Rouletabille chez le tsar

Corpus:
FRANTEXT (E)
Filename:
Rouletabille chez le tsar
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ATILF / Étienne Petitjean
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Type:
littérature
Modality:
écrit
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/annis-sample/frantext/RouletabilleChezLeTsar_GastonLeroux_1912_P2.html
Text:
IX * Annouchka " et maintenant , à nous deux , * Natacha ! " murmura * Rouletabille dès qu' il fut dehors . Il héla le premier isvotchick qui passait et jeta l' adresse de la datcha des îles . on eût dit qu' elle n' attendait qu' eux . Tout va bien ! ... - rien que ça ! Sans curiosité pour le prince , Et il ajouta , en montrant la maison dont ils sortaient : l' image de la dame en noir se dressa devant lui ... puis il secoua la tête , bourra sa pipe , l' alluma , essuya une larme qui lui était venue sans doute d' un peu de fumée dans l' oeil et cessa de s' apitoyer sur lui-même ... un quart d' heure plus tard , il donnait , à la mode boyard , un bon coup de poing dans le dos à son cocher pour le faire stopper devant la villa * Trébassof . Un charmant tableau s' offrit à ses yeux . Toute la bande déjeunait gaiement dans le jardin , autour de la table du kiosque . Cependant il fut étonné de ne pas apercevoir * Natacha . * Boris * Mourazof et * Michel * Korsakof étaient là . * Rouletabille ne voulait pas être aperçu . Il fit un signe à * Ermolaï qui passait dans le jardin et qui le rejoignit aussitôt à la grille . - la barinia ! ... commanda à voix basse le reporter , et son doigt sur la bouche recommandait au fidèle intendant la discrétion . Deux minutes plus tard , * Matrena * Pétrovna rejoignait * Rouletabille dans la loge . - eh bien , et * Natacha ? Demanda -t-il hâtivement à la générale , qui déjà lui embrassait les mains comme elle eût fait à une idole . - elle est partie ... oui , sortie ... ah ! Je ne l' ai pas retenue ... je ne l' ai pas retenue ... son visage me fait peur , vois -tu , petit ange ! ... comme tu es impatient ! ... qu' as -tu ? Où en sommes -nous ? Qu' as -tu décidé ? ... je suis ton esclave ... commande ... commande . - les clefs de la villa ? ... oui , donnez -moi une clef de la véranda , vous devez en avoir plusieurs , il faut que je puisse rentrer dans la villa , cette nuit , si c' est nécessaire ... elle détacha une clef de son trousseau , la donna au jeune homme et dit quelques mots en russe à * Ermolaï pour lui recommander encore d' obéir en tout au petit domovoï-doukh , jour et nuit . - et maintenant vous allez me dire où est * Natacha ? Ils ont emmené * Natacha avec eux comme ils faisaient souvent autrefois . * Natacha s' est laissé emmener tout de suite . Petit domovoï , écoute bien ... écoute bien * Matrena * Pétrovna ... En route , il se prit la tête entre les mains . - alors , elle est allée déjeuner chez eux ? -sans doute , à moins qu' ils ne soient au restaurant ... on ne sait pas ... le père * Boris aime assez emmener la famille déjeuner à la * Barque quand il fait beau ... calme -toi , petit domovoï qu' as -tu ? De nouvelles craintes , dis ? De nouvelles craintes ? -non ! Non ! Son front brûlait , ses joues étaient en feu . l' adresse , vite ! ... de la famille de * Boris . - la maison au coin de la place * Saint- * Isaac et de la rue de la poste . - bien ! Merci ! Adieu ! Il se fit conduire place * Saint- * Isaac ; en route , il avait chargé dans son isvo l' interprète de l' hôtel de la grande morskaïa , qui pouvait lui être utile . C' est par son intermédiaire , en effet , qu' il apprit que les * Mourazof et * Natacha * Trébassof devaient avoir pris le train pour aller déjeuner à * Pergalowo , une des premières stations de * Finlande . Par un effort prodigieux de sa volonté , il parvint presque instantanément à se calmer , à se dompter . Fit -il , et il ajouta à part lui : et ce n' est peut-être pas vrai ! Il paya le cocher , l' interprète , et s' en fut déjeuner , lui , tout près de là , à la brasserie de * Vienne . Il en sortit , une demi-heure plus tard , assez calme . Il prit paisiblement le chemin de la grande morskaïa , pénétra dans l' hôtel , s' adressa au schwitzar : - pourriez -vous me donner , lui demanda -t-il , l' adresse de * Mlle * Annouchka ? -elle-même . - elle a déjeuné ici . En retraversant la * Néva , sur le pont qu' il avait si joyeusement franchi quelques instants auparavant , en revoyant les îles , il poussa un soupir : " je croyais que tout était fini pour moi , tout à l' heure , dit -il , et maintenant je ne sais plus où je m' arrêterai ! " Elle vient de sortir avec le prince . * Rouletabille maudit son mauvais sort et réitéra sa demande d' adresse . - mais elle habite l' un des quartirs meublés d' en face ... * Rouletabille , consolé , traversa la rue , suivi de l' un des interprètes de l' hôtel qu' il avait emmené ... en face , il apprenait sur le palier du premier étage que * Mlle * Annouchka était absente et ne rentrerait pas de la journée . Il redescendit toujours suivi de son interprète , et , se rappelant qu' on lui avait dit qu' en * Russie on ne se repentait jamais d' avoir été généreux , il donna cinq roubles à l' interprète , en lui demandant quelques détails sur la vie à * Pétersbourg de * Mlle * Annouchka . L' autre lui répondit à l' oreille : son regard s' alourdit une minute encore d' une bien sombre pensée : - arrivée depuis huit jours , mais ne passe jamais la nuit dans son appartement . - adresse pour la police . - oui , oui , fit * Rouletabille , parfaitement ... compris . Mais elle chante ce soir ! -monsieur , ce sera un début magnifique ! -oui ... oui ... je sais ... je sais ... merci ! ... tous ces contretemps , dans ce qu' il entreprenait ce jour -là , au lieu de l' abattre le portaient plutôt à réfléchir . Il retourna , les mains dans les poches , en sifflotant , à la place d' * Isaac ... fit le tour de l' église , en surveillant la maison du coin , pénétra dans le monument , le visita avec minutie , en sortit émerveillé , se rendit ensuite chez les * Mourazof qui n' étaient pas encore rentrés de leur * Finlande , puis s' en fut s' enfermer à l' hôtel dans sa chambre où il fuma une dizaine de pipes . Il sortit de son nuage pour dîner . à dix heures du soir , il descendait d' isvo devant * Krestowsky . Il y avait déjà nombre d' équipages devant la porte . L' établissement de * Krestowsky , qui s' élève dans les îles comme celui de l' aquarium , n' est ni un théâtre , ni un music-hall , ni un café-concert , ni une foire , ni un restaurant , ni un jardin public : il est tout cela à la fois et à plusieurs exemplaires . Théâtre d' été , théâtre d' hiver , scènes en plein air , salles de spectacle , montagnes russes , exercices variés , divertissements de tous genres , promenades fleuries , cafés , restaurants , cabinets particuliers , tout a été réuni là de ce qui peut amuser , charmer , entraîner aux plus folles orgies , et faire attendre l' aurore avec patience aux malheureux qui ne peuvent goûter le sommeil qu' à la troisième ou quatrième heure du jour . Les troupes les plus célèbres de l' ancien et du nouveau monde s' y produisent dans un enthousiasme toujours renouvelé par les soins des impresarii . Les danseuses nationales et exotiques , mais surtout les chanteuses françaises les petites gommeuses des petits cafés-concerts , pourvu qu' elles soient jeunes , jolies , et luxueusement habillées , peuvent y rencontrer la fortune . à défaut de celle -ci , elles sont sûres de trouver chaque soir vingt-cinq roubles , et même davantage , généreusement offerts par quelque boyard et souvent quelque officier , qui paie ainsi le seul plaisir d' avoir à sa table de souper une jolie frimousse née sur les bords de la * Seine . Car , après leur tour de chant , ces dames doivent promener leur grâce et leur sourire dans le jardin ou autour des tables où sautent les bouchons de champagne . Les grandes vedettes , naturellement , ne sont pas astreintes à cette déambulation fatigante et peuvent s' aller coucher si elles ont la migraine . Cependant la direction leur sera reconnaissante d' accepter la loyale invitation de quelque seigneur de l' armée , de l' administration ou de la finance , qui brigue l' honneur de faire entendre à la divette , en cabinet particulier , et devant de nombreux amis qui n' engendrent point la mélancolie , les chants des bohémiennes du vieux derevnia . On chante , on s' amuse , on parle de * Paris , et surtout l' on boit . Si la petite fête se termine parfois un peu brutalement , c' est encore le champagne ami et allié qui en est cause ; mais le plus souvent l' orgie garde un caractère bon enfant où certainement les sociétés de tempérance auraient fort à faire , mais où M le sénateur * Bérenger ne trouverait point toujours son compte . Une guerre qui fume encore , une révolution qui n' a point fini de gronder , à l' époque où se place ce récit , n' ont , en aucune façon , atténué la gaieté nocturne de * Krestowsky . Beaucoup de jeunes hommes qui promènent ce soir leurs uniformes et leur " nichevô " dans les allées éclatantes de lumière du jardin public , ou s' assoient aux tables des restaurants en plein air , ou boivent la votka aux buffets des zakouskis , ou applaudissent les jambes de la gommeuse , sont venus ici la veille de leur départ pour la guerre et en reviennent avec le même sourire enchanté et enfantin , les mêmes propos de joie futile et distribuent les mêmes baisers de frères sur la bouche des camarades qui passent . Et cependant les uns ont une manche de la tunique pendante et les autres s' appuient pour marcher sur une béquille ou sur une jambe de bois , glorieux joyeux débris ! Nichevô ! La foule , ce soir , est plus dense encore que de coutume , car on va réentendre , pour la première fois , depuis les jours sombres de * Moscou , * Annouchka . Les étudiants veulent lui faire une ovation et personne ne s' y opposera , car , en somme , si elle chante , c' est que la police le veut bien ! Si le gouvernement du tsar lui a fait grâce de la vie , ce n' est point , n' est -ce pas , pour qu' elle meure de faim ? Chacun gagne sa vie comme il peut . * Annouchka ne sait que chanter et danser : qu' elle chante donc et qu' elle danse ! Quand * Rouletabille pénétra dans les jardins de * Krestowsky , * Annouchka commençait son numéro qui se terminait par une " roussalka " effrénée . Entourée de tout un choeur de danseurs et danseuses russes en habits nationaux et bottés de rouge , tapant du tambourin sur leurs talons , puis s' immobilisant soudain pour permettre à la jeune femme de faire entendre une voix d' un registre peu ordinaire , * Annouchka avait concentré l' attention immense du public . On avait déserté tous les autres établissements , on s' était levé de toutes les tables et une cohue haletante se pressait autour du théâtre de plein air . * Rouletabille monta sur une chaise dans le moment que des bravos tumultueux partaient d' un groupe d' étudiants . * Annouchka salua de leur côté , semblant ignorer l' autre partie de l' assistance qui n' osait encore manifester . Elle chantait de vieilles chansons paysannes arrangées au goût du jour , qu' elle entremêlait de danses . Le " goût du jour " avait un succès énorme , parce qu' elle le soulignait de toute son âme et d' une belle voix tantôt caressante , tantôt menaçante et tantôt magnifiquement désespérée , qui donnait toute sa signification à des paroles qui , sur le papier , n' avaient pas éveillé l' attention de la censure . Le " goût du jour " , c' était à n' en pas douter le " goût de la révolution " , dont on était loin d' être tout à fait guéri sur les bords de la * Néva . Ce qu' elle faisait là était bien brave et peut-être ne s' en dissimulait -elle point l' audace , car , avec une habileté extrême , elle savait faire oublier une phrase dangereuse par un couplet patriotique où tout le monde , au lendemain de la guerre , se retrouvait pour applaudir . Bientôt , en effet , elle remporta tous les suffrages et on lui fit un triomphe . Les étudiants , les révolutionnaires , les radicaux et les cadets , en acclamant la chanteuse , glorifiaient non seulement son art , mais encore et surtout la soeur du mécanicien * Volkouski , qui avait failli périr avec son frère sous les balles du régiment * Semenowsky . Les amis de la cour , de leur côté , ne pouvaient oublier que c' était elle qui , en plein * Kremlin , avait détourné le bras de * Constantin * Kochkarof , chargé par le comité central révolutionnaire d' anéantir le grand-duc * Pierre * Alexandrovitch au moment où il se rendait chez le gouverneur , dans son traîneau . La bombe alla éclater à dix pas plus loin , tuant de l' un de ses éclats * Constantin * Kochkarof . Peut-être , avant de mourir , eut -il le temps d' entendre * Annouchka qui lui disait : " malheureux ! On t' a dit de tuer le prince , on ne t' a pas dit d' assassiner ses enfants ! " en effet , * Pierre * Alexandrovitch , dans le traîneau , avait sur ses genoux les deux petites princesses âgées de sept et huit ans . La cour avait voulu récompenser cet acte héroïque . * Annouchka avait craché à la figure de l' envoyé du grand maître de la police qui lui avait parlé d' argent . à l' ermitage de * Moscou , où elle chantait alors , quelques-uns de ses admirateurs lui avaient fait prévoir des représailles de la part des révolutionnaires . Ceux -ci lui firent savoir aussitôt qu' elle n' avait rien à redouter . Ils approuvaient son geste et lui firent savoir qu' ils comptaient sur elle pour tuer le grand-duc , un jour où il serait tout seul , ce qui , du reste , avait bien fait rire * Annouchka . C' était une enfant terrible à laquelle on ne connaissait pas d' " ami " , qui passait pour sage et dont on n' aurait pu dire le jeu . Elle se plaisait dans les cabinets particuliers à faire tout à coup frissonner les soupeurs . Un jour , elle avait jeté en pleine figure à l' un des plus puissants tchinownicks de * Moscou : " toi , mon vieux , tu es président de telle centaine noire ; ton compte est bon . Hier , tu as été condamné à mort par les délégués du comité central à * Presnia . Fais ta prière " . L' autre buvait du champagne ( de première marque ) . Il n' acheva pas son verre . Les schelaviecks l' emportèrent frappé d' apoplexie . Depuis qu' elle avait sauvé les petites grandes-duchesses , la police avait ordre de la laisser faire et dire . Elle tenait des propos terribles contre le gouvernement . Ceux qui souriaient à ces propos et qui n' étaient point de la police disparaissaient de la circulation . Leurs amis , même , n' osaient plus demander de leurs nouvelles . On se doutait seulement qu' ils devaient travailler maintenant quelque part , du côté des mines , passé les monts * Ourals . * Annouchka avait , au moment de la révolution , un frère qui était mécanicien sur la ligne de * Kazan- * Moscou . Ce * Volkouski était un des plus âpres travailleurs du comité de grève . On l' avait " à l' oeil " . éclata la révolution . Il accomplit , aidé de sa soeur , un de ces faits formidables qui font passer les héros à la mémoire de la plus lointaine postérité . Leur chef-d'oeuvre accompli , ils furent pris par les soldats de * Trébassof . Tous deux furent condamnés à mort . * Volkouski exécuté le premier , la soeur attendait son tour quand un officier arriva juste , au galop de son cheval , pour faire relever les fusils . Le tsar , informé , venait d' envoyer télégraphiquement l' ordre de grâce . Après cette histoire elle disparut . On la croyait partie pour quelque tournée , comme elle en avait l' habitude , à travers l' * Europe , dont elle parlait toutes les langues , ainsi qu' une vraie bohémienne . Et puis , voilà qu' elle réapparaissait dans sa gloire joyeuse , à * Krestowsky . On pouvait être sûr cependant qu' elle n' avait pas oublié son frère . Les malins prétendaient que , si le gouvernement et la police se montraient si longanimes , c' est qu' ils y trouvaient leur intérêt . La vie au grand jour d' * Annouchka les renseignait davantage que ses pérégrinations cachées . Dans cet ordre d' idées , les bas policiers qui entouraient le chef de l' okrana de * Pétersbourg , le fameux * Gounsovski , avaient des sourires entendus . Entre eux , ils avaient donné à * Annouchka ce surnom ignoble : papier à mouches . * Rouletabille devait être très au courant de toutes ces particularités concernant * Annouchka , car il ne s' étonnait nullement de la grande curiosité et de la forte émotion qu' elle soulevait . De l' endroit où il était placé il n' entrevoyait qu' un petit coin de scène et il se soulevait sur la pointe des pieds pour apercevoir la chanteuse , quand il se sentit tiré par son veston . Il se retourna . C' était le joyeux avocat , bien connu pour son solide coup de fourchette , * Athanase * Georgevitch , en compagnie du joyeux conseiller d' empire , * Ivan * Pétrovitch , qui lui faisait signe de descendre : - venez donc ! Nous avons une loge ! * Rouletabille ne se fit pas prier et bientôt il était installé au premier rang d' une loge d' où il pouvait voir à la fois la scène et le public . Dans le moment , le rideau venait de se baisser sur la première partie du numéro d' * Annouchka . Les amis étaient bientôt rejoints par * Thadée * Tchichnikof , le gros marchand de bois , qui arrivait des coulisses . - j' ai vu la belle * Onoto , qui passait ses bas , annonça le lithuanien avec un large rire satisfait . Voilà au moins des jambes . Vous m' en direz des nouvelles . Mais la demoiselle boude à cause du succès d' * Annouchka . - qui donc t' a fait entrer dans la loge de la belle * Onoto ! Demanda * Athanase . - eh ! * Gounsovski lui-même , mon cher . Il est très amateur , tu sais ? -comment ! Tu fréquentes * Gounsovski ? -ma parole , je vous dirai , chers amis , que ce n' est pas une mauvaise connaissance ... il m' a rendu un petit service l' année dernière à * Bakou ! ... bonne connaissance dans les moments de troubles publics ... - tu travailles donc dans le pétrole , maintenant ? ... - eh ! Eh ! Un peu de tout ... pour gagner sa vie ... j' ai un petit puits là-bas ... oh ! Pas grand'chose ... et une petite maison , une toute petite maison pour mon petit commerce ... - quel accapareur , ce * Thadée ! Déclara * Athanase * Georgevitch en lui claquant la cuisse d' une tape formidable de son énorme main . * Gounsovski est venu lui-même surveiller les débuts d' * Annouchka , hein ? Seulement , il entre dans la loge d' * Onoto , le gros malin ! -bah ! Si tu crois qu' il se gêne ! ... sais -tu avec qui il soupe ce soir ? Avec * Annouchka , mon cher , et nous sommes invités ! -comment cela ? Demanda le gai conseiller d' empire . - il paraît que c' est * Gounsovski qui a décidé le ministre à permettre le " numéro " d' * Annouchka en affirmant qu' il répondait de tout ; seulement , il a exigé d' * Annouchka , pour sa récompense , qu' elle accepterait de souper avec lui le soir de ses débuts . - et * Annouchka a consenti ? -c'était la condition , il paraît ... du reste , on raconte qu' * Annouchka et * Gounsovski ne sont pas si mal ensemble ... * Gounsovski a rendu bien des services à * Annouchka . On le dit amoureux . - il a l' air d' un marchand de parapluies ! émit * Athanase * Georgevitch . - tu l' as donc vu de si près ? Demanda * Ivan . - j' ai dîné chez lui , ça n' est pas pour me vanter , ma parole ! -c'est ce qu' il m' a dit , reprit * Thadée . Quand il a su que nous étions ensemble , il m' a dit : " amenez -le , c' est un charmant garçon qui a un solide coup de fourchette . Et amenez aussi ce cher seigneur * Ivan * Pétrovitch et tous vos amis . Plus on est de fous , plus on rit . " -oh ! Je n' ai dîné chez lui , grogna * Athanase , que parce qu' il l' a voulu pour me rendre un service absolument ! -il rend donc des services à tout le monde , cet homme -là ? Fit observer * Ivan * Pétrovitch . - parfaitement , ma parole ! Il le faut donc bien ! Regrogna * Athanase . Comment voulez -vous qu' un chef de l' okrana existe s' il ne rend pas de services à tout le monde ... à tout le monde , mes chers amis , croyez -moi , et " le verre à la main " encore ! Il faut qu' un chef de l' okrana soit bien avec tout le monde , avec tout le monde et son père , comme dit le joyeux * La * Fontaine ( on connaît ses auteurs ) , s' il tient à son poste sur cette terre ! Vous m' avez compris , s' il vous plaît ! Ah ! Ah ! énorme rire d' * Athanase enchanté de son esprit bien français ; coup d' oeil à * Rouletabille pour savoir si le petit apprécie tout le sel de la conversation d' * Athanase * Georgevitch ; mais * Rouletabille est trop occupé à découvrir tout là-bas , au fond d' une loge , un profil très enveloppé d' une mantille de dentelle noire , à l' espagnole , pour répondre par un sourire conscient aux mines d' * Athanase . - tenez ! Vous êtes des enfants ! ... des enfants ! ... vous croyez qu' un chef de la police secrète , reprend l' avocat en baissant la tête au milieu de ses amis , doit être un ogre ! ... eh bien , non ! ... il faut , dans ce cher poste de confiance , un mouton ! Vous entendez bien , un mouton ! ... * Gounsovski est doux comme un mouton . Une fois , j' ai dîné avec lui . C' est un mouton plein de suif ! Il a une mine de suif . Je suis sûr qu' on l' ouvrirait qu' on ne trouverait que du suif . Quand on lui serre la main , on a l' impression de toucher du suif . Ma parole ! Et , quand il mange , il remue des joues de suif . Il est chauve avec cela ! Un crâne de saindoux ! Il parle tout doucement en vous regardant avec des yeux de petit agneau qui demande à téter sa mère ! - ... mais ... mais ... c' est * Natacha , murmurent les lèvres du jeune reporter . - mais parfaitement , c' est * Natacha ! * Natacha elle-même , s' exclama * Ivan * Pétrovitch , qui a mis son binocle en or pour mieux voir ce que regarde le jeune journaliste français . Ah ! La belle enfant , il y a longtemps qu' elle voulait la voir , son * Annouchka ! -comment , * Natacha ? ... mais oui , * Natacha ! ... * Natacha ! Firent les autres . Elle est avec les parents de * Boris * Mourazof . - mais * Boris n' est pas là ! Ricana * Thadée * Tchichnikof . -eh ! Il ne doit pas être loin . S' il était là , on aurait déjà vu * Michel * Korsakof ! Ils se surveillent tous les deux ! ... - comment a -t-elle quitté le général ? Elle disait qu' elle ne voulait plus sortir ! -excepté pour voir * Annouchka ! Reprit * Ivan . Elle en avait une envie qui lui valut , devant moi , la belle colère de * Féodor * Féodorovitch et les rudes remontrances de * Matrena * Pétrovna . Mais , ce que fille veut , * Dieu le veut ! Ainsi soit -il ! -en vérité , je sais , reprit * Athanase , * Ivan * Pétrovitch a raison ! La petite ne tenait plus en place depuis qu' elle avait lu qu' * Annouchka allait débuter à * Krestowsky . Elle disait qu' elle ne mourrait pas sans avoir vu cette grande artiste . - son père lui a presque flanqué des claques , affirma * Ivan ; ça a été tout juste . Elle a dû arranger l' affaire avec * Boris et les parents de celui -ci . - oh ! Oh ! ... certainement que * Féodor ignore que sa fille est venue applaudir l' héroïne de la gare de * Kazan ! C' est tout de même raide , mes amis , ma parole ! Dit encore * Athanase . - * Natacha , il faut bien le dire , est une étudiante , fit * Thadée , en hochant la tête . Une vraie étudiante . Il y a des malheurs comme cela , maintenant , dans toutes les familles . Je me rappelle aujourd'hui , à propos de ce qu' a dit * Ivan , tout à l' heure , qu' elle a demandé devant moi à * Michel * Korsakof de l' avertir du jour où chanterait * Annouchka . Bien mieux , elle lui a dit qu' elle voudrait parler à cette artiste , si c' était possible . * Michel lui a fait honte devant moi . Mais * Michel , pas plus que les autres , ne sait rien lui refuser . Il est mieux placé que quiconque pour approcher d' * Annouchka . Il ne faut pas oublier que c' est lui qui est accouru à temps pour apporter la grâce de cette femme-démon ; elle ne doit pas l' avoir oublié , certainement , si elle aime la vie . - qui connaît * Michel * Nikolaïevitch sait qu' il a accompli là son devoir tout court , émit doctoralement * Athanase * Georgevitch . Il n' aurait pas fait un pas de plus pour sauver une * Annouchka . Et , maintenant , il ne compromettrait point sa carrière en se montrant chez une femme que ne quittent pas des yeux les agents de * Gounsovski et qui n' a point été surnommée pour rien " papier à mouches " ! -eh ! Qu' allons -nous faire , ce soir , à souper avec l' * Annouchka ? Dit * Ivan . - pas la même chose ! ... pas la même chose ! ... nous autres , sommes invités par * Gounsovski ; ne l' oublions pas , s' il y avait un jour des histoires , mes petits pères , dit * Thadée . - à la vérité , * Thadée , j' accepte l' invitation de l' honorable chef de notre admirable okrana parce que je ne veux pas lui faire injure ... déjà , j' ai dîné chez lui ... en me rasseyant à table en face de lui , c' est comme si je lui rendais sa politesse . Ah ! Ah ! Que dis -tu de celle -là ? ... - puisque tu as dîné chez lui , dis -nous bien quel homme il est , à part le suif , questionna le très curieux conseiller d' empire . On a raconté sur lui tant de choses ! Tant de choses ! C' est un homme certainement avec qui il est préférable d' être bien que mal . J' accepte aussi son invitation . Comment refuser son invitation ? je ne l' avais jamais approché . Un agent de la police secrète était venu m' inviter à dîner par ordre , ou du moins , j' ai compris que j' aurais tort de refuser cette invitation -là , comme tu penses , * Ivan * Pétrovitch ! En allant chez lui , je croyais que j' allais entrer dans une forteresse ! Là ! Là ! Chez un marchand de parapluies ! ... il y avait des parapluies partout dans l' antichambre , et des galoches . Il est vrai que c' était un jour de pluie de déluge . Ce qui m' a frappé , c' est qu' il n' y avait pas un gardavoï avec un bon revolver au côté , dans l' antichambre . Il y avait là un petit schwitzar tout timide , qui m' a pris mon parapluie en me murmurant des " barine " et en faisant des courbettes . Il me fit traverser des pièces banales nullement gardées , un appartement de petit bourgeois à son aise et tranquille . Nous avons dîné avec * Mme * Gounsovski qui paraissait en suif , elle aussi , et trois ou quatre messieurs que je n' ai jamais vus nulle part . Nous étions servis par un seul domestique . Ma parole ! Au dessert , * Gounsovski m' a pris à part et m' a dit que j' avais tort , réellement tort de plaider comme ça . J' ai voulu qu' il s' expliquât sur ce qu' il entendait par là . Il m' a pris la main entre ses mains de suif et m' a répété : " non , non , il ne faut plus plaider comme ça ! " je n' ai pas pu en tirer autre chose . Du reste , j' avais compris , et , ma foi , depuis ce jour , je me suis débarrassé de certains hors-d'oeuvre bien inutiles dans mes plaidoiries et qui m' avaient fait une réputation de tête libre dans les journaux . ça n' est plus de mon âge . Ah ! Ce sacré * Gounsovski ! Au café , je lui ai demandé s' il ne trouvait point que le pays traversait des temps bien rudes . Il m' a répondu qu' il avait eu , en effet , un peu d' ouvrage ( c' est son mot que je répète ) et qu' il attendait avec impatience le mois de mai pour aller se reposer dans une modeste propriété ornée d' un petit jardin qu' il a aux environs d' * Asnières , près * Paris ! Ah ! Nous avons bien ri tous , les messieurs inconnus et moi , quand il a dit avec ses lèvres de suif : j' ai eu un peu d' ouvrage ! Mais lui il resta figé dans sa cire ! Quand on parla de sa maison de campagne , * Mme * Gounsovski soupira à cette évocation d' un prochain bonheur champêtre . Le mois de mai lui mettait les larmes aux yeux . Le mari et la femme se regardèrent alors avec un réel attendrissement . Ils n' avaient pas l' air une seconde de penser : demain ou après-demain , avant le cher petit bonheur champêtre , on nous trouvera peut-être étripés devant notre padiès . Non ! Non ! Ma parole ! Ils étaient sûrs de leurs bonnes vacances et rien ne paraissait les inquiéter sous leur suif . * Gounsovski a rendu tant de services qu' on ne lui voudrait pas de mal , au pauvre cher homme ! Du reste , avez -vous remarqué , mes chers , mes vieux amis , qu' on ne fait jamais de mal à messieurs les chefs de la police secrète ? Jamais ! On fait sauter les maîtres de police , les préfets de police , les ministres , les grands-ducs , et même on s' attaque à plus haut , mais jamais , jamais on ne s' attaque aux chefs de la police secrète ... ils peuvent se promener bien tranquillement dans les rues ou dans les coulisses de * Krestowsky , ou respirer en paix l' air pur de la campagne suisse , finlandaise , ou même de la campagne parisienne ... ici et là , chez les uns et chez les autres , ils ont rendu tant de services que les uns et les autres , ici et là , ne voudraient pas leur faire la moindre peine . et les uns pensent toujours que les autres ont été moins bien servis qu' eux-mêmes . tout le secret de la chose ! Mes amis , tout le secret de la chose est là ! Qu' en dites -vous ? Les autres firent : - ah ! Ah ! Ce bon * Gounsovski ! ... il la connaît ... il la connaît ... ma foi , acceptons son souper . Avec * Annouchka , ça peut être drôle . - messieurs , demanda * Rouletabille qui continuait à faire des découvertes dans l' assistance , connaissez -vous cet officier qui est assis tout au bout , là-bas , au bout des fauteuils d' orchestre . Tenez , il se lève . - ça ! Mais c' est le prince * Galitch ! Qui fut un des plus riches seigneurs de la terre noire . Aujourd'hui , il est presque ruiné . - merci , messieurs , c' est bien cela , je le connais , fit * Rouletabille , en s' asseyant et en maîtrisant son émotion . - on le dit grand admirateur d' * Annouchka , hasarda * Thadée . Tout à l' heure , il sortait de sa loge . - le prince s' est ruiné avec les femmes ! Annonça * Athanase * Georgevitch qui prétendait n' ignorer rien de la chronique galante de l' empire . - il a serré aussi la main de * Gounsovski , continua * Thadée . -il passe pourtant à la cour pour une mauvaise tête . Il a fait jadis un long séjour chez * Tolstoï . - bah ! * Gounsovski aura rendu aussi quelque signalé service à cet imprudent prince ! Conclut * Athanase . Mais toi-même , * Thadée , tu ne nous as pas dit ce que tu faisais avec * Gounsovski à * Bakou ! ( * Rouletabille ne perd pas un mot de ce qui se dit autour de lui , mais il ne perd pas non plus de vue le profil caché sous la mantille noire à l' espagnol , - ni ce prince * Galitch , son ennemi personnel , qui réapparaît , lui semble -t-il , dans un moment bien critique . ) -je revenais de * Balakani en drojki , racontait * Thadée * Tchichnikof , et je rentrais à * Bakou , après avoir vu les débris de mon puits brûlé par les tatars , quand je rencontrai en chemin * Gounsovski qui , avec deux de ses amis , se trouvait fort en peine à la suite de la rupture d' une roue de sa calèche . Je m' arrêtai . Il m' expliqua qu' il avait un cocher tatar et que celui -ci ayant aperçu , sur la route , devant lui , un arménien , n' avait rien trouvé de mieux mieux que de lancer à toute volée son équipage sur l' arménien . Il avait passé dessus et lui avait brisé les reins , mais il avait aussi brisé une roue de la voiture . ( * Rouletabille tressaille , car il vient de saisir un coup d' oeil d' intelligence entre le prince * Galitch et * Natacha qui s' est penchée sur le bord de sa loge . ) ... donc , j' offris mon char à * Gounsovski et nous rentrâmes tous ensemble à * Bakou , après toutefois que * Gounsovski , qui pense toujours à rendre service , comme dit * Athanase * Georgevitch , eut recommandé à son cocher tatar de ne pas achever l' arménien . ( le prince * Galitch , au moment où l' orchestre attaque " l' entrée " du nouveau numéro d' * Annouchka , profite de ce que tous les yeux sont tournés vers le rideau pour se lever et passer près de la loge de * Natacha . Cette fois , il n' a pas regardé * Natacha , mais * Rouletabille est sûr que ses lèvres ont remué quand il a touché la loge . ) * Thadée continue : - il faut vous dire qu' à * Bakou ma petite maison est une des premières avant d' arriver sur le quai . J' ai là quelques employés arméniens . En arrivant devant ma maison , qu' est -ce que je vois ? Une troupe avec du canon , oui , avec un canon , ma parole ! Tourné contre ma maison , et des officiers , et le pristaf qui disait bien tranquillement : " c' est là ! Tirez ! " ( * Rouletabille vient de faire encore une découverte , deux , trois découvertes . Debout , derrière la loge de * Natacha , se tient une figure qui n' est pas inconnue au jeune reporter ... et là , aux fauteuils d' orchestre , un peu en retrait de la loge , voici , ma foi , deux autres visages qu' il a croisés le matin même sur les paliers de * Koupriane ! Ce que c' est que d' avoir la mémoire des physionomies ! * Rouletabille n' ignore plus qu' il n' est pas le seul , ce soir , à surveiller * Natacha . ) en entendant ce que disait le pristaf , terminait hâtivement * Thadée , vous pensez si je sautai du drojki ! Je courus au commissaire de police . Il ne fut pas long à m' expliquer la chose et je ne fus pas long à comprendre . Pendant mon absence , un de mes employés arméniens avait tiré sur un tatar qui passait . Il l' avait , du reste , tué . Le gouverneur , informé , avait ordonné au pristaf de faire canonner ma maison , pour l' exemple , comme on avait fait déjà à quelques autres . Je me précipitai vers ma voiture où se trouvait encore * Gounsovski et lui dis en deux mots l' affaire . Il me répondit qu' il n' avait pas à intervenir dans cette fâcheuse histoire et que je n' avais qu' à m' entendre avec le pristaf : " donnez -lui un bon nachaï , cent roubles , et il laissera votre maison tranquille " . Je recourus au pristaf et le pris à part ; cet homme me répond qu' il voudrait bien m' être agréable , mais qu' il a l' ordre absolument de canonner la maison . Je rapporte la réponse à * Gounsovski qui me dit : " dites -lui donc qu' il retourne la gueule du canon et qu' il fasse canonner la maison du pharmacien d' en face , il pourra toujours raconter qu' il s' est trompé . Ce soir , je verrai le gouverneur " . Je retournai auprès du pristaf et il fit retourner le canon . Ils ont donc canonné la maison du pharmacien et moi j' en ai été quitte pour cent roubles ... * Gounsovski , ce cher seigneur , a beau être en suif et ressembler à un marchand de parapluies , je lui ai toujours été reconnaissant du fond du coeur , tu entends , * Athanase * Georgevitch ! " -ce prince * Galitch , à la cour , demanda tout à coup * Rouletabille , quelle réputation a -t-il ? -oh ! Oh ! Firent les autres en riant , depuis qu' il est allé ostensiblement chez * Tolstoï , il ne va plus à la cour ! ... - et ... ses opinions ? ... quelles opinions a -t-il ? ... - oh ! Oh ! Les opinions de tout le monde sont si mélangées maintenant ... on ne sait pas ! ... on ne sait pas ! * Ivan * Pétrovitch fit : - il passe auprès de certains pour très avancé ... et ... très compromis ... - et on ne l' inquiète pas ? Demanda encore * Rouletabille . -peuh ! Peuh ! Reprit le gai conseiller d' empire ... c' est plutôt lui qui est inquiétant ... * Thadée se baissa pour dire : - on raconte qu' on ne peut pas le toucher parce qu' il tient et qu' il tient bien un très gros personnage de la cour ... ce serait un scandale ! ... un scandale ! -tais -toi , * Thadée ! Interrompit rudement * Athanase * Georgevitch ... on voit bien que tu arrives de ta province pour être si bavard ... mais si tu continues je te laisse la place ... - * Athanase * Georgevitch a raison , couds ta bouche , * Thadée , conseilla * Ivan * Pétrovitch . Les bavards se turent , car le rideau se levait . Dans l' assistance on parlait mystérieusement de la seconde partie du numéro d' * Annouchka , mais personne n' eût pu dire de quoi il se composait , et , en fait , ce fut très simple . Après le tourbillon des danses et des choeurs et tout l' éclat dont elle s' était tout d' abord accompagnée , * Annouchka parut en pauvre paysanne russe dans un décor de steppe et de misère , et , tout simplement , elle vint se mettre à genoux devant la scène , joignit les mains et chanta sa prière du soir . * Annouchka était singulièrement belle . Son nez aquilin aux narines palpitantes , le dessin hardi de ses bruns sourcils , son regard tantôt tendre , tantôt menaçant , toujours bizarre , la pâleur de ses joues bien arrondies du bas , et toute l' expression de sa physionomie trahissaient l' indépendance des idées , la spontanéité , la résolution et surtout la passion . Sa prière fut passionnée . Elle avait une voix admirable de contralto qui remuait étrangement le public dès les premières notes . Elle eut une façon de demander à * Dieu le pain quotidien pour tous ceux de l' immense terre russe , - le pain quotidien de la chair et de l' esprit qui fit jaillir les larmes de tous ceux qui étaient là , à quelque parti qu' ils appartinssent . Et quand , sa dernière note envolée sur la steppe infini , elle se releva pour rentrer dans sa misérable isba , des bravos sans fin lui traduisirent frénétiquement l' émotion prodigieuse d' une assistance en délire . Le petit * Rouletabille qui , s' il n' entendait pas les paroles , comprenait le sens de cette prière pleurait . Tout le monde pleurait . * Ivan * Pétrovitch , * Athanase * Georgevitch , * Thadée * Tchichnikof étaient debout , tapant des pieds et des mains comme des gamins enthousiastes . Les étudiants , dont la troupe se reconnaissait à l' uniforme sombre liséré de vert , poussaient des cris insensés . Et soudain s' élevèrent les premiers rythmes de l' hymne national . Il y eut d' abord une hésitation , un flottement . Mais ce ne fut pas long . Ceux qui avaient redouté une contre-manifestation comprirent qu' on peut mettre tous les espoirs dans une prière pour le tsar . Toutes les têtes se découvrirent et le bodje tsara krari monta , unanime , vers les étoiles . à travers ses larmes , le jeune reporter n' avait cessé de regarder * Natacha . Celle -ci s' était à demi soulevée , et , défaillante , s' appuyait au bord de la loge . Sa bouche entr'ouverte répétait sans fin un nom que * Rouletabille n' entendait pas , mais qu' il devinait : * Annouchka ! * Annouchka ! ... " la malheureuse ! " murmura * Rouletabille , et , profitant de l' émoi général , il sortit de la loge sans qu' on s' en fût même aperçu . Il fit le tour du public et se dirigea vers cette * Natacha qu' il avait tant cherchée depuis le matin . Le public , qui avait réclamé en vain une répétition de la prière d' * Annouchka , commençait de se disperser , et le reporter fut , pendant quelques instants , entraîné malgré lui dans son remous . Quand il se trouva à hauteur de la loge , il ne put que constater la disparition de * Natacha et de la famille qui l' accompagnait . Il tourna la tête de tous côtés sans apercevoir celle qu' il cherchait et , comme un insensé , il allait se mettre à courir dans les allées , quand une idée lui rendit tout à coup son sang-froid . Il demanda où se trouvait la sortie des loges des artistes et , aussitôt qu' on la lui eut indiquée , il s' y rendit à pas précipités . Il ne s' était pas trompé . Au premier rang de tout le public qui attendait la sortie d' * Annouchka , il reconnut * Natacha à la mantille noire qui enveloppait sa tête , car on ne voyait plus rien de son visage . Et puis , cet endroit du jardin était assez sombre . Des gardiens faisaient la police . Il ne put approcher de * Natacha aussi près qu' il l' aurait voulu . Et cependant il se glissait comme un serpent entre les groupes . Il n' était plus séparé de * Natacha que par quatre ou cinq personnes , quand une bousculade se produisit . C' était * Annouchka qui sortait . Des cris l' accueillirent : " * Annouchka ! * Annouchka ! ... " * Rouletabille se jeta à genoux , et , à quatre pattes , parvint à glisser sa tête dans l' espace réservé par les agents à la sortie d' * Annouchka . Celle -ci , enveloppée d' un immense manteau rouge , se hâtait au bras d' un homme que * Rouletabille reconnut immédiatement . C' était le prince * Galitch . On voyait qu' ils étaient pressés d' échapper à l' étreinte de la foule . Cependant * Annouchka , en passant près de * Natacha , suspendit sa marche une seconde- mouvement qui n' échappa pas à * Rouletabille-et , tournée vers elle , dit ce seul mot : " caracho " . Puis elle passa . * Rouletabille se redressa , bouscula , ayant une fois encore perdu * Natacha . Il la chercha encore . Il courut à la sortie . Il arriva juste à temps pour la voir monter en calèche avec la famille * Mourazof . La calèche s' éloigna aussitôt du côté d' * élaguine , vers la datcha des îles . Le jeune homme resta planté là , réfléchissant . Il eut un geste qui abandonnait le cours des choses au destin . " au fond , dit -il , cela vaut peut-être mieux ainsi . " et à lui-même : " allons , viens souper , mon garçon ! ... " il retourna sur ses pas et se retrouva bientôt dans la lumière éclatante du restaurant . La gaieté régnait là en maîtresse , arrosée de champagne . Des officiers , debout , le verre en main , se saluaient de table en table et s' envoyaient mille compliments avec une grâce presque féminine . Il s' entendit héler joyeusement et il reconnut la voix d' * Ivan * Pétrovitch . Les trois compères étaient assis devant une bouteille de champagne qui refroidissait dans le seau à glace et se faisaient servir des petits pâtés en attendant l' heure du souper qui ne pouvait tarder . * Rouletabille se laissa inviter sans difficulté et les suivit quand un maître d' hôtel vint avertir * Thadée qu' on demandait ces messieurs en cabinet particulier . Ils montèrent au premier étage et on les fit entrer dans un cabinet assez vaste , dont la grande fenêtre-balcon donnait sur la salle du théâtre d' hiver , vide dans le moment . Mais le cabinet était déjà habité . Devant une table couverte d' un service étincelant , * Gounsovski faisait les honneurs . Il les reçut comme un domestique , le front bas , le sourire obséquieux , l' échine courbée , s' inclinant à plusieurs reprises à chaque présentation . * Athanase l' avait à peu près décrit en le modelant en suif ; mais ce suif encore était jaune . Sous le vaste front penché , on apercevait à peine les yeux qui apparaissaient et disparaissaient tout à coup comme pris en faute derrière des lunettes noires toujours prêtes à tomber à cause de l' inclinaison trop accentuée de cette tête vile d' affranchi timide et tout-puissant . Quand il parlait de sa petite voix de fausset , le menton gras collé au plastron de la chemise , il avait un geste continu de la main droite , du pouce et de l' index écarté pour retenir les grosses lentilles glissantes au long de son nez court et fort ; et ce geste le cachait encore . Derrière lui on apercevait la fine et hautaine silhouette du prince * Galitch . * Gounsovski paraissait le majordome honteux , gangrené de vices , paillard et voleur , valet à recevoir les coups de bottes de cette seigneurie . Le prince * Galitch était l' invité d' * Annouchka qui n' avait consenti à se risquer dans ce repaire qu' avec trois ou quatre de ses amis , des officiers qui n' avaient pas besoin de la consécration de cette soirée pour être " tenus à l' oeil " par l' okrana , en dépit de leur haute naissance . * Gounsovski les avait vus venir avec un ricanement sinistre et leur avait prodigué toutes les marques de son dévouement sans borne , en attendant mieux . Il aimait * Annouchka . Il suffisait d' avoir surpris une fois la hideur glauque de son regard au-dessus de ses lunettes , quand il fixait la chanteuse , pour comprendre les sentiments qui l' agitaient devant la belle fille de la terre noire . * Annouchka était assise ou plutôt accroupie à l' orientale sur le canapé qui longeait la muraille , derrière la table . Elle ne prêtait d' attention à personne . Sa figure était méprisante et hostile . Elle se laissait , avec indifférence , caresser les cheveux , des cheveux noirs merveilleux qui tombaient en deux nattes sur ses épaules , par les mains parfumées de la belle * Onoto , qui l' avait entendue ce soir pour la première fois et qui d' enthousiasme était allée se jeter dans ses bras , dans sa loge . La belle * Onoto était , elle aussi , une artiste , et l' humeur qu' elle avait eue tout d' abord du succès d' * Annouchka n' avait pas tenu contre l' émotion de la prière du soir devant la pauvre isba . - viens souper , lui avait dit * Annouchka . - avec qui ? Avait demandé l' artiste espagnole . - avec * Gounsovski . - jamais ! -viens donc , tu m' aideras à payer ma dette et il peut t' être utile . Il est utile à tout le monde . Décidément la belle * Onoto ne comprenait rien à ce pays où les pires ennemis soupaient ensemble . Elle vint cependant parce qu' elle n' avait jamais vu au monde de plus belles nattes que celles d' * Annouchka et qu' elle adorait les cheveux . * Rouletabille avait été accaparé tout de suite par le prince * Galitch , qui , le conduisant dans un coin , lui avait dit : - qu' est -ce que vous faites ici ? -je vous gêne ? Avait demandé le gamin . L' autre avait eu un sourire amusé de grand seigneur : - pendant qu' il est encore temps , avait -il ajouté , croyez -moi , vous devriez partir , quitter ce pays . Ne vous a -t-on pas assez averti ? -si , répondit le reporter . Aussi vous pouvez vous en dispenser désormais . Et il lui avait tourné le dos . - eh mais ! C' est le petit français de la villa * Trébassof , avait commencé la voix de fausset de * Gounsovski en poussant un siège au jeune homme et en le priant de s' asseoir entre lui et * Athanase * Georgevitch qui , déjà , faisait honneur aux zakouskis . - bonjour , * Monsieur * Rouletabille , fit la voix belle et grave d' * Annouchka . * Rouletabille salua : - je vois que je suis en pays de connaissance , dit -il , sans se démonter . Et il tourna un fort joli compliment à l' adresse d' * Annouchka , qui lui envoya un baiser . - * Rouletabille ! S' écria la belle * Onoto , mais alors c' est le petit du mystère de la chambre jaune ! -lui-même ! -qu'est -ce qu' il fait ici ? -il est venu pour sauver la vie du général * Trébassof , ricana , en sourdine , le * Gounsovski . C' est un brave petit jeune homme donc déjà ! -la police sait tout ! Répliqua froidement * Rouletabille qui avait entendu . Et il demanda du champagne , lui qui ne buvait jamais . Et le champagne commença son oeuvre . Pendant que * Thadée et les officiers se racontaient des histoires de * Bakou ou faisaient des compliments aux femmes , * Gounsovski qui avait fini de railler se penchait vers * Rouletabille et lui donnait , avec onction , des conseils de père : - vous avez entrepris -là , jeune homme , une noble tâche et d' autant plus difficile que le général * Trébassof est condamné non seulement par ses ennemis , mais encore et surtout par l' ignorance de * Koupriane . Comprenez -moi bien : * Koupriane est un ami et c' est un homme que j' estime beaucoup . Il est bon , brave à la guerre , mais je n' en donnerais pas un kopeck pour la police . Il se mêle , depuis quelque temps , de faire de la police secrète , il a son okrana dont je ne veux pas médire . Il nous amuse . Du reste , c' est une mode nouvelle . Tout le monde maintenant veut avoir sa police secrète . Et vous-même , jeune homme , qu' est -ce que vous faites ici ? Du reportage ? Non : de la police ! Où cela nous mènera -t-il et où cela vous mènera -t-il , vous ? Je vous souhaite bonne chance , mais je n' y crois guère . Remarquez que , si je puis vous aider , je le ferai volontiers . J' aime à rendre service . Et je ne voudrais pas qu' il vous arrivât malheur ! -vous êtes bien aimable , monsieur , se borna à répondre * Rouletabille et il redemanda du champagne . Plusieurs fois * Gounsovski avait adressé la parole à * Annouchka qui mangeait du bout des dents et lui répondait du bout des lèvres . Il lui dit brusquement : - savez -vous qui vous a le plus applaudie , ce soir ? -non ! Fit * Annouchka , indifférente . - la fille du général * Trébassof ! -ça , c' est vrai , ma parole , s' écria * Ivan * Pétrovitch . -oui ! Oui ! * Natacha était là ! Reprirent les commensaux de la villa des îles . - moi , je l' ai vue pleurer , dit * Rouletabille en fixant * Annouchka . Mais * Annouchka répondit sur un ton glacé : - je ne la connais pas ! -elle a grand tort d' avoir un père ... laissa glisser entre ses dents le prince * Galitch . - prince , pas de politique ! Ou laissez -moi aller porter ma démission , gloussa * Gounsovski ... à votre santé , belle * Annouchka . - à la vôtre ! * Gounsovski . Mais vous ne ferez pas cela ! -pourquoi ? Demanda * Thadée * Tchichnikof d' une façon assez malhonnête . - parce qu' il est trop utile au gouvernement ! S' écria * Ivan * Pétrovitch . - non ! Répliqua * Annouchka ... aux révolutionnaires ! Tous éclatèrent de rire . * Gounsovski retint , d' un geste précipité , ses lunettes qui glissaient et ricana dans sa graisse molle , le menton dans le potage : - on le dit ! Et c' est ma force ! -il est son propre agent provocateur ! Déclara * Athanase avec un énorme éclat de rire . - son système est excellent , gronda le prince . Comme il est bien avec tout le monde , tout le monde est de la police sans le savoir . - on dit ... ah ! Ah ! ... on dit ... ah ! Ah ! ( * Athanase s' étranglait avec un petit four qu' il trempait dans son potage ) ... on dit qu' il a embauché tous les kouliganes et jusqu'aux mendiants de l' église de * Kazan ... on dit ! ... là-dessus , ils se lancèrent dans des histoires de kouliganes , brigands des rues qui , depuis les derniers troubles politiques , avaient envahi * Saint- * Pétersbourg et dont on ne pouvait se débarrasser qu' avec un geste généreux . * Athanase * Georgevitch disait : - il y a des kouliganes que l' on devrait inventer s' ils n' existaient pas . L' un d' eux arrête une jeune fille devant la gare de * Varsovie . La jeune fille , effrayée , lui tend immédiatement son porte-monnaie , dans lequel il y avait deux roubles cinquante . Le kouligane prend tout : " mon dieu ! S' écrie la jeune fille , je ne vais plus pouvoir prendre mon train ! -combien vous faut -il ? Demande le kouligane . - soixante kopecks ! -soixante kopecks ! Que ne le disiez -vous ! ... " et le bandit , gardant les deux roubles , rend la pièce de cinquante kopecks à la tremblante enfant et y ajoute une pièce de dix kopecks de sa poche . - il m' est arrivé , à moi , plus beau que ça , il y a deux hivers , à * Moscou , dit la belle * Onoto . Je sortais de la patinoire et je fus abordée par un kouligane : " donne -moi vingt kopecks , dit le kouligane . " j' étais tellement effrayée que je ne parvenais pas à ouvrir mon sac à main : " plus vite " , dit -il . Enfin , je lui donne ses vingt kopecks . " maintenant , m' a -t-il fait , embrasse ma main ! " et il a fallu que je lui embrasse la main , car dans l' autre il avait son couteau . - oh ! Ils sont forts avec leur couteau ! Dit * Thadée . C' est en sortant du * Gastini- * Dvor que j' ai été arrêté par un kouligane qui me mit sous le nez un magnifique couteau de cuisine . " il est à vous pour un rouble cinquante ! " vous pensez si je lui ai acheté tout de suite ! Et j' ai fait une très bonne affaire . Il valait au moins trois roubles . à votre santé , belle * Onoto ! * Athanase . C' est plus prudent . Je le dis devant la police . Mais j' aime mieux être arrêté par les gardavoïs que lardé par les kouliganes . - on ne trouve plus à acheter de revolver , déclara * Ivan * Pétrovitch . Les armuriers n' en ont plus ! * Gounsovski assura ses lunettes , se frotta ses mains grasses et dit : - il y en a encore chez mon serrurier . La preuve en est que , hier , dans la petite * Kaniouche , mon serrurier , qui a nom * Schmidt , est entré chez l' épicier du coin et a proposé un revolver au patron . Il lui a sorti un browning : " une arme de toute sûreté , a -t-il dit , qui ne rate jamais son homme et dont le fonctionnement est des plus faciles " . Ayant prononcé ces mots , le serrurier * Schmidt a fait fonctionner son revolver et a logé une balle dans le ventre de l' épicier . L' épicier en est mort , mais pas avant d' avoir acheté le revolver . " vous avez raison , a -t-il dit au serrurier . C' est une arme terrible ! " et là-dessus il expira . Les autres s' esclaffèrent . Ils la trouvaient bien bonne ! Décidément ce sacré * Gounsovski avait toujours le mot pour rire . Comment n' aurait -on pas été son ami ? * Annouchka avait daigné sourire . * Gounsovski , reconnaissant , lui tendit sa main comme un mendiant . La jeune femme la lui toucha du bout des doigts , comme si elle eût déposé une pièce de vingt kopecks dans la main d' un kouligane , avec dégoût . Et les portes s' ouvrirent devant les bohémiennes . Leur troupe basanée emplit bientôt la pièce . Tous les soirs , hommes et femmes , dans leurs costumes populaires , venaient du vieux derevnia où ils vivaient tous dans une antique communauté patriarcale , selon des moeurs qui n' ont pas varié depuis des siècles ; ils se répandaient dans les lieux de plaisir , dans les restaurants à la mode , où ils ramassaient un large butin , car c' était un luxe de plus que de les faire chanter à la fin des soupers , et on ne manquait jamais de se l' offrir pour peu que l' on fît partie de la riche société et que l' on tînt à sa réputation . Ils s' accompagnaient de guzlas , de castagnettes , de tambourins , et faisaient entendre des vieux airs dolents et langoureux , ou précipités , haletants comme la poursuite et la fuite des premiers nomades à l' aurore du monde . Quand ils étaient entrés , on leur avait fait place , et * Rouletabille qui , depuis quelques instants , montrait les marques d' une fatigue et d' un étourdissement bien compréhensibles chez un bon petit jeune homme qui n' a point l' habitude du champagne ( premières marques ) en profita pour se laisser affaler sur un coin du canapé , non loin du prince * Galitch qui occupait la place à la droite d' * Annouchka . - tiens ! * Rouletabille qui dort ! Remarqua la belle * Onoto . -pauvre gosse ! Dit * Annouchka . Et , se tournant du côté de * Gounsovski : - tu ne vas pas bientôt nous en débarrasser ? J' ai entendu des frères , l' autre jour , qui en parlaient de façon à causer de la peine à ceux qui s' intéressent à sa santé . - oh ! ça , répondit * Gounsovski en hochant la tête , c' est une affaire qui ne me regarde pas . Adresse -toi à * Koupriane . à votre santé , belle * Annouchka ! Mais les bohémiennes préludaient à leurs chants par quelques accords et les choeurs prirent l' attention de tout le monde , - de tout le monde à l' exception du prince * Galitch et d' * Annouchka qui , à demi tournés l' un vers l' autre , échangeaient quelques propos à l' abri de tout ce retentissement musical . Quant à * Rouletabille , il devait dormir bien profondément pour ne point être réveillé par tout ce bruit , si mélodieux fût -il . Il est vrai qu' il avait-ostensiblement- beaucoup bu et que chacun sait , en * Russie , que l' ivresse assassine ceux qui ne la peuvent supporter . Quand les choeurs se furent fait entendre trois fois , * Gounsovski leur fit signe qu' ils pouvaient aller charmer d' autres oreilles et glissa entre les mains du chef de la bande un billet de vingt-cinq roubles . Mais * Onoto voulut donner son obole et une vraie quête commença . Chacun jeta des roubles dans le plateau que présentait une petite noiraude de bohémienne dont les cheveux , couleur aile de corbeau , mal peignés , lui tombaient sur le front , sur les yeux , sur le visage , d' une si drôle de façon qu' on eût dit de cette petite un saule pleureur trempé dans l' encre . Le plateau arriva devant le prince * Galitch qui fouilla vainement ses poches : - bah ! Fit -il , en grand seigneur , je n' ai plus de monnaie . mais voici mon portefeuille : je te le donne en souvenir de moi , * Katharina ! * Katharina fit disparaître le petit sac de cuir à bank-notes et la troupe disparut . * Thadée et * Athanase s' extasiaient sur la générosité du prince , mais * Annouchka dit : - le prince a bien fait ; mes amis ne paieront jamais assez cher l' hospitalité que cette petite m' a donnée dans son taudis quand je me cachais , dans l' attente de ce que l' on déciderait de moi à votre fameuse section , * Gounsovski ? -eh ! Répliqua * Gounsovski , je vous ai fait savoir qu' il ne tenait qu' à vous d' avoir un beau quartir ( appartement ) en ville et richement meublé encore ! * Annouchka , comme un charretier , cracha par terre , et * Gounsovski de jaune devint vert . - mais pourquoi te cachais -tu ainsi , * Annouchka ? Demanda la belle * Onoto en caressant les lourdes tresses de la belle chanteuse . - tu ne sais donc pas que j' avais été condamnée à mort et graciée ; j' avais pu fuir * Moscou , je ne tenais pas à être reprise ici pour goûter aux joies de la * Sibérie ! -mais pourquoi avais -tu été condamnée à mort ? -mais elle ne sait donc rien ! S' exclamèrent les autres . - seigneur ! J' arrive de * Londres et de * Paris , je ne peux donc pas tout savoir ... mon dieu ! Avoir été condamnée à mort ! Comme ça doit être amusant ! -très amusant ! Fit * Annouchka , glacée . Et si tu as un frère que tu aimes , * Onoto ! Songe combien ce doit être plus amusant encore si on le fusille devant toi ! -oh ! Pardon , mon âme ! ... - pour que vous soyez instruite et que vous ne fassiez plus de peine à votre * Annouchka , à l' avenir , je vais vous dire , madame , ce qui lui est arrivé , à la chère amie , dit le prince * Galitch . - nous ferions mieux de chasser ces vilains souvenirs ! émit timidement * Gounsovski en clapotant des paupières derrière ses lunettes ; mais il baissa la tête aussitôt : * Annouchka le brûlait de la flamme de son regard . - parle , * Galitch ! Le prince prit la parole : - * Annouchka avait un frère , * Vlassof , mécanicien sur la ligne de * Kazan , que le comité de grève avait chargé de conduire un convoi destiné à sauver de * Moscou les principaux membres et les chefs de la milice révolutionnaire , quand les soldats de * Trébassof , aidés du régiment * Semenowsky , furent devenus maîtres de la ville . La dernière résistance s' était réfugiée dans la gare . Et il fallait partir . Toutes les voies étaient gardées par des mitrailleuses ... des soldats partout ! ... * Vlassof dit à ses camarades : " je vous sauverai ! " et les camarades le virent monter sur sa machine avec une femme . Cette femme , la voilà ! Le chauffeur de * Vlassof avait été tué la veille , sur une barricade . C' était * Annouchka qui le remplaçait . Ils se mirent à la besogne et le train partit , comme une fusée . Sur cette ligne courbe , tout à fait découverte , facile à attaquer , sous une pluie de balles , * Vlassof développa une vitesse de quatre-vingt-dix verstes à l' heure ... il a poussé la pression de vapeur dans la chaudière jusqu'à quinze atmosphères , jusqu'au point d' explosion ... madame , que voilà , continuait de gorger de charbon cette fournaise ! Le danger venait maintenant moins des mitrailleuses que de la possibilité de sauter , dans l' instant ! Au milieu des balles , * Vlassof ne perdait pas son sang-froid . Il marchait , non seulement le cendrier ouvert , mais avec un travail forcé du siphon . Ce fut miracle que toute cette machine en furie n' allât pas se briser contre la courbe du talus . Et l' on passa ! Pas un homme ne fut atteint ! Il n' y eut qu' une femme de blessée : elle reçut une balle en pleine poitrine . - là ! S' écria * Annouchka . Et , d' un geste magnifique , elle découvrit sa blanche , son orgueilleuse poitrine , - et mit le doigt sur une cicatrice que * Gounsovski , dont le suif commençait à fondre en lourdes gouttes de sueur au long des tempes , n' osa pas regarder . - quinze jours plus tard , continua le prince , * Vlassof entrait dans une auberge , à * Lubetszy . Il ne savait pas qu' elle était pleine de soldats . Sa mine ne plut pas . On le fouilla . On trouva sur lui un revolver et des papiers . On sut à qui on avait affaire . La prise était bonne , * Vlassof fut ramené à * Moscou et condamné à être fusillé . Sa soeur , blessée , qui avait appris son arrestation , le rejoignit . " je ne veux pas , lui dit -elle , te laisser mourir tout seul . " elle aussi fut condamnée . Avant l' exécution on leur offrit de leur bander les yeux , mais ils refusèrent , disant qu' ils voulaient rencontrer la mort face à face . L' ordre était de fusiller d' abord tous les autres révolutionnaires condamnés , puis * Vlassof , puis sa soeur . C' est en vain que * Vlassof demanda à mourir le dernier . Les camarades d' exécution se mettaient à genoux , sanglotaient avant de mourir . * Vlassof embrassa sa soeur et vint se mettre à sa place de mort . Là , il s' adressa aux soldats : " tout à l' heure , vous aurez à remplir votre devoir selon le serment que vous avez prêté . Remplissez -le honnêtement , comme j' ai rempli le mien ! ... capitaine , commandez ! " la salve retentit . * Vlassof est debout , les bras croisés sur la poitrine , sain et sauf : pas une balle ne l' a atteint ! Les soldats ne voulaient pas tirer sur lui . Il dut les sommer encore d' accomplir leur devoir , d' obéir à leur chef . Alors ils tirèrent , et il tomba . Il regardait sa soeur avec des yeux pleins d' horribles souffrances . Voyant qu' il vivait , et voulant paraître charitable , le capitaine , sur la prière d' * Annouchka , s' approcha et coupa court aux souffrances du malheureux en lui tirant un coup de revolver dans l' oreille . Et ce fut le tour d' * Annouchka . Elle se plaça d' elle-même auprès du cadavre de son frère , l' embrassa sur ses lèvres sanglantes , se releva et dit : " je suis prête ! " au moment où les fusils s' abaissaient , un officier accourait , apportant la grâce du tsar . Elle n' en voulait pas , et , elle que l' on n' avait pas attachée pour mourir , il fallut la lier pour qu' elle vécût ! Le prince * Galitch , au milieu du silence angoissé de tous , allait ajouter quelques paroles de commentaire à son sinistre récit , mais * Annouchka l' interrompit : - l' histoire finit là ! Dit -elle . Plus un mot , prince . Si je vous ai prié de la rapporter dans toute son horreur , si j' ai voulu devant vous revivre la minute atroce de la mort de mon frère , c' est pour que monsieur ( son doigt désignait * Gounsovski ) sache bien , une fois pour toutes , que si j' ai dû à certaines heures subir une promiscuité qui m' a été imposée ... maintenant que j' ai payé ma dette , en acceptant cet abominable souper , je n' ai plus rien à faire avec le pourvoyeur de bagne et de corde qui est ici ! Tous les convives s' étaient levés à cette invective . Seul , * Rouletabille continuait son somme de brute . * Gounsovski tremblait de rage et faisait un effort surhumain pour ne pas laisser échapper des paroles qu' il eût peut-être regrettées . - elle est folle ! ... murmurait -il . Elle est folle ! ... qu' est -ce qu' il lui prend ? ... qu' est -ce qu' il lui prend ? Hier encore , elle était si ... si aimable ... et il bégayait , désolé , avec un rire affreux : - ah ! Les femmes ! ... les femmes ! ... et celle -ci , qu' est -ce que je lui ai fait ? -qu'est -ce que tu m' as fait , misérable ? Où sont * Belachof ? * Bartowsky ? Et * Strassof ? Et * Pierre * Slütch ? Tous les camarades qui avaient juré avec moi de venger mon frère ? Où sont -ils ? à quel gibet les as -tu fait pendre ? ... au fond de quelles mines les as -tu enfouis ? Mais encore tu faisais ton métier d' esclave ! ... mais , mes amis , mes amis à moi , les pauvres camarades de ma vie d' artiste , les jeunes gens inoffensifs qui n' avaient commis d' autre crime que de venir me dire trop souvent que j' étais jolie et de croire qu' ils pouvaient converser en liberté dans ma loge ! ... où sont -ils ? ... pourquoi m' ont -ils , tour à tour , quittée ? ... pourquoi ont -ils disparu ? ... c' est toi , misérable , qui les guettais ! ... qui les espionnais ... me faisant , sans que je m' en doute , ton horrible complice ... m' associant à ta besogne . Fils de chienne ! ... tu sais comment on m' appelle ? ... tu le sais depuis longtemps et tu dois bien en rire ! ... mais , moi , je ne le sais que de ce soir ... comme je n' ai appris que ce soir tout ce que je te dois ... papier à mouches ! ... papier à mouches ! ... moi ! ... horreur ! ... ah ! Ta mère , tu entends ! ... chien , fils de chienne ! ... ta mère , quand tu es venu au monde ... ta mère ... ( là , elle lui lança l' injure la plus effroyable qu' un russe peut jeter à la face d' un de la race homme . ) elle tremblait et sanglotait de rage , crachait sa fureur , debout , prête à partir , enveloppée de son manteau comme d' un grand drapeau rouge . Elle était la statue de la haine et de la vengeance . Elle était horrible et terrible . Elle était belle . à la dernière suprême injure , * Gounsovski tressaillit et sursauta comme s' il avait reçu , matériellement , un coup de fouet . Il ne regardait plus * Annouchka , il fixait le prince * Galitch . Et sa main le désigna : - c' est celui -ci , dit -il d' une voix sifflante , qui t' a appris toutes ces belles choses . - c' est moi ! Fit le prince tranquillement . - caracho ! Glapit * Gounsovski qui reconquit instantanément tout son sang-froid . - ah ! Mais celui -là ... tu n' y toucheras pas ! Clama l' ardente fille de la terre noire . Tu n' es pas assez fort pour cela . - je sais que monsieur a beaucoup d' amis à la cour , avança avec un calme stupéfiant le chef de l' okrana . Je ne veux pas de mal à monsieur . Vous parlez , madame , du sacrifice que l' on a dû faire de quelques-uns de vos amis . J' espère qu' un jour vous serez mieux renseignée et que vous comprendrez que j' en ai sauvé le plus que j' ai pu ! -partons ! Gronda * Annouchka . Je lui cracherais à la figure ... - oui , le plus que j' ai pu , reprit l' autre avec le geste habituel qui retenait ses lunettes . Et je continuerai . Je vous promets de ne pas causer plus de désagrément au prince qu' à sa petite amie , la bohémienne * Katharina , avec laquelle il s' est montré si généreux tout à l' heure , sans doute parce que * Boris * Mourazof lui paie trop peu les petites courses qu' elle fait chaque matin à la villa de * Kristowsky * Ostrow ! ... à ces mots , le prince et * Annouchka changèrent de physionomie . Leur colère tomba . * Annouchka détourna la tête comme pour arranger le pli de son manteau . * Galitch se contenta de hausser les épaules avec mépris en murmurant : - encore quelque abomination que vous nous ménagez , monsieur , mais à laquelle nous saurons répondre . Après quoi il salua la société , prit le bras d' * Annouchka et la fit passer devant lui . La porte , derrière eux , était restée ouverte . * Gounsovski saluait , courbé en deux , longuement . Quand il se releva , il vit devant lui les trois figures ahuries et consternées de * Thadée * Tchichnikof , * Ivan * Pétrovitch et * Athanase * Georgevitch . - messieurs , leur annonça -t-il , d' une voix blanche qui semblait ne pas lui appartenir , le moment est venu de nous séparer . Je n' ai pas besoin de vous dire que nous avons soupé en amis et que , si nous voulons le rester , nous devons tous oublier ce qui s' est dit ici ! Les trois autres , effarés , protestaient déjà de leur discrétion . Il ajouta avec rudesse , cette fois : " service du tsar ! " et les trois bégayèrent : " que * Dieu conserve le tsar ! " après quoi , il les mit à la porte . Et la porte refermée : " ma petite * Annouchka , on ne se venge pas sans moi " . il s' en fut tout de suite vers le canapé où gisait * Rouletabille oublié . Il lui donna une tape sur l' épaule : - allons , debout ! Ne faites pas celui qui dort ! Pas un instant à perdre . c' est ce soir qu' ils vont régler son affaire à * Trébassof ! ... * Rouletabille était déjà sur ses jambes . - eh ! Monsieur ! Fit -il , je ne vous attendais point pour m' apprendre cela ! ... merci tout de même et bonsoir ! ... il fila . * Gounsovski sonna . Un schelavieck se présenta . - dites que l' on peut ouvrir tous les cabinets des corridors , je ne les retiens plus ! ( ainsi furent délivrés les amis de * Gounsovski qui veillaient près de là sur sa sécurité . ) resté seul , le maître de l' okrana s' épongea le front , se versa un grand verre d' eau glacée qu' il vida d' un trait . Après quoi , il dit : - * Koupriane aura de l' ouvrage ce soir , je lui souhaite bonne chance . Quant à eux , quoi qu' il arrive , je m' en lave les mains . Et il se les frotta . X drame dans la nuit à la porte de * Krestowsky , * Rouletabille qui cherchait un isvotchik sauta dans une calèche dans laquelle venait de monter la belle * Onoto . La danseuse le reçut sur ses genoux . - à * élaguine , à fond de train , cria pour toute explication le reporter . - scari ! Scari ! ( vite ! Vite ! ) répéta * Onoto . Elle était accompagnée d' un vague personnage auquel ni l' un ni l' autre ne prêtait la moindre attention . - quelle soirée ! Que se passe -t-il ? Vous ne dormez donc plus ? Interrogea la belle actrice ... mais , * Rouletabille , debout , derrière l' énorme cocher , pressait les chevaux , dirigeait la course de l' équipage qui s' enfonçait dans la nuit à une allure vertigineuse . Au coin d' un pont , il ordonna d' arrêter . Les chevaux stoppèrent , fumants , hennissants , cabrés . Il remercia , sauta dans les ténèbres , disparut . - quel pays ! Quel pays ! Caramba ! ... fit l' artiste espagnole . L' équipage attendit quelques minutes , puis retourna vers * Pétersbourg . * Rouletabille était descendu le long de la berge , et , lentement , prenant des précautions infinies pour ne pas dévoiler sa présence par le moindre bruit , il s' avança du côté de la plus grande largeur du fleuve . Bientôt , sur le noir de la nuit , la masse plus noire de la villa * Trébassof apparut comme une énorme tache . Il s' arrêta . Il s' était glissé jusque -là comme une couleuvre , parmi les roseaux , les herbes , les fougères . Il était sur les derrières de la villa , près de la rive , non loin du petit sentier où il avait découvert le passage de l' assassin , grâce aux fils de la vierge brisés . Dans le moment , la lune se montra et les bouleaux du chemin qui , tout à l' heure , étaient de grands bâtons noirs , devinrent des cierges blancs qui semblaient éclairer cette inquiétante solitude . Le reporter voulut profiter immédiatement de cette clarté soudaine pour savoir si l' on avait tenu compte de ses avertissements et si les abords de la villa , de ce côté , étaient gardés . Il ramassa un petit caillou , et le lança assez loin de lui , sur le sentier . à ce bruit insolite , trois ou quatre ombres de têtes se dessinèrent soudain sur le sol blanchi par la lune , mais redisparurent aussitôt , mêlées à nouveau aux grandes herbes touffues . Il était renseigné . L' oreille très fine du reporter perçut un glissement qui venait à lui , un léger craquement de branches , puis , tout à coup , une ombre s' allongea à son côté et il sentit le froid d' un canon de revolver sur la tempe . Il dit : " * Koupriane ! " et aussitôt une main prit la sienne , la lui serra . La nuit était redevenue opaque . Il murmura : - comment êtes -vous là , en personne ? Le maître de police répondit à son oreille : - on m' a fait savoir qu' il y aurait quelque chose cette nuit . * Natacha est allée à * Krestowsky et a échangé quelques paroles avec * Annouchka . Le prince * Galitch serait dans l' affaire , et c' est une affaire d' état . - * Natacha est rentrée ? Demanda * Rouletabille . - oui , il y a longtemps ! Elle doit être couchée . Dans tous les cas elle fait celle qui est couchée . La lumière de sa chambre , à la fenêtre du jardin , est éteinte . - avez -vous prévenu * Matrena * Pétrovna ? -oui , je lui ai fait savoir qu' il lui fallait se tenir , cette nuit , sur ses gardes . - vous avez eu tort ; moi , je ne lui aurais rien dit ; elle va prendre des précautions telles que les autres seront renseignés tout de suite . - je lui ai fait savoir qu' il fallait qu' elle ne descendît point de toute la nuit au rez-de-chaussée et qu' elle ne devait pas quitter la chambre du général . - c' est parfait , si elle vous obéit . - vous voyez que j' ai profité de tous vos renseignements . J' ai suivi toutes vos instructions ... le chemin de la datcha de * Kristowsky est un peu surveillé ! -peut-être trop . Comment allez -vous opérer ? -nous le laisserons pénétrer ... je ne sais pas à quel personnage j' ai affaire ... je veux agir à coup sûr ... le prendre sur le fait ... pas d' histoires après , fiez-vous -en à moi . - adieu ! ... - où allez -vous ? -me coucher ! ... j' ai payé ma dette à mon hôte ... j' ai le droit d' aller me reposer . Bonne chance ! Mais * Koupriane lui avait saisi la main : - écoutez ! En effet , avec un peu d' attention , on distinguait un léger clapotis de l' eau . Si une barque glissait à cette heure à cet endroit de la * Néva et qu' elle voulût rester cachée , elle avait bien choisi son moment . Un nuage énorme couvrait la lune ; le vent était faible . La barque aurait le temps d' aller d' une rive à l' autre sans se trouver à découvert . * Rouletabille n' attendit pas davantage . à quatre pattes , il courait comme une bête , rapide et silencieux , et se relevait derrière le mur de la villa dont il faisait le tour , arrivait à la grille , se heurtait aux dvornicks , demandait * Ermolaï qui lui ouvrit aussitôt la grille . - barinia ? Prononçait -il . * Ermolaï lui montrait du doigt le premier étage . - caracho ! * Rouletabille avait déjà traversé le jardin , se hissait à la force des poignets à la fenêtre donnant sur la chambre de * Natacha et écoutait . Il entendit parfaitement * Natacha qui marchait , se déplaçait , dans sa chambre obscure . Il retomba légèrement sur ses pieds , gravit le perron de la véranda et en ouvrit la porte , puis la referma sur lui avec une telle habileté qu' * Ermolaï qui le regardait faire du dehors , à deux pas de là , ne put entendre le moindre grincement sur les gonds . à l' intérieur de la villa , * Rouletabille s' avança à tâtons . Il trouva la porte du grand salon ouverte . La porte du petit salon , non plus , n' avait pas été fermée ou avait été réouverte . Il revint sur ses pas , tâta dans l' ombre un fauteuil , s' y assit , attendant les événements qui ne devaient plus tarder , prêt à tout , la main sur son revolver , dans sa poche . En haut , il entendait distinctement glisser de temps à autre les pas de * Matrena * Pétrovna . Et ceci devait évidemment donner de la sécurité à ceux qui avaient besoin quelquefois , la nuit , que le rez-de-chaussée fût libre . * Rouletabille imagina que les portes des pièces du rez-de-chaussée avaient été laissées ouvertes pour qu' il fût plus facile à ceux qui se trouvaient en bas d' entendre ce qui se passait en haut . Et peut-être n' avait -il pas tort . Soudain , il y eut une barre verticale de lumière pâle à la fenêtre qui donnait du petit salon sur la * Néva . Il en déduisit deux choses : d' abord que la fenêtre était déjà légèrement ouverte , ensuite que la lune venait de se dévoiler à nouveau . La barre de lumière s' éteignit presque tout de suite , mais les yeux de * Rouletabille , maintenant habitués à l' obscurité , distinguaient encore la ligne d' ouverture de la fenêtre ... là , l' ombre était moins opaque . Et il sentit tout à coup son sang lui battre les tempes à gros coups sourds , car la ligne d' ouverture de la fenêtre s' élargissait ... s' élargissait ... et l' ombre d' un homme se dressa debout sur le balcon . * Rouletabille sortit son revolver . L' homme se dressa immédiatement derrière l' un des volets entr'ouverts et frappa un petit coup sec sur la vitre . Placé comme il était là , maintenant , on ne le voyait plus . Son ombre se confondait avec l' ombre du volet . Au bruit du carreau , la porte de * Natacha fut ouverte avec précaution . Et * Natacha pénétra dans le petit salon . Marchant sur la pointe des pieds , elle alla vivement à la fenêtre qu' elle ouvrit et l' homme entra . Le peu de lumière qui commençait alors de se répandre sur les choses éclairait suffisamment * Natacha pour que * Rouletabille pût voir qu' elle avait encore la toilette de ville qu' il avait remarquée le soir même à * Krestowsky . Quant à l' homme , c' est en vain que l' on eût voulu le reconnaître : ce n' était qu' une masse sombre enveloppée d' un manteau . Il s' inclina pour embrasser la main de * Natacha . Celle -ci prononça ce seul mot : scari ! ( vite . ) mais elle n' avait pas plus tôt dit cela que , sous un effort vigoureux , les volets et les deux battants de la fenêtre étaient rapidement écartés et que des ombres silencieuses surgissaient , rapides , sur le balcon , sautaient dans la villa ... * Natacha poussa un cri déchirant où * Rouletabille crut entendre encore plus de désespoir que de terreur ... et les ombres se ruèrent sur l' homme ; mais celui -ci , à la première alerte , s' était jeté sur le tapis , et leur avait glissé entre les jambes ; et maintenant il était revenu au balcon qu' il enjambait pendant que les autres se retournaient vers lui . Du moins , ce fut ainsi que * Rouletabille crut voir se dérouler la lutte mystérieuse dans la demi-ténèbre , au milieu du plus impressionnant silence , après le cri effrayant de * Natacha . L' affaire avait duré quelques secondes et l' homme était encore suspendu au-dessus du vide quand , du fond de la salle , un nouveau personnage surgit : c' était * Matrena * Pétrovna . Prévenue par * Koupriane que quelque chose allait se passer cette nuit -là , et prévoyant que cette chose se passerait au rez-de-chaussée puisqu' on lui en défendait l' approche , elle n' avait rien trouvé de mieux mieux que de faire monter en secret sa gniagnia au premier étage et de lui ordonner de marcher là-haut , toute la nuit , pour faire croire à sa propre présence auprès du général , tandis qu' elle resterait cachée en bas , dans la salle à manger . * Matrena * Pétrovna s' était donc ruée sur le balcon , criant , en russe : " tirez ! Tirez ! " et c' est ce qui arriva dans le moment que l' homme hésitait à sauter , quitte à se rompre le cou ou à redescendre par le chemin moins rapide de la gouttière . Un agent tira , le manqua , et l' homme , après avoir tiré à son tour et fait basculer l' agent , disparut . Il faisait encore trop petit jour pour que l' on pût facilement distinguer ce qui se passait en bas où le claquement sec des brownings se faisait seul entendre . Et il n' y avait rien de plus sinistre que ces coups de revolver qui n' étaient pas accompagnés de cris , au fond de la petite buée du matin . L' homme , avant de disparaître , n' avait eu que le temps de jeter bas d' un coup de pied l' une des deux échelles qui avaient servi à l' escalade des agresseurs ; et ceux -ci , même l' agent blessé , étaient redescendus en grappe au long de celle qui leur restait , glissant , tombant , se relevant , courant derrière l' ombre qui fuyait toujours en déchargeant son browning à répétition ; et d' autres ombres , accourues de la rive , s' agitaient dans le brouillard . Et tout à coup on entendit la voix de * Koupriane qui donnait des ordres , excitait ses agents à la curée , ordonnait de rapporter le gibier mort ou vivant . Au balcon , * Matrena * Pétrovna se mit à crier aussi , comme une sauvage . * Rouletabille , à ses côtés , voulait en vain la faire taire . Elle était délirante , à la pensée que l' autre pouvait échapper encore . Elle tira un coup de revolver , elle aussi , dans le tas ... ne sachant pas qui elle pouvait atteindre ... * Rouletabille lui arracha son arme et , comme elle se retournait sur lui avec des injures , elle aperçut * Natacha qui , penchée à tomber , sur le balcon , les lèvres tremblantes d' un murmure insensé , suivait autant qu' elle le pouvait les phases de la lutte , essayait de comprendre ce qui se passait là-bas , sous les arbres , près de la * Néva où le tumulte de la course s' éteignait . * Matrena * Pétrovna la releva à la poignée . Oui , elle la prit à la gorge et la rejeta dans le salon comme un paquet . Alors , comme elle allait peut-être étrangler sa belle-fille , * Matrena * Pétrovna s' aperçut que le général était là ! ... il apparaissait dans le premier petit jour comme un spectre . Par quel miracle * Féodor * Féodorovitch avait -il pu descendre jusque -là ? Comment s' y était -il traîné ? On le sentait trembler de colère ou de douleur sous l' ample capote de soldat qui flottait sur lui . Il demanda d' une voix rauque : " qu' y a -t-il ? " * Matrena * Pétrovna se jeta à ses pieds , fit le signe orthodoxe de la croix , comme si elle voulait mettre * Dieu dans son témoignage et , désignant * Natacha , elle la dénonça à son mari comme elle l' eût désignée à un juge : - il y a , * Féodor * Féodorovitch , qu' on a voulu , une fois de plus , t' assassiner ! ... et que celle qui a ouvert , cette nuit , la datcha à ton assassin , est ta fille ! " le général se retint de ses deux mains au mur contre lequel il glissait , et , regardant * Matrena et * Natacha qui , toutes deux , maintenant , se traînaient par terre , en suppliantes , il dit à * Matrena : - c' est toi qui m' assassine ! -c'est moi ! Par le * Dieu vivant , gémit désespérément * Matrena * Pétrovna ... si j' avais pu te cacher cela , * Jésus aurait été bon ! ... mais je ne parlerai plus pour ne point te crucifier ... * Féodor * Féodorovitch ! ... questionne ta fille ... et si ce que j' ai dit n' est pas vrai ... tue -moi ! ... tue -moi comme une bête malfaisante et maudite ... je te dirai merci ! Merci ! ... et je mourrai bien heureuse si ce que j' ai dit n' est pas vrai ! ... ah ! Je voudrais être morte ! Tue -moi ! * Féodor * Féodorovitch la repoussait de son bâton comme une pourriture écartée du chemin . Sans rien ajouter , farouche , terrible , elle se redressa sur ses genoux et chercha de ses yeux hagards , de son regard de folle , l' arme que * Rouletabille lui avait arrachée . Si elle l' avait eue encore entre les mains elle n' aurait pas hésité une seconde à se faire justice puisqu' elle avait eu le malheur de s' attirer le mépris de * Féodor ! Et il semblait à * Rouletabille épouvanté qu' il assistait à l' une de ces horribles scènes de famille à l' issue desquelles , au temps du grand * Pierre , le père ou l' époux réclamait l' intervention du bourreau . Le général ne daigna même point considérer plus longtemps le délire de * Matrena . Il dit à sa fille qui sanglotait éperdument sur le parquet : " relève -toi , * Natacha * Féodorovna . " et la fille de * Féodor comprit que son père ne pourrait jamais croire à sa culpabilité . Elle se glissa jusqu'à lui et lui baisa les mains comme une esclave heureuse . à ce moment , la porte de la véranda résonna sous des coups répétés . * Matrena , bête de garde , prête à mourir du mépris de * Féodor , mais à son poste , courut à ce qu' elle pouvait croire être un nouveau danger . Mais elle reconnut la voix de * Koupriane qui priait qu' on lui ouvrît . Elle l' introduisit elle-même : - eh bien , implora -t-elle . - eh bien ! il est mort ! un cri lui répondit . * Natacha avait entendu . - et qui ? ... qui ? ... qui ? ... questionnait , haletante , * Matrena . * Koupriane s' avança jusque devant * Féodor et lui étreignit les mains : - général , lui dit -il , il y avait un homme qui avait juré votre perte et qui s' était fait l' instrument de vos ennemis . Cet homme , nous venons de le tuer ! -est -ce que je le connais ? Demanda * Féodor . - c' était un de vos amis , vous le traitiez comme un fils . - son nom ? -demandez -le à votre fille , général ! * Féodor se retourna vers * Natacha qui brûlait de son regard * Koupriane , tâchant à deviner ce qu' il apportait avec lui , la vérité ou le mensonge . - tu connais l' homme qui voulait me tuer ? * Natacha ? -non ! Répondit -elle à son père , avec un véritable accent de fureur ... non ! Cet homme -là , je ne le connais pas ! ... - mademoiselle , dit * Koupriane d' une voix ferme , terriblement hostile , vous lui avez , vous-même , de vos propres mains , ouvert , cette nuit , cette fenêtre ! ... ainsi , du reste , que vous la lui avez ouverte déjà maintes fois ! Alors que chacun ici faisait son devoir et veillait à ce que personne au monde ne pût pénétrer de nuit dans une maison où reposait le général * Trébassof , gouverneur de * Moscou , condamné à mort par le comité central révolutionnaire réuni à * Presnia , voilà ce que vous faisiez , vous ; vous introduisiez l' ennemi dans la place . - réponds , * Natacha , réponds si , oui ou non , tu as introduit dans cette maison quelqu' un la nuit . - père , c' est vrai ! * Féodor , comme un lion , rugit : - son nom ? -monsieur vous le dira lui-même , fit * Natacha , d' une voix que la terreur maintenant rendait rauque , et elle désignait * Koupriane . Pourquoi ne vous dit -il pas lui-même le nom de cet homme . Il le connaît puisqu' il l' a fait tuer ! -et si cet homme n' était pas mort , reprit * Féodor qui , visiblement , se domptait , si cet homme , que tu faisais entrer , la nuit , chez moi , avait réussi à s' échapper comme tu sembles l' espérer , nous dirais -tu son nom ? -je ne le pourrais pas , père ! -et si je t' en priais ? * Natacha secoua farouchement la tête . - et si je te l' ordonnais ? -vous pourriez me tuer , père , mais je ne prononcerais pas ce nom -là ! -malheureuse ! Et il leva son bâton sur elle . Ainsi * Ivan * Le * Terrible avait tué son fils d' un coup d' épieu . Mais * Natacha , au lieu de courber la tête sous le coup qui la menaçait , s' était retournée vers * Koupriane et lui jetait avec l' accent du triomphe : - il n' est pas mort ! ... si tu avais réussi à le prendre , mort ou vivant , tu aurais déjà dit son nom . * Koupriane fit deux pas vers elle , lui mit la main à l' épaule et dit : - * Michel * Nikolaïevitch ! - * Michel * Korsakof ! S' écria le général . * Matrena * Pétrovna , comme soulevée par cette révélation , se redressa pour répéter : - * Michel * Korsakof ! Le général qui ne pouvait en croire ses oreilles allait protester , quand il aperçut sa fille qui défaillait et tentait de fuir vers sa chambre . Il l' arrêta d' un geste terrible : - * Natacha ! Tu vas nous dire ce que * Michel * Korsakof venait faire la nuit , ici ! ... - * Féodor * Féodorovitch , il venait t' empoisonner ! ... c' était * Matrena qui parlait maintenant et que rien n' aurait pu faire taire , car elle voyait dans la fuite de * Natacha le plus sinistre aveu . Comme une furie vengeresse , elle raconta avec des cris , avec des terreurs qu' elle ressentait encore comme si , encore , s' allongeait devant elle la main armée du poison , la main mystérieuse , au-dessus du chevet du cher malade , du cher affreux tyran ... elle raconta la nuit précédente et toutes ses affres ... et sur ses lèvres , bavardes et glapissantes , cette lugubre évocation prenait un relief saisissant . Enfin , elle dit tout ce qu' ils avaient fait , elle et le petit français , pour ne se point trahir devant l' autre , pour prendre enfin au piège celui qui , depuis tant de jours et tant de nuits , sans qu' on pût le surprendre , tournait autour de la mort de * Féodor * Féodorovitch . En terminant , elle montra * Rouletabille à * Féodor et cria : " voilà celui qui t' a sauvé ! " * Natacha , en entendant ce tragique récit , se retint à plusieurs reprises pour ne point l' interrompre ... et * Rouletabille , qui la regardait , voyait qu' elle faisait pour arriver à cela des efforts surhumains . Toute l' horreur de ce qui semblait être pour elle comme pour * Féodor une révélation du crime de * Michel ne l' abattit point , mais parut , au contraire , lui rendre ses forces , toute la vie qui , quelques secondes plus tôt , la fuyait . * Matrena eut à peine achevé son cri : " voilà celui qui t' a sauvé ! " qu' elle s' écriait , à son tour , en face du reporter sur lequel elle jetait d' effroyables regards de haine : " voilà celui qui a fait tuer un innocent ! " ... et , tournée vers son père : " ah ! Papa ! ... laisse -moi , laisse -moi dire que * Michel * Nikolaïevitch qui est venu ce soir ici , je l' avoue , et que j' ai introduit cette nuit ici , c' est vrai ! ... que * Michel * Nikolaïevitch n' est pas venu ici hier ! ... et que l' homme qui a voulu t' empoisonner , c' était un autre ! " à ces mots , * Rouletabille pâlit , mais il ne se laissa pas démonter . Il répondit simplement : - non , mademoiselle , c' était le même . Et * Koupriane crut devoir ajouter : - nous avons , du reste , trouvé la preuve des relations de * Michel * Nikolaïevitch avec les révolutionnaires . - où cela ? Questionna la jeune fille , en tendant vers le maître de la police un visage atrocement angoissé . - à la villa de * Kristowsky , mademoiselle . Elle le regarda longuement comme si elle eût voulu aller jusqu'au fond de sa pensée : - quelles preuves ? Implora -t-elle . - une correspondance que nous avons mise sous scellés . - était -elle bien adressée à lui ? Quelle sorte de correspondance ? -si cela vous intéresse , nous la dépouillerons devant vous . - mon dieu ! Mon dieu ! Gémit -elle . Où l' avez -vous trouvée , cette correspondance ? Dites -moi bien où ? Où ? -je vous dis : à la villa , dans sa chambre . Nous avons fait sauter le tiroir de son bureau . Elle sembla respirer , mais son père lui prit brutalement le bras ! -allons , * Natacha , tu vas nous dire ce que venait faire ici cet homme , la nuit ! -dans sa chambre ! S' écria * Matrena * Pétrovna . * Natacha se retourna vers * Matrena : - que croyez -vous donc , vous , dites -le ? ... dites -le donc ! ... - et moi , que dois -je croire ? Gronda * Féodor . Tu ne me l' as pas encore dit ! Tu ignorais que cet homme avait des relations avec mes ennemis ! Tu as été peut-être innocente de cela ! Je veux le penser ! Je le veux ! Au nom du ciel , je le veux ! Mais pourquoi le recevais -tu ? Pourquoi ? ... pourquoi l' introduisais -tu ici , comme un voleur , ou comme ... - ah ! Papa ! Tu sais que j' aime * Boris ! Que je l' aime de tout mon coeur ! Et que je ne serai jamais à un autre qu' à lui ! -alors ! ... alors ! ... alors , parleras -tu ? La jeune fille eut une véritable crise : - ah ! Père ! Père ! Ne me questionne pas ! ... toi , toi surtout , ne me questionne pas ! Je ne puis rien te dire ! Rien te dire ! Sinon que je suis sûre , tu entends , sûre , que * Michel * Nikolaïevitch n' est pas venu la nuit dernière ici ! -il y est venu , affirma encore la voix légèrement troublée de * Rouletabille . - il y est venu avec le poison . Il y est venu pour empoisonner ton père , * Natacha ! Gémit * Matrena * Pétrovna , qui se tordait les mains avec des gestes de naïve et sincère tragédie . - et moi , répéta , ardente , la fille de * Féodor , avec un accent de conviction qui fit frémir tous ceux qui étaient là , et en particulier * Rouletabille ... et moi , je vous dis que ce n' est pas lui ! Que ce n' est pas lui ! Que ce ne peut pas être lui ! ... je vous jure que c' est un autre ... un autre ! -mais , alors , cet autre , c' est vous également qui l' avez introduit ? Fit * Koupriane ... - eh bien , oui ! C' est moi ! C' est moi ! ... c' est moi qui avais laissé la fenêtre et le volet entr'ouverts ... oui ! C' est moi qui ai fait cela ! ... mais je n' attendais pas l' autre ! ... l' autre qui est venu pour assassiner ... quant à * Michel * Nikolaïevitch , je vous jure , mon père , sur tout ce qu' il y a de plus sacré au ciel et sur la terre qu' il ne pouvait pas commettre le crime que vous dites ! ... et maintenant , tuez -moi , car je ne puis vous en dire davantage ! Ce raisin avait été remis par le maréchal , qui avait recommandé de le laver , à * Michel * Nikolaïevitch et à * Boris * Alexandrovitch . Ce raisin a disparu . Si * Michel est innocent , accusez -vous * Boris ? * Natacha , qui semblait tout à coup perdre la force de se défendre , gémit , exténuée , mourante , râlante : - non ! Non ! N' accusez pas * Boris ! Il ne manquerait plus que ça ! ... n' accusez pas * Michel ... n' accusez personne puisque vous ne savez pas ! ... puisqu' on ne sait pas ! ... mais ces deux -là sont innocents ... croyez -moi ! Croyez -moi ! ... ah ! Comment vous dire ! Comment vous dire ! Je ne puis rien vous dire ! ... et vous avez tué * Michel ! ... ah ! Qu' est -ce que vous avez fait ? ... qu' est -ce que vous avez fait ? ... - nous avons supprimé un homme , fit la voix glacée de * Koupriane , qui n' était que l' exécuteur des basses oeuvres du nihilisme ! Elle parvint à se redresser avec une énergie nouvelle dont , arrivée à ce degré de désespoir , on l' eût crue incapable ... elle leva les poings sur * Koupriane : - ça n' est pas vrai ! ... ça n' est pas vrai ! ... des mensonges ! Des infamies ! ... des horreurs de la police ! ... des papiers fabriqués ... pour le perdre . Il n' y avait rien de tout ce que vous dites chez lui ! ... ça n' est pas possible ! ... ça n' est pas vrai ! ... - où sont -ils , ces papiers ? Demanda la voix brève de * Féodor . Apportez-les -moi tout de suite , * Koupriane , je veux les voir ... * Koupriane se troubla légèrement , mais ce mouvement ne passa pas inaperçu de * Natacha qui s' écria : - oui ! Oui ! Qu' il les donne donc ! Qu' il les apporte , s' il les a ! ... mais il ne les a pas ! ... clama -t-elle , avec une joie sauvage ... il n' a rien ! Tu vois bien , papa , qu' il n' a rien . Sans cela , il me les aurait déjà jetés à la figure ... il n' a rien . Je te dis qu' il n' a rien ... ah ! Il n' a rien ! Il n' a rien ! Et elle s' affala sur le plancher , pleurant , sanglotant , il n' a rien , il n' a rien ! On eût dit qu' elle pleurait de joie ... - c' est vrai ? Demanda * Féodor * Féodorovitch , de son air le plus sombre . C' est vrai , * Koupriane , que vous n' avez rien ? -c'est vrai , mon général , nous n' avons rien trouvé ... on avait déjà tout enlevé . Mais * Natacha poussait un véritable hurlement d' allégresse ... - il n' a rien trouvé ! ... et il l' accuse d' avoir partie liée avec les révolutionnaires ... pourquoi ? Pourquoi ? ... parce que je le recevais , moi ? ... mais moi , suis -je une révolutionnaire ? Dites ? ... ai -je juré de tuer papa ? ... moi ? ... moi ? ... ah ! Il ne sait plus quoi dire ! ... tu vois bien , papa , qu' il se tait ... il a menti ! ... il a menti ! ... - pourquoi , * Koupriane , nous avez -vous trompés ? -oh ! Nous soupçonnions * Michel depuis quelque temps ... et vraiment , après ce qui vient de se passer , nous ne pouvons plus avoir aucun doute ! ... - oui , mais vous affirmiez avoir des papiers et vous n' en avez pas . Ce sont là des procédés abominables , * Koupriane , répliqua d' un ton de plus en plus sombre * Féodor ... des expédients que je vous ai entendu , maintes fois , condamner . - général ! Nous sommes sûrs , vous entendez , nous sommes absolument sûrs que l' homme qui a voulu vous empoisonner hier et l' homme d' aujourd'hui , celui qui est mort , ne font qu' un ! -et à cause de quoi donc êtes -vous si sûr de cela ? Il faudrait nous le dire ! ... insista le général qui tremblait de détresse et d' impatience . - oui ! Qu' il le dise donc , à quoi ? -demandez -le à monsieur ! Fit * Koupriane . Ils se tournèrent vers * Rouletabille . Le reporter répliqua , en affectant un sang-froid dont il ne jouissait peut-être pas entièrement en réalité : - je puis affirmer devant vous , comme je l' ai déjà fait devant monsieur le préfet de police , qu' une seule et même personne a laissé les traces de ses différentes escalades sur ce mur et sur ce balcon . - insensé ! Interrompit * Natacha avec une fougue haineuse contre le jeune homme . Et cela vous suffit ? Le général saisit brutalement le poignet du reporter : - écoutez -moi , monsieur ! ... un homme est venu ici , cette nuit ... ceci ne regarde que moi ... et n' a le droit d' étonner que moi ... et de ceci je fais mon affaire ... une affaire entre ma fille et moi ... mais vous , vous venez nous dire que vous êtes sûr que cet homme est un assassin ... alors , voyez -vous , c' est autre chose ! ... cela , il faudrait les preuves , et les preuves tout de suite ... vous parlez de traces , eh bien , nous allons les examiner ensemble , ces traces ! ... et je souhaite pour vous , monsieur , que je sorte de cela aussi convaincu que vous l' êtes ... * Rouletabille dégagea doucement son poignet et répondit avec un calme parfait : - maintenant , monsieur , je ne puis plus rien vous prouver . - pourquoi ? -parce que l' escalade des agents a passé par-dessus ma preuve , monsieur ! -et , en vérité , il ne nous reste que votre parole ! Que votre foi en vous-même ! ... et si vous vous étiez trompé ? -il ne l' avouera jamais , papa , s' écria * Natacha ... ah ! C' est lui qui mériterait , à cette heure , le sort de * Michel * Nicolaïevitch ! ... n' est -ce pas ! N' est -ce pas que vous le savez ! Et que ce sera votre éternel remords ! ... n' est -ce pas qu' il y a quelque chose qui vous empêchera toujours de dire que vous vous êtes trompé ! ... c' est que vous avez fait tuer un innocent ! ... enfin ! Vous le savez bien ! Vous savez bien que je n' aurais pas introduit ici * Michel * Nikolaïevitch si j' avais su qu' il était capable de vouloir empoisonner mon père ! -ça , mademoiselle , répliqua * Rouletabille , en ne baissant pas les yeux sous le regard de foudre de * Natacha , ça , j' en suis sûr ! Et il mit un tel ton à dire cela que * Natacha continua de le fixer dans une angoisse incompréhensible . Ah ! Le croisement de ces deux regards ! La scène muette entre ces deux jeunes gens dont l' un voulait se faire comprendre et dont l' autre semblait redouter par-dessus tout d' avoir été comprise ! * Natacha murmura : - comme il me regarde ! ... voyez ! ... c' est le démon ... oui , oui , le domovoï ... le vrai domovoï ... mais prenez garde , malheureux , vous ne savez pas ce que vous avez fait ! Elle se tourna brusquement du côté de * Koupriane : - où est le corps de * Michel * Nikolaïevitch ? Dit -elle . Je veux le voir . Il faut que je le voie . * Féodor * Féodorovitch s' était laissé tomber , comme assommé , sur un fauteuil . * Matrena * Pétrovna n' osait se rapprocher de lui . Le géant paraissait frappé à mort , abattu à jamais . Ce que n' avaient pu faire ni les bombes , ni les balles , ni le poison , l' idée seule de la coopération de sa fille dans l' oeuvre d' horreur qui se tramait autour de lui , ou plutôt l' impossibilité où il était de comprendre l' attitude de * Natacha , sa mystérieuse conduite , le chaos de ses explications , ses cris insensés , ses protestations d' innocence , ses accusations , ses menaces , ses prières et tout son désordre , enfin , devant le fait certain , avoué de son entremise nocturne dans cette tragique aventure où * Michel * Nikolaïevitch avait trouvé la mort , l' avaient brisé , lui , * Féodor * Féodorovitch comme un fétu . Un instant , il s' était raccroché à quelque vague espoir en constatant que * Koupriane était moins assuré qu' il ne l' avait prétendu tout d' abord contre son officier d' ordonnance . Mais quoi ! Ceci n' était qu' un détail sans importance à ses yeux . Ce qui importait seul , c' était la signification de l' acte de * Natacha ; et la malheureuse ne paraissait même point se préoccuper de ce que lui , * Féodor , pouvait en penser . Pas une parole vraie pour le rassurer . Elle était là à se débattre entre * Koupriane , * Rouletabille et * Matrena * Pétrovna , défendant son * Michel * Nikolaïevitch pendant que lui , le père , après avoir failli la broyer tout à l' heure , était là , dans un coin , à agoniser . * Koupriane s' avança vers le malheureux et lui dit : - écoutez -moi bien , * Féodor * Féodorovitch . Celui qui vous parle est le grand maître de police par la volonté du tsar , et votre ami par la grâce de * Dieu . Si vous ne demandez pas devant nous , qui sommes au courant de tout et qui saurons garder le secret nécessaire , si vous ne demandez pas à votre fille la raison de sa conduite avec * Michel * Nikolaïevitch , et si elle ne nous répond pas , en toute sincérité , je n' ai plus rien à faire ici ! On a déjà chassé mes hommes de cette maison , comme indignes de garder le plus loyal sujet de sa majesté : je n' ai point protesté ; mais je viens à mon tour vous supplier de me prouver que l' ennemi le plus redoutable que vous ayez eu dans votre maison n' est point votre fille . Ces paroles qui résumaient nettement l' horrible situation furent comme un soulagement pour * Féodor . Oui , il fallait savoir . * Koupriane avait raison . Il fallait qu' elle parlât . Et il somma sa fille de s' expliquer , de tout dire ! De tout dire ! * Natacha fixa encore * Koupriane de son regard de " haine à mort " , puis se détourna de lui et répéta d' une voix ferme : - je n' ai rien à dire ! Gronda alors * Koupriane , le bras tendu . * Natacha poussa un cri de bête blessée et se roula aux pieds de son père . Elle l' entoura de ses bras suppliants . Elle le pressa sur sa poitrine . Elle sanglota sur son coeur . Et l' autre , ne comprenant toujours pas , la laissait faire , lointain , hostile , sombre . Alors , elle gémit , éperdue , et pleura avec éclat , et l' emphase dramatique dont elle enveloppa * Féodor sonnait comme des cris d' autrefois quand , au fond de l' appartement des femmes , le père tout-puissant s' apprêtait à châtier la coupable . - mon père ! Père chéri ! Regarde -moi ! ... regarde -moi ! ... aie pitié de moi ! Et ne demande pas que s' ouvre ma bouche qui doit rester close à jamais ... et crois -moi . Ne crois pas ces hommes ! Ne crois pas * Matrena * Pétrovna ! Est -ce que tu ne sens pas mon coeur contre ton coeur , mes larmes sur tes joues ! Est -ce que je ne suis pas ta fille ? ... ta fille très pure ! Ta * Natacha * Féodorovna ! ... je ne puis pas t' expliquer , non ! Non ! Sur la vierge , mère de * Jésus , je ne puis pas t' expliquer ? ... sur les saintes icones ... je ne puis pas ... sur ma mère que je n' ai pas connue , et que tu as remplacée , ô mon père ... ne me demande rien ! ... ne me demande plus rien ! ... mais serre -moi dans tes bras comme lorsque j' étais toute petite ... embrasse -moi , père chéri ! ... aime -moi ... je n' ai jamais autant eu besoin d' être aimée ! Aime -moi ! ... je suis malheureuse ! une malheureuse qui ne peut même pas se tuer sous tes yeux pour te prouver son innocence et son amour ! ... papa ! Papa ! ... à quoi te serviraient tes bras dans les jours qui te restent à vivre si tu ne veux plus me serrer sur ton coeur ! ... papa ! Papa ! ... elle roulait sa tête sur les genoux de * Féodor . Ses cheveux s' étaient dénoués et pendaient derrière elle dans un désordre noir , magnifique ... - regarde dans mes yeux ! ... regarde dans mes yeux ! ... vois comme ils t' aiment , batouchka ! ... batouchka ! ... mon batouchka chéri ! " maintenant * Féodor pleurait . Ses lourdes larmes venaient se mêler aux pleurs de * Natacha . Il lui releva la tête et lui demanda simplement , d' une voix brisée : - tu ne peux rien me dire maintenant ? mais quand me diras -tu ? * Natacha leva les yeux vers lui , puis son regard continua sa route vers le ciel et ses lèvres laissèrent échapper ce mot dans un souffle : - jamais ! * Matrena * Pétrovna , * Koupriane et le reporter frémirent dans l' attente auguste et terrible de ce qui allait se passer . * Féodor avait pris la tête de sa fille entre ses deux mains . Il considérait longuement ces yeux qui s' étaient levés vers le ciel , cette bouche qui venait de prononcer ce " jamais ! ... " puis , lentement , ses rudes lèvres vinrent se poser sur les lèvres pâles de la jeune fille . Et il la tint étroitement embrassée . Elle releva la tête triomphante , égarée , et le bras tendu vers * Matrena * Pétrovna : - il me croit , lui ! Il me croit ! Et vous m' auriez crue aussi si vous aviez été ma mère ! ... ayant dit , elle pencha la tête à la renverse et tomba sur le plancher , inanimée . * Féodor était déjà à genoux , la soignant , la dorlotant , chassant les autres : - allez-vous -en ! Allez-vous -en tous ! ... tous ! ... toi aussi , * Matrena * Pétrovna ! ... va -t'en ... ils disparurent épouvantés , balayés par son geste sauvage . Dans la petite datcha de * Kristowsky , il y a un cadavre . Des agents le veillent en attendant le retour de leur chef . Frappé à mort , * Michel * Nikolaïevitch est venu mourir là et les autres l' ont suivi jusqu'à son dernier soupir . Ils étaient derrière lui quand , râlant , il a pénétré sur les genoux , dans sa chambre . La petite * Katharina , la bohémienne , était là . Elle pencha sa petite tête énigmatique sur sa rapide agonie . Les autres fouillaient déjà partout , saccageant tout , faisant sauter les serrures et les tiroirs des meubles , mettant à sac les placards . Et leurs investigations firent tout le tour de la maison , s' en allèrent jusqu'au fond des paillasses éventrées , ne respectèrent point le logis de * Boris * Mourazof , absent cette nuit -là . Ils fouillent ... ils fouillent ... et s' ils n' ont rien , absolument rien trouvé chez * Michel , ils ont déniché une multitude de paperasses chez * Boris : des livres d' * Occident , des essais d' économie politique , une histoire de la révolution française , des vers capables de le faire pendre . Ils ont tout mis en tas sous scellés . Pendant ce temps , * Michel expirait entre les bras de * Katharina qui lui avait ouvert , sur la poitrine , sa tunique , arraché sa chemise sans doute pour lui faciliter ses derniers soupirs . Le malheureux avait reçu , en nageant , car il s' était jeté dans la * Néva , une balle derrière la tête . C' était miracle qu' il eût pu se traîner jusque -là . Il espérait sans doute pouvoir mourir en paix dans cette maison . Il croyait évidemment pouvoir l' atteindre , après avoir éventé ses limiers . Il ne savait pas que son dernier refuge avait été dénoncé . Et maintenant les agents ont terminé leur besogne , de la cave au grenier . * Koupriane , de retour de la villa * Trébassof , les rejoint . Il est suivi par * Rouletabille . Le reporter ne peut supporter la vue de ce cadavre encore chaud , aux yeux grand ouverts qui semblent le regarder , lui reprocher sa mort . Il se détourne avec dégoût et peut-être avec effroi . * Koupriane a saisi ce mouvement : - des regrets ? Lui demande le maître de police . - oui ! Fait * Rouletabille . Il faut toujours regretter un mort . Et , cependant , celui -là était un bandit , un bandit de droit commun . Mais je regrette sincèrement qu' il soit mort avant qu' il ait été confondu . - à la solde des nihilistes ? C' est toujours votre avis ? Interrogea * Koupriane . - oui . -vous savez que l' on n' a rien découvert chez lui . On n' a trouvé de papiers intéressants que chez * Boris * Mourazof . -ah ! -que dites -vous de cela ? -rien ! * Koupriane interroge encore ses hommes . Ceux -ci lui répondent : non , on n' a rien découvert , rien chez * Michel . Et soudain * Rouletabille constate que la conversation des agents et de leur chef devient plus animée . * Koupriane se montre en colère , violent , leur fait des reproches . Les uns se sauvent , vivement , avec des paroles précipitées . * Koupriane sort . * Rouletabille le suit . Que se passe -t-il ? Il ne peut l' arrêter , mais , arrivant derrière lui , il le lui demande . Alors , en quelques mots brefs , et en marchant toujours devant lui , * Koupriane , sans tourner la tête , lui dit qu' il vient d' apprendre que ses agents ont laissé un instant la petite bohémienne , * Katharina , seule avec l' officier expirant . * Katharina était la petite femme de ménage de * Michel et de * Boris . Elle devait connaître les secrets de l' un et de l' autre . Il était élémentaire que l' on eût l' oeil sur elle ; or , on ne sait ce qu' elle est devenue . Il faut la chercher , la retrouver absolument , car elle a ouvert la tunique de * Michel et c' est peut-être là la raison pour laquelle on n' a trouvé aucun papier sur le moribond , quand les agents l' ont fouillé ! Cette absence de papiers , de portefeuille , n' est pas naturelle . La chasse commence dans le petit jour rose des îles , déjà teinté de sang . Quelques agents crient des indications . On court sous les arbres , car on est presque certain qu' elle a pris le petit sentier conduisant au pont qui joint * Kristowsky à * Kameny * Ostrow . Quelques nouveaux renseignements jetés par d' autres agents qui accourent , qui surgissent à droite et à gauche de la route , confirment cette hypothèse . Et pas une voiture ! On court . * Koupriane est un des premiers . * Rouletabille ne le quitte pas d' une semelle . Mais il ne le dépasse pas . Tout à coup des cris , des appels entre agents . On se montre quelque chose là-bas qui glisse sur une pente . C' est la petite . Elle file comme le vent . Course éperdue . On traverse * Kameny * Ostrow . " ah ! Une voiture ! Un cheval ! Soupire * Koupriane qui a laissé son équipage à * élaguine . La preuve est là ! C' est la preuve de tout qui nous échappe ! ... le terrain maintenant est découvert . On distingue très bien * Katharina qui est arrivée au pont * élaguine . La voilà dans * élaguine * Ostrow . Que fait -elle ? Se rend -elle à la villa * Trébassof ? Que veut dire ceci ? Non , elle se rejette sur la droite . Les agents galopent derrière elle ! Elle est encore loin . Elle paraît infatigable . Maintenant elle a disparu , sous les arbres , dans les futaies , toujours sur la droite . * Koupriane pousse un cri de joie . Où qu' elle aille , elle est prise . Il donne quelques ordres haletants pour qu' on barre l' île . Elle ne peut plus s' échapper ! Elle ne peut plus s' échapper ! Mais où va -t-elle ? * Koupriane connaît cette île -là mieux mieux que personne . Il prend un plus court chemin pour rejoindre l' autre rive vers laquelle * Katharina semblait se diriger et tout à coup il tombe presque sur la petite qui s' est laissé surprendre , qui jette un cri et qui se sauve à nouveau , à toutes jambes . - arrête , ou je tire ! Crie * Koupriane en russe . Et il sort son revolver . Mais une main le lui a arraché . - pas ça ! Fait * Rouletabille , qui jette l' arme loin de lui . * Koupriane , jurant , reprend sa course . La fureur décuple ses forces , son agilité ; il va atteindre * Katharina à bout de souffle ; mais * Rouletabille s' est jeté dans ses jambes et tous deux roulent sur l' herbe . Quand le grand maître de police se relève , c' est pour voir * Katharina gravir en toute hâte l' escalier qui conduit à la * Barque , le restaurant flottant de la * Strielka . * Koupriane , maudissant * Rouletabille , mais croyant enfin tenir facilement sa proie , se dirige à son tour vers la barque , à l' intérieur de laquelle la petite vient de s' engouffrer . Il met le pied sur la première marche de l' escalier . Sur la dernière , descendant du petit navire de fête , une silhouette se dresse : c' est celle du prince * Galitch . * Koupriane en reçoit comme un coup qui l' arrête net dans son ascension . * Galitch a un air rayonnant auquel le maître de police ne saurait se tromper . évidemment * Koupriane arrive en retard . Il en a le sentiment profond , la certitude . Et cette présence du prince sur la barque lui explique d' une façon définitive le pourquoi de la course de * Katharina . Si la bohémienne a chipé les papiers ou le portefeuille du mort , c' est maintenant le prince qui a le tout dans sa poche . * Koupriane , en voyant le prince passer devant lui , frémit . Le prince le salue et s' amuse avec quelque ironie de sa mine interloquée : - eh bien ? Lui dit -il , comment vous portez -vous , mon cher monsieur * Koupriane . Votre excellence est levée de bien bonne heure , me semble -t-il . à moins que ce ne soit moi qui me couche trop tard . - prince , fait * Koupriane , mes hommes sont à la poursuite d' une petite bohémienne , une nommée * Katharina , bien connue dans les restaurants où elle chante . Nous l' avons vue monter dans la barque . L' auriez -vous rencontrée par hasard ? -ma foi , * Monsieur * Koupriane , je ne suis point le concierge de la barque et je n' ai rien remarqué du tout , ni personne . Du reste , je suis d' un naturel un peu rêveur . Pardonnez -moi . - prince , il n' est point possible que vous n' ayez point vu * Katharina . - eh ! Monsieur le maître de police , si je l' avais vue , je ne vous en dirais rien , puisque vous la poursuivez . Me prenez -vous pour quelqu' un de vos limiers ? On dit que vous en avez dans tous les mondes , mais je vous affirme que je n' ai pas encore passé à votre caisse . Il y a erreur , * Monsieur * Koupriane . Et le prince resalua . Mais * Koupriane l' arrêta encore : - prince , songez que ceci est très grave . * Michel * Nikolaïevitch , l' officier d' ordonnance du général * Trébassof , est mort , et cette petite a volé ses papiers sur son cadavre . Toutes les personnes qui auront parlé à * Katharina seront soupçonnées . C' est une affaire d' état , monsieur , qui peut mener très loin . Pouvez -vous me jurer que vous n' avez pas vu * Katharina , que vous ne lui avez pas parlé ? Le prince regarda * Koupriane avec un air d' insolence tel que le maître de police pâlit de rage . Ah ! S' il avait pu ! ... s' il avait pu ... mais on ne touchait pas à celui -là ! ... * Galitch s' éloigna sans ajouter un mot et ordonna au schwitzar de lui faire avancer sa voiture . - c' est bien ! Fit * Koupriane , je ferai mon rapport au tsar . * Galitch se retourna . Il était aussi pâle que * Koupriane . -en ce cas , monsieur , fit -il , n' oubliez pas d' y ajouter que je suis le plus humble sujet de sa majesté ! L' équipage avançait . Le prince monta . Koupriane le regarda s' éloigner , la rage dans le coeur et les poings crispés . à ce moment , ses hommes le rejoignaient : - allez ! Cherchez ! Leur fit -il brutalement en leur montrant la barque . Ils se précipitèrent dans l' établissement , pénétrèrent dans les salles intérieures . On entendit des cris de méchante humeur , des protestations . Certainement , les derniers soupeurs ne se montraient point enchantés de cette invasion soudaine de la police . Les agents faisaient lever tout le monde , regardaient sous les tables , sous les banquettes , sous les nappes pendantes . Ils visitèrent l' office , la cale , tout . Pas de * Katharina . Soudain * Koupriane , qui attendait le résultat de la perquisition , appuyé au bastingage , en regardant vaguement l' horizon , tressaillit . Là-bas , tout là-bas , de l' autre côté du large fleuve , entre un petit bois et le staraia derevnia , une légère embarcation abordait . Et un petit point noir en sautait , comme une puce . * Koupriane reconnut , dans ce petit point noir , * Katharina . Elle était sauvée . Maintenant , il ne pouvait l' atteindre . C' était bien inutile de la chercher dans ce quartier bizarre où ses congénères de * Bohême vivaient en maîtres avec des coutumes , des libertés , des franchises qui n' avaient jamais été violées . Toute la population bohémienne de la capitale se serait soulevée . Et puis , à quoi bon maintenant * Katharina ? C' est le prince * Galitch qu' il aurait fallu prendre . Un de ses hommes s' approcha de lui : - malheur ! Fit -il . Nous n' avons point trouvé * Katharina et cependant elle est venue ici . Elle s' est rencontrée , une seconde , avec le prince * Galitch , lui a remis quelque chose , et est descendue dans le canot du bord . - parbleu ! Fit le maître de police en haussant les épaules , j' en étais sûr . Il était de plus en plus exaspéré . Il descendit sur la rive et la première personne qu' il vit fut * Rouletabille qui l' attendait sans impatience , philosophiquement assis sur un banc . - je vous cherchais , cria -t-il . Nous l' avons manquée par votre faute ! Si vous ne vous étiez pas jeté dans mes jambes ! -je l' ai fait exprès ! Déclara le reporter . - hein ? ... qu' est -ce que vous dites ? ... vous l' avez ... vous l' avez fait exprès ? * Koupriane suffoquait . - excellence ! Fit * Rouletabille , en le prenant par le bras , calmez -vous , on nous regarde . Allons prendre une tasse de thé chez * Cubat . Tout doucement , là ... en nous promenant ... - m' expliquerez -vous ? ... - mon dieu ! Excellence , rappelez -vous que je vous ai promis , en échange de la vie de votre prisonnier , la vie du général * Trébassof . Eh bien , en me jetant dans vos jambes et en vous empêchant de joindre * Katharina , je lui ai sauvé la vie , au général ! ... c' est bien simple ! ... - vous voulez rire ? Est -ce que vous vous moqueriez de moi ? Mais le maître de police vit bien que * Rouletabille ne riait pas du tout et qu' il ne se moquait de personne . - monsieur , insista -t-il , puisque vous parlez sérieusement , je voudrais bien comprendre ... - c' est inutile ! Dit * Rouletabille ... il est même nécessaire que vous ne compreniez pas ... - mais enfin ... - non , non , je ne puis rien vous dire ... - quand donc me direz -vous quelque chose qui me fera comprendre votre invraisemblable conduite ? * Rouletabille l' arrêta et , solennellement , lui déclara : - * Monsieur * Koupriane , rappelez -vous ce que * Natacha * Féodorovna , en levant ses beaux yeux au ciel , a répondu à son père , qui , lui aussi , voulait comprendre : jamais ! XI le poison continue à dix heures du matin , * Rouletabille se présenta à la villa * Trébassof qui avait retrouvé sa garde d' agents secrets , garde doublée , car * Koupriane était persuadé que les nihilistes ne tarderaient pas à vouloir venger la mort de * Michel . * Rouletabille ne fut reçu que par * Ermolaï qui ne le laissa pas entrer . L' intendant lui donna en russe des explications que le jeune homme ne comprit pas , ou plutôt * Rouletabille comprit très bien que , désormais , la porte de la villa , pour lui , était consignée . En effet , il demanda vainement à voir le général , * Matrena * Pétrovna et * Mlle * Natacha . L' autre ne savait répondre que niet , niet , niet . Le reporter s' en retourna donc sans avoir vu personne . Son air était des plus mélancoliques . Il revint dans la ville , à pied , longue promenade pendant laquelle il agita les pensers les plus sombres . En passant près du département de la police , il résolut de revoir * Koupriane , entra et se fit annoncer . Introduit tout de suite auprès du grand maître , il le trouva penché sur un long rapport qu' il finissait de compulser avec une certaine agitation . - voici ce que m' envoie * Gounsovski , fit -il de sa voix la plus rude en montrant le rapport . * Gounsovski , " pour me rendre service " , veut bien me faire savoir qu' il n' ignore rien de ce qui s' est passé , cette nuit , à la datcha * Trébassof . Il m' avertit que les révolutionnaires ont décidé d' en finir au plus tôt avec le général et que deux d' entre eux ont reçu la mission de s' introduire sous n' importe quel prétexte dans la datcha . Le mode d' attentat serait le suivant : ils porteraient sur eux les bombes , qu' ils feraient exploser sur eux et avec eux quand ils se trouveraient aux côtés du général . Quelles sont les deux victimes désignées de cette horrible vengeance et qui ont accepté de gaieté de coeur cette mort par l' explosion ? Voilà ce que nous ne savons pas . Voilà ce que nous saurions peut-être si vous ne m' aviez pas empêché de saisir les papiers qui se trouvent maintenant en possession du prince * Galitch , termina * Koupriane en se tournant avec hostilité du côté de * Rouletabille . Celui -ci était devenu très pâle . - ne regrettez point ces papiers -là , fit le reporter , c' est moi qui vous le dis . Mais ce que vous m' annoncez ne me surprend pas . ils doivent croire que * Natacha les a trahis ! -ah ! Vous voyez donc bien qu' elle est sciemment leur complice ! -je n' ai pas dit ça et je ne puis le croire ... mais je me comprends , et vous , vous ne pouvez pas me comprendre . Seulement , sachez bien une chose , c' est que , en ce moment , je suis le seul à pouvoir vous sauver de cette horrible situation . Pour cela , il faut que je voie * Natacha tout de suite . Faites-le -lui savoir ; je ne quitte pas mon hôtel . Et * Rouletabille , après avoir salué * Koupriane , s' en alla . Deux jours se passèrent pendant lesquels * Rouletabille ne reçut aucune nouvelle ni de * Natacha , ni de * Koupriane et tenta en vain de les voir . Il fit un voyage de quelques heures en * Finlande , alla jusqu'à * Pergalowo , s' isola du côté de la frontière , sur des chemins et dans un pays que l' on disait fréquentés des révolutionnaires ; puis revint , très inquiet , à son hôtel , après avoir écrit une dernière lettre à * Natacha , implorant une entrevue . Les minutes s' écoulaient très lentes pour lui , dans le vestibule de l' hôtel dont il semblait avoir fait sa demeure définitive . Installé sur une banquette , il semblait faire partie du personnel de l' hôtel et plus d' un voyageur le prit pour un interprète . D' autres pensèrent à un agent de la police secrète chargé de surveiller la mine des entrants et des sortants . Qu' attendait -il donc ? Qu' * Annouchka revînt déjeuner ou dîner en cet endroit qu' elle fréquentait quelquefois ? Et , en même temps , surveillait -il l' habitation d' * Annouchka dont le quartir se trouvait juste en face ? En ce cas , il devait être très à plaindre , car * Annouchka n' avait reparu ni chez elle , ni à l' hôtel , ni même à l' établissement * Krestowsky qui avait été obligé de supprimer son numéro de chant . * Rouletabille pensait naturellement , à ce propos , qu' il devait y avoir là-dessous quelque vengeance de * Gounsovski , lequel ne pouvait avoir oublié la façon dont il avait été traité . Et le reporter voyait déjà la pauvre chanteuse , malgré toutes ses protections et la reconnaissance de la famille impériale , prendre le chemin des steppes sibériens ou des cachots de * Schlusselbourg . " tout de même , quel pays ! " murmurait -il . Mais sa pensée quittait vite * Annouchka pour revenir à l' objet de son unique préoccupation . Il n' attendait , il ne voulait qu' une chose , et le plus rapidement possible : voir * Natacha . Quand le facteur entrait , le coeur du pauvre * Rouletabille battait bien fort . C' est que , de la réponse qu' il persistait à attendre , dépendait la partie formidable qu' il était décidé à jouer avant de quitter la * Russie . Il n' avait encore rien fait jusqu'ici , s' il ne gagnait pas cette partie -là ! Et la lettre n' arrivait pas . Et le facteur s' en allait , et le schwitzar , après avoir examiné toutes les adresses , lui faisait un signe négatif ? Ah ! Les chasseurs qui entraient ! Et les commissionnaires ! Comme il les dévisageait ! Mais ils ne venaient jamais pour lui . Enfin , le deuxième jour , à six heures du soir , un homme vêtu d' un paletot au col de faux astrakan se présenta et remit au concierge une lettre pour * Gaspadine * Rouletabille . Le reporter sauta dessus . Pendant que l' homme disparaissait , il décacheta et lut . D' abord , une immense déception ; la lettre n' était pas de * Natacha . Elle était de * Gounsovski . Voici ce qu' il disait : " mon cher * Monsieur * Joseph * Rouletabille , si cela ne vous dérange point , voulez -vous venir dîner , aujourd'hui , avec moi ... je viens de recevoir des gélinottes dont vous me direz des nouvelles . Je vous attendrai jusqu'à neuf heures . * Mme * Gounsovski sera enchantée de faire votre connaissance . Croyez -moi votre tout dévoué . * Gounsovski . " * Rouletabille réfléchit et dit : " j' irai . Il doit avoir vent de ce qui se prépare , et moi je ne sais pas où est passée * Annouchka . J' ai plus à apprendre de lui , que lui de moi . Enfin , comme dit * Athanase * Georgevitch , on peut toujours regretter de ne pas avoir accepté l' honnête invitation du chef de l' okrana . " de six heures à sept heures , il attendit vainement encore la réponse de * Natacha . à sept heures , il songea à faire sa toilette . Or , comme il se levait , un commissionnaire survint . C' était encore une lettre pour * Gaspadine * Rouletabille ; et , cette fois , elle était de la jeune fille , qui lui disait : " le général * Trébassof et ma belle-mère seraient très heureux de vous avoir aujourd'hui à dîner . Quant à moi , monsieur , vous me pardonnerez la consigne qui vous a fermé , pendant quelques jours , une demeure où vous avez rendu des services que je n' oublierai de ma vie . " ceci se terminait par une vague formule de politesse . Le reporter , la lettre entre les mains , resta pensif . Il avait l' air de se demander : " est -ce de la chair ou du poisson ? " cette lettre était -elle un remerciement ou une menace ? Voilà ce qu' il n' aurait su dire . Enfin , il serait bientôt renseigné , car il était tout à fait décidé à accepter cette invitation . Tout événement qui le rapprochait , dans le moment , de * Natacha était d' un intérêt capital . Une demi-heure plus tard il donnait l' adresse de la villa d' * élaguine à un isvotchick ; et bientôt il descendait devant la grille où * Ermolaï semblait l' attendre . * Rouletabille était si bien pris par la pensée de l' entretien qu' il allait avoir avec * Natacha qu' il en avait complètement oublié cet excellent * M * Gounsovski et son invitation . Le reporter trouva tous les agents de * Koupriane faisant une chaîne infranchissable autour de la maison et se surveillant les uns les autres . * Matrena n' avait voulu aucun agent dans la maison . Il montra le mot de * Koupriane et passa . * Ermolaï vint à la rencontre de * Rouletabille , le visage épanoui . Il semblait tout heureux de le revoir . Il le salua au plus bas et lui adressa des compliments auxquels le reporter ne comprit goutte et qui eurent presque le don de l' agacer . * Rouletabille passa outre , pénétra dans le jardin , et là aperçut , tout de suite , * Matrena * Pétrovna qui se promenait avec sa belle-fille . Elles semblaient au mieux toutes les deux . Toute la propriété avait un air de tranquillité parfaite et ses habitants semblaient avoir complètement oublié la sombre tragédie de l' autre nuit . * Matrena et * Natacha s' en vinrent en souriant au-devant du jeune homme qui demanda des nouvelles du général . Elles se retournèrent toutes deux et lui montrèrent * Féodor * Féodorovitch qui lui adressait des signes d' amitié du haut du kiosque où il semblait bien qu' on eût déjà transporté tout le service des zakouskis ; on allait sans doute dîner dehors par cette belle nuit blanche . - il va très bien , très bien , cher petit domovoï , disait * Matrena . Comme il va être content de vous voir et de vous remercier ! Et moi donc ! Si vous saviez comme j' ai souffert de votre absence , moi , qui savais combien ma fille était injuste envers vous . Cette chère * Natacha ! Elle sait ce qu' elle vous doit , allez , maintenant ! Elle ne doute plus de votre parole , ni de votre chère intelligence , petit envoyé du bon * Dieu ! Ce * Michel * Nikolaïevitch était un monstre et il a été puni comme il le méritait . Vous savez qu' on a maintenant la preuve à la police que c' était un des plus dangereux agents du comité central . Lui , un officier ! à qui se fier , maintenant , à qui se fier ? -et * M * Boris * Mourazof , vous l' avez revu ? Demanda * Rouletabille . - * Boris est revenu nous voir hier pour nous faire ses adieux , mais nous ne l' avons pas reçu , suivant les ordres de la police . * Natacha lui a écrit pour lui faire part de la consigne de * Koupriane . Nous avons reçu des lettres de lui . Il quitte * Pétersbourg . -comment cela ? -oui , après l' affreux drame qui a ensanglanté sa petite demeure de * Kristowsky , quand il eut appris dans quelles circonstances * Michel * Nikolaïevitch avait trouvé la mort , et après qu' il eut subi lui-même un sérieux interrogatoire de la police , et qu' il eut constaté que cette police avait pillé sa bibliothèque et saccagé ses papiers , il a donné sa démission et il a résolu de vivre , désormais , au fond des champs , sans plus voir personne , comme un philosophe et comme un poète qu' il est . En ce qui me concerne , je lui donne absolument raison . Quand on est poète , il est bien inutile de vivre comme un soldat . Quelqu' un l' a dit , dont je ne sais plus le nom , et , quand on a des idées qui peuvent froisser tout le monde , il est préférable , en vérité , de vivre tout seul . * Rouletabille regarda * Natacha , qui était aussi pâle que sa guimpe et qui n' ajouta rien au verbiage de sa belle-mère . Ils étaient arrivés près du kiosque . * Rouletabille salua le général qui lui cria de monter . Et , comme le jeune homme lui tendait la main , il l' attira rudement à lui et l' embrassa . Pour montrer à * Rouletabille comment il commençait à être ingambe , * Féodor * Féodorovitch marcha dans le kiosque avec le seul appui d' une petite canne . Il allait , venait , avec une sorte de gaieté maladive et furieuse : - ils ne m' auront pas , les c ... ! Ils ne m' auront pas ! en voilà un ( il pensait à * Michel * Nikolaïevitch ) qui me voyait tous les jours , qui était là pour ça ! ... eh bien , je vous demande où il est maintenant ! Et moi , je suis toujours là ! Oui ... oui ... d' attaque ! ... toujours là ! ... bon oeil et je commence à avoir bon pied ! Ah ! On verra ! ... tenez ! Je me rappelle ... quand j' étais à * Tiflis ... il y a eu une insurrection dans le * Caucase ... on s' est battu . Plusieurs fois , j' ai été littéralement passé par les armes ! Autour de moi , mes camarades tombaient comme des mouches ! Moi , rien ! Pas ça ! ... et allez donc ! ... ils ne m' auront pas ! Ils ne m' auront pas ! ... vous savez qu' ils doivent maintenant venir à moi comme des bombes vivantes ! Oui , ils ont encore trouvé celle -là ... je ne puis plus serrer la main d' un ami sans craindre de le voir exploser ! ... comment " la " trouvez -vous ? Mais ils ne m' auront pas ! ... allons , buvons à ma santé ! Un petit verre de votka pour nous mettre en appétit ! ... vous voyez , jeune homme , nous allons prendre les zakouskis ici ... quel panorama merveilleux ! On domine tout d' ici ! ... si l' ennemi vient , ajouta -t-il , avec un gros rire singulier , on ne manquera pas de le découvrir ! En effet , le kiosque s' élevait au-dessus du jardin et il était isolé , ne s' appuyant à aucun mur . Et il était à claire-voie . Son toit ne laissait tomber aucune branche de feuillage . Aucun arbre ne masquait la vue . Sur la table champêtre de bois grossier on avait étendu une courte nappe que couvraient déjà les zakouskis . C' était un dîner servi en plein ciel . Une assiette et un verre dans l' azur . Le temps était d' une douceur charmante . Et , comme le général était gai , le repas aurait pu s' annoncer des plus agréables si * Rouletabille ne s' était aperçu déjà que * Matrena * Pétrovna et * Natacha étaient lugubres . Et même le reporter ne tarda pas à constater que toute la jovialité du général était un peu excessive pour n' être point forcée . On eût dit que * Féodor * Féodorovitch parlait pour s' étourdir , pour ne point penser . Ce dont il était , du reste , fort excusable , après le drame inouï de l' autre nuit . * Rouletabille remarqua encore que le général ne regardait jamais sa fille , même en lui parlant . Il y avait entre eux un trop formidable mystère pour que cette gêne n' allât point , chaque jour , en s' accentuant ; et * Rouletabille , involontairement , secoua la tête , très triste à son tour . Ce mouvement fut surpris par * Matrena * Pétrovna qui lui serra la main en silence . - eh bien , fit le général , eh bien , mes enfants , et cette votka ? Où est -elle ? De fait , parmi toutes les bouteilles qui garnissaient la table aux zakouskis , le général cherchait en vain le flacon de votka . Et comment dîner si on ne s' était pas préparé à cet acte important par l' absorption rapide de deux ou trois petits verres d' eau-de-vie blanche , entre deux ou trois tartines de caviar ? - * Ermolaï l' aura oublié dans la cave aux liqueurs , fit * Matrena . La cave aux liqueurs était dans la salle à manger . Elle se disposait déjà à l' aller chercher , quand * Natacha descendit rapidement le petit escalier en criant : - reste ici , mama , j' y vais . - mais ne vous dérangez donc pas , je sais où c' est , s' écria * Rouletabille . Et il s' était déjà élancé derrière * Natacha . Celle -ci n' avait pas suspendu sa course . Les deux jeunes gens arrivèrent en même temps dans la salle à manger . Ils étaient seuls . C' est bien ce qu' avait prévu * Rouletabille . Là , il arrêta * Natacha et , se plaçant bien en face d' elle : - pourquoi , mademoiselle , ne m' avez -vous pas répondu plus tôt ? -parce que je ne veux avoir aucun entretien avec vous ! ... - s' il en était ainsi , vous ne seriez pas venue jusqu'ici où vous étiez sûre que je vous rejoindrais . Elle hésita , dans un émoi incompréhensible pour tout autre peut-être que * Rouletabille . - eh bien oui ! ... j' ai voulu pouvoir vous dire : ne m' écrivez plus ! Ne me parlez plus ! Ne me voyez plus ! Partez , monsieur , partez ! ... il y va de votre vie ! Et si vous avez deviné quelque chose , oubliez -le ! Ah ! Sur la tête de votre mère , oubliez -le ou vous êtes perdu ! Voilà ce que je voulais vous dire ... et maintenant : allez-vous -en ! Elle lui prit la main dans un véritable mouvement de sympathie , qu' elle sembla regretter aussitôt ... - allez-vous -en ! Répéta -t-elle . * Rouletabille la retint encore malgré elle . Elle se détournait de lui , elle ne voulait plus l' entendre . - mademoiselle , fit -il , vous êtes plus surveillée que jamais ! ... qui est -ce qui remplacera * Michel * Nikolaïevitch ? ... - malheureux ! Taisez -vous ! ... taisez -vous ! -je suis là , moi ! ... il avait dit ça si bravement qu' elle en eut tout de suite les larmes aux yeux : - mon petit ! ... mon petit ! ... mon brave petit ! ... elle ne savait plus que dire . L' émotion empêchait les mots de passer ... et cependant il fallait , il fallait qu' elle lui fît comprendre qu' il n' y avait rien à faire , rien à faire pour lui , dans cette triste histoire ... - jamais ! ... s' ils savaient ce que vous venez de me dire , de me proposer là , vous seriez mort demain ! ... qu' ils ne se doutent jamais ... et surtout ne tentez plus de me revoir ... rejoignez papa tout de suite ... il y a trop longtemps que vous êtes ici ... s' ils le savaient ... car ils savent tout ... et ils sont partout et ils ont des oreilles partout ! ... - mademoiselle ! Encore un mot , un seul ... doutez -vous maintenant que * Michel ait voulu empoisonner votre père ? - ah ! Je veux le croire ! Je veux le croire ! ... je veux le croire pour vous , mon pauvre enfant ! * Rouletabille demandait ou plutôt attendait autre chose . Ce " je veux le croire pour vous , mon pauvre enfant ! " ... était loin de le satisfaire . Elle le vit blêmir . Elle tenta de le rassurer , tandis que ses mains tremblantes soulevaient le couvercle de la cave à liqueurs : - ce qui me fait croire que vous avez tout à fait raison , c' est que je me suis rendu compte moi-même qu' il n' y a qu' une seule et même personne , comme vous dites , qui soit montée par la fenêtre du petit balcon ... oui ... oui ... de cela on ne peut pas douter et vous avez bien raisonné ... mais l' autre la harcelait déjà : - et , cependant , malgré cela , vous n' êtes point tout à fait sûre , puisque vous dites : je veux le croire , mon pauvre enfant . - * Monsieur * Rouletabille , on peut avoir tenté d' empoisonner mon père et n' être point venu par la fenêtre ! -ah ! Non ! Cela ... c' est impossible ! ... - rien ne leur est impossible ! Et elle détourna la tête encore ... - tiens ! Tiens ! Tiens ! ... fit -elle avec une voix toute changée et toute indifférente , comme si elle voulait ne plus être pour le jeune que " la demoiselle de la maison " ... tiens ! La votka n' est pas dans la cave à liqueurs ! Qu' en a donc fait * Ermolaï ? Elle courut au buffet et trouva le flacon : - ah ! La voilà , papa va être content ! ... * Rouletabille était déjà redescendu dans le jardin . " si elle n' a que cela pour son doute , se disait -il , je puis me rassurer . on ne pouvait venir que de la fenêtre . Et il n' en est venu qu' un , et c' était celui -là ! ... la jeune fille l' avait rejoint avec son flacon . Ils rejoignirent le général qui , en attendant sa votka , s' amusait à expliquer à * Matrena * Pétrovna ce que c' était que la constitution " . Il avait vidé une boîte d' allumettes sur la table et il la rangeait avec soin . - venez ! Cria -t-il à * Natacha et à * Rouletabille ... venez que je vous explique aussi ce que c' est que la constitution . Curieux , les jeunes gens se penchèrent sur la démonstration , et tous les yeux , dans le kiosque , étaient sur les allumettes . - vous voyez cette allumette , disait * Féodor * Féodorovitch , c' est l' empereur ... et cette autre allumette , c' est l' impératrice ... et celle -ci , c' est le tsarewitch ... et celle -là , le grand-duc * Alexandre * Nikolaïevitch ... et celles -là , les autres grands-ducs ... voilà maintenant les ministres , et puis les principaux des tchinownicks , et puis les généraux ... là , ce sont les métropolites . Toute la boîte d' allumettes y avait passé , et chaque allumette était à sa place comme il convient dans un empire où l' étiquette n' a pas perdu ses droits ... - eh bien , continuait le général , veux -tu savoir , * Matrena * Pétrovna , ce que c' est qu' une constitution ? ... voilà ! ... voilà ce que c' est que la constitution ! ... et le général , d' un tour de main , mêla toutes les allumettes . * Rouletabille riait , mais la bonne * Matrena * Pétrovna dit : - je ne comprends pas , * Féodor * Féodorovitch . - eh ! Cherche l' empereur , maintenant ! Cette fois * Matrena * Pétrovna comprit . Elle rit bien , elle rit aux éclats , et * Natacha aussi rit . Enchanté de son succès , * Féodor * Féodorovitch saisit un des petits verres que * Natacha avait remplis de votka en arrivant . - écoutez , mes enfants , fait -il , nous allons toujours commencer les zakouskis ... * Koupriane devrait déjà être ici . Ce disant , tenant toujours un petit verre d' une main , il cherche de l' autre sa montre dans la poche de son gilet et en sort un magnifique oignon dont on entend distinctement le tic tac : - ah ! Ah ! La montre est revenue de chez l' horloger ! Fait remarquer * Rouletabille en souriant à * Matrena * Pétrovna . à ce qu' il paraît , elle est magnifique ! -elle est d' un fort joli travail ! Fit le général . Elle me vient de mon grand-père , voyez ! Elle marque les secondes et les phases de la lune et elle sonne l' heure et les demi-heures . * Rouletabille , penché sur la montre , admira . - vous attendiez * M * Koupriane à dîner ? Demanda le jeune homme , toujours en regardant la montre . - oui , mais , puisqu' il est si en retard , tant pis ! à votre santé , mes enfants ! Dit le général en remettant dans sa poche l' oignon que lui rendait * Rouletabille . -à votre santé , * Féodor * Féodorovitch , reprit , avec sa tendresse accoutumée , * Matrena * Pétrovna . * Rouletabille et * Natacha ne firent que tremper leurs lèvres dans la votka , mais * Féodor et * Matrena burent leur eau-de-vie à la russe , d' un seul coup , haut le coude , la vidant à fond et en envoyant carrément le contenu au fond de la gorge . Ils n' avaient point plutôt accompli ce geste que le général poussait un juron formidable et s' essayait à rejeter ce qu' il venait d' avaler de si bon coeur . De son côté , * Matrena crachait aussi , regardant avec épouvante le général . - qu' est -ce qu' il y a ? Qu' est -ce qu' on a mis dans la votka ? S' écria * Féodor . - qu' est -ce qu' on a mis dans la votka ? Répétait * Matrena * Pétrovna d' une voix sourde et les yeux hors de la tête . Les deux jeunes gens s' étaient précipités sur les deux malheureux . Le masque de * Féodor prenait un air d' atroce souffrance . - nous sommes empoisonnés ! ... s' écria le général , entre deux hoquets ... je brûle ! Prête à devenir folle , * Natacha avait pris la tête de son père dans ses mains ; elle lui criait : - vomis , papa ! Vomis ! ... - il faut envoyer chercher un vomitif , clama * Rouletabille , qui soutenait le général , lequel lui avait glissé dans les bras ... * Matrena * Pétrovna , dont on entendait les efforts rauques , se jeta au bas du kiosque , traversa le jardin en courant comme si elle avait le feu à ses jupes , bondit dans la véranda ... pendant ce temps , le général parvenait à se soulager , grâce à * Rouletabille qui lui avait enfoncé une cuiller dans la bouche . * Natacha ne savait plus que gémir : " mon * Dieu ! ... mon * Dieu ! ... mon * Dieu ! ... " * Féodor * Féodorovitch se tenait les entrailles , en répétant : " je brûle , je brûle ! ... " la scène était effroyablement tragique et burlesque à la fois . Pour ajouter à ce burlesque , la montre du général se mit à sonner huit heures dans sa poche . Et * Féodor * Féodorovitch se dressa dans un effort suprême : " oh ! C' est épouvantable ! " * Matrena * Pétrovna accourait le visage rouge , violacé . Elle étouffait ... sa bouche râlait ; mais elle tendait quelque chose , un petit sac qu' elle agitait , dont elle versa la poudre , en tremblant affreusement , dans les deux premiers verres vides qui étaient à sa portée et qui étaient ceux où elle et le général avaient déjà bu . Et c' est elle encore qui eut la force de les remplir d' eau , car * Rouletabille était annihilé par le général qu' il tenait toujours dans ses bras ; et * Natacha ne considérait , ne regardait que son père , penchée sur lui , comme pour suivre le progrès du terrible poison ... pour lire dans ses yeux si c' était le salut ou la mort : " de l' ipéca ! " râla * Matrena * Pétrovna , et ce fut elle qui fit boire le général . Elle ne but qu' après lui . L' héroïque femme avait dû dépenser une force surhumaine pour aller chercher elle-même , dans sa pharmacie , l' antidote salutaire , cependant que la douleur commençait à lui tenailler les entrailles ... quelques minutes plus tard , on pouvait les considérer comme sauvés tous les deux . Les serviteurs , * Ermolaï en tête , étaient enfin accourus . Réunis dans la loge , ils n' avaient point , paraît -il , entendu le commencement du drame , les cris de * Natacha et de * Rouletabille . Et * Koupriane aussi venait d' arriver . C' est lui qui s' occupa avec * Natacha de faire coucher les deux malades . Il chargea ensuite un de ses agents de courir chercher des médecins les plus proches que l' on trouverait . Puis le maître de police se dirigea vers le kiosque où il avait laissé * Rouletabille . Mais * Rouletabille ne s' y trouvait plus et le flacon de votka et les verres dans lesquels on avait bu avaient également disparu . * Ermolaï se trouvait à quelques pas de là ; il lui demanda où était le jeune français . L' intendant lui répondit qu' il venait de partir en emportant le flacon et les verres . * Koupriane jura . Il bouscula * Ermolaï et voulut même lui donner du poing pour avoir permis qu' une chose pareille se fût passée devant ses yeux sans qu' il eût osé protester . * Ermolaï , qui était d' une grande fierté , esquiva le poing de * Koupriane et répondit qu' il avait voulu s' opposer à l' acte du jeune français , mais que celui -ci lui avait montré un papier de la police sur lequel , lui , * Koupriane , avait déclaré à l' avance que tout ce que ferait le jeune français serait bien fait . XII le père * Alexis * Koupriane étant monté dans sa calèche qui l' attendait à la porte , donna des ordres pour que la voiture rentrât immédiatement à * Pétersbourg . Il eut , en route , l' occasion de parler à trois agents dont il était peut-être seul à connaître la présence en cet endroit d' * élaguine . Ces agents lui donnèrent le renseignement qu' il désirait sur le chemin suivi par * Rouletabille . Le reporter était certainement rentré en ville . La voiture vola vers le pont * Troïtsky . Là , au coin de la * Naberjnaïa , * Koupriane fut assez heureux pour apercevoir le reporter au fond d' un isvo . * Rouletabille donnait des coups de poing à la russe dans le dos de son cocher pour lui faire hâter sa course . En même temps , il criait de toutes ses forces un des rares mots qu' il avait eu le temps d' apprendre : " naleva ! Naleva ! ... " ( à gauche ) . L' isvotchick dut , en fin de compte , comprendre , car , en vérité , il ne pouvait tourner que sur sa gauche . S' il avait tourné à droite , naprava , il se serait jeté dans le fleuve . Et la petite voiture se rua sur les cailloux pointus d' un quartier qui aboutit à une petite rue : aptiekarski-pereoulok , au coin du canal * Kathrine . Cette ruelle des pharmaciens n' en possédait aucun ; mais il y avait là une curieuse enseigne d' herboriste devant laquelle * Rouletabille fit arrêter son isvotchick . Presque en même temps la calèche venait se ranger sous la voûte . * Rouletabille reconnut * Koupriane ; il ne suspendit même pas sa course ; il lui cria : - ah ! Vous voilà , eh bien , suivez -moi ! ... il tenait dans ses mains le flacon et les verres . * Koupriane ne put s' empêcher de remarquer la singulière physionomie qu' il avait . Il pénétra avec lui au fond d' une cour , dans un magasin sordide . - comment ! Lui disait * Koupriane . Vous connaissez le père * Alexis ! Ils étaient au centre d' un capharnaüm peu ordinaire . Au plafond , entre des herbes sèches qui pendaient , il y avait des guirlandes de vieilles bottes en cuir gras , des peaux raidies , de vieilles casseroles , de la ferraille , puis des peaux de mouton , des touloupes inutilisables , et , par terre , toute une friperie de vieux habits , de blouses hors d' usage , de fourrures chauves , de peaux de mouton dont n' aurait pas voulu un moujick des marécages . çà et là des détritus de dentelles , de chiffons , de chapeaux de femmes , et puis d' étranges herbes dans des bocaux rangés sur de plus étranges meubles boiteux , chancelants , fourbus depuis des siècles ; un comptoir où s' étalait , entre une paire de balances et un abaque à gros grains de bois pour aider à faire les comptes de ce singulier commerce , des icones dédorées , des croix d' argent oxydé , des peintures byzantines représentant des scènes du vieux et du nouveau testament ; et encore des flacons emplis d' alcool où semblaient nager des squelettes de grenouilles . Enfin , dans un coin de la vaste pièce sombre , sous une voûte de pierre moussue , il y avait un petit autel où brûlait , devant les saintes images , un lumignon dans un verre d' huile ... et , devant l' autel , un homme priait . Il portait le vieux costume russe , le caftan de drap vert fermé d' un bouton près de l' épaule , serré à la taille par une étroite ceinture . Il avait une barbe touffue et de longs cheveux qui lui tombaient sur les épaules . Quand il eut fini sa prière il se releva , aperçut * Rouletabille et vint lui serrer la main . Il lui dit en français : - tiens , te voilà encore , petit . M' apportes -tu encore du poison , aujourd'hui ? Tu verras que ça finira par se savoir , et que la police ... à ce moment , il distingua dans la pénombre * Koupriane , s' avança jusque sous son nez , le reconnut et tomba à genoux ... * Rouletabille voulait le relever , mais il continuait de se prosterner ... il était persuadé que le grand maître de la police venait chez lui pour le faire pendre . Enfin , il se rassura devant les bonnes paroles de * Rouletabille et le rire de * Koupriane . Le maître de la police voulut savoir comment le jeune homme connaissait le rebouteux des gardavoïs . En quelques mots * Rouletabille le mit au courant . Maître * Alexis , au temps de sa jeunesse , était venu en * France à pied , pour faire ses études en pharmacie , car il se sentait un singulier goût pour la chimie . Mais il était resté très paysan , très petit russien , très ours d' * Orient , et la science officielle ne fut pas son fait . Il prit quelques inscriptions , mais ne parvint jamais à passer ses examens . Et , jusqu'à cinquante ans passés , il vécut misérablement comme aide-pharmacien , au fond d' une louche officine du quartier notre-dame . Le patron de cette officine fut compromis dans la fameuse affaire des lingots d' or , qui commença la réputation de * Rouletabille , et envoyé au dépôt avec son garçon * Alexis . C' est * Rouletabille qui put prouver , clair comme le jour , que le pauvre * Alexis était innocent et qu' il avait toujours ignoré les crapuleries de son maître , se bornant , au fond de son laboratoire , à se livrer à une naïve alchimie qui avait cessé de compromettre son monde depuis le moyen âge . Au procès , * Alexis fut acquitté , mais se trouva sur le pavé . Il pleura ce qui lui restait de larmes dans le gilet du reporter , lui promettant le paradis s' il le faisait rapatrier , car il ne désirait plus qu' une chose , maintenant : revoir son cher pays , avant de mourir . * Rouletabille fit les démarches nécessaires et * Alexis fut expédié à * Saint- * Pétersbourg . Là , il fut ramassé au bout de deux jours par les gardavoïs , dans quelque rafle , et jeté en prison , où il trouva immédiatement l' occasion de faire montre de ses talents . Il guérit quelques compagnons de misère et même ses gardiens . Un gardavoï , qui avait une plaie à la jambe , dont il n' espérait plus se débarrasser , fut guéri à son tour . Au fond , on n' avait rien à lui reprocher , au père * Alexis . On le lâcha et mieux on le remercia . On lui procura un petit emploi dans le stchoukine-dvor , prodigieux bazar populaire qui correspondrait , là-bas , à notre " temple " , si nous avions encore " le temple " . Il économisa quelques roubles et vint s' installer à son compte au fond d' une cour d' aptiekarski-pereoulok où il entassa un tas de vieilleries dont on ne voulait même plus au stchoukine-dvor . Mais il était heureux , car , derrière son magasin , il avait installé un petit laboratoire où il continuait pour son plaisir ses expériences d' alchimie et son étude des plantes . C' est qu' il se proposait d' écrire un livre dont il avait parlé déjà en * France à * Rouletabille , pour prouver la vérité du " traitement empirique des simples , de la science des rebouteux , de la vieille expérience séculaire des sorciers " . Entre temps , il continuait à guérir tous ceux qui se présentaient à ses soins , en général , et la police en particulier . Les gardavoïs avaient appris le chemin de son antre . Le bonhomme avait des emplâtres souverains pour " après le scandale " . Si bien que , lorsque les médecins du quartier essayèrent de le poursuivre pour exercice illégal de leur métier , une députation de gardavoïs alla trouver * Koupriane qui prit tout sur son compte et arrangea l' affaire . On le mit sous la protection des saints et le père * Alexis ne tarda pas à être lui-même quelque chose comme un saint homme . Il ne manquait jamais , à la noël et à la paques russe , d' envoyer ses plus belles images à * Rouletabille en lui souhaitant mille prospérités et en lui disant que , s' il venait jamais à * Pétersbourg , il se ferait un plaisir de le recevoir à aptiekarski-pereoulok où il était honnêtement établi herboriste . Le père * Alexis , comme tous les vrais saints , était un modeste . Quand le père * Alexis fut un peu revenu de son émoi , * Rouletabille lui dit : - père * Alexis , c' est encore du poison que je vous apporte , mais vous n' avez rien à craindre puisque son excellence le maître de police est avec moi . Voilà ce que vous allez faire . Vous allez nous dire quel poison ont contenu ces quatre verres et contiennent encore ce flacon et cette petite fiole . - quelle est cette petite fiole ? Demanda * Koupriane en voyant sortir de la poche de * Rouletabille une petite bouteille bouchée . Le reporter lui répondit : - j' ai mis dans cette petite bouteille la votka que contenaient le verre de * Natacha et le mien et à laquelle nous n' avons pour ainsi dire pas touché ! -c'est donc vous que l' on veut empoisonner , seigneur * Jésus ! S' écria le père * Alexis . - non ! Ce n' est pas moi ! Répliqua * Rouletabille très énervé , ne vous occupez pas de ça . Faites simplement ce que je vous dis . Enfin vous analyserez également ces deux serviettes . Et il sortit de son pardessus deux linges maculés . - très bien ! Fit * Koupriane , vous avez pensé à tout . - ce sont les serviettes du général et de sa femme ! -bien , bien , j' ai compris ... , dit le maître de police . - et toi , * Alexis , as -tu compris ? Interrogea le reporter . Quand aurons -nous le résultat de tes analyses ? -dans une heure , au plus tard . - c' est parfait ! Fit * Koupriane , maintenant je n' ai point besoin de te dire de retenir ta langue . Je vais te laisser ici un de mes hommes . Tu nous écriras un mot que tu cachetteras et qu' il m' apportera à la police . C' est bien entendu ? Dans une heure ? -dans une heure , excellence ! ... ils sortirent pendant qu' * Alexis les suivait en se courbant jusqu'à terre . * Koupriane fit monter * Rouletabille dans sa voiture . Le jeune homme se laissa emmener . On eût dit qu' il ne savait plus où il était ni ce qu' il faisait . Il ne répondait pas aux questions du grand maître de la police . - ce père * Alexis , reprenait * Koupriane , c' est une figure ... une vraie figure ! ... et , pour moi , un rude malin ... il a vu que le père * Jean * De * Cronstadt réussissait et il s' est dit : " puisque les marins ont leur père * Jean * De * Cronstadt , pourquoi les gardavoïs n' auraient -ils pas leur père * Alexis d' aptiekarski-pereoulok ? Mais * Rouletabille ne répondait toujours point . * Koupriane finit par lui demander " ce qu' il avait " . - j' ai , répondit * Rouletabille , qui ne parvenait plus à cacher son angoisse ... j' ai que le poison continue ... - ça vous étonne ? Constata * Koupriane : moi , pas ! * Rouletabille regarda et secoua la tête . Il dit , avec des lèvres qui tremblaient : - je connais votre pensée . Elle est abominable . Mais ce que j' ai fait est certainement plus abominable encore ... - qu' avez -vous donc fait , * Monsieur * Rouletabille ? -j'ai peut-être fait tuer un innocent ! -tant que vous n' en serez pas sûr , ne vous désolez donc pas , mon cher ami . - c' est assez que la question se pose pour que je n' en puisse plus respirer , fit le reporter ... et il exhala un soupir si douloureux que cet excellent * M * Koupriane eut pitié de cet enfant . Il lui tapota le genou . - allons ! Allons ! Jeune homme , il faut que vous sachiez donc une chose . Déjà , on ne fait pas d' omelette sans casser des oeufs ... c' est comme cela que l' on dit , je crois , à * Paris . * Rouletabille se détourna de lui , le coeur plein d' épouvante : ah ! Si c' était un autre ! Un autre que ce * Michel ! Si c' était une autre main que la sienne qui leur était apparue , à * Matrena et à lui , * Rouletabille , dans la nuit mystérieuse ! ... si * Michel * Nikolaïevitch était innocent ! ... ah ! Il se tuerait , bien sûr ! ... et les terribles paroles qu' il avait échangées avec * Natacha lui revenaient à la mémoire , sonnaient à ses oreilles à l' assourdir ... " doutez -vous maintenant , avait -il demandé , que * Michel ait voulu empoisonner votre père ? " et * Natacha avait répondu : " je veux le croire ! Je veux le croire pour vous , mon pauvre enfant ! ... " et ceci qui lui revenait encore et qui était plus effrayant que tout : " on peut avoir tenté d' empoisonner mon père et n' être point venu par la fenêtre ? " il avait fait le brave devant une pareille hypothèse ... mais maintenant , maintenant que le poison continuait ... continuait à l' intérieur de cette maison dont il croyait si bien connaître les êtres et les choses ... continuait maintenant que * Michel * Nikolaïevitch était mort ! ... ah ! D' où pouvait -il venir , ce poison ? Et quel était -il ? ... que père * Alexis se presse donc dans son analyse ... s' il a quelque reconnaissance pour le pauvre * Rouletabille ! Douter , lui ... * Rouletabille ... et dans une affaire où il y avait un cadavre par sa faute ! ... douter , mais c' était pour lui un supplice pire que la mort ! ... quand ils arrivèrent à la police , * Rouletabille sauta de la voiture de * Koupriane et , sans lui dire un mot , héla un isvo qui passait à vide . Il se faisait reconduire chez le père * Alexis . C' était plus fort que lui ; il ne pouvait pas attendre . Sous la voûte d' aptiekarski-pereoulok , il revit l' agent que * Koupriane avait placé avec l' ordre de lui apporter le pli du père * Alexis ; l' agent le regarda avec étonnement . * Rouletabille traversa la cour ; il pénétra à nouveau dans le capharnaüm . Le père * Alexis ne s' y trouvait naturellement point , occupé qu' il était dans son laboratoire . Mais un personnage qu' il ne reconnut pas tout d' abord attira l' attention du reporter . Dans la demi-ténèbre du magasin , une ombre était mélancoliquement penchée sur les vieilles icones du comptoir . Ce n' est que lorsqu' elle se redressa avec un profond soupir et qu' un peu de la lumière du dehors , salie et jaunie d' avoir passé à travers des vitres qui n' avaient point connu le coup de torchon depuis qu' elles avaient été posées là , vint l' éclairer doucement au visage , que * Rouletabille devina qu' il se trouvait en face de * Boris * Mourazof . Eh quoi ! C' était là le brillant officier dont il avait admiré l' élégance et le charme , aux pieds de la belle * Natacha , dans la datcha d' * élaguine . Maintenant , plus d' uniforme ; il avait jeté sur ses épaules courbées un mauvais paletot dont les manches pendaient à ses côtés , désespérées ; et un chapeau de feutre aux bords rabattus cachait à moitié sa mauvaise mine . En quelques jours , en quelques heures , comme il était changé ! Mais , tel qu' il était , il gênait encore * Rouletabille . Que faisait -il là ? Est -ce qu' il n' allait pas s' en aller ? Il avait ramassé sur le comptoir une icone dont il alla faire briller l' argent oxydé près de la fenêtre , en la considérant avec assez d' attention pour que le reporter pût espérer atteindre la porte du laboratoire sans être aperçu . Déjà il avait la main sur la poignée de cette porte qui se trouvait derrière le comptoir , quand il s' entendit interpeller par son nom . - c' est vous , * Monsieur * Rouletabille , demanda la voix triste de * Boris . Qu' est -ce qui vous amène donc par ici ? -tiens ! Tiens ! * Monsieur * Boris * Mourazof , si je ne me trompe ! ... ah ! Bien , je ne m' attendais pas à vous trouver chez le père * Alexis ! -pourquoi donc ? * Monsieur * Rouletabille ... on trouve tout chez le père * Alexis ... tenez ! ... voici deux vieilles petites icones en bois , ornées de ciselures , qui viennent directement de l' * Athos et dont on ne trouverait point les pareilles , je vous assure , au gastini-dvor , ni même au stchoukine-dvor ! -oui , oui , c' est bien possible , fit * Rouletabille , impatient ... vous êtes amateur ? Ajouta -t-il , pour dire quelque chose . - mon dieu ! Comme tout le monde ... non , je vais vous dire , * Monsieur * Rouletabille ... j' ai donné ma démission d' officier ... je suis résolu à me retirer du monde ... je vais faire un long voyage ... ( * Rouletabille pensait : pourquoi ne part -il pas tout de suite ? ) ... et , avant de partir , je suis venu ici , me munir de quelques petits cadeaux à laisser à ceux de mes amis au bon souvenir desquels je tiens plus particulièrement ... bien que , maintenant , mon cher * Monsieur * Rouletabille , je ne tienne plus à grand'chose ... - oui , vous avez l' air tout à fait désolé ... * Boris poussa un soupir d' enfant ... - comment ne le serais -je point ? Fit -il . J' aimais et je croyais être aimé ... mais il n' en était rien , hélas ! ... - on s' imagine quelquefois des choses ... dit * Rouletabille , dont la main tourmentait toujours la poignée de la porte . - oui , oui , fit l' autre , de plus en plus mélancolique , l' homme souffre ; lui-même est son tourmenteur ; lui-même est l' ouvrier de la roue sur laquelle , lui-même bourreau , il s' attache ! ... - il ne faut pas ! Monsieur ! Il ne faut pas ! ... conseilla le reporter ... - écoutez ! ... implora * Boris dont la voix se mouillait de larmes ... vous êtes encore un enfant , mais enfin vous savez voir les choses ... croyez -vous que * Natacha m' aime ? ... - j' en suis sûr , * Monsieur * Boris , j' en suis sûr ! ... - moi aussi , j' en suis sûr ... mais , maintenant , je ne sais plus que penser ... elle m' a laissé partir ... sans essayer de me retenir ... sans une parole d' espoir ... - et où allez -vous comme cela ? ... - je retourne en * Orel où je l' ai vue pour la première fois ... - c' est bien ... c' est bien cela , * Monsieur * Boris ... au moins , là , vous êtes sûr de la revoir ... elle y retourne tous les ans quelques semaines avec ses parents ... c' est un détail que vous ne devez pas ignorer ... - non , certainement ... je vous dirai même que c' est cette perspective qui m' a fait choisir le lieu de ma retraite . - voyez -vous cela ! ... - * Dieu ne donne rien , mais il ouvre ses trésors et chacun en prend ce qu' il peut ... - oui , oui ... et * Mlle * Natacha sait -elle que c' est en * Orel que vous avez résolu de vous retirer ? -je n' avais point de raison pour le lui cacher ! * Monsieur * Rouletabille ... - eh bien , c' est parfait ! Il ne faut pas se désoler comme cela , mon cher * Monsieur * Boris ! Tout n' est pas perdu ! ... je dirais même que je vous vois un avenir plein d' espoir ... - ah ! Si vous pouviez dire vrai ! Je suis heureux de vous avoir rencontré ... je n' oublierai pas ce câble que vous m' avez tendu quand les vagues fondaient sur ma tête ... merci , monsieur ! ... - adieu , monsieur ! -pardon ! ... monsieur , pardon ! Encore un mot ... je voulais vous demander ... vous qui avez revu les * Trébassof ... qui avez revu * Natacha ... cette * Natacha , que j' aime , est quelquefois si bizarre ... tant de fois elle m' a ainsi repoussé , désespéré , puis rappelé ... ne croyez -vous pas que , si je retournais à la datcha encore une fois ... enfin , que me conseillez -vous ? -je vous conseille de partir en * Orel , monsieur , et le plus vite possible ... - bien ! Bien ! Vous devez avoir des raisons pour me dire cela ... je vous obéis , monsieur , je m' en vais ! ... et , comme il se dirigeait vers la voûte de sortie , * Rouletabille en profita pour entrer dans le laboratoire du père * Alexis . Celui -ci était penché sur ses cornues . Une méchante lampe éclairait à peine son obscur travail . Il se retourna au bruit que fit le reporter . - ah ! C' est toi , petit ! ... - eh bien ? -oh ! ça ne va pas si vite que ça ! ... j' ai tout de même déjà pu analyser les serviettes , tu sais ! ... ces deux serviettes ... - oui , les déjections ... eh bien ! ... mais parle donc ! Pour l' amour de dieu ! - eh bien , petit , c' est encore de l' arséniate de soude ! ... * Rouletabille , frappé au coeur , jeta un cri sourd et il lui sembla que tout se mettait à danser une danse de sabbat autour de lui . Le père * Alexis , au milieu de ces étranges objets de laboratoire , lui parut * Satan lui-même et il repoussa ses bras charitables qui se tendaient vers lui pour le soutenir ; dans l' ombre où dansaient çà et là les petites flammes bleues des creusets , agiles comme des langues , il crut apercevoir le spectre de * Michel * Nikolaïevitch qui venait lui crier : " l' arséniate de soude continue et je suis mort ! " ... il tomba contre la porte qui s' ouvrit et il roula jusqu'au comptoir où il se heurta le front . Ce choc , qui aurait pu lui être fatal , le tira de son rapide cauchemar et le rendit à lui-même . Instantanément , il fut debout , sauta par-dessus des tas de bottes et de falbalas , se précipita dans la cour . Là , * Boris eut encore l' aplomb de le retenir par son veston . * Rouletabille se retourna furieux : - que me voulez -vous ? ... vous n' êtes pas encore en * Orel ? -monsieur , j' y vais , mais je vous serais reconnaissant de porter ces objets vous-même à ... à * Natacha ... ( il lui montrait avec une telle mine de désespoir ses deux icones du mont * Athos , que * Rouletabille les prit , les fourra dans sa poche , et continua sa course en lui criant : " c' est entendu " ... ) dehors , le reporter essayait de se ressaisir , de reprendre un peu de son sang-froid . était -il possible que son erreur eût été mortelle ! ... hélas ! Hélas ! Comment en douter maintenant ? ... " l' arséniate de soude continuait " ... il fit un effort surhumain pour chasser momentanément l' horreur de cela : la mort de * Michel * Nikolaïevitch innocent ! ... et pour ne plus penser qu' aux conséquences immédiates auxquelles il fallait parer ... si l' on voulait éviter quelque nouvelle catastrophe ... ah ! L' assassin ne se lassait pas ! ... et cette fois , quelle besogne ! ... quelle hécatombe , s' il avait réussi ! ... le général , * Matrena * Pétrovna , * Natacha et lui , * Rouletabille ! ( qui regrettait presque , en ce qui le concernait , que l' affaire n' eût point réussi ) ... et ... et * Koupriane ! ... * Koupriane qui devait venir déjeuner ... quel coup pour les nihilistes ! ... c' était bien cela ! ... c' était bien cela ! ... * Rouletabille comprenait maintenant pourquoi ils n' avaient pas hésité à empoisonner tout le monde à la fois : * Koupriane en était ! ... * Michel * Nikolaïevitch aurait été bien vengé ! Le coup était manqué cette fois -ci , mais à quoi ne fallait -il pas , désormais , s' attendre ? Du moment que * Michel * Nikolaïevitch n' était pas coupable , tel qu' il l' avait imaginé , * Rouletabille retombait dans un abîme sans fond . Où aller ? Depuis quelques instants , il tournait autour de la rotonde qui sert de marché à ce quartier et qui est le plus bel ornement d' aptiekarski-pereoulok . Il tournait sans savoir , sans s' arrêter à rien , sans plus rien voir ni comprendre . Tel un cheval poussif tourne avec ses chevaux de bois , tel il tournait avec sa pensée qui , elle aussi , était en bois . Quand il se frappait le front , il lui paraissait qu' il cognait sur une boule de buis . * Rouletabille n' était plus * Rouletabille . XIII les bombes vivantes à tout hasard-car le hasard seul semblait conduire maintenant ses pas -il retourna à la datcha . Le désordre y était grand . La garde avait été doublée . Les amis du général , appelés par * Trébassof lui-même , étaient accourus auprès des deux emprisonnés et remplissaient la maison de leur bruyant dévouement et de leurs protestations d' amour . Cependant un tout petit docteur du quartier populaire de * Vassili * Ostrow , ramené par la police , avait fini par rassurer tout le monde . La police n' avait pas trouvé chez eux les médecins ordinaires du général , mais annonçait l' arrivée prochaine de deux célébrités , à la porte desquelles elle était allée frapper . En attendant , elle avait ramassé en route ce petit docteur qui était gai et bavard comme une pie . Il avait eu cependant beaucoup à faire avec * Matrena * Pétrovna , laquelle avait été si malade que son époux * Féodor * Féodorovitch en tremblait encore ... " pour la première fois de sa vie " , affirmait l' excellent * Ivan * Petrovitch . Le reporter fut tout étonné de n' apercevoir * Natacha ni chez * Matrena , ni chez * Féodor . Il demanda à * Matrena où se trouvait sa belle-fille . * Matrena tourna vers lui un visage d' effroi . Quand ils furent seuls , elle lui dit : - je ne sais pas , nous ne savons pas où elle est . Presque aussitôt après votre départ , elle a disparu et on ne l' a plus revue . Le général l' a demandée plusieurs fois . Je me suis vue obligée de lui répondre que * Koupriane l' avait emmenée avec lui pour avoir des détails nécessaires sur ce qui s' était passé ... - elle n' est pas avec * Koupriane , dit * Rouletabille ... - où est -elle ? Cette disparition est plus qu' étrange au moment où nous râlons ... où son père ... mon dieu ! Laissez -moi , mon enfant ... j' étouffe ... j' étouffe ! ... * Rouletabille appela le petit docteur et sortit de la chambre . Il était venu avec l' idée de visiter la maison , pièce par pièce , morceau par morceau , pour se rendre compte de la possibilité d' y pénétrer par un endroit que tout d' abord il n' aurait pas découvert ! ... endroit par lequel se serait glissé celui qui avait continué de se promener dans la datcha avec du poison . Mais voilà qu' un fait nouveau se dressait devant lui et dont l' importance primait tout le reste : la disparition de * Natacha . Ah ! Comme il maudit son ignorance de la langue russe ... et pas un de ces hommes de * Koupriane qui sût le français . Enfin , il put tirer quelque chose d' * Ermolaï . L' intendant avait aperçu un moment * Natacha , hors de la grille , regardant le chemin à droite et à gauche ... et puis il avait été appelé près du général et il ne savait plus rien ... c' est tout ce que le reporter put comprendre aux gestes beaucoup plus qu' aux paroles d' * Ermolaï . Le malheur encore était que le crépuscule s' était fait plus sombre et qu' il eût été impossible maintenant au reporter de relever la piste légère de * Natacha . était -il vrai que la jeune fille se fût enfuie dans un moment pareil ? Immédiatement , après le poison ? Avant même de savoir si son père et sa belle-mère étaient tout à fait hors de danger ? Si * Natacha était innocente , comme voulait le croire encore * Rouletabille , cette attitude devenait prodigieusement incompréhensible , car la jeune fille ne pouvait ignorer que les soupçons de * Koupriane en allaient être singulièrement fortifiés . Le reporter avait le plus grand intérêt à la voir immédiatement , le plus grand intérêt pour tous , surtout dans ce moment où les nihilistes précipitaient leurs coups , le plus grand intérêt pour elle et pour lui , menacé également de mort , à s' entendre avec elle , à lui renouveler la proposition qu' il lui avait faite quelques minutes avant le poison et dont elle n' avait pas voulu entendre parler , par pitié pour lui ou par défiance . Où était * Natacha ? Il pensa qu' elle avait pu tenter de rejoindre * Annouchka , et il y avait des raisons à cela , soit qu' elle fût innocente , soit qu' elle fût coupable . Mais où était * Annouchka ? Qui aurait pu le dire ? * Gounsovski peut-être ? * Rouletabille se jeta dans un isvo qui revenait à vide de la pointe et donna l' adresse particulière de * Gounsovski . Il daigna alors se rappeler qu' il avait été invité le jour même à dîner chez * Gounsovski . On ne devait plus l' attendre ... il se trompait . On l' attendait . Mais on avait , depuis longtemps , fini de dîner . * M et * Mme * Gounsovski jouaient une partie de dames sous la lampe . * Rouletabille , à son entrée dans le salon , reconnut le crâne luisant de saindoux du terrible homme . * Gounsovski vint à lui , courbé , obséquieux , ses mains grasses en avant . Il le présenta à * Mme * Gounsovski qui était couverte de bijoux sur une robe de soie noire montante . Elle avait le teint sale avec des yeux magnifiques . Elle aussi débordait de graisse : " on vous attendait , monsieur , " dit -elle , en minaudant timidement , avec le charme d' une dame un peu mûre qui joue à faire l' enfant . Et comme le jeune homme se récriait , s' excusait : " oh ! Nous savons que vous êtes très occupé , * Monsieur * Rouletabille ; mon mari ne me parle que de vous , donc ! Mais nous savions aussi que vous finiriez par venir . on finit toujours par venir à une invitation de mon mari ! " acheva -t-elle avec son important et gras sourire . * Rouletabille , à cette dernière phrase , eut un frisson . Il eut vraiment peur devant ces deux figures atrocement banales , au fond de cet horrible honnête petit salon . La femme reprit : - mais vous avez dû très mal dîner donc déjà , à cause de la fâcheuse chose chez le général * Trébassof ? Venez dans la salle à manger , pajaost ? -ah ! On vous a dit ? ... interrogea * Rouletabille . Non , non , merci , je n' ai besoin de rien ! Vous savez ce qui s' est passé ? - si vous étiez venu dîner , il ne se serait peut-être rien passé du tout , vous savez ? dit tranquillement * Gounsovski en se rasseyant sur ses coussins et en se remettant à considérer sa partie de dames du haut de ses lunettes , et il ajouta : " enfin , félicitations à * Koupriane d' en avoir été quitte pour la peur ! " pour * Gounsovski , il n' y avait que * Koupriane ! La vie ou la mort de * Trébassof ne l' occupaient point . Seuls les faits et gestes du préfet de police avaient le don de l' émouvoir . Il commanda à une femme de chambre , qui glissait dans l' appartement sans faire plus de bruit qu' une ombre , d' approcher de la table de jeu un guéridon chargé de zakouskis et de bouteilles de champagne , et il poussa un pion en disant : " vous permettez ? Ce coup m' est dû . Je ne veux pas le perdre . " * Rouletabille osa poser sa main sur ce poignet huileux et poilu qui sortait d' une manchette douteuse : - que me dites -vous là ? Comment auriez -vous pu prévoir ? -il faut tout prévoir , répliqua * Gounsovski en offrant des cigares , tout prévoir du moment que * Mataiew a été remplacé par * Priemkof . - eh bien ? Questionna avec inquiétude * Rouletabille en se rappelant la scène du fouet dans la chapelle des gardavoïs . - eh bien , ce * Priemkof , entre nous ( et il se pencha à l' oreille du reporter ) , ne vaut guère mieux pour la police de * Koupriane que * Mataiew lui-même ... très dangereux ... aussi . Quand j' ai appris qu' il remplaçait * Mataiew à la datcha des îles , j' ai pensé à bien des malheurs ... mais ce n' est pas mon affaire , n' est -ce pas ? * Koupriane aurait pu me faire dire : " occupez -vous de ce qui vous regarde , donc ! ... " c' était déjà beaucoup que je l' eusse prévenu des bombes vivantes . Elles m' ont été " annoncées " par le même indicateur qui nous a fait prendre les deux bombes vivantes ( des femmes , s' il vous plaît ) qui se rendaient au tribunal militaire de * Cronstadt , après la rébellion de la flotte . Rappelez -lui cela . Cela le fera réfléchir , en vérité . Je suis un brave homme . Je sais qu' il dit du mal de moi ; je ne lui en veux pas . L' intérêt de l' empire avant tout . Je ne parlerais pas avec vous de tout cela si je ne savais que le tsar ne vous honore de sa faveur . Alors , je vous ai invité à dîner . en dînant , on cause . mais vous n' êtes pas venu ! Et , pendant que vous dîniez là-bas et que * Priemkof veillait sur la datcha , il est arrivé " cette fâcheuse chose " dont parlait * Mme * Gounsovski . * Rouletabille n' avait pas voulu s' asseoir malgré les objurgations de * Mme * Gounsovski ; il enleva brutalement des mains du chef de l' okrana la boîte de cigares que celui -ci continuait de lui tendre ... détail d' hospitalité qui , dans l' instant , l' énervait par-dessus tout , car ce que l' autre disait ne faisait qu' augmenter les ténèbres dans lesquelles , depuis quelques heures , il se débattait . Il ne comprenait bien qu' une chose , c' est qu' un nommé * Priemkof , dont il n' avait jamais entendu parler , aussi déterminé que * Mataiew à la perte du général , avait la confiance de * Koupriane pour la garde de la datcha des îles . Mais il fallait avertir * Koupriane tout de suite . - comment ne l' avez -vous pas déjà fait , vous , * Monsieur * Gounsovski ? Pourquoi attendez -vous de m' en parler à moi ? C' est inimaginable ! -permettez ! Permettez ! Fit l' autre en souriant béatement derrière ses lunettes , ça n' est pas la même chose ... - non ! Non ! ça n' est pas la même chose ... appuya la dame en soie noire aux brillants bijoux et au menton flasque , nous parlons à un ami en dînant ... en dînant ... à un ami qui n' est pas de la police ... nous ne dénonçons personne ... - il faut vous dire ... mais asseyez -vous donc , insista encore * Gounsovski en allumant son cigare ... soyez raisonnable ! ils viennent de l' empoisonner ... ils vont prendre déjà le temps de respirer avant de tenter autre chose ! ... et puis , ce poison me fait penser qu' après tout ils ont peut-être renoncé aux bombes vivantes ! Et puis , n' est -ce pas ? Ce qui est écrit est écrit ... - oui , oui , approuva la grasse dame , la police n' a jamais empêché ce qui doit arriver . Mais parlons de ce * Priemkof , entre nous , n' est -ce pas ! Entre nous . - oui , il faut vous dire donc , ricana mollement * Gounsovski , qu' il vaut mieux ne point faire savoir à * Koupriane que vous tenez le renseignement de moi . Car , alors , comprenez -moi bien , il ne vous croirait pas ! Ou plutôt il ne me croirait pas ... voilà pourquoi nous prenons des précautions en dînant , en fumant un cigare ... nous parlons de choses et d' autres et vous faites , vous , de nos paroles , ce que vous voulez ! ... mais , pour leur garder leur valeur , je le répète , il est nécessaire , tout à fait nécessaire que vous en taisiez l' origine ! ( disant cela * Gounsovski , à travers ses lunettes , brûle de son regard * Rouletabille , et c' est la première fois que le reporter voit bien ce regard -là . Jamais il ne lui eût soupçonné un pareil feu ) ... * Priemkof , continue à voix basse * Gounsovski en toussotant et en crachotant dans son mouchoir à carreaux de couleur , a été employé chez moi et nous nous sommes quittés dans de mauvais termes , il faut le dire , par sa faute . Alors , il a obtenu la confiance de * Koupriane en disant pis que pendre de nous , mon cher petit monsieur . - oh ! Tout ce qu' il a pu dire ... des histoires de concierge ! Mon cher petit monsieur ! Répéta la grasse dame qui roulait de gros yeux noirs furieux magnifiques . Des histoires dont on a fait justice à la cour , bien certainement ... * Mme * Daquin , la femme du premier cuisinier de sa majesté , que vous connaissez certainement , et le neveu de la seconde dame d' honneur de l' impératrice , qui est très bien avec sa tante , nous l' ont répété . Des histoires de concierge , qui auraient pu nous nuire et qui n' ont produit aucun effet dans l' esprit de sa majesté pour qui nous donnerions notre vie , sur le * Christ ! ... eh bien ! Vous comprenez donc que vous viendriez dire maintenant à * Koupriane : " * Gaspadine * Gounsovski m' a dit du mal de * Priemkof ! " qu' il ne voudrait pas en entendre davantage . or , * Priemkof est dans l' affaire des bombes vivantes ... c' est tout ce que je puis vous dire . Du moins il y était quand il n' était pas encore question du poison . Cette affaire de poison est bien étonnante , entre nous . elle n' a pas l' air de venir du dehors , tandis que l' affaire des " bombes vivantes " , elle , doit ou devait venir du dehors , comme j' ai le plaisir de vous le dire . Et * Priemkof en est ! -oui , oui , approuva encore * Mme * Gounsovski , il est obligé d' en être ! On a raconté sur lui aussi des histoires de concierge . Tout le monde peut raconter aussi bien que lui des histoires de concierge , et ce n' est pas difficile . Il est obligé de donner des gages , de marcher avec toute la clique d' * Annouchka . - * Koupriane , ce cher * Koupriane , interrompit * Gounsovski légèrement troublé en entendant sa femme prononcer le nom d' * Annouchka , * Koupriane devrait comprendre que , cette fois , il faut , pour * Priemkof , que l' affaire réussisse ou * Priemkof est " brûlé " définitivement ! - * Priemkof s' en rend compte ! Reprit la dame en remplissant les verres , mais * Koupriane ne le sait pas ; c' est tout ce que nous pouvons vous dire ! Est -ce assez ? Le reste donc est de l' histoire de concierge ! ... oui , oui , c' était assez pour * Rouletabille ; * Rouletabille en avait assez ! Ah ! Ces histoires de concierge et de bombes vivantes ! ... ces potins , ces racontars susurrés dans ce décor de petits bourgeois de province , ces combinaisons politico-policières dont seul le côté grotesque apparaissait , tandis que le côté terrible , le côté * Sibérie , prison , cachots , pendaison , disparition , bagne , exil et mort et martyre , restait si jalousement caché qu' on n' en parlait jamais ! Tout cela , tout cela était le comble de l' horreur entre un bon cigare et " un petit verre d' anisette , monsieur , si vous ne prenez pas de champagne ! " et il lui fallut boire avant de partir , " trinquer à la santé " , promettre de revenir une autre fois , quand il voudrait ; la maison lui était ouverte . * Rouletabille put se rendre compte qu' elle était ouverte à tout le monde , la maison ... à tous ... à tous ceux qui avaient une délation à faire , quelqu' un à envoyer au bagne ou à la mort ou à l' oubli ... pas un gardavoï au padiès pour arrêter l' élan des visiteurs ... on entrait chez * Gounsovski comme chez un ami et il était toujours prêt à vous rendre service , bien sûr ! Il accompagna le reporter jusque sur le palier . * Rouletabille allait se risquer à leur parler d' * Annouchka ( pour arriver à * Natacha ) , quand l' autre lui dit subitement , avec un sourire singulier : - à propos , croyez-vous-toujours à * Natacha * Trébassof ? - j' y croirai jusqu'à ma mort ! lui jeta * Rouletabille ; mais j' avoue qu' en ce moment , je ne sais pas où elle est passée ! - surveillez donc la baie de * Lachka ! et vous viendrez me dire demain " si vous y croyez toujours ! " lui répliqua l' autre , confidentiellement , dans l' oreille , avec un horrible ricanement qui fit bondir le reporter dans l' escalier . Et maintenant , c' était * Priemkof ! * Priemkof après * Mataiew ! Il semblait au jeune homme qu' il avait à combattre non seulement tous les révolutionnaires , mais encore toute la police russe ! Et * Gounsovski lui-même ! Et * Koupriane ! Et tous ! Tous ! Mais il fallait aller au plus pressé , à ce * Priemkof et à ses bombes vivantes ! Quelle aventure étrange et redoutable et ahurissante que celle du nihilisme et de la police russe ! * Koupriane et * Gounsovski employaient un homme qu' ils savaient être un révolutionnaire et l' ami des révolutionnaires . Le nihilisme , de son côté , considérait comme un des siens cet homme de la police . à tour de rôle , l' homme , pour se maintenir en équilibre , devait faire les affaires de la police ou celles de la révolution et , de part et d' autre , on était prêt , quoi qu' il arrivât , à se déclarer satisfait , parce qu' il lui fallait donner des gages . Seuls , les imbéciles , comme * Gapone , se laissaient pendre , ou finissaient par être exécutés comme * Azef , à force de maladresses . Mais un * Priemkof , en jouant des deux polices , avait des chances de vivre longtemps et un * Gounsovski mourait tranquillement dans son lit avec tous les secours de la religion . cependant , de jeunes coeurs sincères , bardés de dynamite , sont mystérieusement poussés dans la nuit atroce du mystère russe , et ils ne savent où ils vont et cela leur est égal , car ils ne demandent qu' à exploser de haine et d' amour : bombes vivantes ! au coin d' aptiekarski-pereoulok , * Rouletabille se heurta à * Koupriane qui sortait de chez le père * Alexis et qui , ayant aperçu le reporter , fit arrêter sa voiture en criant qu' il se rendait immédiatement à la datcha . - eh bien ! Vous avez vu le père * Alexis ? -oui , fit * Koupriane . Et , cette fois , je vous tiens ! tout ce que je vous disais , tout ce que j' avais prévu , est arrivé ! Mais vous avez des nouvelles des malades ? à propos , une chose assez curieuse : tout à l' heure , je rencontre * Kister sur la * Newsky . - le médecin ? -oui , un des médecins de * Trébassof chez qui j' avais envoyé un de mes inspecteurs avec mission de le ramener à la datcha , ainsi que son ordinaire compagnon le docteur * Litchkof ! Eh bien ! Ni * Litchkof ni lui n' avaient été prévenus ! Ils ne savaient pas ce qui s' était passé à la datcha . Ils n' avaient pas vu mon inspecteur . J' espère que celui -ci aura rencontré en route un autre docteur et que , vu l' urgence , il l' aura envoyé à la datcha . - c' est ce qui est arrivé , répondit * Rouletabille qui était soudain devenu très pâle . Cependant , il est étrange que ces messieurs n' aient pas été prévenus , car on a fait savoir à la datcha que , les docteurs ordinaires du général ne se trouvant pas chez eux , la police en avait fait prévenir deux autres qui allaient incessamment se présenter . * Koupriane sursauta : - mais * Kister et * Litchkof n' avaient pas quitté leur domicile ! * Kister , qui venait de rencontrer * Litchkof , me l' a affirmé ! Qu' est -ce que cela signifie ? -pourriez -vous me dire , demanda * Rouletabille qui sentait venir le coup de foudre , comment se nomme cet inspecteur que vous aviez chargé de la commission ? - * Priemkof , un homme en qui je peux avoir toute confiance . Ah ! Elle vole vers les îles , la voiture de * Koupriane ! Le soir tardif est venu . Seuls sur la route déserte , les chevaux semblent partis pour les étoiles ; le char , derrière eux , ne pèse plus . Le cocher est penché au-dessus d' eux , les bras tendus , comme pour les lancer dans le vide . Ah ! La belle nuit , la belle nuit de paix assise au bord de la * Néva et que viennent troubler ces prodigieux chevaux fous au galop . " * Priemkof ! * Priemkof ! Un homme de * Gounsovski ! J' aurais dû m' en douter , râle * Koupriane après les explications de * Rouletabille . Et maintenant , arriverons -nous à temps ? " ils sont debout dans le char , excitant le cocher , excitant les chevaux : " scari ! Scari ! plus vite , dourak ! " arriveront -ils avant les " bombes vivantes " ? ... les entendront -ils avant d' être arrivés ? ... ah ! Voilà * élaguine ! Ils bondissent de rive en rive comme s' ils n' avaient pas de ponts pour soutenir leur course insensée . Et les oreilles sont tendues vers l' explosion , vers l' abomination qui va éclater tout à l' heure , qui se prépare sournoisement au fond de la nuit hypocrite et douce , sous le regard froid des étoiles . Soudain " stoi ! Stoi ! ( arrête ) ! " commande * Rouletabille au cocher . - êtes -vous fou ? Hurle * Koupriane . - nous sommes fous si nous arrivons comme des fous ! ... c' est nous qui déterminerons la catastrophe ! ... tandis que , s' il y a encore une chance ... une seule ! Une seule ! ... si nous ne voulons pas la perdre ... alors ... arrivons tout doucement ... et tranquillement , comme des amis qui savent le général hors de danger ... - notre seule chance est d' arriver avant les médecins ! ... l' affaire ne devait pas être tout à fait prête , sans quoi elle serait déjà terminée ! * Priemkof a dû être surpris par l' histoire du poison et il a sauté sur l' occasion ; mais , heureusement , il n' a pas trouvé tout de suite ses médecins ! -voilà la datcha ! Au nom du ciel , ordonnez à votre cocher d' arrêter ses chevaux ici ; si les médecins sont déjà là , c' est nous qui aurons tué le général ! -vous avez raison ! ... et * Koupriane modère sa fièvre et celle de son cocher et celle de ses bêtes , et l' équipage s' arrête sans bruit , non loin de la datcha . * Ermolaï s' avance . - * Priemkof ? Interroge en tremblant * Koupriane . - il est reparti , excellence ! -comment , reparti ? -oui ! Mais il a ramené les médecins ! * Koupriane brise les poignets de * Rouletabille : les médecins sont là ! ... - mais la générale va mieux , continue * Ermolaï qui ne comprend rien à cette émotion . Le général va les recevoir . Il va les conduire lui-même auprès de la barinia ! -où sont -ils ? ... - ils attendent dans le salon ! ... - oh ! Excellence , du sang-froid ! Du sang-froid ! Et tout n' est pas perdu , supplie le reporter ... * Rouletabille et * Koupriane se sont habilement glissés dans le jardin . * Ermolaï les suit . - là ? Demande * Koupriane . - là ! Fait * Ermolaï . De l' endroit où ils se trouvent , à travers la véranda , ils peuvent voir les médecins . Ceux -ci étaient assis sur des fauteuils , l' un à côté de l' autre , à un endroit du salon d' où ils pouvaient tout voir , dans les pièces et dans une partie du jardin , en face d' eux , et d' où ils pouvaient tout entendre . Une fenêtre se serait ouverte au-dessus de leur tête , au premier étage , qu' ils en auraient perçu le bruit . On ne pouvait les surprendre d' aucun côté et ils avaient vue sur chaque porte . Ils parlaient doucement , avec tranquillité , en regardant devant eux . Ils paraissaient jeunes . L' un avait un doux visage pâle et souriant et de longs cheveux dorés . L' autre avait une figure anguleuse , une tenue roide , une physionomie grave , un nez d' aigle et des lunettes . Ils étaient vêtus tous deux de longues redingotes noires fermées sur leur calme poitrine . * Koupriane et le reporter , suivis d' * Ermolaï , s' étaient avancés avec de grandes précautions en marchant sur les pelouses . Masqués par l' escalier de bois qui conduisait à la véranda et par la rampe fleurie , ils étaient maintenant assez près d' eux pour les entendre . * Koupriane tendit une oreille avide aux propos de ces deux jeunes hommes , qui auraient pu être si riches de jours , et qui allaient mourir d' une si horrible mort , en détruisant tout autour d' eux . ils parlaient du temps qu' il avait fait , de la douceur de la nuit et de la beauté du crépuscule , ils parlaient de l' ombre sous les bouleaux et les arbres , des golfes rayonnants d' une lumière d' or , de la fraîcheur des flots et de la douceur du printemps du nord . Voilà de quoi ils parlaient . * Koupriane murmura : " les assassins ! " cependant il fallait prendre une résolution et c' était cela qui était terrible . Un faux mouvement , une maladresse , et ils étaient avertis et tout sautait ! Ils devaient avoir des bombes sous leur redingote ; à eux deux , ils étaient bien deux bombes vivantes ! Leur poitrine , en respirant , devait soulever la mort et leur coeur s' appuyait déjà sur l' explosion ! en haut , on entendait un rapide remue-ménage , des pas sur le plancher et un bruit de voix ; des ombres passaient derrière les vitres éclairées . * Koupriane , rapidement , interrogea * Ermolaï qui lui apprit que les amis du général étaient encore là . Quant aux deux médecins , il n' y avait pas deux minutes qu' ils étaient arrivés . Le petit docteur de * Vassili * Ostrow était parti aussitôt , disant qu' il n' avait plus rien à faire du moment que deux pareilles célébrités de la faculté se trouvaient dans la maison . Toutefois , malgré cette célébrité -là , ces messieurs avaient prononcé des noms que personne ne connaissait . * Koupriane pensa que le petit docteur était un complice . Le plus pressé était d' avertir ceux d' en haut . Le danger immédiat était que l' on vînt , d' en haut , chercher les médecins pour les conduire auprès du général , ou que le général descendît lui-même . évidemment , ils n' attendaient que cela . Ils attendaient cela . Ils voulaient mourir dans ses bras , être sûrs que , cette fois , il ne leur échapperait pas ! * Koupriane ordonna à * Ermolaï de monter dans la véranda , de s' adresser très naturellement à eux , sur le seuil du salon , pour leur dire , très naturellement , très naturellement , qu' il allait voir s' il pouvait maintenant les accompagner chez la barinia . En haut , il avertirait les autres qui ne devaient rien faire en attendant * Koupriane ; puis * Ermolaï redescendrait et dirait à ces messieurs : " dans une petite seconde , s' il vous plaît " . * Ermolaï recula jusqu'à la loge et vint tranquillement , normalement , en faisant crier le gravier du sentier sous ses pas pesants , tranquilles et normaux , jusqu'à la véranda . C' était un homme intelligent . Il avait compris et il avait un sang-froid extraordinaire d' important intendant de campagne . Doucement , naturellement , il gravit l' escalier de la véranda , passa devant le salon , prononça les mots qu' il fallait et monta au premier étage . * Koupriane et * Rouletabille regardaient maintenant les fenêtres du premier étage . Les ombres y furent , tout à coup , immobilisées ; et tout remue-ménage cessa ; on n' entendit plus le bruit des pas sur le plancher , plus rien . Et ce silence subit fit que les deux médecins levèrent la tête vers le plafond . Puis leur regard se croisa . Ce changement d' apparence dans les choses d' en haut était dangereux . * Koupriane murmura : " les maladroits ! " ils avaient reçu le coup , là-haut , et , d' apprendre qu' ils marchaient sur une mine prête à exploser , cela leur avait évidemment brisé les jambes . Heureusement , * Ermolaï réapparut presque aussitôt et dit aux médecins , avec un bon sourire de domestique bien stylé : - une petite seconde , messieurs , s' il vous plaît ? ... et cela , tranquillement , naturellement . Et il retourna à sa loge pour revenir auprès de * Koupriane et de * Rouletabille par les pelouses . * Rouletabille , très froid , très maître de lui , aussi calme maintenant que * Koupriane était nerveux , inquiet , disait au préfet de police : - il faut agir , et vite . Pour moi , ils commencent à se douter de quelque chose . Avez -vous un plan ? ... - voilà ce que je viens de trouver , fit * Koupriane . Faire descendre le général par le petit escalier de service et le faire sortir de la maison par la fenêtre du petit salon de * Natacha , à l' aide d' un drap . * Matrena * Pétrovna viendra leur parler pendant ce temps -là ; ça leur fera prendre patience en attendant que le général soit hors de danger . Aussitôt * Matrena se retire dans le jardin où j' ai appelé mes hommes qui les fusillent à distance . - et la maison saute ! Et les amis du général aussi ! -qu'ils tentent donc de descendre également par l' escalier de service et qu' ils se laissent rapidement tomber derrière le général ! Il faut bien essayer quelque chose ... dire que je les tiens au bout de mon revolver ! ... - votre plan n' est applicable , répondit * Rouletabille , que si la porte du petit salon de * Natacha est fermée sur le grand salon . - elle l' est ! Je la vois d' ici ... - et si la porte de l' office où donne le petit escalier est fermée également sur le grand salon ... et vous ne pouvez pas la voir ... - la porte de l' office est ouverte ! Dit * Ermolaï . * Koupriane jura . Mais il se reprit presque aussitôt . - la générale , en leur parlant , fermera la porte de l' office . - impraticable ! Fit le reporter . Leur attention sera , plus que jamais , éveillée . Laissez -moi faire . J' ai mon plan . - lequel ? -j'ai le temps de l' exécuter , pas celui de vous le raconter . ils ont déjà trop attendu ! mais il faut que je monte près des autres , là-haut . Qu' * Ermolaï m' accompagne , comme un familier de la maison ! -je monte avec vous ! -s'ils vous aperçoivent , vous leur donnez l' éveil , vous , le préfet de police ? ... - allons donc ; du moment où ils m' apercevront-et ils savent que je dois être là-du là-du moment que je me montre à eux , ils en concluront que je ne sais rien ! ... - vous avez tort . - c' est mon devoir ! Je dois être auprès du général pour le défendre jusqu'à la dernière minute . * Rouletabille haussa les épaules devant ce dangereux héroïsme , mais ne s' attarda pas à discuter . Il fallait que son plan réussît tout de suite , ou , dans cinq minutes au plus tard , il n' y aurait plus que des ruines , des morts et des mourants à la datcha des îles . * Rouletabille , cependant , restait étonnamment calme . En principe , il avait admis qu' il allait mourir . La seule chance de salut qui leur restât résidait tout entière dans leur sang-froid , à eux , et dans la patience des bombes vivantes . auraient -elles encore trois minutes de patience ? * Ermolaï précédait * Koupriane et * Rouletabille . Au moment où le groupe arrivait au pied de l' escalier de la véranda , l' intendant dit , tout haut , répétant sa leçon : - oh ! Le général vous attend , excellence ! Il m' a dit de vous faire monter tout de suite auprès de lui . Il est tout à fait bien et la barinia aussi . Quand ils furent dans la véranda , il ajouta : - elle va recevoir , du reste , tout de suite , ces messieurs , qui pourront constater qu' il n' y a plus aucun danger . Et tous trois passèrent , cependant que * Koupriane et * Rouletabille saluaient vaguement les deux gaspadines aperçus au fond du grand salon . Le moment était décisif . En reconnaissant * Koupriane , les deux nihilistes pouvaient , comme l' avait dit le reporter , se croire découverts , - et précipiter la catastrophe . Cependant * Ermolaï , * Koupriane et * Rouletabille gravissaient l' escalier du premier étage , comme des automates , ne pouvant pas regarder derrière eux , s' attendant à tout , à la fin de tout ! ... mais rien n' avait bougé . * Ermolaï était redescendu , sur l' ordre de * Rouletabille , normalement , naturellement , tranquillement . Ils se trouvèrent dans la chambre de la générale . Tout le monde était là . C' était une assemblée de spectres . Et voilà ce qui s' était passé , en haut : si les médecins étaient encore en bas , si on ne les avait pas reçus tout de suite , bref , si la catastrophe avait été retardée jusque -là , c' était encore à * Matrena * Pétrovna qu' on le devait , à son amour toujours en éveil , à son flair supérieur de chienne de garde . Ces deux médecins dont elle ignorait les noms , qui arrivaient si tard , et le départ si précipité de ce petit bruyant docteur de * Vassili * Ostrow ne lui avaient dit rien qui vaille . Avant de les laisser monter auprès du général , elle avait résolu d' aller elle-même les " respirer " un peu , en bas . Elle s' était levée pour cela ; et voilà que son pressentiment ne l' avait pas trompée ! Quand elle avait vu entrer l' envoyé de * Koupriane , * Ermolaï , lugubre et mystérieux , elle avait été fixée tout de suite : il y avait des bombes dans la maison . Pendant qu' * Ermolaï parlait , cela avait été un coup pour tout le monde ! ... d' abord , elle , * Matrena * Pétrovna , avait montré une effrayante figure de folle dans la grande robe de chambre à ramages , appartenant à * Féodor , dont elle s' était , à la hâte , enveloppée . * Ermolaï parti , le général , qui savait qu' elle ne tremblait que pour lui , avait voulu la rassurer et , au milieu du silence affreux de tous , avait prononcé quelques mots rappelant la vanité des tentatives passées . Mais elle secouait la tête , secouait la tête et tremblait , grelottait de peur , pour lui , en le regardant , se mourant de ne pouvoir rien faire , au-dessus de ces bombes vivantes , qu' attendre qu' elles éclatent ! Quant aux amis , ils avaient déjà les jambes cassées , absolument cassées , en vérité ... pendant un moment , ils furent incapables de bouger . Le joyeux conseiller d' empire * Yvan * Pétrovitch n' était plus farceur du tout , et la perspective abominable du " fâcheux mélange " qui allait se produire tout à l' heure le rendait moins gai qu' aux beaux jours de chez * Cubat . Et ce pauvre * Thadée * Tchichnikof était plus blanc que la neige qui couvre les champs de l' antique * Lithuanie au moment des grandes chasses d' hiver . Encore un qui n' irait plus jamais au tiaga et qui ne ferait plus canonner les boutiques de pharmaciens par les pristaffs amoureux du natchaï . * Athanase * Georgevitch lui-même n' était pas brillant et sa bonne mine était tout à fait partie comme s' il ne pouvait digérer son dernier excellent " coup de fourchette " . Mais ceci , en vérité , était le résultat fatal de la première fâcheuse impression . On ne peut donc apprendre , comme cela , tout d' un coup , que l' on va mourir dans un affreux mélange , sans que le coeur en soit un peu arrêté . Les paroles d' * Ermolaï avaient donc changé en statues de cire ces aimables gaspadines . Mais , peu à peu , les coeurs amis avaient recommencé de battre , et la parole était revenue à chacun pour discuter les moyens de salut avec une incohérence remarquable , cependant que * Matrena * Pétrovna invoquait la vierge * Marie en aidant maintenant * Féodor * Féodorovitch à suspendre son sabre à l' ordonnance et à boucler son ceinturon ; car le général voulait mourir en uniforme . * Athanase * Georgevitch , les yeux hors de la tête et le torse courbé comme s' il craignait que les nihilistes , qui se trouvaient juste au-dessous de lui , n' aperçussent sa haute taille , sans doute à travers le plancher , proposait que l' on se jetât tous par la fenêtre , quittes à se rompre les membres . Le triste conseiller d' empire déclara ce projet absolument idiot , car , en tombant , ils se mettaient à la disposition des nihilistes qui , attirés par le bruit , feraient d' eux de la poussière de gaspadines avec un seul geste , par la fenêtre . * Thadée * Tchichnikof , qui ne trouvait rien , accusait * Koupriane et les autres de la police de n' avoir pas déjà inventé quelque chose . Comment ne s' étaient -ils pas déjà emparé des nihilistes ? oui , oui ! Ils étaient bien perdus ! Ils n' avaient plus qu' à faire leur prière ! Ils se tournèrent vers le général et * Matrena * Pétrovna qu' ils virent étroitement enlacés . * Féodor avait pris entre ses mains la bonne tête échevelée de la bonne * Matrena et la serrait sur sa poitrine et , doucement , l' embrassait . Et il lui disait : " sois calme sur mon coeur , * Matrena * Pétrovna ! Il n' arrivera que ce que * Dieu voudra ! " alors , les autres eurent honte de leur désordre . L' harmonie de ce couple qui s' embrassait au-dessus de la mort les rendit à eux-mêmes et à leur courage et à leur nitchevo ! * Athanase * Georgevitch , * Ivan * Pétrovitch et * Thadée * Tchichnikof répétèrent après * Matrena * Pétrovna : " ce que * Dieu voudra ! " et encore ils dirent " nitchevo ! Nitchevo ! ( cela ne fait rien ! ) nous mourrons tous avec toi , * Féodor * Féodorovitch ! " et , tous , ils s' embrassèrent sur les lèvres et s' étreignirent sur la poitrine les uns des autres , les yeux humides d' amour les uns pour les autres , comme à la fin d' un grand banquet où l' on a bien bu et bien mangé tous ensemble en se faisant honneur . - écoutez ! ... on monte ... souffla * Matrena , à l' oreille fine , et elle échappa à l' étreinte de son mari . Haletants , ils coururent tous à la porte du grand palier , mais avec une légèreté de pieds incroyable , comme s' ils marchaient sur des oeufs . et ils étaient tous les quatre là , penchés , ne respirant plus , maintenant . On entendait deux pas qui montaient . étaient -ce * Koupriane et * Rouletabille ? étaient -ce les autres ? Ils avaient leurs revolvers à la main et ils reculèrent un peu quand le bruit des pas fut tout près de la porte . Derrière eux , * Trébassof s' était tranquillement assis dans son fauteuil . La porte fut poussée , et * Koupriane et * Rouletabille aperçurent ces figures de morts , immobiles et muettes . Nul n' osait parler , faire un mouvement , tant que la porte n' avait pas été repoussée . Mais , la porte close : - eh bien ? Eh bien ? Sauvez -nous ! ... où sont -ils ? ... ah ! Mon cher petit domovoï-doukh , sauve le général , pour l' amour de la vierge * Marie ! -chut ! Chut ! Silence ! ... * Rouletabille , très pâle , mais très calme , parle : - voilà , c' est simple . Ils sont entre les deux escaliers , surveillant l' un et l' autre . Je vais aller les chercher et les faire monter par l' un pendant que vous descendrez par l' autre ! caracho ! ... une chose si simple , si simple ! Comment n' y avoir pas pensé plus tôt ? Comment ? Pourquoi ? Parce que tout le monde avait perdu la tête , excepté le cher petit domovoï-doukh ! Mais voilà que se produisit un événement sur lequel * Rouletabille n' avait pas compté . Le général s' était levé , et disait : - vous n' avez oublié qu' une chose , mon jeune ami , c' est que le général * Trébassof ne descend pas par l' escalier de service ! Ses amis le considéraient avec stupéfaction , se demandant s' il n' était pas devenu fou . - qu' est -ce à dire , * Féodor ? Implora * Matrena . - je dis , continua le général , que j' en ai assez de cette comédie et que , puisque * M * Koupriane n' a pas su arrêter ces gens -là , et que , de leur côté , ils ne veulent pas se décider à faire leur besogne , je vais aller moi-même les mettre à la porte de chez moi ! Il tenta de faire quelques pas , mais il n' avait pas son bâton , et , tout de suite , il chancela . * Matrena * Pétrovna se précipita sur lui et l' enleva dans ses bras comme s' il n' avait pesé qu' une plume . - pas par l' escalier de service ! Pas par l' escalier de service ! Grondait l' entêté général . - tu descendras , lui répliqua * Matrena , par où je te descendrai ! Et elle l' emporta au fond de l' appartement , tandis qu' elle jetait à * Rouletabille : - va , petit domovoï ! ... et que * Dieu nous protège ! * Rouletabille disparaissait aussitôt par la porte du grand palier , et tout le groupe , formé par * Koupriane , traversait le cabinet de toilette et la chambre du général , * Matrena * Pétrovna en tête , avec son précieux fardeau ! * Ivan * Pétrovitch avait déjà la main sur le fameux verrou qui fermait la porte du petit palier , quand ils se retournèrent tous , en entendant un bondissement derrière eux . C' était * Rouletabille qui revenait : - ils ne sont plus dans le salon ! -plus dans le salon ! Où donc sont -ils ? ... * Rouletabille montra la porte qu' on allait ouvrir . - peut-être derrière cette porte ! Prenez garde ! -mais * Ermolaï doit savoir où ils sont ! S' exclama * Koupriane . Ils sont peut-être sortis , se voyant découverts ! -ils ont assassiné * Ermolaï ... - assassiné * Ermolaï ! ... - j' ai vu son corps étendu au milieu du salon , en me penchant du haut de l' escalier . Mais eux , ils n' étaient plus dans le salon ! ... et j' ai craint que vous ne vous heurtiez à eux , car ils peuvent s' être réfugiés dans l' escalier de service ... - mais ouvrez donc la fenêtre , * Koupriane ! Et appelez vos hommes , qu' ils viennent nous délivrer ! -je veux bien , répondit froidement * Koupriane , mais c' est le signal de notre mort ! ... - eh ! Qu' attendent -ils pour nous faire mourir ! Gronda * Féodor * Féodorovitch . Je trouve qu' ils sont bien longs , moi ! Qu' est -ce que tu as donc , * Ivan * Pétrovitch ? La figure de spectre d' * Ivan * Pétrovitch , penchée du côté de la porte du petit palier , semblait entendre des choses que les autres ne percevaient point , mais qui les épouvantèrent assez pour leur faire fuir la chambre du général , en désordre . * Ivan * Pétrovitch les poussait , les yeux hors de la tête , la bouche glapissante : - ils sont là ! Ils sont là ! ... * Athanase * Georgevitch ouvrit une fenêtre comme un fou , et dit : - je saute ! Mais * Thadée * Tchichnikof l' arrêta d' un mot : - moi , je ne quitte pas * Féodor * Féodorovitch ! Et * Athanase eut honte , et * Ivan eut honte , et , en tremblant , mais bravement , ils se serrèrent autour du général , et dirent encore : " nous mourrons ensemble ! ... nous mourrons ensemble ! Nous avons vécu avec * Féodor * Féodorovitch : nous mourrons avec lui ! ... " -qu'attendent -ils ? ... mais qu' attendent -ils ? ... grondait le général . * Matrena * Pétrovna claquait des dents . - ils attendent que nous descendions ! Dit * Koupriane . - eh bien , descendons ! Il faut en finir ! ... ordonne * Féodor ... - oui , oui ! Firent -ils tous , en voilà assez ! Descendons ! Descendons ! Et que * Dieu , la vierge * Marie et les saints * Pierre et * Paul nous protègent ! Descendons ! Tout le groupe arriva ainsi sur le grand palier , avec des gestes de gens ivres , des mouvements de bras fantastiques et des bouches qui parlaient toutes ensemble , disant des choses que personne d' eux ne savaient . * Rouletabille les avait déjà précédés en éclaireur , avait redescendu rapidement l' escalier , avait eu le temps de jeter un coup d' oeil dans la salle à manger , avait enjambé le grand corps étendu d' * Ermolaï , avait pénétré dans le petit salon , dans la chambre de * Natacha , avait vu toutes ces pièces désertes et revenait en bondissant dans la véranda au moment où les autres commençaient à descendre les marches autour de * Féodor * Féodorovitch . Le reporter , dont les yeux fouillaient tous les coins sombres , n' avait encore rien aperçu de suspect quand , dans la véranda , il déplaça un fauteuil . Une ombre s' en détacha et glissa aussitôt sous l' escalier . Et * Rouletabille cria au groupe qui descendait l' escalier : - ils sont sous l' escalier ! alors , sur l' escalier , voilà ce qui se passa ... * Rouletabille eut là une vision qu' il ne devait oublier de sa vie . Au cri qu' il venait de pousser , tous s' arrêtèrent , après un mouvement instinctif de recul . * Féodor * Féodorovitch , qui était toujours dans les bras de * Matrena * Pétrovna , cria : - vive le tsar ! Et voici que ceux -là que le reporter s' attendait à voir fuir , éperdus , soit d' un côté , soit de l' autre , ou se jeter comme des fous du haut de l' escalier , ou revenir en arrière et regagner le palier , en abandonnant * Féodor et * Matrena , ceux -là se resserrèrent au contraire d' un même mouvement autour du général comme un peloton de garde , dans la bataille , autour du drapeau . * Koupriane marchait en avant . Et ils se mirent tous ainsi à descendre lentement les degrés terribles , au-dessus de la mort , en entonnant le bodje tsara krani ! et , tout à coup , avec un bruit formidable , qui déchira la terre et les cieux et les oreilles de * Rouletabille , la maison tout entière sembla projetée en l' air ; l' escalier se souleva au milieu de la flamme et de la fumée ; et le groupe qui chantait le bodje tsara krani disparut dans une horrible apothéose . XIV les marécages il fut établi , dès le lendemain , qu' il y avait eu deux explosions quasi simultanées , une sous chaque escalier . Les deux nihilistes , qui s' étaient sentis découverts et surveillés par * Ermolaï , s' étaient jetés silencieusement sur lui pendant qu' il passait et leur tournait le dos . Ils l' avaient , d' un lacet , proprement étranglé . Puis , ils s' étaient séparés pour guetter , chacun de son côté , les issues du premier étage , pensant bien que * Koupriane et * Féodor devraient se décider à descendre . Maintenant , la datcha des îles n' était plus qu' une ruine fumante . Toutefois , de ce que les bombes vivantes avaient explosé séparément , l' effet de destruction s' était trouvé amoindri , et s' il y eut beaucoup de blessés comme il arriva lors de l' attentat de la datcha * Stolypine , au moins il n' y eut point de morts , en dehors des deux nihilistes dont on ne retrouva que quelques lambeaux . * Rouletabille avait été projeté dans le jardin et il fut assez heureux pour être relevé , à moitié assommé , mais sans une égratignure . Le groupe de * Féodor et de ses amis fut étrangement protégé par la légèreté même de la construction . L' escalier de fer qui n' était en quelque sorte que posé entre les deux étages , s' était soulevé sous eux et renversé sur eux en se brisant en mille morceaux , mais après les avoir garantis du premier éclat de la bombe . Ils furent relevés de ce fouillis sans blessures mortelles . * Koupriane avait eu une main fortement " flambée " . * Athanase * Georgevitch avait le nez et les joues en capilotade ; * Ivan * Pétrovitch perdait une oreille ; le plus éclopé était encore * Thadée * Tchichnikof qui avait les deux jambes cassées . Chose extraordinaire , la première personne qui apparut , se relevant au milieu des décombres , avait été * Matrena * Pétrovna , tenant toujours * Féodor dans ses bras . Elle en était quitte pour quelques brûlures et le général , servi plus que jamais par sa chance de soldat heureux dont la mort ne voulait pas , n' avait absolument rien ! * Féodor poussait des hurlements de joie . On dut le faire taire , car enfin , autour de lui , quelques gaspadines étaient bien endommagés , sans compter que ce pauvre * Ermolaï était , lui , tout à fait mort . Si les domestiques , dans les sous-sols , avaient été plus sérieusement blessés , brûlés et déchirés , c' est que la force de l' explosion s' était fait sentir surtout par en bas , - ce qui avait , peut-être , sauvé les habitants d' en haut . * Rouletabille , comme les autres victimes , avait été transporté dans une datcha voisine . Mais , sitôt qu' il se fut réveillé de cet épouvantable cauchemar , il s' échappa . Il regrettait sincèrement de n' être point mort . En vérité , les événements le dépassaient ! et il s' accusait , absolument , de tout le désastre . Avec quelle anxiété il s' était enquis de l' état de " ses victimes " ! * Féodor * Féodorovitch , maintenant , délirait en prononçant vingt fois par heure le nom de * Natacha , laquelle n' avait point reparu . Celle -là , * Rouletabille l' avait crue innocente . Serait -elle coupable ? -ah ! Si elle avait voulu ! Si elle avait eu confiance ! S' écriait -il en levant au ciel des mains suppliantes , rien de tout cela ne serait arrivé ! Et l' on n' aurait pas attenté et l' on n' attenterait plus jamais à la vie de * Trébassof ! ... car je n' ai pas eu tort de prétendre devant * Koupriane que la vie du général était dans ma main et j' avais le droit de lui dire : " vie contre vie ! Donne -moi celle de * Mataiew , je te donne celle du général ! ... " et voilà qu' on a failli une fois de plus tuer * Féodor * Féodorovitch , et c' est de la faute de * Natacha , je le jure , de * Natacha qui n' a pas voulu m' écouter ! ... * Natacha serait -elle donc coupable , ô mon dieu ? Ainsi s' entretenait * Rouletabille avec la divinité , car il n' attendait plus aucun secours de la terre . * Natacha ! Innocente ou coupable , où était -elle ? Que faisait -elle ? Ah ! Savoir cela ! Savoir si on a eu tort ou raison ! Et , si l' on a eu tort , disparaître , mourir ! ainsi le malheureux * Rouletabille gémissait -il sur la rive de la * Néva , non loin des décombres de la pauvre datcha où les joyeux amis de * Féodor * Féodorovitch ne feraient plus de bons dîners , jamais . Ainsi monologuait -il , la tête en feu . Et , tout à coup , il retrouva la trace de la jeune fille , cette trace perdue la veille , trace laissée au moment de la fuite , après la scène du poison et avant celle de l' explosion ! n' y avait -il pas là une coïncidence terrible ? Car enfin ... car enfin , la scène du poison avait bien pu n' être qu' une préparation à l' attentat final , le prétexte à l' arrivée des deux médecins tragiques ! ... ah ! * Natacha , * Natacha , mystère vivant qui déjà s' entourait de tant de morts ! ... non loin de ce qui restait de la datcha , * Rouletabille acquit bientôt la certitude qu' une petite troupe , la veille au soir , avait séjourné là , venant du bois tout proche , et y était retournée . S' il pouvait , avec une facilité relative , relever encore ces traces de la veille , c' est que , justement à cause de l' attentat , les abords de la datcha avaient été gardés par les troupes et la police , qui avaient reçu mission d' éloigner la foule curieuse accourue à * élaguine . Il regardait attentivement les herbes , les fougères , les branches piétinées , brisées ; certainement , il y avait eu là une lutte . On distinguait parfaitement sur la terre molle , dans une étroite clairière , le dessin des deux petites bottines de * Natacha au milieu de fortes semelles . Il continuait ses recherches , le coeur de plus en plus oppressé . Il avait comme la sensation qu' il était sur le point de découvrir un nouveau malheur ... les traces s' enfonçaient maintenant sous les branches toujours du côté de la * Néva ... à un buisson , il releva un coin d' étoffe blanche ... et il lui sembla bien qu' il y avait eu là une vraie bataille ... des rameaux arrachés gisaient sur l' herbe ... il continua ... enfin , tout près de la rive , il apprit par l' examen du sol où ne se retrouvait plus la trace des petits talons et des petites bottines que la femme qui s' était trouvée là avait été emportée ... et emportée dans une barque dont l' attache passagère à la rive était encore visible . - ils ont emporté * Natacha ! S' écria -t-il , plein d' angoisse . Ah ! Malheureux que je suis , tout cela est de ma faute ! ... de ma faute ! ... de ma faute ! ... ils veulent venger la mort de * Michel * Nikolaievitch , dont ils croient * Natacha responsable , et ils ont enlevé * Natacha ! ses yeux cherchent sur le large bras du fleuve une embarcation ... le fleuve est désert ... pas une voile ! ... pas une nacelle visible sur ces flots morts ! " ah ! Que faire ? Que faire ? Il faut que je la sauve ! " il reprit sa course le long de la rive . Qui donc pourrait lui donner un renseignement utile ? Il s' approcha d' une petite bâtisse habitée par un garde . Ce garde était en train de parler bas à un officier . Le garde avait peut-être remarqué quelque chose , la veille au soir , sur le fleuve . Ce bras du fleuve était presque toujours désert le soir . Une barque qui glisse entre ces rives , au crépuscule , doit être remarquée , certainement . * Rouletabille exhiba au garde le papier que lui avait donné * Koupriane et , par l' intermédiaire de l' officier ( qui était justement un officier de police ) , il posa ses questions . Le garde avait , en effet , été assez intrigué par les allées et venues d' une légère embarcation qui , après avoir un instant disparu à un coude du fleuve , était revenue à force de rames et avait accosté un cotre qui louvoyait à l' ouverture du golfe . C' était un de ces petits cotres élégants et rapides comme on en voyait aux régates de * Lachtka .... * Lachtka ! La baie de * Lachtka ! ce mot fut un trait de lumière pour le reporter qui se rappela immédiatement le conseil de * Gounsovski : " surveillez la baie de * Lachtka ! et vous me direz si vous croyez toujours à * Natacha ! " * Gounsovski , quand il lui disait cela , savait déjà certainement que * Natacha s' était embarquée avec des compagnons nihilistes , mais il ignorait évidemment qu' elle les avait accompagnés de force ! était -il trop tard pour sauver * Natacha ? En tout cas , avant de mourir , * Rouletabille tenterait tout , comme s' il en était temps encore , pour sauver au moins celle -là ! ... il courut à la barque , près de la pointe . Ce fut d' une voix ferme qu' il héla le canot de ce restaurant flottant où était venu se heurter , grâce à lui , l' impuissance de * Koupriane . Il se fit conduire au-dessus du * Staraïa- * Derevnia et sauta à l' endroit où il avait vu disparaître , quelques jours auparavant , la petite * Katharina . Il enfonça dans la boue et grimpa sur les genoux la pente d' une chaussée qui suivait le rivage . Ce rivage conduisait à la baie de * Lachtka , non loin de la frontière de * Finlande . à la gauche de * Rouletabille , c' était la mer , l' immense golfe aux flots pâles ; à sa droite , c' était la pourriture des marais . Une eau stagnante qui se perdait à l' horizon , des herbes et des roseaux , un enchevêtrement extraordinaire de plantes aquatiques , de petits étangs dont la glace verdâtre ne se ridait même point sous la brise du large , des eaux lourdes et boueuses . Sur l' étroite langue de terre jetée ainsi entre le marais , le ciel et la mer , il avançait , il avançait toujours , trébuchait , mais sans fatigue , l' oeil fixé sur la mer déserte . Tout à coup , un bruit singulier lui fit tourner la tête . D' abord , il ne vit rien ; il entendait au lointain un clapotement immense , cependant qu' une sorte de buée commençait de monter au-dessus des marais . Et puis il distingua , plus près de lui , les herbes hautes des marécages qui ondulaient ; et enfin , il se rendit compte que , du fond des marécages , des troupeaux sans nombre accouraient . Des bêtes , des escadrons de bêtes , dont on voyait les cornes dressées comme des baïonnettes , se bousculaient pour tenir plus tôt la terre ferme . Beaucoup d' entre elles nageaient et , çà et là , sur le dos de quelques-unes , il y avait des hommes nus , des hommes tout nus , dont les cheveux descendaient aux épaules ou flottaient derrière eux comme des crinières . Ils poussaient des cris de guerre et agitaient des bâtons . * Rouletabille s' arrêta devant cette invasion préhistorique . Jamais il n' eût imaginé qu' à quelques kilomètres de la perspective * Newsky il pourrait lui être donné d' assister à un spectacle pareil . Ces sauvages n' avaient même point une ceinture . D' où venaient -ils avec leurs troupeaux ? De quel bout du monde ou de l' histoire accouraient -ils ? Quelle était cette nouvelle invasion ? Quels prodigieux abattoirs attendaient ces hordes galopantes ? Elles faisaient un bruit de tonnerre dans les marais . Et cela avait mille croupes et cela ondulait comme un océan à l' approche de l' orage . Les hommes tout nus sautèrent sur le chemin , levèrent leurs bâtons , poussèrent des cris gutturaux qui furent compris . Les troupeaux bondirent hors des marécages , s' ébrouèrent vers la cité , laissant derrière eux s' apaiser et retomber une nuée pestilentielle qui faisait comme une gloire aux hommes nus aux longs cheveux . C' était terrible et magnifique . Pour ne pas être emporté par la trombe , * Rouletabille s' était accroché à une pierre debout sur la route , et il était resté là comme pétrifié lui-même . Enfin , quand les barbares eurent passé , il se laissa glisser , mais la route était devenue un cloaque immonde . Heureusement , un bruit de char antique se faisait entendre derrière lui . C' était une téléga . Curieusement primitive , la téléga se compose de deux planches jetées en long sur deux essieux où s' emmanchent quatre roues . Un homme était debout là-dessus , à qui * Rouletabille donna un billet de trois roubles . Le reporter monta à côté de lui sur les planches , et les deux petits chevaux finlandais , dont la crinière pendait dans la crotte , partirent comme le vent . à de tels chemins , il faut de telles voitures . Mais , au voyageur , il faut des reins solides . Le reporter ne sentait rien ; il regardait la mer , du côté de la baie de * Lachtka . Le véhicule atteignit enfin un pont de bois , au bord d' une crique livide , dans une fin de journée sans couleur . * Rouletabille sauta près de la grève , et son rustique équipage s' éloigna du côté de * Sestroriesk . C' était cet endroit désert et morne comme sa pensée , qu' il devait surveiller . " surveillez la baie de * Lachtka ! " le reporter n' ignorait pas que cette plaine désolée , ces marais impénétrables , cette mer qui offrait à la fuite les refuges innombrables de ses fiords , avaient été toujours propices à l' aventure nihiliste . Cent légendes couraient * Pétersbourg sur les mystères des marais de * Lachtka . Et cela suffisait à son dernier espoir . Peut-être pourrait -il surprendre quelques révolutionnaires avec lesquels il s' expliquerait sur * Natacha , aussi prudemment que possible . peut-être , enfin , reverrait -il * Natacha elle-même . * Gounsovski n' avait pas dû lui parler en vain . Entre les marais * Lachkrinsky et la grève , il aperçut , sur la lisière des forêts qui vont jusqu'à * Sestroriesk , une petite habitation de bois dont les murs étaient peints en rouge brun et le toit en vert . Ceci n' était déjà plus l' isba russe , mais bien la touba finnoise . Cependant une inscription en russe annonçait une maison de restauration . Le jeune homme n' eut que quelques pas à faire pour passer la porte de cette petite demeure rébarbative . Il n' y avait là aucun client . Un vieil homme à longue barbe grise et à lunettes , qui devait être le patron de l' établissement , était debout derrière le comptoir , surveillant ses zakouskis . * Rouletabille choisit quelques petites tartines qu' il déposa dans une assiette . Il prit une bouteille de pivô et fit comprendre à l' homme qu' il mangerait bien , si cela était possible , une bonne soupière fumante de tchi . l' autre fit signe qu' il avait compris et l' introduisit dans la pièce adjacente qui servait de salle de restaurant . * Rouletabille voulait bien mourir , mais il ne voulait pas mourir de faim . Une table était installée au coin d' une fenêtre donnant sur la mer et sur l' entrée de la baie . Il ne pouvait être mieux et , l' oeil tantôt sur l' horizon , tantôt sur le proche estuaire , il commença de manger mélancoliquement . Il avait une grande pitié de lui-même . " pourtant , deux et deux font toujours quatre , se disait -il ; mais , dans mon calcul , peut-être ai -je oublié l' absurde ? Ah ! Il fut un temps où je n' aurais rien oublié du tout ! et , cependant , je n' ai rien oublié du tout , si * Natacha est innocente ! " ayant proprement nettoyé son assiette de tchi , il donna un gros coup de poing sur la table et dit : " elle l' est ! " sur ces entrefaites , la porte s' ouvrit . * Rouletabille croyait voir entrer le patron de la touba . c' était * Koupriane ! Tout effaré , il se leva . Il ne pouvait imaginer par quel mystère le grand maître de la police se trouvait là . Mais , au fond de lui-même , il s' en réjouit , car , puisqu' il s' agissait d' enlever * Natacha aux mains des révolutionnaires , * Koupriane lui apportait un rare concours . - ah ! Bien , fit -il , presque joyeux , je ne vous attendais pas ! ... comment va votre blessure ? - nitchevo ! ne parlons pas de ça ! Ce n' est rien ! -et le général et ... ah ! L' effroyable nuit ! ... et ces deux malheureux qui ... - nitchevo ! ... nitchevo ! -et ce pauvre * Ermolaï ... - nitchevo ! Nitchevo ! ... ce n' est rien ... * Rouletabille le regarda . Le maître de la police avait un bras en écharpe , mais il était propre et reluisant comme une pièce de dix roubles toute neuve , alors que lui , * Rouletabille , était abominablement crotté . D' où sortait -il ? * Koupriane comprit et sourit : - eh ! Eh ! Moi , j' ai pris le train de * Finlande , c' est tout de même plus propre . - mais qu' est -ce que vous êtes venu faire ici , excellence ? -la même chose que vous ! -bah ! S' exclama * Rouletabille , vous aussi vous venez pour sauver * Natacha ! -comment ! ... la sauver ! ... je viens pour la prendre ! -pour la prendre ? - * Monsieur * Rouletabille , j' ai à la forteresse * Pierre et * Paul un joli petit cachot qui l' attend ! -vous allez jeter * Natacha dans un cachot ! -ordre de l' empereur , * Monsieur * Rouletabille ! Et , si vous me voyez ici en personne , c' est que sa majesté tient à ce que la chose se passe le plus proprement et le plus discrètement du monde . - * Natacha en prison ! S' écria le reporter qui voyait avec épouvante tous les obstacles se dresser à la fois devant lui . Et pour quelle raison ? -elle est simple ! * Natacha * Féodorovna est la dernière des misérables et ne mérite aucune pitié ! ... elle est la complice des révolutionnaires et l' inspiratrice de tous les crimes contre son père ! -je suis sûr que vous vous trompez , excellence ! Mais comment avez -vous été conduit dans ces parages ? -par vous , tout simplement ! -par moi ? -oui , nous avions perdu toutes traces de * Natacha ... mais , comme vous aviez disparu , vous aussi , je me suis dit que vous ne pouviez être occupé qu' à la rechercher ... et qu' en vous retrouvant , moi j' avais des chances de mettre la main sur elle ! ... - mais je n' ai pas vu vos agents ? -allons donc ! C' est l' un d' eux qui vous a conduit ici ! -oui , vous ! N' êtes -vous point monté sur une téléga ? ... - ah ! Le conducteur ? ... - parfaitement ! ... j' avais pris rendez -vous avec lui à la gare de * Sestroriesk . Il m' a désigné l' endroit où vous étiez descendu . Et me voilà ! Le reporter baissa la tête , rouge de honte . Décidément l' idée sinistre qu' il pouvait être responsable de la mort d' un innocent et de tous les malheurs qui s' en étaient suivis lui avait enlevé tous ses moyens ! ... il le reconnaissait maintenant ! ... à quoi bon lutter ? Si on lui avait prédit qu' il serait un jour joué de la sorte , lui , * Rouletabille , il aurait bien ri ... autrefois ! ... non ! Non ! Il n' était plus capable de rien ! ... il était son plus cruel ennemi ... non seulement , par sa faute , par son erreur abominable , * Natacha était aux mains des révolutionnaires ... mais encore , dans le moment où il voulait la secourir , il conduisait niaisement , naïvement , la police dans l' endroit même où celle -ci devait s' en emparer ... c' était le comble de l' humiliation . * Koupriane eut pitié du reporter . - allons ! Ne vous désolez pas trop ! Fit -il ; nous aurions retrouvé * Natacha sans vous . * Gounsovski nous a fait savoir qu' elle devait débarquer ce soir à la baie de * Lachtka avec * Priemkof ! ... - * Natacha avec * Priemkof ! S' exclama * Rouletabille . * Natacha avec l' homme qui a introduit chez son père les deux bombes vivantes ! ... si elle est avec lui , excellence , c' est qu' elle est sa prisonnière ... et cela seul suffira à prouver son innocence ... je remercie le ciel qui vous a envoyé ici ! * Koupriane avala un verre de votka , s' en versa un autre , enfin daigna traduire sa pensée : - * Natacha est l' amie de ces gens -là et nous les verrons débarquer la main dans la main ! -vos agents n' ont donc pas relevé les traces de la lutte que " ces gens -là " ont dû soutenir sur les bords de la * Néva avant d' emporter * Natacha ? -oh ! Ils ne sont point aveugles . Mais , en vérité , la lutte était trop visible pour qu' elle ne fût point seulement apparente ... quel enfant vous faites ! ... comprenez donc que la présence de * Natacha à la datcha devient trop dangereuse pour cette charmante jeune fille après l' empoisonnement manqué de son père et de sa belle-mère ! ... et dans le moment que ses camarades se préparaient à envoyer au général * Trébassof un joli cadeau à la dynamite ... pajaost ? ... elle se fait enlever et la voilà victime ! ... comme c' est simple ! * Rouletabille releva la tête : - il y a quelque chose de beaucoup plus simple à imaginer que la culpabilité de * Natacha . C' est l' initiative de * Priemkof versant le poison dans le flacon de votka et se disant que , si le poison ne réussit pas tout à fait , il aura du moins fait naître l' occasion d' introduire à la datcha son cadeau à la dynamite dans la poche des médecins qu' on lui enverra chercher ! * Koupriane saisit le poignet de * Rouletabille et lui jeta ces mots terribles en le regardant jusqu'au fond des yeux : - ce n' est pas * Priemkof qui a versé le poison , car il n' y avait pas de poison dans le flacon ! * Rouletabille , à cette révélation extraordinaire , se leva , plus effrayé qu' il ne l' avait jamais été au cours de cette effrayante campagne . s' il n' y avait pas de poison dans le flacon , le poison avait donc été versé directement dans les verres par une personne se trouvant dans le kiosque ! or , il n' y avait dans le kiosque que quatre personnes : les deux empoisonnés , * Natacha , et lui , * Rouletabille . et ce kiosque était si parfaitement isolé qu' il était impossible à toutes autres personnes que celles qui se trouvaient là de verser du poison sur la table ! -mais ça n' est pas possible ! S' écria -t-il . - c' est si bien possible que cela est ! Le père * Alexis affirme qu' il n' y a pas de poison dans le flacon et je dois dire que l' analyse que je fis faire ensuite lui a donné raison ... il n' y avait pas de poison non plus dans la petite bouteille que vous avez apportée au père * Alexis et où vous avez versé vous-même le contenu des verres de * Natacha et du vôtre ... pas de trace de poison non plus dans deux des quatre verres ... on ne retrouve l' arséniate de soude que sur les serviettes maculées de * Trébassof et de la générale et dans les deux verres où ils ont bu ! ... - oh ! C' est épouvantable ! Gémit le reporter hébété ... c' est épouvantable , car l' empoisonneur ... c' est * Natacha ou moi ! -j'ai beaucoup de confiance en vous ! Déclara avec un gros rire satisfait * Koupriane , en lui tapant sur l' épaule ... et j' arrête * Natacha ! ... hein ? ... vous qui aimez la logique , vous devez être satisfait ... * Rouletabille ne dit plus un mot . Il se rassit et laissa retomber sa tête dans ses mains , comme assommé . - ah ! nos petites filles ! ... vous ne les connaissez pas ! Elles sont terribles ! Terribles ! ... faisait * Koupriane en allumant un gros cigare ... bien plus terribles que les garçons ! ... dans les bonnes familles , les garçons font encore la noce ... mais les filles ... elles lisent ! ... elles se montent la tête ... elles sont prêtes à tout ... elles ne connaissent plus ni père ... ni mère ... c' est le cas de le dire ... ah ! Vous êtes un enfant ! ... vous ne pouvez pas comprendre ! ... deux beaux yeux , un air de mélancolie , une voix douce ... et vous êtes pris ... vous croyez avoir devant vous une bonne petite fille inoffensive ... tenez ! * Rouletabille ... tenez ... il faut que je vous raconte ... pour votre instruction ... c' était au moment de l' attentat * Tchipoff ... les révolutionnaires qui devaient exécuter * Tchipoff étaient déguisés en cochers et en commissionnaires . Tout avait été soigneusement préparé et il semblait bien que personne ne s' aviserait d' aller découvrir les bombes là où elles se trouvaient ... eh bien , savez -vous où elles se trouvaient , les bombes ? ... chez la fille du gouverneur de * Wladimir ! ... parfaitement , mon petit ami , parfaitement ! ... chez la fille du gouverneur elle-même ! ... chez * Mlle * Alexeiew ! ... ah ! Ces petites filles ! ... du reste , c' est cette même * Mlle * Alexeiew qui , si gentiment , a brûlé la cervelle d' un honnête négociant suisse qui avait le tort de ressembler à l' un de nos ministres ! ... si on avait pendu plus tôt cette charmante jeune fille , mon cher * Monsieur * Rouletabille , ce dernier malheur aurait pu être évité ... une bonne corde au cou de toutes ces petites femelles ! ... c' est le seul moyen ! ... le seul ! ... un homme entra . * Rouletabille reconnut le conducteur de la téléga . Il y eut quelques phrases rapides entre le chef et l' agent . Celui -ci alla fermer les volets de la salle par les interstices desquels on pouvait voir ce qui se passait dehors . Puis l' agent sortit . * Koupriane , en écartant la table qui se trouvait près de la fenêtre , dit au reporter : - vous feriez bien de vous approcher de la fenêtre . Mon homme vient de me dire que le cotre approche . Vous allez pouvoir assister à un spectacle intéressant . nous sommes sûrs que * Natacha est encore à bord . Le bâtiment , après l' explosion de la datcha , a été rejoint par un canot monté par deux hommes et , depuis , il n' a fait que louvoyer dans le golfe . Nous avions pris nos précautions en * Finlande comme ici et c' est ici qu' ils vont tenter de débarquer . Attention ! * Koupriane avait pris son poste d' observation ... le soir , lentement , tombait ... le ciel était d' un gris noir qui se mêlait à la teinte d' ardoise de la mer ... on entendait celle -ci qui venait mourir , tout doucement , sur le rivage . Au loin , on apercevait une voile . Entre la grève et la touba où * Koupriane veillait , il y avait un gros renflement , un remblai qui ne cachait point au préfet de police le rivage ni la baie , car son regard , du point élevé où il se trouvait , passait au-dessus . Mais , de la mer , ce remblai cachait parfaitement ce qui pouvait se dissimuler derrière lui ... or , on apercevait , à plat ventre , et grimpant lentement le renflement , une cinquantaine de moujiks qui obéissaient dans tous leurs mouvements à deux d' entre eux dont la tête seule dépassait le remblai . Si l' on suivait le regard de ces deux têtes -là , on apercevait tout de suite la voile blanche qui avait singulièrement grandi . La barque était inclinée sur l' eau et glissait avec élégance , le cap sur la baie . Soudain , dans le moment qu' il eût pu croire qu' elle allait prendre ses dispositions pour y entrer , les voiles tombèrent et le cotre mit à l' eau un canot . Quatre hommes y descendirent ; puis une femme sauta allégrement d' une petite échelle dans le canot . C' était * Natacha . * Koupriane n' eut point de peine , malgré le peu de jour restant à flotter sur les eaux , à la reconnaître . - ah ! Mon cher * Monsieur * Rouletabille , fit -il ... voyez donc la prisonnière ! ... constatez comme on l' a ligotée ! ... ses cordes , certainement , lui font mal ! ... comment peut -on traiter ainsi une jeune fille de l' aristocratie ? ... ces révolutionnaires sont vraiment des brutes ! ... la vérité était que * Natacha s' était mise très librement au gouvernail , et , pendant que les autres nageaient , dirigeait la légère embarcation sur l' endroit de la plage qui avait dû lui être indiqué ... et , bientôt , la proue du canot entra dans le sable . Il semblait qu' il n' y eût sur la grève aucune âme . C' est ce dont les hommes du canot qui se tenaient debout maintenant semblaient se rendre compte ... et trois d' entre eux sautèrent ; puis ce fut le tour de * Natacha ... elle accepta la main de ceux qui l' aidaient , tout en conversant très amicalement avec eux . Elle eut même un geste pour serrer la main de l' un d' eux . La petite troupe s' avança sur le sable ... pendant ce temps , on pouvait voir les faux moujiks qui , prêts à bondir , s' étaient glissés à plat ventre jusque sur le dessus du remblai . Derrière son volet , * Koupriane ne put retenir un mouvement de joie ; il venait de reconnaître quelques figures du groupe , et il murmura : - eh ! Eh ! Voilà * Priemkof lui-même et les autres ! ... * Gounsovski a raison et il est fameusement renseigné ; décidément , son système a du bon ! ... quel coup de filet ! ... et il n' en respira plus , dans l' attente de ce qui allait se passer ... il pouvait voir encore , du côté de la baie , au ras du sol , se dissimulant derrière les moindres monticules , d' autres faux moujiks ... il en était de même du côté des bois de * Sestroriesk ... le groupe des révolutionnaires que suivait librement * Natacha s' était arrêté pour parlementer ... encore trois , deux minutes peut-être , et ils allaient être entourés ... cernés , pris au piège . Soudain , un coup de feu retentit dans la nuit commençante , et le groupe , à toute allure , rebroussait chemin , courait silencieusement à la mer , tandis que , de toutes parts , surgissaient les agents qui se précipitaient , luttaient , se ruaient , poussaient des cris ... mais des cris de rage , car le groupe gagnait du côté de la grève , gagnait ... on voyait * Natacha , qui était soutenue par * Priemkof lui-même , repousser l' aide du nihiliste qui ne voulait pas l' abandonner . Elle finit par le rejeter et , voyant qu' elle allait être rejointe , s' arrêta , attendant l' ennemi stoïquement , les bras croisés . Cependant , ses trois autres compagnons avaient réussi à se jeter dans le canot , et déjà ils faisaient force de rames , tandis que les hommes de * Koupriane , entrés dans l' eau jusqu'à la poitrine , déchargeaient leurs revolvers dans la direction des fuyards ... ceux -ci , peut-être dans la crainte de blesser * Natacha , ne répondirent point aux coups de feu . Quand ils accostèrent le cotre , le bateau était prêt ... et il repartit à tire-d'aile vers le mystère des fiords de * Finlande , hissant audacieusement à sa poupe la flamme noire de la révolution ... maintenant , dans la salle de la touba , les agents , tremblants de la colère de * Koupriane , sont entassés . Le maître de la police laisse éclater sa fureur et les traite comme les derniers et les plus infâmes des animaux de la création . La capture de * Natacha ne saurait le calmer . Il avait trop espéré et la stupidité de ses hommes lui a fait perdre tout son sang-froid . S' il avait eu un fouet sous la main , il se serait soulagé avec plus de facilité . * Natacha , debout , dans un coin , le visage singulièrement calme , regarde cette extraordinaire scène de ménagerie où le dompteur lui-même semble être changé en bête fauve . Dans un autre coin , * Rouletabille fixe * Natacha qui ne semble point s' apercevoir de sa présence ... ah ! Cette figure fermée pour tous ! ... pour tous ! ... même pour lui qui avait cru lire , naguère , sur ses traits , dans ses yeux , des choses invisibles pour les autres vulgaires hommes ... figure impassible de cette fille dont on avait tenté , quelques heures auparavant , d' assassiner le père et qui venait de serrer la main de * Priemkof , l' assassin ! ... un moment elle tourna la tête légèrement du côté de * Rouletabille . Le reporter tendit alors son visage ardent vers elle , la brûla de ses yeux qui lui disaient : " n' est -ce pas , * Natacha , que tu n' es pas la complice des assassins de ton père ? n' est -ce pas , * Natacha , que ce n' est pas toi qui as versé le poison ? ... mais le regard de * Natacha tourna sans rencontrer celui de * Rouletabille . Ah ! Ce masque mystérieux et froid , cette bouche qui avait , dans le moment , un sourire étrangement amer et impudent , un sourire atroce qui semblait dire au reporter : " si ce n' est pas moi qui ai versé le poison , c' est donc toi ! " c' était le masque bien connu des petites filles terribles dont parlait tout à l' heure * Koupriane , des petites filles qui lisent et qui viennent , la lecture faite , d' accomplir quelque chose de terrible , quelque chose pour quoi , de temps en temps , on attache une bonne corde au cou de toutes ces petites femelles ! Enfin , * Koupriane est au bout de sa bave et fait un signe . Les hommes sortent dans un silence épouvanté . Deux d' entre eux restent pour garder * Natacha . On entend dehors le bruit d' une voiture qui vient de * Sestroriesk et qui doit certainement conduire la jeune fille aux cachots de * Pierre et * Paul . Un dernier geste du préfet de police et les mains brutales des deux gardes s' abattent sur les poignets fragiles de la prisonnière . Ils la bousculent , la jettent dehors , en la heurtant aux murailles , passent sur elle la colère qui leur vient des reproches de leur chef . Quelques secondes plus tard la voiture s' éloigne pour ne plus s' arrêter qu' au-dessus des tombes moisies par les eaux du fleuve , et dans lesquelles on descend , avant la mort , les petites filles terribles qui ont trop lu , sans le comprendre peut-être tout à fait , * Monsieur * Kropotkine . à son tour , * Koupriane s' apprête à partir . * Rouletabille l' arrête : - excellence ! Je désirerais avoir l' explication de la colère que vous avez montrée tout à l' heure devant vos hommes ! -ce sont des brutes ! S' écrie le maître de police , de nouveau hors de lui ... ils m' ont fait rater le plus beau coup de filet de ma vie ! ... ils se sont jetés sur le groupe deux minutes trop tôt ! ... l' un d' eux a tiré un coup de feu qu' ils ont pris pour un signal et qui n' a réussi qu' à avertir les nihilistes ! ... mais je les laisserai pourrir tous au cachot ... jusqu'à ce que je sache qui a tiré ce coup de feu -là ! -ne cherchez pas plus longtemps ! Fait * Rouletabille . C' est moi ! ... - c' est vous ? Vous étiez donc sorti de la touba ? -oui , pour les avertir ! ... mais j' ai encore tiré trop tard , puisque vous avez pris * Natacha ! Les yeux de * Koupriane lançaient des flammes : - vous êtes leur complice , à tous ! Lui jeta -t-il dans la figure . Et je vais de ce pas demander au tsar la permission de vous arrêter ! -dépêchez -vous donc , excellence , répondit froidement le reporter , car les nihilistes , qui ont également à régler un petit compte avec moi , pourraient bien arriver avant vous ! ... et il le salua . XV " je vous attendais ! " à l' hôtel , une lettre de * Gounsovski : " n' oubliez pas , cette fois , de venir demain déjeuner avec moi . Bon souvenir d' amitié de * Madame * Gounsovski . " nuit horrible sans sommeil , nuit toute retentissante des bruits de l' explosion , des clameurs des blessés . Ombre solennelle du père * Alexis , tendant à * Rouletabille une fiole remplie de poison et lui disant : " c' est * Natacha ou toi ! " puis , surgissant dans les ténèbres , le spectre au front ensanglanté de * Michel * Nikolaïevitch , l' innocent ! Au matin , lettre du maréchal de la cour . Monsieur le maréchal ne devait pas avoir une très bonne nouvelle à apporter au jeune homme , car c' est en des termes sans enthousiasme qu' il l' invitait à déjeuner pour le jour même , de très bonne heure , à midi ... désireux qu' il était de voir une fois encore le reporter , avant son départ pour la * France . " allons bon ! Se dit * Rouletabille , voici mon congé que m' apporte M le maréchal ! " et il en oublia , cette fois encore , le déjeuner * Gounsovski . Le rendez -vous était au grand restaurant de l' ours . * Rouletabille y entra à midi . Il demanda au schwitzar si le grand maréchal de la cour était arrivé . Il lui fut répondu qu' on ne l' avait pas encore vu et on le conduisit dans une immense salle où ne se trouvait encore qu' une personne . Celle -ci , debout devant la table des zakouskis , s' empiffrait . Au bruit que firent les pas de * Rouletabille sur le parquet , l' unique client affamé se retourna et leva les bras au ciel en reconnaissant le reporter . Quant à celui -ci il aurait donné tous les roubles qui étaient dans sa poche pour n' avoir pas été reconnu . Mais il se trouvait déjà en face de l' avocat célèbre pour son fameux coup de fourchette , l' aimable * Athanase * Georgevitch , la tête tout emmaillotée de bandes , de pansements au milieu desquels desquels on n' apercevait distinctement que les yeux et surtout la bouche . - comment cela va , petit ami ? -et vous ? -oh ! Moi , ce ne sera rien que ça ! Dans huit jours on n' en parlera plus donc ! -quelle terrible histoire ! Dit le reporter . J' ai bien cru que nous étions tous morts ! -non ! Non ! Ce n' est rien que ça ! nitchevo ! ... - et ce pauvre gaspadine * Tchichnikof , avec ses deux jambes cassées ? -eh ! nitchevo ! ... il a deux bons solides appareils qui lui referont deux bonnes solides jambes ! nitchevo ! ne pensons plus à ça . Ce n' est rien ! ... vous venez déjeuner ici ? Très bonne maison célèbre ici ! ... caracho ! il s' empressa de lui en faire les honneurs . On eût dit que le restaurant lui appartenait . Il en vantait l' architecture et la cuisine " à la française " . - connaissez -vous , lui disait -il , une plus grande salle de restaurant " chic " au monde ? ... de fait , il semblait à * Rouletabille , qui levait la tête vers la haute voûte vitrée , qu' il se trouvait dans un hall de gare où était attendu un illustre voyageur , car il y avait des fleurs et des plantes partout . Mais le visiteur que le hall attendait , c' était le mangeur russe ! L' ogre qui ne manquait jamais de venir manger chez l' ours ! Montrant les rangées de tables qui alignaient leurs nappes blanches et leurs services éclatants , * Athanase * Georgevitch , la bouche pleine , disait : - ah ! Cher petit monsieur français , il faut voir cela à souper , avec les femmes , et les bijoux , et la musique ! On n' a aucune idée de cela en * France , aucune . La gaieté , le champagne ! ... et des bijoux , monsieur , pour des millions de millions de roubles ! ... nos femmes sortent tout , tout ce qu' elles ont . Elles sont parées comme les saintes châsses ... tous les bijoux de famille , tout le fond des coffrets ! Ah ! C' est magnifique , tout à fait russe ! Moscovite ... que dis -je ? Asiate ! ... monsieur ! ... le soir , dans la fête , nous sommes asiates ! Je vais vous dire quelque chose à l' oreille ... vous voyez que cette énorme salle est entourée de fenêtres à balcons ... chacune de ces fenêtres donne sur un cabinet particulier ... tenez , monsieur , cette fenêtre -là ... oui , là ... c' était le cabinet du grand-duc ... oui , lui-même ... un joyeux grand-duc . Eh bien , un soir où il y avait ici un monde fou ! ... des familles , monsieur ! Des familles ... d' honorables familles ... la fenêtre du balcon s' est ouverte ... et une femme toute nue , toute nue comme cette main , monsieur , a été jetée dans la salle qu' elle a traversée en courant ... c' était un pari , monsieur , un pari du joyeux grand-duc ... et la demoiselle l' a gagné ! Mais quel scandale ! ... ah ! N' en parlons plus ! ... cela nous porterait malheur ! ... mais est -ce assez asiate , hein ? ... vraiment asiate ? ... et cela , qui est beaucoup plus triste , tenez , à cette table ... c' était la nuit du 1er janvier russe ... à souper ... une réunion de toute beauté ... toute la capitale . Là , au fond , la musique , à minuit juste , venait de commencer le bodje tsara krani , pour l' inauguration de la joyeuse année russe , et tout le monde s' était levé , comme de juste , et écoutait en silence , comme il faut , loyalement ... eh bien , à cette table ... il y avait avec sa famille un jeune étudiant très bien , très correct , en uniforme ... ce malheureux jeune étudiant , qui s' était levé , comme tout le monde , pour écouter le bodje tsara krani , mit , par mégarde , son genou sur une chaise . Alors , vraiment , la position n' était plus déjà correcte : mais ce n' était pas une raison pour le tuer , n' est -ce pas ? Certainement non ! Eh bien , une brute en habit , un monsieur très chic a pris dans sa poche un revolver et l' a déchargé sur l' étudiant , à bout portant ... vous pensez quel scandale , l' étudiant était mort ! ... il y avait là , à côté , des journalistes de * Paris qui n' en revenaient pas , ma parole ! * M * Gaston * Leroux , tenez , était à cette table , quel scandale ! ... il y a eu une bataille . On a cassé des carafes sur la tête de l' assassin , car c' était , ni plus ni moins , un assassin , un buveur de sang ... un asiate ! On a enlevé l' assassin qui saignait de toutes parts pour le soigner ; quant au mort , il resta étendu là , sous une nappe , attendant la police ... et les soupeurs ont continué de boire aux autres tables ... est -ce assez asiate ? ... ici , la femme nue ... là , un cadavre ... et les bijoux et le champagne ? ... qu' est -ce que vous dites de ça ? ... - son excellence le grand maréchal de la cour vous attend , monsieur ! * Rouletabille serra la main d' * Athanase * Georgevitch qui retourna à ses zakouskis et suivit l' interprète qui lui entr'ouvrit la porte d' un cabinet particulier . Le haut dignitaire était là . Avec cette politesse pleine de charme dont les russes de la haute société ont , plus que tous autres , le secret , le maréchal fit entendre à * Rouletabille qu' il avait cessé de plaire . - vous avez été très desservi par * Koupriane , qui vous rend responsable des échecs qu' il a essuyés dans cette affaire . - * M * Koupriane a raison , répondit * Rouletabille . Et sa majesté doit le croire puisque c' est la vérité . Mais ne craignez plus rien de moi , monsieur le grand maréchal , car je ne gênerai plus * M * Koupriane , ni personne ... je vais disparaître ! -je crois que * Koupriane s' est déjà chargé du visa de votre passeport ... - il est bien bon , et il se donne bien du mal ... - tout cela est un peu de votre faute , * Monsieur * Rouletabille ... nous croyions pouvoir vous considérer comme un ami ... et vous n' avez jamais manqué , paraît -il , l' occasion de prêter votre concours à nos ennemis ... - qui est -ce qui dit cela ? - * Koupriane ! ... oh ! Il faut être avec nous ! ... et vous n' êtes pas avec nous ! ... et , quand on n' est pas avec nous , on est contre nous ! ... vous comprenez , n' est -ce pas , je crois ? Il le faut ! Les terroristes en sont revenus aux procédés des nihilistes , qui ont trop bien réussi contre * Alexandre II . Si je vous disais qu' ils sont parvenus à se ménager des intelligences jusque dans le palais impérial ! ... - oui , oui ! Fit * Rouletabille , d' une voix lointaine , comme s' il était déjà détaché de toutes les contingences de ce monde ... je sais que le tsar * Alexandre * II trouvait quelquefois sous sa serviette une lettre renfermant sa condamnation à mort ... - monsieur , il s' est passé , hier matin , au château , un événement qui est peut-être plus effrayant que cette lettre trouvée par * Alexandre * II sous sa serviette ... - quoi donc ? On a découvert des bombes ? -non ! ... c' est un événement bizarre et incroyable ... les édredons , tous les édredons de la famille impériale ont disparu hier matin . - non ! ... - c' est comme je vous le dis ! ... et il a été impossible de savoir ce qu' ils étaient devenus ... jusqu'à hier soir où on les a retrouvés à leur place , dans les chambres . Nouveau mystère ! -oui-dà ! ... et par où donc étaient -ils passés ? -est -ce qu' on le saura jamais ? ... on a retrouvé seulement deux plumes , ce matin , dans le boudoir de l' impératrice , ce qui tend à faire croire que les édredons ont dû au moins passer par là ... ces plumes , les voici , je dois les porter à * Koupriane . - montrez voir ! Pria le reporter . * Rouletabille regarda les plumes et les rendit au maréchal en lui demandant : - et quelles conclusions tirez -vous de là ? -nous sommes d' avis qu' il faut voir dans ce fait un avertissement des révolutionnaires ... du moment qu' ils peuvent enlever les édredons , vous pensez qu' il leur serait aussi facile d' enlever ... - la famille impériale ? ... non , je ne pense pas que ce soit cela ! ... - et que pensez -vous donc ? non seulement je ne pense plus rien ... mais je ne veux plus penser à rien ... dites -moi , monsieur le grand maréchal , il est bien inutile , n' est -ce pas , qu' avant mon départ , j' essaie de voir sa majesté ? ... - à quoi bon ! Monsieur ! Maintenant , nous savons tout ! ... cette * Natacha , que vous avez défendue contre * Koupriane , était bien la coupable ... la dernière affaire ne doit plus , raisonnablement , nous laisser aucun doute . Et elle est réglée dès maintenant . sa majesté ne veut plus entendre parler de * Natacha sous aucun prétexte . - et qu' allez -vous faire de cette jeune fille ? Le tsar , monsieur , est bien bon , car il aurait pu la faire pendre . Elle le méritait . - oui , oui , le tsar est bien bon ! ... - comme vous êtes triste , * Monsieur * Rouletabille , vous ne mangez pas ? ... - pas d' appétit , monsieur le maréchal ... dites -moi , l' empereur doit bien s' ennuyer à * Tsarskoïe- * Selo ? -oh ! Il a tant à travailler ! ... il se lève à sept heures ! Petit déjeuner anglais , tea and toasts . à huit heures , il se met au travail jusqu'à dix . De dix à onze , promenade ... - dans le préau ? demanda innocemment * Rouletabille . - vous dites ? ... ah ! Vous êtes un enfant terrible ! ... certainement , vous faites bien de vous en aller ... certainement . Jusqu'à onze heures , il se promène donc dans une allée du parc ... de onze heures à une heure , réception ; à une heure , déjeuner jusqu'à deux heures et demie , en famille . - qu' est -ce qu' il mange ? -de la soupe ? Sa majesté adore la soupe ! Elle en prend à chaque repas . Après le repas , elle fume , mais jamais le cigare ... toujours la cigarette , cadeau du sultan ... et elle ne boit qu' une seule liqueur : le marasquin . à deux heures et demie , elle va prendre un peu l' air ... dans son parc , toujours ... puis elle se remet au travail jusqu'à huit heures : un travail effrayant , colossal de paperasses et de signatures . Pas de secrétaire pouvant lui démêler cette ingrate et bureaucratique besogne . Il faut signer , signer , signer , lire , lire , lire des rapports . Et c' est le travail sans commencement et sans fin ; des rapports s' en vont , d' autres arrivent . à huit heures , dîner ; et puis encore des signatures , le travail jusqu'à onze heures . à onze heures , elle se couche ... - et elle s' endort au bruit rythmé du pas des gardes sur le chemin de ronde ... termine * Rouletabille , sans sourciller . - oh ! Jeune homme ! Jeune homme ! ... - pardonnez -moi , monsieur le grand maréchal , dit le reporter en se levant ... je suis , en effet , un très mauvais esprit et je sais que je n' ai plus rien à faire en ce pays . Vous ne me verrez plus , monsieur le grand maréchal ; mais , avant de partir , je tiens à vous dire combien j' ai été touché de l' hospitalité de votre grande nation . Cette hospitalité est quelquefois un peu dangereuse , mais elle est toujours magnifique . Il n' y a que les russes au monde qui sachent recevoir , excellence , et je le dis comme je le pense ; ça ne m' empêche pas de vous quitter , car vous savez aussi mettre à la porte ! ... adieu donc ! ... sans rancune ! ... mes hommages très respectueux à sa majesté ... ah ! Encore un petit mot ... vous vous rappelez que * Natacha * Féodorovna était fiancée à ce pauvre * Boris * Mourazof ... encore un qui a disparu et qui , avant de disparaître , m' a chargé de faire remettre à la fille du général * Trébassof ce dernier souvenir ... ces deux petites icones ... je vous en charge , monsieur le grand maréchal ! ... votre serviteur , excellence ! ... * Rouletabille redescendit la grande kaniouche ... " maintenant , se disait -il , c' est à mon tour d' acheter mes cadeaux ... " et il traversa , à pas lents , la place des grandes-écuries , le pont du canal * Katherine . Il entra dans aptiekarski-pereoulok et alla pousser la porte du père * Alexis , sous la voûte , au fond de son obscure cour . - salut et prospérité , * Alexis * Hütch ! ... - ah ! C' est toujours toi , petit ! Eh bien ? * Koupriane t' a fait part du résultat de mes analyses ? -oui , oui ... dis -moi , * Alexis * Hütch , tu ne t' es pas trompé , dis ? ... tu ne penses pas t' être trompé ? ... réfléchis bien avant de répondre . C' est une question de vie ou de mort ! ... - pour qui ? ... - pour moi ! ... - pour toi , petit grand ami ! ... tu veux rire ... ou faire pleurer ton vieux père * Alexis ? ... - réponds ! ... - non ! Je ne puis m' être trompé ! ... la chose est aussi sûre que nous sommes là tous les deux : arséniate de soude dans les maculations des deux serviettes ... trace d' arséniate de soude dans deux des quatre verres ... rien dans la carafe , rien dans la petite bouteille , rien dans les deux autres verres ... je le dis devant toi et devant * Dieu ! ... - c' est bien cela ! Merci , * Alexis * Hütch . * Koupriane n' aurait pas voulu me tromper ... ce n' est pas une crapule ... eh bien , voilà ... sais -tu , * Alexis * Hütch , qui a versé le poison ? ... c' est elle ou moi ! ... et , comme ce n' est pas moi , c' est elle ! ... et puisque c' est elle , moi , je vais mourir ! -tu l' aimes donc , elle ? Demanda le père * Alexis . - non ! Répondit * Rouletabille avec un sourire désenchanté . Non , je ne l' aime pas ... mais , si c' est elle qui versait le poison , ce n' est pas * Michel * Nikolaïevitch , et , moi , j' ai fait tuer * Michel * Nikolaïevitch . Tu vois bien que , moi , je dois mourir . Montre -moi tes belles images ... - ah ! Mon petit , si tu voulais permettre à ton vieil * Alexis de te faire un cadeau , je t' offrirais bien ces deux pauvres icones qui sont certainement de la meilleure époque du couvent de * Troïtza ... regarde comme elles sont belles , et vieilles , et patinées . As -tu jamais vu une aussi belle mère de * Dieu . Et ce saint * Luc , crois -tu qu' on lui a soigné la main , hein ? ... deux petites merveilles , petit ami ... si les vieux maîtres de * Salonique revenaient au monde , ils seraient contents de leurs élèves de * Troïtza ... mais il ne faut pas te tuer à ton âge ! ... - allons ! batouchka ( petit père ) , j' accepte ton cadeau , et , si je rencontre sur un prochain chemin les vieux maîtres de * Salonique , je ne manquerai point de leur dire qu' ils n' ont personne ici-bas pour les apprécier comme certain petit père d' aptiekarski-pereoulok , * Alexis * Hütch ! ... ce disant , * Rouletabille enveloppait et mettait dans sa poche les deux petites icones . Ce saint * Luc plairait certainement à * Sainclair . Quant à la mère de * Dieu , elle irait tout droit , bien sûr , à la dame en noir . - comme tu es triste , petit fils ! Et comme ta voix me fait de la peine ! * Rouletabille détourna la tête pour voir entrer deux moujiks qui portaient un long panier . - que voulez -vous ? Leur demanda le père * Alexis en russe , et qu' est -ce qui vous amène ? Avez -vous l' intention de remplir votre panier de mes marchandises ? Auquel cas je vous salue bien et suis votre serviteur . Mais les deux autres ricanèrent : - oui , oui , nous sommes venus justement pour débarrasser la boutique d' une vilaine marchandise qui l' encombre . - que voulez -vous dire ? Interrogea * Alexis * Hütch assez inquiet , et s' approchant de * Rouletabille : petit , regarde -moi donc ces gens -là , leur tête ne me revient pas et je ne comprends pas où ils veulent en venir ... * Rouletabille regarda les nouveaux venus qui s' approchaient du comptoir , après avoir déposé leur grand panier près de la porte . Ils avaient une allure sarcastique et méchamment moqueuse qui le frappa tout d' abord . Alors , pendant qu' ils continuaient à jargonner avec le père * Alexis , il bourra sa pipe , et tranquillement l' alluma . Sur ces entrefaites , la porte fut de nouveau poussée et trois autres hommes entrèrent , habillés simplement comme de bons petits tchinownicks . Eux aussi avaient de drôles de façons en regardant tout autour d' eux dans la boutique . Le père * Alexis s' effarait de plus en plus et les autres lui riaient indécemment à la barbe . - je parie que ces gens -là sont venus pour me voler ! ... s' écria -t-il en français ... qu' en dis -tu , petit fils ? Si j' appelais la police ? -garde -t-en bien , répondit * Rouletabille , impassible . Ils sont tous armés . Ils ont des revolvers dans leurs poches ! ... aussitôt , le père * Alexis commença à claquer des dents ... comme il tentait de se rapprocher de la porte de sortie , il fut assez brutalement repoussé et un dernier personnage entra . Celui -ci était fort correctement mis . C' était tout à fait un gentleman , sauf qu' il avait une casquette à visière de cuir sur la tête . - ah ! Mais , dit -il tout de suite en français , c' est le jeune journaliste français de l' hôtel de la grande morskaïa ... salutation et bonne santé ... je vois avec plaisir que vous aussi vous appréciez les conseils de notre cher père * Alexis ... - ne l' écoutez pas , petit ami , je ne le connais pas ! S' écria encore * Alexis * Hütch . Mais le gentleman de la * Néva continuait : - c' est un homme tout près de la première science et par conséquent pas bien loin de la divinité ; c' est un saint homme qu' il est bon de consulter dans les moments où l' avenir paraît difficile . Il sait lire comme pas un ( ici le gentleman s' empare d' une vieille paire de bottes éculées qu' il jette sur le comptoir au milieu des icones ) . Père * Alexis ! Ceci n' est peut-être point du cuir de taureau , mais peut-être bien de vache . Peux -tu lire encore sur ce cuir de vache l' avenir de ce jeune homme ? ... mais ici * Rouletabille s' avance vers le gentleman , et lui lance une énorme bouffée de sa pipe en pleine figure . - inutile , monsieur , dit * Rouletabille , de perdre votre temps et votre salive , je vous attendais ! XVI devant le tribunal révolutionnaire seulement , * Rouletabille ne voulut jamais entrer dans le panier . Il ne consentit à se laisser désarmer que sur la promesse certaine qu' on allait lui faire avancer une voiture . Celle -ci roula jusque dans la cour et , pendant que le père * Alexis était maintenu , revolver sur le front , dans sa boutique , le reporter monta tranquillement dans son landau , en fumant sa pipe . Celui qui paraissait le chef de la bande ( le gentleman de la * Néva ) monta avec lui et s' assit à son côté . Des volets glissèrent à chaque fenêtre , fermant toute communication avec le dehors , cependant qu' une petite lanterne était allumée à l' intérieur . Et l' équipage s' ébranla . Il était conduit par deux hommes au manteau brun dont le col était garni de faux astrakan . Les dvornicks saluèrent , croyant avoir affaire à la police . Le concierge fit le signe de la croix . Cette promenade dura plusieurs heures sans autres incidents que ceux que faisaient naître les énormes cahots qui jetaient les deux voyageurs de l' intérieur l' un sur l' autre . Ceci eût pu être l' objet d' un début de conversation , et le gentleman de la * Néva l' essaya , mais en vain . * Rouletabille ne lui répondait pas . à un moment , cependant , le gentleman , qui s' ennuyait , devint tellement énervant , que le reporter finit par lui dire d' un petit ton net qu' il prenait volontiers quand on l' agaçait : - je vous en prie , monsieur , laissez -moi fumer tranquillement ma pipe . Sur quoi le gentleman s' employa à baisser prudemment le haut d' un volet , car il commençait à étouffer . Enfin , après bien des cahots , un arrêt pendant lequel on changea de chevaux , le gentleman pria * Rouletabille de se laisser bander les yeux . " voilà le moment venu ! Ils vont me pendre sans autre forme de procès ! " pensa le reporter , et quand , aveuglé par le bandeau , il se sentit soulevé sous les bras , il eut toute une révolte de l' être , de l' être qui , maintenant qu' il était sur le point de mourir , ne voulait plus mourir . * Rouletabille se serait cru plus fort , plus courageux , plus stoïque en tous cas . Mais l' instinct reprenait le dessus , l' instinct de la conservation qui ne voulait plus rien savoir des petites bravades du reporter , de ses belles manières héroïques , de ses poses pour bien mourir , car l' instinct de la conservation , qui est , comme son vilain nom l' indique , essentiellement matérialiste , ne demandait , ne pensait , lui , qu' à vivre . Et c' est lui qui avait laissé s' éteindre la dernière pipe de * Rouletabille ! Le jeune homme était furieux contre lui-même et il pâlit de la peur de ne pouvoir se dompter . Et il se dompta et ses membres , qui s' étaient raidis au contact des autres membres qui le faisaient prisonnier , se détendirent et il se laissa conduire . Vraiment il avait honte de cette défaillance . * Rouletabille avait déjà vu des hommes mourir qui savaient qu' ils allaient mourir . la tâche de reporter l' avait conduit , plus d' une fois , au pied de la guillotine . Et les gens qu' il avait vus là étaient morts bravement . Chose extraordinaire , les plus criminels étaient ordinairement les plus braves . Sans doute avaient -ils eu le loisir , en pensant longtemps à l' avance à cette minute -là , de s' y préparer . Mais ils affrontaient la mort presque avec négligence , trouvant même la force de dire des choses banales ou redoutables à ceux qui les entouraient . Il se rappelait surtout un gamin de dix-huit ans , qui avait assassiné lâchement une vieille femme et deux enfants au fond d' une ferme , et qui avait marché à la mort sans trembler , rassurant le prêtre et le procureur , prêts à se trouver mal à ses côtés . Ne serait -il donc pas aussi brave que ce lâche enfant -là ? ... on lui fit gravir quelques marches et il sentit qu' il pénétrait dans l' atmosphère étouffante d' une salle close . On lui enleva son bandeau . Il était dans une pièce d' aspect sinistre où se tenait une assez nombreuse compagnie . Entre ces murs blêmes et nus , ils étaient bien là une trentaine de jeunes gens dont quelques-uns paraissaient aussi jeunes que * Rouletabille , avec des yeux bleus candides et un teint pâle . D' autres , plus âgés , avaient des types de christs , non point des christs animés d' * Occident , mais tels qu' on les voit peints sur les panneaux de l' école byzantine et qu' on les trouve enchâssés dans les icones aux ciselures d' argent et d' or . Leurs longs cheveux , séparés par une raie médiane , leur tombaient en un flot bouclé et doré sur les épaules . Les uns étaient appuyés contre la muraille , debout , immobiles . D' autres étaient assis par terre , les jambes croisées . La plupart étaient vêtus de paletots , achetés d' occasion dans les bazars . Mais il y avait aussi des hommes de la campagne , avec leurs peaux de bêtes , leurs sayons , leurs touloupes . L' un d' eux avait des lacis de cordelettes autour des jambes et était chaussé de souliers d' osier . Le contraste de quelques-unes de ces figures graves et attentives attestait qu' il y avait là comme une sélection du parti révolutionnaire tout entier . Au fond de la pièce , derrière une table , se tenaient assis trois jeunes gens , dont l' aîné pouvait avoir vingt-cinq ans et qui avait la figure douce de * Jésus , aux jours de fête , sous les rameaux . Au milieu de la pièce , une petite table , toute nue , était là , sans utilité apparente . Sur la droite , une autre table sur laquelle traînaient des papiers , des plumes , des encriers . C' est là que l' on conduisit * Rouletabille et qu' on le pria de s' asseoir . Alors il vit qu' à côté de lui un homme était debout . Sa figure était pâle et défaite , hâve . Ses yeux brillaient d' un feu sombre . Malgré la déformation effrayante de la physionomie , * Rouletabille reconnut un des amis inconnus que * Gounsovski avait amené avec lui au souper de * Krestowsky . Le reporter pensa que , depuis , il lui était arrivé malheur . On était en train de juger cet homme . Celui qui semblait présider ces étranges débats prononça un nom : " * Annouchka ! " une porte s' ouvrit et * Annouchka parut . C' est tout juste si * Rouletabille put la reconnaître , tant elle était attifée en pauvresse russe , avec son jupon de flanelle rouge et le mouchoir qui , noué sous le menton , enfermait sa magnifique chevelure . Aussitôt elle déposa en russe contre l' homme qui protestait et que l' on faisait taire . Elle sortit de sa poche des papiers qui furent lus tout haut et qui parurent écraser l' accusé . Celui -ci se laissa retomber sur son banc . Il grelottait . Il se cacha la tête dans ses mains et * Rouletabille voyait trembler ses mains . L' homme garda cette position pendant les autres témoignages qui , par instant , soulevaient des murmures d' indignation vite réprimés . * Annouchka était remontée avec les autres contre le mur , dans l' ombre qui envahissait de plus en plus la pièce , en cette fin de jour lugubre . Deux fenêtres aux carreaux sales et dépolis laissaient passer difficilement la lueur blême d' un pauvre crépuscule . Bientôt on ne vit plus que toutes ces figures immobiles contre les murs , pareils à des visages de fresques dont les siècles ont effacé les couleurs , au fond des couvents orthodoxes ... ... maintenant , quelqu' un au fond de l' ombre et du silence effrayant lisait quelque chose : le jugement sans doute . Et puis la voix se tut . Et puis , du mur , quelques figures se détachèrent , s' avançèrent . Alors , l' homme , auprès de * Rouletabille , se releva , d' un bond sauvage , et cria des choses rapides , farouches , suppliantes , menaçantes ... et puis , plus rien que des râles ... les figures qui s' étaient détachées du mur lui avaient sauté à la gorge . le reporter dit : " c' est lâche ! ... " la voix d' * Annouchka , là-bas , au fond de l' ombre , lui répondit : " c' est juste ! " mais * Rouletabille était satisfait d' avoir dit cela , parce qu' il s' était prouvé à lui-même qu' il pouvait encore parler . Son émotion était telle , depuis qu' on l' avait poussé au sein de cette sinistre et expéditive assemblée de justice révolutionnaire , qu' il ne pensait qu' à la terreur de ne pouvoir leur parler , leur dire quelque chose , n' importe quoi qui leur prouverait qu' il n' avait pas peur ! ... eh bien , c' était parti ! ... il ne leur avait pas envoyé dire : " c' est lâche ! " et il croisa les bras . Mais bientôt il dut détourner la tête pour ne pas voir jusqu'au bout à quoi servait la petite table qui se trouvait au milieu de la pièce , sans utilité apparente . ils avaient transporté l' homme qui se débattait encore sur la petite table . Et ils lui passaient une corde au cou . Et l' un des " justiciers " , un de ces jeunes hommes blonds qui ne paraissaient pas être plus âgés que * Rouletabille , était monté sur la table et glissait l' autre bout de la corde dans un gros piton qui était enfoncé dans une poutre du plafond . Pendant ce temps , la bataille continuait autour des soubresauts du corps de l' homme et on entendait le bruit de souffle de forge du râle de l' homme . Enfin , l' homme fut pendu et la petite table mise de côté , pour qu' il eût toute la place de se débattre jusqu'au dernier souffle . Mais son dernier souffle fut expiré dans une secousse telle que l' appareil de mort céda , corde et piton , et que le mort roula par terre . * Rouletabille poussa un cri d' horreur : " vous êtes des assassins ! Fit -il ... mais est -il mort au moins ? " c' est ce dont les figures pâles aux cheveux blonds s' assurèrent . Il l' était . alors on apporta deux sacs et le mort fut glissé dans l' un d' eux . * Rouletabille leur dit : - vous êtes plus braves quand vous tuez par l' explosion , vous savez ! ... il regrettait amèrement de n' être point mort la veille . Il ne faisait pas le brave . Il leur parlait bravement , mais il tremblait à son tour . Cette mort -là l' épouvantait . Il évitait de regarder l' autre sac . il sortit de sa poche les deux icones de saint * Luc et de la mère de * Dieu et il pria . Et il pleura en pensant à la dame en noir . une voix , dans l' ombre , dit : - il pleure , le pauvre petit ! C' était la voix d' * Annouchka . * Rouletabille sécha ses larmes et dit : - messieurs , l' un de vous a bien une mère ... mais toutes les voix lui répondirent : " non ! Non ! Nous n' avons plus de mères ! " ... " ils les ont tuées ! " disaient les uns ... " ils les ont envoyées en * Sibérie ! " disaient les autres ... - eh bien , moi , j' ai encore une mère , fit le pauvre gosse ... je n' aurai pas eu beaucoup le temps de l' embrasser ... c' est une mère que j' avais perdue le jour de ma naissance et que j' ai retrouvée , mais seulement ... on peut le dire ... le jour de ma mort ... je ne la reverrai plus ... j' avais un ami , je ne le reverrai plus non plus ... j' ai là deux petites icones pour eux ... et je vais leur écrire , si vous le permettez , une petite lettre ... jurez -moi que vous leur ferez parvenir tout cela ... - je le jure ! Fit , en français , la voix d' * Annouchka . - merci , madame , vous êtes bonne . Et maintenant , messieurs , c' est tout ce que je vous demanderai . Je sais que je suis ici pour répondre à des accusations fort graves . Permettez -moi de vous dire tout de suite que j' en reconnais le bien-fondé . En conséquence , il ne saurait y avoir aucune discussion entre nous : j' ai mérité la mort , je l' accepte . Aussi , vous me permettrez de ne point m' intéresser à ce qui va se passer ici . Je vous demanderai simplement , comme dernière grâce , de ne point trop hâter votre procédure , pour que je puisse terminer mon courrier . Sur quoi , content de lui , cette fois -ci , il se rassit et se mit à écrire fébrilement . On le laissa tranquille , comme il le désirait . Il ne releva point une seule fois la tête , même aux endroits où un murmure plus accentué de l' assistance attestait que les crimes de * Rouletabille produisaient la plus fâcheuse impression . Et il eut la joie d' avoir achevé entièrement sa correspondance quand on le pria de se lever pour entendre le jugement . Cet entretien suprême qu' il venait d' avoir avec son ami * Sainclair et avec la chère dame en noir lui avait rendu des forces . Il écouta respectueusement la sentence qui le condamnait à mort , tout en glissant sa langue , peu hygiéniquement , mais suivant une vieille habitude , sur la gomme de ses enveloppes . C' est ainsi qu' il allait être pendu : 1 pour être venu en * Russie se mêler d' affaires qui ne regardaient point sa nationalité , et cela malgré l' avertissement préalable qu' on lui avait fait tenir en * France ; 2 pour n' avoir point tenu des promesses de neutralité qu' il avait librement faites à un représentant du comité central révolutionnaire ; 3 pour avoir essayé de pénétrer le mystère de la datcha * Trébassof ; 4 pour avoir fait fouetter et arrêter par * Koupriane le compagnon * Mataiew ; 5 pour avoir dénoncé à * Koupriane la personnalité de deux médecins qui avaient reçu mission de guérir le général * Trébassof . 6 pour avoir fait arrêter * Natacha * Féodorovna . évidemment , c' était plus qu' il n' en fallait . * Rouletabille embrassa ses icones et les remit à * Annouchka ainsi que les lettres ; puis il déclara , les lèvres légèrement tremblantes et une sueur froide au front , qu' il était prêt à subir son sort . XVII la dernière cravate le gentleman de la * Néva lui dit : " si ça ne vous fait rien , nous allons sortir dans la cour " . * Rouletabille se rendit compte , en effet , que sa pendaison , dans la pièce où venait d' être prononcé le jugement , avait été rendue impossible par les extravagances du précédent condamné à mort . Non seulement l' appareil avait cédé , corde et piton , mais encore une partie de la poutre s' était détachée . - ça ne me fait rien ! Répondit * Rouletabille . Il mentait . ça lui faisait si bien quelque chose qu' il était devenu subitement plus blanc que sa chemise et qu' il dut s' appuyer au bras du gentleman de la * Néva pour le suivre . La porte fut ouverte . Tous ces messieurs qui avaient voté sa mort sortirent au milieu du silence le plus lugubre . Et le gentleman de la * Néva , qui était décidément chargé de lui rendre les derniers devoirs , poussa tout doucement le reporter dans une cour . Elle était très vaste , entourée d' un haut mur de planches ; quelques petits bâtiments , portes closes , s' élevaient à droite et à gauche . Une haute cheminée à moitié démolie se dressait dans un coin . * Rouletabille jugea qu' il devait être dans une ancienne fabrique abandonnée . Au-dessus de lui le ciel avait une pâleur de suaire . Un bruit sourd et répété , rythmé comme celui que produit la vague qui roule sur la grève , lui apprit qu' il ne devait pas être bien loin de la mer . Il eut grandement le temps de faire toutes ces constatations , car on avait arrêté pour un instant sa marche au supplice et on l' avait fait asseoir , dans la cour , sur une vieille caisse . à quelques pas de là , sous le hangar où certainement il allait être pendu , un homme monté sur un escabeau ( l' escabeau qui allait servir à * Rouletabille tout à l' heure ) avait le bras en l' air et enfonçait à coups de marteau un gros piton dans une poutre qui passait au-dessus de sa tête . Les yeux du reporter , qui n' avaient pas perdu l' habitude de faire le tour des choses , s' arrêtèrent encore sur un sac de toile grossière qui gisait sur le sol . Le jeune homme eut un léger tressaillement , car il vit que ce sac avait une forme humaine ... il détourna la tête , mais ce fut pour rencontrer le sac vide qui lui était destiné . Alors il ferma les yeux ... un bruit de musique lui parvint du dehors ... un bruit de balalaïka . Il se dit : " tiens ! Nous sommes décidément en * Finlande " , car il savait que , si la guzla est russe , la balalaïka est plutôt finnoise . C' est une espèce d' accordéon dont on voit les paysans jouer mélancoliquement sur le seuil de leur touba . ainsi en avait -il vu et entendu un après-midi qu' il était allé à * Pergalowo et , un peu plus loin , sur la ligne de * Viborg . Il se représentait la bâtisse où il se trouvait enfermé avec le tribunal révolutionnaire telle qu' elle devait apparaître du dehors , au passant : inoffensive , pareille à beaucoup d' autres , abritant , sous ses toits délabrés d' ancienne fabrique abandonnée , quelques ménages d' ouvriers occupés à jouer de la balalaïka sur leur seuil , après les travaux du jour ... et , soudain , dans la paix ineffable du dernier soir , cependant que la balalaïka pleurait et que l' homme là-bas essayait la solidité de son clou , une voix , dehors , la voix grave et profonde d' * Annouchka , chanta pour le petit français : pour qui tressons -nous la couronne , de lilas , de rose et de thym ? quand ma douce main t' abandonne , qui donc portera ta couronne de lilas , de rose et de thym ? ... oh ! Parmi vous si quelqu' un peut m' entendre , qu' il vienne me presser la main qu' il mêle aux miens les pleurs d' une âme tendre , ici doit finir mon chemin ... * Rouletabille écouta mourir la voix ... avec le dernier soupir de la balalaïka ... " c' est trop triste ! Fit -il , en se levant . Allons-nous -en ! " et il chancela . Du reste , on venait le chercher . Tout devait être prêt là-bas . On le poussait doucement vers le hangar . Quand il fut sous le clou , près de l' escabeau , on le fit se retourner et on lui lut quelque chose en russe , sans doute moins pour lui que pour quelques-uns de ceux qui étaient là et qui ne comprenaient pas le français . * Rouletabille avait grand'peine à se maintenir correctement sur ses pauvres jambes molles . Le gentleman de la * Néva lui dit encore : - monsieur , on vient de vous lire la dernière formule . Elle vous demande si , avant de mourir , vous n' avez rien à ajouter à ce que nous savons concernant le jugement qui vous frappe . * Rouletabille pensa que sa salive , qu' il avait pour le moment le plus grand mal à avaler , ne lui permettrait plus de placer un mot . Mais la honte d' une telle défaillance , alors qu' il se rappelait le sang-froid de tant d' illustres condamnés à mort à leurs derniers moments , lui apporta les dernières forces nécessaires à sa réputation : - mon dieu ! Dit -il , ce jugement n' est pas mal rédigé du tout . Je lui reproche seulement d' être trop court . Pourquoi ne fait -il pas mention du crime que j' ai commis en collaborant à la mort tragique de ce pauvre * Michel * Korsakof ? - * Michel * Korsakof était un misérable , prononça la voix sourde et vindicative du jeune homme qui avait présidé au jugement et qui se retrouvait , à cette minute suprême , en face de * Rouletabille ... la police de * Koupriane , en tuant cet homme , nous a débarrassés d' un traître ! ... * Rouletabille poussa un cri ... un cri de joie ... et cependant il avait quelque raison de croire qu' au point où il était arrivé de sa trop courte carrière il ne devait plus escompter que la douleur ... mais voilà que la providence , en sa grâce infinie , lui envoyait , avant de mourir , cette consolation ineffable : la certitude de ne s' être point trompé ! ... - pardon ! ... pardon ! ... bégaya -t-il , dans une allégresse qui l' étouffait presque aussi sûrement que l' allait faire le méchant noeud que l' on préparait derrière lui ... pardon ! ... une seconde encore , une petite seconde ! ... nous n' en sommes pas à une seconde près ! ... alors , messieurs , alors , nous sommes bien d' accord , n' est -ce pas ? ... ce * Michel ... * Michel * Nikolaïevitch était le ... dernier des misérables ? ... - le premier ! Fit la voix sourde ... - c' est la même chose , mon cher monsieur ! ... un traître , un vilain traître ? ... continuait * Rouletabille ... -un empoisonneur ... reprirent des voix . - vulgaire ! ... n' est -ce pas ! ... mais dites -le donc : un vulgaire empoisonneur ! Qui , sous couleur de nihilisme , faisait ses petites affaires ! ... travaillait pour lui-même ! ... et vous trompait tous ! ... maintenant la voix de * Rouletabille éclatait comme une fanfare . Quelqu' un dit : - il ne nous a pas trompés longtemps ; nos ennemis eux-mêmes se sont chargés de le châtier ! ... - moi ! ... moi ! ... s' exclama , radieux , * Rouletabille ! ... c' est moi qui ai monté ce beau coup -là ! Hein ? Croyez -vous que c' était arrangé ! ... c' est moi qui vous en ai débarrassés ! ... ah ! Je savais bien , voyez -vous ! ... je savais bien , messieurs , tout au fond de moi-même , que je ne pouvais pas , moi , m' être trompé ... deux et deux font toujours quatre , n' est -ce pas ? ... et * Rouletabille est toujours * Rouletabille ! ... messieurs , il y a du bon ! ... mais il est probable qu' il y avait aussi du mauvais , car le gentleman de la * Néva s' avança la casquette à la main et lui dit , d' un air fort triste : - monsieur , vous savez donc pourquoi les attendus de votre jugement ne relèvent point contre vous un fait qui était au contraire tout en votre faveur . Maintenant , il ne vous reste plus qu' à laisser exécuter une sentence qui est entièrement justifiée par ailleurs ... - ah ! Mais ! Ah ! Mais ! Attendez donc un peu , que diable ! ... maintenant que je suis sûr de ne pas m' être trompé et que je suis toujours * Rouletabille , je tiens à la vie , moi ... un murmure hostile prouva au condamné que la patience de ses juges commençait à avoir des bornes . - monsieur , demanda le président , nous savons que vous n' appartenez pas à la religion orthodoxe . Néanmoins , nous tenons un pope à votre disposition ... - oui ! Oui ! C' est cela ! Faites venir le pope ! Cria * Rouletabille . Et , en lui-même , il se dit : " c' est toujours ça de gagné . " un des révolutionnaires s' en fut vers l' une des petites cabanes , qui avait dû être transformée en chapelle , cependant que les autres compagnons regardaient le reporter avec moins de sympathie que tout à l' heure . Si sa bravoure les avait agréablement influencés , ils commençaient à être profondément dégoûtés par ses cris , ses protestations et toute cette mimique qui était évidemment destinée à retarder l' heure de la mort . Et , tout à coup , * Rouletabille monta sur l' escabeau fatal . On crut qu' il était enfin décidé à mettre fin à cette comédie et à mourir convenablement ; mais il n' était monté là-dessus que pour prononcer un discours : - messieurs ! ... comprenez -moi bien ! ... du moment où vous ne me supprimez pas pour venger * Michel * Nikolaïevitch ... pourquoi me pendez -vous ? ... pourquoi m' infligez -vous cet odieux supplice ? Parce que vous m' accusez d' être la cause de l' arrestation de * Natacha * Féodorovna ! ... évidemment j' ai été maladroit , de cela seul je m' accuse ... - c' est vous qui , avec votre revolver , avez donné le signal aux agents de * Koupriane ! ... vous avez fait oeuvre de bas policier ! ... * Rouletabille voulait en vain protester , s' expliquer , dire que son coup de revolver avait , au contraire , sauvé les révolutionnaires . Mais on ne voulut pas l' entendre ou on ne le crut pas . - voici le pope , monsieur , fit le gentleman de la * Néva . -une seconde ! ... ce sont mes dernières paroles et je vous jure qu' après je me passe moi-même la corde au cou ... mais écoutez -moi ! ... écoutez -moi bien ! * Natacha * Féodorovna était pour vous la plus précieuse des recrues , n' est -ce pas ? ... - un véritable trésor ! Déclara la voix de plus en plus impatientée du président . - c' est donc un coup terrible ... continuait le reporter ... un coup terrible pour vous que cette arrestation ... - terrible ! Reprirent quelques-uns ... - ne m' interrompez pas ! ... eh bien , moi , je vais vous dire : si je parais ce coup -là ! ... si , après avoir été la cause inconsciente de l' arrestation de * Natacha , je faisais remettre en liberté la fille du général * Trébassof ! ... hein ? ... et cela , dans les vingt-quatre heures ! ... qu' en dites -vous ? ... est -ce que vous me pendriez toujours ? ... le président , celui qui avait la figure douce de * Jésus , au jour des rameaux , dit : - messieurs ! * Natacha * Féodorovna est tombée , victime d' une terrible machination dont nous n' avons pu jusqu'alors pénétrer le mystère . Elle est accusée d' avoir voulu empoisonner son père et sa belle-mère , et dans des conditions telles qu' il semble impossible à la raison humaine de démontrer le contraire ! * Natacha * Féodorovna elle-même , écrasée par l' événement , n' a pu rien répondre à ceux qui l' accusaient , et son silence a pu passer pour un aveu ! ... messieurs , * Natacha * Féodorovna va prendre demain la route de * Sibérie ... nous ne pouvons rien pour elle ... * Natacha * Féodorovna est perdue pour nous ! ... et , avec un geste à l' adresse de ceux qui entourent * Rouletabille : - faites votre devoir , messieurs ! ... - pardon ! Pardon ! ... et si , moi , je prouve l' innocence de * Natacha ! ... attendez donc , messieurs ! ... il n' y a que moi qui puisse prouver cette innocence ! ... c' est en me tuant que vous perdrez * Natacha ! ... - si vous aviez pu prouver cette innocence , monsieur , la chose serait déjà faite ! ... vous n' auriez pas attendu ... - pardon ! Pardon ! ... mais c' est qu' à ce moment -là je ne le pouvais pas ! ... - pourquoi cela ? -c'est que j' étais malade , voyez -vous , très gravement malade ! Cette histoire de * Michel * Nikolaïevitch et " du poison qui continuait " m' avait enlevé tous mes moyens ! ... maintenant que je suis sûr de ne pas avoir fait exécuter un innocent ! ... je suis redevenu * Rouletabille ? ... il n' est pas possible que je ne trouve pas , que je ne devine pas ! ... voix terrible de la douce figure de * Jésus : - faites votre devoir , messieurs ... - pardon ! Pardon ! ... ceci est d' un grand intérêt pour vous ! Et , la preuve , c' est que vous ne m' avez pas encore pendu ! ... vous n' avez pas fait tant de manières avec mon prédécesseur , hein ? ... vous m' avez écouté parce que vous avez espéré ... eh bien , laissez -moi , laissez -moi réfléchir ... que diable ! ... j' en étais , moi , de ce déjeuner fatal , je sais mieux que personne comment les choses se sont passées ... cinq minutes ! ... je vous demande cinq minutes ! ça n' est pas beaucoup ! ... cinq petites minutes ! ... les dernières paroles du condamné semblaient avoir singulièrement influencé les révolutionnaires . Ils se regardèrent en silence . Alors le président tira sa montre et dit : - cinq minutes ! ... nous vous les accordons . - mettez votre montre ici ... là , à ce clou ... il est moins six , hein ! ... le temps que je m' installe . Vous me donnez jusqu'à l' heure ... - oui , jusqu'à l' heure , c' est la montre elle-même qui vous avertira . - ah ! elle sonne ! ... comme la montre du général , alors ... eh bien , nous y sommes ! Alors , il y eut ce spectacle curieux de * Rouletabille assis sur l' escabeau du supplice , la corde fatale pendante au-dessus de sa tête , les jambes croisées , les coudes aux genoux , dans l' attitude éternelle que l' art a donnée à la pensée humaine , les poings au menton , le regard fixe ... et , autour de lui , tous ces jeunes gens penchés sur son silence ... ne remuant point d' une ligne , changés eux-mêmes en statues pour ne pas déranger cette statue qui pensait ... XVIII une singulière expérience les cinq minutes s' écoulèrent et la montre commença de sonner les sept coups de l' heure . Sonnait -elle la mort de * Rouletabille ? ... peut-être point ! ... car , au premier déclanchement du tintinnabulement argentin , on vit * Rouletabille tressaillir , lever une tête , un front inspiré , aux yeux pleins de rayons ... on le vit se dresser ... étendre les bras et s' écrier : - j' ai trouvé ! ... une telle joie rayonnait de son visage en extase qu' il en était comme auréolé et nul ne douta plus , de ceux qui étaient là , qu' il n' eût trouvé la solution de l' impossible problème . - j' ai trouvé ! J' ai trouvé ... ils se pressaient tous autour de lui . Il les écarta d' un geste d' halluciné ... - faites -moi place ... j' ai trouvé , si mon expérience réussit ... un , deux , trois , quatre ... que faisait -il ? Il comptait ses pas , maintenant , de larges pas , comme dans les affaires de duel . Et les autres , tous les autres , le suivaient en silence , stupéfaits , mais sans protestation , comme s' ils étaient entraînés dans la même bizarre hallucination . Toujours comptant ses pas , il traversa ainsi la cour , toute la cour , qui était vaste ... " quarante ... quarante et un ... quarante-deux ! ... s' écria -t-il avec force ! ... voilà qui est bien étrange ! Et de bon augure ! " ... les autres , qui ne comprenaient pas , ne le questionnaient pas , car ils voyaient qu' il n' y avait qu' à le laisser faire sans l' interrompre , de même qu' il faut se garder de réveiller trop brusquement un somnambule . Ils n' avaient aucune méfiance , car l' idée ne pouvait leur venir que * Rouletabille fût assez niais pour espérer se sauver d' eux , par quelque subterfuge imbécile ... non ! Non ! Ils se laissaient conduire par ce front inspiré ... et plusieurs d' entre eux étaient tellement frappés qu' ils répétaient ses gestes , inconsciemment ... * Rouletabille était ainsi arrivé au seuil de la bâtisse où avait eu lieu le jugement . Là , il fallait monter une espèce de perron en bois vermoulu dont il compta les marches ... il pénétra dans le corridor ; mais , laissant de côté la porte qui ouvrait sur le prétoire , il se dirigea vers un escalier qui montait au premier étage et dont il compta encore les marches , en le gravissant . Les uns le suivaient , d' autres , marchant à reculons , le précédaient . Mais ni les uns ni les autres ne semblaient exister pour lui qui ne vivait que " dans sa pensée " . Ainsi fut atteint le palier sur lequel il s' engagea . Là , il poussa une porte , se trouva dans une chambre garnie d' une table , de deux chaises , d' une paillasse , et d' une énorme armoire . Il alla à l' armoire , en tourna la clef , l' ouvrit . L' armoire était vide . Il referma la porte de cette armoire et mit la clef dans sa poche . Et il revint sur le palier . Là , il demanda la clef de la porte de la chambre d' où il sortait . On la lui donna et il ferma encore cette porte à clef et mit aussi cette clef dans sa poche . Puis il redescendit dans la cour . Il demanda une chaise . On la lui apporta . Aussitôt , il se mit le front dans la main , réfléchit profondément , prit la chaise et alla la porter un peu en retrait du hangar . Les autres le regardaient toujours faire et ils ne souriaient pas , car on ne sourit pas des choses quand il y a la mort au bout . enfin * Rouletabille parla : - messieurs , fit -il , d' une voix profondément émue , car il sentait bien qu' il touchait à la minute décisive après quoi il ne pouvait plus y avoir que de l' irrévocable ... messieurs , pour continuer mon expérience , je vais être obligé de me livrer à des exercices qui pourraient évoquer chez vous l' idée d' une tentative de fuite , d' évasion . J' espère que vous ne me croyez pas assez sot pour avoir eu cette pensée grossière ... - oh ! Monsieur , dit le chef , vous pouvez vous livrer à tous les exercices que vous voudrez . On ne se sauve pas de nous ! ... dehors nous vous tiendrons au bout de notre bras aussi bien qu' ici ! ... et , du reste , il est impossible de s' échapper d' ici ... - parfait ! C' est entendu ! ... dans ces conditions , je vous demande de rester aux places que vous occupez en ce moment et de n' en point bouger , quoi que je fasse , si vous ne voulez pas me gêner . Envoyez dès maintenant quelques-uns des vôtres au premier où je vais remonter et qu' ils regardent ce qui va se passer sans intervenir , du fond du palier . Enfin , pendant l' expérience , ne m' adressez pas la parole . Deux des révolutionnaires montèrent au premier , dont ils ouvrirent une fenêtre pour regarder ce qui se passait dans la cour . Tous , maintenant , se montraient intrigués au plus haut point des faits et gestes de * Rouletabille . Le reporter était retourné sous le hangar , entre son escabeau et sa corde . - attention ! Fit -il , je vais commencer ! Et , tout à coup , il partit comme un fou , traversa en droite ligne , et telle une flèche , toute la cour , s' engouffra dans la touba , bondit dans l' escalier , fouilla dans sa poche pour en tirer les clefs , ouvrit la porte de la chambre dont il avait également fermé la porte à clef , fit volte-face , redescendit avec la même vivacité , se retrouva dans la cour , et , cette fois , obliqua droit sur la chaise , la contourna toujours en courant , et revint à la même allure au hangar . Il ne fut pas plutôt arrivé là qu' il jeta un cri de triomphe en regardant la montre suspendue au poteau . " j' ai gagné ! " fit -il , et il se laissa tomber avec une émouvante allégresse sur le fatal escabeau . Tous l' entouraient et sur tous les visages * Rouletabille pouvait lire la plus ardente curiosité . Soufflant encore de sa course désordonnée , il demanda à dire deux mots en particulier au chef du comité secret . Alors celui qui avait prononcé le jugement et qui avait la douce figure de * Jésus s' avança et il y eut un bref échange de paroles entre les deux jeunes gens . Les autres s' étaient écartés et assistaient de loin , toujours dans le plus impressionnant silence , à ce colloque mystérieux qui , certainement , décidait du sort de * Rouletabille . - messieurs , dit le chef , le jeune français va être rendu à la liberté . Nous lui accordons vingt-quatre heures pour qu' il délivre * Natacha * Féodorovna . Dans vingt-quatre heures , s' il n' a pas réussi , il redeviendra notre prisonnier , où qu' il se trouve ! un heureux murmure accueillit ces paroles . Du moment que leur chef parlait ainsi , c' est que le salut de * Natacha ne pouvait faire de doute . Et le chef ajouta : - comme la libération de * Natacha * Féodorovna devra être suivie , me dit le jeune français , de celle de notre compagnon * Mataiew , nous décidons que , si ces deux conditions se réalisent , * M * Joseph * Rouletabille pourra en toute sécurité retourner en * France , qu' il n' aurait jamais dû quitter . Deux ou trois seulement dirent : " cet enfant se joue de nous , ça n' est pas possible ! " mais le chef déclara : - laissez faire cet enfant ! Il accomplira des miracles ! XIX le tsar " je l' ai échappé belle ! " s' écria * Rouletabille en se retrouvant , au milieu de la nuit , au coin du canal * Katherine et d' aptiekarski-pereoulok , cependant que la mystérieuse voiture qui l' avait amené repartait à toute allure du côté des grandes écuries ... " quel pays ! ... quel pays ! ... " il courut d' une traite à la grande morskaïa , qui était près de là , entra dans l' hôtel comme une bombe , jeta l' interprète hors de sa paillasse , lui demanda " de quoi écrire " , sa note et l' heure du train pour * Tsarskoïe- * Selo . Et comme l' interprète lui disait qu' on ne pouvait pas avoir de note à cette heure -ci , qu' il ne pouvait pas le laisser partir sans passeport et qu' il n' y avait plus de train pour * Tsarskoïe- * Selo , * Rouletabille se livra à un chambard qui réveilla tout l' hôtel . Les voyageurs , craignant encore " un scandale " , restèrent enfermés dans leur chambre . Mais M le directeur descendit , tremblant , aux nouvelles . Quand il sut " de quoi il retournait " , il voulut faire le malin , mais * Rouletabille , qui avait vu jouer * Michel * Strogoff , lui lança un " service du tsar " qui le rendit immédiatement docile comme un mouton . Il prépara la note du jeune homme et lui donna son passeport qu' on avait apporté de la police dans l' après-midi . * Rouletabille écrivit rapidement à l' adresse de * Koupriane un mot dont le directeur de l' hôtel fut chargé et qu' il devait lui faire parvenir sans perdre une minute ... et " sous peine de mort " , assura le gamin , qui n' ajouta pas qu' il s' agissait de la sienne . Puis , ayant constaté sur l' indicateur qu' en effet le dernier train pour * Tsarskoïe- * Selo était parti , il commanda une voiture et courut à sa chambre faire sa malle . Et lui , ordinairement si méticuleux , si soigneux de ses affaires , entassa tout à la diable , linge , vêtements , à coups de poing , à coups de pied ! ... pan ! Pan ! ça le soulage après les émotions qu' il vient de traverser . " quel pays ! Ne cesse -t-il de grogner . Quel pays ! ... " allons , la voiture est prête : deux de ces petits chevaux finlandais dont il connaît le courage ... un méchant isvô qui fera tout de même l' affaire ... la malle ! ... et des roubles aux domestiques ... " spacibo ! Barine ... spacibo ! " ... ( merci . ) ah ! Tous ces roubles , quand donc ne lui en restera -t-il plus ? ... l' interprète demande quelle adresse il faut donner à l' isvotchick . - chez le tsar ! ... l' interprète chancelle , croit à une détestable plaisanterie , fait un geste vague , et voilà les petits finlandais qui démarrent . " pour ça ... ça trotte ! On n' a pas idée de ça en * France ! " fait * Rouletabille ... la * France ! La * France ! ... * Paris ! ... est -il vrai qu' il va revoir tout cela ? ... et la chère dame en noir ! ... ah ! Il faut qu' il lui envoie dès la première heure une dépêche lui annonçant son retour ... avant qu' elle reçoive ses icones ... et ses lettres lui annonçant sa mort ! ... scari ! Scari ! Scari ! ( vite ! ... ) . Et l' isvotchick fouette , fouette ses chevaux à tour de bras , bousculant les dvornicks qui veillent au coin des portes sur la nuit pétersbourgeoise : dirigi ! ... dirigi ! ... dirigi ! ... ( prends garde . ) la campagne ... morne , dans la nuit morne ... l' immense campagne ... quelle désolation uniforme ! ... rapide , dans les vastes espaces de silence , le petit char glisse sur la route déserte entre les bras noirs des sapins ! ... * Rouletabille se soulève sur sa banquette , regarde : " mon dieu ! Mais c' est triste comme une cérémonie funèbre , ici ! " de petites isbas glacées , pas plus grandes que des tombeaux , jalonnent le chemin , et il n' y a de vivant dans le paysage que le bruit de cette course , que ces deux bêtes au poitrail fumant ! ... crac ! ... un brancard de cassé ! ... " quel pays ! " ( à entendre * Rouletabille on croirait qu' il n' y a qu' en * Russie que les cochers cassent des brancards . ) et ce fut un raccommodage difficile et sommaire , avec des cordes ... et ce fut la marche lente et prudente après la course effrénée . En vain * Rouletabille essayait de raisonner : " tu arriveras toujours bien pour le matin . Tu ne vas pas faire réveiller l' empereur en pleine nuit " ... son impatience ne connaissait plus la raison ... " quel pays ! ... quel pays ! ... " après quelques petites aventures ( ils versèrent une fois dans un ravin et ils eurent toutes les peines du monde à repêcher la malle ) on arriva à * Tsarskoïe- * Selo à sept heures moins un quart . Ah ! ça , non plus , ça n' était pas encore gai ! ... * Rouletabille se rappelait le joyeux réveil des campagnes de * France ... là , il trouvait qu' il y avait quelque chose de plus mort que la mort : c' était cette petite ville avec ses rues où ne passait personne , pas une âme , pas un fantôme , avec ses maisons aux fenêtres impénétrables , aux vitres de verre glauque et tout aveuglées du givre matinal , plus fermées sur le regard que des paupières closes . Derrière cela il se représentait un monde inconnu , un monde qui ne parle , ni ne pleure , ni ne rit , un monde dans lequel ne résonne aucune corde vivante ... " quel pays ! ... où est le château ? ... je ne sais pas moi , j' y suis venu une fois , mais dans la voiture du maréchal ... je ne m' y reconnais plus ! Pas au grand palais ! ... " l' idiot d' isvotchick qui le conduit devant le grand palais ! ... pour le visiter , sans doute ! ... est -ce que * Rouletabille a la mine d' un touriste ? ... dourak ! -chez le tsar , on te dit ! ... chez le tsar ! ... chez le petit père ! ... chez batouchka ! ... l' autre fouette , fouette ... le fait passer par toutes les rues : " stoï ! " ( arrête ) crie * Rouletabille ... une grille , un soldat , l' arme sur l' épaule , baïonnette au canon ... une autre grille ... un autre soldat ... une autre baïonnette ... un parc avec des murs autour et , autour des murs , des soldats ... " y a pas d' erreur ! ça doit être là ! Pense * Rouletabille . Il n' y a qu' un seul prisonnier pour lequel on puisse faire des frais pareils ! ... " et il s' avance vers la grille ... ah ! On lui croise la baïonnette sous le nez ! ... on le met en joue ! ... halte là ! ... eh ! ... pas de blagues ! ... * Joseph * Rouletabille , du journal l' époque ! ... confondons pas ! ... un sous-officier sort d' un corps de garde et avance . L' explication va être évidemment difficile . Le jeune homme se dit que s' il demande le tsar on va le prendre pour un fou et que ça ne fera que compliquer les choses . Il demande le grand maréchal de la cour . On lui donnera toujours bien son adresse à * Tsarskoïe . Mais le sous-officier lui fait tourner la tête ... lui montre une silhouette qui s' avance ! ... mince de veine alors ! ... c' est M le grand maréchal lui-même ! ... un service exceptionnel l' appelle sans doute de grand matin à la cour . - tiens ! Que faites -vous là ? ... vous n' êtes donc pas encore parti , * Monsieur * Rouletabille ? ... - la politesse avant tout , monsieur le grand maréchal ! Je ne pouvais pas m' en aller comme cela sans avoir dit au revoir à l' empereur . Seriez bien aimable puisque vous allez le voir et qu' il est levé ( c' est vous-même qui m' avez dit qu' il se levait à sept heures ) ... seriez bien aimable de lui dire que je voudrais lui présenter mes hommages avant de partir . - votre dessein est sans doute de lui reparler de * Natacha * Féodorovna ? ... sous aucun prétexte ... - jamais de la vie ! ... dites -lui donc , excellence , que je suis venu pour lui expliquer le mystère des édredons ! ... - ah ! Ah ! Les édredons , vous savez quelque chose ? ... - je sais tout ! Le grand maréchal vit bien que le jeune homme ne plaisantait pas . Il le pria de l' attendre quelques instants et s' éloigna dans le parc . Un quart d' heure plus tard , * Joseph * Rouletabille , du journal l' époque , était introduit dans le petit cabinet qu' il connaissait bien pour y avoir eu sa première entrevue avec sa majesté . Un bureau de travail de campagne des plus simples . Quelques figures au mur , le portrait de la tsarine et des enfants impériaux sur la table . Des cigarettes d' * Orient dans des petits godets d' or . * Rouletabille n' était point du tout rassuré , car le grand maréchal lui avait dit : - prenez garde , l' empereur est d' une humeur terrible contre vous ! Une porte s' ouvre et se referme . Le tsar fait un signe au maréchal qui disparaît . Après s' être incliné très bas , * Rouletabille se redresse et regarde l' empereur bien en face . Pour sûr , sa majesté n' est pas contente . La figure du tsar , ordinairement si calme , si douce et souriante , a l' air le plus sévère ; les yeux brillent d' un méchant éclat . L' empereur s' assoit et allume une cigarette . - monsieur , commence -t-il , je ne suis pas autrement fâché de vous voir avant votre départ pour vous dire moi-même que je ne suis pas content de vous . Si vous étiez un de mes sujets , je vous aurais déjà fait prendre un bon petit chemin du côté des monts * Ourals ... - je reviens de plus loin , sire ! -monsieur ! Je vous prie de ne point m' interrompre et de ne parler que lorsque je vous interrogerai ! -oh ! Pardon , sire ! ... pardon ! ... - je ne suis point dupe du prétexte que vous avez donné à M le grand maréchal pour pénétrer jusqu'à moi ... - ce n' est point un prétexte , sire ! ... - encore ! ... - oh ! Pardon , sire ! ... pardon ! ... - je tenais à vous dire que , venu chez moi pour m' aider contre mes ennemis , ceux -ci n' ont point trouvé de plus solide ni de plus criminel appui que le vôtre ! -de quoi m' accuse -t-on , sire ? - * Koupriane ... -ah ! Ah ! ... pardon ... - mon grand maître de police s' est justement plaint que vous vous soyez jeté au travers de tous ses desseins et que vous ayez tout mis en oeuvre pour les faire échouer . D' abord , vous avez éloigné ses agents qui vous gênaient , paraît -il ; ensuite , dans le moment où il allait saisir la preuve de l' abominable alliance de * Natacha * Féodorovna avec les nihilistes qui tentaient d' assassiner son père , votre intervention a permis que cette preuve lui échappât ... et de ce haut fait , monsieur , vous vous êtes vanté ! ... de telle sorte que l' on peut vous considérer comme responsable des attentats qui ont suivi . Sans vous , * Natacha n' aurait pas tenté d' empoisonner son père ! Sans vous , on ne serait pas allé chercher ces médecins qui ont fait sauter la datcha des îles ! Enfin , pas plus tard qu' hier , alors que ce serviteur fidèle avait dressé contre les principaux révolutionnaires un piège auquel ils ne pouvaient échapper , vous avez eu l' audace , vous , de les avertir ! Et ils vous doivent leur salut ! ... monsieur , voilà bien des attentats contre la sûreté de l' état , et qui méritent le pire châtiment ! ... comment ! Vous êtes sorti un jour d' ici en me promettant de sauver le général * Trébassof de toutes les trames assassines qui s' ourdissaient dans l' ombre ! ... et vous faites le jeu des assassins ! ... votre conduite est aussi misérable que celle de * Natacha * Féodorovna est monstrueuse ! L' empereur se tut et regarda * Rouletabille qui n' avait pas baissé les yeux . - qu' avez -vous à me répondre ? ... maintenant , parlez ! ... - j' ai à répondre à votre majesté que je viens prendre congé d' elle parce que ma tâche ici est terminée ... je vous avais promis la vie du général * Trébassof : je vous l' apporte ; elle ne court plus aucun danger ! ... j' ai à répondre encore à votre majesté qu' il n' existe pas au monde de fille plus dévouée à son père , dévouée jusqu'à la mort , de fille plus sublime que * Natacha * Féodorovna , ni de plus innocente ! ... - prenez garde , monsieur , je vous avertis que j' ai étudié cette affaire personnellement , de très près ! ... vous avez les preuves de tout ce que vous avancez là ? ... - oui , sire ! -et moi , j' ai la preuve que * Natacha * Féodorovna est une misérable ! -non , sire ! à ce démenti , jeté d' une voix ferme , l' empereur se leva , le rouge de la colère et de la majesté outragée au front . Cependant , après ce premier mouvement , il parvint à se contenir , ouvrit brusquement un tiroir , y prit des papiers et les jeta sur la table . - les voilà ! ... * Rouletabille se pencha sur les papiers . - vous ne savez pas lire le russe , monsieur ! ... faut -il que je vous le fasse traduire ? ... apprenez donc qu' il y a là un échange mystérieux de lettres entre * Natacha * Féodorovna et le comité central révolutionnaire et qu' il ressort de cette lecture que la fille du général * Trébassof est parfaitement d' accord avec les bourreaux de son père pour l' exécution de leur abominable projet ! -la mort du général ? ... - parfaitement ! -j'affirme à votre majesté que ça n' est pas possible ! ... - petit entêté , je vais vous lire ... - inutile , sire , c' est impossible ... il peut être question ici d' un projet ... mais je suis fort étonné que ces messieurs aient été assez imprudents pour écrire en toutes lettres qu' ils comptaient sur * Natacha pour empoisonner son père ... - cela , en effet , n' est pas écrit , et vous vous rendez bien compte vous-même que cela ne saurait l' être ... il n' en résulte pas moins que * Natacha * Féodorovna était d' accord avec les nihilistes ! -ceci est exact ! Sire ! ... - ah ! Vous avouez ... - je n' avoue pas , j' affirme que * Natacha était d' accord avec ces nihilistes . - qui précipitaient leurs abominables attentats contre l' ex-gouverneur de * Moscou ... - sire , si * Natacha était d' accord avec les nihilistes , ce n' était point pour tuer son père , c' était pour le sauver ! ... et le projet dont vous avez ici les preuves , mais dont vous ignorez la nature , consistait à faire cesser ces attentats dont vous parliez à l' instant ... - vous dites ? -je dis la vérité , sire ! -où sont vos preuves ? ... montrez -moi vos papiers ! ... - moi ! ... je n' en ai pas ! ... je n' ai que ma parole ! -cela ne suffit pas ! -cela suffira quand vous m' aurez entendu ! ... - je vous écoute ! -sire , avant de vous dévoiler un secret dont dépend la vie du général * Trébassof il faut que vous me permettiez quelques questions . Votre majesté tient -elle beaucoup à la vie du général ? ... - que signifie ? ... - pardon ! Je désirerais que votre majesté me répondît sur ce point . - le général a défendu mon trône ... il a sauvé l' empire d' un des plus graves dangers qu' il ait jamais courus ... si le serviteur d' un tel service doit en être payé par la mort , par le supplice que les ennemis de mon peuple lui préparent dans l' ombre ... je ne m' en consolerai jamais ! Il y a déjà eu trop de martyrs ! -vous avez répondu , sire , et de telle sorte que je dois comprendre qu' il n' y ait point de sacrifice -même un sacrifice d' amour-propre , le plus grand qui puisse coûter à une majesté-point de sacrifice trop cher pour racheter de la mort l' un de ces martyrs -là ! ... - ah ! Ah ! ... ces messieurs me posent des conditions ! ... donnant , donnant ! ... ils ont besoin d' argent ! ... et à combien estiment -ils la tête du général ? ... - sire ! cela ne regarde point votre majesté , et jamais je ne serais venu lui offrir un marché pareil ! Cela ne regarde que * Natacha * Féodorovna qui a offert sa fortune ! ... - sa fortune ! ... mais elle ne possède rien ! - elle possédera tout à la mort du général ! Or elle s' engage à tout donner ce jour -là au parti révolutionnaire , si le général meurt de sa belle mort ! l' empereur se leva dans une grande agitation . - au parti révolutionnaire ! Fit -il ... que me dites -vous là ? ... la fortune du général ! ... eh ! Mais , les voilà riches ! ... - sire , je vous ai dit tout le secret : vous seul devez le connaître et le garder à jamais , et j' ai votre sainte parole que , lorsque l' heure sera venue , vous laisserez le prix aller où on l' attend ! ... si le général apprenait jamais une pareille chose , un pareil traité , il s' arrangerait facilement pour qu' il n' en restât rien , et il maudirait sa fille qui l' a sauvé , et il ne tarderait pas à être la proie de ses ennemis et des vôtres , auxquels vous voulez l' arracher ! ... j' ai dit le secret non à l' empereur , mais au représentant de * Dieu sur la terre russe ... je me suis confessé au prêtre qui doit oublier la parole prononcée seulement devant * Dieu ! ... laissez faire * Natacha * Féodorovna , sire ! Et son père , votre serviteur , dont les jours vous sont si chers , est sauvé ! ... à la mort naturelle du général la fortune ira à sa fille qui en a disposé . * Rouletabille s' arrêta un instant pour juger de l' effet produit . Il n' était point bon . Le front de son auguste interlocuteur s' était de plus en plus rembruni . Le silence se prolongeait et maintenant le reporter n' osait plus le rompre . Il attendait ... enfin , l' empereur se mit à marcher de long en large , tout pensif . Un moment il s' arrêta à la fenêtre et adressa un signe paternel au petit tsarevitch qui jouait dans le parc avec les grandes-duchesses ... puis il revint à * Rouletabille , dont il pinça le bout de l' oreille . - mais enfin ! Comment avez -vous appris tout cela ? ... et qui donc aurait empoisonné le général et sa femme , dans le kiosque , si ce n' est pas * Natacha ? - * Natacha est une sainte ! ... ce n' est rien , sire , que d' avoir été élevée dans le luxe et de se vouer à la misère , mais ce qui est sublime , voyez -vous , c' est de garder dans son coeur le secret de son sacrifice , et cela envers et contre tous , parce que ce secret est nécessaire et qu' on l' exige . c' est de l' avoir gardé devant un père qui a pu croire au déshonneur de sa fille , et de s' être tue quand on pouvait s' innocenter d' un mot ; c' est de l' avoir gardé vis-à-vis d' un fiancé que l' on aime et que l' on repousse parce que le mariage est défendu à cette fille que l' on croit riche et qui sera pauvre ; c' est surtout de l' avoir gardé et de le garder encore au fond des cachots , et d' être prête à prendre le chemin de * Sibérie sous l' accusation d' assassinat , parce que cette ignominie est nécessaire au salut de son père ! ... cela , voyez -vous , sire , c' est quelque chose ... - mais toi , petit , comment as -tu pu pénétrer ce secret si bien gardé ? - en regardant ses yeux ... en l' observant quand elle se croyait seule , en épiant sur son beau visage les sentiments de terreur et les marques d' amour ! ... et , surtout , en la regardant quand elle regardait son père ! ... ah ! Sire ! ... il y avait des moments où sur sa face mystique on lisait l' âpre joie du dévouement et du martyre ! ... et en écoutant , et en reliant entre eux des bouts de phrases , incompréhensibles avec l' idée de la trahison , mais qui reprenaient tout de suite un sens si on songeait à la contre-partie : au sacrifice ! ... car , tout est là , sire ! ... examiner toujours la contre-partie ! ... ce que je voyais , moi , personne de ceux qui avaient leur opinion faite sur * Natacha ne pouvait le voir ! Et pourquoi ceux -là avaient -ils leur opinion faite ? ... parce que l' idée de compromission avec des nihilistes éveille immédiatement l' idée de complicité ! ... pour ces gens -là , c' est toujours la même chose : ils n' envisagent jamais qu' un seul côté de la question . Et , cependant , la question avait deux faces , comme toutes les questions . Cette question était simple : la compromission était assurée . Mais pourquoi * Natacha se compromettait -elle avec des nihilistes ? ... était -ce nécessairement pour perdre son père ? ... n' était -ce pas , au contraire , pour essayer de le sauver ? ... quand on a rendez -vous avec un ennemi , ce n' est point forcément pour entrer dans son jeu , c' est quelquefois pour le désarmer avec un traité de compensation ! ... entre les deux hypothèses , que j' étais le seul à examiner , je n' hésitai point longtemps , car toute l' attitude de * Natacha me criait son innocence ; et deux yeux , sire , dans lesquels on lit la pureté et l' amour prévaudront toujours devant moi contre toutes les apparences passagères de la honte et du crime ! ... " pour moi , * Natacha traitait ! ... que pouvait -elle donc donner contre la vie de son père ? ... rien ! Que la fortune qu' elle pouvait avoir un jour ! ... " quelques paroles sur l' impossibilité du mariage immédiat , sur la pauvreté qui peut toujours frapper à la porte d' une maison , propos que je pus surprendre entre * Natacha et * Boris * Mourazof qui , lui , n' y comprenait rien , me mirent définitivement dans le droit chemin . Et je ne fus point longtemps à me rendre compte que cette affaire formidable était en train de se traiter dans la maison même des * Trébassof ! Poursuivie au dehors par l' espionnage incessant de * Koupriane qui aurait été heureux de la surprendre avec des nihilistes , et aussi par l' espionnage amoureux de * Boris qui était jaloux de * Michel * Nikolaïevitch , * Natacha dut arrêter les conditions possibles d' un traité pareil , la nuit , chez elle ! ... le seul endroit où , à cause même de l' audace de l' entreprise , elle pouvait jouir de quelque sécurité . " * Michel * Nikolaïevitch connaissait * Annouchka . Ce fut là certainement le point de départ des négociations que cet officier félon , traître à tous les partis , mena à son gré pour la réalisation de ses infâmes projets . Je ne pense pas que * Michel avoua jamais à * Natacha qu' il était , depuis le premier jour , l' instrument des révolutionnaires . * Natacha , qui cherchait à joindre le parti de la révolution , dut le charger d' une correspondance pour * Annouchka , à la suite de quoi il prit la direction de l' affaire , trompant les nihilistes qui , dans leur pénurie d' argent au lendemain de la révolution , avaient été séduits par la proposition de la fille du général * Trébassof , et trompant * Natacha qu' il prétendait aimer et dont il se crut aimé . Au point où en étaient les choses , * Natacha avait compris qu' il fallait ménager * Michel * Nikolaïevitch , l' intermédiaire nécessaire , et elle dut le ménager si bien que * Boris * Mourazof en conçut la plus sombre jalousie . De son côté , * Michel put penser que * Natacha n' aurait d' autre mari que lui . mais son affaire n' était point d' épouser une fille pauvre . et , fatalement , il arriva ceci : que * Natacha , dans cette infernale intrigue , traitait pour la vie de son père , par l' intermédiaire d' un homme qui , sournoisement , essayait de frapper le général ; car , avant la conclusion du traité , la mort immédiate du père faisait riche * Natacha , qui avait laissé tant d' espoir à * Michel ! ... cette effroyable tragédie , sire , dont nous avons vécu les heures les plus pénibles , m' apparut , avec la pensée de l' innocence de * Natacha , aussi simple qu' elle eût été pour d' autres compliquée . * Natacha croyait avoir en * Michel * Nikolaïevitch un homme qui travaillait pour elle , mais il ne travaillait que pour lui-même ! ... le jour où j' en fus convaincu , sire , par l' examen de l' escalade du balcon , j' eus la pensée d' avertir * Natacha ... d' aller la trouver , de lui dire : " lâchez cet homme ! Il vous perd ! Si vous avez besoin d' un commissionnaire , me voilà ! ... " mais , ce jour -là , à * Kristovsky , le destin voulut que je ne pusse rejoindre * Natacha ... et je laissai faire au destin qui avait arrêté la perte de cet homme ... * Michel * Nikolaïevitch , qui était un traître , était de trop dans la " combinaison " et , s' il en avait été rejeté , il eût tout fait échouer ! je l' ai laissé disparaître ! ... " le grand malheur fut alors que * Natacha , me rendant responsable de la mort d' un homme à l' innocence duquel elle croyait , ne voulût pas me revoir tout de suite et que , lorsqu' elle me revit , elle refusa d' entrer en pourparlers avec moi quand je lui proposai de remplacer * Michel auprès des révolutionnaires . Elle me ferma la bouche pour que n' en sortît point son secret . Pendant ce temps , les nihilistes se croyaient trahis par * Natacha en apprenant la mort de * Michel et ils tentaient de le venger . Ils s' emparaient de la jeune fille et l' embarquaient de force . La malheureuse enfant apprenait à bord , le soir même , l' attentat qui détruisait la datcha et , heureusement , épargnait encore son père . Cette fois , elle s' entendit définitivement avec le parti révolutionnaire . l' affaire doit être faite . je n' en veux pour preuve que son attitude lors de son arrestation et , en ce moment même , son sublime silence ! ... pendant que * Rouletabille parlait , l' empereur le laissait dire ... le laissait dire ... et , de nouveau , ses yeux s' étaient obscurcis . - est -il possible que * Natacha n' ait pas été la complice , en tout , de * Michel * Nikolaïevitch ? Demanda -t-il ... c' est elle qui lui ouvrait , la nuit , la maison de son père . Si elle n' était pas sa complice , elle eût dû se méfier ! Le surveiller ! ... - sire ! * Michel * Nikolaïevitch était bien habile ! ... il savait si bien , auprès de * Natacha , jouer d' * Annouchka en qui elle avait mis tout son espoir ! ... c' est d' * Annouchka qu' elle voulait tenir la vie de son père ! ... c' est la parole , c' est la signature d' * Annouchka qu' elle exigeait avant de donner la sienne ! ... le soir de la mort de * Michel * Nikolaïevitch , celui -ci était chargé de lui porter cette signature -là ... je le sais , moi qui , simulant l' ivresse , avais pu surprendre un coin de la conversation d' * Annouchka et d' un homme dont il me faut taire le nom . Oui , ce dernier soir -là , * Michel * Nikolaïevitch , lorsqu' il pénétra dans la datcha , avait cette signature dans sa poche , mais encore y portait -il l' arme ou le poison avec lesquels il avait déjà tenté et résolu d' atteindre le père de celle qu' il croyait déjà sa femme ! -vous parlez là d' un papier bien précieux que je regrette de ne point posséder , monsieur ! Fit le tsar , glacial , car ce papier -là , seul , m' eût prouvé l' innocence de votre protégée ! -si vous ne l' avez point , sire ! Vous savez bien que c' est parce que je ne l' ai pas voulu ! Le cadavre avait été dépouillé par * Katharina , la petite bohémienne ... et c' est moi , sire , qui ai empêché * Koupriane de trouver cette signature entre les mains de * Katharina ... ce matin -là , en sauvant le secret , j' ai sauvé la vie du général * Trébassof qui aurait préféré mourir plutôt que d' accepter un traité pareil ! ... le tsar arrêta * Rouletabille dans son enthousiasme . - tout cela serait très beau et peut-être admirable , fit -il de plus en plus froidement , car il s' était entièrement repris , si * Natacha n' avait pas , elle-même , de sa propre main , empoisonné son père et sa belle-mère ! ... toujours avec l' arséniate de soude ! -oh ! Il en restait dans la maison ! Répliqua * Rouletabille . on ne m' avait pas tout donné pour l' analyse après le premier attentat ! Mais de cela * Natacha est innocente encore , sire ... je vous le jure ! ... aussi vrai que j' ai failli , bien sûr , être pendu ! ... - comment , pendu ! -oh ! Il ne s' en est pas fallu de beaucoup , allez ! Majesté ! ... et * Rouletabille raconta la sinistre aventure , jusqu'à la minute de sa mort , c' est-à-dire jusqu'à la minute où il avait bien cru qu' il allait mourir . L' empereur écoutait maintenant ce gamin avec une stupéfaction grandissante . Il murmura : " pauvre petit ! " et , tout de suite : - mais comment avez -vous pu leur échapper ? ... - sire , ils m' ont donné vingt-quatre heures pour que vous rendiez * Natacha à la liberté , c' est-à-dire que vous lui rendiez ses droits , tous ses droits , et pour qu' elle soit toujours la digne fille du général * Trébassof ... vous me comprenez , sire ! ... - je vous comprendrai peut-être , quand vous m' aurez expliqué comment * Natacha n' a pas empoisonné son père et sa belle-mère ! ... - il y a des choses qui sont si simples , sire , qu' on ne peut y penser que la corde au cou ! Mais raisonnons . Nous nous trouvons en face de quatre personnes dont deux se présentent comme ayant été empoisonnées , et dont les deux autres sont indemnes . Or , il est sûr que , de ces quatre personnes , le général n' a pas voulu s' empoisonner , que sa femme n' a pas voulu empoisonner le général et que , moi , je n' ai voulu empoisonner personne . Cela étant absolument sûr , il ne reste plus comme empoisonneur que * Natacha . cela est si sûr , si nécessaire , qu' il n' y a qu' un cas , un seul où , dans de pareilles conditions , * Natacha ne puisse être considérée comme une empoisonneuse . - je vous avoue que , logiquement , je ne le vois pas , fit le tsar , de plus en plus intrigué . Quel est -il ? - logiquement , ce seul cas serait celui où personne n' aurait été empoisonné , c' est-à-dire où personne n' aurait pris de poison ! -mais la présence du poison a été constatée ! S' écria l' empereur . - justement , la présence de ce poison ne prouve que sa présence et nullement le crime ! on a trouvé dans les doubles déjections du poison et de l' ipéca . D' où l' on a conclu au crime . Que faudrait -il pour qu' il n' y eût pas crime ? il faudrait simplement que le poison fût arrivé dans les déjections après l' ipéca ! Il n' y aurait pas eu empoisonnement , mais on aurait voulu y faire croire ! Et , pour cela , on aurait versé du poison dans les déjections ! le tsar ne quittait plus des yeux * Rouletabille . - ça ! Fit -il , c' est extraordinaire ! Mais enfin c' est possible . En tout cas ce n' est encore qu' une hypothèse ! -et , quand ce ne serait qu' une hypothèse à laquelle nul n' a songé , ce serait encore cela , sire ! ... mais , si je suis ici , c' est que j' ai la preuve que cette hypothèse correspond à la réalité ! Cette preuve nécessaire de l' innocence de * Natacha , majesté , je l' ai trouvée la corde au cou ! ... ah ! Je vous jure qu' il était temps ! ... qu' est -ce qui nous avait empêchés jusque -là , je ne dis pas d' envisager mais de penser même à cette hypothèse -là ? C' est que nous pensions que le malaise du général avait commencé avant l' absorption de l' ipéca , puisque * Matrena * Pétrovna avait été obligée d' aller le chercher dans sa pharmacie après l' apparition du malaise , pour chasser le poison dont elle paraissait elle-même être alors victime . " mais , si j' acquiers la preuve que * Matrena * Pétrovna avait déjà l' ipéca avant le malaise , mon hypothèse de simulation d' empoisonnement prend alors une force irrésistible . car , si ce n' était pas pour s' en servir avant , pourquoi l' avait -elle sur elle avant ? et si ce n' était pas pour cacher qu' elle s' en était servie avant , pourquoi aurait -elle voulu faire croire qu' elle allait le chercher après ? " donc , pour prouver l' innocence de * Natacha , c' est cela qu' il faut prouver : que * Matrena * Pétrovna avait l' ipéca sur elle , même quand elle allait le chercher ! -petit * Rouletabille , je n' en respire plus , dit le tsar . - respirez , sire ! La preuve est faite . * Matrena * Pétrovna avait nécessairement l' ipéca sur elle puisque , après le malaise , elle n' a pas eu le temps d' aller le chercher ! comprenez -vous , sire ? Entre le moment où elle s' est sauvée du kiosque et où elle y est revenue , elle n' a pas eu le temps matériel d' aller chercher l' ipéca dans sa pharmacie ! -comment as -tu pu mesurer ce temps -là ? Demanda l' empereur . - sire ! Le seigneur * Dieu veillait qui me faisait admirer la montre de * Féodor * Féodorovna , au moment que nous allions lire , et lire au cadran de cette montre , l' heure moins deux minutes . et le seigneur * Dieu veillait encore qui , après la scène du poison , lors du retour affolé de * Matrena apportant publiquement l' ipéca , faisait sonner l' heure à cette montre , dans la poche du général ! " deux minutes ! Il était impossible à * Matrena d' avoir accompli cette course en deux minutes . Elle n' avait fait qu' entrer dans la datcha déserte et en était ressortie aussitôt . Elle n' avait pas pris la peine de monter au premier étage où se trouvait , nous a -t-elle dit et répété elle-même , son ipéca dans sa pharmacie ! Elle mentait ! ... et si elle mentait , tout était expliqué ! " et c' est une sonnerie de montre , sire , au déclanchement et à la sonorité pareils à ceux de la montre du général , qui , chez les révolutionnaires , a réveillé toute ma mémoire et m' a enseigné en une seconde l' argument du temps ! ... " je suis descendu de ma potence pour faire moi-même l' expérience , votre majesté ! ... oh ! Rien ni personne ne m' aurait empêché de faire cette expérience -là avant de mourir ! De me prouver à moi-même que * Rouletabille a toujours eu raison ! ... j' avais assez étudié de près le terrain de la datcha pour être renseigné très exactement sur les distances . Je trouvai dans la cour , où je devais être pendu , le même nombre de pas qu' il y a du kiosque au perron de la véranda ; et , comme l' escalier de messieurs les révolutionnaires avait moins de marches , je m' obligeai à augmenter ma course de quelques pas , en tournant autour d' une chaise ... enfin , je m' astreignis à l' ouverture et à la fermeture des portes que * Matrena devait nécessairement ouvrir ... j' avais une montre sous mes yeux , quand je m' élançai ! ... quand je revins , sire ! Et quand je regardai la montre , j' avais mis trois minutes à accomplir le chemin ... et ce n' est pas pour me vanter , mais je suis un peu plus leste que cette excellente * Matrena ! " * Matrena avait menti ! ... * Matrena avait simulé l' empoisonnement du général ! ... * Matrena avait froidement versé de l' ipéca dans le verre du général pendant que celui -ci nous faisait , avec des allumettes , une assez curieuse démonstration sur la nature de la constitution de l' empire ! -mais c' est abominable ! S' écria l' empereur , cette fois définitivement conquis par l' argument irréfutable de * Rouletabille . Et dans quel but cette simulation ? - dans le but d' éviter un crime réel ! dans le but qu' elle croit avoir atteint , sire : celui de faire éloigner pour toujours * Natacha qu' elle estimait capable de tout ! -mais c' est monstrueux ! ... * Féodor * Féodorovitch m' avait dit souvent que la générale aimait sincèrement * Natacha ! ... - elle l' a aimée sincèrement jusqu'au jour où elle l' a crue coupable . * Matrena * Pétrovna était restée persuadée de la complicité de * Natacha dans l' empoisonnement du général tenté par * Michel * Nikolaïevitch ! ... j' ai assisté à sa stupeur , à son désespoir , quand * Féodor * Féodorovitch a pris sa fille dans ses bras , après la nuit tragique ! ... et l' a embrassée ! Il semblait l' absoudre ! C' est alors qu' elle s' est résolue , dans sa pensée , à sauver , malgré lui , le général , mais je reste persuadé que , si elle a osé monter une telle machination contre * Natacha , il a fallu qu' elle y fût déterminée par ce qu' elle a cru être la preuve définitive de l' infamie de sa belle-fille ... ces papiers , sire , que vous m' avez montrés , et qui attestent , sans plus , les relations d' entente entre * Natacha et les révolutionnaires , ne pouvaient être qu' en possession de * Michel ou de * Natacha . On n' a rien trouvé chez * Michel ! dites -moi donc que * Matrena les a trouvés chez * Natacha ! ... alors , elle n' a plus hésité ! ... - si on lui montre son crime , croyez -vous qu' elle avouera ? Demanda l' empereur . - j' en suis si sûr , que je l' ai fait venir . à cette heure * Koupriane doit être au château avec * Matrena * Pétrovna ! ... - vous pensez à tout , monsieur ! Le tsar allait appuyer sur un timbre . * Rouletabille étendit la main : - pas encore , sire ! ... je vais vous demander de me permettre de ne point assister à la confusion de cette brave héroïque bonne dame qui m' a beaucoup aimé . Mais , auparavant , sire , qu' allez -vous me promettre ? l' empereur croyait avoir mal entendu ou mal compris . Il fit répéter cette chose qu' avait dite * Rouletabille . Et l' autre répéta : - qu' allez -vous me promettre ? ... non , sire , je ne suis pas fou ! J' ose vous demander cela , moi ! ... je me suis confié à votre majesté ! Je vous ai dit le secret de * Natacha ! Eh bien , maintenant , avant les aveux de * Matrena , j' ose vous demander : me promettez -vous d' oublier ce secret -là ? il ne s' agit pas seulement de rendre * Natacha à son père : il s' agit de laisser faire * Natacha ... si vous voulez réellement sauver le général * Trébassof ! ... qu' allez -vous décider , sire ? -c'est la première fois qu' on m' interroge , monsieur ! -eh bien , ce sera la dernière , mais je supplie humblement votre majesté de me répondre ... - voilà bien des millions donnés à la révolution ! -oh ! Sire ! Ils ne le sont pas encore ! ... le général a soixante-cinq ans , mais il est encore plein de jours , si vous le voulez ! d' ici qu' il meure de sa belle mort , si vous le voulez vos ennemis auront désarmé ! -mes ennemis ! Murmura le tsar d' une voix sourde ... non , non , mes ennemis ne désarmeront jamais ! ... qui donc pourrait les désarmer ? Ajouta -t-il mélancoliquement en secouant la tête . Et le petit * Rouletabille , crânement , lui jeta : - le progrès , sire ! Si vous le voulez ! ... le tsar devint tout rouge et considéra ce jeune audacieux qui ne baissait pas son regard sous celui d' une majesté . - c' est gentil ce que vous dites là , mon petit ami ! ... mais vous parlez comme un enfant ! -comme un enfant de * France au père du peuple russe ! Cela avait été dit d' une voix si profonde et , en même temps , si naïvement touchante que le tsar tressaillit . Il fixa quelque temps encore en silence le gamin qui , cette fois , détourna ses yeux humides : - le progrès et la pitié , sire ! -allons ! Fit l' empereur , c' est promis ! * Rouletabille ne put retenir un mouvement de joie très peu protocolaire . - vous pouvez sonner , maintenant , sire ! ... et le tsar sonna . Le reporter passa dans un petit salon où attendaient le maréchal , * Koupriane et * Matrena * Pétrovna qui était " dans tous ses états " . Elle jeta un regard louche à * Rouletabille qui ne fut pas traité ce matin -là de cher petit domovoï-doukh . et elle se laissa conduire , déjà défaillante , devant l' empereur . - que se passe -t-il ? ... demanda * Koupriane , lui-même très agité . - il se passe , mon cher * Monsieur * Koupriane , que j' ai obtenu la grâce de l' empereur pour tous les crimes dont vous m' avez chargé et que j' ai voulu vous serrer la main avant de partir , sans rancune ! ... * Monsieur * Koupriane , l' empereur vous dira lui-même que le général * Trébassof est sauvé ! Et que sa vie ne sera plus jamais en danger ! ... vous savez ce que cela veut dire ! ... cela veut dire qu' il faut , sur-le-champ , rendre la liberté à notre * Mataiew que j' ai pris , s' il vous en souvient , sous ma protection ! ... dites -lui donc qu' il vienne se faire pendre en * France ... je lui trouverai une petite place à la condition qu' il oublie certains coups de fouet ... - chose promise ! Chose tenue avec moi , monsieur ! Lui jeta * Koupriane , assez inquiet . Mais j' attendrai que l' empereur me dise toutes ces belles choses -là ! ... et votre * Natacha , qu' en faisons -nous ? - nous la remettons également en liberté , monsieur ! ... ma * Natacha n' a jamais été le monstre que vous pensiez ! ... - cela vous plaît à dire , car enfin il y a une coupable ? -il y a deux coupables ! ... d' abord M le maréchal . - hein ? S' exclama le maréchal . - M le maréchal qui a eu l' imprudence de nous apporter du raisin trop dangereux à la datcha des îles ... et ... et ... - et l' autre ? ... questionna , de plus en plus anxieux , * Koupriane . -écoutez -la ! Fit * Rouletabille , le bras tendu dans la direction du cabinet de l' empereur . En effet , des pleurs , des sanglots , venaient jusqu'à eux . La douleur et le repentir de * Matrena * Pétrovna traversaient les murs ... * Koupriane en était bouleversé . Soudain l' empereur fit son apparition ... il était dans un état d' exaltation qu' on ne lui avait jamais vu ... effrayé , * Koupriane se recula . - monsieur ! Lui dit le tsar ... je tiens à ce que , dans deux heures , * Natacha * Féodorovna soit ici ... et qu' elle y soit amenée avec les honneurs dus à son rang . * Natacha est innocente , monsieur , et nous lui devons réparation ! Puis , se tournant vers * Rouletabille : - je tiens à ce qu' elle sache ce qu' elle vous doit ! ce que nous vous devons ! mon petit ami ! Le tsar disait à * Rouletabille : " mon petit ami ! " * Rouletabille mit son doigt sur sa bouche et , au moment de partir , parla russe . - qu' elle ne sache donc rien ! Sire ! Cela vaudra mieux , car , votre majesté et moi , nous devons oublier déjà aujourd'hui que nous savons quelque chose ! -vous avez raison ! Fit le tsar pensif ... mais , mon enfant , que puis -je faire pour vous ? -sire ! Une grâce ! Ne me faites pas manquer le train de dix heures cinquante-cinq ! ... et il se jeta à ses genoux . - restez donc à genoux , mon enfant . Vous êtes très bien ainsi ... M le maréchal vous préparera aujourd'hui même un brevet que j' ai hâte de signer ... en attendant , monsieur le maréchal , allez donc me chercher , dans mon armoire particulière , une de mes cravates de sainte- * Anne ! ... et c' est ainsi que * Joseph * Rouletabille , de l' époque , fut créé officier de sainte- * Anne de * Russie par l' empereur lui-même , qui lui donna l' accolade . " ils embrassent tout le temps dans ce pays ! " se dit * Rouletabille , qui était si ému qu' il s' essuyait les yeux avec sa manche . Au train de dix heures cinquante-cinq , il y eut beaucoup de monde à la gare de * Tsarskoïe- * Selo . Parmi tous ceux qui étaient venus de * Pétersbourg serrer la main au jeune reporter , dont on avait appris le départ , on remarquait * Ivan * Pétrovitch , le joyeux conseiller d' empire , et * Athanase * Georgevitch , le gai avocat bien connu pour son fameux coup de fourchette . Ils étaient venus naturellement avec tous leurs bandages et pansements qui les faisaient ressembler à de glorieux débris . Ils apportaient les amitiés de * Féodor * Féodorovitch , qui avait encore un peu la fièvre , et de * Thadée * Tchichnikof , le lithuanien , qui avait les deux jambes cassées . Dans le wagon même , il fallut prendre la dernière bouteille de champagne ( première marque ) . Et quand il ne resta plus rien dans la bouteille et que l' on se fut bien embrassé , comme le train ne partait pas encore , * Athanase * Georgevitch fit déboucher une seconde dernière bouteille . C' est alors que M le grand maréchal arriva , tout essoufflé . On l' invita et il accepta . Mais il avait hâte de parler à * Rouletabille en particulier et il entraîna , un instant , en s' excusant , le reporter dans le couloir . - c' est l' empereur qui m' envoie , exprima avec émotion ce haut dignitaire . Il m' envoie à cause des édredons ! vous avez oublié de lui parler des édredons ! - niet ! répondit en riant * Rouletabille . Cela n' est rien ! nitchevo ! les édredons de sa majesté devaient être déjà du plus fin " eider " , ainsi que l' une des plumes que vous m' avez montrées l' atteste . Eh bien ! ... qu' il les fasse ouvrir maintenant ! Ils sont du plus vulgaire canard , comme la seconde plume le prouve . Le retour des édredons au canard , avant le soir , prouve donc déjà que l' on espérait que la substitution passerait inaperçue . Voilà tout ! caracho ! bombe au canard ! à votre santé ! Vive le tsar ! ... - caracho ! Caracho ! la locomotive sifflait quand on vit accourir un couple , un homme et une femme , qui suaient et fondaient comme du suif : c' étaient * M et * Mme * Gounsovski . * Gounsovski monta sur le marchepied : - * Mme * Gounsovski a tenu à venir vous serrer la main . Vous lui êtes très sympathique . - compliments , madame ! -dites -moi , jeune homme , vous avez encore eu tort de ne pas venir hier déjeuner chez moi . Je vous aurais certainement évité une petite course désagréable en * Finlande ! ... - je ne la regrette pas , monsieur ! ... le train s' ébranla . On cria : " vive la * France ! Vive la * Russie ! " . * Athanase * Georgevitch pleurait , * Matrena * Pétrovna , à une fenêtre de la gare , où elle se tenait discrètement , agita un mouchoir du côté du cher petit domovoï-doukh qui lui en avait fait voir de toutes les couleurs , et qu' elle n' osait pas aller embrasser après cette terrible affaire du faux poison et la terrible colère du tsar ! Le reporter lui envoya un gracieux baiser . Comme il l' avait dit à * Gounsovski , il ne regrettait rien . Tout de même , quand le train prit son élan vers la frontière , * Rouletabille se laissa retomber sur les coussins et fit : - ouf ! ... e