans la nuit . Et puis , le silence ; la pluie a cessé de frapper les vitres . Tout dort dans le château . Je marche avec des précautions infinies sur le tapis de la galerie . Arrivé au coin de la galerie droite , j' avance la tête et y jette un prudent regard . Dans cette galerie , une autre lampe à réflecteur donne une lumière éclairant parfaitement les quelques objets qui s' y trouvent , trois fauteuils et quelques tableaux pendus aux murs . Qu' est -ce que je fais là ? Jamais le château n' a été aussi calme . Tout y repose . Quel est cet instinct qui me pousse vers la chambre de * Mlle * Stangerson ? Qu' est -ce qui me conduit vers la chambre de * Mlle * Stangerson ? Pourquoi cette voix qui crie au fond de mon être : " va jusqu'à la chambre de * Mlle * Stangerson ! " je baisse les yeux sur le tapis que je foule et je vois que mes pas , vers la chambre de * Mlle * Stangerson , sont conduits par des pas qui y sont déjà allés . oui , sur ce tapis , des traces de pas ont apporté la boue du dehors et je suis ces pas qui me conduisent à la chambre de * Mlle * Stangerson . Horreur ! Horreur ! Ce sont les pas élégants que je reconnais , les pas de l' assassin ! il est venu du dehors , par cette nuit abominable . Si l' on peut descendre de la galerie par la fenêtre , grâce à la terrasse , on peut aussi y entrer . L' assassin est là , dans le château , car les pas ne sont pas revenus . il s' est introduit dans le château par cette fenêtre ouverte à l' extrémité de la galerie tournante ; il est passé devant la chambre de * Frédéric * Larsan , devant la mienne , a tourné à droite , dans la galerie droite , et est entré dans la chambre de * Mlle * Stangerson . je suis devant la porte de l' appartement de * Mlle * Stangerson , devant la porte de l' antichambre : elle est entr'ouverte , je la pousse sans faire entendre le moindre bruit . Je me trouve dans l' antichambre et là , sous la porte de la chambre même , je vois une barre de lumière . J' écoute . Rien ! Aucun bruit , pas même celui d' une respiration . Ah ! Savoir ce qui se passe dans le silence qui est derrière cette porte ! Mes yeux sur la serrure m' apprennent que cette serrure est fermée à clef , et la clef est en dedans . Et dire que l' assassin est peut-être là ! Qu' il doit être là ! S' échappera -t-il encore , cette fois ? Tout dépend de moi ! Du sang-froid et , surtout , pas une fausse manoeuvre ! il faut voir dans cette chambre . y entrerai -je par le salon de * Mlle * Stangerson ; il me faudrait ensuite traverser le boudoir , et l' assassin se sauverait alors par la porte de la galerie , la porte devant laquelle je suis en ce moment . pour moi , ce soir , il n' y a pas encore eu crime , car rien n' expliquerait le silence du boudoir ! Dans le boudoir , deux gardes-malades sont installées pour passer la nuit , jusqu'à la complète guérison de * Mlle * Stangerson . Puisque je suis à peu près sûr que l' assassin est là , pourquoi ne pas donner l' éveil tout de suite ? L' assassin se sauvera peut-être , mais peut-être aurai -je sauvé * Mlle * Stangerson ? et si , par hasard , l' assassin , ce soir , n' était pas un assassin ? la porte a été ouverte pour lui livrer passage : par qui ? -et a été refermée : par qui ? Il est entré , cette nuit , dans cette chambre dont la porte était certainement fermée à clef à l' intérieur , car * Mlle * Stangerson , tous les soirs , s' enferme avec ses gardes dans son appartement . qui a tourné cette clef de la chambre pour laisser entrer l' assassin ? Les gardes ? Deux domestiques fidèles , la vieille femme de chambre et sa fille * Sylvie ? C' est bien improbable . Du reste , elles couchent dans le boudoir , et * Mlle * Stangerson , très inquiète , très prudente , m' a dit * Robert * Darzac , veille elle-même à sa sûreté depuis qu' elle est assez bien portante pour faire quelques pas dans son appartement-dont je ne l' ai pas encore vue sortir . Cette inquiétude et cette prudence soudaines chez * Mlle * Stangerson , qui avaient frappé * M * Darzac , m' avaient également laissé à réfléchir . Lors du crime de la chambre jaune , il ne fait point de doute que la malheureuse attendait l' assassin . l' attendait -elle encore ce soir ? Mais qui donc a tourné cette clef pour ouvrir à l' assassin qui est là ? si c' était * Mlle * Stangerson elle-même ? car enfin elle peut redouter , elle doit redouter la venue de l' assassin et avoir des raisons pour lui ouvrir la porte , pour être forcée de lui ouvrir la porte ! quel terrible rendez -vous est donc celui -ci ? Rendez -vous de crime ? à coup sûr , pas rendez -vous d' amour , car * Mlle * Stangerson adore * M * Darzac , je le sais . Toutes ces réflexions traversent mon cerveau comme un éclair qui n' illuminerait que des ténèbres . Ah ! Savoir ... s' il y a tant de silence , derrière cette porte , c' est sans doute qu' on y a besoin de silence ! Mon intervention peut être la cause de plus de mal que de bien ? Est -ce que je sais ? Qui me dit que mon intervention ne déterminerait pas , dans la minute , un crime ? Ah ! Voir et savoir , sans troubler le silence ! Je sors de l' antichambre . Je vais à l' escalier central , je le descends ; me voici dans le vestibule ; je cours le plus silencieusement possible vers la petite chambre au rez-de-chaussée , où couche , depuis l' attentat du pavillon , le père * Jacques . je le trouve habillé , les yeux grands ouverts , presque hagards . Il ne semble point étonné de me voir ; il me dit qu' il s' est levé parce qu' il a entendu le cri de la bête du bon * Dieu , et qu' il a entendu des pas , dans le parc , des pas qui glissaient devant sa fenêtre . Alors , il a regardé à la fenêtre et il a vu passer , tout à l' heure , un fantôme noir . je lui demande s' il a une arme . Non , il n' a plus d' arme , depuis que le juge d' instruction lui a pris son revolver . Je l' entraîne . Nous sortons dans le parc par une petite porte de derrière . Nous glissons le long du château jusqu'au point qui est juste au-dessous de la chambre de * Mlle * Stangerson . Là , je colle le père * Jacques contre le mur , lui défends de bouger , et moi , profitant d' un nuage qui recouvre en ce moment la lune , je m' avance en face de la fenêtre , mais en dehors du carré de lumière qui en vient ; car la fenêtre est entr'ouverte ! pourquoi cette fenêtre entr'ouverte ? Par précaution ? Pour pouvoir sortir plus vite par la fenêtre , si quelqu' un venait à entrer par une porte ? Oh ! Oh ! Celui qui sautera par cette fenêtre aurait bien des chances de se rompre le cou ! Qui me dit que l' assassin n' a pas une corde ? Il a dû tout prévoir ... ah ! Savoir ce qui se passe dans cette chambre ! ... connaître le silence de cette chambre ! ... je retourne au père * Jacques et je prononce un mot , à son oreille : " échelle " . Dès l' abord , j' ai bien pensé à l' arbre qui , huit jours auparavant m' a déjà servi d' observatoire , mais j' ai aussitôt constaté que la fenêtre est entr'ouverte de telle sorte que je ne puis rien voir , cette fois -ci , en montant dans l' arbre , de ce qui se passe dans la chambre . Et puis non seulement je veux voir , mais pouvoir entendre et ... agir ... le père * Jacques , très agité , presque tremblant , disparaît un instant et revient , sans échelle , me faisant , de loin , de grands signes avec ses bras pour que je le rejoigne au plus tôt . Quand je suis près de lui : " venez ! " me souffle -t-il . Il me fait faire le tour du château par le donjon . Arrivé là , il me dit : - j' étais allé chercher mon échelle dans la salle basse du donjon , qui nous sert de débarras , au jardinier et à moi ; la porte du donjon était ouverte et l' échelle n' y était plus . En sortant , sous le clair de lune , voilà où je l' ai aperçue ! Et il me montrait , à l' autre extrémité du château , une échelle appuyée contre les " corbeaux " qui soutenaient la terrasse , au-dessous de la fenêtre que j' avais trouvée ouverte . La terrasse m' avait empêché de voir l' échelle ... grâce à cette échelle , il était extrêmement facile de pénétrer dans la galerie tournante du premier étage , et je ne doutai plus que ce fût là le chemin pris par l' inconnu . Nous courons à l' échelle ; mais , au moment de nous en emparer , le père * Jacques me montre la porte entr'ouverte de la petite pièce du rez-de-chaussée qui est placée en encorbellement à l' extrémité de cette aile droite du château , et qui a pour plafond cette terrasse dont j' ai parlé . Le père * Jacques pousse un peu la porte , regarde à l' intérieur , et me dit , dans un souffle : " il n' est pas là ! " - " qui ? " - " le garde ! " la bouche encore une fois à mon oreille : " vous savez bien que le garde couche dans cette pièce , depuis qu' on fait des réparations au donjon ! ... " et , du même geste significatif , il me montre la porte entr'ouverte , l' échelle , la terrasse et la fenêtre , que j' ai tout à l' heure refermée , de la galerie tournante . Quelles furent mes pensées alors ? Avais -je le temps d' avoir des pensées ? Je sentais , plus que je ne pensais ... évidemment , sentais -je , si le garde est là-haut dans la chambre ( je dis : si , car je n' ai , en ce moment , en dehors de cette échelle , et de cette chambre du garde déserte , aucun indice qui me permette même de soupçonner le garde ) , s' il y est , il a été obligé de passer par cette échelle et par cette fenêtre , car les pièces qui se trouvent derrière sa nouvelle chambre , étant occupées par le ménage du maître d' hôtel et de la cuisinière , et par les cuisines , lui ferment le chemin du vestibule et de l' escalier , à l' intérieur du château ... si c' est le garde qui a passé par là , il lui aura été facile , sous quelque prétexte , hier soir , d' aller dans la galerie et de veiller à ce que cette fenêtre soit simplement poussée à l' intérieur , les panneaux joints , de telle sorte qu' il n' ait plus , de l' extérieur , qu' à appuyer dessus pour que la fenêtre s' ouvre et qu' il puisse sauter dans la galerie . Cette nécessité de la fenêtre non fermée à l' intérieur restreint singulièrement le champ des recherches sur la personnalité de l' assassin . Il faut que l' assassin soit de la maison ; à moins qu' il n' ait un complice , auquel je ne crois pas ... ; à moins ... à moins que * Mlle * Stangerson elle-même ait veillé à ce que cette fenêtre ne soit point fermée à l' intérieur ... mais quel serait donc ce secret effroyable qui ferait que * Mlle * Stangerson serait dans la nécessité de supprimer les obstacles qui la séparent de son assassin ? j' empoigne l' échelle et nous voici repartis sur les derrières du château . La fenêtre de la chambre est toujours entr'ouverte ; les rideaux sont tirés , mais ne se rejoignent point ; ils laissent passer un grand rai de lumière , qui vient s' allonger sur la pelouse à mes pieds . Sous la fenêtre de la chambre j' applique mon échelle . Je suis à peu près sûr de n' avoir fait aucun bruit . et , pendant que le père * Jacques reste au pied de l' échelle , je gravis l' échelle , moi , tout doucement , tout doucement , avec mon gourdin . Je retiens ma respiration ; je lève et pose les pieds avec des précautions infinies . Soudain , un gros nuage , et une nouvelle averse . Chance . Mais , tout à coup , le cri sinistre de la bête du bon * Dieu m' arrête au milieu de mon ascension . Il me semble que ce cri vient d' être poussé derrière moi , à quelques mètres . Si ce cri était un signal ! Si quelque complice de l' homme m' avait vu , sur mon échelle . Ce cri appelle peut-être l' homme à la fenêtre ! Peut-être ! ... malheur , l' homme est à la fenêtre ! Je sens sa tête au-dessus de moi ; j' entends son souffle . et moi , je ne puis le regarder ; le plus petit mouvement de ma tête , et je suis perdu ! Va -t-il me voir ? Va -t-il , dans la nuit , baisser la tête ? Non ! ... il s' en va ... il n' a rien vu ... je le sens , plus que je ne l' entends , marcher , à pas de loup , dans la chambre ; et je gravis encore quelques échelons . Ma tête est à la hauteur de la pierre d' appui de la fenêtre ; mon front dépasse cette pierre ; mes yeux , entre les rideaux , voient . L' homme est là , assis au petit bureau de * Mlle * Stangerson , et il écrit . il me tourne le dos . Il a une bougie devant lui ; mais , comme il est penché sur la flamme de cette bougie , la lumière projette des ombres qui me le déforment . je ne vois qu' un dos monstrueux , courbé . Chose stupéfiante : * Mlle * Stangerson n' est pas là ! Son lit n' est pas défait . où donc couche -t-elle , cette nuit ? Sans doute dans la chambre à côté , avec ses femmes . Hypothèse . Joie de trouver l' homme seul . Tranquillité d' esprit pour préparer le traquenard . Mais qui est donc cet homme qui écrit là , sous mes yeux , installé à ce bureau comme s' il était chez lui ? S' il n' y avait point les pas de l' assassin sur le tapis de la galerie , s' il n' y avait pas eu la fenêtre ouverte , s' il n' y avait pas eu , sous cette fenêtre , l' échelle , je pourrais être amené à penser que cet homme a le droit d' être là et qu' il s' y trouve normalement à la suite de causes normales que je ne connais pas encore . Mais il ne fait point de doute que cet inconnu mystérieux est l' homme de la chambre jaune , celui dont * Mlle * Stangerson est obligée , sans le dénoncer , de subir les coups assassins . Ah ! Voir sa figure ! Le surprendre ! le prendre ! si je saute dans la chambre en ce moment , il s' enfuit ou par l' antichambre ou par la porte à droite qui donne sur le boudoir . Par là , traversant le salon , il arrive à la galerie et je le perds . or , je le tiens ; encore cinq minutes , et je le tiens , mieux que si je l' avais dans une cage ... qu' est -ce qu' il fait là , solitaire , dans la chambre de * Mlle * Stangerson ? Qu' écrit -il ? à qui écrit -il ? ... descente . L' échelle par terre . Le père * Jacques me suit . Rentrons au château . J' envoie père * Jacques éveiller * M * Stangerson . Il doit m' attendre chez * M * Stangerson , et ne lui rien dire de précis avant mon arrivée . Moi , je vais aller éveiller * Frédéric * Larsan . Gros ennui pour moi . J' aurais voulu travailler seul et avoir toute l' aubaine de l' affaire , au nez de * Larsan endormi . Mais le père * Jacques et * M * Stangerson sont des vieillards et moi , je ne suis peut-être pas assez développé . Je manquerais peut-être de force ... * Larsan , lui , a l' habitude de l' homme que l' on terrasse , que l' on jette par terre , que l' on relève , menottes aux poignets . * Larsan m' ouvre , ahuri , les yeux gonflés de sommeil , prêt à m' envoyer promener , ne croyant nullement à mes imaginations de petit reporter . Il faut que je lui affirme que l' homme est là ! -c'est bizarre , dit -il , je croyais l' avoir quitté cet après-midi , à * Paris ! il se vêt hâtivement et s' arme d' un revolver . Nous nous glissons dans la galerie . * Larsan me demande : - où est -il ? -dans la chambre de * Mlle * Stangerson . - et * Mlle * Stangerson ? -elle n' est pas dans sa chambre ! -allons -y ! -n'y allez pas ! L' homme , à la première alerte , se sauvera ... il a trois chemins pour cela ... la porte , la fenêtre , le boudoir où se trouvent les femmes ... - je tirerai dessus ... - et si vous le manquez ? Si vous ne faites que le blesser ? Il s' échappera encore ... sans compter que , lui aussi , est certainement armé ... non , laissez -moi diriger l' expédition , et je réponds de tout ... - comme vous voudrez , me dit -il avec assez de bonne grâce . Alors , après m' être assuré que toutes les fenêtres des deux galeries sont hermétiquement closes , je place * Frédéric * Larsan à l' extrémité de la galerie tournante , devant cette fenêtre que j' ai trouvée ouverte et que j' ai refermée . Je dis à * Fred : - pour rien au monde , vous ne devez quitter ce poste , jusqu'au moment où je vous appellerai ... il y a cent chances sur cent pour que l' homme revienne à cette fenêtre et essaye de se sauver par là , quand il sera poursuivi , car c' est par là qu' il est venu et par là qu' il a préparé sa fuite . Vous avez un poste dangereux ... - quel sera le vôtre ? Demanda * Fred . - moi , je sauterai dans la chambre , et je vous rabattrai l' homme ! -prenez mon revolver , dit * Fred , je prendrai votre bâton . - merci , fis -je , vous êtes un brave homme . Et j' ai pris le revolver de * Fred . J' allais être seul avec l' homme , là-bas , qui écrivait dans la chambre , et vraiment ce revolver me faisait plaisir . Je quittai donc * Fred , l' ayant posté à la fenêtre 5 sur le plan , et je me dirigeai , toujours avec la plus grande précaution , vers l' appartement de * M * Stangerson , dans l' aile gauche du château . Je trouvai * M * Stangerson avec le père * Jacques , qui avait observé la consigne , se bornant à dire à son maître qu' il lui fallait s' habiller au plus vite . Je mis alors * M * Stangerson , en quelques mots , au courant de ce qui se passait . Il s' arma , lui aussi , d' un revolver , me suivit et nous fûmes aussitôt dans la galerie tous trois . Tout ce qui vient de se passer , depuis que j' avais vu l' assassin assis devant le bureau , avait à peine duré dix minutes . * M * Stangerson voulait se précipiter immédiatement sur l' assassin et le tuer : c' était bien simple . Je lui fis entendre qu' avant tout il ne fallait pas risquer , en voulant le tuer , de le manquer vivant . quand je lui eus juré que sa fille n' était pas dans la chambre et qu' elle ne courait aucun danger , il voulut bien calmer son impatience et me laisser la direction de l' événement . Je dis encore au père * Jacques et à * M * Stangerson qu' ils ne devaient venir à moi que lorsque je les appellerais ou lorsque je tirerais un coup de revolver et j' envoyai le père * Jacques se placer devant la fenêtre située à l' extrémité de la galerie droite . J' avais choisi ce poste pour le père * Jacques parce que j' imaginais que l' assassin , traqué à sa sortie de la chambre , se sauvant à travers la galerie pour rejoindre la fenêtre qu' il avait laissée ouverte , et voyant , tout à coup , en arrivant au carrefour des galeries , devant cette dernière fenêtre , * Larsan gardant la galerie tournante , continuerait son chemin dans la galerie droite . Là , il rencontrerait le père * Jacques , qui l' empêcherait de sauter dans le parc par la fenêtre qui ouvrait à l' extrémité de la galerie droite . C' est ainsi , certainement , qu' en une telle occurrence devait agir l' assassin s' il connaissait les lieux ( et cette hypothèse ne faisait point de doute pour moi ) . Sous cette fenêtre , en effet , se trouvait extérieurement une sorte de contrefort . Toutes les autres fenêtres des galeries donnaient à une telle hauteur sur des fossés qu' il était à peu près impossible de sauter par là sans se rompre le cou . Portes et fenêtres étaient bien et solidement fermées , y compris la porte de la chambre de débarras , à l' extrémité de la galerie droite : je m' en étais rapidement assuré . Donc , après avoir indiqué comme je l' ai dit , son poste au père * Jacques et l' y avoir vu , je plaçai * M * Stangerson devant le palier de l' escalier , non loin de la porte de l' antichambre de sa fille . Tout faisait prévoir que , dès lors que je traquais l' assassin dans la chambre , celui -ci se sauverait par l' antichambre plutôt que par le boudoir où se trouvaient les femmes et dont la porte avait dû être fermée par * Mlle * Stangerson elle-même , si , comme je le pensais , elle s' était réfugiée dans ce boudoir pour ne pas voir l' assassin qui allait venir chez elle ! quoi qu' il en fût , il retombait toujours dans la galerie où mon monde l' attendait à toutes les issues possibles . arrivé là , il voit à sa gauche , presque sur lui , * M * Stangerson ; il se sauve alors à droite , vers la galerie tournante , ce qui est le chemin , du reste , de sa fuite préparée . à l' intersection des deux galeries il aperçoit à la fois , comme je l' explique plus haut , à sa gauche , * Frédéric * Larsan au bout de la galerie tournante , et en face le père * Jacques , au bout de la galerie droite . * M * Stangerson et moi , nous arrivons par derrière . Il est à nous ! Il ne peut plus nous échapper ! ... ce plan me paraissait le plus sage , le plus sûr et le plus simple . si nous avions pu directement placer quelqu' un de nous derrière la porte du boudoir de * Mlle * Stangerson qui ouvrait sur la chambre à coucher , peut-être eût -il paru plus simple à certains qui ne réfléchissent pas d' assiéger directement les deux portes de la pièce où se trouvait l' homme , celle du boudoir et celle de l' antichambre ; mais nous ne pouvions pénétrer dans le boudoir que par le salon , dont la porte avait été fermée à l' intérieur par les soins inquiets de * Mlle * Stangerson . Et ainsi , ce plan , qui serait venu à l' intellect d' un sergent de ville quelconque , se trouvait impraticable . Mais moi , qui suis obligé de réfléchir , je dirai que , même si j' avais eu la libre disposition du boudoir , j' aurais maintenu mon plan tel que je viens de l' exposer ; car tout autre plan d' attaque direct par chacune des portes de la chambre nous séparait les uns des autres au moment de la lutte avec l' homme , tandis que mon plan réunissait tout le monde pour l' attaque , à un endroit que j' avais déterminé avec une précision quasi mathématique . Cet endroit était l' intersection des deux galeries . Ayant ainsi placé mon monde , je ressortis du château , courus à mon échelle , la réappliquai contre le mur et , le revolver au poing , je grimpai . Que si quelques-uns sourient de tant de précautions préalables , je les renverrai au mystère de la chambre jaune et à toutes les preuves que nous avions de la fantastique astuce de l' assassin ; et aussi , que si quelques-uns trouvent bien méticuleuses toutes mes observations dans un moment où l' on doit être entièrement pris par la rapidité du mouvement , de la décision et de l' action , je leur répliquerai que j' ai voulu longuement et complètement rapporter ici toutes les dispositions d' un plan d' attaque conçu et exécuté aussi rapidement qu' il est lent à se dérouler sous ma plume . J' ai voulu cette lenteur et cette précision pour être certain de ne rien omettre des conditions dans lesquelles se produisit l' étrange phénomène qui , jusqu'à nouvel ordre et naturelle explication , me semble devoir prouver mieux que toutes les théories du professeur * Stangerson , la dissociation de la matière , je dirai même la dissociation instantanée de la matière .