Les Morts qui parlent

Corpus:
FRANTEXT (E)
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Les Morts qui parlent
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ATILF / Étienne Petitjean
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Type:
littérature
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écrit
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Text:
PREMIÈRE PARTIE chapitre premier . L' orateur : la parole est à * M . * Elzéar * Bayonne . Le président * Duputel jeta ces mots de la petite voix malicieuse et nonchalante , alliacée par un léger accent du * Midi , qui rappelait , au dire de ses flatteurs , l' organe de son compatriote * Adolphe * Thiers . Il articula chaque syllabe , comme un régisseur de théâtre qui attend un effet certain du nom qu' il lance aux spectateurs . L' effet voulu se produisit aussitôt . Le bourdonnement des conversations particulières mourut sur les banquettes redevenues silencieuses . Les députés qui péroraient dans un groupe , au pied de la tribune , regagnèrent leurs sièges . L' injonction machinale : " à vos places , messieurs ! " prit dans la bouche des huissiers une intonation persuasive . Par les deux tambours de droite et de gauche , les couloirs dégorgèrent dans l' hémicycle un flot de retardataires qui se hâtaient vers les sentiers ménagés entre les travées . Au banc du gouvernement , les figures lasses des ministres se relevèrent au-dessus des dossiers , avec le mouvement instinctif de taureaux harcelés dans l' arène , col rentré , cornes tendues pour repousser un nouvel assaut . Des secrétaires , des attachés de cabinet , des sénateurs en maraude au palais-bourbon se massèrent des deux côtés de la tribune , debout , obstruant le passage . Tandis que les gradins se couronnaient de longs cordons de têtes attentives , un tassement précipité se faisait au-dessus , dans les galeries du premier étage , dans les tribunes du second . Des journalistes rentraient en coup de vent , des femmes se penchaient aux premiers rangs , le buste en offrande . Dans le grand théâtre national subitement rempli , du parterre aux loges , des loges au poulailler , on vit passer sur toutes les physionomies l' air de recueillement voluptueux qu' elles prennent à l' opéra , au moment où le ténor entre en scène pour la romance attendue . L' homme qui concentrait sur lui tous ces regards gravit lentement les marches de la tribune . Il promena un coup d' oeil circulaire sur l' assemblée ; il s' installa dans sa forteresse d' acajou , sans se hâter , avec la tranquillité voulue de l' acrobate qui rassemble ses muscles sur une plate-forme du cirque avant de se risquer sur la corde raide . Durant ces quelques secondes de préparation muette , il laissa le circuit magnétique s' établir entre son auditoire et sa personne . - vous aviez raison , ma chère , comme il est bien , cet affreux homme ! - murmura une provinciale à l' oreille de sa voisine . Le sentiment traduit par cette remarque se peignait sur les visages curieux de toutes les femmes qui achevaient l' examen rapide d' * Elzéar * Bayonne . Il était très bien , en vérité , le jeune chef du parti socialiste ; grand et dégagé , la taille élégamment prise dans une redingote aux revers de soie , le front rejeté en arrière sous la couronne des cheveux noirs , négligemment bouclés ; un large front tout rayonnant de pensée , foyer où l' on sentait couver la flamme qui jaillissait des beaux yeux , ardents et doux . Leur caresse atténuait ce qu' il y avait d' un peu dur dans la courbe du nez en bec d' aigle , dans la ligne mince des lèvres , retirées sous la moustache brune . - une tête de * César , - disait un des séides fervents de * Bayonne , le vieux * Caucuse , mulâtre des * Antilles , ancien délégué de la commune aux beaux-arts . - de * César asiatique , - ajoutaient les envieux ; et , en effet , le masque pâle qui s' enlevait sur le front obscur du bureau présidentiel rappelait les faces de marbre des empereurs syriens . Dès les premiers mots , la voix de l' orateur consomma la prise de possession physique qui lui livrait cette assemblée . Voix au timbre grave , mordante et chaude comme la vibration d' une corde de violoncelle ; stridente d' ironie , quand sa colère fouaillait un adversaire , elle redevenait , l' instant d' après , une musique de plainte profonde , alors que le défenseur des misérables disait leurs peines sourdes , leur soif de justice et de pitié . Le débat roulait sur une loi ouvrière . La commission rapportait un projet déposé depuis sept ans , voté une première fois durant la précédente législature , retenu ensuite au sénat pendant quelques années , renvoyé par la haute assemblée avec des modifications destructives du principe même de la loi . La commission avait péniblement reprisé cette toile de * Pénélope ; mais , après trois jours de discussion , il ne restait plus rien du projet primitif , criblé d' amendements contradictoires . Les orateurs du centre avaient proposé et fait passer des restrictions qui annhilaient toutes les garanties données aux associations syndicales ; puis , changeant de tactique , ce même centre avait voté deux articles additionnels introduits par l' extrême gauche , et si gros de conséquences dangereuses qu' ils eussent rendu la loi inapplicable . Ces articles , habilement rédigés , revêtaient le caractère d' une manifestation sentimentale dont on ne pouvait laisser le bénéfice à des adversaires : ils fournissaient un excellent tremplin électoral . Au passage des urnes , le mot d' ordre accoutumé avait couru sur les bancs de la majorité : - blanc ! Blanc ! Votons blanc ! Le sénat ne votera jamais cela , la loi est enterrée ! Et vingt voix s' étaient aussitôt élevées : - le renvoi de l' ensemble à la commission ! Le rapporteur demandait lui-même ce renvoi , du ton vexé et avec le découragement sincère d' un auteur dont la pièce est reçue à corrections . Le ministre combattait mollement la demande , avec le découragement feint d' un homme d' état qu' on empêche d' aboutir . On savait le ministre hostile à la loi : nul ne prenait le change sur la manoeuvre de l' adroit pilote , qui se plaignait de ramener le navire aux chantiers et se réjouissait en secret à l' idée de l' échouer dans les ensablements du port . * Bayonne avait jugé la partie perdue , cette fois encore . Jetant par-dessus bord la loi mort -née , il revenait à son réquisitoire habituel contre l' ordre social , à ses amplifications oratoires où son talent se complaisait . - oui , disait -il , nous ne regrettons pas de vous voir refuser aux prolétaires jusqu'à ces médiocres palliatifs , qui leur donneraient peut-être l' illusion menteuse d' un effort pour les libérer . Nous avons défendu la loi en essayant de l' améliorer , nous l' eussions votée , parce que nous ne sommes pas des théoriciens intransigeants , parce que vous nous trouverez toujours prêts à faciliter l' éclosion de la plus humble fleur de justice sur le terreau décomposé de la société capitaliste . Vous venez l' arracher de vos propres mains , cette pâle fleur des ruines : faites , nous triompherons une fois de plus de votre aveu d' impuissance ; chacun de vos reculs marque pour nous un pas de plus vers l' avènement de l' ordre nouveau , de l' ordre juste et rationnel . Ah ! Messieurs , vous ne voulez même pas qu' il passe un peu d' air et de lumière sous l' énorme pyramide , chaque jour plus haute , chaque jour plus lourde , qui pèse sur les multitudes écrasées . Tant mieux ! Ce peuple éternellement abusé se redressera plus tôt pour la renverser de fond en comble ; il sait , dans son admirable patience , que , plus cruelles sont les souffrances d' aujourd'hui , plus prochaine et plus complète sera leur récompense , sa victoire de demain . Merci , vous qui ouvrez de force les yeux que nous n' aurions pas encore réussi à dessiller ! Les applaudissements et les " très bien " partaient en fusées nourries des gradins de l' extrême gauche . Le centre écoutait silencieusement , comme on écoute du rivage le grondement des vagues irritées , avec un petit frisson de plaisir à les voir venir si hautes , avec la certitude tranquille qu' elles n' arriveront jamais jusqu'à la crête de la falaise où l' on jouit de leur bruit . * Bayonne continuait : il refaisait pour la vingtième fois le tableau de la féodalité financière , il la juxtaposait traits pour traits à la féodalité militaire de jadis ; et , dans un élan de facile hardiesse , l' orateur socialiste rendait justice à cette dernière , qu' il proclamait plus humaine , plus élastique , moins étroitement fermée aux évasions possibles du serf . Des bancs de l' extrême droite , quelques applaudissements timides s' élevèrent , répondirent à ceux de la gauche . Ils redoublèrent , après une phrase sur le pouvoir modérateur de l' ancienne royauté . Le petit vicomte * Olivier * De * Félines battait frénétiquement des mains , comme bat des ailes une alouette attirée au miroir . - regardez qui vous applaudit ! Interrompit une voix au centre . Du regard et du geste , * Bayonne fondit sur l' interrupteur . - * M . * Cornille- * Lalouze m' invite à regarder qui m' applaudit . Cette interruption revient souvent ici : j' en admire toujours la beauté . En effet , m . Le vicomte de * Félines et ses amis m' applaudissent . Ils ne partagent pas mes espérances démocratiques , et ils savent comment je considère l' aimable puérilité de leurs regrets monarchiques . Ils m' applaudissent pourtant , dans le moment que je dénonce vos fautes . Et après ? Quand * M . * Cornille- * Lalouze parle à cette tribune , quand il y vient consolider le pouvoir de l' argent et les privilèges de ses détenteurs . M. Le vicomte de * Félines et ses amis applaudissent l' opportuniste , l' anticlérical qui rassure momentanément leurs intérêts . C' est le jeu naturel de la politique ; et j' ai assez de philosophie pour ne jamais dire à l' honorable * M . * Cornille- * Lalouze : regardez qui vous applaudit ! " un rire étouffé courut sur tous les bancs . * M . * Cornille- * Lalouze n' avait jamais proféré une parole à la tribune . Cet homme gras et déplaisant , enrichi dans la fabrication des bicyclettes , envoyé à la chambre par une circonscription pauvre et sensible aux bienfaits , était peu sympathique à ses collègues . Il venait précisément de les égayer à ses dépens , la semaine précédente , avec un billet de faire-part qui circulait dans les couloirs . Ce billet , où le député et sa famille notifiaient la mort d' une proche parente , portait la mention usuelle : décédée munie des sacrements de l' église . sur les exemplaires adressés aux frères et amis , ces mots étaient rayés à la plume ; la rature énergique faisait croire à une inadvertance du lithographe ou à un changement de la dernière heure dans les dispositions de la famille . Le compétiteur de * M . * Cornille- * Lalouze aux élections , un clérical , avait expédié à ses amis de la chambre des liasses de billets des deux types , avec et sans la rature : on s' était fort diverti à la découverte de cette ingénieuse rouerie . Tandis que la grosse face poilue de * M . * Cornille- * Lalouze se contractait derrière son pupitre , avec les grimaces d' un matou qui a reçu un seau d' eau froide sur la tête , * Bayonne s' échappait par une volte savante des applaudissements de la droite . à la majorité détendue , à demi conquise dans cet accès de gaieté , il adressait un chaleureux appel " au nom de la mère commune , la grande révolution , au nom de ces principes , rénovateurs du vieux monde , qui demeurent le lien indissoluble de tous les coeurs républicains ; de ceux -là mêmes qu' une douloureuse torpeur arrête sur le chemin de la terre promise ! Car vous la désirez comme nous , vous qui ne la voyez pas , et , si nous devons succomber sur la route , j' ai la confiance que les plus jeunes d' entre vous y entreront un jour , qu' ils revendiqueront la noble mission d' y conduire un peuple libéré ! Saisis , quelques-uns des " plus jeunes " commencèrent d' applaudir sur les confins du centre . à mesure que l' éloquence de * Bayonne se faisait plus câline , plus attendrie pour les frères retardataires , les applaudissements gagnaient des travées jusque -là figées dans leur résistance . L' ouragan de bravos parti de l' extrême gauche secouait à cet instant tout l' hémicycle , faiblissait à peine au milieu , se renforçait à droite dans le groupe socialiste égaré de ce côté . On eût dit le crépitement d' une flamme d' incendie qui multipliait ses foyers , dévorait de proche en proche les îlots d' abord préservés , fondait dans un immense creuset toutes les matières réfractaires . Du haut en bas de cette salle bondée , il n' y avait plus qu' une créature aux centaines de têtes , passive , possédée par l' homme qui l' enveloppait de ses effluves , vibrant à l' unisson sous la parole de cet homme ; il n' y avait plus qu' un faisceau de nerfs reliés par une même communication électrique , rattachés par une racine commune à ce front élargi , dominateur , qui émergeait seul lumière de la tribune . Le gaz venait de s' allumer au plafond , il versait sa clarté perpendiculaire sur le haut de ce visage dont les autres parties disparaissaient dans la pénombre , sur ce réflecteur vivant et mouvant où s' hypnotisaient tous les regards . Fascinés , les hommes du peuple qui garnissaient les galeries supérieures écoutaient , avec des crispations dans leurs mains impatientes de battre . Deux lycéens firent le geste d' applaudir . - que c' est beau , cette domination sur une assemblée ! Dit à haute voix l' un d' eux . - c' est beau ! Répéta comme un écho inconscient , dans la tribune au-dessous , la dame de province ; et son corsage bondissait tumultueusement . Autour d' elle , des parisiennes , muettes , dévisageaient l' orateur : les unes , un sourire heureux sur les lèvres ; d' autres , rigides , les yeux animés de courtes lueurs , sous les secousses réitérées dont elles recevaient la caresse intérieure . Au fond de la tribune du conseil d' état , un jeune abbé s' agitait , ne se possédant plus ; il murmurait , de plus en plus haut : - il a raison , il a pourtant raison ! L' abbé se tut , rougissant , sous le regard d' un vieux magistrat , bouche rasée et pincée , qui répliqua : - c' est des inepties . Elles sont bien dites . Deux groupes paraissaient seuls en dehors de l' universelle communion d' enthousiasme : les journalistes , là-haut , figures ironiques , pressées dans une tribune , qui laissaient voir l' ennui professionnel des critiques à la représentation d' une pièce trop connue ; les huissiers , qui circulaient au fond de l' hémicycle de leur pas discret , avec leur air calme et correct de gardiens attentifs dans une maison de fous . Le vieil huissier-chef regarda l' horloge , transmit à un collègue sa serviette bourrée de lettres : - prends le service , j' ai affaire à la questure . Il dit cela du ton d' un homme qui rentre chez lui sous l' averse et passe son parapluie à un ami qui sort . * Bayonne affermissait sa conquête sur la totalité de l' auditoire par une revendication enflammée des fiertés nationales . - l' * Europe se couvre de soldats , régiments embusqués derrière les vieilles haines , les vieux préjugés , les vieilles ambitions , comme les survivants d' une épidémie derrière les tombeaux d' un cimetière où ils achèveraient de s' entre-détruire en se fusillant sur les morts de la veille . Partout un espoir de meurtre plane sur les villes laborieuses , paralysant l' essor pacifique du travail humain . Vous vous épuisez de sacrifices pour aligner une muraille de fer aussi large , aussi haute que celle de l' adversaire toujours attendu . Et vous laissez inutile l' incomparable armée des vraies forces françaises , l' immortelle armée d' invasion qui ne connut jamais ni arrêt ni retraite , ni débâcle ; l' armée des idées incarnées dans ce peuple et qui l' a toujours fait conquérant du monde par le droit divin du progrès . Ah ! Ne comprenez -vous pas votre erreur ? Vous désarmez la * France plus sûrement , plus dangereusement que si vous aviez licencié tous nos bataillons , le jour où vous retenez l' esprit français sur la route où il marche , sonnant le ralliement aux idées nouvelles . N' a -t-il pas triomphé sans même combattre à toutes les étapes du siècle , réparé les fautes et les folies de nos dynasties , déjoué les plans concertés des hommes d' état qui nous guettaient comme une proie , et qui chancelaient soudain , menacés , interdits , sentant trembler sous leurs pieds le sol où nos idées s' insinuaient pour dévorer et retourner contre eux leurs armées ? Permettez donc qu' il souffle encore , ce vent de la victoire qui ne coûte pas une goutte de sang , ce vent de la revanche certaine qui gonflera d' une joie longtemps désapprise les plis désolés de notre drapeau . Si nous étions persuadés , mes chers collègues , que le sacrifice de nos doctrines peut seul procurer cette résurrection de la * France , nous n' hésiterions pas , je vous le jure , à dire à la raison et au progrès : attendez , souffrez , laissez passer la * France ! - convaincus que le triomphe national est inséparable de celui de la raison et du progrès , je voudrais faire pénétrer notre foi dans vos coeurs ; vous n' hésiteriez pas davantage , vous non plus , à sacrifier ces lourds intérêts qui abattent le ressort populaire ; vous attacheriez les premiers l' idée sociale à la hampe frémissante du drapeau , s' il vous était prouvé qu' à ce prix ses fières couleurs se relèveraient une fois de plus sur la terre , emblème de réparation pour nous , de libération pour tous ! Ce fut un trépignement sur tous les bancs . Les plus sages , étreints à la gorge , s' abandonnaient au délire commun . * M. * Chasset * De * La * Marne , le président du centre gauche , entrait à cet instant dans la salle . Dès qu' il aperçut * Bayonne à la tribune , il eut un sourire narquois . - quel air joue -t-il encore , ce flûtiste ? Mais la phrase d' habitude , jetée à la cantonade , mourut aussitôt sur ses lèvres . Renseigné par un premier coup d' oeil sur les physionomies , le vieux parlementaire comprit qu' il n' était pas au diapason : à la vue des gens de son groupe qui battaient des mains , * M. * Chasset * De * La * Marne changea brusquement d' expression ; il s' arrêta au pied de la tribune , attentif et grave ; avec la docilité d' un mouton égaré qui rentre dans le mouvement du troupeau , il se mit à applaudir , d' un geste machinal , les derniers mots de la période qu' il n' avait pas entendue . L' instinct de l' orateur avertit * Bayonne qu' il était temps de conclure , l' assemblée lui ayant donné tout ce qu' elle pouvait rendre d' émotion et de soumission momentanée . Il tourna court sur une tirade claironnante , qui s' adressait plus spécialement aux passions de ses amis et les soulevait pour l' ovation finale . Il descendit de la tribune . Des bancs inférieurs de l' extrême gauche , les socialistes se précipitèrent au-devant de leur chef ; d' autres l' attendaient , debout sur les gradins supérieurs : toutes les mains cherchaient les siennes et recommençaient , après l' étreinte , à scander derrière lui la triple salve d' applaudissements ; les visages ironiques et provoquants défiaient les gros bataillons du centre . Ceux -ci gardaient un silence gêné ; le sortilège dissipé , la chambre se reprenait . Les députés dégringolèrent entre les travées , essaimèrent en masse , se répandirent dans les couloirs . Redevenus loquaces et bruyants , ils déambulaient en allumant les cigarettes à travers les vestibules , le salon des conférences , la buvette . Des groupes bourdonnants , où étaient confondus les gens de tout parti , se formaient , se dispersaient , se reformaient autour des couples d' interlocuteurs qui discutaient avec animation le discours de * Bayonne . - très bon , aujourd'hui , * Bayonne ! - peuh ! Toujours la même chanson , mieux chantée cette fois . - il a pourtant dit quelques vérités incontestables ! C' était un opportuniste conservateur qui appuyait énergiquement sur cette affirmation . - oui , reprenait un radical , mais on pourrait lui répondre que ... et chacun de développer les arguments avec lesquels il se serait fait fort de répondre à l' orateur socialiste . Ses plus verbeux contradicteurs étaient ceux qui ne parlaient jamais à la tribune ; ceux aussi qui venaient de se surprendre à l' applaudir et en gardaient un remords , un besoin de réagir contre la surprise du magicien . On eût dit les ébats d' une ménagerie , quand , après la sortie du dompteur qui les tenait couchés sous sa cravache , les fauves gambadent dans la cage et mordent les barreaux . Ces discussions théoriques sur la harangue de * Bayonne ressemblaient d' ailleurs aux controverses des spectateurs , durant un entr'acte du théâtre , sur la pièce de * Dumas ou d' * Augier qui les a fait penser un moment . On venait d' entendre un exercice littéraire , passionnant par les idées qu' il suscitait , mais abstrait des réalités quotidiennes ; nul ne songeait à établir un rapport entre ce jeu de pur esprit et les exigences pratiques , positives , de la vie sociale et politique . Le vote en témoignait , ce vote que rendaient au même instant pour leurs collègues absents les gardiens des boîtes , et qui écartait à une énorme majorité l' ordre du jour de l' orateur acclamé . On avait applaudi l' artiste , on votait pour le ministère : c' étaient deux ordres d' idées entièrement séparés . - bah ! Un joli discours de plus , et qui ne changera rien au train nécessaire du monde ! Cette acclamation de * Pourjard' * hieu , l' ancien ministre , l' ami de * Gambetta , résumait bien le sentiment commun . - ne vous y fiez pas trop , interrompit * Asserme ; goutte à goutte , le vitriol socialiste ronge notre bloc de granit républicain . * Aristide * Asserme , " le député bien parisien de la nouvelle " , suivant la formule consacrée des journaux où il écrivait , " le canaque " , comme l' appelaient la libre parole et l' autorité , avait la spécialité de représenter l' esprit français au parlement . Il y représentait par surcroît la * Nouvelle- * Calédonie , depuis qu' un concurrent richissime l' avait évincé de sa circonscription des * Alpes- * Orientales . * Créole * De * Bourbon , venu tout jeune à * Paris pour y publier des vers sous le patronage de son compatriote * Leconte * De * Lisle , il s' était fait ramasser un soir par * Gambetta dans une loge d' actrice où le tribun portait ses hommages . * Aristide s' accrocha à la redingote flottante du grand homme , l' amusa par son bagout , reçut de lui l' investiture d' un fief électoral dans les * Alpes . Dépouillé de son canonicat , il obtint d' un ministère ami le siège de * Nouméa , nouvellement créé . Le député n' avait fait qu' une courte visite à l' île lointaine , sur un vaisseau de l' état qui l' y amena en conquérant . Ses électeurs , quelques fonctionnaires et quelques colons , le renommaient fidèlement depuis cette époque ; les méchantes langues prétendaient qu' on allongeait la liste électorale avec des forçats libérés et des canaques recrutés par le bâtonniste , comme dans l' * Inde . - des électeurs littéralement électrisés , - disait * Asserme , car il les mettait en mouvement par un coup du câble officiel , - et vraiment libéraux puisqu' ils ne demandent qu' une chose , la liberté . Sceptique et jouisseur , très avisé , sous ses airs de bouffon , rompu aux intrigues des couloirs où il promenait depuis quinze ans sa calvitie précoce , sa jolie barbe crespelée et sa faconde aimable , populaire dans le salon de la paix parmi ses confrères du journalisme , le créole retombait toujours sur ses pieds après les aventures fâcheuses où l' entraînaient de perpétuels besoins d' argent . Compromis dans le * Panama , dans toutes les affaires suspectes , il passait chaque fois à travers les mailles du filet de la justice , reparaissait souriant et acquitté . Nul ne tenait rigueur à cet enfant gâté du parlement , radical d' étiquette , ministériel quand le cabinet avait besoin d' un renfort , et qui évoluait savamment dans l' orbite du pouvoir , assez loin pour se faire payer ses services , assez près pour les offrir au bon moment . * Asserme devait ses succès à une imagination baroque et fertile . Au temps où il représentait les * Alpes- * Orientales , il avait un préfet peu maniable . Le cabinet d' alors hésitait à faire sauter cet administrateur . Une idée vint au député . Il alla chez un marchand de couronnes funéraires , il choisit un bel article , jais noir , avec l' inscription : souvenirs et regrets , il fit emballer , adresser franco , sans nom d' expéditeur , à m . Le préfet des * Alpes- * Orientales . Le lendemain , même envoi d' un autre magasin ; et ainsi de suite chaque jour , pendant trois semaines , tous les marchands de couronnes parisiens y passèrent . Au troisième arrivage , les employés de la préfecture jasèrent : les fonctionnaires et les journalistes du chef-lieu s' arrangèrent vite pour avoir affaire dans les bureaux , précisément à l' heure où l' on déballait chaque matin le fatal colis . Au bout de huit jours la ville était en liesse : pas d' autres conversations dans les cafés , les deux feuilles locales exultaient , le préfet n' osait plus se montrer sur le mail . à la quinzième couronne , il était démonté . La plaisanterie avait coûté vingt-cinq louis à * Aristide , mais son homme dut demander lui-même un changement . Le " spirituel député de la nouvelle " entretenait sa réputation par les discours amusants où il réclamait un peu de la manne budgétaire pour son île , " pour ce paradis austral où nous ne savons employer que nos damnés , où nous pourrions tous finir un jour , mes chers collègues , si la fortune inique faisait de nous des vaincus de la liberté . " tel était l' homme qui glosait le discours de * Bayonne . - eh ! Oui , continuait -il , ils ont fêlé le bloc : toujours intact aux yeux du monde il sent croître et pleurer tout bas sa fêlure fine et profonde ... - mon dieu ! Je sais bien , on peut encore boucher la lézarde en y pilant du curé . Mais , si cet ingrédient venait à nous manquer , elle apparaîtrait aux yeux du monde , inquiétante . * Bayonne vous force à l' écouter , à l' applaudir ; il vous apprivoise à quelques-unes de ses idées ; son socialisme et , qui pis est , sa personnalité parlementaire deviennent peu à peu tolérables , possibles , combinables , passez -moi le mot , avec d' autres éléments , en un lendemain de crise . Se rendre possible , tout est là en politique . Un beau jour , on se réveille étonné : le loup-garou avec lequel on effrayait les enfants fleure le maroquin , tout comme un autre . - demandez plutôt à * Pélussin , qui mijote là-bas une affaire avec le gouverneur du comptoir général des colonies . Il fut de la commune , jusqu'au bout , il a fait tuer * Du * Versaillais , c' est sûr ; nous nous servions même de ce prétexte , dans le temps , quand nous l' utilisions en cachette , pour ne pas lui payer les excellents articles qu' il faisait dans nos journaux contre l' ordre moral . Le voilà aujourd'hui sous-secrétaire d' état ; et il me marchande , parce qu' il me trouve trop avancé , une misérable subvention aux phares que je lui demande pour ma pauvre île , afin que mes bons forçats ne gagnent pas le large plus souvent qu' à leur tour ; il me répond , le cynique : " ne faites pas aux autres ce que vous n' eussiez pas voulu qu' on vous fît ; comment me serais -je évadé , moi , si l' on avait vu clair à la nouvelle ! ... " - qui sait si * Bayonne ne nous chantera pas un jour la même antienne ? Mes bons amis , prenez garde à ce mélodieux stercoraire . Tandis qu' * Aristide expliquait à quelques collègues mal informés la légitimité de cette épithète , on cherchait vainement dans les couloirs l' homme à qui il la décernait . * Bayonne s' était promptement arraché aux étreintes de ses amis ; sorti de l' amphithéâtre par une des portes discrètes ménagées à mi-hauteur du pourtour , au sommet des gradins , il avait franchi précipitamment les marches qui débouchent dans le corridor de ronde , au pied des escaliers par où s' écoulait le public des tribunes réservées . Arrêté là , il entendait son nom bruire dans toutes les conversations . Elles cessaient quand on l' apercevait , chacun ralentissait le pas pour attarder sur l' orateur des regards curieux , admiratifs . * Bayonne paraissait indifférent à ces caresses de la gloire ; il attendait , les yeux fixés sur le haut de l' escalier . Soudain , il s' élança à la rencontre d' une jeune femme qui descendait , la dernière , de la tribune du président . Finement moulée dans la souple jupe beige , sous la casaque de loutre où frissonnaient des lueurs errantes , elle descendait les degrés d' un pas lent , ce pas de statue en mouvement où la grâce harmonieuse de certaines femmes met une musique , faite des rythmes concordants de la gorge , des hanches , des genoux . Elle était de celles qu' à cette musique on entend venir , semble , en même temps qu' on les voit . La ligne sombre de sa beauté , accusée par le costume aux teintes sévères , s' égayait de deux points lumineux : une touffe de roses pourpre piquée au corsage , une torsade d' un blond fauve qui débordait la petite capote noire et moirait d' or le collet de loutre . Sous la voilette , dans le visage arrondi , presque trop rond , aux traits fins entre des joues pleines , les yeux brillaient de la légère fièvre emportée de cette séance . Ils arrêtèrent sur * Bayonne un regard fier et distant , qui appelait de très haut , avec condescendance ; il semblait que ce regard ramassât cet homme à terre et l' élevât jusqu'au visage qui lui souriait gravement . Le député s' approcha ; sa voix , impérative et mordante à la tribune , se fit suppliante , trembla de cette même chaleur de passion contenue qui avait ému la chambre . - êtes -vous contente ? - oui , dit la jeune femme , avec une légère cantilène d' accent étranger ; - oui , puisqu' ils seront contents . - qui , ils ? - vous le demandez ? Ceux pour qui nous travaillons ; ceux dont la peine fait votre force , ceux pour qui et en qui je vous ... elle n' acheva pas . Une flamme qui passa dans ses yeux dit le mot qu' elle avait retenu . - et pourtant , reprit * Bayonne , vos lèvres viennent de me refuser la parole qui me payerait de tout . Dites qu' elle ressortira de ces lèvres , ce soir , chez la baronne . - venez , et vous verrez . - vous y serez de bonne heure ? - j' y dîne . Et vous ? - le temps de jeter un coup d' oeil sur mes épreuves , et j' y cours . Vous serez dans la rotonde des palmiers , n' est -ce pas , sous le grand * Ruysdaël où il y a des blés de soleil , comme vos cheveux ? Vous ne regarderez personne autre , * Daria ? Gardez -moi d' ici là toute votre âme , que je la prenne toute dans votre premier regard , ce soir . En échangeant ces quelques mots , ils étaient arrivés à l' extrémité du corridor , dans le vestibule où dévalait le public des galeries supérieures . - adieu , dit en souriant la jeune femme . Voyez comme tout le monde vous regarde , vous ! C' est intimidant , je me sauve . Elle s' éloigna par le trottoir de la petite cour , vers la grille ouverte sur le quai . Immobile sur le seuil , * Bayonne suivait des yeux la svelte casaque de loutre qui serpentait entre les gardiens de la paix et les camelots . Du flot d' allants et venants répandus sur le perron central , à côté de lui , des appels , des saluts familiers arrivaient par bordées . - voilà le triomphateur ! Bravo , * Bayonne ! Superbe ! Incomparable ! Il ne semblait pas entendre . Plus rien du parlement , de ses fièvres et de son absorption tyrannique , n' existait à cette minute pour celui qu' * Aristide venait d' appeler " le mélodieux stercoraire " . Ce mot nécessite quelques explications . chapitre II . Au fumier de * Job : sur les terrains qui portent aujourd'hui les élégants hôtels de la plaine * Monceau , les vieux parisiens ont vu des enclos de plate-bande maraîchères , des vacheries , des étables attenantes à de sordides cahutes , tout un quartier mi-urbain , mi-rural , où les travaux des champs se mêlaient aux industries de la ville . La noble et paisible culture de la terre venait mourir là , déjà défigurée et empoisonnée par l' haleine de * Paris , comme meurent sur un fond de tourbières les dernières lames du large , à la limite indécise où la grande mer se change en un petit marais , stagnant , chargé d' impuretés . Quelques maisons de pierre ou de brique alternaient avec des masures de bois à un seul étage , dissimulées derrière les murs de clôture . Ces logis donnaient sur des jardinets , sur des cours où vaguaient les poules et les veaux ; ils abritaient une population chétive : nourrisseurs , fruitiers , laitiers , éleveurs de volaille , petits commissionnaires en denrées . Le plus misérable de ces établissements était sans conteste celui du père * Bayonne . Il occupait une cour irrégulière de quelques mètres carrés enclavée entre un chantier de bois et la haute muraille latérale d' une distillerie , au point où la rue d' * Héliopolis débouche actuellement dans la rue * Guillaume- * Tell . Au fond de cette cour , dans l' angle de gauche , une cage de vieilles planches , coiffée d' un toit en auvent , faisait saillie sur un rez-de-chaussée , où elle s' appuyait par quatre étançons . Une cloison divisait la cage en deux chambres ; de l' unique pièce du rez-de-chaussée , qui formait une assez vaste cuisine , on accédait à ce galetas par une échelle de meunier . Dans l' angle opposé de la cour , une autre cabane de lattes , aménagée en étable , hébergeait deux vaches et un cheval . Une étrange muraille , maçonnée avec des matériaux de toute provenance , fragments de pierres meulières , tessons de poteries , tuiles et ardoises noyées dans le mortier , montait assez haut pour dérober aux passants la vue de la maison ratatinée et de l' étable ; cette fortification , en alignement sur une ruelle , était percée d' une espèce de porte charretière qui donnait un lointain air de ferme à la " propriété " . Sur le linteau de la porte , un cadre de bois formant enseigne se balançait au vent . La peinture , quoique d' un goût romantique , ne devait évidemment rien au pinceau d' * Eugène * Delacroix : on y distinguait vaguement un vieillard respectable , nu et barbu , couché sur un monceau de choses indéfinissables , devisant avec trois personnages en costumes bibliques . Au-dessous de ce groupe , un calligraphe inexpérimenté avait tracé , en gros caractères rouges , ces mots : ( au fumié de * Job ) l' enseigne parlante était expliquée aux passants de la ruelle par le large tas de fumier qu' ils apercevaient dans la cour , à travers les vantaux déjetés de la porte charretière . Là s' approvisionnèrent d' engrais , pendant plus de quarante ans , les petits maraîchers de la plaine * Monceau et des alentours . Le fondateur de cette industrie , le père * Bayonne , était arrivé en * France à la suite des alliés , en 1814 . Nous disons " arrivé " pour nous conformer à la tradition du quartier ; mais le mot n' est pas exact , appliqué à un émigré qui rentrait sur le sol où il avait connu des jours plus prospères . Descendant de * Siméon * Lévy , l' un de ces marranes espagnols qui vinrent de * Tolède à * Bayonne après l' édit de tolérance d' * Henri * Ii , vers l'an 1550 , * Rodrigues * Lévy , dit * Bayonne , était frère cadet d' * Abel , le munitionnaire des armées de la république et de l' empire . Associé à son aîné dans les opérations de courtage sur les blés , quand la révolution éclata , * Rodrigues fut victime des guerres qui ouvraient à * Abel * Bayonne une source de profits . Tandis que celui -ci accompagnait en * Suisse le commissaire * Rapinat et imitait cet illustre modèle en prélevant une grosse dîme sur les dépouilles des bernois , la course maritime paralysait les affaires où * Rodrigues s' obstinait , à * Bordeaux d' abord , puis à * Marseille . Le blocus continental ayant complètement arrêté les transactions avec l' * Angleterre , le courtier s' embarqua pour * Odessa . Il y végéta misérablement , jusqu'au jour où le reflux de l' * Europe nous ramena cette épave avec tant d' autres . En voyant partir la sotnia de cosaques à laquelle il fournissait de l' eau-de-vie , * Rodrigues * Bayonne avait chargé sur sa petite charrette de cantinier la jeune femme qu' il venait d' épouser , * Séphora * Minskaïa , et son enfant nouveau -né . Roulée par le torrent des convoyeurs russes jusqu'à * Paris , la pauvre famille s' était échouée dans la masure abandonnée de la plaine * Monceau . On radouba la cage avariée ; une palissade d' abord , et ensuite la muraille composite élevée par les mains du nouvel occupant , assurèrent aux * Bayonne la possession du terrain vague attenant à la maison . L' étable y surgit , deux vaches y rejoignirent le petit cheval qui avait traîné les nomades d' * Odessa à * Paris . Un jardinier voisin s' étant proposé pour acheter chaque semaine au nourrisseur la litière de ces animaux , * Bayonne comprit qu' il y avait une lacune dans la vie industrielle du quartier . Il fit cette découverte sur la fin de la restauration , déjà trop vieux et trop recru de misère pour en tirer tout le parti qu' elle eût offert à un inventeur plus actif . Néanmoins , on vit dès lors le père * Bayonne sortir chaque jour , à l' aube , avec la charrette remisée depuis l' exode de * Russie ; il la ramenait le soir , emplie des fumiers et des détritus ramassés sur les routes ou achetés à bas prix dans la banlieue pour être revendus aux maraîchers du voisinage . Ceux -ci prirent l' habitude de se fournir au tas qui se reformait tous les matins dans la cour du père * Bayonne . Prévenant et ponctuel en affaires , il s' attachait les clients , il les apitoyait sur ses longues tribulations . Le " vieux cosaque " , comme l' appelaient les bonnes femmes , bénéficiait de l' inclination naturelle aux citadins pour les types originaux de leur quartier . Les enfants s' amusaient de sa lévite jaune fourrée de renard et du haut bonnet de même poil d' où s' échappaient des tire-bouchons de boucles blanches ; ils faisaient cercle pour entendre conter au père * Bayonne les histoires de * Bautzen et de * Lutzen , ils regardaient avec respect le maigre roussin qui avait trotté sous le feu du canon . - " c' est un homme au-dessus de son état " , disaient les fruitières . état peu relevé ; mais le père * Bayonne avait frappé un coup habile sur les imaginations en tirant de la sienne l' enseigne peinte au-dessus de sa porte . L' évocation de * Job ennoblissait la marchandise amoncelée dans la cour , un rapprochement involontaire se faisait dans les esprits entre le malheureux patriarche et ce petit vieillard biblique , si éprouvé , si digne devant son tas de paille pourrie : on en concevait de la considération pour le revendeur d' engrais . Quand il mourut , en 1840 , rien ne changea au train de vie accoutumé . * Ferdinant * Bayonne remplaça le père dans la petite charrette , son berceau ambulant de 1814 . La clientèle lui resta fidèle ; sous la direction de sa mère * Séphora , il continua d' administrer le tas renouvelé chaque jour par ce travail de fourmi . * Ferdinand n' avait qu' un génie régulier , dépourvu de ressort et d' invention . Un quart de siècle passa sur sa tête ; il devint à son tour le père * Bayonne . à deux pas du * Paris bouleversé par * M . * Haussmann , cour et masure gardaient leur physionomie de la restauration , leur air de misère vieillotte , leurs pratiques commerciales sans horizon . La première femme du second * Bayonne , * Anna * Lion- * Meyer , ne lui donna pas cette impulsion conjugale qui réveille parfois une industrie sommeillante : créature malingre et d' échine ployée sous la malechance , * Anna traîna son étisie dans le galetas sans y laisser d' enfants . La secousse excitatrice allait venir au fumier de * Job de la deuxième femme du patron , * Rachel * Heymann , des * Heymann de * Mayence . Cette personne de tête doit être considérée comme la véritable créatrice de la grande maison d' engrais chimiques * Bayonne et cie . * Ferdinand convola sur le tard , en 1862 . à peine installée dans le fief des * Bayonne , et nonobstant l' arrivée rapide de deux marmots , * Elzéar et * Nathalie , * Rachel y manifesta un puissant esprit d' innovation et de métamorphose . Le nombre des vaches s' accrut dans l' étable agrandie ; les marchés passés avec quelques usines qui donnaient des déchets industriels firent affluer dans la cour des charretées de détritus bizarres , soumis aussitôt à de savants triages , classés en catégories tarifiées selon de nouvelles échelles de prix . Ce n' était pourtant là qu' un prélude aux grands projets que méditait * Rachel . à défaut d' une instruction absente , un sûr instinct commercial lui fit deviner l' importance de la révolution agricole qui s' accomplissait à ce moment , l' avenir des nouvelles méthodes qui saturaient la terre d' engrais exotiques ou artificiels . Chacun rêve à hauteur de son horizon : devant la litière de ses vaches , * Rachel rêvait aux gisements de guano du * Pérou . Elle s' assura le concours d' un jeune chimiste polonais , qui mourait de faim dans une mansarde de la rue d' * Héliopolis ; il lui prêta sa science en échange d' un morceau de pain . Le même instinct infaillible révéla à * Mme * Bayonne l' expansion imminente de * Paris sur la plaine * Monceau , et la plus-value prochaine des terrains environnants . Elle acquit alors , par de bons contrats , les meilleurs lots de ces terrains , qui valaient de vingt à trente sous le mètre , qui atteignirent , cinq ou six ans plus tard , lorsqu' elle les revendit , cinquante , soixante francs et plus . - avait -elle trouvé quelques épargnes de son beau-père dans l' armoire du galetas ? Sut -elle intéresser à son entreprise un bailleur de fonds ? On le présuma , quand on lui vit entre les mains du papier de la maison * Nathan et * Salcedo , inféodée aux * Bayonne de la branche aînée et fortunée . Cette branche est assez connue pour qu' il suffise d' en rappeler ici l' existence . * Abel * Bayonne , le munitionnaire des armées du directoire , le bras droit du fameux * Rapinat , avait laissé deux enfants : une fille , * élisabeth , mariée en 1826 à * Luis * Salcedo , l' un des fondateurs de la puissante maison de banque * Nathan et * Salcedo ; un fils , l' éminent philologue * David * Bayonne , entré en 1830 dans l' université , signalé de bonne heure aux orientalistes par ses travaux sur la grammaire comparée des langues sémitiques , appelé en 1872 à l' académie des inscriptions , qui le nomma secrétaire perpétuel peu de temps avant de le perdre . La femme de * David , * Eudoxie * Müller , des * Müller de * Colmar , les riches manufacturiers , lui donna trois fils . * Alphonse , né en 1848 , et qui dut son prénom à l' enthousiasme du savant pour * M . * De * Lamartine , a suivi la carrière paternelle : proviseur au lycée de * Montauban , sa compétence dans les questions d' enseignement l' a désigné pour une inspection générale . * Louis- * Napoléon , venu au monde quelques mois après le prince impérial et ainsi nommé en témoignage de l' attachement de sa famille à la dynastie régnante , a été placé par la protection de sa tante * élisabeth dans la banque * Nathan et * Salcedo ; d' employé , il y est devenu rapidement associé , avec la signature . * Joseph , le dernier né des trois frères , mérita tout jeune la confiance de * Gambetta ; préfet de la * Basse- * Gironde , il compte parmi nos administrateurs les plus appréciés . Ces hommes considérables auraient toujours ignoré leurs humbles cousins du fumier de * Job , si l' on eût écouté la vieille * Séphora ; aux heures les plus critiques , la veuve de * Rodrigues s' était refusée à toute sollicitation , à toute tentative de rapprochement avec les fils et les petits-fils de son beau-frère * Abel , moitié par timidité de parente pauvre et par crainte des rebuffades , moitié par aversion pour ces renégats , ces marranes , comme elle les appelait , oublieux de la foi des ancêtres . Grâce à l' indifférence du philologue * David , * Eudoxie * Müller avait élevé ses fils dans les idées et les pratiques de son milieu luthérien de * Colmar ; on les disait protestants , ils l' étaient peut-être ou l' avaient été ; l' inspecteur et le préfet se laissaient volontiers classer dans cette confession . - * Rachel , personne positive et dépourvue de préjugés , passa -t-elle outre aux scrupules de la mère * Séphora ? En ce cas , les acquisitions de terrains semblaient prouver qu' une * Bayonne , même indigente et inconnue , ne frappait pas en vain à la porte de la maison * Nathan et * Salcedo . La crue d' un fleuve ravage ou emporte les terres sans consistance ; elle fertilise les parties solides qui ont résisté . Ainsi fait la crue d' une grande cité . Quand * Paris descendit sur la plaine * Monceau , avec ses rues régulières et ses constructions cossues , la ville refoula hors barrières le menu fretin des nourrisseurs , maraîchers , étalagistes . Quelques industries plus vivaces tinrent bon en se transformant . Le fumier de * Job fut de celles -là . Un beau jour , au lendemain de la guerre , les échafaudages des maçons se dressèrent dans la cour du père * Bayonne . L' année suivante , sur l' emplacement qu' avait si longtemps occupé le désordre pittoresque et sordide de la cour , de la masure , de l' étable , une grande maison froide , décente , s' élevait dans l' alignement de ses riches voisines . Une de ces maisons au visage muet , aux yeux ternes , dont la physionomie discrète tient de la banque et du couvent ; on devine des bureaux dans leurs entrailles , derrière les fenêtres grillées du rez-de-chaussée , un luxe bourgeois derrière les tentures rigides du premier étage , un cerveau exact et minutieux au sommet , derrière les rideaux blancs des chambres d' habitation . Cette maison avait une annexe suburbaine à * Levallois- * Perret , vaste cour entourée de hangars et de magasins , où des camions chargeaient les guanos , les phosphates , les nitrates . Mais dans les bureaux proprets de la rue d' * Héliopolis , rien ne décelait la nature des opérations traitées par ces employés corrects , qui recevaient les clients et tenaient les écritures sous le regard sévère de la patronne ; - une administration quelconque , eût dit le passant inattentif à la plaque de marbre noir encastrée dans un des montants de la porte . Cette plaque avait suscité des scènes orageuses dans la famille * Bayonne . La vieille * Séphora et son fils * Ferdinand gardaient un attachement superstitieux à la vénérable enseigne qui mettait leur commerce sous la protection du patriarche . * Rachel leur avait fait comprendre à grand'peine que cette imagerie ne convenait plus . On s' était arrêté à une transaction . Au sommet de la plaque de marbre , une ligne en lettres gothiques , peu lisibles , conservait la raison sociale chère aux vieilles gens : ( au fumier de * Job ) sous cet en-tête accordé à la fantaisie , des romaines dorées , sérieuses et pratiques , disaient : maison d' engrais chimiques * Bayonne et cie guanos , phosphates , nitrates , kaïnite moulue , scories de déphosphoration . commission pour la province et pour tous pays . ainsi , obéissant à la loi commune qui régit toutes les transformations de notre temps , le tas de paille et de bouse du père * Bayonne , naturel , naïf , pauvre , étalé cyniquement et honnêtement au plein jour , s' était métamorphosé en produits similaires , artificiels et concentrés , puissants et riches , reculés loin des regards , masqués derrière une façade austère et sous des mots savants , représentés par des chèques et des traites ; reconnaissables néanmoins , pour qui cherche le permanent sous les apparences changeantes ; plus fétides , d' ailleurs , et d' une pestilence plus subtile que le bon vieux tas qui fumait au soleil , égayait les yeux qu' il choquait , dispensait la santé aux enfants grandis dans ses émanations salubres . On pardonnera ces détails rétrospectifs , utiles peut-être pour éclairer les antécédents héréditaires d' un de ces enfants , et justifiés par le rôle brillant qu' il joua un moment dans notre pays . Né en 1864 , un an avant sa soeur * Nathalie , le petit * Elzéar avait connu l' ancien fumier de * Job . ses plus lointains souvenirs lui remontraient les maigres vaches au poil roux dans la cour pentueuse , les retours de son père , le soir , sur la charrette aux essieux criards , la haute meule de paille souillée autour de laquelle les deux marmots jouaient à cache-cache et glanaient les fleurettes hâtives qu' ils portaient à la grand'maman * Séphora . La vieille aïeule avait été la première éducatrice du bambin . Restée fidèle aux observances minutieuses de sa communauté lithuanienne , elle lui en expliquait le sens ; dès qu' * Elzéar put épeler ses lettres , elle lui apprit à lire dans la bible . L' imagination ardente de l' enfant s' éveilla sur le livre qui racontait le prodigieux roman de sa race . Du seuil de la masure où il dévorait les pages relues cent fois , il voyait , derrière la meule d' immondices qui fermait son horizon , se lever l' armée des puissants et des forts , misérables d' abord , puis maîtres du monde , dans tous les empires , dans tous les siècles : l' esclave * Joseph , devenu le vizir du pharaon et le dispensateur des richesses de l' * égypte ; le berger * Moïse , conduisant son peuple dans la terre promise ; le pieux * Daniel , prince des satrapes de * Darius ; le mendiant * Mardochée , enrichi des dépouilles d' * Aman et comblé d' honneurs par * Assuérus . Les récits merveilleux se succédaient , confirmant la promesse divine , illustrant la parole du livre qui consolait de tous les exodes : " les fils d' * Israël crûrent , et ils se multiplièrent comme les grains qui germent ; ils devinrent très forts et emplirent la terre ... plus on les opprimait , plus ils se multipliaient . " * Séphora achevait les enseignements du livre ; à la veillée , tout en brûlant les herbes amères comme il est prescrit par le rituel , elle racontait à son petit-fils l' histoire des élus dans les temps douloureux , elle montrait la continuation de la promesse jusqu'à nos jours . Fille d' un pauvre et savant talmudiste de * Minsk , elle avait entendu toute jeune les entretiens des hassidim dans la maison paternelle , elle y avait recueilli les leçons du fameux * Nachman * Krochmal , le hakkam de * Tarnopol , qui venait faire aux frères de * Minsk l' aumône de son vaste savoir . De quelles oreilles avides les enfants écoutaient l' aïeule , quand elle disait les prodiges accomplis par tant d' hommes mémorables ! C' était * David * Reubeni , le mystérieux envoyé des tribus d' * Orient , frère et ambassadeur du sultan juif d' * Arabie , accueilli avec des honneurs princiers par le pape * Clément * Vii , le roi de * Portugal , l' empereur d' * Autriche , parcourant l' * Europe sur son destrier blanc , entraînant sous sa bannière de soie brodée les misérables qu' il venait délivrer , semant l' or à pleines mains sur le peuple qui l' acclamait , dans * Rome et dans * Lisbonne . C' était le beau * Salomon * Molcho , le prophète dont les prédictions vérifiées intimidaient les rois et les papes , dont l' éloquence transportait les foules accourues pour l' entendre , de * Cadix à * Constantinople ; invulnérable , protégés d' en haut , il passait comme les jeunes gens de * Babylone à travers les flammes ; le lendemain du jour où le saint-office l' avait fait brûler publiquement , on le rencontra dans les salles du vatican , aux côtés du pape * Clément , qui lui avait substitué secrètement une autre victime ; la seconde fois qu' il fut conduit au bûcher , dans * Mantoue , on avait dû le bâillonner , tant on craignait l' effet magique de sa parole sur la foule ; et cette fois encore il avait vaincu le feu , assuraient les fidèles qui le virent plus tard près de sa fiancée , à * Saphed en * Palestine . * Séphorar rappelait encore la haute fortune de * Joseph * Nassi , duc de * Naxos , favori du sultan * Soliman , l' égal des vizirs en pouvoir et en richesse , qui avait rebâti de ses deniers * Tibériade de * Galilée . Elle proposait en exemple * Baruch * Spinoza , le glorieux page auquel les infidèles eux-mêmes dressaient des statues . Elle disait enfin le plus prodigieux de tous , * Sabbataï * Cevi , le messie proclamé à * Smyrne au son des trompettes , l' inspiré qui faisait délirer d' enthousiasme tous les dispersés du peuple élu ; au bruit lointain de ce nom , le vénérable * Manoël * Texeira dansait de joie dans la synagogue d' * Amsterdam en serrant sur son coeur le rouleau de la loi ; des caravanes se formaient à * Londres , à * Hambourg , à * Avignon , pour suivre à * Jérusalem le nouveau roi qu' on allait y sacrer : * Sabbataï l' oint du seigneur , qui refusa de connaître la femme et répudia ses épouses jusqu'au jour où une vision lui révéla , au * Caire , l' apparition en * Pologne de sa fiancée prédestinée , l' orpheline inconnue trouvée en chemise dans un cimetière , l' enchanteresse * Sarah dont les poètes d' * égypte célébrèrent la beauté ; * Sabbataï , si puissant à * Symrne et dans * Alep que des millions de piastres lui arrivaient en offrande , au château des * Dardanelles où la jalousie du khalife l' avait enfermé , où il tenait une cour princière , entouré de ses partisans , révéré par les disciples qui continuèrent de prier en son nom , longtemps après sa mort , dans toutes les communautés d' * Europe et d' * Asie . Le petit * Elzéar s' absorbait dans ces histoires attrayantes . Elles avaient pour lui le prix d' un trésor intime , personnel , bien préférable à l' histoire vulgaire qu' on enseignait dans l' école du quartier , avec les héros de tout le monde , * Charlemagne , * Bayard , * Turenne , * Napoléon . Elles continuaient , dans une sphère supérieure à celle des grands hommes scolaires , la tradition auguste des personnages bibliques . Ces royaumes étrangers , ce fabuleux * Orient , qui n' étaient pour ses voisins de classe que d' obscures expressions géographiques , * Elzéar les sentait siens , au même titre que l' enclos de la plaine * Monceau ; fils d' une famille universelle , citoyen du monde où son imagination volait d' un mouvement aisé , il en concevait un secret orgueil , et quelque mépris pour ces gamins attachés au pavé de la rue , astreints à un pénible effort d' attention lorsqu' il leur fallait suivre la leçon de l' instituteur en * Afrique ou en * Asie . L' enfant grandissait dans ce rêve d' une élection miraculeuse , toujours possible , toujours renouvelée ; il sentait confusément en lui toutes les âmes de ceux qui sont sortis de la cuisse de * Jacob ; dans l' attente vague et magnifique qui berçait sa sensibilité , il bandait sa volonté naissante pour toutes les ambitions . à l' école primaire du quartier , où sa mère l' envoya de bonne heure , l' élève * Bayonne distança facilement ses camarades . Boursier au lycée * Louis- * Le- * Grand , - la bourse était due sans doute à quelque sollicitation discrète de * Rachel auprès du vieux cousin * David , le dignitaire de l' université , membre de l' institut , - * Elzéar y retrouva les mêmes succès . Son entrée dans cet établissement coïncida avec la transformation du fumier de * Job . une vie nouvelle commençait pour l' écolier avec les études et les fréquentations plus relevées du lycée * Louis- * Le- * Grand , avec l' installation aisée et décente dans la maison bourgeoise . La mort de la grand'mère * Séphora brisa le dernier anneau de la chaîne qui le rattachait à son passé de misère et de rêves . La meule et la soupente des jeux enfantins , le monde merveilleux de la bible et des récits de l' aïeule , toute cette formation première descendit lentement dans les profondeurs du souvenir ; mais le jeune esprit en gardait une empreinte indélébile : à son insu , il continua de recevoir son principe d' action des choses dont il ne vivait plus . Qui l' eût reconnu , le petit vagabond de la cour du père * Bayonne , dans ce rhétoricien brillant , ouvert à toutes les idées , épris des littératures à la mode , promenant déjà sur * Paris ce regard d' âpre conquête qu' ils ont de si bonne heure aujourd'hui ? Le collégien philosophe , frotté de positivisme , vite imprégné de l' incrédulité ambiante , eût plaisanté de bien haut ceux qui lui auraient rappelé les prescriptions de la * Thora . Ces vieilleries méritaient le même sourire indulgent que le catéchisme oublie des camarades . Nulle différence entre eux et lui , esprits également émancipés , également modernes . S' il rouvrait parfois la bible massive où il avait appris à lire , c' était pour y vérifier les explications fournies par l' exigèse contemporaine , les interprétations ingénieuses rencontrées dans un volume de * Renan . Pure satisfaction de curiosité intellectuelle , croyait -il ; cependant , le livre fermé , il se surprenait à songer aux fortunes inopinées de l' ânier * Saül , du berger * David . Mythes ou réalités , ces hommes subtils et volontaires , qui avaient conquis pouvoir et richesse , lui apparaissaient comme d' excellents maîtres de conduite ; leur séduction rajeunissait , aussi proche , aussi tentante pour lui que celle du lieutenant * Bonaparte , l' idole et le modèle de ses camarades à l' âge heureux où chacun se dit : il faut être * Napoléon . Dès qu' * Elzéar eut obtenu son diplôme de bachelier , * Rachel le mit en apprentissage dans les bureaux de la rue d' * Héliopolis , avec promesse de l' associer prochainement à la direction de la maison . Après quelques mois de cette épreuve , le jeune homme ne put surmonter son dégoût pour un emploi de ses facultés trop inférieur à ce qu' il attendait de lui-même et de la vie . Tous ses rêves s' insurgeaient contre la médiocrité de cet horizon commercial , contre la nature même de l' industrie paternelle , qui lui avait déjà valu au collège les allusions humiliantes des camarades informés . Il déclara à sa mère qu' il se sentait invinciblement sollicité vers une carrière libérale ; il abandonnerait de grand coeur au mari qu' on cherchait alors pour sa soeur * Nathalie les fructueuses perspectives ouvertes par la prospérité croissante du fumier de * Job . * Rachel le fouilla dans les yeux , de son clair regard de femme pratique , et dit simplement : - es -tu sûr de ta volonté , quoi que tu entreprennes ? - je suis sûr de l' irrésolution des autres . J' y ai regardé : ils ne tiennent jamais le coup qu' on leur propose hardiment . Satisfaite d' une réponse où elle reconnaissait le fils de ses entrailles , la veuve * Bayonne lui assigna une pension honorable et le laissa s' envoler vers l' école de droit . chapitre III . L' ascension d' * Elzéar : il étudia la législation , l' économie politique , l' histoire . Assidu aux parlotes où se forment les orateurs , il y acquit une réputation d' éloquence . Elle l' avait précédé au palais , lorsqu' il se fit inscrire au barreau . Cependant des années passèrent sans justifier les espérances que ses camarades avaient fondées sur son talent précoce . L' ambition échauffée qu' ils lui avaient connue au sortir du collège parut amortie par la vie de plaisir . * Elzéar s' y était jeté avec un emportement où il y avait de la fougue naturelle et de l' ostentation . Il ne s' attarda guère aux aventures banales du quartier latin : quelques bonnes fortunes bruyantes dans le monde du théâtre lui eurent vite révélé le pouvoir qu' exerçaient sur les femmes sa beauté grave et sa conversation passionnée . Elles lui ouvrirent l' un après l' autre ces mondes aux frontières imprécises qui voisinent et se pénètrent de plus en plus à * Paris : échelle de * Jacob où un jeune homme spirituel et avantageux , porté par le succès , grimpe si facilement de salons en salons , d' alcôves en alcôves , de la pianiste séduite à la femme de lettres divorcée , de celle -ci à l' étrangère curieuse , à la coquette de finance , à la baronne légère , à la marquise authentique . * Bayonne sut plaire par ses dons naturels et par le ragoût de scandale que ses idées apportaient dans les salons élégants où il eut accès . Il y développait audacieusement des thèses socialistes ; on écoutait avec une indulgence amusée ces propos incendiaires , qui eussent fait jeter à la porte un homme moins correct , moins bien habillé , moins soumis pour tout le reste au code des bienséances mondaines . * Elzéar avait traversé les milieux d' étudiants durant ces années où un vent de socialisme soufflait sur le quartier des écoles . Il épousa d' abord les doctrines à la mode par esprit d' imitation , il s' y affermit par un sincère entraînement du coeur et par un calcul réfléchi de la volonté . Cette orientation de son intelligence avait des causes complexes ; il les définissait souvent dans ses longues causeries avec le plus cher de ses amis de collège , ce * Jacques * Andarran qu' il devait retrouver sur les bancs de la chambre . Les deux jeunes gens différaient de complexion et d' idées . * Jacques était méditatif , indécis et flottant dans son besoin de compréhension universelle ; * Elzéar épanchait sur lui ses périodes familières et grandiloquentes , avec cette tyrannie de l' orateur -né pour qui tout homme est un public . - quelle mouche te pique ? Disait * Andarran . Toi , socialiste ! Toi , l' aristocrate jusqu'aux moelles , toi qui ne rêves que raffinements de luxe , haute fortune et bonnes fortunes ! Mais c' est idiot ! Et tu trahis toute ta race , tu vas te la mettre tout entière à dos . Elle est par définition du côté de la richesse , où elle prend sa force . Tu me fais l' effet d' un officier d' état-major qui passerait l' émeute à au moment d' une promotion en grade . - laisse -moi donc tranquille avec ma race ! Toujours cette sottise , comme s' il y avait encore des races , en un pays et en un temps où il n' y a que des individus . Tu n' as pas honte de ramasser ce vieux cliché d' école et de sacristie , forgé par des pions , exploité par les curés ? Mais je veux bien me placer pour un instant à ton point de vue : s' il y a vraiment des survivances de race , quelle pauvre idée te fais -tu de celle où tu me classes ? Où prends -tu le droit de la ramener à cette unité factice ? Toute son histoire te montre deux courants opposés , l' un d' âpres convoitises terrestres et de satisfactions matérielles , l' autre de protestation idéaliste , révolutionnaire . Nos vieux prophètes ne sont -ils pas les premiers socialistes ? Quel compagnon de réunions publiques égalera jamais leur idéalisme , leurs violences ? La vieille plainte humaine du misérable et de l' opprimé , dans quels coeurs est -elle héréditaire ? Qui la dira mieux que nous , avec les mots où elle gémit et menace depuis les premiers jours de l' histoire , avec les imprécations rituelles apprises au berceau ? Suis les grands procès politiques en * Europe : partout tu trouveras quelques fils des prophètes au banc des révoltés sociaux , à l' avant-garde de la protestation révolutionnaire , socialiste , anarchiste , nihiliste . Je t' accorde si tu y tiens-et c' est peut-être vrai-que l' âme de ces anciens bonshommes , l' âme juste et rageuse d' un * Amos ou d' un * Michée est pour quelque chose dans le dégoût que m' inspire votre stupide société , dans le désir que je ressens de la culbuter , ne fût -ce que pour déplacer le poids de misère et de souffrance . Si , comme je le crains , on ne peut réussir à diminuer ce poids , il faut au moins changer de temps à autre les épaules qui le portent . La justice , vois -tu , ce n' est peut-être qu' un roulement mieux ordonné de l' inextirpable souffrance . Tâchons de l' établir dans une société meilleure . Cette conviction , je l' ai au fond du coeur , qu' elle me vienne de la réflexion personnelle ou de l' atavisme que tu me lances à la tête et dont tu n' aperçois que le vilain côté . - c' est pourtant vrai : avant d' avoir des barons , vous aviez des prophètes ; et tu en es un . Mais , insistait * Andarran , comment concilies -tu ton dégoût pour cette société avec l' intention où je te vois de déguster ce qu' elle a de plus exquis ? - parbleu ! Faisait * Elzéar en s' animant , je compte bien en jouir ; comme on jouit d' une catin qu' on jettera dans l' escalier un quart d' heure après ; comme un conquérant savoure le bon souper qu' il a trouvé tout servi dans la maison conquise , avant de renverser la table dans la salle à manger où il fera camper ses soldats . Et pour être ce conquérant , que faut -il ? Laissons là mes prétendus ancêtres les prophètes ; revenons sur le terrain des réalités , à * Paris . Quoi que tu en dises , je ne suis qu' un parisien de * Paris , comme toi , comme les camarades , et pas autre chose . Me vois -tu , moi , pauvre hère inconnu , sans relations , avec les origines que tu sais , avec un saint-frusquin acceptable , sans doute , mais très insuffisant pour éblouir les populations , - me vois -tu trimant quinze ou vingt ans sur les marches des escaliers de service où s' écrasent nos grimpeurs ? Tu me voudrais peut-être fleuri d' oeillets bien pensants , arrivant benoîtement par les cercles cléricaux et monarchiques , après un long stage dans les bureaux d' oeuvres et les salles de conférences , tout cet ennui pour être enfin toléré aux tralalas de quelques douairières , sous un nom allongé par de ridicules additions , au milieu de gens qui tendraient à peine une main dédaigneuse au fils du marchand de guano ! Sans parler de ces ineptes préjugés de race qui recommencent à empoisonner l' air , qui me barreraient la route de ce côté et me rendront toutes les autres doublement difficiles . Me préfèrerais -tu à la queue de la grande armée opportuniste , petit jeune bien correct de l' association générale d' abord , puis attaché dans quelque cabinet de politicien , me faisant décrasser par les belles madames ministérielles , afin de les lâcher un jour et de parvenir jusqu'aux autres , aux vraies , aux savoureuses , quand j' aurai des cheveux gris ? Allons donc ! Il veut être attaqué de front , emporté de haute lutte , ce * Paris gobeur et poltron , dur aux timides , tendre aux violents . Pour un homme de ma condition , le socialisme est un tremplin indiqué : le seul élastique , neuf , riche d' avenir . Tous les autres partis sont de vieux citrons exprimés . Socialiste ! Il y a beau temps que cette étiquette a cessé d' être un épouvantail , une marque flétrissante sur l' épaule d' un paria . Tiens , l' autre jour , à la dernière réception de l' académie , notre camarade * évayren m' avait gratifié d' une carte de tribune : tu sais , * Nordomus * évayren , le petit poète du midi fédéral qui va toujours frétiller chez les habits verts . Oui crois -tu qu' il me montre , en belle place , dans la corbeille ? Un des grands orateurs socialistes , entre trois tabourets de duchesses qui lui comprimaient les genoux . Elles n' avaient d' yeux que pour lui , on devinait qu' elles se seraient pâmées de joie si quelqu' un leur eût présenté le monstre ; et l' une d' elles l' aurait invité à déjeuner le lendemain pour faire crever de dépit les deux autres ! Je te dis qu' elle est là , et là seulement , la grande route d' avenir , facile , rapide . à la condition , bien entendu , de n' y pas traîner comme un loqueteux , de ne pas se confiner au cabaret , comme tous ces imbéciles , avec la dégaine , le langage et la barbe d' un vieux chemineau de 1848 . étonner , subjuguer cette fille qu' est * Paris , simple jeu , mon cher , pour le socialiste qui saura allier toutes les élégances à toutes les audaces , mener avec la même désinvolture un cotillon et une émeute , passer avec aisance des faubourgs populaires où se fait le souverain aux faubourgs mondains où on le sacre . Il lui suffira d' imiter le maître : son évangile n' est -il pas écrit là ? Et * Bayonne montrait à * Andarran une pile de volumes allemands , français , écroulée sur le bureau : * Ferdinand * Lassalle' * s reden und schriften , le journal de * Ferdinand * Lassalle , une page d' amour de * F * Lassalle . il feuilletait d' une main caressante les nombreux biographes de son héros , * Brandès , * Max * Kegel , * Seillière ... - ah ! Je l' ai pioché , l' incomparable modèle ! Retardent -ils assez , nos jeunes bourgeois qui en sont encore à copier leur puant * Julien * Sorel ? * Ferdinand * Lassalle , voilà le guide qui enseigne la vraie voie à ses frères . Dis que tu l' admires , le petit juif de * Breslau , le fils du marchand d' indiennes , évincé par sa naissance de tous les emplois , et qui fonde le socialisme allemand , qui devient l' idole des foules , le don juan des salons , le protégé de la comtesse * Hatzfeld , l' ami de * Bismarck , l' arbitre des élégances , le plus fin gourmet et le dandy le mieux mis de * Berlin , - ce qui n' est peut-être pas beaucoup dire ! Te rappelles -tu cette soirée où il enleva * Hélène * De * Donniges , la fille de l' ambassadeur , une heure après la première présentation , et comme il emportait la belle proie sur ses bras , dans l' escalier , sous les yeux de tous ces philistins ahuris qui l' en admiraient davantage ? Dame , il n' a pas été fort jusqu'au bout , il s' est laissé rouler par son * Hélène , il s' est fait tuer dans un accès de rage . Ne jamais se laisser rouler par une femme , tout est là . Le reste est facile ; combien plus facile dans notre société démantelée que dans la raide forteresse prussienne du vieux * Berlin ! Elle capitula pourtant devant le magicien . * Paris ! - quel brouillon de culture pour un * Lassalle ! écoute , vil libéral , écoute les conseils du maître : " si j' étais né prince souverain , j' aurais été aristocrate de corps et d' âme , mais comme je ne suis qu' un simple fils de bourgeois , je serai démocrate à mon heure ... je m' habillerai toujours dans l' avenir avec le plus grand soin : l' habit fait l' homme , c' est l' opinion de notre siècle ... es -tu ambitieuse ? Que dirait ma blonde enfant , si je l' amenais un jour à * Berlin , traînée par six chevaux blancs , devenue la première femme de l' * Allemagne ? ... * Ferdinand , l' élu du peuple , n' est -ce pas un nom imposant ? ... " quand il était lancé sur ce thème , * Bayonne ne s' arrêtait plus . Il déclamait à son ami les pages qui le grisaient , il s' appropriait avec une égale sincérité les tirades enflammées du tribun sur la rédemption des masses populaires , les effusions intimes où l' ambitieux confessait sa passion de vanité , de plaisir , de pouvoir . Et cet homme qui venait de mettre en doute sa dépendance de la race accusait fortement le caractère ethnique : une sagacité d' argentier dans le choix de la meilleure monnaie de change , un sûr discernement de la valeur qui ferait prime sur le marché politique . * Elzéar s' était organisé une existence conforme à son programme , partagée entre les heures studieuses et les heures dissipées . Ce double aspect se reflétait fidèlement dans la physionomie de l' appartement qu' il occupait , avenue * Bosquet . Un cabinet sévère , encombré de livres et de documents statistiques , attestait les matinées laborieuses ; cette pièce s' ouvrait libéralement à l' artisan , au petit commerçant du quartier , en quête d' un conseil gratuit chez le jeune avocat . Dans le salon pimpant , dans la chambre coquette , tout était médité pour l' agrément des visites galantes , tout quémandait l' approbation des hommes de club et de sport qui venaient fumer un cigare chez l' aimable causeur . Cette vie assez large , grevée par les recherches de toilette , par les dîners offerts à d' utiles parasites , nécessitait des appels réitérés aux capitaux de * Rachel . Les années fuyaient sans que la veuve entendît parler d' une plaidoirie fructueuse , d' un succès pratique et rassurant pour l' avenir de son fils . Elle se reprochait sa faiblesse maternelle , elle menaçait sérieusement d' y mettre un terme , quand éclata l' affaire * évayren . On se souvient du procès retentissant qui passionna * Paris pendant toute une semaine . * Nordomus * évayren , le poète incompris , avait évolué du symbolisme à l' anarchisme : fasciné par la tentation du beau geste , il y était allé de sa bombe , dans la salle d' un limonadier universitaire où l' engin avait grillé les redingotes de quelques répétiteurs . Le criminel réclama l' assistance de son ancien camarade * Bayonne. * Elzéar accepta : arrivé à l' audience inconnu , il en sortit célèbre . Nous l' avons tous présent à la mémoire , ce plaidoyer fameux : la défense habile d' un malheureux , exaspéré contre ses maîtres , créancier qui demandait compte à l' alma mater de toutes les promesses illusoires , de la faillite morale où elle l' avait jeté , déclassé , sans pain , sans âme , sans foi ; l' attaque véhémente contre une société responsable du trouble cérébral de la jeunesse , le tableau sobre et précis des effondrements successifs qui avaient désolé une génération sacrifiée ; enfin la péroraison saisissante , la peinture modernisée de la danse macabre , les masques arrachés aux personnages sociaux , leur néant découvert avec une ironie aiguë , et le salut ému au jeune ressuscité , au peuple qui allait surgir dans une lumière d' aube , hors du sépulcre où tous ces morts l' écrasaient sous leurs mensonges . - le procès * Baudin ! Un nouveau * Gambetta ! Ce fut le cri spontané du palais . La presse avancée exaltait le redoutable tribun qui venait de se révéler . Quelques semaines plus tard , le quartier du gros-caillou l' envoyait au conseil municipal ; les comités électoraux l' adjuraient d' accepter , aux prochaines élections législatives , le siège d' un vieux médecin usé dans l' arrondissement . Réveillé par le succès , porté par ce grand vent de popularité , * Bayonne multipliait les réunions , sa parole soulevait les auditoires . Au début , l' habit à revers de soie et les bottes vernies avaient provoqué des grognements , des lazzi . - citoyens , s' était -il écrié , les serviteurs du peuple laisseront -ils toujours à ses maîtres les dehors décents que notre civilisation égalitaire doit donner à tous ? Le temps est venu d' effacer les distinctions humiliantes , ignorées dans cette libre * Amérique où la démocratie n' est pas un vain mot ; et puisqu' on juge les hommes sur l' habit , c' est à nous , c' est aux vôtres de rendre visible aux yeux du monde ce que vous êtes en réalité , la conscience profonde et l' émanation méconnue de notre * France artiste ; c' est à vous de faire désormais la loi du goût , comme vous ferez toutes les autres . Les ménagères , flattées , avaient donné raison à ce bel homme si bien mis ; elles avaient vite dissipé les défiances de leurs maris . Aux élections générales , une majorité écrasante avait fait d' * Elzéar , à trente ans , un député de * Paris . à la chambre , il s' était institué dès le premier jour , du droit de l' éloquence , le porte-parole autorisé des groupes socialistes . La majorité se laissait entraîner insensiblement à applaudir une lyre qui la charmait sans la convaincre . Au dehors , dans les salons qui s' entr'ouvraient naguère à l' esprit et à la bonne grâce du jeune inconnu , l' orateur acclamé était maintenant accueilli comme une glorieuse création de la maison , une parure qu' il fallait disputer aux rivales prêtes à l' accaparer . On lui faisait parfois une petite moue de commande , quand il avait par trop scandalisé les conservateurs ; il l' essuyait avec un sourire amusé , en homme sûr de son pouvoir ; il désarmait les plus effarouchés avec ce scepticisme de la soirée parisienne , où chaque acteur plaisante le personnage qu' il a joué dans la bataille du jour . Autour de la table à thé , le tribun rentrait ses griffes , et l' on feignait de les croire inoffensives ; la maîtresse de maison présentait en minaudant son socialiste-amateur , un ambitieux pressé qui avait pris par le plus court : il se rangerait en arrivant au pouvoir , " il serait bientôt des nôtres " , comme il convenait à un fils de bonne famille , au riche héritier d' un grand commanditaire de produits chimiques . Effet habituel de ces brusques mises en lumière : elles reculent à mille lieues , dans une nuit épaisse , les origines du grand homme ; sources incertaines du * Nil que nul n' a le temps ni le souci de vérifier . * Elzéar se sentait chaque jour plus loin de la rue d' * Héliopolis et de tout ce qu' elle rappelait : sa race , son culte nominal , la provenance de sa fortune , gênes vagues et lointaines , ignorées du gros de ses admirateurs , soupçonnées seulement par quelques furets professionnels comme * Asserme . Le triomphateur les oubliait volontiers lui-même . Si quelque naïf eût insisté pour savoir qui il était , le soir du jour où commence ce récit , tandis qu' il sortait du palais-bourbon après une rapide correction d' épreuves et se dirigeait vers le parc * Monceau , * Bayonne aurait enchéri avec une magnifique sécurité sur sa réponse de jadis à * Jacques * Andarran : un parisien comme les autres , plus en vedette que les autres . - déclaration d' état civil , religieux et social bien suffisante , quand elle tombe des cimes escaladées . Serait -il assez lourdaud , assez de sa province , le questionneur indiscret qui ne s' en contenterait pas ? chapitre IV . à l' hôtel * Sinda : * Elzéar se fit déposer rue de * Vigny , à la porte d' un des grands hôtels dont les façades se développent en bordure sur le parc * Monceau . La baronne * Sinda donnait à dîner le jeudi et recevait ensuite l' univers . * Gédéon * Sinda , le banquier de * Trieste , avait épousé la belle brésilienne au cours d' un voyage d' affaires qu' il faisait à * Rio . établi à * Paris depuis une dizaine d' années , le triestin manoeuvrait à la bourse avec des hauts et des bas , heureux souvent , audacieux toujours . Sa femme entendait la mise en scène de la richesse ; agréable encore dans sa maturité un peu grasse , elle savait se prodiguer aux insignifiants pour retenir et grossir le courant qui apporte des hôtes utiles . * Gédéon tenait par diverses attaches beaucoup de gens , et il offrait son luxe à tous . Aussi voyait -on chez lui ce défilé de cinématographe que les journaux à sa dévotion proclamaient " une réunion très select " : des étrangers , des diplomates , des parisiens , mondains , artistes , hommes politiques . Les compatriotes du * Sud- * Amérique avaient d' abord prédominé dans le cercle de la baronne * Dolorès ; ils étaient progressivement refoulés par le personnel politique , depuis que le banquier s' occupait de grosses affaires qui intéressaient directement l' état français . Les jeunes attachés du quai d' * Orsay , venus chez les * Sinda à la poursuite d' un flirt ou d' une dot , avaient baptisé leur salon : le contesté franco-brésilien . * Bayonne aimait cette maison , l' une des premières où il s' était fait paraître . Débutant inexpérimenté , il y avait tâté le monde et appris à connaître ce mobile kaléidoscope de vanités , d' intrigues , de galanteries , de riches ennuis et d' ambitions besogneuses . Il y rentrait toujours avec l' alacrité joyeuse de l' alpiniste qui se retourne sur le sommet atteint et regarde en bas le point de départ . Il aimait ce quartier , ces demeures fastueuses étagées sur les pentes de l' ancienne plaine * Monceau ; il aimait en elles les solides monuments de la conquête , érigés triomphalement par ses pareils sur les lieux où sa chétive enfance avait peiné , d' où plus d' un peut-être s' était élancé comme lui ; il se sentait en famille dans ce camp des vainqueurs , dressé au-dessus de * Paris à l' endroit même où leur colonne avait fait brèche . Son esprit d' observation s' amusait à l' étude de cette société composite , au travail de fusion qui faisait de tous ces disparates une agglomération chaque jour plus cohérente : faune nouvelle en harmonie avec la flore du jardin qu' on apercevait sous les fenêtres , avec ces massifs d' arbustes indigènes et d' essences exotiques où l' oeil accoutumé ne distingue plus les espèces acclimatées des aborigènes . Le cadre même où se mouvaient ces cosmopolites semblait reculer leur cosmopolitisme jusque dans le passé ; au milieu du luxueux pêle-mêle des salons , chacun se retrouvait chez soi et reconnaissait ses ancêtres dans quelque bibelot , vieux meubles français , étoffes orientales , japonaiseries , argenteries anglaises , figurines grecques , bouddhas laqués en contemplation devant une vierge préraphaélite ou une icône russe . - les dépouilles de toutes les * égyptes , songeait fièrement * Bayonne . Ce soir -là , pourtant , les impressions coutumières sous le porche de l' hôtel * Sinda n' avaient plus de prise sur lui . Absorbé dans une pensée unique , il se hâtait vers le but où elle le tirait . à peine s' il s' en laissa distraire un instant par la caresse , toujours si douce , de cette attention curieuse qui se peignait sur les figures et suspendait les propos à son passage au travers des groupes . Le baron * Gédéon vint à lui , avec son air somnolent de grand fauve repu ; le banquier tendit la main au député , de ce lent mouvement de balance qui semblait soupeser la valeur intrinsèque de chaque main serrée . - ce cher * Bayonne ! On dit qu' aujourd'hui encore vous avez été admirable à nos dépens . Combien de jours de grâce accorderez -vous à vos pauvres amis capitalistes ? - eh ! Mon cher hôte , que cela importe peu à ceux qui ont comme vous le sens des transformations nécessaires ! Quelles que soient les évolutions sociales , n' y retrouveront -ils pas toujours leur place , la première ? - ah ! Votre damnée politique ! Quand comprendrez -vous qu' elle tue le travail fécond , la vraie force de ce pays ? - bah ! La politique a des revenants-bons pour les travailleurs intelligents . Vous la parlons , vous la faites . Et puis , n' est -il pas convenu qu' on doit l' oublier ici , entre toutes ces belles épaules , la vilaine maîtresse de nos matinées ? Concentration devant la beauté , n' est -ce pas la formule qui nous met tous d' accord , mon vieil ami ? Dans ce " mon vieil ami " , il y avait de jolies nuances de familiarité , presque de protection , et de revanche pour les " mon jeune ami " si souvent entendus naguère . Les deux hommes se quittèrent avec un sourire d' intelligence . * Elzéar s' approcha de la baronne . Il craignait d' être accaparé par l' amabilité complimenteuse de * Dolorès ; cette contrariété lui fut épargnée . La maîtresse de la maison faisait admirer au nonce une crosse épiscopale de travail italien ; toute fondue en grâces devant le prélat , elle laissa échapper le député . Tandis qu' il la saluait , ses yeux rencontrèrent le regard romain : ce regard patient l' enveloppait comme le fer tranquille d' un vieux maître d' armes , qui tâte le jeu de l' adversaire , cherche la place mal couverte , marque d' avance l' infaillible coup de bouton . * Bayonne traversa deux pièces en esquivant les fâcheux ; il se déroba aux appels pressants qu' une vieille dame lui envoyait de son face-à-main ; il évita par d' habiles manoeuvres la traîne d' une de ses maîtresses de l' autre année qui évoluait pour lui barrer la route , l' embûche d' un ministre qui guettait visiblement l' occasion d' un de ces entretiens conciliants où " l' on remet les choses au point " . Il aperçut dans l' embrasure d' une fenêtre le petit crâne blanc et pointu du président * Duputel , en conférence avec le fondé de pouvoirs de la société des chemins de fer balkaniques . * Duputel provoqua le " cher collègue " d' un signe de main amical ; ce geste sous-entendait une gentille menace de rappel à l' ordre pour l' enfant gâté , tandis que la mine futée du méridional exprimait la satisfaction d' un entrepreneur de ménagerie , au moment où il exhibe son pensionnaire dangereux , favori du public . * Elzéar s' arrangea de façon à cerner dans la fenêtre un membre de l' institut ; le président briguait un fauteuil aux sciences morales : il lâcha son tribun pour s' emparer du savant . Quelques rapides poignées de main , quelques sauts de tête aux collègues rencontrés çà et là , * Pélussin , * Asserme , le vicomte de * Félines , et * Bayonne allait franchir le seuil du cabinet vers lequel il se dirigeait , au fond de l' enfilade , quand une lourde poigne s' abattit sur son bras . C' était le gouverneur provisoire et honoraire de la * Crète , le colonel * Van * Den * Poker . De beaux états de service dans la guerre d' * Atchin avaient désigné le brave hollandais au choix du concert européen ; nommé à titre provisoire , depuis dix-huit mois , sauf ratification ultérieure d' une puissance hésitante , le colonel * Van * Den * Poker attendait sur l' asphalte parisien une entrée en fonctions qu' on lui promettait chaque semaine . Il promenait dans les cafés du boulevard sa bonne face émerillonnée sous une tignasse en buisson , sa chaîne de breloques voyantes et bruyantes comme un chapelet de calebasses . On le trouvait d' ordinaire à la terrasse du café colonial , répartissant aux habitués les concessions et les entreprises de travaux qu' il accorderait dans son île . Le soir , il ornait les tables hospitalières , dans les maisons où l' on prisait l' honneur d' entendre annoncer : son excellence le gouverneur de la * Crète . Le meilleur garçon du monde , au demeurant , n' abusant pas du crédit que lui faisaient des fournisseurs éblouis , ni du goût vif et respectueux qu' il inspirait aux filles chez lesquelles il s' oubliait volontiers ; mais raseur funeste , lorsqu' il entamait le récit de ses campagnes à * Sumatra . - monsieur le député , un mot , de grâce . Vous savez que la dernière note des puissances fixe au sultan un délai de quinze jours pour mon installation à la * Canée . Vous qui avez à coeur les intérêts de la * France , vous comprenez l' urgence d' une solution ... ma situation devient intolérable , elle affaiblit le prestige si nécessaire au mandataire de l' * Europe ... - je ne sais , colonel ... j' ignorais , monsieur le gouverneur . Nous ne sommes pas dans le secret des dieux , nous autres . - oh ! Le cabinet n' a rien à vous refuser ! Le renseignement me vient de la meilleure source : je le tiens d' un portugais qui a dîné hier chez le ministre . - je ne sais , en vérité , je ne sais ... * Bayonne jetait sur les groupes voisins des regards anxieux , en quête d' un sauveur . Il aperçut * Mme * Pélussin , forte personne qui promenait des appas hardis dans une toilette tapageuse . Le sous-secrétaire d' état devait de légitimer avec elle une liaison anténuptiale , il la remorquait d' un air ennuyé dans les salons où elle cherchait de belles relations . - ah ! Voici justement m . Le sous-secrétaire d' état * Pélussin et sa femme : adressez -vous à eux , colonel , ils ont les informations de première main . Vous les connaissez ? - vaguement ; je serais enchanté de leur être représenté . Son excellence comprendra comme vous combien les intérêts de la * France ... ma situation devient intolérable , dangereuse pour le prestige que ... * Bayonne obliqua , poussa le hollandais dans les jambes de * Pélussin . Le visage de la femme s' éclaira , lorsqu' elle entendit nommer un personnage aussi décoratif que le gouverneur de la * Crète ; l' homme dissimula mal une grimace , tandis que son collègue s' éclipsait après une brusque présentation . Libre enfin , * Elzéar descendit les quelques degrés qui donnaient accès à un cabinet en rotonde : cette pièce prolongeait dans le rez-de-chaussée de l' hôtel une serre aménagée sous la véranda vitrée du perron . La véranda ouvrait sur le parc * Monceau ; on apercevait les noirs massifs et les pelouses pâles sous les réverbères , à travers les dattiers du jardin d' hiver , qui projetaient leurs longues palmes retombantes dans la rotonde . Le petit cabinet était à peu près désert , les visiteurs y passaient sans s' arrêter ; c' était le salon qu' un accord tacite réserve , dans toutes les réceptions bien agencées , aux couples en quête de solitude et d' intimité . Un divan régnait au fond du réduit , sous un grand paysage de * Ruysdaël . Une lampe électrique , invisible , masquée par une saillie de boiserie formant réflecteur , envoyait de bas en haut sa clarté au tableau : elle faisait valoir ce coup de lumière orageuse sur un champ de blé que le maître de * Haarlem aimait à reproduire . Deux femmes causaient , assises sur le divan . L' une d' elles était la personne qui avait échangé avec * Bayonne , au palais-bourbon , les quelques paroles rapportées plus haut . Fleur de vie triomphante , demi-close tantôt dans sa sombre toilette du jour , épanouie ce soir en son plein éclat . Cet éclat rayonnait de tout l' être : du jeune corps sculpté dans la blancheur d' un fourreau de moire ivoire ; des lignes harmonieuses du buste , cambré sur une taille mince et flexible comme le stipe du palmier voisin ; de cette gorge et de ces épaules où la blanche étoffe semblait continuée en chair vivante . Il rayonnait du visage aux tons rosés , nimbé par la clarté électrique dont le foyer se cachait derrière la nuque . Le retroussis des épais cheveux blonds , pris en-dessous par cette lumière , s' avivait des teintes claires de safran qu' on voit parfois aux flocons de nuées , dans le ciel du couchant , après la chute du soleil sous l' horizon ; et , comme les crêtes de ces nuées gagnées par l' ombre , la masse fauve des cheveux s' assombrissait en haut , ramenée sur le front . Ce petit front volontaire , le pli impérieux de la lèvre supérieure et l' arc relevé des cils noirs donnaient au gracieux visage une fierté souveraine , un peu dure par moments , quand la tête se redressait d' un geste familier sur la longue attache du col ; quand des flammes courtes passaient dans ces yeux d' aigue-marine , qui erraient d' habitude , distraits , perdus , comme s' ils regardaient des choses à eux et dédaignaient de se poser sur les choses de tous . L' autre personne , insignifiante , quelque amie retenue là en manière de contenance , se leva discrètement , s' éloigna sans affectation , dès que * Bayonne eut salué et se fut assis sur le divan . - enfin ! Dit -il , en se penchant sur sa voisine une ardeur de joie désireuse aux yeux et aux lèvres , - enfin ! J' ai pu me débarrasser de tous ces importuns ! Que me veulent -ils , et qu' ai -je à faire d' eux , tous ces êtres qui ne sont pas l' aimée ? Dites que vous m' attendiez , * Daria . - vous le voyez bien . Et votre discours ? Corrigé ? - oh ! Revu par acquit de conscience . Après l' excitation momentanée de la bataille , je ne suis plus capable d' aucun travail . J' essaye inutilement de fixer ma pensée sur les papiers : je ne vois que vous qui passez sans cesse , obsédante , entre ma pensée et moi . - vous avez tort . C' est ma volonté qu' il faudrait voir . Elle attend de vous toujours plus , pour notre cause . Votre discours était bien . Il leur ménageait encore trop les vérités , à mon gré . à votre place , je ferais claquer le fouet sur leurs épaules jusqu'au sang . Ce sang retomberait en rosée libératrice sur les humiliés et les offensés . - à propos , vous avez lu le livre que je vous ai donné sous ce titre ? - oui , et je l' ai trouvé beau parce que vous l' aimez . Vous rêvez l' absolu , * Daria ; cela vous sied , vous qui êtes l' absolu . - ami , je veux faire rêver mes rêves par tous les hommes . Aidez -moi . - rien ne me sera difficile , si je puis vous faire rêver le mien . Aidez -moi , vous aussi . Donnez -moi un peu de bonheur , et je vous jure de le rendre à tous en votre nom . - le bonheur ! C' est le grand absent dont chacun parle comme s' il le connaissait de vue ! Elle se tut . Son regard errant , chercheur , s' en alla vers les fonds de ténèbres du parc . - * Daria , pourquoi vos yeux cherchent -ils si loin ce qui est près de vous ? * Elzéar s' empara de la petite main abandonnée qui mettait sa tiédeur sur le coussin du divan , appelait les lèvres toutes proches . - prenez garde , fit la jeune femme d' une voix rieuse , soudain changée , prenez garde : - voilà les gendarmes ! Un couple entrait dans la rotonde . C' était * Mrs * Ormond , la jolie américaine , au bras du sémillant vicomte de * Félines , son attentif de cette saison . Quand il vit le réduit occupé , * Olivier réprima un geste de contrariété ; il salua et entraîna * Mrs * Ormond dans la serre . - on s' est levé plus matin , murmura -t-il . Ne dérangeons pas * Bayonne et son * égérie : les voici en train de confectionner une humanité meilleure ! - taisez -vous , mauvaise langue ! - oh ! Honni soit qui mal y pense . Ils n' en sont peut-être encore qu' à amalgamer leurs théories . La pratique viendra ensuite . - comment ? Le socialiste et la princesse * Véraguine ? - faites donc celle qui ne sait pas la grande nouvelle : la dernière conquête du bel * Elzéar , le dernier caprice de cette fantasque * Daria ... - mais non . Je ne sais rien , je vous jure . Marchez , allez -y de votre petit potin . Un de plus ! ... - j' y vais de mon récit véridique . J' en puis parler savamment , j' ai été témoin de la conjonction de ces astres . C' était il y a quinze jours , à * Nice . * Bayonne y passait le congé de carnaval . Oh ! Notre socialiste ne néglige rien , il soigne sa corniche . Une après-midi , il arrive chez * Rumpelmayer , s' asseoit à une table . La princesse * Véraguine trônait à la table voisine , entourée de ses adorateurs , et d' un des vôtres , le soussigné * Olivier . Elle attendait le retour de sa vieille folle de mère , qui s' attardait à * Monte- * Carlo , naturellement . - cette toquée de comtesse * Lourieff ? Est -ce qu' elle traîne toujours au casino sa smala , ses trois terriers écossais , son jeune médecin polonais , sa bande de spirites ? - toujours . Le médecin garde les chiens à la porte , les spirites placent sur la roulette les écus de la comtesse , et elle se visse à la table de trente et quarante , avec son vieux sac à ouvrage d' où sortent des liasses de billets chiffonnés ... - oui , je me rappelle la comédie qu' elle nous donna , l' an dernier . Elle s' était mis en tête d' essayer le fluide de ses médiums sur une des tables de roulette , avec la persuasion que leurs passes magnétiques feraient tourner la bille . Elle se démena tout un matin comme une enragée , pour qu' on leur permît d' entrer dans la salle et de tenter l' expérience avant l' ouverture des jeux . Les croupiers eurent toutes les peines du monde à défendre leur sanctuaire , avec les égards qu' ils devaient à une aussi bonne cliente . - soyez certaine qu' elle avait ce jour -là le spiritisme très rosse . La * Lourieff comptait sûrement que les esprits lui désigneraient ainsi des numéros de tout repos . - mais revenons à sa fille et à mon * Bayonne . - donc , il s' installe à la terrasse du glacier , remarque la belle * Daria : ses yeux s' écarquillent , hypnose , coup de foudre . Après un quart d' heure de contemplation extatique , nous le voyons qui appelle les petites bouquetières en ballade par là , deux , trois , quatre ; il leur donne une indication , des poignées de monnaie ; et voilà ces gamines qui viennent toutes ensemble vider leurs corbeilles sur la table de * Daria , une avalanche de roses , de camélias , d' oeillets ... la princesse nous regarde , ne sachant si elle doit rire ou se fâcher ; nous prenons des airs de matamores , prêts à châtier l' insolent ; un grand diable de russe , un chevalier-garde , je crois , se dresse déjà à demi , comme un coq en colère qui va foncer . * Daria lui fait signe de se rasseoir et prend décidément le parti d' éclater de rire . Alors * Bayonne se lève , s' approche ; très grave , très fatal , avec l' aplomb d' enfer que vous lui connaissez , il s' incline profondément ; et de sa voix de tribune , sa voix de tristesse passionnée : - daignez me pardonner , madame . Vous savez qui je suis . Je suis celui qui doit arracher les fleurs du vieux monde pour en replanter de nouvelles . Ces fleurs condamnées , j' ai voulu en déposer une gerbe à vos pieds ; parce que le monde nouveau mettra longtemps , hélas ! Avant de produire une merveille comme celle que je vois devant moi . Un peu interloquée d' abord , * Daria se remet à rire de plus belle , avec sa mine de déesse méprisante : - eh ! Que savez -vous , monsieur , si d' autres ne les ont pas arrachées de leur coeur bien avant vous ? Enchantée de cette présentation sommaire ! Faites -moi le plaisir de vous asseoir là , et développez -nous votre petit socialisme , bien timide , bien bourgeois , autant que j' en ai pu juger . Cela m' amusera toujours autant que le golf où voulaient m' entraîner ces messieurs ! Ce fut au tour de * Bayonne d' être démonté un instant . Mais cet animal retrouverait son équilibre et son bagout sur la pointe de l' obélisque . Moitié sérieux , moitié enjoué , il se mit à causer communisme , marxisme , tous leurs attrape-nigauds , enfin . La princesse lui renvoyait la balle , le collait ; si vous l' aviez entendue , une vraie petite anarchiste ! Vous savez qu' elle est effroyablement avancée ; je crois même qu' on l' a priée de ne pas revenir dans son pays ; elle y fondait des écoles , paraît -il , où elle faisait une propagande incendiaire . Nous nous défilions l' un après l' autre : c' était l' heure de la partie au cercle * Masséna . Nous n' existions plus pour * Daria , je dois l' avouer . Elle resta sur la terrasse à argumenter avec le * Bayonne , en tête à tête . Le lendemain , on les retrouvait en conférence sur la promenade des anglais . Le surlendemain , retour à * Paris dans le même rapide . Et , depuis huit jours , on les rencontre partout , inséparables : au louvre , dans les allées du bois , le matin ; le soir à l' opéra , ou ici , dans la boîte * Sinda . * Bayonne se fait rare à la chambre , il n' y est venu aujourd'hui que pour parler . Regardez -le , il est chauffé à blanc . Elle , très intéressée , c' est visible , en attendant mieux , ou pis ... - alors , votre pronostic ? Fit * Mrs * Ormond . - flirt , ou entreprise conjugale du politicien ? - l' un et l' autre , au petit bonheur . Mon cher collègue ne doute de rien , il est bien capable de rêver ce coup de fortune abracadabrant : * Mme * Bayonne la fière princesse ! Mais , à défaut du définitif , il n' est pas homme à dédaigner le momentané . Quant à elle , trop courtes pour ces mers -là , nos sondes ! Je ne serais pas étonné , vous ne le seriez pas plus que moi , convenez -en , si l' on nous disait qu' on a trouvé ce matin la princesse sous les courtines de * Bayonne ; et nous ne nous étonnerions pas davantage si l' on nous garantissait qu' elle ne lui a jamais abandonné et ne lui abandonnera jamais le bout du petit doigt . Qui peut savoir , avec cette énigmatique * Daria ? - oh ! énigmatique ! Vous voilà bien , avec vos emballements sur ces femmes du nord ! Des blocs de neige , cher ; un rouge rayon de soleil les colore , vous croyez que tout flambe , et ce n' est toujours qu' un bloc de neige , sous ce mirage d' incendie . - celle -ci a fait ses preuves , pourtant . Veuve à vingt ans d' un mari qu' elle avait expédié en dix-huit mois dans l' autre monde ... - * Félines , il faut rentrer ce renseignement -là . Des russes très informés du ménage m' ont dit tout le contraire . Quand le * Véraguine s' est abattu sur la jolie fille et sur l' immense fortune des * Lourieff , il n' était déjà plus qu' un cadavre décomposé par l' ivrognerie et ... le reste . Depuis qu' elle est débarrassée de lui , des coquetteries , les apparences et la hardiesse d' un oiseau de proie , mais pas ça de prouvé . On m' a même affirmé , et je le parierais ... comment vous dire ? ... si * Bayonne entreprend l' éducation de la jeune veuve , il devra tout enseigner à la très rouée et très innocente enfant . - allons , tant mieux pour lui ! En attendant , ils ne démarrent pas . Pauvre moi ! Gémit * Olivier d' une voix contrite . - et ma soeur * Dolly qui m' attend pour aller à ce bal ! Ramenez -moi au salon , s' il vous plaît , et même s' il ne vous plaît pas . Ils retraversèrent la rotonde . * Bayonne et * Daria * Véraguine restèrent seuls . chapitre V . * Daria * Véraguine : leur conversation continuait , hachée et difficile ; chacun d' eux la ramenait à sa préoccupation dominante . L' homme , après une dure journée de pensée et d' action , s' abandonnait tout entier aux sentiments qui le transportaient à cette heure . La femme , poursuivie depuis le matin par les futiles exigences et les fades galanteries de la vie mondaine , revenait obstinément aux idées qui passionnaient son esprit . L' impatience d' * Elzéar eût été moins vive devant une résistance à vaincre ; rien de tel : on ne repoussait pas son amour , on l' éludait . * Daria semblait dire par toute sa manière d' être : c' est entendu , je suis vôtre , cela est de peu de conséquence ; venons -en vite aux intérêts supérieurs de notre association sentimentale . - elle se donnait du cerveau , voulait être prise ainsi . Cependant , à l' instant même où sa force de persuasion paraissait concentrée dans ce cerveau , un geste négligent des doigts à l' échancrure du corsage , un battement du petit pied contre les valenciennes de la jupe , une molle détente sous la robe des lignes sinueuses de ce beau corps , toutes les secrètes séductions en mouvement attisaient le désir . était -ce coquetterie calculée , ou fonction mécanique , inconsciente , de l' être féminin , exerçant son pouvoir de volupté comme la tubéreuse exhale son parfum ? * Elzéar se le demandait , incertain , mordu par des soupçons qu' il se reprochait aussitôt , irrité surtout par la fuite perpétuelle de ce regard , toujours perdu loin de lui , alors même qu' une parole plus tendre ou une main abandonnée lui livraient la demi-absente . - * Daria , disait -il avec un enjouement feint où tremblait l' amertume de la passion insatisfaite , - * Daria , pourquoi pensé -je toujours près de vous à ce trait d' observation que j' ai lui quelque part : " lorsqu' un chat vous caresse , il ne vous regarde jamais ; son coeur semble être dans son dos et dans ses pattes , non dans ses yeux ? " la jeune femme le regarda , bien en face , cette fois ; et pourtant de si haut , semblait -il , qu' elle mettait une distance infinie entre elle et le visage où ce regard se posait . - de quoi vous plaignez -vous , si je vous vois ailleurs , en avant de mon rêve , marchant et triomphant dans l' oeuvre pour laquelle je vous ai élu ? Si je vous associe à ce que j' ai toujours regardé ? N' accusez pas mes yeux , vagues et troubles , peut-être , parce qu' ils sont faits à l' image de l' eau si longtemps contemplée , faits des images recueillies dans l' eau dormante de l' étang ; vous savez , je vous l' ai peint déjà en vous contant mon enfance , là-bas , à * Briansk , au fond des bois , l' étang qui est comme l' âme triste de nos maisons russes , glauque sous les roseaux et les saules ; notre proud , mot intraduisible avec vos mots ; le pâle coin de ciel renversé d' où sortent et où se transfigurent les songes de l' enfant . La vie m' est apparue là , elle a pris forme là je l' ai vue dans ce miroir autrement que ne la voyaient ceux d' avant moi ; et il me semble parfois qu' elle coule au plus intime de mon être , cette eau natale , l' eau du rodnoï proud ... ah ! Tenez , je la sais , votre langue , mais elle me manque pour les mots du profond du coeur , pour ceux qui expriment les choses de l' enfance . étonnez -vous donc , si mes yeux reflètent les visions où ils retournent sans cesse ... mais si je vous aime , malheureux , c' est avec les forces et les folies que j' ai amassées là ! Et elle lui prit les deux mains , elle les tordit jusqu'à lui donner une sensation de douleur physique , dans la joie d' amour où il se sentit soudain baigner . - oh ! Parlez encore ! - s' écria -t-il , avec un besoin furieux d' étreindre l' insaisissable , le passé de la femme aimée , cet irrévocable passé qu' on se désole de ne pouvoir posséder , alors qu' elle donne le présent et promet l' avenir . - parlez -moi de cet autrefois d' où vous êtes sortie pour mon bonheur ! - ne vous ai -je pas dit déjà tout ce qui peut expliquer ma vocation , mes idées , les contradictions apparentes de ma vie ? Vous savez qui je suis , une herbe sauvage poussée dans la solitude , sans autre règle que ma volonté . J' ai été élevée par ceux de la vieille génération , dans le luxe et la satisfaction immédiate de toutes les fantaisies , avec l' idée que tout devait plier sous le caprice seigneurial . Vous autres , dans vos pays où le luxe a du prix parce qu' il faut le gagner , vous ne pouvez pas imaginer combien cette large façon de vivre m' est naturelle , indifférente comme l' air que je respire . Voyez ma pauvre maman : elle croit sincèrement que la terre et les hommes qui la travaillent ont été créés uniquement pour produire des cas de roubles au service de ses lubies . Moi , je suis venue au moment où des vents nouveaux soufflaient , au lendemain de l' émancipation . J' ai lu de bonne heure , avec une curiosité jamais assouvie , les livres , les journaux qui nous parlaient alors de l' âge d' or commençant , du paradis de justice où l' on allait entrer . Ceux et celles de mon âge furent ivres d' idéalisme , durant ces années . Je regardais , et je voyais autour de moi les bêtes de somme , les serfs de la veille , nominalement libres , encore accablés sous leur poids de misère matérielle et morale . Oh ! La * Siclétia , la vieille servante estropiée de coups , recueillie chez mes parents au temps du servage , après sa fuite de chez un de nos voisins ! Elle me contait comment on l' avait forcée à manger ses nattes de cheveux , coupées dans sa coupe de citrouilles pourries , et vingt supplices pareils inventés par le maître dont elle ne faisait pas assez docilement les volontés . Elle contait cela avec résignation , comme un accident fatal dans la vie de l' esclave ; et ce qui m' épouvantait le plus , ce n' étaient point les histoires de la * Siclétia , c' était de sentir en moi un instinct qui ne s' indignait pas avec ma raison , une propension naturelle à agir comme ce tyran , dans une heure d' emportement , si un inférieur m' eût résisté . Monstruosités du passé , me disais -je ; tout va renaître à l' espérance . Je guettais les changements attendus : des lois , des papiers , des mots ; les habitudes invétérées étaient plus fortes , rien ne changeait dans la condition des opprimés ; ignorance et crainte servile en bas , exactions et arbitraire en haut ; pour les intelligences vigoureuses qui se hâtaient trop de penser et d' agir , des répressions sourdes , féroces ; notre pauvre peuple sans défense , grugé par des fonctionnaires pires que les anciens seigneurs , grugé par les juifs qui suçaient sa moelle ... - mais , interrompit vivement * Bayonne , ceux -ci du moins apportaient des idées , un peu de lumière et de mouvement humain dans ces ténèbres dont vous parlez ... la princesse * Véraguine le regarda avec une expression d' étonnement sincère : - des juifs , je vous dis . Que voulez -vous qu' ils apportent de bon ? * Elzéar se tut . Son coeur , glacé d' un froid subit , se contracta comme si une lame aiguë l' eût touché . Tandis que * Daria revenait sur son enfance , des lueurs anciennes remontaient dans l' esprit du jeune homme , lui donnaient la divination des choses entendues , des lieux même qu' il ignorait : les récits de la grand'mère * Séphora , quand elle parlait aux petits , elle aussi , d' un triste pays de marais , de neige , de nuit ; quand elle racontait la vie vagabonde des pauvres frères , les colporteurs lithuaniens qui traînaient leur balle dans ces villages , aux portes de ces maisons seigneuriales où de belles jeunes filles , comme * Daria , les appelaient sur la chaussée de l' étang . Il semblait à * Elzéar qu' il eût déjà vu , par les yeux de ceux d' en bas , l' envers grossier de la toile étrangère où on lui montrait maintenant , de haut , des peintures somptueuses et sombres . - après l' exclamation de la princesse , il refoula au plus profond de son âme ces souvenirs de * Séphora ; avec terreur , comme une difformité que son amie aurait pu deviner . - je comparais , continua * Daria , les promesses des livres et des paroles aux navrantes réalités que j' avais sous les yeux . Désenchantement , pitié , aspirations généreuses , tous les sentiments qui ont exalté et désespéré ma génération me travaillaient le coeur . Je voulais savoir et agir . J' ai failli m' échapper de la maison , à seize ans , pour aller me faire inscrire parmi les étudiants en médecine . La chaîne de l' habitude m' a retenue . On me mena dans le monde , j' y fus courtisée , je n' étais pas insensible aux hommages . Un jour , on me présenta un officier pâle , distingué , bien pris dans son uniforme , qui me convenait tout à fait , disait -on . Le prince * Véraguine fit le siège de mon ignorance , et toute ma famille le fit avec lui . Je me laissai marier , indifférente ; puisque c' était l' usage , et l' inévitable .. comprenez si vous pouvez : nos volontés violentes , qui soulèveraient les montagnes à certaines heures , se laissent surprendre l' instant d' après , et conduire par un enfant . On va à l' abattoir en pensant à autre chose . Je n' aurais pas cédé sur une de mes idées , au prix de ma vie ; je cédai ma personne comme on donne une vieille robe . Ah ! Ce fut complet ! Quand je dis complet ... * Daria éclata d' un rire nerveux , mauvais . - l' oppression qui m' avait apitoyée sur les pauvres moujiks , je l' ai connue alors sur mon misérable moi ; l' oppression physique , ignoble , entendez -vous ? Plus torturée que la * Siclétia , je me suis vue ravalée au-dessous de la serve . Pouah ! Je sens encore l' odeur du vin qu' il cuvait sur ma poitrine . Il m' apportait en présent de noces tous ses vices . Heureusement , cette jolie compagnie l' a vite emmené . Que * Dieu ait son âme , si celui -là en avait une ! ... assez . Ne me faites donc pas parler de ça ! Ses mots tombaient précipités , âpres , adoucis pourtant par la cantilène étrangère . Elle se tut un instant , les dents serrées , la bouche contractée par le pli amer qui ensauvageait parfois le gracieux visage . - après cette expérience , poursuivit -elle , bonsoir la tendre pitié ! Je n' étais plus que révolte . J' en avais mon compte de ce qu' ils appellent l' amour . Justice , liberté , pour moi , pour tous : j' étais jetée tout entière à ce rêve farouche . Un moment , je voulais aller dans le peuple , propager les idées dans les usines , dans les campagnes , comme tant d' autres , mes pareilles . Puis , j' ai réfléchi ; ayant en main les grands moyens , l' argent , le pouvoir d' agir au sommet , c' était trop bête de ramper avec les vers , sous terre , où le travail n' avance pas . Je le pris de haut , j' ouvris des écoles dans mon district , j' y amenai des professeurs qui firent scandale . Aussitôt , des mains lourdes , silencieuses , s' abattirent sur mon oeuvre et sur moi . On me signifia que toutes mes fantaisies étaient charmantes , excepté celle -là . Rien à faire chez nous , je le compris ; pour remuer le monde , il fallait aller chercher au dehors un champ de travail plus libre . Je suivis maman à l' étranger , partout où elle promenait son ennui . En * Angleterre , en * Suisse , ici , vous auriez pu me rencontrer le matin dans les bouges , dans les réunions populaires où j' allais étudier l' éveil , la marche des idées ; et le soir dans les casinos , dans les salons , vivant ma vie lasse et automatique de riche princesse adulée . Mais je ne fais rien , je n' arrive à rien . Dans le joli monde que vous avez fabriqué , une misérable femme ne peut rien , toute seule ; il lui faut , je le vois bien , un associé , un instrument , l' homme , qui peut tout . Je l' ai cherché . Il n' y avait pas d' hommes . Il n' y a pas d' hommes ! ... elle se leva , comme mue par un ressort . Elle fit quelques pas , son regard rencontra une glace . Elle éleva les bras , ramena des mèches folles sur ses tempes . Le geste des beaux bras nus , dégageant le buste élégant , semblait soulever les désirs autour d' elle . Revenue au divan , debout , en face et tout près d' * Elzéar , encore assis , elle reprit : - votre nom , votre rôle public attirèrent mon attention . Je vous ai suivi , écouté . Je vous jugeais trop timide ; mais vous l' êtes tous . Du moins , j' ai cru voir en vous une conviction , des idées actives , quelque chose de vrai et de fort qui vous distinguait de la tourbe des politiciens . Et ceci me plaisait , que vous eussiez compris la nécessité de vous faire une vie sociale supérieure pour servir votre oeuvre révolutionnaire . On peut labourer la terre avec des mains soignées . On ne frappe fort que de très haut . Les imbéciles sourient quand ils nous entendent parler d' émancipation du peuple sous les lustres d' une salle de bal . C' est pourtant ainsi que l' on commença d' ébranler le vieux monde , il y a cent ans . Inconséquence , disent ces nigauds ! Pas plus choquante que toutes celles dont notre existence est tissue . L' autre jour , vous vous êtes présenté à moi hardiment , insolemment ; et ceci aussi m' a plu . Vous l' avez bien vu , que vous me plaisiez , vous , le premier . Qui êtes -vous ? D' où venez -vous ? Peu m' importe . Je sais que vous venez du peuple , que vous vous êtes fait seul votre destin , avec vigueur et audace . Bien , cela . Je n' en demande pas davantage . J' ai vite pris mon parti , avouez -le . Je me suis dit : voici peut-être l' associé , le coopérateur pour une grande idée commune . - ne froncez pas le sourcil ; il vous faut autre chose , pauvres hommes ! Je me donne ... je me donnerai sans marchander . Mais il y a des coins de votre âme que j' ignore encore . Je suis défiante , payée pour l' être . Je veux des preuves , des certitudes ... * Elzéar écoutait ; ses regards ravis montaient , lentement , des genoux au visage de la jeune femme , droite devant lui ; grisé , il sentait venir à ses lèvres le goût délicieux de l' étoffe toute proche , animée sur les membres qu' elle révélait . Ses mains saisirent les mains de * Daria , rampèrent , suppliantes , le long des bras : - vous aurez tout . Je lutterai , je ferai ... nous ferons tout . Tout ce que vous voulez . Mais ne me dites pas que je ne suis qu' un instrument de combat pour vos idées ... pour nos idées . Je veux ma part intime de vous . Je vous veux . Je veux vous réconcilier avec l' amour , chère blessée ! * Daria sourit , détendue . Elle redevint en une seconde l' enfant moqueuse : - ce sera difficile . Qui sait ? Vous me réconcilierez peut-être avec cette vilaine connaissance . Mais il ne faut pas donner trop d' importance à ces arrangements personnels dans une existence vouée à l' intérêt général . Travaillons . Nous reparlerons de ce détail ... bientôt ... oui bientôt . Ses yeux indulgents disaient plus et mieux que ses paroles . * Elzéar se leva ; gardant sous son bras la main qu' il tenait , il entraîna * Daria dans la serre , jusqu'à la porte vitrée qui donnait sur les massifs du parc . L' air du dehors entrait par un carreau ouvert . Dans la fraîche nuit de mars , des souffles apportaient l' arome des bourgeons prêts à partir . C' était un de ces soirs d' hiver finissant où passent des pressentiments physiques de l' avril prochain , bouffées tièdes , insolites , voyageuses en avance , qui semblent arriver de très loin , du sud , d' îles heureuses déjà printanières . - regardez , sentez , murmura * Elzéar très bas , avec un grave tremblement dans la voix . - n' y a -t-il donc sur cette terre qu' hiver , douleur et travail ? La terre va aimer . La vie veut aussi qu' on l' écoute . Elle vient . Elle est : en nous , en vous ... sa parole finit sur l' épaule nue où sa bouche se posa , dans un long baiser avide . * Daria ne se déroba pas . Immobile , les yeux perdus dans le noir , elle aspirait les souffles . Un frisson la secoua tout entière . Elle se retourna lentement , sans quitter le bras passé sous le sien . - rentrons . J' ai froid , il est tard . Ils revinrent vers les salons , déjà presque vides . - * Daria ! * Daria ! Glapit une voix au seuil de la rotonde , je te cherche partout ! La comtesse * Lourieff dévalait dans la petite pièce . Une marche rapide imprimait un mouvement de roulis à tout le gréement de sa courte et replète personne , au faux toupet , aux trois mentons , à la gorge exubérante qui arborait fièrement ses vastes étendues , aux chaînes d' énormes cabochons , rubis et saphirs , vrais câbles de pierreries qui tressautaient sur cette gorge . - chérie , il est donc affreusement tard ! Je ne sais que devenir . Des gens qui reçoivent et n' ont pas même l' idée de mettre une table de whist ou de bésigue ! Tout le monde s' en va . N' oublie pas que nous devons aller demain matin rue * Daru , au service pour la pauvre défunte * Apollonia * Nikiphorovna ; puis au lunch de la grande-duchesse , et ensuite à la conférence . N' est -ce pas que ce sera intéressant , * Monsieur * Bayonne ? Elle vous a montré le programme ? - conférence de * M . * Homo , ancien professeur de mathématiques , sur la vie universelle et éternelle , prouvée de quatre manières par la doctrine de * Jean- * Baptiste * De * Tourreil . - cher * Monsieur * Bayonne , soyez bon , demandez donc nos gens . * Daria enveloppa * Elzéar d' un regard où le sourire se faisait compatissant et le faisait complice . Il accompagna la princesse dans l' antichambre , lui mit sur les épaules la blanche toison de chèvre du * Thibet ; elle y disparut comme un grand cygne blotti sous ses ailes . Il la conduisit au bas des degrés , attendit près d' elle l' arrivée de la voiture , entre les groupes d' invités qui épiaient du coin de l' oeil son manège . Insensible à ces oeillades sardoniques des mondains , il ne les voyait pas ; dans l' ivresse de cette minute , rien n' existait autour de lui , rien que la soyeuse vision blanche qui s' engouffra dans le coupé , s' éloigna , éclaira un moment encore les ténèbres du dehors , s' évanouit . Alors seulement il s' éveilla du rêve , surprit les regards curieux , se hâta sous le porche en allumant un cigare . Sous les claires étoiles , de ce pas ferme et léger qui porte un bonheur , * Elzéar fit à pied le trajet du parc * Monceau à l' avenue * Bosquet . Avait -il jamais caressé , s' était -il jamais avoué à lui-même l' espoir d' une union triomphante avec la princesse ! Peut-être . Mais à cette heure son imagination ravie ne précisait pas tout ce qu' il pouvait attendre de * Daria . Lui plaire davantage , achever sa conquête , posséder cette beauté dont le parfum enivrait encore ses lèvres , il n' aspirait à rien de plus . Pas une fois , durant ce trajet , il ne pensa à tout un côté habituel de ses préoccupations : succès , ambition , échelons gravis , vanité satisfaite ; maintes fois , avec la sincérité retrouvée de ses premiers élans d' adolescent , il pensa à l' oeuvre libératrice que * Daria voulait accomplir , qu' il accomplirait avec elle . Ses regards errèrent sur le grand * Paris nocturne où veillent douleurs et misères ; il voulut et crut pouvoir les guérir . L' idée socialiste n' était plus pour lui la doctrine accoutumée , fille de la théorie abstraite ; elle redevenait , dans son coeur gonflé de passion , un sentiment incorporé au sentiment qui emplissait ce coeur . Son désir égoïste avait des prolongements de bonté universelle . Il ferait le bonheur de tous les misérables , puisqu' il était heureux , puisqu' elle l' aimait et le lui prouverait bientôt , puisqu' il n' y aurait évidemment plus de place pour la souffrance dans un monde où * Elzéar * Bayonne serait dieu par l' amour de * Daria . chapitre VI . L' élection d' * Eauze : quelques jours après la soirée des * Sinda , * Bayonne reçut une dépêche de son ami de jeunesse , * Jacques * Andarran , nommé député dans une élection partielle , le dimanche précédent . * Jacques annonçait son arrivée , demandait au vieux camarade de piloter ses premiers pas dans l' enceinte législative , lui donnait rendez -vous au palais-bourbon pour la matinée du lendemain . * Elzéar se rendit à la chambre de bonne heure , avant la séance . La veille encore , il avait eu avec * Daria une longue conversation , toujours la même : de sa part à lui , supplications , effort perpétuel pour ramener l' entretien aux exigences impatientes de son amour ; chez elle , effort pareil en sens contraire pour revenir aux idées , aux intérêts généraux dont elle était occupée . - " il était vraiment trop enfant : on l' aimait , on était toute à lui d' avance , on le lui disait ; son impatience avait quelque chose d' incompréhensible , dans la sécurité où son coeur aurait dû se reposer . " - cette sécurité , * Elzéar ne la ressentait qu' à demi , quand son souvenir s' attardait sur chaque détail de leurs entrevues , à la froide clarté de la réflexion . Il se travaillait , il se torturait ; c' était tantôt une rage sourde , devant un petit mur très bas , qu' il ne savait comment franchir ; tantôt la crainte angoissée d' un danger obscur , inévitable , qu' il n' aurait pas su dire , et qu' il sentait peser sur ses plus chères espérances . Aux premiers jours d' une passion si facilement accueillie , il se surprenait parfois à regarder son amour tristement , comme on regarde une eau de septembre où l' on croit voir déjà la glace qui la figera en janvier . Mais ces mauvais pressentiments se dissipaient vite dans l' enchantement de la présence aimée ; * Daria avait toujours en le quittant quelques mots si bons , si réparateurs ; et , dans les yeux , dans l' accent de la voix , une promesse sous-entendue qui semblait dire : " aujourd'hui encore , j' ai voulu vous éprouver ; la prochaine fois ... vous ferez de moi ce que vous voudrez . " tout entier aux douces pensées sur lesquelles il s' était endormi la veille , * Elzéar passa le seuil du palais-bourbon à contre-coeur , avec un geste de lassitude . Il éprouvait l' hésitation lâche de l' homme qui va sortir d' un bain tiède pour se remettre en marche , dans la rue , au froid . Il traversa les salles , des collègues l' interpellèrent , des obligations urgentes revinrent solliciter son attention : les passions et les intérêts laissés entre ces murs le ressaisirent peu à peu ; l' âcre atmosphère du lieu l' avait repris , quand un huissier vint lui dire que le député d' * Eauze le cherchait . Ces * Andarran sont originaires du * Bigorre . Vieille souche de cultivateurs et de soldats , enracinés au sol provincial . Quelques charges locales remplies avec distinction les tirèrent du pair au siècle passé . * Marcel * Andarran * Du * Fayard , intendant du bailliage de * Vic , député de l' assemblée législative en 1791 , a particulièrement marqué . Il était l' auteur de la branche aînée , qui s' éteint de nos jours avec ses deux derniers représentants : le père * Joachim , des pères de * Bétharram , l' un des premiers et plus zélés promoteurs de notre-dame de * Lourdes ; sa soeur * Agathe , en religion soeur * Marie des anges , cloîtrée aux carmélites de * Toulouse . * Jacques descend des * Andarran * De * Luz , branche cadette fixée dans l' * Eauzan depuis la troisième génération ; depuis le grand-père , * Henri * Andarran , volontaire à seize ans , en 1797 , dans les armées de la république , lieutenant-colonel de la garde impériale à * Waterloo , retraité en demi-solde après 1815 . Ce héros oublié végétait dans la misère , quand il épousa * Dorothée * Deshayes , fille d' un officier de la bouche du comte d' * Artois . Elle lui apporta en dot la petite terre de la bourdette , distraite des anciens domaines de l' évêché d' * Eauze . Le vieux soldat s' établit sur cette terre , cultiva le vignoble comme il avait vu faire en * Italie , y trouva à la longue de quoi rebâtir le manoir ruiné de la bourdette . Il le laissa en assez bon état à son fils , le capitaine de chasseurs * Régis * Andarran . Blessé grièvement sous * Sébastopol , * Régis dut quitter le service au retour de * Crimée . La culture des champs paternels absorba depuis lors toute son énergie . Un ressentiment de sa blessure l' ayant conduit aux eaux d' * Amélie- * Les- * Bains , il y rencontra cette douce et frêle * Marguerite * De * Sénauvert , la femme qui lui donna quelques années de bonheur . * Jacques ne se rappelait de sa mère qu' une figure de tendresse effrayée , toujours penchée sur son petit lit , et un cercueil qu' on emportait , en même temps que l' on plaçait dans la chambre des enfants un second berceau où vagissait son frère * Pierre . Il se rappelait , quatre ans plus tard , un lugubre voyage au * Mans , pour chercher les restes de son père au couvent des jésuites de * Sainte- * Croix . Aussitôt la guerre déclarée , l' ex-capitaine de chasseurs avait réclamé sa place à la tête d' un des bataillons de mobiles du * Gers . Dirigés sur l' armée de la * Loire , ces bataillons coopérèrent à la défense du * Mans . Le 11 janvier 1871 , la division * Pâris évacuait en désordre le plateau d' * Auvours ; * Régis s' entendit héler par un officier qu' il connaissait , le commandant de * Kermaheuc , des mobiles bretons : on demandait du monde à la colonne du général * Gougeard , disait cet envoyé , pour appuyer le mouvement des volontaires de l' ouest et des zouaves pontificaux lancés à la reprise du plateau . * Andarran rallia la colonne * Gougeard avec ses compagnies reformées : ces braves gens firent volte-face , escaladèrent dans la neige les pentes abruptes d' * Auvours , réoccupèrent les crêtes , y tinrent jusqu'à la nuit aux côtés des zouaves . Action honorable , qui sauva l' armée de * Chanzy . Elle coûta cher ; huit officiers des mobiles du * Gers étaient couchés sur le lit de neige sanglante , et parmi eux le commandant * Andarran . Dieu sait ce qui fût advenu des deux orphelins et de leur maigre patrimoine , si la tante * Sophie ne s' était pas trouvée là . Le vieux colonel de la garde disait souvent de sa fille aînée qu' il l' eût volontiers nommée premier sergent de son régiment . - ah ! Si j' avais dans ma compagnie un fourrier comme la soeur ! Ajoutait le capitaine * Régis . Et l' on tombait d' accord que monseigneur d' * Eauze n' eût jamais cédé à l' armée celle qu' il appelait son grand vicaire en jupons . La vaillante fille avait le génie du gouvernement ; quoique vieille fille , elle avait plus encore le génie de la maternité . * Jacques prétendait que tante * Sophie ne s' était pas mariée pour avoir plus d' enfants . La vraie raison était moins plaisante : une grande passion trahie , disaient les personnes d' imagination romanesque ; simplement dédaignée , peut-être , pas un homme qui n' avait pas su découvrir les trésors cachés au fond de ces gros yeux de brave chien , la beauté intime qui rayonnait sur ces traits irréguliers lorsqu' une flamme de dévouement les transfigurait . La souffrance avait fait un bon labour dans ce coeur ; sur un sol stérilisé pour le bonheur égoïste , il ne croissait que des fleurs de sacrifice , de tendresse et de pitié . On ne les eût pas discernés à la première inspection : rien de l' héroïne sentimentale , chez tante * Sophie ; une robuste gaieté , qui éclatait dans une langue assez verte , un esprit pratique , autoritaire quand il le fallait . La vieille demoiselle logeait la judiciaire d' un avoué dans l' âme d' une soeur de charité , elle tenait tête au vigneron , et roulait au besoin le notaire . Elle eût tondu sur un oeuf et fait pousser du blé sur le rocher , non pour elle , mais pour donner davantage à ceux qu' elle aimait . Du vivant de son frère , alors que ses instincts de protectrice étaient encore sans emploi plus proche , elle se faisait la main en adoptant les enfants pauvres , les infirmes , tous les misérables à deux lieues à la ronde ; elle apprenait l' art du gouvernement aux dépens des chanoines ; le chapitre accusait tout bas la faiblesse de monseigneur , qui confiait les affaires épiscopales à ce coadjuteur envahissant . Mais , à partir du jour où l' ordonnance de * Régis apporta du * Mans ces quelques mots , péniblement tracés au crayon sur une feuille de calepin : " je lègue mes fils à * Sophie ... elle les élèvera pour servir la * France ... en soldats ... " - à partir de ce jour , tante * Sophie rassembla sur les deux petits et sur leur héritage ses capacités de mère et de gouvernante . Il faut croire pourtant qu' il lui en restait des réserves inemployées : quelques années plus tard , elle s' offrit le luxe d' une fille ; une nièce de sa défunte belle-soeur , pauvre enfant à demi abandonnée par un père dissipateur , et qui végétait seulette , livrée aux domestiques , dans cette morose maison dont la façade glaciale attriste l' avenue * Gornon . Tante * Sophie entreprit la tâche herculéenne de remettre un peu d' ordre dans les affaires de cet étourneau de * Sénauvert ; elle attira la petite * Marie à la bourdette . Nippée , éduquée par sa bienfaitrice , choyée par les grands cousins dont elle partageait les jeux , la fillette s' épanouit au foyer où on lui rendait une famille . * Jacques * Andarran était tout du côté de sa mère , tout imagination et sensibilité , avec de précoces curiosités d' intelligence . Il acheva ses études à * Paris , grâce aux miracles d' économie de tante * Sophie . Elle éprouva un cruel désappointement , quand le jeune homme déclara qu' il ne se reconnaissait ni aptitude ni goût pour le métier militaire . Il désirait suivre les cours de l' école des chartes : * Sophie lui en fournit les moyens , sans comprendre , d' ailleurs , ce qu' allait faire , dans cette mystérieuse école , son rêveur de neveu . Ce fut le temps où l' étudiant se lia avec * Bayonne et prit pied dans les cercles de la jeunesse intellectuelle . Il voulut voyager ; on vécut de privations à la bourdette , afin que * Jacques pût voir * Venise et * Athènes , l' * égypte et la * Syrie . Tante * Sophie ne rappela le vagabond qu' au moment où il fallut faire feu des quatre pieds pour pousser son frère cadet à * Saint- * Cyr . Celui -là était bien de la lignée des soldats : volontaire , appliqué , taciturne , le portrait vivant de ces montagnards bruns et nerveux qui avaient mis tant de fois le nom d' * Andarran à l' ordre du jour des armées . Sorti de * Saint- * Cyr en bon rang , * Pierre choisit l' infanterie de marine , partit pour le * Soudan . Fières de leur beau sous-lieutenant , tante * Sophie et cousine * Marie firent bonne contenance en prenant congé de lui sur l' appontement de * Pauillac : les grosses larmes qu' elles mêlèrent ensuite disaient assez que les deux femmes perdaient leur benjamin . * Jacques s' établit près d' elles à la bourdette et reçut docilement les leçons agricoles de la tante . était -ce la vie des champs qui lui plaisait , ou l' intimité quotidienne avec cette exquise cousine * Marie ? Sous les cheveux cendrés de la gamine à laquelle il faisait jadis la courte échelle aux cerisiers , * Andarran retrouvait une sérieuse jeune fille de dix-huit ans , au regard limpide et clair comme les eaux printanières de la * Gélise ; un de ces regards de droiture et de bonté sous lesquels le coeur de l' homme s' ouvre spontanément , tant paraît sûre la promesse de guérison qu' ils apportent aux plus secrètes plaies . Mais , depuis le départ de * Pierre , il s' obscurcissait souvent dans les yeux de * Marie , le bleu pâle de la fleur de lin mouillée . * Jacques ne pouvait se méprendre aux indices qu' il constatait avec mélancolie , avec résignation , car il aimait tendrement le petit frère , lui aussi . Camarade affectueuse auprès de l' aîné , * Marie ne montrait d' intérêt passionné que pour ces rares et laconiques lettres du * Soudan , qui racontaient les explorations , les aventures , les hauts faits du cher absent . La jeune fille , d' habitude si calme et si égale d' humeur , devenait nerveuse quand le journal signalait l' entrée d' un paquebot en * Gironde ; elle comptait les heures jusqu'à l' arrivée du courrier de * Saint- * Louis . Quelques années tranquilles passèrent sur les habitants de la bourdette , sans autres événements que deux congés du lieutenant . Pendant ces courtes apparitions de * Pierre , * Marie * De * Sénauvert semblait vivre double ; on eût dit sur elle la lumière heureuse qui égaie les champs de genêts , lorsque les grappes fleurissantes dorent les têtes des sombres buissons . Tante * Sophie échangeait avec l' aîné des regards d' intelligence : - cette fois encore , laissons -le retourner chez ses nègres ; mais , au prochain congé , s' il a gagné sa deuxième épaulette , nous les mènerons à l' église , ou ils diront pourquoi ! * Jacques , - * Jacques le fataliste , comme il s' appelait lui-même , avec une conscience avisée de sa soumission dolente aux duretés de la vie , - souriait courageusement , tristement . Puisqu' il n' y avait de place à la bourdette que pour un seul bonheur , il installerait son stoïcisme à côté de ce bonheur , il doublerait * Tom , le gros dogue des * Pyrénées qui gardait la maison ; comme cet humble ami , il subsisterait des miettes ramassées . Le philosophe organisait ainsi son existence , quand une secousse inattendue vint la bouleverser . Le député d' * Eauze s' était laissé mourir . Un matin , à l' ouverture de la période électorale , on vit entrer dans la cour de la bourdette une délégation , petits boutiquiers de la ville et vieux paysans des paroisses avoisinantes ; habits endimanchés , mines solennelles , contractées par un effort peu habituel sur des problèmes de l' ordre abstrait . - * Monsieur * Jacques , dit en substance l' orateur de la troupe , nous venons vous trouver rapport à l' élection . Vous connaissez la situation : on va être mangé par le loup . Ils disent à la ville que l' avocat de * Toulouse , ce charlatan qui tourne depuis deux ans dans nos cantons , passera pour sûr s' il n' y a pas un bon candidat . Tous les mauvais sujets font pour lui ; les braves gens ont peur , on a souffert tant d' injustices de ceux qui sont les maîtres ! Nous n' avons trouvé personne ; tous ces messieurs refusent . Alors nous avons pensé à vous , * Monsieur * Jacques . Vous avez étudié , vous savez les lois , et toutes leurs manigances , à * Paris . Vous avez le bras long . Votre digne père nous a conduits contre les prussiens , dans le temps ; c' est donc bien votre affaire de marcher maintenant à notre tête contre les éhontés qui ont causé tant de misères au pauvre monde . Bien sûr que vous n' êtes pas ambitieux , * Monsieur * Jacques , mais vous ne nous refuserez pas . Comme disait le commandant , on sait qu' il y a de la bonne moelle dans les os des * Andarran , depuis le temps qu' ils se les font casser pour le pays . L' assaut surprit * Jacques et l' épouvanta . Il avait emporté de sa vie parisienne un grand fonds de scepticisme politique : ses habitudes d' esprit le rendaient fort indifférent sur ce chapitre , il se connaissait impropre à l' action violente et aux passions rectilignes qui la suscitent . Les querelles locales dont ses oreilles étaient chaque jour rebattues n' éveillaient chez lui que dégoût ; où prendrait -il le courage de vaincre cette aversion ? Où trouverait -il ce qui lui manquait , la dose d' optimisme et de crédulité requise par l' effort qu' on lui demandait , l' incessant et stérile effort du politique pour éterniser des choses qui n' ont pas de durée ? Il se défendit pied à pied . La ténacité paysanne ne lâcha point prise ; elle l' ébranla sans le convaincre . Après une semaine de résistance , sa conscience troublée devint un champ de bataille où s' entrechoquaient des mobiles antagonistes : impératif du devoir social et de la tradition paternelle , claire vue du service que seul il pouvait rendre à ces pauvres gens , amour du repos , défiance de soi-même , horreur de tout ce qu' il entrevoyait dans le bas métier de politicien . Et sous ces arguments avouables , pour ou contre l' acceptation du mandat , de furtives suggestions du coeur qu' il osait à peine s' avouer : un lâche désir de ne pas quitter la maison où vivait * Marie , de ne pas s' éloigner du foyer allumé pour un autre , mais qui réchauffait par surcroît l' hôte assis près de la flamme ; une envie contradictoire de s' échapper , de chercher dans un changement d' existence une diversion énergique au rêve sans espoir . Avant de rendre une réponse définitive , * Jacques tint un grand conseil avec tante * Sophie . La vieille demoiselle fourragea son bonnet de dentelles noires , d' un geste de main coutumier qui semblait tirer de ces coques la résolution de toutes les difficultés graves ; elle prononça , de ce ton qui n' admettait guère de réplique : - tu dois accepter , mon * Jacquot . Rappelle -toi les dernières volontés de * Régis : " pour servir ... en soldats ... " tu n' as pas voulu être soldat : tant pis pour toi , tu le seras d' une autre façon , moins propre , et plus dure , à ce qu' on dit . Ton père n' aurait pas reculé ; tu ne reculeras pas , puisque c' est encore une bataille , ici contre nos garnements , là où l' on t' envoie contre de vilaines bêtes , s' il faut croire tout ce qu' on lit dans le journal . Allons , le vin est tiré , avale . Il ne sera pas dit qu' un * Andarran ait manqué à nos hommes , quand ils ont demandé assistance à la bourdette . - j' ai d' autres devoirs près de vous , sur le domaine . Qui soignera nos champs , nos vignes , celles de * Pierre et de * Marie ? - voyez l' impertinent ! La vieille tante n' est pas sous terre , que je sache . Est -ce que la vigne a dépéri entre ses mains , quand tu ne te mouchais pas encore tout seul ? - mais il faut de l' argent pour une élection . Où le prendrai -je ? - et le bois de la * Gélise ? Il n' est pas fait uniquement pour les pies , j' imagine . C' était notre poire pour la soif : j' ai déjà refusé dix mille francs de la coupe à un marchand d' * Auch . S' il faut davantage , on fera souscrire nos richards , ces fainéants ; puisqu' ils veulent acheter leur repos aux dépens de mon neveu , ils me le paieront le prix qu' il vaut . Puis , j' écrirai à notre cousin , le père * Joachim : ils ont trop d' argent qui dort , à * Lourdes , ils peuvent bien le faire travailler une fois pour la bonne cause . Le bois de la * Gélise était le dernier lopin qui appartînt en propre à tante * Sophie . Elle se révéla chef d' état-major éminent , agent électoral incomparable . Ce fut elle qui mit en mouvement les grands ressorts : l' évêché , le tribunal , la chambre de commerce ; elle encore , l' organisatrice et la véritable présidente des réunions , dans cette salle à manger de l' hôtel * Soubiran où une * Jeanne * D' * Arc de bon augure brandissait son oriflamme sur la tête du candidat . Assistée de * Marie , son aide de camp , la tante passait des nuits à libeller les adresses sur les convocations , les paquets de bulletins , les ballots de circulaires ; pour un peu , elle aurait collé les affiches aux murailles de ses propres mains . Elle avait affaire à forte partie . Le clan adverse était composé d' agitateurs alertes , bien entraînés , organisés de vieille date , embusqués dans les loges où se distribuent les places et d' où part le mot d' ordre aux petits fonctionnaires . Comme la plupart de nos districts ruraux , l' * Eauzan appartenait à cette minorité active qui courbe sous le joug , par les faveurs et par la terreur , une majorité moutonnière . * Jacques , ancien chartiste , goûtait parfois une volupté d' historien devant cette transformation moderne de la féodalité : elle lui rendait intelligibles et présentes les époques où une poignée de gens de main , bien soldée , habilement manoeuvrée par un baron rapace , asservissait facilement tout un pays . Il se rappelait un exemple qui avait éclairé pour lui cette loi de survivance . Au temps où il rédigeait sa thèse sur le vicomte * Bernard * Aton , seigneur de * Carcassonne au XIIe siècle , ses recherches l' avaient retenu quelques jours dans la pittoresque cité . Au sommet de la colline qui porte la relique restaurée par * Viollet- * Le- * Duc , entre les clochetons et les courtines du merveilleux décor d' opéra , tout le moyen âge apparaît aux yeux en grandes lignes simples . Deux édifices pour les deux puissances : une belle maison pour * Dieu , l' église ; une forte maison pour le seigneur , le château ; une enceinte de remparts qui abrite les masures du petit monde , réfugié sous la protection de ces deux puissances , leur payant dîme et tribut afin de vivre en sûreté . Tandis que * Jacques admirait cette synthèse de pierre , son guide lui avait montré dans la rue de la barbacane , sous un figuier , une modeste maison blanche où pendaient des panonceaux ; et , sur le pas de la porte , un homme au profil sarrazin , nez en bec d' aigle , moustache grise , cheveux en brosse , vieille tête d' oiseau de proie camarguais . C' était le notaire * Duputel ; ce même * Duputel devenu depuis lors ministre , président du conseil , une des colonnes de la république ; ce * Duputel que * Jacques allait retrouver sur le fauteuil de la présidence au palais-bourbon . à l' époque où le jeune homme l' avait aperçu , le notaire de * Carcassonne n' était encore que l' agent principal de l' ancien député opportuniste ; il était déjà le seigneur de la cité . Fort de la protection de son patron , il tenait tout le petit monde d' alentour par le prêt hypothécaire et par le code . Lui aussi , il s' appuyait sur une église , sur un clergé : sur l' école laïque , ouverte là-haut par ses soins ; sur les instituteurs , qui façonnaient les âmes aux idées les plus propres à maintenir le peuple en son pouvoir . Quand l' opinion eut glissé sur la pente radicale où il la conduisait insensiblement , * Duputel subtilisa le mandat de son protecteur , asservit à son ambition la clientèle électorale qu' il avait formée pour un autre . - sous des masques nouveaux , avec moins d' étalage et de brutalité , * Andarran avait reconnu le vieil équilibre féodal , persistant dans la cité du passé . * Duputel faisait dans cette enceinte de remparts ce qu' avait fait au moyen âge le vicomte * Bernard * Aton ; il y dressait à son service des vassaux qu' il protégeait contre les exigences de l' état central , moyennant tribut et parfaite soumission . La machine moderne fonctionnait moins durement que l' ancienne , sans batailles ni sièges , sans morts d' hommes ni pillages violents , avec des souffrances muettes chez les porteurs du joug ; mais c' était la même machine à comprimer les faibles , au profit du plus fort , du plus adroit . Ce souvenir revint à * Andarran , au cours de la campagne où il recevait sous les coups une nouvelle leçon d' histoire . Les comités qui tenaient à fief la circonscription d' * Eauze l' avaient d' abord confiée à un opportuniste tranquille . Le défunt s' était révélé médiocre serviteur de leurs intérêts ; depuis deux ans , depuis que le législateur diabétique donnait des espérances certaines , les comités avaient déféré sa succession à un avocat de * Toulouse , un certain * Piollard , qui s' étiquetait radical-socialiste . Ce * Piollard , évincé naguère d' un collège du * Roussillon , était un compétiteur redoutable : professionnel rompu au métier , fort en gueule , magnifique en promesses . Il possédait quelque argent , les économies d' une chasublière du quartier * Saint- * Cernin , qui s' était laissé séduire par cet homme éloquent et venait de convoler avec lui . Il employait judicieusement les deniers de la veuve . On le voyait souvent flâner dans les champs , au déclin du jour ; il accostait un paysan : - encore au travail , à cette heure ! Quelle heure croyez -vous qu' il est , mon brave ? - je ne sais pas , répondait le journalier , je n' ai pas de montre . - est -ce possible ? Pas de montre ! Si ça ne fend pas le coeur , à une époque où notre civilisation devrait répandre ses bienfaits sur tous ! Faites -moi le plaisir d' accepter la mienne , mon ami . Elle n' a aucun prix , je m' en sers depuis longtemps ; vous la garderez en souvenir de moi . Pas de montre , un honnête travailleur , à notre époque ! C' était toujours sa montre que le candidat donnait au paysan flatté . Est -il besoin d' ajouter qu' il faisait venir de * Besançon , à très bon compte , un solde de rossignols pour ces largesses ? Le toulousain avait promis un chemin de fer . Sur divers points du tracé imaginaire qu' il assignait à sa ligne , on vit apparaître des équipes de géomètres , ils dressaient les instruments d' arpentage , visaient les mires , relevaient les cotes . Aux interrogations des paysans , ils faisaient des réponses évasives et mystérieuses : les premières études de la future ligne , évidemment ! Il ne s' agissait , en réalité , que d' une rectification de la route voiturière la profitable équivoque était entretenue par le conducteur des ponts et chaussées , affilié à la loge de l' avocat . Des tours de cette force , * Piollard en avait par douzaines dans son sac . Il avait surtout ce dont * Jacques manquait le plus , l' incalculable puissance accumulée dans un homme par la tension constante de tous les désirs , pendant des années , vers un seul objet ardemment convoité . Et il n' avait à aucun degré ce qui empêtrait * Jacques à chaque pas , les scrupules , les délicatesses . Du premier coup , * Piollard s' était montré supérieur dans le choix de la calomnie qui mord sur les imaginations populaires , de l' amorce où elles se prennent . Il fouillait la vie de tous les ascendants de son rival , il en exhumait des noirceurs insoupçonnées . Les services mêmes de ces soldats lui fournissaient le plus accablant des griefs ; fils et petit-fils de prétoriens , * M. * Andarran n' avait nécessairement qu' une idée : déchaîner le fléau de la guerre sur nos paisibles populations . Voter pour * M . * Andarran , c' était voter pour la guerre à courte échéance . - accusation meurtrière entre toutes ! Bref , répétons -le , ce venimeux personnage était un rude compétiteur ; et comme on le jugeait facile à domestiquer , une fois pourvu , l' administration s' employait pour lui . * Jacques avait commencé la campagne nonchalamment . Bientôt , la lutte l' excita , le prit tout entier . Chasseur passionné , il retrouvait son plaisir favori dans cette poursuite hasardeuse des suffrages . Il avait le sentiment de partir chaque matin pour sa tournée avec une carnassière , et de la rapporter le soir vide ou pleine , après une journée de quête dans l' inconnu ; parfois bredouille , lorsqu' un village avait résisté à sa parole ; parfois heureux , lorsqu' il sentait la gibecière lourde des voix conquises dans une commune douteuse . Chasse plus émouvante , plus dangereuse que l' autre . Fouetté par les outrages des adversaires , exalté par les dévouements qu' il suscitait chez ses fidèles , le candidat novice s' aguerrit , se mit à aimer cette vie de surmenage physique et mental . Il se découvrit des facultés ignorées , une aisance d' élocution et un don de repartie qui firent merveille aux réunions contradictoires , sur le foirail d' * Eauze , dans les auberges des bourgades . Les granges des hameaux furent moins propices à son éloquence : perchés dans le râtelier , les gamins éparpillaient sur la tête de l' orateur des bottes de foin qui coupaient ses plus belles périodes . Certains villages du haut pays , où il dut parler sur la place publique , faute de local assez vaste pour contenir les électeurs , lui laissèrent des souvenirs radieux : le soleil se levait en face sur les chaînes neigeuses des * Pyrénées , enflammant la parole qu' il jetait à ces vastes horizons , réchauffant les coeurs des braves gens qui agitaient leurs bérets , qui l' acclamaient sur la borne où il montrait du geste cette aube pure des cimes , présage du renouveau qu' il voulait pour la patrie . * Jacques se persuadait lui-même en développant son idéal , une république purifiée , réformée , tolérante , respectueuse de tous les droits et de toutes les consciences , maternelle à tous ses fils au dedans , fière au dehors et formidable à tous ses ennemis . Il se persuadait lui-même plus qu' il ne persuadait ses auditeurs , il en eut vite l' intuition . Au début , * Andarran s' était demandé consciencieusement sur quelles idées générales , sur quelles solutions des problèmes politiques il convenait d' appuyer . La vanité de ces recherches lui fut bientôt démontrée . C' était l' accent , et non le sens du discours , qui agissait sur les paysans . Ils applaudissaient de confiance ; après la réunion , ils s' approchaient de l' orateur , dans le café où l' on trinquait : - vous avez raison , * Monsieur * Andarran , ça irait mieux comme vous dites ; vous êtes le candidat qu' il nous faut . Mais vous ne permettrez pas qu' on nous empêche de brûler notre marc , n' est -ce pas ? Vous défendrez les bouilleurs de cru ? Ce fut la seule exigence qu' il rencontra , précise , obstinée , chez ceux qui lui faisaient crédit pour toutes les questions de haute métaphysique sociale . Ce point bien éclairci , on lui présentait les timides suppliques individuelles ; chacun sollicitait une petite place , le redressement d' un arrêt de justice , la levée d' une amende infligée par la régie , l' exemption ou le rappel d' un fils pris par le service . * Jacques évitait de s' engager , il inscrivait les demandes sur un carnet qui devenait déjà son remords , son épouvante , à mesure qu' il sentait mieux la disproportion entre cette mendicité universelle et son pouvoir prochain de la satisfaire . Ses premiers contacts avec le peuple souverain l' avaient renseigné : la rhétorique des journalistes , les classifications arbitraires où ils rangeaient des partis nominaux , les prétendus courants d' opinion , toutes ces inventions des citadins n' avaient aucune application réelle aux masses rurales , en dehors de quelques meneurs . Conservatrices d' instinct , avec une déférence passive pour le gouvernement quel qu' il fût , attachées par tradition à des habitudes religieuses qu' il ne fallait ni troubler ni imposer , en garde , d' autre part , contre l' immixtion du curé dans leurs affaires , ces masses étaient surtout avides de satisfactions réalistes , et toujours en quête d' un défenseur contre leurs ennemis naturels , contre le fisc , le recrutement , les gens de loi ; capables néanmoins d' entraînements idéalistes , à la voix de l' homme dont elles subissaient le magnétisme momentané . * Jacques aperçut clairement la naïveté ou l' hypocrisie de ceux qui feignaient de demander des directions politiques à ces éternels dirigés . Il reconnut l' âme gauloise , prête à tous les dévouements et à tous les sacrifices sur un signe du chef qui savait capter sa confiance , n' exigeant en retour de ce chef qu' une garantie de sécurité et de protection après la lutte , quand les combattants licenciés retomberaient dans leur apathie , dans leur impuissance à vouloir , à se concerter , à se défendre eux-mêmes . Avec quel sourire désabusé il lisait maintenant les feuilles où l' on attribuait tel succès électoral à l' excellence de telle ligne politique ! L' expérience quotidienne lui apprenait que le coefficient personnel était tout , dans les élections rurales : le troupeau ne choisissait pas entre deux doctrines , mais entre deux bergers . Durant la dernière semaine , * Andarran se multiplia , volant de l' un à l' autre bout de sa circonscription , parlant cinq et six fois par jour , passant les nuits à écrire de vigoureux articles pour le réveil d' * Eauze . il réagissait contre les paniques de ses amis , mobiles dans leurs pronostics comme les on-dit vrais ou faux qui circulaient dans chaque estaminet , certains du succès un matin , consternés le lendemain . Le soir du scrutin , tandis que les bicyclistes apportaient au quartier général de l' hôtel * Soubiran les résultats divergents des cantons , il passa en quelques heures par toutes les émotions du chasseur , du joueur , de l' amoureux ; et ce fut enfin l' allégresse triomphante de l' hallali , quand arrivèrent les derniers messages des communes lointaines , perdues sur la rive droite de la * Baïse : elles assuraient une majorité respectable au candidat indépendant , * Jacques * Andarran . étourdi par les acclamations de ses partisans et par les huées furieuses des vaincus , porté à bras d' hommes sur ce chemin de la bourdette où on le reconduisait aux flambeaux , ébloui par le feu de joie que tante * Sophie allumait dans la cour , grisé de bruit , de champagne , de fatigue nerveuse , * Jacques fut vraiment heureux , cette nuit -là . * Jacques le fataliste crut un instant qu' il allait jouer un grand rôle dans une * France sauvée par son génie ; l' onction populaire venait de le sacrer pour relever la fortune nationale , pour conjurer les fatalités accumulées sur la patrie , sur son pauvre coeur d' homme ... * Marie paraissait si enchantée en applaudissant de ses petites mains le vainqueur ! chapitre VII . L' initiation : ces fumées n' étaient pas entièrement dissipées , quelques jours après l' élection , quand le député d' * Eauze descendit de son wagon dans ce * Paris qu' il revenait conquérir . Un ami lui avait retenu un logement tranquille au faîte de la vieille maison , aujourd'hui démolie , qui s' élevait à l' angle de la petite place * Saint- * Thomas- * D' * Aquin , en face de l' église . * Andarran connaissait cet appartement , occupé pendant de longues années par * Xavier * Marmier ; introduit autrefois chez l' aimable conteur , il avait souvent gravi le raide escalier et trouvé bon accueil sous les toits , dans ce magasin de bouquiniste amoureusement empli de livres rares . Le vieil homme et ses vieux livres avaient disparu ; mais , de la pensée éteinte et de la bibliothèque dispersée il restait dans ces deux chambres une atmosphère de recueillement . Elle serait propice , pensait * Jacques , à la méditation des hauts problèmes politiques où il allait s' absorber . Du logis reconnu , il ne fit qu' un saut au palais-bourbon . Ce ne fut pas sans un léger battement de coeur qu' il entra dans la froide cour d' honneur , qu' il franchit pour la première fois ce seuil derrière lequel il pressentait tant de graves devoirs , tant de lourdes responsabilités . On lui délivra à la caisse une médaille d' argent : sur l' avers , une vierge au profil auguste , coiffée du bonnet phrygien , se dénommait république française ; au revers , entre les branches de chêne , le nom de * Jacques * Andarran s' inscrivait dans un cartouche , protégé et glorifié par la banderolle où on lisait : suffrage universel . l' employé respectueux lui remit en outre les insignes , le " baromètre " et l' écharpe tricolore à glands d' or : * Jacques se rappela dans la suite , avec une ironie un peu honteuse , le sourire de plaisir que sa glace lui avait renvoyé , tandis qu' il essayait cette écharpe en imaginant la prochaine occasion de l' arborer dans les rues d' * Eauze , à l' enterrement ou au mariage d' un notable électeur . Il fut gratifié d' une carte de circulation sur tout le réseau ferré de la république ; et le caissier lui compta sept cent trente-cinq francs , son indemnité du premier mois , défalcation faite d' une retenue pour la buvette : la somme reluisait en billets neufs , en pièces étincelantes du dernier coin et de la dernière frappe . Ainsi comblé , salué très bas par les garçons de salle qui le guidaient , dans le dédale de l' intérieur , jusqu'à la questure , * Jacques se sentait devenir souverain : un de ces potentats à la mine solennelle et affairée qui se hâtaient , une grosse serviette de maroquin sous le bras , vers les bureaux des commissions . Comme il donnait une signature dans le cabinet des questeurs , un de ses co-souverains lut le nom , s' approcha : - mon cher collègue , heureux de souhaiter la bienvenue à un compatriote ; permettez -moi à ce titre de vous recommander ma candidature : * Saccalaïs , d' * Aire- * Sur- * L' * Adour . On doit élire demain un titulaire pour la place vacante de troisième questeur : je suis sur les rangs . Je n' ai pas à rougir de mon humble situation de fortune . Sept enfants , une vie de labeur au service de la république . Nous sommes logés si à l' étroit que mon travail s' en ressent : je ne sais vraiment pas ce que j' ai griffonné ce matin sur mon rapport à la commission des douanes ; pendant que j' écrivais , mon petit dernier battait du tambour dans mes oreilles . Aussi n' ai -je pas le droit de refuser un logement au palais-bourbon , puisque mes collègues ont pensé à moi . Tous ceux de votre département me sont acquis . Vous m' en auriez voulu de ne pas vous prévenir , en bons voisins de circonscription que nous sommes . Sept enfants ! Je compte sur vous demain , n' est -ce pas ? - peste ! On me demande déjà quelque chose , pensa * Andarran . Surpris , mais flatté , il s' efforça d' oublier sa nouvelle importance et de reprendre un air dégagé , à l' appel de * Bayonne , qui l' attendait dans le salon de la paix . Son camarade le félicita d' une voix railleuse . - toi aussi , mon pauvre vieux ! Compliments . Mais que diable viens -tu faire dans cette galère ? - je viens essayer d' y faire un peu de bien , répondit sérieusement * Andarran . - tu as drôlement choisi l' endroit . Je vais t' introduire dans le cirque où nous te dévorerons . Les deux députés traversèrent la longue salle des pas-perdus , presque vide à cette heure . Quelques reporters vaguaient devant le * Laocoon ; ils toisèrent curieusement le " nouveau " , s' empressèrent autour de * Bayonne comme des mouches sur un morceau de sucre . Le chef socialiste leur émietta de menus renseignements et poussa la porte interdite aux profanes . * Jacques pénétra dans le sanctuaire avec le sentiment d' aise glorieuse que donne l' initiation à un privilège . Devant lui s' étendait la perspective des " couloirs " ; nom générique et fort impropre de ces grands vestibules sévères dont les trois principaux prennent jour sur la cour d' honneur par de larges baies vitrées . Cinq ou six promeneurs en avance arpentaient les dalles . - ici tu feras , bon an mal an , des centaines de kilomètres , dit * Elzéar . C' est hygiénique et abrutissant . Il mena son compagnon à la bibliothèque . * Jacques admira les plafonds de * Delacroix et quelques beaux vieux livres sur les rayons . Ils avaient cet air exilé , commun aux livres et aux femmes que personne n' aime ni ne caresse . - je te recommande cette retraite paisible , c' est la seule dans tout le bâtiment . On n' y vient que pour arranger tranquillement un duel , ou pour écrire à coeur reposé des lettres d' amour , les jeunes ; pour y sommeiller mieux qu' en séance , les vieux . En voici précisément un qui digère , les yeux clos sur un rapport , au fond de ce fauteuil confortable : * M. * Chasset de la * Marne , président du centre gauche , originaire de la * Champagne , qu' il représente , et de 1830 , qu' il continue . Tu le cultiveras . C' est un homme de bon conseil ; il te donnera toujours celui de ne pas te compromettre . C' est surtout un homme de conseils d' administration . Il les collectionne avec l' adresse des chimpanzés , dont il a conservé le facies . Beaucoup de talent , d' ailleurs : parle très bien , pour ne rien dire ; économiste , juriste , utile à feuilleter . Je ne te présente pas : un passeport de ma main le préviendrait à jamais contre toi . Il estime que je veux le dépouiller du capital qu' il n' a pas et de ce qui lui en tient lieu , les quatre-vingt mille livres de rente que lui font les sociétés industrielles véreuses auxquelles il loue sa respectabilité . Penses -tu qu' il ait raison de défendre un état social aussi nourrissant ? - mène -moi à la salle des séances , interrompit * Andarran ; il faut que j' y marque ma place . - oh ! Crois -tu que ce soit bien nécessaire ? Tu y entreras si rarement ! Allons plutôt à la buvette . - ne plaisante pas . Je viens ici pour faire mon devoir , tout mon devoir . - en ce cas , ton devoir est dans ces couloirs : on y décide les destinées du pays . La tribune , c' est bon pour nous autres , les bavards , les partis qui préparent l' avenir ; ceux qui gouvernent le présent opèrent sur ce grand marché d' hommes . Là-bas on ne déplace jamais un bulletin de vote ; ici , on les maquignonne . Et il n' y a que les votes qui comptent . Les discours s' envolent , les votes demeurent . Là-bas , c' est le théâtre , la parade ; ici , dans la coulisse , c' est la réalité des choses . Notre régime de libre discussion -tu t' en convaincras chaque jour davantage-assure le pouvoir effectif à quelques silencieux , aux puissances occultes qui chuchotent le mot d' ordre derrière un de ces piliers . Ah ! Mon conscrit , crois -en un orateur renseigné sur la vanité de ses succès ; et regarde la salle où nous entrons : à cette heure , dans son abandon matinal , ce violon au repos ne te rappelle -t-il pas un vers fameux de * Mallarmé ? insolite vaisseau d' inanité sonore ... dans le grand hémicycle désert suintait cette tristesse particulière aux salles de théâtre , le matin , quand le vide et le silence y paraissent lourds , presque inquiétants , par comparaison avec la foule , le bruit , les lumières qu' on a coutume d' y retrouver . * Andarran jeta un regard circulaire sur les parois massives de l' amphithéâtre ; une exclamation involontaire lui échappa : - tiens , il n' y a pas de fenêtres ! Pas de fenêtres , pas de jours sur l' extérieur , aucune communication avec l' air libre et le pays ambiant . Un four hermétiquement clos , une machine à air comprimé qui devait favoriser la formation d' une atmosphère peu renouvelable . Pour y voir plus clair , pensait * Jacques , pour aérer , pour recevoir les bruits du dehors et y répondre , il faudrait briser les vitres de ce plafond , avare de la clarté qu' il tamise . - l' absence d' ouvertures dans ces murailles de prison , les moeurs et les conventions théâtrales imposées aux acteurs par la configuration d' un théâtre , telles furent les impressions dominantes que cette première inspection laissa au néophyte . On lui avait donné à la questure le numéro d' un pupitre sans propriétaire . Il alla marquer sa case , sur les gradins du centre qui confinent à l' aile droite de l' hémicycle . * Jacques avait choisi cette place dans la travée où se groupaient quelques députés de sa région , ceux dont le programme se rapprochait du sien . Ses voisins immédiats étaient * Louis * Couilleau , * Du * Rouergue , et * Julien * Rousseblaigue , de l' * Armagnac . Du fond de l' hémicycle , * Bayonne l' interpella ironiquement : - au fait , c' est vrai : tu dois siéger par là ; tu es un rallié ! - * Elzéar ! Tu n' as pas honte ? Répliqua * Andarran d' un ton piqué . C' est toi qui ramasses cette médiocre plaisanterie , bonne tout au plus pour mes adversaires du chef-lieu ! Tu sais mon âge et mes sentiments ; tu as lu en moi depuis l' enfance : indifférent en politique jusqu'à ces dernières semaines , je n' ai connu d' autre gouvernement que la république , je n' en ai pas servi d' autre , je n' en vois pas d' autre possible . N' ayant jamais été l' allié de personne , comment serais -je un rallié ? Je viens dans la maison commune au même titre que vous tous , pour essayer d' y faire triompher mes idées . - voyez -vous ce monsieur , qui voudrait qu' on lui inventât une petite étiquette pour lui tout seul ! Apprends qu' ici , bon gré mal gré , chacun doit rentrer dans une de nos classifications officielles . Rallié tu es , rallié tu resteras . - allons donc ! C' est idiot ! S' écria * Jacques avec humeur . - tu connais bien mes pensées intimes ... - qui te parle de pensées ? S' il fallait s' enquérir de la pensée des gens pour les classer ! On a le nez fait d' une certaine façon , on a certaine provenance , certaines amitiés ; on est étiqueté d' après ces signes extérieurs . C' est bien plus commode , et plus vraiment philosophique , tu le reconnaîtras un jour : la pensée change , le nez reste . En attendant , vil rallié , compte sur nous tous , sur moi tout le premier , pour te paralyser en te clouant au front cette épithète infamante . - mais c' est de la canaillerie ! - non , c' est de la politique . Tu te rattraperas , d' ailleurs , en injuriant le socialiste que je suis . - tu ne crois pas ce que tu dis , * Elzéar . Je combattrai l' ensemble de tes doctrines , je les tiens pour chimériques et dangereuses ; mais je goûte quelques-unes de tes idées , je te soutiendrai loyalement quand tu tâcheras de les faire accepter . - mon pauvre ami ! Avant que la cloche de * Duputel ait sonné trois fois , tu me renieras ; tu hurleras avec ceux qui t' entourent , de confiance , dès que j' ouvrirai la bouche , sans savoir ce que je vais dire . - jamais ! - dès demain . Sur la porte de l' enfer où tu viens de pénétrer , il est écrit : vous qui entrez , laissez ici toute justice , - et même toute votre personnalité . - maintenant , en route pour la buvette : on y ment un peu moins que sur ces tréteaux , on s' y invective avec plus de bonhomie et de sincérité . Dans la chambre carrée qui donne sur le jardin en terrasse , devant un long comptoir tout pareil à celui des estaminets , une douzaine de députés absorbaient diverses boissons . D' autres fumaient sur le divan , au-dessous du tableau où les conscrits de * Dagnan- * Bouveret emboîtent le pas au porte-drapeau . Tous socialistes , ces clients matineux de la buvette : * Jacques en fut averti par l' accueil familier qu' ils firent à * Bayonne , par quelque chose d' intransigeant dans l' air des visages , la coupe des vêtements , le ton des paroles . * Elzéar eut un regard de fierté satisfaite , l' éclair aux yeux du général qui passe en revue de bons soldats . Il prit à part son ami : - salue et tremble . Ce sont mes troupes . Tu surprends ici une des raisons de leur force . à cette heure , il n' y a guère que des socialistes dans ce palais d' où ils sortiront les derniers . Les imbéciles te diront que nos gens accourent dès le matin pour déjeuner gratuitement d' un bouillon et d' un sandwich . Sottise ! Les socialistes savent ce qu' ils font . Vos bons bourgeois du centre et de la droite s' attardent à leur repas , à leurs affaires , à leurs plaisirs ; ils viennent ensuite aux séances comme à une corvée pour quelques instants ; ils ne sont députés qu' à certaines heures . Les socialistes le sont toujours et ne sont que cela . Ils ne viennent pas à la chambre , ils y vivent . c' est leur cercle , leur maison , leur foyer . Ils font corps avec le bâtiment , ils se sentent chez eux et à l' aise dans l' auberge où les autres sont de passage . être de la maison , en être avec joie et continuité , voilà une des forces qui compensent notre infériorité numérique et nous constituent les maîtres de céans . Tu apercevras plus tard les autres causes de cette maîtrise . Détaille -moi ces gaillards , observe leurs mâchoires , leurs mains préhensiles , le feu de la résolution dans leurs yeux , la combativité de tous leurs muscles . Quelle physiologie d' attaque ! Hein ! Ils sont beaux , mes loups maigres , et bons à lancer sur le troupeau des moutons gras ? - d' accord , dit * Andarran . Mais ne se méfient -ils pas , ces loups , du compagnon qui fréquente dans les bergeries élégantes ? - ils me subissent et me jalousent . Quelques-uns m' exècrent . Au fond , ils ne me pardonnent pas mes redingotes , mes goûts , mes amis et mes dîners de l' hôtel * Sinda . J' en vois là qui ruminent déjà l' exécution du traître , du renégat . Bah ! Le gros du parti me subira jusqu'au bout , ils sont trop pauvres en hommes . - deux heures , bientôt : allons voir l' arrivée des moutons gras . * Elzéar et * Jacques repassèrent dans le salon des conférences . à l' une des extrémités de la longue pièce , un * Henri * Iv de marbre , cuirassé , goguenard , se dresse en pied dans un faisceau de drapeaux espagnols ; il domine la table où s' amoncellent les journaux . - les drapeaux modernes , s' écria * Bayonne ; - ceux qui mènent à la victoire et qu' il faut conquérir ... ou acheter . Vois comme on se les arrache , ces loques déchirées , froissées par des mains fiévreuses ; vois comme nos collègues brandissent les hampes de bois où elles pendent . Regarde , ils arrivent : ils vont droit à la boussole , à la table des journaux ; officiers et passagers du navire consultent en montant sur le pont la rose des vents , pour reconnaître la route du jour . Les chefs de groupe interrogent les grands organes de la presse ; les provinciaux scrutent anxieusement les feuilles de leur région . L' électeur est -il satisfait ? Comment pense -t-il ? Quelle palinodie exige -t-il encore ? Chacun rectifie ses positions , ses votes , d' après les indications capricieuses de la boussole . Est -ce pour calmer leurs consciences qu' on a gravé sur le socle de la statue ces paroles du roi * Henri : - " la violente amour que j' apporte à mes sujets m' a fait trouver tout aisé et honorable ? " - électeurs , au lieu de sujets , lisent nos honorables ; et ils trouvent aisées toutes les capitulations . - il me paraît qu' on s' empresse surtout là , observa * Jacques . Il montrait l' immense table de fer à cheval , couverte d' écritoires et de papiers aux majestueux en-têtes , qui remplit jusqu'à la cheminée monumentale tout le reste du salon . Les arrivants s' installaient aux rares places libres , déchargeaient sur le drap vert leurs serviettes bourrées de paperasses . - oui . Tu vois ici le réfectoire du grand ordre mendiant . De tous les noms qui pourraient définir le parlement , c' est encore celui qui convient le mieux : l' ordre mendiant du XIXe siècle . Fouille chacune de ces serviettes , chacun de ces dossiers formés durant de longues stations matinales dans les antichambres ministérielles ; penche -toi sur ces forçats de la correspondance : d' un bout du fer à cheval à l' autre , tu retrouveras quatre types de lettres , toujours les mêmes . Lettre de l' électeur ou du petit fonctionnaire , qui sollicite une place , un passe-droit , un avancement . Lettre du député au ministre , pour recommander instamment la demande désorganisatrice des services publics . Réponse du ministre , câline et dilatoire : bonne note prise , examen sérieux , promesse de faire droit à la première occasion favorable ... réponse du député à l' électeur : une amplification de la vague promesse ministérielle , un mensonge servile qui va enflammer les espérances , là-bas , au village , et y propager la contagion chez les quémandeurs . Nous tournons ainsi dans le cercle vicieux de la mendicité parlementaire : l' électeur mendie des faveurs chez le député , qui les mendie chez le ministre , lequel mendie les votes du député , qui mendie les suffrages de l' électeur . Comment cette table ne croule -t-elle pas sous le poids des millions de mensonges qu' elle a portés ? - tu en parles à ton aise , risqua * Jacques . - vous ne mendiez pas , vous autres socialistes ; vous exigez , l' escopette au poing , et vous obtenez davantage . - bon , fit en riant * Bayonne , je vois que tu te formeras vite . Mais j' aperçois * Aristide * Asserme : il achèvera ton éducation . Tu l' as connu au café d' * Harcourt , au temps où il ne faisait que de mauvais vers ? Renoue avec lui , il n' y a pas de meilleur pilote . Moi , je suis trop compromettant , je te laisse ; il ne faut pas qu' on te voie débuter à mes trousses , on soupçonnerait quelque noir complot . * Elzéar ne disait pas toute la vérité . La princesse * Véraguine lui avait donné rendez -vous à l' exposition des aquarelles . Rejoindre * Daria , reprendre avec elle et pousser plus loin la conversation de la veille , ce désir impatient ne lui permettait pas de tenir en place . * Andarran renouvela connaissance avec * Asserme . * Aristide nommait les députés notoires . Instruit et amusé par les remarques malicieuses du " canaque " , * Jacques observait . La ruche s' emplissait d' un bourdonnement caractéristique , colloques discrets , éclats de voix , fusées de rires ou d' indignations bruyantes dans les groupes où un orateur pérorait . Ces groupes se formaient un peu partout , au salon des conférences , à la buvette , dans les trois vestibules . Un meneur en vue y disait les nouvelles , les pronostics de la journée , il rétorquait les arguments d' un contradicteur . Les auditeurs de toute nuance venaient aux écoutes , l' oreille tendue , avec une curiosité inquiète dans les yeux , et , sur leurs figures badaudes ou futées , les perplexités d' une irrésolution qui cherche à s' orienter . Des couples faisaient les cent pas ; un des deux interlocuteurs prenait l' autre sous le bras ou lui jetait familièrement la main sur l' épaule : il insinuait un avis , parlait bas , visiblement en train de convaincre un esprit récalcitrant . On arrêtait au passage , on entourait les vétérans , les anciens ministres , les " amis de * Gambetta " ; ces derniers paraissaient investis d' une autorité particulière , nimbés de l' auréole des apôtres qui survivent au dieu et gardent sa doctrine . D' autres constellations se formaient autour des jeunes astres , les députés ministrables de la nouvelle génération : ceux -ci semblaient protester par toutes leurs façons contre l' exubérance et le débraillé des " amis de * Gambetta " . Soignés de leur personne , gourmés , autoritaires , boutonnés dans leur gravité précoce , de l' air du fossoyeur qui prend mesure d' un vieillard , ces jeunes gens regardaient blanchir , incultes et démodées , les barbes opportunistes . Dans les coins , à des places accoutumées , par paquets de trois ou quatre , des augures conspiraient . D' autres , vautrés sur les rares banquettes de ces salles démeublées , fumaient , bâillaient ; ils avaient sur le visage le désoeuvrement des habitués , dans un café où l' on aurait méchamment enlevé cartes et dominos . Ce désoeuvrement était plus sensible dans la pièce de droite , le salon * Pujol . La correction des physionomies et des vêtements y révélait l' opinion dominante . Les membres de la droite erraient de ce côté : on eût dit des voyageurs étrangers , perdus dans le va-et-vient d' une gare où ils attendent un train qui ne part jamais . à gauche , dans le salon * Delacroix , affairés et gesticulants , les radicaux se communiquaient des renseignements , des articles de journaux , des projets de loi . émissaires et flâneurs de ces deux camps extrêmes venaient confluer dans le grand courant central ; il tournait sur lui-même , avec des remous , des stagnations et des rapides , entre les murs de la salle * Casimir- * Périer , plus vaste et plus fréquentée que ses deux annexes latérales . Les péripatéticiens déambulaient sous le geste du * Mirabeau de * Dalou , qui dit son fait à * M . * De * Brézé . - un promenoir de prison , - ce fut l' image suggérée à * Jacques par le long manège aux murailles nues , où les mêmes hommes arpentaient perpétuellement les mêmes dalles de ce même pas qui ne conduit nulle part . Un trait significatif le frappa . Assis ou ambulants , couplés pour un entretien intime ou groupés dans une conversation générale , la plupart de ces hommes écoutaient distraitement celui qui leur parlait ; une moitié de leur attention était visiblement aux aguets , tendues vers quelque autre objet . Leurs regards dévisageaient les allants et venants , s' épiaient mutuellement dans la défiance universelle . Chacun paraissait tiraillé par une ou plusieurs préoccupations , recherche d' un renseignement , choix du vote qu' il faudra émettre , attente d' un collègue à consulter , affût du ministre qui va passer . Un membre du cabinet traversait -il les salles , des solliciteurs de toute opinion fondaient aussitôt sur lui , une grappe s' attachait à ses pas : les mendiants mendiaient . Le plus diligent prenait affectueusement sous le bras l' excellence , il exposait longuement son affaire , tandis que les autres guettaient , étudiaient les papiers qu' ils tiraient de leurs poches , suivaient la piste comme des chacals . Le ministre louvoyait , gagnait une issue , se débarrassait par d' habiles manoeuvres d' une partie des assaillants . Quelques-uns le quittaient en se frottant les mains . - enfin ! J' ai mon juge de paix ... j' ai mon percepteur ... enfin ! J' ai fait sauter mon substitut ... soufflaient joyeusement à leurs amis les gagnants de la tombola des fonctionnaires . Et ils couraient au bureau du télégraphe , talonnés par la crainte d' être devancés dans l' envoi de la nouvelle qui attesterait leur influence , satisferait les rancunes de leurs partisans , consternerait leurs adversaires . - enfin ! Je tiens les palmes de mon dentiste ! Dit * Rousseblaigue , qui venait fusionner avec son futur voisin de stalle . - un de mes agents les plus dévoués ! Figurez -vous qu' il était proposé depuis cinq ans pour les palmes académiques , et toujours différé , parce qu' une note du dossier l' accusait d' arracher des dents au couvent des ursulines ... des dents cariées de cléricalisme ! Trois ministres de l' instruction publique m' ont lanterné , ils se léguaient le dossier , aucun d' eux n' osait passer outre à la note marginale du préfet . Cela ne s' invente pas : j' ai vu le dossier , et la note . Les solliciteurs éconduits par le ministre s' éloignaient la menace aux lèvres . - les misérables ! Grogna * M . * Cornille- * Lalouze en serrant la main d' * Asserme , - ils se suicident ; ils ne veulent pas me débarrasser de mon sous-préfet , qui nous trahit ! * Aristide tira * Jacques par la manche . - fuyons , ce serait trop long . Chacun raconte ici l' histoire de son sous-préfet aux collègues , qui n' écoutent pas et pensent au leur . Tas de maladroits ! On doit apprendre à extirper soi-même ces parasites-bonjour , * Caqueville ! - ancien greffier , normand de pur sang , reprit * Asserme derrière l' homme maigre qui venait de passer , avec une dignité réfléchie dans la démarche . - tous les hivers , le ménage * Caqueville donne deux ou trois petits bals aux familles des collègues , aux connaissances parisiennes . Le lendemain , chaque invité reçoit une lettre de quête des demoiselles * Caqueville : le généreux député fait passer les fonds qu' il recueille à une oeuvre de sa circonscription , comme don personnel . Tenez -vous pour averti , si vous êtes prié . - fi ! Quelle indélicatesse ! - non ; c' est de la politique-ah ! Ce bon * Paulin * Renard , dit " la terreur des poupons ! " le plus jovial des commis voyageurs . Il représente un de ces départements voisins de * Paris où l' une des grosses industries est le nourrissage des enfants assistés de la * Seine . Chaque paysan s' y fait des rentes sur la ville en élevant nos bâtards . Un électeur vote -t-il mal , envoie -t-il son petit parisien à l' école des frères ? * Renard menace aussitôt le délinquant du retrait de l' enfant , et l' on sait que ses accointances avec la municipalité parisienne lui permettent de réaliser sa menace . Il tient par là tout son arrondissement . - mais c' est une infamie ! S' écria * Jacques . - non ; c' est de la politique , fit * Asserme , avec une nuance de considération involontaire pour un collègue aussi avisé . - voilà le gros * Mirevault , qui revient de présider la commission des douanes . Sur celui -là , rien à dire . Le type de ces grands bourgeois , honneur de la république qu' ils ont fondée . Un homme d' oeuvres , hautement estimé dans le protestantisme français . Une jolie fortune , clairement gagnée dans la fabrication des tissus . Un décorum parfait dans une belle vie républicaine , toujours à l' avant-garde du parti , et conduite pourtant avec une prudence qui n' abandonne rien au hasard . * Mirevault n' a pas dit son dernier mot . D' autres brillent plus et passent vite . Il attend en magasin , terne et solide comme le drap noir qu' il fabrique . C' est une des réserves de notre personnel politique . Un bruit de crosses de fusil qui retombaient sur le pavé interrompit * Aristide . Majestueux , entre deux haies de soldats , le président s' avançait vers la salle des séances . * Jacques revit * Duputel , son profil sarrasin , sa tête blanche d' oiseau de proie ; l' ancien notaire n' était guère changé , depuis le jour lointain où le jeune homme l' avait aperçu , au seuil de l' étude , dans la rue de la barbacane , à * Carcassonne . - singulier bonhomme , murmura * Asserme ; - et subtil mystérieux , il met toute son adresse à glisser sur les hauteurs en dérobant ses voies , sans laisser de traces ni de prises . Un lièvre alpestre . Quand il quitta la présidence du conseil , une affaire m' amena un jour chez lui , dans le petit hôtel grisâtre qu' il occupe au fond d' un quartier retiré , aux ternes . La froide nudité de son cabinet de travail me frappa : un bureau impersonnel d' ingénieur départemental , des cartonniers , des dossiers ; pas un bibelot d' art , pas une fantaisie . Sur la table où il écrivait , un seul objet : un gros peloton de ficelle dans une soucoupe . Ce peloton de ficelle , c' est tout * Duputel . Durant ces sottes histoires du * Panama , où personne ne songeait à le mêler , j' eus occasion de repasser devant l' hôtel : les soupiraux des caves étaient bouchés de frais , comme si le propriétaire eût voulu rompre toutes communications avec l' air extérieur , pendant la tourmente . * Jacques entra dans l' hémicycle . Seul de son espèce , il vit les sténographes , les secrétaires et le président en face des banquettes vides . Derrière le fauteuil présidentiel , contre un mur tout machiné d' appareils , de téléphones , de tubes d' appel , le secrétaire général et ses employés se tenaient sur la plate-forme de cet autel à plusieurs étages qui constituait le bureau . * Duputel se détachait là-haut sur un bas-relief de style * Louis- * Philippe. * Jacques s' étonna du symbolisme des sujets : la * France tendait une couronne de palmes à ce dieu mal famé , * Mercure ; un jeune guerrier en bonnet phrygien repoussait les sciences et les arts , femmes qui laissaient tomber leurs luths . Le président , debout , marmonnait à voix basse des projets de loi : on eût dit un prêtre qui récitait machinalement les oraisons rituelles dans une église déserte . Un par un , quelques députés entrèrent , gagnèrent leurs places . Ils causaient ou faisaient leur correspondance . Quand ils furent une cinquantaine , l' un d' eux monta à la tribune . L' orateur , un méridional chevelu et grasseyant , entama sa harangue : - messieurs , les raisins secs sont l' épée de * Damoclès suspendue sur la viticulture française ... * Andarran s' informa près de son voisin * Couilleau . Celui -ci haussa les épaules . - laissez dire . C' est la loi sur la réforme des boissons , sur la surtaxe de l' alcool . Elle revient depuis dix ans , quand on n' a pas autre chose à faire . On n' aboutira pas encore cette fois . Vous défendez comme nous les bouilleurs de cru , n' est -ce pas ? Eh bien ! Nous sommes les plus nombreux . Lorsque la loi sera à peu près sur pied , nous la culbuterons à un tournant . Use ta salive , mon bonhomme ! Venez , allons fumer une cigarette et savoir ce qu' on raconte dans les couloirs . La plupart des députés présents s' évadaient de la salle . * Jacques se laissa entraîner par les déserteurs . Il se sentait déjà devenir une goutte amorphe , involontaire , dans les remous capricieux de cette masse fluide en mouvement . chapitre VIII . Ceux d' autrefois : sur les degrés qui raccordent le parquet exhaussé de l' amphithéâtre au plain-pied des couloirs , il se heurta contre * Bayonne . Le socialiste revenait du dehors , le chapeau sur la tête , l' air soucieux . Après quelques instants d' entretien dans le vestibule de l' exposition , * Daria l' avait renvoyé , avec des reproches sur son peu d' assiduité à la chambre . - sa tâche était là , lui avait redit énergiquement la belle passionnée de cerveau , et là le champ de bataille où elle voulait être conquise . Ce n' était point par une cour mondaine , mais par des actes pour la cause , qu' il devait prouver son amour . Elle s' inquiétait des mauvais bruits , flottement dans les troupes socialistes , suspicion naissante contre un chef qui oubliait d' être actif . Il fallait veiller : chaque jour n' amenait -il pas une occasion ? Hardiment saisie , l' une d' elles pouvait hâter le triomphe . - allez me mieux aimer en aimant ce que je veux , - lui avait -elle répété en le congédiant , avec cette caresse tranquille d' un regard distant qui l' enchantait et l' exaspérait , qui donnait tout d' avance à la condition que l' on ne demandât rien . * Elzéar rentrait , tenaillé par son désir , enfiévré par cette beauté tentatrice qu' il avait tenue , là , si proche en imagination , presque possédée , toujours fuyante . - tu rentres ? Dit * Jacques . - il n' y a personne . On n' écoute pas . On ne fait rien . - oui , nous ne faisons rien . Nous ne savons plus vouloir , agir , vaincre vite . Moi tout le premier . C' est peut-être que nous ne savons plus aimer vraiment : comme on aime , en s' emparant par force d' amour de l' objet subjugué . Le jeune homme se parlait à lui-même , répondait à une pensée intime . - ah ! Si , reprit -il , et son visage s' éclaira d' un sourire ; - il y a pourtant celui -là . Celui -là n' a jamais vu , ne verra jamais ce qu' il aime , mais il l' aime bien ! Il montrait un personnage étrange qui venait à lui . Ce haut et puissant vieillard portait fièrement une tête aux traits accentués , surmontée d' un feutre tyrolien très clair , très large , très bossué , couvre-chef crânement campé de côté sur les longues boucles blanches qui battaient le col de l' habit . également blanche comme neige , une barbe de fleuve , divisée en deux branches , descendait sur le gilet de velours noir à fleurs grenat . Aux goussets pendaient deux chaînes , chargées de breloques et de tiges de corail , tintinnabulantes sur le ventre . Le grand corps était enveloppé dans les pans flottants d' un paletot noisette , avec des revers et des parements de manche en astrakan noir ; un pantalon à la hussarde , de même nuance que le paletot , bouffait sur les bottes . Dans le costume et la mine , dans la démarche victorieuse encore sous l' alourdissement de l' âge , il y avait du capitan , du poète romantique , du marchand d' orviétan . Et * Jacques n' eut cependant pas envie de rire , quand cet antédiluvien solennel dit à * Bayonne avec emphase : - citoyen , je n' ai pas eu l' occasion de te féliciter sur ton dernier discours . Bravo ! J' ai cru réentendre le grand * Lassalle . Courage , jeune homme ! Penché depuis soixante ans sur le berceau de la liberté , je ne la verrai pas triomphante ; mais je m' en irai plein d' espoir , si je laisse l' auguste enfant dans des mains comme les tiennes . L' homme alla se commander un grog à la buvette . Un petit abbé l' arrêta , lui demanda sa signature pour un projet de loi ouvrière ; le vieillard s' inclina poliment , il engagea une discussion cordiale avec le collègue en soutane . - * Cantador , - murmura * Bayonne redevenu gai ; - * Cantador , démocrate , - comme il mettait jadis sur ses cartes . - eh ! Quoi ? Fit * Andarran . - * Cantador , le * Cantador de 48 , le chef des gardes nationales à * Düsseldorf ? - lui-même : l' insurgé de * Düsseldorf , de * Venise , de partout , le compagnon de * Garibaldi dans l' expédition des mille et dans la campagne de * France , le colonel de la commune qui eut les plus flamboyants uniformes . Il raconte volontiers , il a fini par croire lui-même , et c' est peut-être vrai , qu' il a conspiré avec * Mazzini , fraternisé avec * Pie * Ix , assassiné avec * Orsini , enlevé la princesse * Beligojoso . Ce n' est pas un révolutionnaire , c' est la révolution faite homme ; universelle et éternelle , car nous ignorons tous son âge , à ce * Joseph * Balsamo de la révolution . Nul n' a jamais su de quel pays était * Cantador , de quelle * Allemagne ou de quelle * Italie . Possible même qu' il soit français , puisque le voilà député . Après la commune , il est allé se terrer dans une crique de la côte niçoise , il y a vécu quinze ans de sardines et d' olives . Un beau jour , les comités radicaux l' ont exhumé , pour faire une niche au grand homme local qui avait cessé de plaire ; sa truculence a séduit des électeurs méridionaux , fleuristes paisibles , mais épris de vibrations et de couleurs . Cet ancêtre n' entend goutte à nos doctrines : quand on lui parle collectivisme et marxisme , il répond par des tirades d' * Hugo ou de * Quinet . Ah ! Si j' en avais quelques douzaines comme lui ! La foi et l' amour brûlent ce vieux coeur . Seul , il m' est dévoué . Les autres me subissent , je te l' ai dit ; * Cantador est le seul qui m' aime , qui se ferait tuer pour moi . Ragaillardi par cet effluve de vie chaude , * Elzéar alla prendre langue dans quelques groupes , conférer avec les journalistes du salon de la paix . L' âme du lieu se ranima en lui ; un autre feu enflamma son esprit , acharné à ses poursuites changeantes , perpétuellement ballotté entre ses deux passions : la possession d' une femme , la domination sur ces hommes . * Andarran poussa une pointe dans le salon * Pujol . à peine entré , il se retourna à l' appel de son nom par une voix connue . Bien connue aussi , gravée dans les ineffaçables souvenirs , la figure de l' homme qui avait recueilli le dernier soupir de son père . Quoiqu' il eût passé la soixantaine , le marquis de * Kermaheuc restait vert et svelte dans ses vêtements de coupe surannée , tels qu' en portaient les élégants du second empire ; le visage hautain gardait entre les favoris grisonnants ses belles arêtes fermes ; le bleu de * France était encore vif dans l' oeil clair , sous un rude buisson de sourcils . - bonjour , * Jacques ! Heureux de vous revoir à * Paris , sinon ici , dit posément le vieux gentilhomme en lui tendant avec dignité trois doigts de la main . - mais qu' avez -vous donc fait ? Je vous croyais un honnête homme ? - plaît -il ? Balbutia * Andarran , ahuri de l' accueil . - dame ! Vous avez volé . Vous avez volé le siège qui appartenait naturellement à un coquin . Il n' y a céans que deux catégories : les coquins et les gens indélicats , dont nous sommes , puisque nous détenons les places dévolues dans ce temps -ci aux coquins . Et par-dessus le marché , vous voilà rallié , mon pauvre garçon ! - vous aussi , monsieur , vous me jetez ce sobriquet immérité ! Je vois que vous conservez votre belle intransigeance . Elle sied à votre nom , à toute votre vie ; vous savez si je respecte cette noble fidélité . Mais moi , ce n' est pas la même chose ; je suis jeune , libre , je n' ai jamais appartenu à ceux que vous servez ... - je ne sers personne . Je ne sers que les morts . - souffrez que je travaille pour les vivants , pour l' avenir de notre cher pays ; comme vous faisiez vous-même quand vous vous battiez pour ce pays . - oh ! Je me battais ... je me battais ... comme je chasse dans ma lande , par routine , bien qu' il n' y ait plus de gibier . Leur régime a tout détruit , jusqu'au gibier ! - je sais que je gagnerai votre estime , monsieur , bi je me fais une place honorable dans notre république . Après les catastrophes que vous n' avez pas pu conjurer , elle est née spontanément , nécessairement ... - oui , comme la gangrène naît d' une plaie . Faites , mon jeune ami : je m' amuserai à voir tomber vos illusions . - n' est -ce pas vous qui m' avez transmis les dernières volontés de mon père : " servir la * France ... " ? - vous allez voir de près ce qu' ils en ont fait , de la * France . Nous ne pensions pas de même , votre père et moi ; mais nous défendions contre l' étranger un fonds commun de traditions , d' espérances , de vieil honneur . Mieux que l' étranger , ils l' ont détruite , cette * France pour laquelle le pauvre * Régis s' est fait trouer la poitrine , au plateau d' * Auvours ... suffit . Je ne veux pas attrister votre lune de miel parlementaire . La rousse viendra assez vite . Et vous savez , mon cher enfant , qu' en tout état de cause vous pouvez compter sur votre vieil ami . Va donc pour votre ralliement . J' ai bien failli moi-même me faire républicain , en revenant de * Goritz , après la mort du roi . Elle n' a pas pu prendre , la greffe ; ils m' ont trop dégoûté . Après tout , vous pourriez faire pis , vous pourriez être orléaniste ! ça , c' est encore au-dessous du rallié . Le marquis * Alain * De * Kermaheuc , de la branche des * Kermaheuc de * Morlaix , était cousin de l' amiral . Seul du nom , depuis la mort du marin ; dernier représentant de cette rude lignée de gens de mer . Elle est ancienne au pays de * Léon . Un des ascendants du marquis , impliqué dans la conspiration du comte de * Chalais , eut la tête tranchée sur le même billot que son seigneur . Des * Kermaheuc furent tués aux côtés de * Simon * De * Montfort ... le premier qu' on remémore passa en * Angleterre à la suite du roi * Jean , se rebella avec les barons de la grande charte , mourut insoumis . Le père d' * Alain , appelé à la chambre haute par * Charles * X , résigna la prairie en 1830 ; le jeune homme avait grandi en s' entendant menacer de la malédiction paternelle s' il servait jamais un d' * Orléans ou un * Bonaparte . Il ne sortit de sa lande qu' en 1870 , avec son bataillon de mobiles , pour faire tête à l' invasion . Aux élections de février 1871 , les bretons qu' il avait conduits au feu l' envoyèrent à l' assemblée nationale . * M. * De * Kermaheuc se signala parmi les plus ardents des chevau-légers ; il s' employa à la restauration du trône , refusa tout compromis sur la question du drapeau , ulcéré contre ses collègues orléanistes , auxquels il imputait l' échec de la monarchie , il s' opposa jusqu'à la mort du roi à toutes les tentatives de fusion . Le 3 septembre 1883 , au couvent des franciscains de * Goritz , ce fut lui qui ensevelit dans le caveau l' étendard fleurdelisé de * Vendée . Et toutes ses espérances se flétrirent avec le rameau de lierre , rapporté de * Goritz , qui encadrait le portrait du comte de * Chambord au chevet de son lit , dans son modeste appartement de la rue de monsieur . Depuis ce jour , * M. * De * Kermaheuc s' était désintéressé de la politique active . Du bord de la fosse royale où il avait laissé son coeur , il contemplait les événements avec un scepticisme hostile , également irrité contre ce qui essayait de naître et ce qui achevait de mourir . Il continuait de représenter sa circonscription , comme il faisait garder son clos , uniquement pour qu' un maraudeur n' y vint pas braconner . Le renouvellement de son mandat n' était d' ailleurs qu' une simple formalité . Jamais une visite électorale , jamais une réunion ; huit jours avant le scrutin , les anciens des paroisses se rendaient au manoir ; on buvait quelques pots de cidre , le marquis * Alain disait : - tout va mal , et demain sera pire qu' aujourd'hui : défendons -nous jusqu'à la fin . Ses fidèles électeurs approuvaient , ils remettaient dans l' urne le bulletin traditionnel . Aux dernières législatures sa majorité avait décru ; la sape patiente des fonctionnaires entamait le granit breton . Un excès de zèle leur fit reperdre le terrain gagné . Le sous-préfet s' avisa de venir en personne laïciser l' école de * Kermaheuc : campé en travers de la porte , le marquis * Alain esquissa un geste significatif de sa botte et traita l' administrateur de fieffé imbécile . Au ministre qui montait à la tribune pour saisir la chambre d' une demande de poursuites , le député répondit de sa place : - eh quoi ! Monsieur le ministre , votre sous-préfet vous a rapporté ce propos ? Il doit être à jamais disqualifié pour son manque de discrétion . Je lui ai dit qu' il était un imbécile , c' est vrai ; mais je le lui avais dit confidentiellement . - et le geste , monsieur ? - le geste aussi était confidentiel . Le rire désarma la chambre ; l' acte énergique et impuni ramena les transfuges : l' année suivante , * M. * De * Kermaheuc retrouva ses voix accoutumées . Au palais-bourbon , il siégeait isolé , tout au haut de la travée d' extrême droite . De relations courtoises , cordiales même avec les hommes de son monde , il ne se mêlait pas à leurs conciliabules politiques et restait muré dans son intransigeance . Jadis , à la tribune de * Versailles , il avait fait applaudir une parole facile , originale . Retenue depuis dix ans , cette parole ne s' échappait plus qu' en interruptions cinglantes ; elles allaient fouailler le centre et la gauche . On en riait , on les redoutait . On respectait le marquis . Les jeunes de la gauche l' appelaient " le vieux toqué " ; mais , quand il daignait se laisser aborder , ces adversaires recouraient à lui de préférence à tout autre pour arbitrer leurs affaires d' honneur . Il ne cachait pas son faible pour les socialistes : " vivant avec les morts , je ne hais pas les fossoyeurs " , disait -il . * M. * De * Kermaheuc était pauvre . Il menait une vie simple et méthodique . Assidu aux séances , comme un habitué du cirque qui ne se pardonnerait pas d' être absent le jour où le dompteur sera dévoré , il ne sortait du palais-bourbon que pour se rendre au cercle de l' union . son couvert était mis , et sa bouteille de vin d' * Anjou l' attendait à une petite table , la même depuis quinze ans , dans l' angle de la salle à manger . Au temps du septennat , il y dînait habituellement avec son neveu d' * Agrève , l' aide de camp du maréchal ; depuis la disparition tragique du malheureux officier , il mangeait seul , en parcourant la gazette . il s' emportait contre " la feuille renégate , tombée dans l' orléanisme " , lisait avec plus de complaisance l' intransigeant ; puis , adossé à la cheminée du grand salon , il faisait avec amertume , avec de singuliers bonheurs d' expression , la satire des choses et des hommes qu' il avait vus le matin dans " la cage aux écureuils " . C' était sa façon de désigner le parlement . à neuf heures sonnantes , un valet de pied lui présentait sa canne et son chapeau . Ceux qui savaient où allait le marquis échangeaient des regards amusés . * M. * De * Kermaheuc parlait quelquefois à ses intimes d' une jeune personne qu' il protégeait et qui mettait un dernier sourire dans sa vieillesse morose : " une brave enfant , disait -il avec attendrissement , sortie par droiture d' âme d' une de ces écoles où l' on fabrique les institutrices de la république ; le besoin et la vocation artistique l' avaient conduite dans un théâtre , elle y gagnait courageusement sa vie ; mais son honnêteté farouche empêchait qu' on ne rendît justice à un admirable talent . " - sentiment tout paternel , affirmaient les amis du marquis . Les jeunes gens , renseignés sur le passé galant du chevau-léger , avaient un sourire d' incrédulité . Jamais devant lui : il n' admettait pas la plaisanterie sur ce sujet , et le vieux breton tirait l' épée comme à vingt ans . On le respectait , d' ailleurs , au cercle autant qu' à la chambre ; et on l' aimait , ceux qui le connaissaient bien : on le savait bon . Parfois sa table restait inoccupée pendant une semaine et plus : nul n' ignorait la signification de ces absences . Des gens du * Léonois , des expatriés de cette misérable colonie bretonne qui peuple les usines de * Saint- * Ouen et de * Saint- * Denis , étaient venus conter leurs peines au député ; il avait laissé tomber dans leurs mains son indemnité du dernier mois . Reclus après cette saignée dans sa chambre de la rue de monsieur , il y vivait d' une tranche de jambon que son vieux valet de chambre allait prendre à crédit . - monsieur le marquis , je suis votre serviteur ! Ce salut fut lancé par la basse-taille de * Cantador , qui traversait la salle . - bonjour , mon ancien . Toujours penché sur le berceau de la liberté ? Répondit ironiquement * M . * De * Kermaheuc , en tendant deux doigts au révolutionnaire . - comme vous sur la tombe du roi . Nous sommes moins éloignés qu' on ne pense . Ce sont deux droits divins . Le marquis regardait s' éloigner le paletot noisette . Il fit un signe à * Jacques . - il a raison . Je l' aime , cette vieille bête . Il croit , il espère , il a encore du combustible dans le coeur . Cela me repose de nos jeunes intrigants à sang de poisson . Et il dure , comme durent les forts . Le père éternel lui-même , qui veille pourtant sur toutes ses créatures , dira , quand on lui amènera * Cantador : tiens , il n' était pas encore mort , celui -là ? - au fait , il dira la même chose de moi ! - heureusement , fit * Jacques en riant , vous ne paraissez pas près de partir pour cette émigration -là ! - peuh ! Mon monde est failli , ma forme est vuidée , comme parlait le vieux * Montaigne . Il me semble parfois qu' on m' a transporté en rêve dans une * Chine fabuleuse . Quand je pense que ces messieurs s' intitulent conservateurs ! Que diable espèrent -ils conserver ? Leur argent , tout au plus , et encore ! - l' argent des jacobins assagis , usés en moins de cent ans , dont ils épousent les filles et dont les pères ont guillotiné les leurs . Le peuple s' apprête à nous venger ; au lieu d' assister impassibles à ce juste retour des choses , nous montons la garde , la garde nationale , devant les coffres-forts de ceux qui nous ont égorgés . Nous ne savons même pas nous souvenir . Ils nous la baillent belle , les naïfs et les farceurs qui nous exhortent gravement à combattre pour la bonne cause ! Qu' en reste -t-il , grand dieu , de la bonne cause ? Et quelle idée s' en font ses prétendus défenseurs ? - il reste la * France , comme disait ce prince . - quelle * France ? Une caricature de la vraie . Tenez , ces jours derniers , j' ai dû me rendre pour un conseil de famille chez le dernier parent que je me connaisse , le petit duc de * Jossé- * Lauvreins . Je n' étais pas allé chez * Christian depuis qu' il a épousé son américaine . J' aimais pourtant ce beau château sur la * Loire : j' y ai passé bien des mois de vacances , lorsque j' étais gamin . On m' envoyait alors chez ma tante de * Lauvreins ; la vieille duchesse perdait la vue , je devais lui faire chaque jour la lecture de l' union . ma tante et son journal ne s' intéressaient qu' à deux personnages dans le monde , m . Le comte de * Chambord , le pape * Pie * Ix . Moi-même , mon cher , jusqu'à l' âge de vingt-cinq ans , je n' ai lu d' autre gazette que l' union ; j' ai appris à connaître l' univers par les jugements de trois hommes : * Mm. * Laurentie , * Poujoulat , * De * Riancey . C' étaient d' honnêtes journalistes , ils écrivaient une langue pure et ne tripotaient pas . - donc , l' autre matin , dans la chambre * Henri * Ii du château de * Jossé , je sonne pour qu' on me monte le journal . Savez -vous ce qu' on m' apporte ? Le * New * York herald . je demande au maître d' hôtel s' il se moque de moi : il me répond qu' il n' y a pas d' autre feuille dans la maison . - et vous ne parlez pas l' anglais ? - mon cher * Jacques , un diplomate fit un jour cette question à mon vieil ami le général * Le * Flô ; il répliqua : comment le saurais -je ? Nous ne leur avons jamais parlé qu' à coups de canon . - au déjeuner , mon américaine de nièce arrive , jolie comme un coeur , il faut lui rendre cette justice , mais fagotée ! Une jupe de cycliste , des mocassins jaunes aux mollets , si vous aviez vu ! - vous n' avez donc pas un journal français ? Lui dis -je . - aoh ! Répond -elle , le herald est si confortable : il me donne des nouvelles de mon père , qui monte un wharf sur le * Michigan ; de mon frère , qui prospecte dans le * Bechuanaland ; et les résultats des matches de polo où sont engagées mes deux soeurs , à * Cannes et à * Pau ; et aussi les potins sensationnels de * Paris , tout ce qu' il faut , enfin . - elle me débitait ce baragouin , la duchesse * Peg * De * Jossé- * Lauvreins ; et je revoyais , en fermant les yeux , ma tante * Diane , tricotant les bas de ses pauvres dans sa bergère au petit point : la bergère écussonnée du laurier de sinople et des trois pierres de foudre de * Lauvreins , avec la devise de leur maison : fulmina si cessant , me tamen urit amor . tout cela me faisait l' effet d' un charivari exécuté par des singes sur le clavecin assoupi de la tante * Diane . Et ce fut bien un charivari , lorsque la jolie fille du * Michigan , sous prétexte de musique , me déchira le tympan avec je ne sais quelle cacophonie allemande . - mon cher enfant , vous l' apprendrez un jour : quand les vieux airs que nous aimions sont endormis au fond des pianos , il ne nous reste plus qu' à nous faire emboîter comme eux ; ce monde nous devient un logement trop vide . L' obstiné breton disait ces choses , un assombrissement de crépuscule sur l' eau de mer fonça le bleu vif de ses yeux . * Jacques y vit passer le songe triste et candide de la race , tandis que le marquis ajoutait , se parlant à lui-même : - il n' y a qu' une seule âme qui me chante encore la note juste ... - l' âme de * Rose * Esther , - souffla * Félines à l' oreille d' * Andarran . Le vicomte * Olivier , qui avait un lien de parenté avec les * Sénauvert , s' était emparé du jeune homme et l' emmenait . Il continua : - sancta simplicitas ! pauvre grand coeur naïf ! Mais aussi un terrible maniaque . écoutez le tour qu' il vient de me jouer . J' étais empêtré d' un ancien chasseur d' * Afrique dans la misère , un certain * Trentesaux , qui a servi sous les ordres de mon père . * Asserme m' en avait débarrassé une première fois : cet * Aristide est incomparable pour dénicher des places ! Il avait fait créer dans le temps un phare , sur un rocher des îles * Sanguinaires , pour y caser un corse , son ancien agent électoral dans les * Alpes . Le corse étant mort , * Asserme eut l' obligeance de faire interner mon soldat dans sa lanterne . La marine supprime le phare , l' homme me retombe sur les bras . Justement , * Sinda me dit qu' il cherche un portier , bel homme et médaillé . Le baron * Gédéon tenait à la médaille militaire . * Trentesaux a cinq pieds six pouces et la médaille . Je l' amène , il est engagé sur l' heure . Avant-hier , je descendais la rue de * Vigny avec * Kermaheuc , qui allait faire son pèlerinage quotidien rue * Fortuny . En approchant de l' hôtel * Sinda , mon malheur veut que je raconte l' histoire de * Trentesaux au vieil entêté . Je le vois qui se met à bouillir : " ah ! Il faut à ce rastaquouère juif un soldat français qui se soit fait authentiquement casser les os ! " - précisément , le suisse était sur la porte , flambant dans sa livrée neuve ; * Sinda sortait à ce moment et lui donnait un ordre . Que pensez -vous qu' ait fait mon * Kermaheuc ? Il entre sous le porche , coudoie le baron comme s' il ne l' apercevait pas , tire son grand coup de chapeau cérémonieux au portier : - pardon , mon cher camarade , on me dit que vous étiez près des nôtres à l' armée de la * Loire ; vous pourrez peut-être me donner un renseignement sur un point où mes souvenirs me font défaut . Vous permettez ? - il serre la main de * Trentesaux , entre dans la loge : flatté , le vieux soldat lui avance son fauteuil , ils causent familièrement ... le baron vient à moi , furieux comme un dindon : naturellement , il flanquait son suisse à la porte le soir même , et je le garde pour compte . - pourtant , objecta * Andarran , * M. * De * Kermaheuc est la politesse en personne . Est -ce qu' il ne connaît pas le baron * Sinda ? - oui et non . L' hiver dernier , dans une vente de charité , * Gédéon s' est fait présenter par une dame patronnesse . Il guignait le nom du marquis pour son conseil d' administration de la banque d' * Herzégovine , une affaire qui n' embaumait pas , à ce moment -là . * Kermaheuc le laissa causer ; et , tout d' un coup , à haute voix , avec cette façon qu' il a de laisser tomber certains mots de l' empyrée : - si j' entends bien , monsieur , vous désirez mon nom en échange de vos écus . Grand merci . Moi , je n' ai qu' un petit écu : mais il porte d' azur aux hermines de * Bretagne ; c' est très salissant . Serviteur . - là-dessus , une pirouette devant toute la société ; et * Sinda n' a jamais revu que le dos de notre * Don * Quichotte . Celui que * Félines qualifiait de la sorte rappela les jeunes gens . Un huissier venait de lui remettre un télégramme : sur le front du vieillard monta l' ombre soudaine de la mort , avec le saisissement qu' elle apporte quand elle surgit ainsi , brusquement aperçue de très loin , révélée par ces messages rapides et mystérieux comme elle . - encore un qui part ! Un de mes fidèles , un de mes plus vieux compagnons ! Durant une longue vie de luttes , son coeur n' a faibli que deux fois , jusqu'aux larmes . Je l' avais vu pleurer à côté de moi sur deux ruines : le soir d' * Auvours , lorsqu' il fallut abandonner la position ; le soir de * Goritz , quand on referma le caveau . - on me réclame en * Bretagne , pour les funérailles . Je crois bien que j' irai ! - le marquis regarda sa montre . - à revoir , mon cher * Jacques : j' ai tout juste le temps de boucler ma valise avant le départ du train ; et il faut encore que je m' arrête ici au téléphone , une diablesse d' invention dont je joue fort mal ; je ne sais jamais me faire entendre , c' est trop nouveau pour moi , ces machines -là . - je vous y accompagne , dit * Andarran ; - je veux voir l' installation de ce service . Un va-et-vient fébrile emplissait d' agitation la salle des cabines téléphoniques . Les demandes de communications se mêlaient , étrangement dissemblables : avec les ministères , la bourse , les théâtres ; avec les rédactions des journaux de combat , où les socialistes lançaient leurs renseignements à haute voix , toutes portes ouvertes ; avec les hôtels du faubourg * Saint- * Germain , où les députés de la droite annonçaient discrètement une visite . Sur le véhicule commun , les appels s' envolaient de conserve : - allô ! L' intérieur ! - le radical ! - le comptoir général des colonies ! - la lanterne ! -et les pensées discordantes se frôlaient , se croisaient dans le circuit des ondes vibratoires : objurgations des journalistes , secrets des agioteurs , passions haineuses des politiciens , tendres confidences aux belles dames , interrogations anxieuses sur une chère santé . - elles auraient frémi , les femmes élégantes à qui s' adressaient quelques-uns de ces messages , si elles eussent pu voir leurs personnes et leurs sentiments profanés dans cette * Babel , souillés dans la grossière promiscuité du fil . - le numéro 900 . 80 , murmura timidement * M . * De * Kermaheuc au préposé , un employé du personnel de la chambre , digne et respectueux dans sa livrée à chevrons rouges . Le breton s' enferma dans une cabine , y resta longtemps , sortit , prit congé de * Jacques . * Félines le croisa dans la porte : - ainsi , vous partez irrévocablement ce soir ? - à l' instant : pour deux jours seulement . Et le marquis s' éloigna . * Olivier requit aussitôt le préposé , qui écrivait à son bureau , l' annuaire des téléphones sous la main . - la communication avec * Mlle * Rose * Esther , rue * Fortuny , numéro 900 , 80 , je crois ... l' homme vérifia , se leva : - allô , allô , le 900 , 80 * Asserme entrait à ce moment . Pressé , * Aristide cria du seuil : - * Mlle * Esther ! Rue * Fortuny ! - allô , allô , le 900 , 80 ! Un instant après , * Bayonne apparut , s' approcha du préposé qui reprenait ses écritures . - voudriez -vous me chercher le numéro téléphonique de * Mlle * Rose * Esther , rue * Fortuny ? ... - 900 , 80 ! Dit l' employé sans lever la tête et sans toucher l' annuaire . à cette réponse instantanée , automatique , donnée avec un sérieux imperturbable par le fonctionnaire à collet rouge , * Elzéar éclata de rire en regardant * Andarran , qui faisait de même . Au sortir de la cabine , il retrouva son camarade planté là , avec une interrogation dans les yeux : - ah ça ! Que signifie ? Qu' est -ce donc que cette * Esther si demandée ? - une étoile qui s' est levée hier au ciel de * Paris . Il faudra que tu la connaisses pour redevenir parisien . Ce soir même je te conduirai à l' étoile , puisqu' elle vient de s' annoncer visible . Et d' abord , je t' emmène dîner . On ne fera plus rien ici , aujourd'hui . Allons dîner nous deux , comme au vieux temps du quartier latin : un peu mieux mieux qu' alors , si tu le veux bien , dans quelque cabaret du boulevard . chapitre IX . * Rose * Esther : les deux anciens camarades s' acheminaient vers la rue * Fortuny . Leur dîner avait été gai , généreusement arrosé de vin vieux , réjoui par les souvenirs communs qui remontent entre deux hommes en pleine force , à cette heure de la vie où le passé nous porte déjà et ne nous écrase pas encore . * Jacques devinait pourtant dans la gaieté de son ami quelque chose de forcé , quelque irritation secrète qui fouettait la verve d' * Elzéar . Le tribun avait fait des allusions à son roman avec la princesse ; ces demi-confidences laissaient entrevoir des affaires plus avancées que ne l' étaient en réalité les siennes . * Andarran savait qu' il en fallait rabattre ; elle lui était connue de longue date , cette manie d' étaler qui entrait pour moitié dans toutes les jouissances de * Bayonne . - c' est un orateur , pensait * Jacques , il parle son plaisir et sa peine . Aime -t-il vraiment sa belle étrangère ? Il la désire violemment , comme il désire tout : mais que désire -t-il d' elle ? Sa personne seulement ? Ou son éclat , son titre , son luxe , sa fortune ? Lui qui avait au plus haut degré la pudeur de ses sentiments intimes , il concevait mal cette sorte d' amour que l' aveu public n' épouvante pas . * Elzéar éprouvait au contraire le besoin de tromper sa déconvenue avec des paroles . Gâté par les triomphes rapides et faciles , il était irrité contre * Daria , contre lui-même ; cabré devant l' obstacle , il s' en voulait de sa maladresse , il laissait s' allumer en lui les vagues fureurs de vengeance , l' envie méchante d' humilier l' objet du désir , de punir celle qui ne cédait pas assez vite à ce désir . Il ressentait tous les mouvements habituels à l' égoïste vanité de l' amour masculin , exaspérés ce soir -là par la chaleur du vin dans le sang , par la déception que venait de lui apporter un billet de la princesse . En rentrant chez sa mère , au sortir de l' exposition , elle avait trouvé le jeune médecin polonais en consultation avec un confrère parisien . Alitée depuis deux jours , la comtesse * Lourieff se plaignait de douleurs cruelles ; l' indisposition de la vieille femme prenait un caractère alarmant . Très inquiète , * Daria se dégageait d' un rendez -vous convenu pour le lendemain , elle ne pouvait prévoir le moment où il lui serait permis de quitter la malade . Chemin faisant , * Bayonne racontait à * Jacques le peu qu' on savait de cette * Rose * Esther chez laquelle ils allaient . Une échappée du professorat , disait -on , une de ces jeunes victimes du brevet qui se lassent de l' ingrate course au cachet et vont chercher fortune au théâtre . Elle jouait depuis deux ou trois ans des bouts de rôle à la * Porte- * Saint- * Martin . On y avait remarqué sa beauté un peu froide : personne ne s' était avisé de lui trouver du talent . Elle décourageait d' ailleurs par sa vie tranquille la chronique bruyante qui tire une actrice hors du pair . * M. * De * Kermaheuc , son protecteur attitré , parlait rarement d' elle ; quand il la nommait , c' était avec le respect attendri du bon chevalier de la * Manche pour sa dame dulcinée . * Rose * Esther ne recevait qu' un petit nombre d' amis sûrs ; ils vantaient son intelligence cultivée , son esprit de conduite , son aimable sagesse . Soucieuse avant tout , semblait -il , de se ménager l' appui honorable du marquis , elle n' avait aucune attache avec le monde de la galanterie , elle frayait peu avec ses camarades du théâtre . Ceux -ci se vengeaient en lui prêtant d' autres liaisons , qui devaient être fort discrètes . On les supposait tout au moins ; il était trop difficile d' admettre la fidélité de la jeune femme dans un attachement peut-être platonique , à coup sûr désintéressé , tant la gêne du vieux gentilhomme était notoire . Il y avait là un point obscur . Peu de gens cherchaient à l' éclaircir : * Esther n' avait pas piqué la curiosité des oedipes qui font profession de débrouiller ces énigmes parisiennes . Ils s' en enquéraient depuis quelques jours ; depuis la soirée triomphale qui avait attiré les regards sur cette figure de pénombre , auréolée par le brusque coup de lumière d' un grand succès au théâtre . * Michel * Trévoux , le nouveau directeur de la * Porte- * Saint- * Martin , avait reçu et monté avec soin les hussites , drame historique d' un jeune poète ami d' * Esther , * Daniel * Heilbronn . Embarrassés dans le choix d' une interprète pour le principal rôle de femme , auteur et directeur avaient risqué la chance , confié ce rôle à la pensionnaire effacée qui en paraissait éprise . L' événement venait de justifier leur confiance . Adroitement construite , pleine de péripéties émouvantes , écrite dans une langue pittoresque , la pièce avait eu un succès à faire pleurer les bons camarades de l' auteur . Le public de la première représentation s' était surtout engoué de * Martha , l' héroïne taborite qui marchait au supplice pour son amour et pour sa foi . Belle de passion contenue sous son masque tragique , tour à tour farouche et tendre , * Esther avait révélé dans cette création des qualités qu' on ne soupçonnait pas . Ce fut un déchaînement d' enthousiasme , au dernier acte , quand * Martha , traînée au bûcher avec son amant , gravit les rampes du hradschin en jetant ses malédictions sur * Prague ; quand elle rendit par un jeu de scène expressif la lutte entre la femme amoureuse qui suivait jusque dans la mort son apôtre , et la mère qui se retournait vers son enfant , abandonné dans la ville maudite . Au baisser du rideau , après des rappels frénétiques , la loge habituellement déserte de l' actrice s' était emplie de tout l' essaim de phalènes qui volent au feu du succès . On l' avait sacrée sur-le-champ grande tragédienne , espérance de l' art français . Gens de lettres et de théâtre , journalistes et mondains , c' était depuis quinze jours à qui approcherait la célébrité nouvelle , forcerait l' intimité réservée de sa vie . * M. * De * Kermaheuc allait répétant à la chambre et au cercle qu' il y avait quelque chose de détraqué dans le gouvernement du monde , puisqu' une fois par hasard on rendait justice au vrai talent . Il ajoutait tout bas : au vrai génie . Le marquis ressentait une joie naïve de ce crayon de soleil qui tombait enfin sur " la brave enfant " ; et aussi un vague effroi , devant cette irruption du torrent parisien dans sa chère solitude de coeur : l' effroi qu' il aurait éprouvé , si la * Seine eût soudainement atteint et inondé son petit bois de * Kermaheuc . Quant à * Esther , elle avait reçu sa gloire comme une visite longtemps attendue , qui ne surprend pas et en annonce d' autres plus importantes . Elle s' était montrée sensible aux éloges des critiques influents , déférente à leurs conseils , circonspecte avec la foule des adulateurs , très peu disposée à changer son existence retirée , à la laisser envahir par les explorateurs d' étoiles . Parmi les hommes qui se faisaient présenter le soir de la première , elle avait accueilli avec distinction quelques personnages en vue dans la presse et dans la politique ; avec une bonne grâce particulière * Elzéar * Bayonne , qui accompagnait la princesse * Véraguine à la représentation des hussites . conquis par cette attention marquée , il avait promis sa visite pour le surlendemain ; il s' était ensuite excusé dans un billet , * Daria lui ayant assigné la même heure . Le matin de l' arrivée d' * Andarran , un petit-bleu très aimable rappelait à * Bayonne sa promesse et l' engageait à venir prendre une tasse de thé : une représentation de charité à la * Porte- * Saint- * Martin donnait un soir de relâche aux interprètes du drame d' * Heilbronn , l' actrice en profitait pour réunir et remercier quelques amis . Comme * Elzéar s' excusait de nouveau par le téléphone , alléguant ses obligations envers le camarade qui l' accaparerait ce même soir , * Esther avait répondu qu' amené par lui , cet ami serait le très bienvenu chez elle . Tandis que * Bayonne achevait ces explications , les deux députés arrivaient devant un mur de clôture , surmonté d' une grille en fers de lance , qui interrompait l' alignement des façades sur la rue * Fortuny . Ce mur et une avant-cour de quelques mètres carrés isolaient une maison bâtie en retraite , étranglée entre les pans latéraux des deux hautes constructions voisines . D' épais manteaux de lierre tombaient de ces grands pans aveuglés , abritaient d' un double rideau le petit hôtel : nom trop ambitieux , peut-être , pour cette vieille et très modeste habitation , un seul étage à trois fenêtres sur rez-de-chaussée . Elle semblait oubliée là , blottie entre les beaux immeubles neufs en bordure sur la rue , comme une épave du passé , une dernière survivante de ces maisons des champs disséminées autrefois sur la plaine * Monceau . à peine éclairé , retiré dans l' ombre sous les lierres , masqué par l' écran rébarbatif du mur noir et de la grille de fer , ce logis vieillot , avec sa mine muette et mystérieuse , évoqua dans l' esprit de * Jacques le souvenir des croquis que donnent les journaux illustrés , quand ils reproduisent au cours d' une affaire criminelle la maison du drame . Ils sonnèrent à la porte bâtarde percée au coin du mur . Sur le sable de la petite cour , les pas ne faisaient aucun bruit . Une servante ouvrit , introduisit les visiteurs dans le salon du rez-de-chaussée . Un mobilier où dominait le style * Louis * Xiv , sans luxe , révélait un goût sévère et exercé ; aux panneaux de toile de * Jouy pendaient des estampes du grand siècle ; elles représentaient les galanteries mythologiques , dessinées avec cette majesté froide qui conservait de la bienfaisance aux libertés des dieux . Un piano à queue chargé de partitions occupait un angle de la pièce . Des plantes vertes , peu de fleurs . On se serait cru chez une maîtresse de musique à son aise , installée avec quelques recherches de sobre élégance pour recevoir des élèves de bonne famille . * Bayonne trouva dans ce salon sept à huit hommes de connaissance . Deux journalistes , de ceux qui font autorité , complimentaient * Heilbronn : l' heureux auteur des hussites était tout jeune , tout crépu sous une toison embroussaillée de barbe et de cheveux roux , avec des petits yeux de furet qui clignotaient le long d' un nez flaireur , intelligent . Un des maîtres du théâtre contemporain , venu là pour reconnaître ces forces neuves et voir quel profit il en pourrait extraire , disséquait les hussites derrière le piano , en compagnie d' un vieil académicien , philosophe aimable répandu dans tous les mondes . Le baron * Sinda , " entré pour un instant , en voisin , " disait -il , * Olivier * De * Félines et * Aristide * Asserme , accablaient de leurs louanges la maîtresse de la maison . * Bayonne présenta son ami : les nouveaux arrivants furent accueillis comme des habitués , avec cordialité , sans étonnement , avec une nuance exquise dans le geste qui semblait désigner à * Elzéar un fauteuil accoutumé , au coin du foyer . * Rose * Esther , mise très simplement , dans une robe de barège héliotrope à peine échancrée , était assise sur une chaise longue . Le port de tête , le buste droit , les mouvements rares , tout dans son attitude indiquait une réserve voulue , le souci de rappeler les convenances à qui les oublierait ; sa personne décourageait les regards quêteurs par cette chasteté de maintien où la femme ne donne rien de son corps sous les plis du vêtement . Allongé , un peu grêle , ce corps ne gardait dans l' immobilité aucune des séductions serpentines qu' il avait à la scène . Tout le charme était sur le visage , un charme de figurine gothique . Des bandeaux à la vierge modelaient sous les cheveux noirs le dessin délicat de la tête ; ils encadraient un ovale régulier où chaque trait était parfait en soi , le front , les joues , l' oreille faite au tour , les petites narines mobiles ; la ligne mince des lèvres découvrait des dents admirables . La pâleur nacrée du teint se réchauffait au feu des grands yeux humides , modestement voilés sous les longs cils qui semblaient s' appliquer à éteindre des flammes intérieures d' intelligence et de volonté . Attentive à la conversation qu' elle dirigeait avec tact , d' une voix basse et mesurée où chaque mot avait son prix , * Esther s' étudiait visiblement à bannir de sa parole et de sa personne tout ressouvenir de l' actrice , à paraître dame jusqu'au bout des ongles . Elle avait étonné ses intimes par sa transfiguration dans le rôle de * Martha , en y faisant jaillir la fougue de passion qu' on attendait si peu de cette fine vierge de missel . - " tiens , tiens , - avait dit * Asserme sur le palier de la loge , - est -ce que notre douce colombe aurait été couvée par un aigle ? - non : par un vautour ! " - avait répondu avec un hochement de tête * Michel * Trévoux , le sceptique impresario . La causerie roulait sur l' art dramatique , sur la pièce nouvelle , sur ce pays de * Bohême d' où * Heilbronn avait rapporté son drame . * Andarran voulut placer un souvenir de ses voyages : - ma plus vive émotion à * Prague , dit -il , je l' ai ressentie dans le cimetière israélite , au milieu de ces tombes errantes et désolées ; je revois encore un pieux pèlerin , vêtu de la souquenille des juifs polonais : il déchiffrait les inscriptions hébraïques , il cherchait la sépulture d' un rabbin vénéré en * Pologne ; quand il eut trouvé la dalle exilée , il jeta les trois petites pierres rituelles d' un geste si lamentable , si touchant ... cette effusion poétique n' eut pas l' effet que s' en promettait le pauvre * Jacques . Il ne s' expliqua point l' instant de froid et de silence qui suivit , comme s' il eût jeté lui-même ses trois pierres dans le salon . Le vieil académicien regarda avec un sourire malicieux le poète * Heilbronn , les autres ... * Esther releva aussitôt la conversation en mettant les députés sur le sujet où ils sont intarissables , leur cuisine parlementaire . Quand ils se furent animés au récit des dernières intrigues , elle demanda timidement : - est -il vrai , - excusez mon ignorance , - que nous soyons menacés d' une crise ministérielle ? - dans notre partie , on espère toujours une crise ministérielle , prononça sentencieusement * Asserme . - je crois en effet que cet événement heureux est très prochain . * Andarran manifesta sa surprise . - est -ce possible ? Tous les députés du centre à qui j' ai été présenté aujourd'hui paraissaient très confiants . Il n' y a , m' ont -ils dit , aucune interpellation dangereuse à l' horizon . - cher collègue , reprit * Asserme , on tombe rarement sur une interpellation dangereuse ; on glisse toujours sur une pelure d' orange , au moment où l' on s' y attend le moins . Vous verrez cela . Et j' ai idée que vous le verrez sous peu de jours . Ils ont trop duré . Ils ont mécontenté beaucoup de monde . Il se fait un déplacement à gauche dans l' opinion du pays . - l' opinion du pays ! Où prenez -vous cette bête fabuleuse ? Ricana l' un des journalistes . - mais , cher confrère , dans vos colonnes , chez vous autres qui tenez cet article . - merci . Dites l' opinion que vous désirez , flatteur , on vous la servira . Tous les hommes éclatèrent d' un rire gouailleur . - et alors , continua * Esther , ce serait * M . * Mirevault qui prendrait le pouvoir ? Elle lança cette interrogation d' un air innocent . On devinait une suite d' idées très arrêtée sous les phrases qu' elle laissait tomber négligemment . - * Mirevault ? Pourquoi ça , * Mirevault ? S' écrièrent en coeur les quatre députés . - oh ! Je ne sais pas ... je vois que j' ai dit une sottise ... j' avais entendu faire cette supposition par mon directeur , * M. * Trévoux . Quand il était dans l' industrie , il a eu de bons rapports avec * M. * Mirevault , qui était alors ministre , paraît -il . - il a été ministre , * Mirevault ? Le gros fabricant de tissus ? - * Félines cherchait dans ses souvenirs . - quand donc ? Vous rappelez -vous cela , vous , * Asserme ? - attendez donc , répondit * Aristide en réfléchissant ; - oui , je crois bien qu' il a été vaguement ministre du commerce , au temps de * Gambetta . C' était un ami du cher grand homme . Il n' en reste plus beaucoup . * Mirevault est une relique , il la faut honorer . - c' est une utilité , interrompit le journaliste , - un en-cas . Un tirard moins long , plus large . - ah ! Ah ! Très joli ! - le baron * Sinda , toujours plein d' égards pour la presse , crut devoir faire un succès à cette médiocre plaisanterie sur le respectable homme d' état . Il la salua de ce rire qui lui était particulier , qui ouvrait toute grande sa robuste mâchoire , avec le mouvement d' un brochet en train de happer des goujons . Le triestin se leva , conclut par cet aphorisme : - * M . * Mirevault est un homme pondéré , très pondéré . Son nom ferait une excellente impression dans le monde des affaires . - mais il faut que je m' arrache : je dois aller ce soir à l' ambassade impériale , je suis venu un instant , en voisin . Belle voisine , je vous renouvelle la prière de la baronne : elle vous supplie de venir jeudi , pour dire à nos amis les beaux vers de * M * Heilbronn , votre adorable scène du ve acte . Ma femme sera si enchantée de faire votre connaissance . - veuillez présenter mes remerciements à Mme la baronne . Je ferai tous mes efforts . Je n' ose m' engager ferme . * M. * De * Kermaheuc reviendra probablement ce jour -là de son triste pèlerinage , je me devrai à mon vieil ami : son chagrin aura grand besoin des consolations de l' amitié . - brûlons un cierge au mort breton , murmura * Asserme à l' oreille de * Bayonne : - nous devons la petite débauche de ce soir à l' absence du vieux dragon . - il ajouta à haute voix : - ce pauvre marquis ! Il enterre donc toujours ? C' est le génie funéraire . - vous voulez dire le génie de la fidélité , interrompit sèchement * Esther . Elle lança un regard coupant à l' incorrigible * Aristide ; elle ne tolérait jamais l' ombre d' une plaisanterie sur le marquis . - monsieur le baron , en vous en allant , faites -moi l' aumône d' un conseil ; il y a là dans l' antichambre une gravure de * Robert * Nanteuil , une estampe du cabinet du roi ; le marchand l' a laissée ici pour me tenter , j' aimerais avoir votre avis de collectionneur . Elle accompagna * Sinda dans le vestibule , y resta un moment avec lui . * Félines profita de leur disparition pour replacer à ce nouvel auditoire l' anecdote de * Trentesaux et de * M . * De * Kermaheuc . - s' il était ici , nous n' aurions pas eu l' avantage de voir ce soir * Gédéon . * Esther rentra , elle entendit les derniers mots du récit d' * Olivier . Un geste d' impatience lui échappa . - vraiment , * Monsieur * De * Félines , vous brouilleriez l' univers . Tout cela est fort exagéré . Je sais qu' il y a eu un malentendu entre ces messieurs , je voudrais être assez heureuse pour le faire cesser . Ne l' envenimez pas , de grâce . * Rose * Esther était de ces personnes qui ne souffrent pas le bruit , les bris de vitres , et qui ont l' art d' ouater la vie autour d' elles , afin que tous y glissent discrètement . * Asserme vint prendre congé : un article à bâcler l' appelait à son journal . Elle le retint une minute dans l' embrasure de la porte , le temps de lui dire quelques mots , d' un ton bref et impératif qui contrastait avec son parler habituel . - ainsi , vous croyez à une crise imminente ? - oui , ou je n' y connais plus rien . - en ce cas , tâchez de vous arranger pour que * Mirevault ait la présidence du prochain cabinet . - quelle idée ! D' où vient votre fantaisie pour cet empaillé ? - fantaisie est mal dit . Je désire que * Mirevault soit président du conseil . J' ai mes raisons . Vous m' entendez ? - mais ce n' est pas possible ! Nous avons des engagements avec * Boutevierge . - je ne sais pas si c' est possible , je sais que c' est indispensable . Casez celui -là où vous voudrez . Il faut que la présidence revienne à l' autre . J' en causais à l' instant avec le baron : il tient essentiellement à cette combinaison . J' ai promis à * Sinda votre secours absolu . - à propos : il trouve fort sensée votre idée sur le sous-secrétariat des beaux-arts ; cela vous irait comme une bague au doigt . - faites -moi donc le plaisir de préparer sans retard le ministère * Mirevault , à la chambre et dans vos journaux . Elle fixa sur * Aristide un regard direct , chargé de sous-entendus , qui devait lui rappeler des obligations ou des espérances de plus d' une sorte . Le député s' inclina silencieusement , en signe de soumission aux ordres reçus . Il s' éloigna . * Rose * Esther revint à ses hôtes , souriante . - pardonnez -moi , cher * Monsieur * De * Félines , je vous ai brusqué . Mais aussi , vous avez aujourd'hui votre esprit féroce des soirs de bataille . Parions que vous venez encore d' en livrer une à votre abominable préfet . - je ne fais pas autre chose . Un affreux sectaire , qui démolit ma circonscription ! - il y en a cependant de gentils . * M. * Trévoux m' a présenté l' autre soir un petit préfet qui avait de jolies manières , et des gants déchirés à force de m' applaudir . - au fait , il se réclamait de vous , dans ma loge ; il disait à * M . * Trévoux qu' il avait servi dans votre département , qu' il espérait bien y être replacé , si leur ami * M . * Mirevault revenait aux affaires . Comment donc me l' a -t-on nommé ? * Sallois , * Sarrois ... - * Sannois ! Un charmant garçon , un de ces républicains avec qui l' on peut s' entendre . Il vous a dit cela ? - oh ! Pas à moi . Mon dieu , de quoi est -ce que je me mêle ? à vous écouter tous , on finirait par la gagner , votre vilaine rougeole politique ! * Esther regarda la pendule , qui marquait onze heures et demie . - je suis confuse , mais il va falloir que je vous renvoie tous . Mon médecin m' ordonne beaucoup de repos , ce rôle est si fatiguant à jouer ; et je dois répéter demain matin pour des raccords . Combien je vous suis reconnaissante , messieurs , de m' avoir apporté vos encouragements et vos conseils . Les visiteurs se levèrent , gagnèrent la porte avec cette lenteur que mettent les hommes à sortir de chez une jolie femme de théâtre , chacun ayant le désir de partir le dernier , la fatuité d' espérer vaguement qu' on le retiendra peut-être ... * Esther témoigna sa déférence au vieil académicien en le reconduisant . - cher maître , je réclame votre voix pour mon jeune poète , quand il ne sera plus jeune . - elle montrait * Heilbronn , qui durant cette soirée avait tout écouté , tout observé , sans souffler mot . - il en sera , il en sera , toussota le vieillard . - on mourra beaucoup pour vous être agréable , belle dame . Patience , il en sera . Je vous promets ma voix , jeune homme : pas cette fois ; la bonne . - merci pour lui . Et si vous avez la bonté de m' amener m l' administrateur général , prévenez -moi d' avance : je suis si petite fille que je me sens tout intimidée à la pensée de le recevoir . - ah ! J' allais oublier ... * Monsieur * Bayonne ! Elle rappela * Elzéar , qui endossait son paletot dans l' antichambre . - pardon , * Monsieur * Bayonne ... seriez -vous assez aimable pour me donner encore une minute ? J' ai un tout petit service à vous demander . Les autres hommes décochèrent au bénéficiaire de cet appel le mauvais regard de jalousie qu' ils ont pour le gagnant du gros lot convoité par tous . Ils sortirent . - décidément , - dit * Félines à ses compagnons en traversant la petite cour , - au théâtre comme à la chambre , il n' y en a que pour ces socialistes ! Si * Kermaheuc pouvait voir , du wagon où il roule , le * Bayonne dans son nid ... le vicomte retint un instant * Andarran sur le trottoir . - savez -vous , cher ami , que cette petite * Esther est précieuse ! Le renseignement qu' elle m' a donné vaut pour moi son pesant d' or . Il me faut ce * Sannois , coûte que coûte . Ce serait le salut de mon département . Un homme qui est avec nous , au fond de son coeur . Sa femme était toujours fourrée chez l' évêque ; elle a de la ligne , de belles épaules , et un dégoût insurmontable pour les fonctionnaires républicains . On assurait même que le préfet avait lâché la franc-maçonnerie , pour complaire à sa préfète . Cela , j' en doute : avant d' avoir décroché sa première classe , ce serait maladroit . * Sannois est maintenant chez ce butor de * Cornille- * Lalouze , qui l' accuse de trahison et demande sa tête . Qu' il me la repasse , et je m' engage volontiers à voter pendant trois mois pour le ministère qui me fera cadeau de ce phénix des préfets . - dites donc , mais * Bayonne ne sort pas ! Allons-nous -en , je crois que nous l' attendrions longtemps . Pauvre marquis ! " la seule âme qui lui chante la note juste ... " c' est beau , la foi ! Et * Félines s' éloigna au bras de * Jacques , en fredonnant dans la rue : un marquis sage est en voyage ... chapitre X. En famille : quand la porte se fut refermée sur les partants , * Elzéar s' informa avec un empressement courtois : - en quoi puis -je être assez heureux pour vous servir ? * Esther réfléchissait . Elle fit attendre un instant sa réponse . - et vous ? Croyez -vous aussi à une crise imminente ? - oh ! Nous autres socialistes , vous savez , nous sommes fort indifférents à ces accidents chroniques . - pourtant , s' il s' en produisait un , quelles seraient vos préférences ? * M . * Mirevault ? - celui -là ou un autre , peu importe . Ils se valent tous ; mais , - ajouta * Bayonne avec un sourire , - vous allez me le rendre intéressant , ce drapier huguenot . Comme vous le ... protégez ! Vous le connaissez beaucoup ? - je n' ai jamais vu * M * Mirevault . Ces mots furent suivis d' un long silence . * Esther était venue s' asseoir sur une chaise basse , tout après du jeune homme , devant la cheminée où elle tisonnait . Dans cette action , toute sa personne secouée d' un petit frisson de froid se déraidissait . Rigide tout à l' heure et défendu par son immobilité , le corps de la femme réapparaissait , vivait , livrait insouciamment quelque chose de ses mystères sous les plis changeants du vêtement . Les jolis pieds se montraient sur les chenets , le buste s' inclinait vers la flamme . Sans coquetterie grossière , sans provocation ; c' était plutôt la détente naturelle d' une jeune fille qui reprend ses aises et ne se surveille plus , après le départ des étrangers , lorsqu' elle se retrouve seule avec un membre de sa famille . Elle releva enfin les yeux , fixés sur la braise ardente qui s' y mirait , les tourna vers * Elzéar , bien en face . - écoutez . Je ne veux pas jouer au plus fin avec vous . Je vais être franche , comme je ne le fus peut-être jamais avec personne . Savez -vous chez qui vous êtes ? - mais , .. chez la plus charmante , la plus aimable des ... - oh ! Pas de madrigal . Ma question est sérieuse . Répondez . Si vous ignorez vraiment chez qui vous êtes , un instinct secret ne vous dit -il pas que vous vous trouvez ici en sûreté ... dans un air de famille ... comme dans votre famille ? - qu' entendez -vous par là ? - l' ignorance sincère d' * Elzéar se peignait sur son visage intrigué . - j' entends ces mots dans leur sens littéral . Mais d' abord , permettez -moi une question indiscrète . Est -ce que vous frayez avec vos cousins éloignés , les fils du célèbre * David * Bayonne , les descendants de votre grand-oncle * Abel ? - oh ! La parenté est si lointaine ! Ils ne s' en soucieraient guère , d' ailleurs ; je vois mal ces fonctionnaires prudents bras dessus bras dessous avec un farouche socialiste . Il m' arrive même parfois de rire , à la pensée de la gêne où mon nom les met . - vous pourriez vous tromper . - vous ne connaissez pas * Joseph * Bayonne , le préfet de la * Basse- * Gironde ? - je l' ai croisé deux ou trois fois dans le salon de la paix . Nous nous saluons , nous échangeons quelques mots . Il est poli . - et son frère , * Louis- * Napoléon , le directeur de la banque * Nathan et * Salcedo ? - je le rencontre chez le baron * Sinda . Il est plus rond , celui -là . Mais nous ne sommes pas liés . - je ne vous parle pas d' * Alphonse , l' inspecteur de l' université . Il y a des chances pour que vous ignoriez toujours ce savant timide , et pour qu' il vous ignore . Savez -vous seulement qu' il avait épousé en premières noces , lorsqu' il n' était encore que proviseur à * Montauban , la fille de l' entrepositaire des tabacs dans cette ville , * émilienne * Buissonnet ? - j' avoue que mes notions sont un peu confuses de ce côté . - mais vous-même , quel intérêt ? ... - attendez . * émilienne * Buisson et lui donna une fille . élevée dans un milieu d' universitaires et de pasteurs , bardée de brevets à dix-huit ans , la petite passait pour un prodige à * Montauban . Le digne professeur aurait inventé l' université et la pédagogie , si elles n' existaient pas ; il ne concevait point d' autre carrière pour ses enfants . Il voulut pousser son aînée aux sommets de la hiérarchie dans l' enseignement féminin . Il la fit entrer à l' école normale supérieure de * Fontenay- * Aux- * Roses . Un beau jour , après deux années d' études où elle se distingua , plongeon subit de l' élève modèle . On n' entendit plus parler d' elle . Morte ? Disparue ? Enlevée par un mylord ? Le problème ne passionnait que de rares initiés . * Alphonse * Bayonne avait de son second mariage assez d' enfants pour qu' on pût se perdre dans le nombre . à l' école , où l' on savait , comme dans le cercle de la famille et des proches , on fut discret , et pour cause . Quatre années passèrent , firent l' oubli . En dehors de quelques intéressés , et peut-être de m le préfet de police , nul ne se doute que la fille de l' inspecteur général , l' élève de * Fontenay , la studieuse * Esther * Bayonne , est aujourd'hui dans la robe de votre servante , * Rose * Esther de la * Porte- * Saint- * Martin ... - quoi ! Vous seriez ... - votre cousine indigne . - la jeune femme esquissa une révérence , avec un rien d' espièglerie qui mettait une grâce inattendue sur cette figure habituellement sérieuse . - oh ! Une arrière-petite-cousine , dont le véritable état civil restera à jamais enseveli sous le nom de théâtre que le succès vient de consacrer . Cela vous fâche ? Ajouta -t-elle gentiment . - comment donc ? Cela me ravit ! Protesta * Elzéar avec gaieté . - oui , vous n' avez pas de préjugés , vous me comprendrez , vous . Ce n' est pas une aventure vulgaire qui m' a tirée de * Fontenay : c' est une volonté réfléchie . J' ai considéré devant moi la morne tâche de l' institutrice d' état , médiocre , sans horizon ; et , en regard , les perspectives illimitées du théâtre , indépendance , fortune , gloire . Ai -je donc fait autre chose que de prendre exemple sur nos frères les normaliens , quand ils fuient la classe ingrate d' un lycée de province pour se jeter dans le journalisme , dans le théâtre ? Car c' est surtout au théâtre qu' on les voit , dans nos coulisses , où les plus avisés édifient leur réputation , leur fortune . Quelle différence , je vous prie ? Comme eux , j' avais mon plan , et des ambitions aussi hautes pour le moins que les leurs . Je n' allais pas chercher sur la scène une vie facile , le désordre , l' argent bassement gagné . J' en attends plus et mieux : le vrai trône des reines de demain . - mais si j' expliquais à fond ma pensée , vous me traiteriez de bas bleu ... - non , dites , - appuya * Elzéar , très intéressé . - à une fille qui a passé par * Fontenay , - et je serai toujours reconnaissante à mes maîtres de l' avance intellectuelle qu' ils m' ont donnée sur les grues que je coudoie , - à un esprit qui a médité les enseignements de cette forte éducation , vous accorderez peut-être le droit de porter quelques jugements sur l' histoire et sur les hommes . Il ne reste dans ce * Paris , n' est -il pas vrai , qu' une seule idée commune à tous , le plaisir ; partant , une seule institution solide , le théâtre ; et la femme de théâtre , pour peu qu' elle sorte du pair , est déjà aujourd'hui la rivale , l' égale des femmes les plus enviées , les plus respectées . à mesure que cette société achèvera de s' émietter , et en attendant le coup final que vous lui porterez , l' effet nécessaire de tant de causes s' accusera chaque jour davantage : encore un peu , et la comédienne bien douée , belle , illustre , sera l' unique puissance féminine , l' unique régulatrice de ce monde en décomposition ; comme le furent dans les sociétés semblables une * Aspasie , une * Imperia ... mais il y a quelque chose de changé , à l' honneur de notre temps : une courtisane dissolue ne suffirait plus à ce gouvernement social . Il y faudra de la tenue , de la respectabilité , cette culture intellectuelle sans laquelle ni l' homme ni la femme ne peuvent rien de grand . Seule , la comédienne qui aura en main ces armes pourra relever la vraie citadelle française , le salon dictatorial où tout se prépare , où tout se consomme . - vous ne riez pas , * Elzéar . - vous permettez , n' est -ce pas , que je vous appelle ainsi : puisque nous devons cousiner ! ... - ceci fut dit avec une câlinerie charmante . - vous ne riez pas : dans votre sphère d' homme , vous avez bâti de même un grand avenir sur le rêve logique ; oh ! Plus grand que le mien , grand comme votre génie ! Mais je sais beaucoup de vous , et je devine le reste . Vous aussi , tout jeune , votre vision a refait le monde , votre action le refera dans la réalité ; avec l' audace du désir et la puissance du vouloir qui marquent ceux de notre race pour le gouvernement de ce monde . Il écoutait , captivé , ému par cet écho de ses anciennes pensées , par les souvenirs où elle le reportait . Elle touchait juste : il se reconnaissait , il retrouvait sa formation première dans ce rêve fraternel , ce rêve logique , comme elle disait . Certes , c' était bien une * Bayonne qui parlait ainsi , avec l' élan fougueux et raisonné , avec l' intelligence et la volonté de leur race . - pour monter où je veux , reprit -elle , il y a un sacrement indispensable : il faut être de la maison ; vous savez , la maison sacro-sainte , la maison de * Molière . Fille de * Bohême partout ailleurs , là seulement l' actrice devient une fonctionnaire , une personne imposée au respect de ce peuple par le sceau administratif . Le sociétariat aux français ! Première marche de ce trône où la comédienne de l' avenir régnera officiellement sur * Paris . J' y ai toujours pensé . J' ai déjà fait quelques tentatives . Le bon * M * De * Kermaheuc , qui connaît mon désir , s' était chargé de la première . Ce fut l' acte le plus héroïque de sa vie . Lui qui ne met jamais les pieds dans un ministère , il est allé un matin à l' instruction publique . Timidement , gauchement , le pauvre cher homme , il pressentit le ministre ; surpris et flatté par la démarche insolite du hautain gentilhomme , le ministre fut tout miel , s' engagea presque . Par malheur , * M * De * Kermaheuc avait alors un de ses curés privé de traitement ; il voulut du même coup soulager sa conscience , il parla de son recteur . Coulant sur le décret de * Moscou , le ministre redevint intraitable sur le concordat . Le naturel du marquis reprit vite le dessus , il s' échauffa , rua dans le brancard , traita le grand maître de l' université comme le dernier des laquais . J' ai bien ri quand il me conta la scène , le soir , en s' excusant . Je l' ai consolé , c' était parfait . Je ne pouvais désirer un meilleur amorçage de l' affaire , introduite de cette façon , par lui , de très haut : le souvenir en reste cloué dans les mémoires bureaucratiques , c' est le principal . Maintenant , après le succès retentissant des hussites , la porte de la rue * Richelieu s' ouvrira facilement , il ne faut plus qu' un homme au pouvoir pour donner la clef . C' est ici que nous revenons à * Mirevault . - je saisis mal : puisque vous ne le connaissez pas ! ... - aussi n' est -ce pas de lui que je me soucie . On le dit ordinaire : un piétiste borné , toujours conduit par la main qui sait le prendre , lui attacher ses oeillères . Et cette main est celle de mon oncle * Joseph * Bayonne , le préfet . Chef de cabinet au commerce , quand le bonhomme avait ce département , * Joseph y faisait tout . Il retrouverait le même rôle chez son patron , à la présidence du conseil . Qu' il s' implante là , seulement , et je serai sociétaire avant six mois . - permettez -moi à mon tour , fit * Elzéar , d' être amicalement indiscret . D' après ce que vous venez de dire , la famille , votre père , vos oncles , ne vous auraient pas tenu rigueur ? - ah ! Fit -elle avec un soupir , mon père , c' est autre chose . Ce savant est un juste , un simple . Il serait encore professeur à * Montauban , confiné dans ses devoirs et dans ses livres , si les vigoureux poignets de ses frères ne l' avaient pas soulevé . Quand une vague impétueuse monte , elle porte à la surface les algues molles qu' elle entraîne ; ainsi de nous , des * Bayonne : on ne laisse personne en route ; sans quoi mon pauvre père y fût resté . Il consentira peut-être à me revoir , avec le temps ; il en faudra beaucoup avant que son coeur me pardonne ma fuite de * Fontenay , cette désertion du drapeau universitaire . Avec mes oncles , rien de pareil à craindre . Ils sont pratiques . Lorsque j' ai débuté dans la figuration , ils ont fait la grimace et le silence sur la morte . Mon oncle * Napoléon m' est revenu le premier : les financiers ne sont pas des puritains . Depuis que le grand succès de l' autre soir m' a mise en valeur , comme il dirait , cet aimable homme me comble , il me traite de puissance à puissance . Un matin , il m' a amené le préfet : après le succès , naturellement . Nous nous sommes compris , nous avons échangé des paroles . Si j' ai besoin de lui pour le sociétariat , l' oncle * Joseph a encore plus besoin de moi pour se hisser dans la place où il me sera utile . - qui pensait à un ministère * Mirevault ? Le voici en bon train . * Asserme y est attelé ; je le tiens par bien des côtés ; c' est un lanceur émérite , vous le savez . à la chambre et dans les journaux , il va faire le lit de * Mirevault , créer cet état d' opinion où le nom d' un homme politique devient possible , d' abord , puis obsédant , inévitable . Les deux journalistes que vous avez vus ici achèveront la besogne . * Félines a mordu à l' hameçon , il amadouera la droite . Un officier de mes amis , attaché à la maison du président , préparera les voies en jetant le nom dans les conversations de l' élysée . * Duputel viendra alors le proposer avec son autorité parlementaire , d' après les indications de * Sinda , qui a barre sur ce vieux ficellier ; et j' ai pu démontrer au banquier les avantages que présentera pour lui , pour tout le monde des affaires , une combinaison où mes oncles * Bayonne joueront un rôle prépondérant . D' autres encore s' en occupent . Je vous dis que c' est fait . Vous allez rire : figurez -vous que l' austère * Mirevault , excité par * Joseph , voulait venir me rendre une visite de cérémonie . Je l' en ai fait dissuader . L' imbécile ! Pourtant il sera ministre : il le faut , je le veux . Une saccade nerveuse agita sa petite main . * Elzéar la regardait , cette main mignonne qui tapotait les pincettes ; il pensait qu' elle avait ourdi et jeté sur tout * Paris , du fond de la maison silencieuse , le large filet qui allait se refermer dans le marais parlementaire , en ramener le ministère voulu . Il la regardait , cette menotte , il se prenait à en aimer la grâce et la force . Il était d' autant plus agacé par la piqûre d' une idée , devenue importune depuis quelques instants , - m' en voudrez -vous , dit -il , si je pousse plus loin l' indiscrétion ? Que pense de tout cela votre ... votre ami , l' intraitable marquis ? La physionomie d' * Esther , presque enjouée tandis qu' elle développait ses grands desseins , reprit son masque grave , avec une ombre de douce tristesse . - de ce sujet aussi , je vous parlerai librement ; mais vous me croirez moins franche , c' est trop complexe ! * M . * De * Kermaheuc est le seul devoir que ma conscience se reconnaisse , le seul attachement vrai que mon coeur s' avoue . Il m' a ramassée , avec tendresse et respect , alors qu' au sortir de * Fontenay j' errais dans la rue , frappant vainement à la porte des petits théâtres . Nous sommes d' une race loyale dans les comptes , n' est -ce pas , et qui paie strictement son dû . Je dois à ce vieillard l' honorabilité de ma vie ; je lui dois l' unique affection solide qui m' ait protégée . Affection paternelle ... maintenant ... ; vous me croirez si vous voulez . Je l' aime pour sa noblesse de sentiments ; je l' aime , c' est singulier à dire , pour tout ce que je sens en lui d' inaccessible à ma nature , et de bon et de beau , pourtant je l' aime avec ma complexion morale de * Fontenay , avec cet idéalisme qu' on essayait de nous inculquer là-bas . Et , d' autre part , je suis superstitieuse : * M * De * Kermaheuc est mon fétiche ; il me semble que si cette grande ombre d' un passé mort se retirait de moi , rien ne me réussirait plus . J' ai fait bien des sacrifices pour lui épargner un chagrin . - ce qu' il pense des choses temporelles dont nous parlions tout à l' heure ? Il ne les voit pas , il vit au-dessus . On ne trompe pas un homme en lui celant ce qui n' a pas d' intérêt , ce qui n' existe pas pour lui . * M * De * Kermaheuc se croit malheureux , et je ne sais pas d' être plus heureux , à mon sens : parce que je ne connais à personne une pareille puissance d' illusion . - je continue à vous bourreler , - reprit * Elzéar ; il y avait de l' humeur et du soupçon dans son accent . - votre existence ne va -t-elle pas changer , avec l' aisance qu' apportent les gros succès de théâtre ? - questionnez donc franchement ! Vous voulez dire que mes appointements de comparse n' eussent pas suffi à me faire vivre , sans l' appui de * M * De * Kermaheuc ? Pauvre homme ! Des fleurs , quelques menues gâteries , un bijou ancien le jour de ma fête ; ce qu' il ferait pour une nièce préférée . Je n' ai pas reçu de lui autre chose , et ses moyens ne lui permettraient pas davantage . La vieille maison où vous êtes représente la part d' héritage qui m' est revenue de ma mère , morte peu après mon équipée , peut-être de ce coup , hélas ! Et s' il y a eu au début de ma carrière , cette terrible carrière du théâtre , des nécessités cruelles , des ... abdications , - je ne cache rien , vous le voyez , - ne me faites pas souvenir de ces tristesses , * Elzéar , laissez -moi oublier les heures de torture . Depuis quinze jours , les directeurs se pendent à la sonnette de la prestigieuse * Martha : désormais , je serai maîtresse de moi-même , libre de mon choix , si ce coeur que je n' ai guère eu le loisir d' écouter devait parler quelque jour . Il ne m' entraînera jamais , je veux l' espérer , à des faiblesses qui jetteraient ouvertement le ridicule sur mon vieil ami , qui compromettraient le nom vénéré dont je dois être la gardienne ... - le nom dont vous devez être la gardienne ? ... * Esther mordit ses lèvres minces , comme pour rattraper un mot de trop . - sans doute ; tout le monde connaît et je proclame hautement cette espèce d' adoption affectueuse du bon marquis . C' est ce que je voulais dire . Vous l' entendez assez . Vous ne me prêterez pas des idées absurdes qui sont bien loin de mon esprit . Elle s' inquiétait à tort . En ce moment , * Elzéar ne s' attachait guère à pénétrer les arrière-pensées ou les espérances cachées sous cette phrase équivoque . Il était tout à l' agacement instinctif qui aiguillonne la vanité d' un homme , dès qu' il voit se dresser brusquement , dans l' intimité affectueuse de l' entretien avec une jolie femme , une de ces barrières qu' elle élève d' un mot devant le désir possible , la chance future , la tentation d' un instant ... l' élevait -elle pour refréner ce désir possible , ou pour le stimuler en lui donnant plus d' élan ? ... * Elzéar continua , presque méchamment : - * M * De * Kermaheuc ignore -t-il vos origines ? Elles doivent choquer singulièrement ses préjugés . - il sait seulement que j' ai quitté une de ces écoles qu' il abomine . Il porte cette belle action au crédit de mes scrupules de conscience . Pourquoi le détromper , puisqu' il m' en aime mieux ? - et vous pouvez prendre sur vous de flatter toutes ses rengaines mérovingiennes , vous , la femme d' esprit libre et instruit ? - je lui parle avec piété des choses mortes qu' il aime : je n' y ai pas de peine , puisqu' elles sont belles . J' en ai moins encore à lui parler avec dégoût des choses vivantes qu' il n' aime pas , puisqu' elles ne sont guère propres . Ne pensez -vous point que les hommes se plaisent surtout à entendre maudire ce qu' ils détestent , plus encore qu' à entendre louer ce qu' ils chérissent ? Enfin je cherche à lui plaire comme je peux , même si je ne suis pas toujours bien convaincue . On est souple , n' est -ce pas ? Comme pour en donner la preuve , elle s' était levée avec une ondulation harmonieuse de toute sa personne , elle vint jeter ce mot dans un sourire ingénu à l' oreille du jeune homme . Il sentit passer , tout proche , le parfum tiède de la gorge délicatement moulée sous le barège entr'ouvert . Elle avait vu se former un nuage sur le front d' * Elzéar , à ses dernières reparties ; elle le vit se fondre dans une sensation capiteuse . Elle se rassit plus près de lui ; penchée amicalement sur le bras du fauteuil qu' il occupait , elle lui dit , changeant brusquement de sujet : - mais c' est assez parler de moi . Je vais être pressante à mon tour . Pourquoi délaissez -vous votre mère , * Elzéar ? * Rachel est de bon conseil , elle vous aime . Afin d' enrichir le fils oublieux , un peu grisé par sa vie de luttes , par sa gloire , la vieille mère travaille . Elle vient d' entrer en affaires avec le baron * Sinda , pour l' exploitation d' un vaste gisement de kaïnite dans le duché d' * Anhalt ... une opération très fructueuse , au dire du baron . * Rachel édifie la fortune de l' enfant prodigue . - vous êtes donc en relations avec ma mère ? - je l' ai rencontrée quelquefois dans le quartier nous sommes si proches voisines ! Je rencontre plus souvent votre soeur , chez une dame qui nous donne à toutes deux des leçons de musique . On cause . * Nathalie monte en graine . Je soupçonne dans son imagination une idée fixe : elle attend que cet étourdi de * Félines ait croqué le dernier morceau de son patrimoine , elle s' offrira alors pour arracher aux usuriers le château de * Crémeuse et remettre à flot le vicomte . Je crains qu' elle ne se leurre d' une chimère . * Félines ne l' a jamais vue , et le temps passe . Vous devriez soigner un peu plus votre mère , mon ami ; et vous devriez vous rapprocher des autres * Bayonne , vos parents . - y pensez -vous ? Que j' aille leur jeter dans les jambes un socialiste ! - mon petit cousin , avec tout votre esprit , vous êtes un grand nigaud . Un socialiste tel que vous , chef de parti , remueur d' idées , terreur des ministères , et qui sait mener de front une vie élégante , conserver de belles relations , le * Lassalle parisien , comme on vous nomme , ce n' est plus un épouvantail , c' est un allié précieux . Quand vous vous êtes lancé dans le mouvement , les grands * Bayonne ont gémi , sans doute , comme ils l' ont fait sur mon entrée au théâtre . S' ils pardonnent aujourd'hui à mon succès , combien plus ils triomphent du vôtre ! Ils voudraient seulement que vous le missiez au fonds commun de la famille , et vous l' y devez mettre , * Elzéar . Que deviendrons -nous , seigneur ! Avec les mauvais desseins qu' on voit déjà se former contre nous , si nous ne faisons pas corps , solidement ? Unis , nous sommes invincibles , d' autant plus forts que nous avons un pied dans tous les camps . Mes oncles le comprennent à merveille . Ils ne m' en veulent plus d' être au théâtre , dans le seul lieu d' asile où ce peuple absurde et galant oublie ses velléités d' ostracisme en applaudissant ses favorites : comme * Assuérus , il écoutera toujours * Esther , et les soeurs d' * Esther ; car elles sont nos soeurs , presque , toutes celles qui ont du talent . De même , mes oncles inventeraient un socialisme tel que le vôtre , si vous ne leur aviez épargné cette habileté . Je sais qu' ils vous guettent , qu' ils vous attendent , très renseignés sur vous . Dès que * Joseph , sous le couvert de * Mirevault , aura le gouvernement dans sa main , il ne demandera qu' à vous y ménager un accès facile . - ainsi , ajouta -t-elle avec une moue de badinage persuasif , - vous allez ouvrir l' aiguille sur la voie où vous êtes posté , et livrer passage au train * Mirevault- * Bayonne , qui est signalé ; d' abord , pour obliger votre petite cousine ; ensuite , pour hâter votre propre arrivée aux affaires . - mais ce n' est pas sérieux ! Il y a un abîme entre le pouvoir et nous . - ne dites donc pas nous , mais moi , vous qui êtes le seul homme de votre parti ! Il n' y a pas d' abîme : à peine un fossé , qui se comble chaque jour . La force des choses pousse de votre côté ces gens -là : pour que la soudure se fasse , vous n' aurez qu' à marquer le pas sur place , à vous délester de quelques utopies . - vous me connaissez mal . Sous les dehors sceptiques que je porte dans le monde , je crois à mes idées . Je n' en sacrifierai aucune . - je connais votre idéalisme , je l' aime . On ne fait rien sans cette paire d' ailes . Mais il faut que l' idéalisme sache devenir pratique ; c' est par là que nous sommes supérieurs , nous autres , et que vous le serez . Vos idées resteront stériles , si l' amour du pouvoir ne les féconde pas . Qu' est -ce que des idées qu' on n' applique jamais ? Cela s' appelle des rêves . - peut-être . Je veux faire rêver mes rêves par tous les hommes . Cette phrase que * Daria lui avait dite , un jour , * Elzéar la prononça plus faiblement , comme une leçon qu' il répétait , comme l' écho mourant d' une autre voix qui l' aurait poursuivi . * Esther s' en rendit compte , ses yeux attentifs lisaient dans ce coeur combattu . Elle se renversa sur son siège avec un geste de découragement . - c' est vrai , j' ai tort . J' ai affaire à trop forte partie . Folle que j' étais , de croire que ma voix pourrait prévaloir contre celle ... celle qui parle en vous . Il sentait approcher l' assaut . Il se raidit , répliqua durement : - à quelle voix faites -vous allusion ? De nouveau , elle se rejeta en avant , lui prit affectueusement les mains , avec de fréquentes hésitations dans les mots craintifs , très doux : - ne m' en veuillez pas , * Elzéar . Une sympathie irréfléchie m' entraîne ; je n' ai aucun droit à vos confidences . Ne craignez rien : ce n' est pas cette main qui fera saigner votre coeur . - et la petite main marquait sur sa poitrine la place du coeur . - * Rachel , votre mère , pourrait seule faire écouter les paroles que voudraient vous dire tous ceux qui vous aiment . Je sais par elle , et par mes oncles , très informés , ce qui est su de tout * Paris , ce que vous ne cherchez pas à dissimuler . Au début , tous les vôtres se sont réjouis des belles perspectives ouvertes devant vous : une haute alliance , une immense fortune , une destinée égale à votre mérite ... mais votre mère et les autres parents se sont enquis ; leur satisfaction s' est changée en crainte . On ne peut faire fonds , disent -ils , sur un caprice altier ; cette fantaisie n' ira jamais jusqu'à consentir au projet d' union que vous formez sûrement ; le préjugé contre notre race est si fort dans ces pays barbares ! Il sera invincible , plus puissant même que la passion . Les vôtres s' inquiètent d' autre part ; on leur signale chez ... chez cette noble personne ... une frénésie dans l' absolu des idées que ne tempérerait aucun sens pratique ... c' est eux qui le disent ! Ils vous imaginent déjà poussé par cette influence aux extrêmes , sombrant dans les apostolats chimériques , et retombant meurtri du haut de votre rêve , ayant tout perdu dans ce désastre , le grand bonheur que vous attendez d' une autre , la situation riche de promesses que votre talent vous avait faite , tout enfin ! Elle se tut , sans le quitter des yeux . Le visage altéré disait ce qu' il souffrait . Un chirurgien débridait ses plaies cachées , mettait à nu ses pensées inavouées . Oui , il les avait formés , ces projets ; sans les regarder en face , sans y consentir expressément : on les lui montrait , vivaces . Oui , il les ressentait , ces craintes : tous les mirages s' évanouissaient à la fois , ceux de la passion , ceux de l' ambition ; au lieu du pouvoir qu' on venait de lui faire palper comme un fruit mûr , il ne resterait dans sa main qu' un grelot de chimère , secoué derrière une agitée ; tant d' espoirs accumulés s' écrouleraient dans quelque catastrophe tragique . Tout ce que lui avait déjà murmuré sa claire raison , aux intervalles de l' ivresse , * Esther venait de le préciser à haute voix . Il lui semblait qu' elle ne parlât pas du dehors , cette femme , mais au fond de lui-même , comme une conscience ; et il l' aurait battue , comme on voudrait parfois battre sa conscience . Elle attendait cet effet du coup hardiment frappé ; elle eut peur d' être allée trop loin . - oh ! Pardonnez , * Elzéar , c' est eux qui parlent de la sorte ; des politiques , des calculateurs . Moi , femme , je ne juge pas si vite . Je sais qu' elle est belle , je sens qu' elle est très haute , digne de vous ; je vous comprends , je l' envie . N' écoutez que votre coeur , cherchez le bonheur , c' est déjà le tenir que de le chercher ainsi . - il y a des créatures déshéritées qui n' auront même pas connu les joies de cette recherche ! Il fallait attendre , elle le devinait , avant de recoudre la plaie trop cuisante . Elle s' absorba dans la contemplation du foyer . Après une pause d' un silence irrité , d' abord , honteux ensuite , il dit machinalement , pour dire quelque chose , pour échapper à sa propre pensée , plus que par intérêt vrai : - vos derniers mots ressemblent à une plainte . Vous n' êtes donc pas heureuse ? Les petites épaules se haussèrent . - quelle question ? Si l' action et le travail ne vous suffisent pas , à vous , un homme , pensez -vous qu' une pauvre femme s' en contente ? Ces sources de la vie , où tous veulent boire , croyez -vous qu' on les épuise avec l' attachement paternel d' un vieillard , avec les vaines couronnes de théâtre qu' on aimerait rapporter à un maître élu , beau , éloquent , supérieur aux autres hommes ? L' équilibre et la santé du coeur , à défaut de mieux , je n' ai ressenti ce bienfait qu' à * Fontenay , durant la courte période où je me suis donnée à un maître . Elle se leva , elle alla ouvrir un bonheur du jour , en retira une liasse de cahiers d' écolière . - ce sont mes cahiers de l' école , les notes recueillies aux conférences du bon * M * Pécaut . Mes compagnes et moi , nous l' avons aimé . Il croyait , l' excellent homme , nous croyions nous-mêmes que nous prenions intérêt à son prêche ; non , je l' ai compris plus tard ; nous aimions le doux rêveur , comme les petites filles de cet âge aiment leur directeur spirituel , quel qu' il soit . Je retrouve ici , j' y relis de temps à autre les formules sonores qui nous emballaient : " l' idéal moral contemporain ... la dignité de la personne humaine ... le mystère de liberté que l' âme porte en elle ... l' issue ouverte vers la vie éternelle ... " ce fut une sorte de haschisch intellectuel , reçu des mains d' un prophète en qui nous avions foi . Pourquoi m' en suis -je si vite dégoûtée ? à la réflexion je me suis rendu compte . Il y a dans l' esprit ardent et précis de notre race comme un feu qui brûle la paille de tous ces mots creux . On applique sur nous , pour un instant , le léger vernis de calvinisme ; il s' écaille bientôt , le véritable esprit de nos pères reparaît . Le mien n' a pas moisi dans ce sirop de religion laïque que notre maître agitait pour nous ; j' ai pris mesure du bonhomme et mon enthousiasme s' en est allé avec sa puissance de persuasion . Alors , j' ai quitté l' école , comme je vous le disais , je suis venue chercher des applications pratiques de ma force de vie dans la réalité terrestre , là où nous les chercherons toujours , nous autres . - c' est égal : je me reporte parfois à ce temps , à ma brève griserie d' âme , et je me dis que ce furent de bons jours , les seuls où l' illusion féconde ait habité dans mon sein . Parfois aussi , j' envie mes anciennes compagnes , celles qui ont suivi simplement l' âpre chemin du devoir enseigné , avec un coeur résigné à leur sort modeste , un esprit docile à la grave parole du maître ... tenez , écoutez comme c' est joli , ce qu' il nous disait , quand on ne creuse pas . Elle lut à * Elzéar quelques extraits du sermonnaire philosophique . - lui donner le temps de se remettre , le bercer avec des paroles quelconques , comme on berce un enfant blessé , elle obéissait à cette juste intuition en prolongeant sa lecture . Il se remettait , il la regardait , il ne lui en voulait plus ; il admirait cette créature changeante , multiforme , qui avait à sa harpe intérieure tant de cordes diverses , douces ou fortes . Il l' interrompit , cette fois avec un élan d' intérêt sincère : - ainsi , vous n' êtes pas heureuse , * Esther ? Elle referma les cahiers , qu' elle continua de balancer dans sa main . - je vous répondrai par un passage des hussites où vous m' avez trouvée bonne ; sans doute parce que la femme parlait sous le masque de la comédienne , avec les souvenirs de prime jeunesse où je m' égarais tout à l' heure . Vous vous rappelez la scène ? Quand l' apôtre entre dans la chambre où * Martha travaille , pour imposer un nouveau sacrifice à la jeune fille éprise de lui ... elle se leva ; debout devant * Elzéar , elle récita lentement , de sa chaude voix de théâtre : c' est beaucoup demander à votre faible soeur que lui vouloir toujours des vertus sans douceur , un coeur rude au combat , un front lourd de pensée . je ne suis qu' une femme , ô maître ; et quand , lassée par l' accablant effort de mon travail du jour , j' entends passer les chants de nos filles d' amour , je cours à ma fenêtre ; et je l' ouvre , et j' écoute ... etc : ils demeurèrent un instant silencieux . * Elzéar montra du doigt le piano : - * Esther , voudriez -vous me faire d' autre musique ? On dit que là aussi vous avez beaucoup de talent . D' un signe de tête , elle indiqua la pendule ; son visage exprima la surprise de l' heure avancée , l' irrésolution , une incertitude triste . - une autre fois ... voyez comme il est tard ! à ce rappel , qui signifiait la fin de leur tiède intimité , à l' idée de se retrouver dans la rue froide et noire , en solitude avec son chagrin , loin de ce foyer , loin de cette robe où il laissait quelque chose de lui-même , des parcelles de sa vie déjà prises , - * Elzéar se sentit envahi par une immense lâcheté . Elle le désarma contre les instincts obscurs émus au fond de son être . - qui les analysera , qui les expliquera , ces chocs soudains , contraires , des pensées et des désirs ? Ce fut lui , cette fois , qui se pencha , prit les mains de la jeune femme , brusquement , en tremblant : - * Esther , chère * Esther , grande petite * Esther , soyez heureuse . Je le veux . Que faut -il pour cela , dites ! Un ravissement ineffable transfigura le front sérieux , les grands yeux humides . De la gorge précipitamment soulevée , les paroles sortirent , enivrées , pressées dans une hâte heureuse : - oh ! Rien , ce mot ! Je l' aurai eu , le mot aimant , ma fleur d' avril , ma flamme de décembre . Ne le deviniez -vous pas , que vous étiez l' attendu , l' espéré , depuis longtemps , vous si beau , si grand , vous l' orgueil de ma race ! Encore assez maître de ses sens pour regarder au dedans de lui-même , * Elzéar croyait y voir une forme blanche , un long cygne neigeux qui s' enfuyait , s' évanouissait : fantôme qui tantôt l' appelait à sa suite , douloureusement , tantôt le poussait furieusement sur cet autre sein , palpitant devant lui . à cette dernière impulsion , il obéit ; d' un geste inconscient , il attira les mains qu' il serrait . Les cahiers qu' elles tenaient leur échappèrent : tombés sur les carreaux du foyer , ils flambèrent subitement au contact des braises . - oh ! Mes cahiers de * Fontenay ! Les cahiers du bon maître ! La physionomie mobile à miracle prit l' expression d' une fillette en contemplation devant sa cruche cassée , l' air de confusion enfantine et perverse qui devait ajouter une pointe de perversité au désir émané d' elle . En un seul mouvement d' une grâce hardie elle tomba sur les genoux , tenta d' arracher les feuillets aux flammes : trop tard , ses doigts s' y brûlèrent ; pivotant alors sur elle-même , légère , rapide , elle se retrouva agenouillée tout contre * Elzéar , souriante , les mains tendues , murmurant à voix basse : - mes seules joies d' âme étaient là ! Plus de passé . Remplace . Toute à toi ... il se baissait pour la saisir . Plus prompte , elle se redressa d' elle-même ; dans une détente lascive de tout l' être , elle s' abattit sur lui , les bras noués autour de son cou , les yeux dans ses yeux , cherchant ses lèvres avec des lèvres où montaient dans un râle , suppliantes , impérieuses , ces paroles étouffées : - assez de lutte , assez de pensée ! Je t' ai voulu , je te veux ... prends -moi ... chapitre XI . Le bain de haine : * Andarran continuait son initiation . Il venait consciencieusement à la chambre . Le travail législatif n' avançait guère . La loi sur les boissons , discutée par quelques spécialistes devant les banquettes vides , marchait cahin-caha . Le nouveau député usait ses après-midi en flâneries dans les couloirs . Il prenait contact avec ses collègues , il réformait sur plus d' un point l' opinion toute faite qu' il avait d' eux . Arrivé au palais-bourbon avec les préventions qu' un décri universel entretient dans le public , * Jacques pensait y fréquenter , à peu d' exceptions près , les fantoches incapables et stupides stigmatisés chaque jour par la presse . Ce lui fut une vraie surprise de trouver vif intérêt et grand profit dans les conversations qu' il nouait , au hasard des rencontres de couloir . Tel collègue sans notoriété particulière , qu' il jugeait défavorablement sur ses opinions , sur ses votes , le charmait dans l' entretien privé par l' étendue de ses connaissances , par la modération et l' équité de ses aperçus . Avec les uns , il s' instruisait sur des matières où la compétence de son interlocuteur lui faisait mesurer sa propre ignorance ; il se plaisait avec d' autres aux causeries sur les idées générales . Journellement il découvrait d' obscurs législateurs qui lui en imposaient par leur savoir ou par leur solide expérience , qui le gagnaient par les agréments de l' esprit ou par une bonhomie cordiale . Sensible aux supériorités de tout ordre et volontiers défiant de lui-même , * Jacques se demandait avec inquiétude s' il n' allait point paraître très petit garçon , entre tant de capacités indiscutables . Il se demandait surtout comment il devait concilier ces constatations quotidiennes avec cet autre fait d' évidence , l' insuffisante et déplorable gestion des affaires publiques par cette réunion de capacités individuelles . Une après-midi , dans la semaine qui suivit sa présentation rue * Fortuny , comme * Andarran faisait les cent pas en discutant à fond la question des sucres avec un grand agriculteur du nord , * Bayonne passa rapidement devant eux , lui jeta ces mots : - tu feras aujourd'hui tes vrais débuts . Il y a de l' orage dans l' air . ça va chauffer . - ah ! Bah ! On ne s' attendait à rien de particulier ... qu' est -ce qui te fait croire ? ... - certains symptômes . Une houle de fond qui arrive du salon de la paix . Pressentiments de marin . Tu verras . Il s' engouffra dans la salle . La sonnerie d' un timbre électrique vibra le long des couloirs . Elle produisit l' effet d' une pierre dans une fourmilière . Les groupes se dispersèrent , les députés se portèrent en masse vers les deux tambours de droite et de gauche qui ouvrent sur l' amphithéâtre . Au moment de les suivre , * Jacques s' arrêta sur le perron d' accès avec une exclamation joyeuse : - * Ferroz ! ... mon cher maître , quelle joie de vous voir ici ! Il venait de reconnaître le visage glabre aux lignes de médaille antique , empreint d' une gravité méditative sous la couronne des cheveux blancs . Un demi-siècle de labeur et de pensée n' avait pas ployé la forte carrure du savoyard . * Ferroz montait les degrés de ce pas réfléchi qui marque l' habitude de n' avancer qu' en terrain sûr . Ainsi avait marché , de découvertes en découvertes , le praticien sans rival , oracle des aliénistes de toutes les écoles , rénovateur de la thérapeutique des affections nerveuses . Que faisait -il dans les assemblées , l' illustre savant dont les travaux sont attendus par toute l' * Europe ? Comme toujours , il y avait à cette question deux réponses : celle des malveillants , celle des approbateurs . - * Ferroz , disaient les premiers , ambitionnait de finir en personnage curulaire , installé dans un fauteuil du * Luxembourg ; il gravissait patiemment l' échelon inférieur , obligatoire en un temps où le sénat ne se recrute guère que parmi les stagiaires de la chambre basse . - non , répliquaient les seconds ; n' ayant plus rien à apprendre dans les cliniques , l' éminent professeur avait voulu consommer son expérience , étudier dans les assemblées certains phénomènes collectifs de psychologie et de physiologie . - comme toujours , il eût fallu sans doute réunir les deux explications , pour fondre les parts de vérité que devait contenir chacune d' elles . * Andarran avait approché * Ferroz dans sa vie d' étudiant ; il avait su mériter l' attention bienveillante de ce puissant esprit . - oui , continua -t-il avec effusion , c' est une fortune inespérée de vous retrouver ici . Vous me guiderez dans ce pays inconnu , cher maître ; vous savez combien j' ai foi dans votre diagnostic intellectuel et moral . - cher monsieur , répondit * Ferroz , avec cette articulation lente et mesurée que les internes de son service appelaient " un pèse-mots " , - cher monsieur , je vous répéterai ce que j' ai toujours dit à mes élèves : observez les faits , qui sont nos véritables instituteurs ; négligez les mots reçus , pour respectables qu' ils soient ; attachez -vous à la réalité qu' ils déforment . Elle vous instruira plus vite et mieux mieux que je ne saurais faire . - en séance , messieurs ! - ce cri des huissiers ramassa les derniers retardataires . Dans les couloirs , grouillants quelques instants auparavant , il n' y avait plus qu' un grand froid de vide et de silence . - si je ne me trompe , reprit * Ferroz , la réalité vous prépare une première leçon . Allons la recevoir . Nous en causerons après . * Jacques l' accompagna dans l' hémicycle . La physionomie de la salle avait changé comme par enchantement : morte l' instant d' avant , tragiquement vivante depuis que ce reflux humain y ramenait la vie . Cinq cents têtes pressées , tendues vers la tribune , garnissaient le pourtour des banquettes . Ce n' était point le silence solennel qui se fait aux grands jours , sous la parole des grands orateurs : c' était l' attention grondante des journées d' âpres querelles . La réforme des boissons venait de trébucher sur un article où des amendements contradictoires , acceptés par les mêmes votants , faisaient entrer deux prescriptions inconciliables . On s' était empressé de renvoyer la loi à la commission . L' ordre du jour appelait une interpellation de * Cyprien * Bouteverge , l' un des chefs radicaux . La chambre avait décidé la discussion immédiate ; telle une femme qui jette au panier son fastidieux travail de tapisserie , à l' annonce d' un visiteur amusant , impatiemment attendu . L' objet de l' interpellation était de mince conséquence : une phrase imprudente dans un mandement épiscopal . * Boutevierge dénonçait ce crime aux foudres du pouvoir . Bientôt , abandonnant le cas particulier de son évêque , il " donnait une grande ampleur au débat " ; expression usuelle dans la langue parlementaire pour signifier une énumération copieuse de tous les ragots propagés par la presse . * Boutevierge poussait la charge à fond contre le cléricalisme , contre un ministère prisonnier de la droite et complaisant à l' éternel ennemi . Incisive et captieuse , son argumentation portait . à gauche , à droite , sur quelques bancs du centre , une contraction colérique déformait peu à peu les visages ; ils grimaçaient avec des expressions de joie méchante ou de révolte indignée , le luisant de la haine passait dans tous les yeux braqués . On eût dit que certains regards , à l' extrême gauche , avaient la vertu du basilic , et qu' ils allaient poignarder les ministres , les gens du centre . Ce fut pis encore quand le plafond lumineux s' éclaira : dans l' air épais , sur ces figures terreuses , fantomatiques , avec la clarté trouble et jaunâtre dont on ne voyait pas la source , il sembla qu' une pluie de fiel en dissolution s' épandît ; elle tremblait dans l' atmosphère vibrante , elle faisait saillir les masques convulsés , plus terreux et plus jaunes , plus haineux sous le cerne de lumière bilieuse . Le ministre des cultes balbutia une réponse faible , équivoque . * Bayonne bondit après lui à la tribune : l' orateur socialiste ne trouva pas cette fois les habiles envolées d' éloquence qui réunissaient pour un instant tous ses auditeurs dans une même surprise d' admiration . La parole dure , sans liant , trahissait une âcreté intime qui ne lui était pas habituelle . - qu' a donc le bel * Elzéar ? Se demandait -on : - lui qui semblait depuis quelque temps se désintéresser de la lutte , le voilà plus féroce que jamais contre le gouvernement , féroce jusqu'à la maladresse . Il eut pourtant sur la liberté d' association , seule efficace pour conjurer le péril clérical par le droit commun , une digression où * Jacques se sentit d' accord avec lui . Le député d' * Eauze fit machinalement le geste d' applaudir : au bruit scandaleux de cet applaudissement isolé , aux regards épouvantés que lancèrent * Couilleau , * Rousseblaigue , à l' effarement des têtes qui se retournaient sur les banquettes inférieures , * Andarran s' arrêta , interdit , comme un enfant qui aurait laissé échapper une incongruité . * Bayonne conclut en déposant un ordre du jour sur ce thème de la liberté d' association . * Jacques n' en saisit pas le dispositif , dans le brouhaha des clameurs hostiles . - attends , je vas lui faire un sort , à ton ordre du jour ! S' écria * Rousseblaigue en tirant la boîte à bulletins du groupe . - mais que dit -il au juste ? Demanda * Jacques . - je n' en sais rien . ça vient de ce socialiste * Suffit , n' est -ce pas ? D' une main hésitante , * Jacques voulut retenir le bulletin à son nom , s' abstenir , tout au moins : un murmure scandalisé s' éleva autour de lui , une réprobation triste se peignit dans les yeux de tous ses voisins , très honnêtes gens , très bien pensants , politiques expérimentés , anciens au parlement . Il laissa faire , comprenant qu' il n' était plus un homme raisonnable et libre , mais une cellule passive dans un organisme , dans le groupe où on l' avait inscrit . Et il courba la tête en se rappelant la prédiction de * Bayonne , le premier matin . * Boutevierge revint à l' assaut , d' autres après lui . Le baron * Lebrun , député monarchiste et catholique , prit la défense de l' évêque incriminé . Cet avocat compromettant , écouté avec faveur par l' extrême gauche , embarrassait le ministre à l' égal des adversaires déclarés . Il parut à * Andarran que * Lebrun faisait insidieusement le jeu de ces derniers . D' une façon générale , * Jacques avait peine à comprendre la partie qui se jouait : toutes ces graves questions étaient attaquées de biais , posées en porte-à-faux , avec des intentions cachées sous les attitudes apparentes . Deux ou trois fois , il fut violemment tenté d' intervenir , de redresser le débat qui s' égarait . Un instinct secret le prémunit contre ce prurit de néophyte : la voix du bon sens , il le devinait , n' aurait aucune chance de se faire écouter ; il contreviendrait à la règle d' un jeu qu' il ignorait , sur un échiquier où toutes les pièces se mouvaient suivant la marche oblique du cavalier . Après * Lebrun , le président du conseil donna de sa personne . Il louvoya cauteleusement , parla du concordat avec respect , du clergé sur un ton rogue et comminatoire ; il fit tête à l' extrême gauche tout en détachant des ruades à droite . Un épisode de chasse revint à la mémoire d' * Andarran , un renard qu' il avait traqué certain jour , au fond d' une gorge , entre deux crêtes couronnées par les tireurs : l' animal subtil avait réussi à se défiler , tout le long de la gorge , sous un étroit couvert où il échappait aux coups de fusil des deux pelotons opposés . Quelques officieux du cabinet proposèrent l' ordre du jour pur et simple . * Lebrun et ses amis de la droite l' appuyèrent bruyamment : leur intervention provoqua un mouvement de mauvaise humeur à l' aile gauche du centre . On vit là des bulletins blancs préparés sur les pupitres se changer aussitôt en bulletins bleus . Les scrutateurs se consultèrent longtemps , avec des airs mystérieux , au-dessus des corbeilles où les huissiers vidaient leurs urnes . D' une voix légèrement émue , * Duputel annonça " qu' il y avait lieu à l' opération du pointage . " à ces mots fatidiques , une secousse électrique se propagea sur tous les bancs ; les applaudissements éclatèrent à l' extrême gauche . Des huées , des regards insolents , rechargés de haine par ce demi-succès , défiaient les mornes bataillons du centre ; ceux -ci invectivaient rageusement la maladresse des droitiers , qui ricanaient , narguaient les ministres . Le pointage nécessitait une suspension de séance : on se précipita dans les couloirs , autour des tables où les scrutateurs déployaient les feuilles d' émargement . La ruche s' emplit à nouveau d' un affolement tumultueux : pronostics passionnés , commentaires des discours , aigres discussions dans les groupes . * Andarran croisa à la sortie un socialiste , ancien professeur d' algèbre que son frère * Pierre avait eu pour répétiteur au lycée . Esprit chimérique , coeur foncièrement droit et honnête , cet homme lui avait toujours inspiré une sincère estime . - je vous plains , fit le mathématicien avec un hoquet de dégoût . Ah ! Ne jamais revenir ici ! On s' y empoisonne la raison et le coeur . Au dehors de cette enceinte , je ne déteste personne ; dès que j' y rentre , je sens en moi une bête féroce ; chaque après-midi , il me semble que je me replonge dans un bain de haine . * Jacques se répétait encore ce dernier mot , qui traduisait si bien ses impressions de séance , lorsqu' il rejoignit * Ferroz . - cher maître , je ne comprends rien à ces logogriphes : je ne vous demande pas de m' expliquer tout , ce serait trop long ; mais , de grâce , éclairez -moi sur un point . Voilà de bons garçons , pour la plupart , qui causaient familièrement dans ces couloirs , tout à l' heure , qui se racontaient des histoires drôles ; sceptiques , comme nous le sommes tous aujourd'hui ; faisant bon marché de leurs étiquettes politiques , à telles enseignes que je suis tombé de mon haut , ce matin , en entendant bafouer la république par des républicains avérés , les princes par des monarchistes notoires . Cette porte franchie , ils se transforment en ogres , on croirait qu' ils vont s' entre-dévorer ; ils se replongent dans le bain de haine , me disait l' un d' eux . Est -ce pure comédie , effet de la galerie sur l' acteur qui rentre dans la peau de son personnage sous les yeux du public ? Non , car je l' ai sentie , cette puanteur de haine : elle m' envahissait moi-même , je me surprenais à haïr je ne sais qui , par contagion ... * Ferroz ébaucha son geste professoral , de l' index qui marque les points de démonstration sur un cadavre . - d' abord , ce ne sont pas les mêmes hommes que vous avez vus dans l' hémicycle . Vous y avez vu leur addition en une personne collective , l' assemblée : monstre nouveau , très différent des unités qu' il totalise . Il sent , pense , agit autrement que ses composantes . Nos contemporains ont sans cesse à la bouche ce grand mot : la science , et ils continuent de se gouverner au mépris des découvertes scientifiques les mieux établies . Chacun sait aujourd'hui qu' il se crée dans tout auditoire , au parlement comme au théâtre , une mentalité collective et temporaire ; elle a ses mouvements , son niveau , presque toujours médiocres ; rarement elle s' élève à hauteur des meilleurs , le plus souvent elle rabaisse ceux -ci à l' étiage des pires , des moins intelligents et des plus méchants . Cette queue règle les impulsions de tout le corps . - pourtant , dans un théâtre , le public a une âme sensible , prompte aux sentiments généreux ... - dans un théâtre , les intérêts ne sont pas en jeu : ici se joue le drame des convoitises réelles . L' âme , comme vous dites , - n' ayant jamais vu d' âme , j' ignore ce que c' est , - le déséquilibre nerveux d' un public de théâtre , nous en avons tous les inconvénients , sans les bénéfices . Ici , vous l' avez bien deviné , les étiquettes verbales ne sont pour rien dans nos fureurs : monarchistes , opportunistes , radicaux , socialistes , bonnes plaisanteries ! Nombre de ceux qui les font n' y croient guère ; et ceux qui y croient sont leurs propres dupes . Mais sous ces étiquettes , il y a des intérêts et des vanités , imprescriptibles facteurs des dissensions humaines . Il y a des inégalités sociales , plus douloureuses dans un pays fou d' égalité . Sous ces vains mots , il y a des hommes , séparés par l' éducation , les fortunes , les castes , les classes , les privilèges ... - oh ! Cher maître ! Ne faites pas intervenir des distinctions abolies ... - et toujours renaissantes . Quand vous coupez une futaie , les jeunes plants repoussent -ils moins inégaux que n' étaient les vieux arbres ? Il y a des hommes , vous dis -je , des hommes de traditions opposées , de provenances antagonistes , de différents mondes , suivant leur plaisante expression ; et , derrière les hommes , il y a des femmes , ces éternelles blessées de vanité . Elles se jalousent , elles s' envient , par-dessus les barrières qui les séparent . Vous verrez se former des coalitions éphémères , entre droitiers et républicains conservateurs , par exemple ; ils ont mêmes intérêts à défendre contre l' assaut révolutionnaire ; cependant le pacte ne tient jamais : leurs femmes ne se reçoivent pas , ne fusionnent pas . Par ce fait seul , il n' y a entre ces hommes qu' un frêle lien politique : il n' y a pas adhérence sociale . Cherchez là , au fond des coeurs , les véritables raisons des opinions , telles qu' elles se créent ou se modifient au foyer de famille , à toute minute , par les prétentions , les déboires ou les triomphes de la femme , des enfants , des proches ... cherchez là les mobiles secrets , constants , qui classent et déclassent les partis , attisent les haines que vous avez vues flamber . - soit , fit * Andarran . Mais me direz -vous pourquoi ces haines éclatent dans l' occasion où on les attendait le moins , sur le propos des questions religieuses ? S' il existe un sentiment commun entre ces hommes divisés par tant d' intérêts , c' est à coup sûr l' indifférence en matière religieuse . Il n' y a pas ici cinquante personnes qui aillent à la messe . Parmi ces messieurs de la droite que le bon ton y retient , il n' y en a peut-être pas dix qui l' entendent avec une foi assurée . De l' autre côté , nous ne trouverions pas trois individus fortement attachés à un système philosophique ; et , hormis quelques vieillards , l' âge de nos collègues les libère de certains souvenirs irritants , des rancunes que nourrissaient naguère ceux qui avaient traversé les périodes où le clergé était puissant et tracassier . Est -il possible que tous ces sceptiques se passionnent pour ou contre les choses d' église ? Tant de fiel entre -t-il dans l' âme des indévôts ? - c' est où vous voyez mal , repartit énergiquement * Ferroz . Si vous voulez démêler le noeud de toutes leurs querelles , pénétrez -vous de cet axiome : il n' y a ici qu' une question , la question religieuse . Elle apparaissait à nu dans le débat de ce jour , elle se cache d' habitude sous d' autres enseignes ; mais elle est toujours au fond de nos rivalités . C' est elle qui anime au combat ces indifférents , ces sceptiques . Vous ne comprenez pas ? Venez , je vous rafraîchirai la mémoire . Les deux hommes causaient en marchant dans le vestibule de la bibliothèque , moins envahi . * Ferroz poussa la porte , choisit sur les rayons un volume de * Bossuet , l' ouvrit au sermon pour la profession de * Mme * De * La * Vallière . - lisez , dit -il en mettant le doigt sur le haut d' une page . * Jacques lut ce passage : " les sentiments de religion sont la dernière chose qui s' efface en l' homme et la dernière que l' homme consulte : rien n' excite de plus grands tumultes parmi les hommes , rien ne les remue davantage , et rien en même temps ne les remue moins . " - ce mauvais historien , reprit * Ferroz , l' a très bien vue , et bien précisée , la contradiction dont vous vous étonnez . Voici tantôt quinze ans que tous mes élèves m' ont ri au nez , un jour , dans mon service de la salpêtrière : je leur disais , en citant cette phrase , que notre siècle finirait par des guerres de religion . Je ne me trompais qu' en reculant trop l' échéance . Le siècle n' est pas à sa fin , et ces guerres commencent ; les paroles et l' encre coulent d' abord : vous verrez couler le sang , comptez -y . - eh quoi ! S' écria * Jacques , c' est vous qui parlez ainsi ! Vous , le savant détaché , vous l' athée ! Car on vous l' a assez reproché , votre athéisme . * Ferroz haussa les épaules . - si j' avais absorbé tous les toxiques dont j' ai étudié l' action sur autrui ! ... un oeil bien organisé est fait pour percevoir les images des objets extérieurs ; non pour rendre les images internes que crée la fantaisie . Peu importe ce que je pense , si je pense , pourvu que mon oeil observe bien l' objet de son étude . - athée ou non , je constate ici ce phénomène : les grands tumultes excités par les sentiments de religion chez des hommes qui n' ont pas de religion . - mais comment l' expliquez -vous ? - comme il faut tout expliquer , ici et ailleurs . - ah ! Mon ami , vous croyez voir voir les gestes , entendre les paroles de cinq cent quatre-vingts contemporains , sans plus , conscients et responsables de ce qu' ils disent et font ? Détrompez -vous . Vous voyez , vous entendez quelques mannequins , passants d' un instant sur la scène du monde , qui font des mouvements réflexes , qui sont les échos d' autres voix . Regardez , derrière eux , une foule innombrable , les myriades de morts qui poussent ces hommes , commandent leurs gestes , dictent leurs paroles . Nous croyons marcher sur la cendre inerte des morts : en réalité , ils nous enveloppent ; ils nous oppriment ; nous étouffons sous leur poids , ils sont dans nos os , dans notre sang , dans la pulpe de notre cervelle ; et surtout quand les grandes idées , les grandes passions entrent en jeu , écoutez bien la voix : ce sont les morts qui parlent . - la peste soit d' eux , dit en riant * Andarran , - ils faisaient tout à l' heure un fier charivari . - le même qu' ils ont fait dans l' histoire . - eux , du moins , ils avaient des convictions sincères , ardentes . - précisément . Ils continuent de nous les faire proclamer , à nous qui n' en avons plus . Avez -vous observé * Félines , le joyeux viveur ? Il écumait . S' il eût tenu * Boutevierge sur un bûcher , il aurait mis le feu au fagot ; et * Boutevierge lui eût certainement rendu la pareille . Dans les muscles énervés de * Félines , c' étaient de longues générations d' ancêtres , gentilshommes croyants et combatifs , qui se démenaient , s' escrimaient pour leur dieu . Dans ceux du robin * Boutevierge , l' ex-procureur impérial , c' étaient tous les vieux procureurs qui ont lutté contre l' église , de * Philippe * Le * Bel à la convention . Quant à * Bayonne , inutile d' insister , n' est -ce pas ? Tout au fond de ce parisien , qui veut faire oublier ses origines et tâche à les oublier lui-même , la voix immémoriale d' * Israël clamait son farouche anathème aux gentils , elle poursuivait la revanche de l' affront millénaire . Cet intrigant de baron * Lebrun retrouvait la piété des bourgeois ses pères , austères jansénistes du marais . D' autres , les plus nombreux , prolongeaient la vieille hargne de nos paysans tourangeaux , picards , champenois , du manant toujours geignant sous la dîme abbatiale , toujours enclin à se gausser du clerc , avec une peur atroce de l' enfer . Et * Mirevault , le riche fabricant de tissus , cet esprit libéral et commercial , si prudent , si réservé dans l' habitude de la vie , avez -vous vu comme elle lui remontait au visage , la flamme des passions calvinistes ? * Mirevault et ses coreligionnaires se sont taillé la part du lion dans le gouvernement de ce pays ; pourtant , quand il passe sous le balcon du louvre , * Mirevault lève une tête inquiète et croit apercevoir l' arquebuse du roi * Charles ; il craint d' entendre à ses trousses le pas des dragons de * Villars . - bah ! C' est une feinte connue : crier à la persécution pour mieux dominer . - pas toujours . Cette peur atavique est souvent sincère : lorsqu' elle les reprend , la haine contre vous se rallume en leur coeur . * Jacques secoua tristement la tête : - ainsi , non seulement les morts parleraient , mais ils combattraient , ils haïraient ! - oui ; et c' est le problème insoluble de notre vie nationale . Vous savez comment les terres vierges suent la fièvre et tuent les premiers défricheurs qui les éventrent . Notre vieille terre , faite de la poussière des morts , est autrement empoisonnée ; nous l' avons remuée de fond en comble pour y bâtir à neuf : elle exhale les miasmes accumulés par nos divisions séculaires , nous mourons de cette malaria . - ah ! Cher maître , laissez -moi croire que votre théorie retarde . Des vents nouveaux ont soufflé qui dissipent ces miasmes . Liberté , science , progrès , nobles efforts intellectuels , gloires acquises et souffrances supportées en commun , que faites -vous de ces révolutions où ont fusionné les éléments réfractaires , de ces forces généreuses qui nous transforment sans cesse et nous acheminent vers un avenir meilleur ? - il y a en effet des forces antagonistes . Elles agissent sur les peuples sains , qui ne remuent pas trop profondément leur vieux sol , qui savent faire un choix judicieux dans les traditions du passé . Le passé nous abrite et se prête à nos évolutions , quand on le respecte ; il se venge et nous écrase sous ses pires débris , quand on le démolit aveuglément . - mais nous recauserons de cela . On rentre , allons assister au dernier acte de la tragi-comédie . On était rentré . Le président communiqua le résultat du pointage : l' ordre du jour pur et simple préféré par le ministère , était repoussé à quelques voix de majorité . Les ministres parurent se consulter ; de leur banc aux gradins du centre , des conseillers officieux allaient et venaient . Il fallait un vote de confiance pour détruire l' effet de ce petit échec moral ; et on ne pouvait l' obtenir que par un coup de barre à gauche . Deux mameluks du cabinet rédigèrent hâtivement une formule qu' ils portèrent au bureau : " la chambre , confiante dans le gouvernement pour faire respecter les droits de la société laïque , passe à l' ordre du jour . " * Boutevierge demanda la division , qui est de droit . On vota sur le premier tronçon de phrase ; il fut adopté . On allait voter le second , quand un vieux renard auvergnat , l' ancien avoué * Bourgne , réclama l' addition de ce simple mot : - " à l' avenir . " on se chamailla vingt minutes sur la procédure . Le tumulte empêchait d' entendre les explications ; plusieurs députés , ahuris , demandaient où se placerait le mot . - " pour faire respecter à l' avenir les droits de la société laïque , " criait -on à gauche . - cette intercalation était -elle régulière ? Non , décida le président . On scrutina sur la rédaction primitive des mameluks : elle passa à une faible majorité . * Jacques entendit * M . * Cornille- * Lalouze , le même qui avait traité les ministres de " misérables " , s' écrier avec un soupir de soulagement : - l' affaire est dans le sac , le ministère est sauvé ! - l' orage a passé , * Bibi va dîner , - chantonna gaiement * Couilleau en se levant . Un certain nombre de gens du centre , affamés , sortirent comme lui . Le scrutin sur l' ensemble ne serait plus qu' une formalité , pensaient -ils . à ce moment , on vit descendre dans l' hémicycle * Aristide * Asserme , qui venait d' échanger quelques signes avec * Mirevault et d' autres collègues en mouvement , le long de la travée des caméléons , entre gauche pure et centre . Le député de la nouvelle proposa négligemment , " pour mettre d' accord tous les républicains , " l' addition du mot " à l' avenir " en queue de l' ordre du jour accepté : " ... de la société laïque-à l' avenir . " des voix découragées protestèrent : - ce n' est pas français ! ça ne veut rien dire ! Nouvelle discussion confuse où l' on invoqua des précédents , pour et contre les appendices aux ordres du jour déjà votés . L' intervention de l' ondoyant * Aristide décelait des fluctuations dans les travées douteuses : les fronts se rembrunirent au centre et sur le banc ministériel . Le président du conseil coula un regard à l' aile gauche de sa majorité , visiblement ébranlée ; un autre regard à droite , où l' on protestait bruyamment ; le vieux stratège fit mentalement son calcul , secoua la tête comme un taureau qui chasse une mouche , se leva , jeta aux socialistes , - ils n' avaient rien proposé , - ces mots qu' il feignait de n' adresser qu' à eux seuls : - notre dignité ne nous permet pas d' accepter votre addition , qui impliquerait un blâme pour le passé fermement républicain du cabinet ; si elle était votée par la chambre , le gouvernement saurait ce qui lui reste à faire . La droite applaudit . Une fraction de la gauche ministérielle se cabra sous le coup de fouet de cet applaudissement intempestif . Sur ces bancs , autour de * Mirevault et d' * Asserme , on tenait des conciliabules animés , les meneurs se levaient , circulaient , répandaient le mot d' ordre . Des émissaires se détachaient , allaient pratiquer quelques amis au coeur même des travées du centre . D' autres se précipitaient sur les ministres , les adjuraient de céder . Deux ou trois membres du cabinet , le visage renversé , parlaient à voix basse au président du conseil , paraissaient en désaccord avec lui . On épiait ces craquements du navire battu par la tempête ; ils propageaient la consternation dans l' équipage indécis . Les urnes passèrent . Des figures hésitaient , crucifiées par le doute ; des mains soupesaient , irrésolues , un bulletin blanc et un bulletin bleu . - que faites -vous ? Soufflèrent timidement à leurs voisins quelques députés , sur les gradins supérieurs . - si l' on s' abstenait ? Risqua l' un d' eux . - ils se butent , grogna * M . * Cornille- * Lalouze ; nos comités nous reprocheront le rejet de ce mot comme une concession au cléricalisme , à la droite ; j' ai envie de m' abstenir . - il mit pourtant dans l' urne un bulletin négatif ; puis un blanc approbatif , pour annuler l' autre . - si l' on avait le temps de se consulter ! Gémirent d' autres voix . - le groupe ne se concerte jamais ! * Jacques ne put s' empêcher de sourire : le groupe des libéraux de gouvernement avait tenu le matin même une réunion de deux heures , entendu de belles harangues , voté à l' unanimité une motion qui affirmait " la cohésion inébranlable du groupe et sa ferme volonté de poursuivre une politique de progrès républicain , pourvu qu' elle soit loyalement pratiquée " . - si peu exercé qu' il fût à reconnaître ces symptômes de défection , * Andarran sentit le vent de panique sur les troupes ministérielles , il devina les tiraillements intimes entre la consigne parlementaire et la terreur du soupçon électoral . * Duputel donna le résultat du dépouillement : il y avait lieu derechef à l' opération du pointage . Des hurlements de joie saluèrent à gauche l' espérance du carnage . L' essaim bourdonnant se précipita dans les couloirs . L' horloge marquait huit heures et demie . Méphitique et brûlante , l' atmosphère enfiellée par tant d' haleines haineuses congestionnait tous les visages . énervé par la fièvre ambiante , l' estomac creux , la tête lourde d' un commencement de migraine , * Jacques s' évertuait vainement à débrouiller les chinoiseries de la procédure parlementaire , le dessein sournois des manoeuvres obliques . Que signifiaient cet orage subit dans un ciel serein , ces oscillations , ces brusques renverses de majorité ? Accès convulsifs d' une assemblée surmenée , surchauffée , livrée aux impulsions de ses nerfs ? Il y avait de cela , sans doute ; cependant , * Jacques pressentait des trames concertées , des préparations occultes du coup de théâtre . Quoi ? Qui ? Il ignorait , tâtonnait en pleines ténèbres . Des gens marchaient dans le mur sans fenêtres , des meneurs qui le conduisaient , lui et les autres , il ne savait pas où . Quant à son bulletin de vote , il ne songeait même plus à en peser la valeur dans ces balances de toiles d' araignée . Blanches ou bleues , les cartes de prestidigitation filaient entre les doigts de * Rousseblaigue , gardien de la boîte du groupe . Tandis qu' il stationnait au pied de la tribune , hébété , cherchant à s' éclairer , un attaché de cabinet vint glisser un papier au ministre des affaires étrangères . Le ministre se leva , murmura quelques paroles à l' oreille d' un confident , sortit . On l' entendit qui se soulageait avec cette exclamation : " allez donc faire de la politique étrangère dans une démocratie ! " frais émoulu d' un barreau du * Limousin , nommé sur un programme de réformes démocratiques , tout neuf aux fonctions où un coup de hasard l' avait porté , ce ministre émit son opinion découragée avec le dédain autoritaire d' un * Talleyrand ou d' un * Metternich . L' homme qu' il avait renseigné dit aussitôt à voix haute : - voilà qui est sérieux . Une dépêche de * Berlin , au sujet de l' incident de frontières . ça ne s' arrange pas . Le cabinet aura une décision délicate à prendre au conseil de demain . Le propos tomba dans l' indifférence générale , à peine remarqué par les collègues qui discutaient avec animation les probabilités du scrutin . Deux rapporteurs montèrent à la tribune ; afin d' économiser le temps précieux de la chambre , on avait autorisé le dépôt de leurs rapports pendant les longues formalités du pointage . L' un d' eux réclamait un tour d' urgence pour le projet de loi qui devait enfin créer une armée coloniale : l' autre faisait même demande pour la constitution d' un fonds de retraite aux vieux travailleurs infirmes . On ne les écoutait pas . - que disent -ils ? Demanda * Jacques dans le bruit . - dieu sait ! Ils ont bien choisi leur moment . Attention ! * Duputel remonte au fauteuil . La physionomie grave du président annonçait d' avance ce qu' il allait lire : quatre voix de majorité pour l' adoption de la petite queue empoisonnée , repoussée par le cabinet , " à l' avenir " . Ce fut à gauche une explosion de bravos frénétiques , trépignement , cris d' hyènes : - démission ! Démission ! à droite , des ricanements tempérés par une expression d' inquiétude ; sur les bancs du centre , un silence stupide , l' abattement des proches dans la chambre mortuaire à l' instant où l' appariteur appelle : " messieurs de la famille . " chacun supputait intérieurement le bilan de ses pertes : le substitut , le juge de paix , le sous-préfet dont les nominations avaient été jurées pour la fin de la semaine , autant de promesses envolées . On percevait distinctement , dans les âmes des * Perrettes parlementaires , un bruit sourd de pots au lait qui se brisaient . Et * Jacques vit alors la cérémonie funèbre à laquelle il devait assister plus d' une fois . Les onze condamnés se levèrent , leurs portefeuilles sous le bras , quittèrent le banc ministériel , se dirigèrent en file indienne vers la porte de gauche , sous les huées des socialistes . L' atroce joie redoubla , joie d' apaches qui poussent des vaincus au poteau de torture , quand le commerce , vieux et obèse , trébucha contre un banc , laissa choir son portefeuille . Un par un , derrière le battant automatique du tambour qui les happait , ils s' évanouirent : des ombres , plus rien . Pas une main ne se tendit vers ces hommes que * Jacques avait vus ruser , quelques heures auparavant , pour échapper aux grappes de courtisans obséquieusement pendues à leurs basques . Un nouvel étonnement lui était réservé . Après la disparition des ministres et l' ajournement à huitaine , dans la cohue qui dévalait des gradins , la stupeur des premières minutes fit bientôt place à une ivresse capiteuse ; elle gagnait de proche en proche , elle pétilla gaiement dans les couloirs . Il semblait que les onze victimes expiatoires eussent résorbé toute la haine en suspension dans l' air , on ne voyait que figures détendues , on n' entendait qu' interjections facétieuses , reparties des loustics . Les combattants de tous les camps fusionnaient , faisaient assaut de plaisanteries . C' était , pour les ministériels , la satisfaction de dauber sur des ingrats qu' on avait bien servis et qui récompensaient si mal ; c' était pour tous la joie perverse d' enfants qui ont cassé leur joujou ; et c' était aussi la bonne humeur d' ouvriers qui ont loyalement gagné leur journée . La chambre venait de faire son travail essentiel , de briser un ministère ; elle en avait conscience et en tirait vanité . On jouissait d' avance de la période intéressante qui allait s' ouvrir : une crise , le jeu passionnant des combinaisons , la fièvre d' intrigues , l' attrait du nouveau et enfin le tirage de la grande loterie , avec des chances de gain pour toutes les convoitises , des consolations possibles pour tous les déboires . D' ailleurs , ils duraient depuis trop longtemps , ceux -là . Ouf ! Et on allait dîner , à neuf heures et demie , avec quel appétit ! On allait se hausser à la table de famille sur ce monceau de cadavres , chacun peindrait la bataille , la part qu' il y avait prise , lui , député modeste , mais qui pouvait d' un coup de bulletin faucher onze ministres . * Jacques aperçut * M . * De * Kermaheuc dans le salon des conférences . Le vieux gentilhomme avait tiré de sa poche un porte-crayon d' or et un calepin où il inscrivait tranquillement une date , un chiffre . - trente-sept ! - fit -il avec l' orgueil allègre d' un veneur qui énumère ses prises . Vous voyez là mon livre de chasse : il est à jour depuis mon entrée à l' assemblée nationale , depuis que je suis la meute parlementaire ; c' est le trente-septième cabinet porté par terre après le lancé . Si j' arrive à cent , je ferai une croix , et je pourrai aller reposer sous la mienne . Ils se seront tous entre-dévorés , les coquins ! Si pressante que fût la fringale des estomacs , on avait encore plus faim de parler . Dans les rassemblements excités où l' on ne pouvait se résoudre à clore les discussions rétrospectives , devant les armoires où des colloques continuaient entre gens qui endossaient leurs pardessus , les premières prévisions des augures s' ébruitaient , colportées aussitôt par les badauds . Les conducteurs du troupeau jetaient au hasard des noms , ballons d' essai qui crevaient ou montaient . - * Boutevierge ! ... * Duputel ! ... non ... si ... pas possible ! - * Bourgne ! ... il y a toujours dans un auvergnat l' étoffe d' un ministre ! - * Mirevault ! Lança résolument dans un coin de salle un jeune attaché de cabinet , familier de l' hôtel * Sinda . Il essayait ce cri , comme un enfant qui cherche un écho sous l' arche d' un pont . - il a dit le mot de la situation ! Je parie pour * Mirevault ! - clamait * Asserme , gouailleur , affairé , courant de groupe en groupe . - allons donc ! La bonne plaisanterie ! - vous verrez . * Duputel veut se réserver au fauteuil , jusqu'au prochain congrès . * Boutevierge sera usé après sa première journée de fiacre . Avant la fin de la semaine , ce bon et respectable * Mirevault fera trotter les urbaines . - * Mirevault ! - ricanait * Bayonne : - probable , en attendant mieux ou pis . - faisons notre jeu en leur laissant essayer cet imbécile , - disait -il négligemment à ses hommes . * M * Chasset * De * La * Marne approuvait . - ce serait le moindre mal pour les principes libéraux , si gravement atteints aujourd'hui ; et pour les intérêts , que ce nom rassurerait . - quoi ? Ce sectaire ! - geignaient les droitiers en levant au ciel des bras consternés . - mes chers amis , croyez -moi , insistait * Félines : celui -là sait manier le personnel administratif ; nous aurions avec lui des préfets tolérables . - vous n' avez pas vu * M * Mirevault ? - demandait partout * M * Cornille- * Lalouze en agitant un journal ; - l' édition spéciale du courrier parisien qui donne notre vote prononce déjà son nom ; on dit qu' il aura des chances sérieuses ; je voudrais lui toucher un mot de mon préfet , on ne saurait prévenir trop tôt les futurs gardiens de l' ordre républicain contre les adversaires cachés qui désorganisent l' administration . - qui diable pensait à ce revenant ? - grognaient çà et là des radicaux . - au fait , pourquoi pas ? Une utilité , une pierre d' attente , tout ce qu' on peut espérer du tempérament de la chambre . - un * Tirard moins long , plus large ! * Andarran cherchait à se rappeler : ce nom , ces propos , il les avait déjà entendus quelque part , discrets , timides ; ils se répercutaient là , depuis un instant , grossis par les rumeurs de cette foule , enflés par les résonances de ces voûtes , avec la multiplication acoustique d' une amorce de pistolet brûlée à l' entrée d' une cave . Vainqueurs et vaincus dégorgèrent enfin , pêle-mêle , guillerets ou grondants , par toutes les issues . Leur marée houleuse porta * Jacques au dehors . Sur le quai , il respira avec délices l' air du fleuve , si salubre au sortir de la fournaise . Il vit des passants tranquilles , bons vivants , qui allaient à leurs affaires , à leurs plaisirs . Plus d' odeur de haine dans la nuit pacifique . Une libération tombait du ciel vaste . Il se retourna vers le palais , vers ces grilles , franchies quelques jours auparavant avec tant d' espoir et de fierté puérile ; la lourde masse trapue , où luisaient des clartés jaunes , lui apparut dans les ténèbres comme un catafalque éclairé par des cierges . Les ombres qu' il voyait glisser derrière les baies lumineuses , c' étaient les morts qui parlaient , faces bilieuses des fantômes entrevus dans le bain de haine , durant le cauchemar de cette longue soirée . Les clartés s' éteignirent , les grilles se fermèrent : close dans la nuit et le silence , la maison abandonnée prit davantage encore la figure d' un colossal tombeau , sépulcre où se décomposait la vie nationale . Harassé , la tête brûlante , le coeur brouillé de fatigue physique et de dégoût moral , * Jacques regagna son logis avec le remords d' avoir fait déjà , au hasard des mouvements réflexes , comme disait * Ferroz , sa petite part inconsciente de besogne absurde et de destruction méchante .